• 1. LE PIÉTON ET SON GPSUne exploration urbaine de Nantesen parcours commentésHélène-Marie JuteauMaster 2 DYATERDépartement de géographieUniversité Rennes IIJuin 2014Sous la direction de Hélène Bailleul
  • 2. 2
  • 3. LE PIÉTON ET SON GPSUNE EXPLORATION URBAINE DE NANTESEN PARCOURS COMMENTÉSHélène-Marie JuteauMaster 2 DYATERDépartement de géographieUniversité Rennes IIJuin 2014Sous la direction de Hélène Bailleul3
  • 4. REMERCIEMENTSNous remercions Hélène Bailleul, notre directrice de mémoire, pour son aide et4ses précieux conseils.Merci également aux huit enquêtés de nous avoir consacré du temps et d’avoirparticipé à notre travail avec enthousiasme.Merci à Éric Le Breton pour son soutien.Merci à nos proches, amis et famille. Merci à mes parents.
  • 5. SOMMAIREIntroduction 8Chapitre I/État de la littérature scientifique sur le rapportentre les technologies de l’informationet de la communication et l’espace 11Chapitre II/Penser l’espace, l’individu et son GPSLe cadre conceptuel 191- Les quatre entrées conceptuelles 191-1 Le concept d’espace 191-2 Les usages et comportements des individus 201-3 Les représentations de l’espace 201-4 Les perceptions de l’espace 212- La méthode d’analyse d’enquête :l’analyse inductive 21Chapitre III/Parcours commentés accompagnés et en solitaire :une découverte de Nantes par des piétonsLa méthodologie d’enquête 231- Généralités et cadrage de l’enquête 231-1 L’enquête exploratoire 231-2 L’entretien semi-directif 241-3 Les méthodes des parcours commentés et de l’itinéraire 251-4 Le choix des cartes mentales comme outil d’analyse desreprésentations de l’espace 281-5 L’utilisation de la photographie dans les trajets urbains 305
  • 6. 2- Présentation générale des enquêtés 312-1 Notre population 312-2 Présentation des enquêtés 322-3 Le protocole d’enquête 342-4 Les étapes de la journée d’enquête 35Chapitre IV/Les nouvelles représentations de l’espace des individuséquipés du GPS. Les résultats d’enquête 431- Les rapports contradictoires des individus avec leur GPS 441-1 Les différents comportements et usages du GPS 441-2 Des discours ambivalents autour du GPS :de la sécurité à la surveillance 471-3 La prise de conscience de la perte de compétence 502- De la ville consommable à la découverte urbaine : lesdifférentes manières de pratiquer la ville 532-1 « La ville ça sert d’abord à consommer » 532-2 De la ville « fast food » à la ville dynamique 542-3 Naviguer en ville 552-4 Le GPS créateur de sérendipité 573- Les représentations communes de la ville 583-1 La ville, un espace d’émancipation et de libération 583-2 La ville, un centre animé 593-3 Le passage obligé 604- Maîtriser l’espace avec le GPS 634-1 Le trajet au centre de la mobilité 634-2 Être maître de ses déplacements :le GPS un outil d’engagement dans la mobilité 686
  • 7. 75- Lire la ville avec le GPS :une autre manière de s’approprier l’espace 715-1 Donner du sens à l’espace et ses lieux 715-2 Savoir se repérer : les atouts du GPS 755-3 Les accompagnateurs du voyage 875-4 Les transports en commun, un moment à part du voyage 896- Les images du GPSmarquent les représentations de la ville 926-1 Le nouveau rapport à l’espace :passer du GPS à l’espace physique de la ville 926-2 Le GPS domine les perceptionset représentations de l’espace 977- Éléments de synthèse 102Conclusion 109Bibliographie 112
  • 8. INTRODUCTIONDans la société hypermobile dans laquelle les individus sont dispersés, la mobilitéest encadrée par divers outils qui rassurent. Ce sont des outils d’accompagnement desdéplacements. Le GPS et le Smartphone en font partie. Ils pallient ce que l’on perdlorsque l’on bouge : le contact avec les autres, avec sa « base », la faible capacitéd’action avec un corps embarqué ou en mouvement, la perte des points de repère, de sasituation, la perte de familiarité avec les lieux etc. Lorsque nous nous déplaçons, nousavons le choix de nous renseigner sur les lieux, les trajets, de consulter des guides devoyages, d’appeler un service de renseignement, une connaissance etc. Ce panel depossibilités rassurantes et organisatrices fait partie de la mobilité contemporaine. LeGPS et le Smartphone participent au changement de paradigme de la mobilité, quiconsiste à penser qu’elle n’est plus un moment de perte mais un moment riche enpossibilités. Dans ce cadre, les outils d’aide à la mise en action sont répartis en deuxtemps : ils ne sont pas forcément des outils numériques, mais nous concentrons nospropos sur ce type de média. Premièrement, ceux qui anticipent le mouvement etaident l’individu à construire sa mobilité. Ce sont les outils de préparation au voyage :les cartes communautaires, les sites de conseils ou forums, les sites de visionnage del’espace en 360° (Gare 360°, Street View), les sites des transports qui mettent àdisposition des plans des réseaux parfois interactifs (celui des TCL ou de la RATP), etc.Deuxièmement, ceux sont les outils qui accompagnent le déplacement, c’est-à-dire lesoutils nomades : le GPS, le Smartphone et ses applications. Quelle que soit leur forme(un jeu ou un plan), leur lien avec la mobilité ou leur utilité, elles sont toutes àconsidérer dans ce cadre. Nous nous penchons sur le second temps du cadre de lamobilité, plus exactement sur le GPS. Après avoir précédemment travailler sur lesdéplacements piétonniers en ville, la question du rôle du GPS dans les déplacementss’est posée.Nous mettons en lien cet outil nomade avec les représentations de la ville. L’espaceest porteur de significations sociales et individuelles qui interviennent dans l’action descitadins. Chaque individu a donc sa propre représentation de l’espace qui l’entoure etc’est grâce à cela qu’il se l’approprie. Nos travaux s’inscrivent dans une démarcheépistémologique entamée dans les années 1950 en géographie, notamment avec lestravaux d’Eric Dardel sur la mise en récit de l’espace1. C’est ensuite la géographieaméricaine qui légitime la compétence de la discipline à s’emparer du concept, avec lestravaux de Roger M. Downs et David Stea2 sur les pratiques individuelles de l’espaceanalysées par les cartes mentales. Ils inspirent notamment Antoine Bailly, un desspécialistes français des représentations de l’espace en géographie.Nos travaux s’inscrivent de plus dans une problématique centrale de la géographiesociale, celle de « l’appropriation de l’espace doit nécessairement se trouver sur lechemin de tout géographe qui interroge ce que l’on appelle généralement les rapports1 Dardel E., Pinchemel P., Besse J-M., L’homme et la Terre Nature de la réalité géographique,éditons du CTHS, 1990, 199 p.2 Downs R.M. and Stea D., Image and Environment, Aldine Publishing Co., Chicago, 1973, 439p.8
  • 9. espaces/sociétés, et que nous préférons appeler la dimension spatiales des sociétés »1.L’entrée par les représentations de l’espace et son appropriation nous permettent alorsde penser l’espace de manière dynamique. Ces travaux s’inscrivent par ailleurs dansune réflexion déjà engagée sur la ville numérique, ou encore appelée ville 2.0, la villehybride (Pierre Musso), soit la ville connectée à ses habitants et visiteurs. La villenumérique est en effet aujourd’hui au coeur des problématiques d’aménagement urbainet de la politique de la ville. L’accessibilité des services urbains est retravaillée avec lenumérique, tout comme l’accès à la vie culturelle de la ville ou encore la citoyenneté etla place de la parole habitante. Le citoyen a accès à la vie publique comme cela ne l’ajamais été grâce aux données en libre services, aux médias et aux réseaux sociaux.Les chercheurs s’emparent de plus en plus du rapport entre les TIC et les usages dela ville. Ainsi, en 2011, Stéphanie Vuillemin s’interroge sur les modifications quel’utilisation des logiciels de navigation peut provoquer sur les systèmes dereprésentation de l’espace des individus2 . Nos travaux s’inscrivent dans cet axe derecherche. Notre objectif est d’apporter un éclairage sur la mobilité « augmentée »résolument inscrit dans une démarche de géographie sociale.Notre enquête apporte des éléments de réponse à la question suivante : en quoi lanavigation urbaine assistée par le GPS influence-t-elle les systèmes de représentationde l’espace des piétons ? Nous comparons les représentations de l’espace d’usagers etde non-usagers du GPS lors de leurs déplacements dans un espace de découverte, àNantes. Nous cherchons à comprendre les dimensions spatiales et sociales del’évolution des représentations. Nous ne faisons qu’évoquer la préparation au voyage.Selon nous, peu d’études sont disponibles sur la question. Les recherches seconcentrent sur les TIC et les transports, les territoires numériques, en particulier laville numérique, ou encore le problème de fractures territoriales liées aux réseaux detélécommunication.Nous souhaitons tester les hypothèses suivantes :• Avec le GPS, la préparation au voyage prend moins de temps, l’espace est vécu9dans l’instant.• Avec le GPS, l’espace est maîtrisé et anticipé et, par conséquent, plus rassurant.Les sentiments d’inconnu, de perte n’existent plus. L’espace est entièrementaccessible.• L’espace est considéré comme un passage obligé pour se rendre d’un lieu à unautre. Le GPS rend la mobilité fonctionnelle et vécue sous la forme de trajetd’un point A à B.• Le GPS est un nouveau mode d’interaction et d’appropriation de l’espaceurbain. C’est un outil qui brouille la lisibilité de l’espace, autant qu’il apporte denouvelles clés de lecture de la ville.• Il y a un déplacement des points du système de repérage des individus. Ilspensent l’espace non plus dans sa globalité, mais centré sur eux et leurs activités• L’espace de référence devient l’espace virtuel, celui de la carte numérique.1 Séchet R. et Veschambre V.(dir), Penser et faire la géographie sociale Contributions à uneépistémologie de la géographie sociale, PUR, 2006, p. 295.2 Vuillemin Stéphanie, « Quand l’ailleurs devient familier », in EspaceTemps.net, Dans l’air,28.02.2011.
  • 10. • « L’engagement » dans l’espace est diminué. L’individu s’en imprègne moins.Cependant il développe une autre attention à lui.• Les autres font moins l’objet de demande, ils sont une ressource aspatiale qui10disparaît.• Le temps prend une dimension centrale dans les déplacements. Il lesconditionne.Pour répondre à ces hypothèses, nous avons mis au point un protocole d’enquêteparticulier que nous détaillons dans le troisième chapitre du mémoire. Dans le premierchapitre nous présentons avant tout un état de la littérature scientifique analysant lerapport entre le GPS et l’espace. Nous exposons ensuite notre cadre conceptuel autourquatre entrées : l’espace, les usages et comportements des individus, lesreprésentations et les perceptions de l’espace. Le quatrième chapitre est consacré àl’analyse de nos résultats d’enquête.
  • 11. Chapitre IÉTAT DE LA LITTÉRATURE SCIENTIFIQUE SUR LERAPPORT ENTRE LES TECHNOLOGIES DEL’INFORMATION ET DE LA COMMUNICATION ETL’ESPACEPlusieurs approches abordent les TIC et l’espace. Nous en distinguons sept.- L’approche par l’accessibilité et la fracture numériqueSur ce plan, de nombreux travaux portent sur l’accessibilité de l’espace lié auhandicap ou aux difficultés d’insertion sociale. Nous pouvons évoquer les auteurs telsque Pascal Plantard, anthropologue des usages des TIC1, ou encore Craig Phillips,enseignant pour non-voyants et spécialiste de l’orientation et de la mobilité. Il s’estpenché sur l’étude de l’apprentissage de l’usage du GPS par les non-voyants2.- Les jeux vidéo et les mondes virtuelsCitons Hovig Ter Minassian3 qui décrit les différentes spatialités du jeu vidéo. Ildifférencie l’espace médiatisé du support numérique, l’espace du joueur et ceux autourdu jeu vidéo (ceux de l’industrie du jeu vidéo, de l’environnement du joueur, etc.).Concernant l’analyse des échelles dans l’espace du jeu vidéo, Rudolph P. Darken etJohn L. Sibert s’intéressent au wayfinding et aux différentes manières de se repérerdans l’espace virtuel4. Les auteurs rendent compte de trois façons de trouver sonchemin selon les joueurs : la « recherche naïve » (naive search), c’est-à-dire sansaucune connaissance a priori de l’espace, la « recherche indiquée » (primed search),pour laquelle le point d’arrivée est indiqué et enfin l’« exploration » (exploration),pendant laquelle il n’y a pas de point de chute. Nous pouvons la rapprocher del’errance.1 Plantard P. (dir), Pour en finir avec la fracture numérique, Fyp, coll. Usages, 2011, 168 p.2 Phillips C. L., “Getting from here to there and knowing where: teaching global positioningsystems to students with visual impairments”, in Journal of Visual Impairments & Blindness,oct-nov 2011, p. 675-680.3 Ter Minassian H. et Rufat S. (dir), Espaces et temps des jeux vidéo, Éditions QuestionsThéoriques, coll. Lecture>Play, 2012, 291 p.4 Darken R.P. et Sibert J. L., « Wayfinding strategies and behaviors in large virtual worlds »,Conference on Human factors in computing systems (CHI), April 13-18, 1996Vancouver, British Columbia, Canada, 16 p.11
  • 12. - Les mondes communautaires et leur spatialitéC’est notamment Howard Rheingold qui, en 2002, s’est spécialisé dans lescommunautés virtuelles, en y décrivant de nouveaux codes sociaux. Les idéesparticulièrement intéressantes pour notre travail sont celles de la « visibilité del’autre », du problème de la saturation cognitive liée à l’accession et la stimulation del’information diffusée en continu et enfin l’idée de « tribus itinérantes d’utilisateurs detéléphone » (rowing phone tribes)1.- L’apprentissage de la ville et de la mobilitéNous faisons référence ici aux innovations telles que les urban games2 oul’élaboration d’outils pédagogiques mis en place par la politique de la Ville, les missionslocales ou les programmes de recherche privés3, pour inscrire la ville et la mobilité dansdes logiques d’apprentissage et de mise en accessibilité.- Le territoire numérique et ses imaginairesOlivier Jonas parvient à relier l’imaginaire du cyberespace avec l’aménagement duterritoire, les modes de vie des individus et leur mobilité avec les TIC dans une étudepour le CERTU4.Pierre Musso est l’un des spécialistes des imaginaires des télécommunications. Lesdernières recherches qu’il pilote au sein de la chaire « Modélisation des imaginaires,Innovation et Création » alimentent les réflexions sur les nouvelles représentations dela ville hybride.- Les TIC et les perceptions de l’espaceLes travaux sur la perception de l’espace et les TIC sont dispersés dans plusieursdisciplines : la géographie, la psychologie, les sciences de l’information et de lacommunication ou encore l’ergonomie. Cette dispersion de la recherche est significatived’un sujet qui rassemble différents types de questionnements mais qui actuellement neconnaît, selon nous, aucune analyse globale. Les recherches sont souvent trop ciblées etexploratoires voire pour les psychologues, expérimentales.- La navigation et les TIC. La mobilité physique et la mobilité « virtuelle »Le sujet est traité en plusieurs axes. Les questions de la mobilité quotidienne et desTIC sont les plus récurrentes1. Elles posent le problème de la baisse ou de1 Rheingold H., Smart mobs The next social revolution, Transforming cultures andcommunities in the age of instant access, Basic Books, 2002, p. XVII.2 Voir les jeux urbains de Xilabs : www.xilabs.fr3 Voir les travaux d’Eric Le Breton sur l’apprentissage de la ville et de la mobilité, avec leprogramme « Ville Lisible » de l’Institut pour la Ville en Mouvement. www.ville-en-mouvement.12com4 Jonas O., Territoires numériques. Interrelations entre les technologies de l'information et decommunication et l'espace, les territoires, les temporalités, La documentation française, coll.Les dossiers du CERTU, 2001, 141 p.
  • 13. l’augmentation de la mobilité physique grâce aux TIC, ainsi que la manière dont lesindividus réorganisent leur vie quotidienne2. Très proche de cet axe, les travaux sur lesTIC et le travail ont notamment été publiés par Valérie Fernandez et Laurie Marrauld3.Ils nous renseignent sur l’organisation des journées de salariés mobiles et l’évolution deleur spatialité grâce au téléphone portable.Un autre axe de recherche consiste à travailler sur l’effet de la géolocalisation. Ilconcerne tous les travaux sur la cartographie égocentrée, le GPS4.Enfin une des pistes des plus développées, surtout par les chercheurs anglo-saxons,se concentrent sur le wayfinding, c’est-à-dire le processus cognitif qui permet auxindividus de trouver leur chemin, de construire un trajet et de se repérer. De nombreuxtravaux se penchent sur la question du GPS dans la voiture et se rapprochent de l’étudedes représentations de l’espace. Peu de travaux s’intéressent aux piétons et aux TIC. Cesont en tout cas des travaux expérimentaux.Souvent ces travaux concernent l’espace du quotidien. L’espace vécu de ladécouverte, le tourisme est peu étudié. Marie-Christine Lafond de l’Université de Laval,au Québec, étudie « Le design d’applications mobiles pour la navigation urbaine encontexte touristique ».Parmi nos lectures, quatre articles nous permettent de cadrer notre sujet :1- En 2003, Andrew J. May, Tracy Ross, Steven H. Bayer et Mikko J. Tarkiainen,analysent l’information donnée par le GPS dans leur article « Pedestriannavigation aids : information requirements and design implications », publiédans Pers Ubiquit Comput, revue pluridisciplinaire, spécialisée dans lesnouvelles technologies de l’information et de la communication.2- Le deuxième article est rédigé par des chercheurs japonais en psychologie, etscience de l’information, publié dans le Journal of Psychology, en 2008 : T.Ishikawa, H. Fujiwara, O. Imai, .i Okabe, “Wayfinding with a GPS-based mobilenavigation system: a comparaison with maps and direct experience”.3- G. Leshed, T. Velden, O. Rieger, B. Kot et P. Sengers, chercheurs en sciences del'information et de la communication, exposent les résultats d’une analyse de laperception de l'espace pendant la navigation en voiture accompagnée du GPS:“In-car GPS navigation engagement with and disengagement from theenvironment”, présenté au CHI en 2008.4- Jae-Woo Chung et Chris Schmandt, sont deux chercheurs du MIT (Cambridge)et présentent, dans l’article “Going my way: a user-aware route planner”,1 Sur la mobilité et la vie quotidienne voir les réflexions de Alain Rallet, Anne Aguiléra etCaroline Guillot, « Diffusion des TIC et mobilité. Permanence et renouvellement desproblématiques de recherche », in Flux, n°78, 2009, p. 7-16.2 Voir l’article de Line T., Jain J., Lyons G., “The role of ICTs in everyday lives”, in Journal ofTransport Geography vol. 19, 2011, p. 1490-1499.3 Fernandez V. et Marrauld L., “Usages des téléphones portables et pratiques de la mobilitéL’analyse de « journaux de bord » de salariés mobiles », in Revue française de gestion, 2012/7,n°226, p. 137-149.4 Meng L., « Egocentric design of map-based mobile services », in The cartographic journal,The British Cartographic Society, vol. 42, n°1, juin 2005, p. 5-13.13
  • 14. présenté lors de la Conference on Human factors in computing systems (CHI),en avril 2009, les résultats d’une experimentation d’un nouveau modèle de GPSPour chaque article nous présentons les éléments les plus pertinents en vue de nosrecherches.1- « Pedestrian navigation aids: information requirements and design14implications »Cet article est le résultat d’une enquête exploratoire. Les deux objectifs de cette étudesont, d’une part, l’acquisition d’une meilleure compréhension des informations dont lespiétons ont besoin lors de la navigation, et d’autre part, l’identification des éléments quidoivent intervenir dans les applications mobiles d’aide au déplacement.May et al. interrogent les éléments fondamentaux de la navigation : les directions,les distances, le positionnement et les points de repère. Les auteurs soulignent avanttout quelques points intéressants sur les formes que prennent les indications du GPS.Ils remarquent notamment l’indication turn by turn, c’est-à-dire celle qui est donnéeau fur et à mesure du trajet. Cette indication est efficace pour l’automobiliste, maisl’est-elle autant pour le piéton ?L’enquête se déroule à Loughborough, dans les Midlands de l’est du Royaume Uni.Elle s’organise autour de deux groupes de dix personnes. Les enquêtés du premiergroupe font un parcours dans la ville et repèrent en marchant les éléments quipermettraient de guider un touriste dans le ville. Le second groupe les dessine sur unfond de plan de ville.L’analyse des résultats ne montre que peu de différences entre les deux groupes. Cesont au final les points de repère qui structurent la navigation urbaine. Ce sont les feuxtricolores, les indications piétonnes, les stations-services, les lieux publics, les parcs, lesrestaurants ou encore les pubs. Les individus du groupe « carte mentale », ont relevéplus de points de repère familiers en les indiquant, non par leur fonction, mais par leurnom. L’élément urbain qui suit les points de repère est la forme des rues. La distance etle nom des rues n’interviennent qu’à la fin du trajet, pour confirmer le point d’arrivéeauprès d’un passant.Les auteurs retiennent donc les éléments suivant pour l’optimisation desapplications de navigation :- les points de repères personnalisés et nommés.- l’inutilité de la notion de distance pour le piéton.- l’indication doit être donnée à un moment particulier de la navigation : auxpoints de décision, c’est-à-dire aux noeuds (croisement, changement dedirection, milieu de chemin) tout en identifiant tout au long du chemin despoints de repère.- une information doit venir confirmer la décision prise lors de la navigation.
  • 15. 2- “Wayfinding with a GPS-based mobile navigation system: a comparaisonwith maps and direct experience.”Il s’agit d’une étude sur les comportements lors de la « navigation » quotidienne,c’est-à-dire la planification et l’organisation des déplacements impliquant unedestination. Selon les auteurs, la navigation implique un processus cognitif en 3 étapes :1- L’orientation dans l’espace (localisation et orientation).2- La mise en place d’un plan de route.3- La pratique du plan de route.Avec ce processus, les individus acquièrent une connaissance de l’espaceenvironnant via leurs représentations (connaissance subjective ou « internalrepresentations »), et via les aides à la navigation (connaissance objective ou« external représentations »)Les auteurs donnent des éléments de repère sur le plan et le GPS. Les cartes et planspapier facilitent la compréhension de l’espace et aident lors du repérage spatial. Mais laconnaissance qu’on en retire est liée à un type de trajet, une perspective. En outre lelien entre la carte, l’espace et le moi (notre position) est loin d’être évident d’oùl’abondante littérature sur l’apprentissage des cartes. Les systèmes de navigationpeuvent prendre différentes formes : les GPS à commandes verbales, les « staticmaps » comme celle de Google, proches des cartes interactives, le plan en 3D, lesanimations ou encore l’environnement virtuel. En général les études montrent qu’entermes de temps de trajet et de distance, les GPS à commandes verbales sont plusefficaces que les cartes routières, la 2D l’est plus que la 3D et les cartes plus que lesplans aériens.L’étude exploratoire consiste en la comparaison de trois types d’aides lors de lanavigation : le plan papier, le GPS sur Smartphone et l’aide oral donnée par unaccompagnateur (direct experience). Ishikawa et al. enquêtent auprès de 66 étudiants,11 hommes et 55 femmes, entre 18 et 28 ans. L’enquête est réalisée au Japon, à Chiba,dans la zone résidentielle de Kashiwa. Comme dans toute enquête exploratoire, laméthode est très précise. Elle s’organise en trois étapes :1- Le questionnaire de départ, le Santa Barbara Sense-of-direction-scale. Il a pourobjectif de connaître l’expérience de la personne avec le GPS, de connaître ses capacitésà se repérer et son évaluation personnelle de son sens de l’orientation.2- Les parcours avec GPS pour certains, avec le plan papier pour d’autres et enfin l’aidede l’accompagnateur. Le trajet est seulement indiqué pour le groupe des individuséquipés du GPS. Le groupe équipé de plans n’a que le point de départ et d’arrivée. Lesindividus aidés par l’accompagnateur font le trajet deux fois : la première avec lesindications de l’accompagnateur, la seconde fois sans.3- A la fin du parcours les participants doivent estimer la direction du point de départet dessiner un plan de route comme s’ils devaient à leur tour indiquer le chemin àquelqu’un.15
  • 16. L’intérêt est de comprendre comment les utilisateurs trouvent leur chemin etacquièrent une connaissance spatiale. Les auteurs notent deux différencesfondamentales entre l’usage du GPS et celui du plan :- avec le GPS, il s’agit de suivre la route indiquée en vérifiant que le curseur qui indiquela position de l’utilisateur est toujours sur le chemin tracé (on est projeté sur le planinteractif). Avec la carte, l’enquêté vérifie lui-même sa position, il doit se positionnerlui-même, ce qui implique un effort de réflexion pour faire le lien entre l’espace réel-sareprésentation sur le plan-sa position.- le GPS ne montre pas toute la route. L’écran se met à jour au fur et à mesure,contrairement à la carte qui fait apparaitre le point de départ et d’arrivée.Les résultats rendent compte de la direction choisie, de la distance parcourue, dutemps de trajet, du nombre d’arrêts et d’erreurs de direction. Les utilisateurs du GPSmarchent plus longtemps. Ils n’ont pas pris les routes les plus courtes. Ils se sont aussiplus souvent arrêtés que les autres pour se réorienter. Ils sont plus lents que lesenquêtés de la direct experience. Au sujet de l’acquisition de connaissance de l’espace,les résultats sont les mêmes : les usagers du GPS font plus d’erreurs. Ils sont moinsprécis dans leur dessin et ne parviennent pas à organiser l’espace parcouru. Les auteursproposent de justifier ce résultat en prenant en compte le petit écran du Smartphonequi ne laisse pas entièrement visible le chemin. De plus, la nouveauté du système GPSpeut expliquer les faibles taux de réussite. L’outil n’est pas encore approprié. Lesutilisateurs du GPS sont plus occupés à regarder l’écran que l’espace environnant etperdent alors des informations que l’espace réel leur donne. Les « meilleurs » résultatsse trouvent chez les enquêtés de la direct experience. Ils font l’effort de retenir,comprendre et apprendre l’espace qui les entoure, puisqu’ils n’ont pas d’aide par lasuite.Nous considérons que l’intérêt de ces résultats est limité. Ils sont fortementdéterminés par le manque d’appropriation de l’appareil.3- « In-car GPS navigation engagement with and disengagement from the16environment »L’objectif de cette étude est la mise en garde sur la perte d’attention et ledésengagement des automobilistes vis-à-vis de l’espace. Le désengagement est la pertedu contact corporel avec le paysage. Il a pour conséquence une perte de compétencelors de la navigation et un éloignement avec l’environnement et les autres personnes.Face à cette hypothèse, les auteurs considèrent l’utilisation du GPS (en voiture) commeun gain de liberté qui implique de nouvelles pratiques de l’espace, dans lesquelles leplan apparaît comme un élément de renseignement spatial fondamental dansl’appropriation de l’espace. Leshed et al. rejettent néanmoins le déterminismetechnologique et sont attentif à ne pas reprendre les discours a priori sur lesconséquences de l’usage du GPS.L’enquête est exploratoire. Elle se passe à New-York. Leur méthode repose surl’observation de 10 automobilistes mis en situation. Elle concerne les pratiquesquotidiennes de la ville. Plusieurs trajets sont organisés. Le but est de faire passer
  • 17. certains automobilistes par des autoroutes et des routes de campagne. D’autres doiventse rendre chez un ami ou bien à un rendez-vous en ville. Le temps de l’enquête dureentre 1 et 3 heures pour chaque enquêté. Il y a plusieurs passagers dans la voiture.17- Sur la navigation :L’enquête démontre que les individus perdent le réflexe de vérifier où se trouve lepoint d’arrivée. Ils entrent les informations dans le GPS sans savoir si le lieu se trouveau nord, au sud, à l’est ou à l’ouest de la ville. Le temps calculé est un élémentfondamental pour les conducteurs. Les usagers ont tendance à suivre le GPS sans prêterattention aux paysages traversés. Ils suivent aveuglément les instructions de l’appareil.Ce point est cependant nuancé par certaines attitudes d’enquêtés. Certains préfèrentvérifier les informations données.- Sur l’orientation :Lorsque le GPS mène les conducteurs dans un espace inconnu, ils s’inquiètent d’êtreperdu. En ne reconnaissant pas l’environnement, ils perdent la confiance accordée auGPS. Ils sont désorientés. Ils choisissent alors de revoir le trajet en sélectionnant sur leparcours des points familiers. Cette désorientation provoque chez les individus unsentiment de perte de compétence. Le GPS fait en quelque sorte comprendre àl’individu qu’il ne peut plus se débrouiller seul puisqu’il ne reconnaît pasl’environnement. Certains refusent alors ce sentiment et préfère vérifier pluslonguement sur le plan du GPS en zoomant et « dézoomant » sur la zone.Le GPS est largement utilisé pour la navigation quotidienne et dans des espacesconnus. De fait, les utilisateurs sont souvent en désaccord avec l’appareil, n’approuvantpas les routes qu’il propose. Dans ce cas, ils utilisent seulement le plan du GPS, sans lesinstructions. Certains admettent que l’outil leur permet de découvrir certains lieux,même dans l’espace quotidien. En reliant les deux espaces, celui du GPS et l’espacephysique, les individus prennent entièrement part à leur mobilité. Ils sont actifs.- Sur l’expérience de la conduite :Le GPS altèrent les échanges avec les passagers. L’automobiliste, concentré sur laroute et les indications du GPS, en oublie les autres. En outre, les interactions se fontdavantage avec l’appareil. Il devient un agent actif et personnalisé. Les individus ledésignent avec des pronoms comme « il » ou « elle », selon la voix choisie. L’espace deréférence devient celui du GPS. Il donne du sens à l’espace physique.4- « Going my way: a user-aware route planner »Cet article est un compte rendu d’expérience. Schmandt et Chung testent avec desenquêtés un nouveau type de GPS. Ils partent du postulat que les individus se repèrentdans l’espace avec des lieux spécifiques : les lieux fréquentés habituellement, desétablissements symboliques de la ville, les lieux de consommation. Leur compréhensionde la ville ainsi que leur capacité à avoir une image mentale de celle-ci, à l’utiliser et laraconter, dépendent de ces points. Or le GPS propose principalement un mode de
  • 18. repérage structuré par la morphologie urbaine : les routes, les masses de bâti, lesronds-points ou encore le nom des rues. Aujourd’hui les GPS et notamment Googlemap propose de plus en plus de points de repère commerciaux. Néanmoins ces pointsrestent impersonnels. L’application mise au point tente de personnaliser les indicationsdu GPS : « Going my way attempts to give directions the way one’s friend might ».L’objectif du travail est avant tout de définir des points de repère significatifs pour lesindividus et de les intégrer par la suite aux trajets que propose le GPS.Leurs hypothèses de départ sont les suivantes :-Les individus se souviennent mieux des lieux lorsqu’ils sont situés dans uneintersection-Les lieux de la ville sont particulièrement mémorables lorsqu’ils font partie d’unechaîne comme Starbucks-Le repérage se fait plus facilement quand un texte accompagne l’indication.Douze enquêtés participent à l’élaboration de points de repère dans la ville deCambridge. Ils accompagnent chaque lieu choisis d’indications précises, sous forme detextes, ainsi que d’une description de l’emplacement du lieu et de son adresse précise.Suite à cette première étape, cinq individus de l’enquête précédente testent la nouvelleapplication. Ils peuvent utiliser divers modes de transport pour se rendre dans cinqlieux (restaurants, café, librairie etc.) répartis dans la ville de Cambridge. En moyenne,les enquêtés reconnaissent moins de huit points de repère. En somme, les directionssont plus simples à comprendre. Les individus considèrent de plus qu’ils étaient enmesure de deviner le point d’arrivée en fonction des points de repère donnés pendant letrajet. Ils admettent aussi avoir mémorisé le trajet jusqu’à destination.Cette étude nous montre que la parole des autres, puisqu’il s’agit ici de suivre untrajet décrit de la même manière que le ferait un accompagnateur, reste centrale dans lerepérage.Les quatre articles détaillés ne traitent pas la question du rapport GPS-espace demanière exhaustive. Ils permettent cependant de relever les principauxquestionnements et résultats d’enquêtes sur le sujet. Ils justifient de plus notre travail,en l’inscrivant dans une trame de recherche nouvelle. Notre cadre conceptuel se basesur cet état de l’art.18
  • 19. Chapitre IIPENSER L’ESPACE, L’INDIVIDU ET SON GPSLE CADRE CONCEPTUEL1- Les quatre entrées conceptuelles19Notre travail articule quatre entrées :1- Le concept d’espace2- Les usages et comportements des individus3- Les représentations de l’espace4- Les perceptions de l’espace1-1 Le concept d’espaceNous distinguons avant tout l’espace comme réalité physique et subjective desindividus et celui de l’interface du GPS, qui est une représentation abstraite de l’espace,un espace conçu par des experts et par la suite approprié par les usagers. L’usager estactuellement au coeur de la conception. Le statut de concepteur n’a plus les mêmesfrontières qu’auparavant1. Il s’agit dans ce travail de comprendre comment ces deuxformes d’espaces cohabitent et de quelles manières les individus passent de l’un àl’autre.Nous faisons de fait référence aux concepts et notions qui définissent l’espace :- Le lieu comme point repérable, situé et identifiable, que l’on peut s’approprieret séparé d’un autre lieu par une distance et un temps.- Les lieux et leur appropriation par les individus forment un territoire, notionque nous intégrons aussi à nos réflexions sur l’espace et le GPS.- Le système de repérage propre des individus permet de relier ces lieuxphysiques entre eux selon une logique individuelle.- La notion d’échelle est pour nous particulièrement pertinente. Nous exploronsla manière dont les individus voient et se représentent l’espace à partir d’unplan interactif avec lequel il est possible de changer d’échelle en continu.- Nous faisons brièvement référence à la notion de paysage, comme réalitéperceptible, porteuse de significations fortes liées à une culture, une société etplus ou moins appropriable.1 Sur le rapport concepteurs-usagers voir les travaux de Patrice Flichy et notamment son article« Technique, usage et représentations », in Réseaux, La Découverte, n°148-149, 2008/2, p. 147-174.
  • 20. Enfin nous considérons l’espace du point de vue des TIC et plus exactement du GPS.20Nous utilisons les concepts- de sérendipité : découverte d’un lieu, d ‘un élément urbain, faite par hasard ouen cherchant autre chose.- de désengagement spatial : concept développé par Leshed et al.1. Ledésengagement spatial consiste en l’altération de l’emprise et de l’attention àl’espace. Les capacités des individus à construire des cartes mentales de l’espaceet à mémoriser les paysages traversés sont réduites,1-2 Les usages et comportements des individusPar cette entrée, nous explorons le rapport des individus avec les TIC en général.Leurs comportements et leurs discours sont à prendre en compte. Nous nous sommesréféré à la sociologie des usages, notamment aux travaux d’Alain Gras ou encore dePatrice Flichy (cf. bibliographie).Nous considérons aussi les habitudes de mobilité et d’usage de la ville. Pourcomprendre les représentations des individus, il nous fallait pouvoir recueillir desinformations sur leurs habitudes de vie. Les pratiques des individus ne peuvent êtreécartées de la recherche sur les représentations de l’espace.1-3 Les représentations de l’espaceLes représentations spatiales s’élaborent grâce aux éléments inhérents à l’espace et àceux sélectionnés par l’individu lors des interactions avec l’espace pratiqué. Face à ceréférentiel spatial, se trouve le référentiel a-spatial, qui englobe tous les élémentsinhérents à l’individu (formation, degré de maîtrise de la mobilité, connaissance delangue, des codes, etc.). Traiter des représentations spatiales renvoie à prendre encompte la manière dont l’individu, à partir de l’espace concret, de sa mémoire del’espace et des significations qu’il lui accorde, élabore une image de l’espace où deséléments sont reliés les uns aux autres. Les représentations spatiales sont des guidespour l’action et renvoie à des réalités abstraites et construites à partir decaractéristiques individuelles, collectives et de l’environnement/milieu.Partir du postulat que les TIC et plus exactement le GPS peuvent changer nosreprésentations spatiales, c’est considérer qu’entre la réalité spatiale et nosreprésentations de cette réalité, nous utilisons un outil, un substitut figuratifsymbolique, qui nous apporte des informations simplifiées sur la réalité qui nousentoure et propose un référentiel spatial significativement différent du nôtre (d’où ledilemme concepteurs/utilisateurs). Il y a trois éléments fondamentaux à prendre encompte lorsque l’on fait le lien entre la représentation de l’espace et le GPS :l’information en temps réel, l’ « égocentrage » et le modèle cognitif de l’espace imposé àl’utilisateur.Nous considérons que les représentations de l’espace sont construites par lesreprésentations collectives de l’espace, les ambiances de la ville, les cartes mentales etdonc les images, les formes de la ville que l’on garde en mémoire, les significationsindividuelles accordées à la ville et ses lieux ; le parcours de vie de la personne et ses1 Op cit., Leshed Gilly et al., 2008.
  • 21. pratiques de la ville, l’aspect affectif de l’espace et enfin l’espace ressenti par l’individu,l’espace vu par le corps, qui relève davantage de la perception.211-4 Les perceptions de l’espaceLes perceptions de l’espace renvoie à l’espace senti et ressenti de la ville, c’est-à-direà la manière dont les individus voient, sentent, ressentent l’espace avec le corps et sescinq sens. Cette entrée nous oriente vers les travaux de Jean-François Augoyard sur lesdéplacements piétonniers dans le quartier d’Arlequin à Grenoble1 et plus récemmentvers les travaux du CRESSON et notamment de Rachel Thomas, sur les ambiancesurbaines.Avec cette entrée nous abordons donc trois concepts importants :- les ambiances- la lisibilité urbaine, c’est-à-dire le décodage de la ville, de ses sens et lescompétences de lecture d’un environnement- l’habiter, que nous ne faisons qu’effleurer en parlant de projection de l’habiter,de l’imagination habitante comme appropriation de l’espace.2- La méthode d’analyse d’enquête : l’analyse inductiveLes catégories d’analyse de l’enquête sont inductives. La démarche vise à donner dusens aux nombreuses données recueillis qui prennent de nombreuses formes : donnéesaudio, photographies, cartes mentales, tracés des parcours et itinéraires. Le but de cettedémarche est de remettre en question les hypothèses de départ au regard du terrain.L’analyse inductive est présentée par Mireille Blais et Stéphane Martineau2. Dans cetype de démarche, les objectifs de recherche guident l’analyse, et les catégories quiclassent les résultats sont le produit de l’interprétation des données recueillis.Nous travaillons sur les représentations de l’espace. L’objectif est, autant que faire sepeut, de comprendre la manière dont les individus voient le monde et quels sens ils luidonnent. Blais et Martineau nomment cette approche celle du « sujet héroïque », soit la« démarche phénoménologique qui vise à comprendre le sens que le sujet projette surle monde »3.Ainsi, notre travail s’inscrit entre la démarche inductive et phénoménologique.Inductive parce que nos catégories découlent de notre terrain, elles ne sont paspréétablies, et phénoménologique parce que notre souci est d’explorer la manière dontles individus ressentent l’expérience de la découverte de l’espace avec et sans GPS.Maurice Merleau-Ponty considère la perception de l’espace comme, d’une part, « laconnaissance qu’un sujet désintéressé pourrait prendre des relations spatiales entre les1 Augoyard J –F., Pas à Pas Essai sur le cheminement quotidien en milieu urbain, A la Croisée,Bernin, 1ère édition 1979, rééd. 2010, 224 p.2 Blais M. et Martineau S., « L’analyse inductive générale : description d’une démarche visant àdonner un sens à des données brutes » in Recherches qualitatives, vol. 26 (2), 2006, p. 1-18.3 Ibid., p.3.
  • 22. objets et leurs caractères géométriques »1, d’autre part, comme notre implication,subjective qui consiste à nous projeter le monde. La perception présente un aspectobjectif, en ce sens qu’elle découle du réel, et que le réel est indéniable. L’expérience del’espace nous engage aussi profondément et nous créons alors une spatialité complexe,qui nous est propre, mêlant plusieurs mondes. Nous projetons notre vécu sur l’espace« objectif ». Ainsi si « l’espace est existentiel, nous aurions pu dire aussi bien quel’existence est spatiale, c’est-à-dire que, par une nécessité intérieure, elle s’ouvre sur un« dehors » au point que l’on peut parler d’un espace mental et d’un monde designifications et des objets de pensée qui se constituent en elles. »2 C’est pourquoi nouspouvons dire que le piéton projette ses mondes sur l’espace.Nous nous intéressons aux ambiances. Celles-ci sont le résultat des formes, decontextes et d’enjeux accordés aux espaces urbains. Elles émanent d’un lieu, mais c’estaussi nous en tant que piétons qui y participons. Elles convoquent ainsi les sensationset la perception et sont reliées aux notions de gêne, de confort et d’esthétisme. Notrecorps s’en imprègne lorsqu’il est en marche. Aujourd’hui, les ambiances urbaines sontl’objet de nombreuses recherches. Elles sont au coeur des réflexions sur la ville. EnFrance, le Centre de Recherche sur l’Espace Sonore et l’Environnement Urbain(CRESSON, Grenoble) concentre les études sur les ambiances urbaines. Avec à sa têtela sociologue Rachel Thomas, le laboratoire se penche la notion d’ambiance en ladéclinant sur plusieurs plans et parfois de manière expérimentale. L’intérêt estd’alimenter les innovations méthodologiques. L’environnement, les pratiques desindividus, la mobilité, les imaginaires font partie des nombreuses entrées des travauxde recherche du CRESSON. Rachel Thomas aborde alors le « faire corps avec la ville »3.La sociologue entend par là le fait de pouvoir s’emparer d’elle, de s’en saisir en étant depassage. L’entrée par les ambiances nous a incité à choisir le parcours commentéscomme un de nos dispositifs d’enquête. La position du chercheur in situ est en effet uneméthode, proche de l’ethnographie, qui lui permet de s’imprégner des lieux pour vivrel’expérience sensible de l’espace.1 Merleau-Ponty M., Phénoménologie de la perception, Gallimard, 1ère édition 1945, rééd. 2011,p. 332.2 Ibid., p. 346.3 Thomas Rachel (dir), Marcher en ville Faire corps, prendre corps, donner corps auxambiances urbaines, Éditions des archives contemporaines, Paris, 2010, 194 p.22
  • 23. Chapitre IIIPARCOURS COMMENTÉS ACCOMPAGNÉS ET ENSOLITAIRE :UNE DÉCOUVERTE DE NANTES PAR DES PIÉTONSLA MÉTHODOLOGIE D’ENQUÊTE1- Généralités et cadrage de l’enquête231-1 L’enquête exploratoirePeu d’études sont disponibles sur le GPS et les représentations de l’espace. Ainsinotre enquête est exploratoire.L’enquête ne concerne les TIC pendant le voyage, c’est-à-dire en tant qu’auxiliaire duvoyage. C’est pourquoi notre méthodologie d’enquête met en scène des trajets. Nousinterrogeons les enquêtés dans des situations de mouvement.Nous analysons, avant tout, l’usage du Smartphone lors des déplacements, pourensuite évaluer les différences de représentations mentales de l’espace entre lesindividus qui utilisent les outils d’aide au déplacement et ceux qui ne les utilisent pas.Nous testons des hypothèses dans un contexte donné. L’idée est de constater leseffets qu’une variable indépendante – parcourir les rues de Nantes avec ou sans GPS -produit sur les individus. Ils sont placés dans des situations imposées. Dès lors, pourles besoins de l’enquête, nous provoquons parfois des comportements.L’exploration renvoie au caractère pilote de l’enquête. En effet, en France, notrequestion n’a pas encore été explorée. À notre connaissance, aucune enquête n’a étémise en place pour comprendre les effets des TIC sur les représentations mentales del’espace du piéton. De nombreux travaux examinent le sujet aux USA et en Grande-Bretagne, notamment au MIT. Nous l’avons vu dans l’état de l’art (cf. p. 7). La plupartd’entre eux sont exploratoires et utilisent des méthodes d’enquêtes qui consistent enl’analyse du design de l’appareil mobile ou en des itinéraires et cartes mentales ouencore des journaux de bord.Notre dispositif d’enquête consiste en des parcours commentés accompagnés pourcertains, et en solitaire pour d’autres, suivis les uns et les autres par un « atelier cartementale ».Notre terrain se déroule à Nantes, pour plusieurs raisons. Premièrement, nousvoulions travailler dans une grande ville. Deuxièmement, celle-ci devait être peuconnue, voire inconnue des enquêtés, pour questionner non pas l’espace du quotidienmais l’espace vécu de la découverte. Ce choix particulier nous a permis de nous éloigner
  • 24. des travaux sur les TIC et la mobilité quotidienne. De plus, nous avons pensé quetravailler sur un espace inconnu allait peut-être faciliter l’analyse des résultats et mettredavantage en avant les différences entre les « enquêtés TIC », c’est-à-dire ceux quimobilisent le Smartphone lors des déplacements et le second groupe d’enquêtés, lesnon-usagers du GPS. Les représentations de l’espace quotidien sont, selon nous, pluscomplexes à étudier. Elles sont plus fournies en symboles, en souvenirs, en référencesautobiographiques etc. Nous voulions en quelque sorte éclaircir le terrain pour nousconcentrer sur le lien entre espace et TIC.241-2 L’entretien semi-directif1-2-1 Quelques éléments de base de l’entretienLe choix de l’entretien semi-directif permet de cadrer l’exploration tout en laissantdes marges de manoeuvre et des possibilités d’expression aux enquêtés. Il instaure unéquilibre entre le chercheur et l’enquêté, pour que ce dernier ne se sente pas dans uninterrogatoire. Les questions ne doivent pas orienter les réponses des enquêtés.L’entretien ne doit pas non plus débuter par des questions sur le profil de la personne,c’est-à-dire sur son âge, sa profession, son cadre familial… Dans notre cas, cesinformations étaient, le plus souvent, introduites dans l’entretien par l’enquêté lui-même.Pendant l’entretien, le chercheur doit maintenir un rôle particulier. Il doit êtrediscret et réceptif. Il entre en empathie avec l’autre. L’idée est d’acquiescer à ce quel’enquêté dit, pour le laisser penser qu’il est en confiance et favoriser ainsi la discussion.Cette technique permet de comprendre le système de pensée de l’individu1. La difficultéest de rester dans la bonne position durant tout l’entretien : rester concentré sur leguide d’entretien, tout en suivant le discours de l’enquêté, ainsi que son attitude.Le chercheur doit prêter attention au choix de l’environnement. Le lieu est porteurde signification et participe de la construction du cadre de l’entretien2. Il doit écouterl’interviewé attentivement afin de traiter l’information contenue dans le discours entemps réel, de donner du sens aux paroles de l’enquêté selon le guide d’entretien et leshypothèses émises. C’est ce que Blanchet et Gotman appellent « l’écoute active ». Il doitaussi gérer ses interventions, les relances, pour favoriser le discours et éviter lesdigressions. Nous faisons référence ici à l’interaction pendant l’entretien et l’attentionconstante que le chercheur maintient durant le temps de l’échange. André Guittet, dansL’entretien3, décrit précisément cet interagir : cela touche au territoire, à la posture, auregard etc.1-2-2 Nos entretiensNotre enquête vise « la connaissance d’un système pratique (les pratiques elles-mêmeset ce qui les relie : idéologies, symboles, etc.), [et nécessite] la production de1 Kaufmann J-C., L’entretien compréhensif, coll. 128 Sociologie, Nathan, 1ère édition 1996, rééd.2003, p. 51.2 Blanchet A. et Gotman A., L’enquête et ses méthodes : l’entretien, Nathan, 1992, p. 70.3 Guittet A., L’entretien, Armand Colin, 1983, 2ème édition 1997, 158 p.
  • 25. discours modaux et référentiels, obtenus à partir d’entretiens centrés d’une part sur lesconceptions des acteurs et d’autre part sur les descriptions des pratiques »1. Noussuivons cette méthode d’entretien décrite par Gotman et Blanchet en 1992. Notretravail consiste à obtenir des éléments de représentations de l’espace, de la mobilité desindividus et des éléments de représentations de l’espace avec le GPS. En outre, nousinterrogeons les individus sur leurs pratiques de la ville, leurs habitudes de mobilité,etc. pour construire notre analyse d’enquête de manière précise.Nos entretiens précèdent et complètent d’autres moyens d’enquêtes (les parcours etcartes mentales). Ils ont donc un rôle particulier. Ils nous servent à cadrer notre sujetd’une part, d’autre part à recueillir un discours global sur des thèmes quis’entrecroisent dans notre problématique. Ils nous ont aussi permis d’introduirel’enquête et les autres dispositifs et de rassurer les enquêtés sur la démarche quisouvent leur paraissait stressante. Nous leur expliquions les étapes de la journée avec leplus de précisions possible en appuyant sur le fait qu’il ne s’agissait en rien d’un test,mais d’une enquête ouverte, où toutes les réponses étaient envisageables.De plus les itinéraires demandent à l’enquêté de prévoir avant tout un entretien(non-directif). Dans notre cas, nous avons fait le choix d’entretiens semi-directifs.1-3 Les méthodes des parcours commentés et de l’itinéraireNous pouvons différencier deux sortes de « parcours »2 pendant lesquelsl’enquête consiste en un trajet avec un individu : celle de Jean-Yves Petiteau,l’ « itinéraire » et celle définie par Jean-Paul Thibaud, le « parcours commenté ». L’unepart d’une entrée « espace vécu », l’autre d’une entrée « ville sensible » et « ambiancesurbaines », s’inscrivant ainsi dans les recherches du CRESSON.Dans les deux cas, la notion d’espace est réhabilitée et prend un sens et une importanceparticulière dans l’enquête. Il est un élément de départ. C’est pourquoi nous avonschoisi de nous inspirer de ces méthodes.251-3-1 L’itinéraireL’itinéraire est une démarche qui se déroule dans l’espace de l’habitant. L’enquête apour but de recueillir la « parole habitante », comme un témoignage et un récit aussi« valables » que celui du spécialiste3. Le terrain d’origine est le territoire, ses mutationset la mobilité de ses habitants. Cette méthode apparaît dans un contexte de demandepublique à partir des années 1970, alors que les aménageurs prennent conscience del’importance de la parole, du vécu quotidien et des usages des habitants. Lescommandes sont nombreuses et diversifiées. Elles concernent des recherches sur lesreprésentations du centre-ville de Cholet4, les mutations périurbaines et les pratiques1 Op .cit., Blanchet A. et Gotman A., 1992, p. 33.2 Grosjean M. et Thibaud J-P., L’espace Urbain en Méthode, Editions Parenthèses, 2001, p. 63-99.3 Petiteau J-Y. et Pasquier É., « La méthode des itinéraires : récits et parcours », Grosjean M. etThibaud J-P., in L’espace Urbain en Méthode, Editions Parenthèses, 2001, p. 64.4 Petiteau J-Y. en collaboration avec Le Roy F., Domaine humain-perception, dans le cadre del’atelier d’urbanisme de Cholet, contrat « Ville moyenne de Cholet », 1975.
  • 26. des habitants de Nantes1, le thème du déménagement et la construction identitaireautour de la mobilité2, ou encore sur les territorialités des métiers et l’exemple de lacoupure de l’espace de travail des dockers3. L’itinéraire est l’histoire de vie d’unhabitant. Pour l’enquêteur, il s’agit de suivre la rhétorique de chaque enquêté. Laméthode s’inscrit dès dans la lignée des travaux de Jean-François Augoyard4.L’habitant décide de la longueur de l’itinéraire. Il endosse le rôle de guide.Le trajet est précédé d’un entretien non-directif, pendant lequel le chercheur etl’enquêté font connaissance et instaurent un climat de confiance qui permet le bondéroulement du récit de vie spatialisé.Le roman-photo chronologique est un moyen de restitution des données, qui peut26être accompagné d’une cartographie.1-3-2 Le parcours commentéLa méthode du parcours commenté diffère de la précédente sur plusieurs points. Undes exemples sur lequel nous nous sommes penché, est « La traversée polyglotte » duForum des Halles, à Paris. C’est une étude du CRESSON sur les ambiances sonores etlumineuses du Forum5, réalisée en 1997 par J-P Thibaud et G. Chelkoff. Le but n’est pasici de faire parler l’habitant sur son espace quotidien. D’ailleurs, le parcours commentépeut être envisagé par toutes sortes d’usagers de l’espace, dont les touristes.Le point de départ n’est pas l’espace connu, mais l’espace public. C’est une méthoded’enquête qui vise avant tout à observer et décrire l’espace public, à analyser sadimension intersubjective, la place des autres pour l’enquêté. Elle s’inscrit dans lescourants de réflexions et de recherches phénoménologiques et d’écologie de laperception. Là encore, l’expérience se fait forcément dans le mouvement.On accorde une grande importance à l’attention de l’enquêté, tout comme à sesgestes, ses postures, ses regards. Cette méthode permet au chercheur de se pencher surla manière dont les individus, les passants, perçoivent l’espace public, cadrecontextualisant l’expérience. « Marcher, percevoir et décrire » résument l’intention dela démarche. Ce qui compte avant tout, est de mettre en évidence les ambiancesressenties de la ville. Le discours de l’enquêté fait l’objet d’une analyse minutieuse. Ilfait appel à sa conscience discursive. Toute la difficulté de ce travail revient à faireparler la personne, à ce qu’elle mette des mots sur ses sensations.Concrètement, le parcours commenté est précédé par un moment d’observation deslieux. Le contexte doit être étudié en amont. Les parcours sont ensuite réalisés enfaisant varier les trajets.1 Petiteau J-Y, Bienvenue G., en collaboration avec Cahier S., Le Roy F, Stoïca M., HabiterNantes, quartiers populaires et habitat ouvrier du XIXème siècle à aujourd’hui, Paris, Planurbain/Ministère de l’environnement, 1980.2 Petiteau J-Y, (avec la participation scientifique de Alain Médam et de Michel Péraldi)Déménager, emménager dans l’ancien et le nouveau monde, Plan urbain/Ministère del’environnement, 1995.3 Petiteau J-Y, « Itinéraires : l’estuaire de la Loire », in Interlope la curieuse (Nantes), n°1,1990 ; Petiteau J-Y, Rolland I., « Itinéraire de Jean Bricard », in Interlope la curieuse (Nantes),n°9/10, 1994.4 Op cit. Augoyard J-F, 2010.5 Chelkoff G. et Thibaud J-P, Ambiances sous la ville, Grenoble, Cresson/Plan urbain, 1997,multig.
  • 27. L’analyse se concentre sur la manière dont l’enquêté fait exister autrui, les« associations temporelles » (ce qu’un élément rappelle en mémoire), les « transitionsperceptives » (s’il fait plus chaud, s’il y a plus de monde), le « champ verbal del’apparence » (l’incertitude langagière) et enfin les « formulations réflexives » (cellesconcernant l’ « orientation perceptive » et « motrice »1).271-3-3 Nos parcours commentésNous nous sommes globalement inspiré de la méthode des parcours commentés.Une de nos entrées d’étude est la « ville sensible ». Elle est, selon nous, indispensablepour comprendre une partie des représentations. Nous devions travailler sur l’écologiede l’attention des individus, passage obligé lorsque l’on ajoute un objet numérique àl’intérieur d’un trajet. La perception de l’espace traversé a pu être étudiée grâce auparcours. Une des consignes données aux enquêtés était de faire une descriptionprécise de leurs sensations et perceptions de l’espace découvert.De plus, nous avons travaillé sur l’espace public, nous avons cherché à intégrer dansnotre analyse la manière dont les autres sont perçus et intégrés dans le trajet par nosenquêtés.Nous n’avons pas eu à proprement parler d’observation préalable, si ce n’est lors duchoix du tracé proposé aux enquêtés.Nous avons fait le choix d’imposer des points de repères obligés aux enquêtés pouravoir des éléments clairs de comparaison entre les deux groupes.Cependant notre méthode diffère des parcours commentés et se rapproche desitinéraires sur plusieurs points : premièrement, le nombre d’enquêtés. Notreéchantillon est composé de huit individus. La méthode du parcours commenté, tellequ’elle est définit par Jean-Paul Thibaud, est efficace avec vingt enquêtés. Les étudespar itinéraires peuvent se baser sur des échantillons plus faibles2. Deuxièmement, ladurée des parcours commentés dépasse les vingt minutes conseillées. Le premierparcours dure 1h30, en moyenne, le second en solitaire dure une heure.Troisièmement, nous avons ajouté au préalable des parcours, un long entretien semi-directif,d’une heure ou plus. Ce n’est pas un entretien non-directif, puisque l’intérêtn’était pas celui du récit de vie. Ces trois éléments confirment que notre but derecherche ne repose pas essentiellement sur les ambiances urbaines, mais sur lesreprésentations de l’espace.Les seconds parcours commentés se faisaient en solitaire. Nous placions l’enquêté ensituation d’autonomie, cela pour montrer comment l’individu réagi sans être gêné parla présence de l’enquêteur. De plus dans ce cas, la personne se retrouve active dans sondéplacement, position qui influence la perception de l’espace3 et sa mémorisation, toutcomme l’anxiété spatiale, davantage ressentie lorsque la personne est seule.1 Op cit., Thibaud J-P, 2001, p. 87.2 Les itinéraires sur les dockers cités plus haut en compte cinq.3 Amar G. et al., (coord), Cognition & Mobilité, actes du séminaire 2006-2008 de la prospectiveRATP, n°158, 2010, 311 p.
  • 28. Les parcours commentés et itinéraires sont donc des méthodes d’enquête quipermettent de relever des éléments de représentation de l’espace. L’intérêt est depouvoir revenir avec les enquêtés sur les trajets et de « réactiver l’image des lieux enmémoire afin d’apprécier les connaissances environnementales… »1. Couplés aux cartesmentales, dont nous détaillerons les principes plus loin, nous pensons avoir mis aupoint un moyen complet de récupérer des informations sur les points de repères desindividus, sur leur lecture de la ville mais aussi sur leurs perceptions et leursreprésentations.1-4 Le choix des cartes mentales comme outil d’analyse des28représentations de l’espaceLa carte mentale est l’une des méthodes d’enquête qui permet de relever lesreprésentations de l’espace des individus. Elle désigne la mise en forme de lareprésentation mentale de l’espace d’un individu. C’est la représentation graphiqued’une représentation mentale d’un espace. Il y a, d’une part, des éléments spatiauxintériorisés par les individus qui, d’autre part, sont exprimés sous la forme d’un dessin.C’est une façon de rendre compte d’une géographie subjective, d’une manière de voir,de ressentir et de s’approprier l’espace.1-4-1 Les fondements de la carte mentaleDès 1913, Charles Trowbridge émet l’hypothèse que la manière dont les individus sedéplacent renvoie à une cartographie mentale. Les cartes mentales sont dès le débutassociées à la mobilité des hommes. En 1960, l’urbaniste Kevin Lynch, dans The Imageof the City 2 , choisit cette méthode pour analyser la centralité des lieux à Los Angeles,Boston et New Jersey. Il retient cinq composantes de la carte mentale : les chemins etles routes, les limites de la ville, soit, ses discontinuités, les noeuds, c’est-à-dire lespoints névralgiques de la ville, les quartiers, souvent bien délimités avec une identitépropre et enfin les points de repère utiles à la navigation urbaine. Ces composantes sontune base qu’il convient encore aujourd’hui d’analyser. De la même manière, Gärling,Böök et Lindberg3, en 1984, catégorisent les informations que l’on peut recueillir àl’aide des cartes mentales en ajoutant une catégorie supplémentaire à celles de Lynch :le projet de déplacement. Dans ce cas, les auteurs distinguent deux typesd’informations : ceux qui concernent les éléments physiques et ceux qui concernent lesrelations spatiales. Le projet de déplacement relie typiquement deux points en donnantdu sens au déplacement : on parle de distance, de proximité…Gärling, Böök et Lindberg insistent sur les lieux, les relations spatiales, les points derepères et les points de références, qui diffèrent des premiers dans le sens qu’ils ne sontpas uniquement spatiaux mais sont de réels points sémantiques4.1 Ramadier T., « Les représentations cognitives de l’espace : modèles, méthodes et utilité »,Moser G., Weiss K. (dir), in Espace de vie Aspects de la relation homme-environnement,Armand Colin, 2003, p. 189.2 Lynch K., The Image of the City, The MIT press, 1960, 194 p.3 Gärling T., Böök A., Lindberg E., « Cognitive mapping of large-scale environments », inEnvironment and Behavior, 16 (1), 1984, p. 3-34.4 Op cit., Ramadier T., 2003.
  • 29. 1-4-2 Les cartes mentales, un outil du géographeDans les années 1990, la géographie, notamment étrangère, se saisit des cartesmentales. Robert M. Kitchin1 et Reginald G.Golledge2 affirment, en 1994, quel’utilisation de cette méthode dans les enquêtes sur les comportements spatiaux estprécieuse. En 1997, Bob Rowntree parle d’outil géographique de poids dans l’analyse dela perception et cognition de l’espace, s’il est doublé d’un entretien3. À son tour, ValériePoublan-Attas4, dans sa thèse sur la déformation de représentations de l’espace par lestransports en commun, utilise les cartes mentales comme méthodologie d’enquête. En2003, Anne Fournand publie dans les Annales de Géographie un compte rendu derecherches menées à Garges-lès-Gonesse5. Elle utilise les cartes mentales avec desadolescents pour comprendre leurs représentations du quartier. Récemment, ServaneGueben-Venière6 revient sur l’utilisation des cartes mentales par la géographie del’environnement. Elle donne notamment pour exemple ses propres recherches sur lesreprésentations du littoral aux Pays-Bas.Ces quelques exemples montrent l’intérêt des cartes mentales et inscrivent nostravaux dans une continuité méthodologique.291-4-3 L’analyse des cartes mentalesEn analysant une carte mentale, on cherche à comprendre sa structure, les élémentsgrâce auxquels l’individu a construit la carte. Shemyakin, en 1962, décrit deux types dereprésentations de l’espace : la « route map » qui suit le cheminement de la personne et« la survey map » qui expose un point de vue plus global et topologique. En 1970,Appleyard7 propose une typologie intéressante des cartes mentales : les « cartesséquentielles », dans lesquelles les éléments sont reliés entre eux par des axes et les« cartes spatiales », qui donnent l’importance aux seuls lieux.Un des éléments qui requiert aussi l’attention du chercheur lors de l’analyse descartes mentales est la distorsion spatiale, c’est-à-dire la manière dont les individusdéforment les relations entre les éléments. Pour Lynch, c’est ce qui renvoie à la lisibilitéde l’espace, soit à la capacité d’un individu de lire les rapports dans l’espace physiquepour ensuite les réorganiser sur une feuille blanche. Par distorsion, nous entendons1 Kitchin R M., « Cognitive maps : what are they and why study them », in Journal ofenvironmental and psychology, n°14, 1994, p.1-19.2 Gärling, T., Golledge, R. G., « Environmental perception and cognition », in E. H. Zube & G. T.Moore (Eds.), Advances in environment, behavior, and design, Vol. 2, New York: Plenum Press,1989, p. 203-236.3 Rowntree B., « Les cartes mentales, outil géographique pour la connaissance urbaine. Le casd’Angers », in Norois, n°176, 1997, p. 585-604.4 Poublan-Attas V., L’espace urbain déformé : transports collectifs et cartes mentales, Thèse dedoctorat soutenue le 12 juin 1998 à l’ENPC, sous la direction de Jean-Marc Offner, 377 p.5 Fournand A., « Images d’une cité Cartes mentales et représentations spatiales des adolescentsde Garges-lès-Gonesse », in Les Annales de Géographie, n°633, Armand Colin, 2003, p. 537-550.6 Gueben-Venière S., « En quoi les cartes mentales, appliquées à l’environnement littoral,aident-elles au recueil et à l’analyse des représentations spatiales », in EchoGéo [En ligne],17 | 2011, mis en ligne le 26 septembre 2011, consulté le 10 avril 2014. URL :http://echogeo.revues.org/12573 ; DOI : 10.4000/echogeo.125737 Appleyard D., « Styles and methods of structuring a city », in Environment and behavior, 2,1970, p. 100-117.
  • 30. aussi celles qui sont liées à la personne, à ses connaissances, à sa familiarité avec leslieux, à son expérience spatiale, mais aussi à sa mobilité, aux modes de transportutilisé… Bref, tout ce qui renvoie à la lisibilité sociale1. Concrètement, sur la carte, ellesapparaissent sous la forme de vide, de déformation des rapports d’échelles, de lignesflottantes, d’erreurs de localisation et de morphologie, etc.1-4-4 La place des cartes mentales dans notre dispositif d’enquêteLes cartes mentales nous servent à comprendre les représentations individuellesd’un espace. Nous avons choisi cette méthode de récupération de données pourcomparer les éléments qui diffèrent d’un groupe à l’autre et tenter de mettre en exergueles changements dus au GPS. Pour nous, les cartes mentales complètent et apportentune image supplémentaire aux relevés de données des entretiens et des parcourscommentés.Nous avons opéré de la façon suivante : sur une feuille blanche, les 8 enquêtésdevaient, pour les parcours accompagnés ou en solitaire, retracer le trajet. La consigneétait précise et identique aux deux moments pédestres : « Pouvez-vous dessiner letrajet ? ».Nous nous sommes assuré que les individus se trouvent toujours dans les mêmesconditions, aient le même matériel, c’est-à-dire des crayons de couleurs. Nous avonsenregistré les séances d’élaboration des cartes mentales ; les commentaires desenquêtés sont importants. Nous avons suivi les étapes du dessin en notant l’ordrechronologique des éléments dessinés.1-5 L’utilisation de la photographie dans les trajets urbainsL’usage de la photographie dans les enquêtes de sciences humaines et socialesprend une ampleur particulière. En témoigne, la littérature participant à la réflexion età l’intégration de cet outil dans les techniques d’enquête, en particulier en ethnologie eten anthropologie. Citons par exemple Luiz Eduardo Robinson Achutti pourl’ethnographie2, ou encore Michaël Meyer sur la photographie des espaces sociauxurbains3. En géographie, Eva Bigando a récemment publié un article traitant de la« photo elicitation interview », c’est-à-dire l’intégration de photographies pendant lesentretiens4. En 2013, Sylvain Maresca et Michaël Meyer publient un Précis dePhotographie : usage du sociologue5.1 Op. cit., Ramadier T., p.187.2 Achutti Luiz Eduardo Robinson, L’homme sur la photo. Manuel de photoethnographie, Paris,Téraèdre, 2004, 144 p.3 Du May et Meyer Michaël, « Photographier les paysages sociaux urbains. Itinéraires visuelsdans la ville », in ethnophiques.org, 17, 2008.4 Eva Bigando, « De l’usage de la photo elicitation interview pour appréhender les paysages duquotidien : retour sur une méthode productrice d’une réflexivité habitante », in Cybergeo :European Journal of Geography [En ligne], Politique, Culture, Représentations, document 645,mis en ligne le 17 mai 2013, consulté le 15 avril 2014. URL : http://cybergeo.revues.org/25919 ;DOI : 10.4000/cybergeo.259195 Maresca Sylvain et Meyer Michaël, Précis de photographie à l’usage des sociologues, coll.Didact Sociologie, PUR, 2013, 109 p.30
  • 31. Notre technique d’enquête inclut volontairement la photographie. J-P Thibaud et J-YPetiteau lui consacrent une place à part entière dans le dispositif d’enquête.La photographie sert surtout lors de la restitution des données. Dans les parcourscomme dans les enquêtes, elle sert au chercheur à organiser ses données et, pour lesitinéraires, à recréer les récits de vie des habitants de manière chronologique. Elle sertaussi à recontextualiser la parole de l’enquêté, à redonner du sens aux discours et àl’espace. Pour l’itinéraire, elle devient un roman-photo; pour le parcours commenté,elle est un témoignage visuel de l’ambiance urbaine.Nous avons tenu à ce que l’enquêté prennent les photographies. Nous voulions qu’ilchoisisse ce qui, selon lui, était important à photographier. Meyer et Maresca parlent de« photographie participative ». Cette technique « permet de travailler sur lesreprésentations [que les personnes étudiées] se font d’elles-mêmes ou de leursituation »1. Avec cette méthode, nous donnons à l’enquêté un « pouvoir »supplémentaire favorisant le rapport de confiance et lui demandons de consacrerdavantage d’attention au parcours. Cette demande a parfois été mal vécue. Le fait deprendre des photographies dans un espace de découverte renvoie forcément à la figuredu touriste, que certains enquêtés ne voulaient pas assumer.2- Présentation générale des enquêtés312-1 Notre populationNous nous sommes entretenu avec 8 personnes, 5 hommes et 3 femmes, âgés de24 ans à 49 ans. Le protocole d’enquête durait une journée pour chaque personne.Nous avons construit deux groupes d’individus équitablement répartis : un avec lesindividus qui utilisent le Smartphone et le GPS, lors des déplacements, l’autre avec lesindividus qui se déplacent sans ces outils. L’usage ou le non-usage de l’appareil étaitnotre seul critère de distinction des deux sous-groupes.Nous n’avons pas effectué de typologie plus fine pour de multiples raisons. D’une part,parce que les journées d’enquête étaient longues. Ce choix ne pouvait pas nouspermettre d’expérimenter ces journées sur un échantillon varié et important. De plusnotre intérêt n’était pas de prendre des types d’usagers pour point de départ.Cette démarche d’enquête nous a aussi forcée à enquêter avec des personnes faisantpartie de notre large champ de connaissances. Il n’y a cependant ni amis ni proches.1 Ibid., p. 55.
  • 32. 322-2 Présentation des enquêtésENQUÊTÉS TICFabrice, 26 ans Fabrice est célibataire, vit en colocation à Rennes ettravaille dans l’aménagement du territoire. Il a passé lapremière partie de sa vie dans une petite ville du Finistère àdominante rurale.Fabrice utilise l’IPhone depuis plus de 5 ans. Il en changelorsqu’un nouveau modèle sort.« L’IPhone a changé [sa] manière de vivre les déplacements »Fabrice a une bonne expérience du voyage et de la ville. Il avoyagé à l’étranger plusieurs fois et souvent seul, dans lecadre de ses études. La ville et les transports ne présententpas a priori de grandes difficultés de compréhensionL’expérience proposée à Fabrice est bien vécue. Il appréciede découvrir Nantes. Il comprend l’étude et joue le jeu pourtoutes les étapes.Edouard, 28 ans Edouard est pompier professionnel à Rennes et vit encouple, dans une commune de 7000 habitants à 20 km deRennes. Il n’apprécierait pas de vivre dans une ville plusgrande, malgré les avantages pratiques. Il a toujours vécudans des petites villes et pense que « l’éducation reçueconditionne souvent nos choix de lieux de vie. On désire ceque l’on a connu. ».Depuis un an, il a fait le choix de l’IPhone, le téléphone leplus pratique selon lui.Edouard voyage le plus souvent possible. Même s’il n’y vitpas, il connaît la complexité des grandes villes et cela del’effraie pas. Il retrouve ses repères facilement.L’expérience proposée est vécue comme une course.Pendant le parcours en solitaire, Edouard court pour revenirle plus vite possible.Il s’éloigne cependant à quelques reprises du tracé du GPSpour visiter la ville.Yannick, 27 ans Yannick vit en couple, dans une petite ville des Côtesd’Armor. Il a un enfant.Il possède un Smartphone Samsung.Lui aussi préfère les petites villes, en raison du confort devie qu’elles procurent. Il a vécu dans le périurbain ou dansdes petites villes.Yannick est commercial, il a l’habitude de se déplacer envoiture. Ses trajets sont toujours construits et préparés.Il connaît seulement les pourtours de Nantes, les Zonesindustrielles et artisanales.L’expérience est bien vécue, un peu appréhendée. Il estcependant rassuré de se déplacer à pied dans la ville. Il prendl’enquête comme une visite touristique et une découverte
  • 33. d’un futur lieu de promenade.Anne, 40 ans Anne vit en couple, à Rennes. Elle est chercheuse au CNRS.Elle aime la ville et ne peut vivre ailleurs. Rennes est sansdoute un peu trop petite pour elle. Elle a aussi vécu dans despetites villes pendant son enfance.Elle voyage beaucoup et n’a pas de mal à appréhenderl’espace qu’elle ne connaît pas. Elle se perd rarement.Anne possède un BlackBerry. Elle utilise très souvent leGPS pour préparer et pendant ses déplacements.L’expérience que nous lui proposons est bien vécue.ENQUÊTÉS SANS TICPierre, 24 ans Pierre est célibataire, vit en colocation à Cesson-Sévigné. Ilest étudiant en sociologie.Il ne possède pas de Smartphone, il n’en voit pas l’utilité.Pierre a toujours vécu à la campagne. La ville, c’était ladécouverte accompagnant le début de ses études.Il voyage peu, il n’aime pas ça. Ce qu’il aime dans la ville : ladérive. Il n’a pas d’inquiétude quant à la découverte d’uneville. Il s’approprie l’espace sans grande difficulté.La journée à Nantes est vécue comme une visite touristique.Il accepte avec une petite réserve de porter le boitier GPS.Servane, 25 ans Servane est en couple et vit en colocation, à Rennes. Elle estétudiante en géographie.Rennes est la ville de ses études. Son objectif est de partirvivre à la campagne, elle n’aime pas la ville.Elle possède un Smartphone, mais l’utilise comme unsimple téléphone. Très réfractaire aux évolutionstechnologiques, elle y voit « la perte de l’humain ».Servane voyage peu et visite rarement de nouvelles villes.Elle a beaucoup de difficultés pour se repérer et comprendrela manière dont une ville est construite. Elle se perd trèssouvent.Elle appréhende l’expérience, même si pour elle, se perdreest une habitude. Elle se prête au jeu avec quelques craintes.L’étape de la carte mentale est stressante.Arthur, 26 ans Arthur est célibataire, vit à Rennes. Il est étudiant enlangues.Il a vécu toute son enfance à la campagne. Il désire vivre enville.Tout comme Pierre, la ville est découverte avec les études. Laville, c’est la liberté.Au moment de l’enquête, il ne possédait pas deSmartphone. Aujourd’hui il a fait le choix d’un IPhone, pourdes questions pratiques.Il voyage très souvent et se déplace beaucoup. L’arrivéedans une ville inconnue ne pose pas problème. Il aime seperdre pour découvrir des coins.33
  • 34. La visite de Nantes est agréable pour lui. À aucun moment ilne semble être dérangé par l’enquête et ses dispositifs.Jean, 49 ans Jean est célibataire, a deux enfants. Il vit à Rennes depuis10 ans. Il a beaucoup déménagé et a toujours vécu dans desgrandes villes.Il aime vivre en villeIl n’a pas de Smartphone, il n’a pas eu l’occasion d’enacheter, mais serait intéressé.Il voyage beaucoup et comprend vite comment se repérer.L’expérience proposée est bien vécue. Il se prête au jeu.342-3 Le protocole d’enquêteNotre terrain comporte de nombreuses étapes. La journée d’enquête demandaitbeaucoup d’attention de la part de l’enquêté mais surtout de la part du chercheur.Nous avons pris le risque de mettre en place de longues rencontres et d’articulerplusieurs méthodes d’enquête pour pouvoir analyser le mieux possible lesreprésentations de l’espace.Les journées d’enquête s’organisent en 5 étapes.1- L’entretien préalable au parcours commenté.2- Le parcours commenté accompagné à Nantes : le trajet est choisi parl’enquêteur, qui accompagne l’enquêté en le dirigeant, tout en lui laissant desmarges de manoeuvre. Il y a deux sortes de parcours : un avec et l’autre sansSmartphone3- Le débriefing : réception de commentaires, questions supplémentaires, « ateliercarte mentale »4- Le parcours commenté en solitaire : l’enquêté doit passer par des pointsobligatoires indiqués sur une feuille. Il décide de son trajet. Il est seul. Il y adeux sortes de parcours : l’un avec Smartphone, l’autre sans5- Le débriefing, avec un second « atelier carte mentale »Nous avons conscience que ces différentes étapes mettent les enquêtés dans dessituations imposées. Néanmoins cette enquête est exploratoire et vise à comprendre leseffets des TIC sur nos représentations. Même si nous convenons que nous pouvonsparfois forcer certains usages, cela entre dans les limites de notre terrain.Les parcours devaient rendre compte, non seulement des descriptions des individusmais aussi de nos observations quant à l’utilisation du téléphone dans unenvironnement donné.Ce travail de terrain est comparatif, cela nous semble indispensable pour rendrecompte d’une quelconque évolution des représentations. Lors de l’analyse nous avonspu mettre plus facilement en relief les « nouvelles » représentations des individus grâceà la présence du groupe sans TIC.
  • 35. Nous avons dû gérer les changements fréquents de contexte : le café, la voiture,Nantes, le restaurant… Il fallait donc créer des moments de pause (la voiture, lerestaurant) et revenir ensuite à l’enquête. Il y avait un effort consacré à l’effacement etla reprise des rôles enquêtés/enquêteurs, à la remobilisation et la démobilisation de lapersonne.• La journée d’enquête commençait à 9 h.• L’entretien précédant les parcours se déroulait toujours au même endroit, dansun café. Pour chaque enquêté, ils ont duré approximativement 1 heure.• Nous prenions ensuite la route pour Nantes, en voiture. Durant le trajet, aucuneallusion n’était faite ni à l’enquête, ni à la ville de Nantes. Les sujets deconversation ne devaient pas rappeler à l’enquêté l’objet du voyage. Nousvoulions réserver les moments de voyage comme des temps de pause,indispensables, selon nous, lors d’une enquête aussi longue.• Une fois arrivés à Nantes, nous entamions le parcours. Nous équipionsl’enquêté du matériel (micro-cravate et dictaphone ; GPS ; appareil photo). Leparcours durait 1 heure ½ en moyenne.• À l’issue du parcours, nous nous rendions dans un restaurant. Avant le repas,nous leur demandions de dessiner la carte mentale de ce qu’ils avaient vu.• Là encore le temps du repas était un vrai temps de pause de 1 heure environ.• Nous nous rendions ensuite au point de départ du parcours commenté en35solitaire, qui durait une heure.• Nous nous retrouvions dans un café, pour finir la journée avec la carte mentaledu parcours• Nous quittions Nantes en fin de journée, généralement vers 17h30-18h.Tous les enquêtés ont apprécié de passer du temps à Nantes, de découvrir la ville.Nous pouvons cependant insister sur l’aspect chronophage et énergivore de cettejournée, surtout pour l’enquêteur.2-4 Les étapes de la journée d’enquête2-4-1 L’entretienLes parcours étaient précédés d’entretiens semi-directifs d’une heure ou pluspour une première approche avec les enquêtés. Ils nous ont servis à recueillir deséléments de généralité sur le sujet, à toucher de plus près les représentations desindividus. Nous avons détaillé cette étape plus haut. L’entretien se passait toujours aumême endroit, dans un lieu neutre, c’est-à-dire ni chez la personne ni chez le chercheurmais dans un café. A la fin de l’entretien, nous leur présentions les démarches à venir etleur demandions s’ils acceptaient d’être équipés d’un micro-cravate, d’un dictaphone,d’un GPS et d’un appareil photographique.
  • 36. Notre guide d’entretien aborde les thèmes suivants, en cohérence avec nos36hypothèses de départ :- La préparation au voyage.- L’attitude lors d’un voyage/trajet.- Le rapport à la ville.- Les habitudes de mobilité.- La conception du temps.- La perception de la ville.- Le rapport à l’autre dans la ville.- L’aspect économique de l’usage ou du non-usage du Smartphone.- L’apprentissage et la lisibilité de la ville.Nous avons fait le choix de travailler sur des thèmes larges, afin de comprendre lemieux possible les représentations de l’espace des individus.L’enjeu ici est de bien introduire les thèmes de la recherche. Souvent, dans notre cas,les individus faisaient eux-mêmes les enchaînements.Nous choisissions le lieu de rendez-vous afin qu’il reste le même pour tous lesenquêtés. Cela pour des raisons pratiques, notamment celle de la tranquillité.Le dictaphone n’était jamais entre nous mais sur le côté et peu visible, pourl’introduire discrètement dans nos échanges. Nous demandions l’accord aux enquêtésavant de lancer l’enregistrement.2-4-2 Le parcours commenté accompagnéL’unique trajet du parcours était dessiné par l’enquêteur. Il durait environ une heureet demie. Les parcours étaient enregistrés avec un dictaphone et une micro-cravate. Lesenquêtés prenaient des photographies des éléments qui leur semblaient importants etfrappants. Ils étaient équipés d’un GPS qui récupérait les données spatiales du trajet1.Deux types de parcours ont été comparés :- Le parcours avec le GPS-Smartphone :Nous avons fait passer les enquêtés par des points stratégiques, par le centre et unquartier plus périphérique, par des endroits où les individus peuvent flasher des codesQR, des places, des lieux symboliques et connus ainsi que des lieux inconnus. Le trajetétait entré dans le GPS au début du parcours, étape par étape. Nous avons utilisé àplusieurs reprises les transports en commun : le bus et le tramway. Les enquêtés TIC,prenaient les photos avec leur portable ou l’appareil photo, au choix. Nous leur avonsaussi demandés de télécharger au préalable l’application mobile des transports encommun de la Tan (entreprise qui gère le service de transport de Nantes).1 Suite à un incident technique, nous avons malheureusement perdu les données GPS de nos enquêtés.Elles n’étaient cependant pas indispensables à l’analyse des résultats d’enquête.
  • 37. Pendant le parcours, nous avions prévu des questions de relance afin de récupérer leplus d’informations possibles et de faire parler les enquêtés. Elles questionnaient leurorientation, leur perception, les ambiances, leur rapport au GPS, aux autres.• «Où sommes-nous ? Décrivez-moi ce que vous voyez ?• Savez-vous où nous sommes par rapport au point de départ ?• Dans quelle direction allons-nous ?• Des questions de qualification du lieu : Aimez-vous cet endroit ? Pourquoi ?37Vous rappelle-t-il quelque chose ?• Avez-vous l’impression d’être toujours à Nantes ?• Comprenez-vous ce que le GPS vous indique ?• Pourquoi utilisez-vous à ce moment votre téléphone ?• Que voyez-vous ? A quoi cet endroit vous fait-il penser ?• Lorsque l’on passe une borne : cela vous donne-t-il envie de vous arrêter ?Pourquoi ?• Avez-vous l’impression de trouver votre chemin rapidement ?• Qu’est-ce que le GPS vous indique ? Qu’est-ce que la borne vous raconte ?• Comment vous sentez-vous ? Avez-vous l’impression d’être perdu ?• Avez-vous l’impression d’être sur une île (île de Nantes, un point du trajet) »Les grandes étapes du parcours étaient les suivantes :• Départ école d’architecture sur l’île de Nantes : nous souhaitions partir de l’îlepour travailler sur son effet discontinu• Quai de la fosse : dans la continuité. Il mène au centre piéton, espace très fournien ruelles, repères etc.• Place de la bourse : les places sont en principes des éléments forts de repérage.L’objectif n’était pas de perdre nos enquêtés, mais de leur donner des points derepères précis.• Place du commerce• Place royale• Saint Nicolas : tout comme les places, l’église est un monument important pourl’orientation.• Arrêt du Tram ligne 2 vers Orvault Grand Val, « Place du cirque » : nousvoulions intégrer les transports en commun pour deux raisons. Étudier leureffet tunnel et marquer une pause dans le parcours.• Tram jusqu’à « Saint Félix Faure »• Faire le tour de l’église Saint Félix• Retour jusque « Vincent Gâche »• Vers la galerie des machines : lieu symbolique de la ville de Nantes.Nous avons recueilli leurs impressions et sensations. Nous avons observé leursattitudes par rapport au Smartphone : de quelle manière ils l’utilisent, ce qu’ilsregardent, ce qu’ils entendent à certains moments, la manière dont ils s’arrêtent etlisent l’information donnée par le GPS ou le service mobile. Nous avons prêté attentionà la façon dont ils nous parlaient lors du trajet, observé les interactions entre l’individu,
  • 38. l’espace, l’outil et les autres, dont nous-mêmes. L’enquêté pouvait Twitter ou accéder àun réseau social.Plan du parcours commenté accompagné38
  • 39. 39- Le parcours sans Smartphone :Le trajet était le même. Les consignes aussi. Les individus étaient guidés oralementpar l’enquêteur. A part la direction, ils n’avaient aucune autre indication. Ils devaient sedébrouiller seul pour se repérer. Le trajet n’était pas dirigiste. Les enquêtés avaient despoints de repères, mais libre à eux de choisir leur chemin.Les questions de relance étaient les mêmes, à l’exception de celles concernant leSmartphone, ainsi que les observations.2-4-3 Débriefing et carte mentaleAprès le parcours, nous nous installions dans un restaurant, peu bruyant et le mêmepour tous les individus. Nous recueillions leurs impressions, là encore ils étaientenregistrés.Nous avons pu leur poser des questions supplémentaires :• « Avez-vous l’impression que vous pourriez refaire le trajet sans aide ?• Le Smartphone vous a-t-il aidé ? »Les enquêtés avaient à leur disposition une feuille vierge de format A3 (le parcoursétaient assez long et complexe et exigeait selon nous ce format) et une palette decrayons de couleur. Ils étaient enregistrés et commentaient leur dessin. Nous notionsdans l’ordre les éléments qui apparaissaient, sous forme de liste.La consigne était la suivante : « Pouvez-vous dessiner le trajet que vous venez defaire ? » Nous rassurerions l’enquêté sur l’idée d’un test ou d’un contrôle. Selonl’individu enquêté, nous abordions ce point avec beaucoup de tact. L’exercice peutparfois être mal vécu, lorsque la personne considère qu’elle ne sait pas dessiner, parexemple.2-4-4 Le parcours commenté en solitaireLes enquêtés étaient seuls pour le second parcours commenté. Ils devaient passerpar des points obligatoires, mais décidaient entièrement du trajet. Ils étaientenregistrés et munis d’un GPS embarqué. Le trajet durait environ une heure. Lesenquêtés prenaient des photos. Pour qu’ils ne soient pas gênés de parler sans êtreaccompagnés, nous leur fournissions des oreillettes de téléphone qui pouvaient donnerl’impression qu’ils étaient en ligne avec un interlocuteur.Là encore, il y avait deux types de parcours :- Le parcours commenté en solitaire avec Smartphone : les enquêtés utilisaientl’outil comme ils le voulaient ; le trajet n’avait pas été rentré dans le GPS. Ilsdevaient parler seuls et commenter à voix haute ce qu’ils faisaient, voyaient, cequ’ils ressentaient…
  • 40. - Le parcours commenté en solitaire sans Smartphone : nous leur notionsseulement les points par lesquels ils devaient passer, sans autre aide.Avant de débuter, nous donnions aux enquêtés une note avec les points de repères etquelques consignes. Voici ce qui était indiqué aux « enquêtés TIC » :« Vous allez effectuer un parcours commenté seul. Vous disposez de votre Smartphoneque vous pouvez utiliser à votre convenance.Vous êtes enregistré avec le dictaphone. Vous êtes muni d’un GPS qui enregistre votretrajet.Lors du parcours, vous pouvez vous procurer tous types d’aides pour trouver les pointsrepères (téléphone, plan, personnes).Vous prenez des photographies de ce qui vous intéresse sur le trajet.Je vous demande d’expliquer toutes vos actions. De mettre en mots tout ce que vousfaîtes, ce que vous voyez, ainsi que toutes vos impressions, sensations, toutes les idéesqui vous viennent à l’esprit en passant par tel ou tel endroit. Si un lieu vous rappelle unsouvenir, s’il vous fait penser à quelque chose, pourquoi vous le trouvez agréable ou aucontraire déplaisant.Vous pouvez décrire tout ce que vous voyez et percevez, ce que vous entendez etressentez, toutes les difficultés que vous rencontrez sur le chemin.J’aimerais que vous décriviez la manière dont vous utilisez le Smartphone, si c’est lecas, et pourquoi, comment et avec quoi vous vous repérez.40Le point de départ est la gare de Nantes.Les autres points de repères sont les suivants :• Gare sortie Sud, vous arrivez devant une exposition temporaire dephotographies, flashez les QR codes, dites ce que vous en pensez.• La cité des congrès• Stade Marcel Saupin• Le boulevard Malakoff• Les tours marrons• L’arrêt de bus « Madrid », n°58, proche du pont Eric Tabarly• Retour à la gare en transport en commun (bus et tram) »Nous avons souhaité faire un trajet complètement différent du parcours commentéaccompagné. Les enquêtés ne passaient pas dans les rues piétonnes mais dans degrands espaces où domine la voiture. Puisque nous travaillons sur la ville sensible et lesreprésentations de la ville, nous tenions à amener les individus dans une autreambiance de la ville. Les « tours marrons » font partie des grands ensembles duquartier Malakoff. L’idée était aussi de trouver un espace avec des QR codes faciled’accès : l’accès sud de la gare.
  • 41. Nous voulions aussi leur faire prendre les transports en commun, pour les mêmesraisons que pendant le parcours : voir à quel point ils composent une rupture avecl’espace. Les transports en commun servaient aussi à raccourcir le chemin du retour,pour ne pas alourdir la marche.La Loire et l’Erdre pouvaient leur servir de repère.Plan du parcours commenté en solitaire412-4-5 Débriefing et carte mentaleNous nous donnions rendez-vous, à la fin de chaque parcours, au même endroit.Nous nous installions dans un café calme.Nous faisions un petit débriefing.Comme pour le parcours, nous posions ce type de questions :• « Comment vous sentez-vous ? Racontez-moi votre trajet ?• Vous êtes-vous perdu ?• Qu’avez-vous ressenti ?• Avez-vous l’impression d’avoir retenu votre chemin ?• Avez-vous demandé de l’aide ?• Vous êtes vous servi des plans de ville ?• Avez-vous appelé quelqu’un ?• Le téléphone vous a-t-il aidé ? Comment l’avez-vous utilisé ?»
  • 42. En répondant à la même consigne : « Pouvez-vous dessiner le trajet que vous venezde faire ? », sur une feuille de format A4, (le trajet étant plus court et plus facile), lesenquêtés dessinaient le trajet avec une palette de crayon de couleur. Ils étaientenregistrés et commentaient leur dessin. Nous notions dans l’ordre les éléments quiapparaissaient, sous forme de liste.42
  • 43. Chapitre IVLES NOUVELLES REPRÉSENTATIONS DE L’ESPACEDES INDIVIDUS ÉQUIPÉS DU GPSLES RÉSULTATS D’ENQUÊTESix catégories ressortent de l’analyse du terrain :1- Le rapport contradictoire des individus avec leur GPS2- De la ville consommable à la découverte urbaine : les différentes manières de43pratiquer la ville3- Les représentations communes de la ville4- Maîtriser l’espace avec le GPS5- Lire la ville avec le GPS : une autre manière de s’approprier l’espace6- Les images du GPS marquent les représentations de la villeNous avons choisi de suivre l’ordre de ces catégories pour présenter les résultats, etnous reviendrons à l’issue de cette présentation sur une synthèse des thématiques.Avant tout, nous devons préciser un point sur les QR codes. Le QR code est un codebarre qui une fois flashé par l’appareil mobile, renvoie à une page internet, à une vidéoen ligne ou encore une information géographique sur un plan.Les QR codes étaient intégrés au processus d’enquête. Néanmoins dès les premierstemps sur le terrain, nous avons pu constater que les individus n’en n’avaient pas outrès peu l’usage. D’une part parce qu’ils sont très peu visibles dans la rue. D’autre part,parce qu’ils sont considérés comme des supports de publicités. L’information qui y estrattachée n’est pas, selon tous les enquêtés, une information « valable » et « utile ».Nous avons donc fait le choix de les écarter de l’analyse, puisqu’ils ne sont pas deséléments numériques permettant aux individus d’appréhender l’espace.Nous ne remettons pas en question leur rôle à jouer dans l’appropriation urbaine, bienau contraire. Ils pourraient devenir des points de repères judicieux une fois mis enavant et introduit dans une trame cohérente.
  • 44. 1- Les rapports contradictoires des individus avec leur44GPSLe rapport qu’entretient l’individu avec le Smartphone et le GPS est un facteurexplicatif de la manière dont les individus appréhendent l’espace et se le représentent.Bien que le contexte de l’enquête soit l’espace de la découverte, l’appareil que nousintroduisons dans notre travail est utilisé quotidiennement par les individus. Nousnous rapprochons alors dans ce point des réflexions sur les techniques dans la viequotidienne1.Dans ce premier point, nous revenons sur les différents comportements observésavec le Smartphone et le GPS, ainsi que sur les discours qui entourent l’usage ou le nonusage de ces outils.Nous décrivons aussi le sentiment des usagers d’une perte de compétence transmise àl’appareil.1-1 Les différents comportements et usages du GPSNous avons observé pendant les parcours que le rapport au Smartphone etl’utilisation du GPS diffèrent selon les individus. L’appropriation et l’intégration del’objet dans la marche et la recherche des points de repères ne sont pas les mêmes pourles quatre individus du groupe des « enquêtés TIC ». Nous pouvons décrire six profilsde rapports à l’outil. Ils ne sont pas indépendants les uns des autres. Ces profils nousrenseignent sur la manière dont les individus appréhendent l’espace et permettentd’aborder les premiers éléments qui modifient les représentations de l’espace desindividus.1-1-1 Le joueurL’enquête avec Fabrice fait ressortir le caractère ludique de l’outil. Bien qu’ilconsidère le GPS comme un guide essentiel et irremplaçable lors de ses déplacements,Fabrice le sort de sa poche à diverse reprises pour « vérifier même si c’est inutile ».Cette impression d’inutilité mentionnée dans son discours renvoie à l’un des aspectsqui définissent le jeu : agir, prendre du plaisir, sans fin utilitaire.« J’aime bien l’avoir dans la main et regarder l’écran, passer à une autreapplication. Ça m’amuse. », [Fabrice, 26 ans, « enquêté TIC »]1 En 1992, Alain Gras s’interroge sur l’imaginaire des technologies de la vie quotidienne. Il posela question suivante : « le paysage peint par les techniques au quotidien propose-t-il un autresymbolisme ? Est-il inculcation de nouveaux principes adaptés aux macro-systèmes ? ». Gras A.,Joerges B., Scardigli V, Sociologie des techniques de la vie quotidienne, L’Harmattan, coll.Logiques sociales, 1992, p. 11-18Nos questionnements sont proches de ceux d’Alain Gras, si ce n’est que notre entrée est spatiale.Alain Gras souligne que la réflexion sur les technologies de la vie quotidienne s’inscrit (ensociologie) dans une interprétation à long terme des imaginaires qui « accompagne [nt] ladescription des faits ».
  • 45. Dés lors, le repérage et la découverte de l’espace sont associés au jeu. Ils ne sont pasorganisés selon cette dimension, elle n’est pas structurante, mais la présence de l’outilpermet à Fabrice d’appréhender l’espace inconnu à travers l’idée du plaisir et du jeu.451-1-2 Le curieuxTrès proche de ce premier profil, le curieux est celui qui prend plaisir à ladécouverte. Nous ne considérons pas que ce profil soit déterminé par l’outil. Cependantnous pensons qu’il permet d’exacerber des comportements déjà existants.La personne désirant de voir et de connaître la ville trouve en l’outil un dispositif richecapable d’augmenter la possibilité de nouvelles découvertes. Il justifie la quête del’individu et l’attise. Anne apprécie de découvrir les lieux de la ville. Lorsqu’elle setrouve dans un endroit, elle regarde sur le GPS ce qui s’y trouve autour.« J’aime pouvoir savoir ce qui m’entoure. C’est tout l’intérêt du GPS, voir au-delà,échapper à notre vision réduite. Je vois ce qui me tente le plus et j’yvais. », [Anne, 40 ans, « enquêtée TIC »]Le GPS n’est plus dans ce cas un simple outil de guidage, mais il accompagne lanavigation urbaine.Dans ces deux premiers cas, nous notons l’idée d’accession au plaisir de la ville grâceà l’outil. La ville est envisagée comme un espace de plaisir.1-1-3 L’outil personnageL’individu peut aussi faire entrer l’outil dans une interaction dans laquelle leSmartphone est personnifié. On lui parle, on le nomme, le congratule lorsqu’il donnel’information demandée, on l’insulte quand il se trompe et il redevient alors simplemachine. Là encore, Fabrice est celui qui incarne le mieux ce profil. La plupart dutemps, il utilise d’ailleurs le robot « Siri » de son Iphone qui permet la commandevocale.On peut penser que ce lien particulier qui lie l’homme et la machine est d’autant pluschargé en affects et attentes. Le Smartphone est un appareil complexe, qui peut garderen mémoire l’information intime, nous mettre en relation avec les autres, de nousguider dans l’espace… C’est un appareil auquel on accorde une confiance particulière,c’est pourquoi parfois le « bug » de la machine est mal vécu.En outre, il est une présence qui pallie l’ennui et la peur d’être seul. Servane comparele téléphone portable à la cigarette. Il pallie la solitude et le sentiment de crainte, dehonte et de gêne vis-à-vis des autres. En 2006, les philosophes et psychanalystesMiguel Benasayag et Angélique Del Rey rendent compte de la peur d’être seul1 et de sonpalliatif : le téléphone portable. Leur question de départ est de savoir quels sont leseffets psychologiques et anthropologiques de la généralisation du portable sur lesindividus. En nous permettant de nous connecter à l’autre de manière instantanée, lesauteurs soulèvent le rôle de connecteur du téléphone et la dépendance qu’il instaure.1 Benasayag M., Del Rey A. Plus jamais seul, Le phénomène du portable, Bayard, Paris, 2006,111 p.
  • 46. 461-1-4 Le pragmatiqueCe profil désigne l’individu qui considère le GPS et le Smartphone comme un soutienponctuel et efficient. Edouard ne sort son Smartphone de sa poche que lorsqu’ill’estime utile. Il retient l’information et utilise l’appareil de façon à en dépendre lemoins possible. L’intégration dans le repérage d’autres aides (autre personne, le plan deville) est alors plus fréquente. La gestion du cheminement peut aussi parfois laisserplace au hasard mais, souvent, Edouard opère un raisonnement logique pour prendrela décision d’une direction.« Là, je n’utilise pas mon GPS, je préfère faire sans. Ce n’est pas utile. Si jeréfléchis bien… on doit se rendre sur une place… il devrait y avoir unparking, pas mal de monde… Place de la Bourse… donc un gros bâtimentancien… », [Edouard, 28 ans, « enquêté TIC »]Ce genre de réflexions nécessite forcément une pratique et une connaissancepréalable de la ville.1-1-5 Le compulsifÀ l’inverse, le compulsif fait de l’outil une utilisation non calculée et quasiment nonintentionnelle. De manière automatique, on utilise l’appareil sans garder en têtel’information donnée.Yannick vérifie sans cesse son positionnement sur le GPS, l’information disponible.Il ne contrôle pas son utilisation. Même s’il garde l’information en tête, celle-ci doit êtrevérifiée, « pour être sûr » : sûr de suivre le bon chemin, de ne pas se perdre. Ce profilest lié à une représentation de l’espace anxiogène. Le fait d’être dans une ville inconnu,de ne pas en maîtriser tous les accès, de ne pas savoir par où se diriger panique. Le GPSsert alors autant à montrer le chemin qu’à rassurer et donner l’impression d’être dansun lieu connu.L’outil est utilisé en fonction de la manière dont on aborde l’espace. C’est l’individuqui accorde telle ou telle place à l’outil et son rôle dans la navigation. Dans le cas ducompulsif, le GPS est omniprésent du fait du rapport anxiogène que Yannick a avecl’espace.1-1-6 L’innovateurLe dernier profil se rapproche de « l’usager innovant » de Patrice Flichy1, qui inventede nouveaux usages en détournant les fonctions de l’outil. Fabrice est un innovateur.Peut-être peut-on mettre ce profil en parallèle avec celui du joueur. Le joueur, commel’innovateur, est celui qui explore l’appareil, qui prend plaisir à manipuler l’objet et à endévelopper tous ses usages.1 Op cit., Flichy P., 2008, p. 168.
  • 47. 1-2 Des discours ambivalents autour du GPS : de la sécurité à la47surveillanceDans tous les entretiens, la sécurité est le sujet qui légitime le mieux l’utilisation dutéléphone portable.« Le portable, ben c’est sécurisant. T’es jamais perdu, t’as l’impression quec’est indispensable et si tu l’oublies et que tu reviens chez toi après, tu te rendscompte que finalement t’en avais pas besoin. », [Servane, 25 ans, « enquêtéesans TIC »]« Je préfère avoir mon GPS quand je me déplace, c’est plus sur. », [Edouard,28 ans, « enquêté TIC »]Les individus se représentent le déplacement dans l’espace comme un moment deprise de risque. Un moment où tout peut arriver et où nous sommes seuls face à cerisque. L’insécurité revient systématiquement dans le discours lorsqu’on aborde letéléphone portable1.« Ca m’embête de ne pas avoir mon portable quand je sors. Plus pour desraisons de sécurité, si j’ai besoin de joindre quelqu’un en cas de souci, siquelqu’un a besoin de me joindre. C’est quand même bien d’être en liendirectement avec les gens. En plus vu que je me perds tout le temps… »,[Servane, 25 ans, « enquêtée sans TIC »]Le téléphone portable et, plus exactement, la possibilité d’être en lien avec l’autretout le temps, sont rassurants. Il est vu comme un outil de gestion du risque, qui donnepar conséquent à la mobilité un caractère contraignant. Elle est vue comme une ruptureavec l’autre, qu’il faut pallier. La sécurité, c’est être ou pouvoir être en contact avecl’autre.Face à la légitimation de la présence rassurante du téléphone et du GPS pour lesusagers, les enquêtés expriment tous leur peur de la surveillance :« Je n’utilise pas le GPS parce que je redoute que l’on puisse retrouver maposition, même si j’ai rien fait de mal, c’est une atteinte à ma vie privée. »,[Jean, 49 ans, « enquêté sans TIC »]« Ce qui me fait peur ? Être tracée, être surveillée. », [Anne, 40 ans,« enquêtée TIC »]1 Concernant l’insécurité, W. Ackermann, R. Dulong et H.-P. Jeudy font une analyse intéressantedu discours sur l’insécurité en partant des imaginaires dans l’ouvrage Imaginaires del’insécurité, Librairie des Méridiens, coll. Réponses sociologiques, 1983, 122 p.
  • 48. En 2002, la sociologue Magali Bicaïs traite justement de l’acceptabilité sociale de lalocalisation1. Dans cet article, elle se penche notamment sur les utilisateurs pour qui lalocalisation a des objectifs clairs : se repérer, être retrouvé, savoir où est l’autre. C’estun gain de temps, qui laisse place cependant au doute et à la méfiance. Le « flicage » etle sentiment de surveillance sont aussi très présents dans les imaginaires. Certainsparlent de « laisse électronique » Dans notre enquête, les deux groupes sont concernés.Les utilisateurs enquêtés par la sociologue font référence au roman de George Orwell,19842, comme étant la limite à ne pas dépasser. La peur de la localisation fait aussiréférence à la peur d’un contrôle unique de l’accès et de l’utilisation des informationsfournies. Notre enquête révèle de la même manière que l’objet en lui-même cristallisela peur et le manque de confiance en la technologie.Enfin une autre crainte qui concerne les deux groupes est la peur de la dépendance.Les utilisateurs comme les non-utilisateurs ont le sentiment de perdre le contact avecl’espace. Nous ne parlons ici que du sentiment, nous verrons plus loin qu’il n’est pasforcément justifié.« J’ai peur qu’on regarde plus le GPS que la ville. C’est pour ça que j’utilise niplan, ni GPS quand je n’ai pas d’impératif de temps. Plus t’es assisté, moins tute poses de questions et moins tu connais l’espace. », [Arthur, 26 ans,« enquêté sans TIC »]Toute une partie des représentations des TIC est fondée sur un sentiment d’anxiété.L’utilisation des TIC est souvent anxiogène. On accepte la facilité qu’elles promettent,tout en admettant dans le même discours la perte d’emprise et de perception del’espace et par conséquent la crainte que l’usage devienne non plus un choix mais uneobligation. Sur ce point le discours des non-usagers est particulièrement réfractaire.Derrière l’outil se cache pour certains l’idéologie du progrès et un système de contrôlede l’individu qui réduirait les libertés.« Je n’ai pas envie d’être dans ce système, ça ne m’intéresse pas. Non, jepréfère jardiner. Je ne veux pas être connectée, je ne veux pas être dans leréseau. Ça me stresse, je me sentirais obligée de quelque chose. Contrainte àun rythme, à suivre le flux. C’est un refus de participer à latechnologie. Quand je vois les gens se précipiter sur des Iphone, je me dis qu’ily a un gros problème, c’est ridicule et grave en fait. Il y a un problèmehumain, celui de se décentrer de ses priorités. C’est plus du discoursidéologique. », [Servane, 25 ans, « enquêté sans TIC »]Bien que Servane rejette l’objet pour les significations qu’elle lui donne, ellerencontre beaucoup de difficultés lors du repérage. Elle avoue que le GPS serait pourelle un outil utile. Cependant, elle considère incohérente l’association piéton-GPS etaccepte l’utilisation du GPS dans la voiture.1 Bicaïs M., « Acceptabilité sociale et représentations de la localisation », in Les cahiers dunumérique, 2002/4 vol. 3, p. 85-99.2 Orwell G., 1984, Gallimard, 1972, 438 p.48
  • 49. Pierre met en parallèle les TIC et la ville contemporaine en considérant que ce sontdeux résultats du progrès, auquel il n’adhère pas. Il ressent un malaise à utiliser le GPSet les TIC. Il se sent déshumanisé. Son discours est politisé. Pour lui le Smartphone etle GPS sont deux outils créés et entretenus par le système capitaliste, auquel il estradicalement opposé.Jean et Arthur, les deux autres « enquêtés sans TIC », tiennent des discours plusmodérés. Jean n’en voit pas l’utilité. Il a 49 ans. Il a construit un système de repéragequi ne nécessite pas le GPS et a davantage le réflexe d’utiliser un plan. Arthur, quant àlui, admet cette crainte de la dépendance mais à travers des propos plus pondérés.Nous avons pensé au moment de l’enquête qu’il pourrait être dans une phase detransition, c’est-à-dire prêt à utiliser le GPS s’il en avait besoin. Aujourd’hui, Arthurpossède en effet un Iphone et utilise le GPS.Nous pouvons élaborer une typologie des non-usagers sur l’acceptabilité de l’outil,en tenant compte de nos connaissances sur le sujet et de nos enquêtes :- Les individus qui refusent le « système », comme Servane ou Pierre.- Ceux qui n’y ont pas accès, les exclus (les personnes âgées, les personneshandicapés, les catégories sociales les plus défavorisées par exemple) ; lespersonnes en difficulté d’intégration (les étrangers qui ne maîtrisent pas lalangue et donc les codes qui vont avec, etc.)- Ceux qui n’en ressentent pas le besoin, qui ont construit leur système derepérage dans lequel ils sont à l’aise, comme Jean.- Ceux qui sont en cours d’acceptabilité du système, les « transitaires ». Ils sontsoit tiraillés par leurs idées soit en pleine découverte ; les peu curieux, quidécouvriront peut-être par hasard ou un jour par envie, comme Arthur.Le Smartphone fait partie d’un système décrit comme contraignant, stressant. C’estune mise en réseau obligatoire dans la une société de surveillance. D’ailleurs, Servaneoppose à cela la nature « je préfère jardiner ». Du point de vue des non-usagers commedes usagers, utiliser le Smartphone c’est adhérer à un système de valeurs, à uneidéologie, celle du progrès technique et à une représentation du monde : connexion,réseau, surveillance, sécurité… Ce sont des mots qui reviennent dans tous lesentretiens1. Dans les mêmes entretiens, nous relevons ce genre de contradictions :« Mon GPS j’ai une confiance aveugle en lui »// « il faut se méfier, il peut teperdre. »« Je me repère plus facilement avec lui, c’est plus simple »// « c’est un piège,tu perds quelque chose, c’est sûr. « Tu passes à côté de plein de chose. »1 Ces résultats renvoient à l’environnement tel qu’il est représenté au sein du cadre socio-techniquede Flichy. Le cadre socio-technique est formé du cadre de fonctionnement (« savoirset savoirs faire mobilisés dans l’activité technique ») et du cadre d’usage. Ce cadre a une fonctionsymbolique et cognitive. Il organise aussi les interactions entre les acteurs et l’objet technique(op cit, Flichy P., 2008, p. 164-165).49
  • 50. « Il m’énerve parfois » « Sale machine » //« merci tu es trop sympa »Ces contradictions montrent à quel point le rapport avec l’outil est complexe et nerelève pas d’une simple acceptation ou d’un simple refus. Son appropriation estfortement symbolique et subjective1. L’utilisation d’une machine suppose de devoirlancer une commande, un ordre. C’est un rapport parfois difficile à accepter (Servane).En outre, l’erreur n’est pas tolérable, puisque la fonction principale attribuée à lamachine est l’accomplissement d’une demande. C’est pourquoi la réaction de l’individuface à la machine est agressive en cas d’erreur2. Tous les utilisateurs sont traversés parces ambivalences. Ils peuvent avoir confiance en lui, reprendre le discours quiaccompagne la conception et la vente du GPS, mais gardent parfois de manièreinconsciente une méfiance à l’égard de la technologie. Cette méfiance vient parfoisd’une constatation mais le plus souvent il s’agit de reprises des représentations du GPS.L’outil technique est alors d’autant plus difficile à analyser qu’il renvoie à plusieursdiscours et modes d’appropriation : celui du travail ou a contrario celui de l’intimité.Face à cela, il joue aussi le rôle de repère social et spatial, tout en renvoyant au domaineplus pratique de la technique, aux représentations qu’en a l’utilisateur(méfiance/confiance ; sécurité/surveillance ; gestion technique/émotions). LeSmartphone apparait comme une plateforme sur laquelle plusieurs significations secroisent. L’intime, le travail, le lien aux autres et à l’espace se confondent avec latechnique.1-3 La prise de conscience de la perte de compétenceL’un des éléments à prendre en compte dans l’acceptabilité de l’outi est le sentimentde perte de compétence, proche de la peur de la dépendance. Les usagers disent sereposer sur l’objet, d’où l’usage modéré d’Édouard du GPS. Selon lui, il faut limiterl’usage pour de ne pas créer le besoin systématique, la dépendance et par conséquent,la perte de compétence en repérage. Pour d’autres, comme Yannick, l’attention sefocalise alors sur l’objet.« Je pars de Rennes, je vais en Vendée, avec le GPS je l’ai fait 15 fois. Tum’enlèves ça, je saurais le faire, mais c’est pas instinctif. Tu sens que ça a unbon côté, mais derrière, tu perds des choses. Quand tu es à pied c’est un peu lemême principe, mais tu contrôles quand même plus de choses. », [Yannick, 27ans]Le rapport avec le GPS n’est pas le même en voiture. Pendant la marche, le piétonn’est pas un corps embarqué. La perception du voyage est plus libre, plus riche.Cependant l’idée de perte reste présente. Selon la manière dont on s’approprie l’objet,1 Comme l’écrit Josiane Jouët, dans le rapport rationnel homme-machine, il y a une forteappropriation et subjectivité. Jouët J., L’écran apprivoisé Télématique et informatique àdomicile, CNET, 1987, 160 p.2 C’est ce que souligne Gisèle Prassinos dans son texte « Les machines infernales », in Gras A. etMoricot C. (dir), Technologies du quotidien La complainte du progrès, Autrement, coll.Sciences en société, 1992, n°3, p. 87-91.50
  • 51. ce transfert de compétence est plus au moins bien vécu. Alors que certains le refusent,d’autres l’acceptent, au point de ne plus pouvoir s’en passer.Néanmoins, la présence de l’objet est toujours significative d’une perte et d’un abandonà la machine et par conséquent, d’une perte de lien avec l’espace. L’outil se place entrel’espace et l’individu. Il est perçu comme un élément de rupture avec lui, contrairementau plan papier.Une tendance générale se décline chez tous les enquêtés : l’ambivalence entrel’acceptation de l’outil et la méfiance envers les nouvelles technologies. Nous avons puétablir une typologie d’usagers du GPS grâce à nos huit enquêtés : le joueur, le curieux,l’outil comme personnage, le pragmatique, le compulsif et enfin l’innovateur. Ces typesne sont pas étanches. Certains individus se reconnaissent dans plusieurs types. Enoutre, elles n’ont pas pour objectif de décrire de manière exhaustive et définitive lesdifférents comportements d’usagers.Alain Gras considère que l’introduction des technologies dans la vie quotidiennedoit être mise en parallèle avec l’avènement de la société de consommation. « Lesréflexions complexes et contradictoires qui suggèrent la croissance de la société deconsommation valent évidemment pour les technologies de la vie quotidienne puisquecelles-ci fondent l’existence de celle-là »1. C’est ce qui ressort du discours de nosenquêtés. L’appropriation et les usages du GPS concentrent de nombreusescontradictions. En outre, le lien entre consommation et TIC et d’autant plus patent quele GPS est perçu comme un outil permettant d’accéder à la ville consommable.511 Op cit. Gras A., 1992, p. 11.
  • 52. Parcours commenté accompagné d’Edouard« Il faut savoir garder le GPS dans sa poche pour visiter une ville »52
  • 53. 2 De la ville consommable à la découverte urbaine : lesdifférentes manières de pratiquer la villeNos enquêtés ont tous fait référence à la ville comme un lieu de consommation.Nous avons pu constater dans les discours et la pratique que le GPS et le Smartphonesont des outils qui facilitent les pratiques de consommation et exacerbent lareprésentation de la ville consommable. Nous revenons sur cette représentationcommune à tous nos enquêtés, pour ensuite insister sur le rôle du GPS dans la ville« fast-food ». Pour remettre en cause cette idée, nous aborderons les formes denavigation urbaine et la manière dont le GPS peut créer une autre logique que celle dela consommation : la sérendipité.2-1 « La ville, ça sert d’abord à consommer »Nos huit enquêtés ont une représentation de la ville très fortement marquée par laconsommation. C’est une des raisons pour laquelle Servane rejette la ville en luiopposant la campagne paisible, sans mise en scène continuelle du désir d’achat et depossession.Pour Pierre, la ville est un espace de sollicitations constantes.« Je suis toujours choqué quand je me balade en ville. On a de plus en plus delieux de passage, de consommation, où la marchandise a le droit de cité et oùl’être humain est rejeté dès lors qu’il n’est pas vu comme un consommateur.La ville pour moi, c’est un endroit où tu as de moins en moins d’humain et deplus en plus de marchandises. », [Pierre, 24 ans]Yannick imagine la ville comme un « grand parc d’attraction rempli de choses, demagasins. Tu peux tout trouver dans une ville ». Ainsi quel que soit le sens que l’ondonne à la consommation, que la ville soit considérée comme un espace deconsommation ludique et un espace d’exclusion sociale. Elle est pensée comme lerésultat des modes de vie de la société de consommation.Dans cette représentation, les commerces sont des points de repères indispensables53à la ville.« Les magasins ce sont des points de repères assez faciles, tu retiensfacilement le Gaumont, le Mcdo et puis ceux que tu aimes bien, quoi. »,[Arthur, 26 ans]« Imagine une ville sans magasin… on aurait du mal à se repérer… »,[Servane, 25 ans]Tout comme les enquêtés TIC, les non-usagers se repèrent aussi par les magasins. Laville est structurée par ses commerces et le réseau de commerces que chacun seconstruit. Dans une ville que l’on découvre, les aménités urbaines servent de pointsd’accroche. Ce sont des espaces appropriables, qui peuvent nous ressembler. Un espace
  • 54. commercial est un lieu que l’on peut considérer comme sien. Les représentations de laville sont fondées sur l’idée qu’elle est une ressource. Yannick et Edouard s’y rendentlorsqu’ils ont un achat particulier à faire.2-2 De la ville « fast-food » à la ville dynamiqueLorsqu’il utilise le GPS, Fabrice s’imagine la ville comme « espace consommable,une ville fast-food ». L’outil sert à rendre la ville entièrement accessible dans le seul butd’en être rassasié, de pouvoir la consommer.« Avec le GPS je m’approprie plus la ville, plus vite, mais en même temps je neretiens rien. Avec le GPS tu t’appropries la ville de manière impersonnelle,c’est la ville consommable, la ville fast-food. T’as faim, tu consommes et tu escalé. », [Fabrice, 26 ans]La comparaison de l’appropriation de la ville à la consommation de nourriturerapide montre bien que la signification donnée au GPS amène à penser la villeautrement. On accède à son contenu plus rapidement, on peut la comprendre plusfacilement mais le contenu qui est proposé est considéré comme un contenu standard.La ville devient un produit de consommation de masse. Sa perception, sa pratique et sareprésentation sont elles aussi considérées comme standardisées.« Ce qui me gêne avec le GPS, c’est que le trajet qu’il me donne sera le mêmepour des milliers de personnes. Du coup, ça donne l’effet d’une ville identiquepour tout le monde. », [Anne, 40 ans]La ville elle-même est consommable. Le lien avec la ville ne s’établit pas de la mêmemanière avec le GPS. D’ailleurs les « enquêtés TIC » ont pris très peu de photographiesdes trajets, qu’ils aient utilisé un appareil photo ou leur téléphone. D’une part, parceque l’objet accapare l’attention. D’autre part, parce que son utilisateur aborde l’espacedifféremment. Il se sent plus pressé et l’accès immédiat à l’information surl’environnement lui donne l’envie ou la possibilité d’accéder à toujours plus de choses,de lieux… En outre, les commerces indiqués par le GPS peuvent, pour certainsutilisateurs, devenir des points de repère. Les cartes mentales de Fabrice sontexplicites : la Fnac, le restaurant Subway, et Maître Kanter, Europcar. Ces commerceset restaurants sont tous situés sur le GPS. C’est de cette manière de Fabrice les repère etles garde en mémoire après les avoir situés dans l’espace physique.Proche de l’idée de ville « fast-food », Antoine Picon nous parle des représentationsde la ville numérique1. Il se pose la question de savoir ce que ces nouvellesreprésentations cartographiques veulent dire et quelles représentations, en termesd’imaginaire, les individus ont de la ville 2.0. De quels sens cette ville est-elle porteuse ?Réfutant la thèse de la postmodernité, Picon préfère l’expression de « surmodernité »,soit une modernité exacerbée, conséquence de l’ère industrielle, portée par lenumérique. Son hypothèse est la suivante : la ville numérique permettrait1 Picon A., « Ville numérique, ville événement », Flux, n°78, oct. - déc. 2009, p. 17-23.54
  • 55. l’exacerbation d’une ville événementielle, caractéristique de l’urbanité contemporaine.C’est en quelque sorte l’événement qui devient le point de repère dans la ville. Lapratiquer, c’est suivre ce qui s’y passe. La ville se voit de manière dynamique et lagestion de l’information est primordiale. Picon analyse la forme de représentation de laville aujourd’hui et sa cartographie, révélatrices de la façon de penser, de voir etd’imaginer la ville dans une société. Il distingue ainsi deux manières de recevoirl’information. D’abord via « les terminaux » qui diffusent en temps réel del’information sur ce qui se passe dans la ville, les « nouveaux dispositifs panoptiques »,outils à la fois de surveillance et de communication en temps réel. Deuxièmement,Antoine Picon interroge le GPS, cet autre écran qui fournit de l’informationpersonnalisée et ciblée sur l’individu. La cartographie « remplit une fonction demédiation symbolique entre ces systèmes et l’expérience urbaine quotidienne »1. C’estun outil qui a pour but de stocker, d’améliorer la fonction de guidage mais aussi derecevoir des publicités. La ville événement est une ville où la consommation est un descritères d’urbanité.« En plus du GPS, j’utilise tout un tas d’appli, sur le trafic, les transports, surla presse, sur les magasins qui m’envoient des offres… Comme ça je suis cequi se passe, je suis au courant quoi. », [Fabrice, 26 ans]Le GPS, les applications du Smartphone sont faites pour que l’informationpersonnalisée diffusée en continu permette à l’individu de sentir qu’il est au centre dumouvement urbain. Elle instaure de fait une dépendance à ce flux d’informations, sanslequel on considère être en dehors de ce mouvement.552-3 Naviguer en villeLa ville n’est pas seulement considérée comme un lieu de consommation ou unespace consommable. Elle est aussi un espace de navigation retiré de toute logiqueconsommatrice. Nous faisons référence à trois types de navigation urbaine : la flânerie,l’errance et la dérive.Pierre, Anne, Arthur et Jean sont particulièrement concernés par la navigationurbaine et cela de manières différentes. Arthur considère la ville comme un espace libreà parcourir, en prenant le temps.« J’ai envie d’aller par là, ça m’attire, c’est beau […] J’ai envie de passer parles escaliers, c’est cool. […] La ville, j’y vais au feeling, quand je n’ai pas derendez-vous. Je marche en prenant mon temps, je découvre des nouveauxlieux sympa, je regarde les gens, je vais là où ils vont, je traverse les foules…J’observe et je me pose des questions. J’essaie de me perdre dans la ville, deperdre mes repères. Ensuite je cartographie la ville mentalement. Je chercheà trouver mon chemin seul. », [Arthur, 26 ans, pendant le parcours commentéaccompagné]1 Ibid., p.19.
  • 56. « Je suis bien dehors, quand je vois les autres. Je leur imagine des vies. Je medemande ce qu’ils sont et ce qu’ils font. », [Jean, 49 ans]Jean et Arthur représentent typiquement le flâneur décrit par Baudelaire1. Ils sontsolitaires et observent non pas la ville en elle-même, mais ce qui s’y passe.56Pierre pratique l’errance urbaine.« Parfois je mets ma musique sur mes oreilles et je marche n’importe où dansla ville, je me laisse porter, je me perds. Je le faisais surtout quand je vivaisau Chili. Des fois je marche aussi sans rien ou je bois en marchant, en fin dejournée. J’essaie de trouver des endroits qui sont au centre mais où il n’y ajamais personne. Ces endroits qui font peur à tout le monde, parce qu’il n’y apas de convivialité, ils sont pensés pour que personne n’y vienne. Parfois c’estsordide, mais j’aime bien. En fait, tu joues avec les ambiances. Il y a des jeuxde lumières, c’est apaisant. C’est seulement à certaines heures de la journée,les débuts de soirées avec ce ciel couchant et les lumières qui s’allument…C’est esthétique. J’aime cette ambiance éthérée, en attente. Ça a un côté tempsarrêté…Un instant sacré ou quelque chose comme ça. », [Pierre, 24 ans]L’errance est définie par Paola Berensteins-Jacques2 selon trois principesfondamentaux : la capacité de se perdre, la lenteur et « la prégnance de la corporéité »3,le corps de l’individu se confond avec celui de la ville. Lors de ses errances, Pierre boitparfois, se laisser aller à la musique et construit une « corpographie »4 particulière,c’est-à-dire une cartographie de la ville élaborée par son expérience corporelle. « Leserrances urbaines seraient donc un type spécifique d’usage de l’espace public, qui n’ontété ni pensées ni planifiées par les spécialistes de l’espace urbain, et qui se situent enmarge de l’urbanisme. Elles seraient aussi et surtout, par rapport à ce champdisciplinaire et de pratiques sur la ville, une posture particulière »5. L’errant est celuiqui expérimente la ville de l’intérieur et qui interroge ses usages.Jean et Anne pratiquent la « dérive urbaine ». La dérive urbaine a été définie parGuy Debord en 19566. Ce procédé situationniste implique des règles et une préparation.C’est une technique qui consiste à passer par des ambiances, en suivant au hasard lesformes de la ville et ses affects. La dérive est forcément urbaine, il s’agit de traverser lessignifications riches des centres. Elle peut se faire seul ou à plusieurs. C’est un exerciceludique et constructifs, qui demande, avant le départ, une certaine connaissance etinterrogation sur l’espace, d’où l’usage de cartes. L’un des intérêts de cette démarcheest l’élaboration d’une nouvelle sorte de cartographie, « une cartographieinfluentielle », qui donne du sens aux ambiances urbaines. Le cas d’Anne est1 Baudelaire C., Le peintre de la vie moderne, Editions du Sandre, 2009, 105 p.2 Berenstein-Jacques P., « Errances urbains », in Thomas R. (dir), Marcher en ville Faire corps,prendre corps, donner corps aux ambiances urbaines, Editions des Archives Contemporaines,2010, 194 p.3 Ibid., p. 1434 Ibid., p. 1425 Ibid., p. 1416 Debord G., « Théorie de la dérive », in Lettres nues, n°9, décembre 1956.
  • 57. particulièrement intéressant. On aurait pu penser que cette forme de navigation quisuppose une acceptation du hasard, d’un laisser aller aux formes de la ville,impliquerait l’abandon du GPS. Or les règles de la dérive urbaine stipulent bien quel’usage de la carte est essentiel. De la même manière, quand Anne part en dérive, elleréfléchit à l’espace qu’elle va parcourir et emmène son GPS avec elle. Elle ne l’utiliseque rarement pour garder une représentation de l’espace, pour construire sa proprecartographie en marquant les lieux qui lui semblent particulier.« Quand je pars, je prends mon GPS avec moi. Je marche longtemps, parfoisune heure, deux ou plus sans le regarder. Alors je me pose toujours laquestion : « tiens, cet endroit me parle, qu’est ce qu’il y a autour ? Où est-cedans la ville ? Pourquoi c’est là ?... Et là je sors mon GPS. Je me dis pas où jesuis, je m’en fiche, je suis pas là pour ça ! », [Anne, 40 ans]La dérive d’Anne redonne alors aux ambiances et surtout aux lieux une importanceforte, que le GPS soutient. Son usage ne relève pas d’une logique de consommation nide situation de son propre corps, mais d’une logique de création d’une nouvellecartographie personnelle de lieux. Le GPS est ici un marqueur qui permetl’appropriation de la ville par ses ambiances.2-4 Le GPS, créateur de sérendipitéAssez proche de cette idée d’attention accordée aux lieux, nous pouvons aussiconsidérer que le GPS est un outil de sérendipité. Edouard n’hésite pas à quitter lechemin prévu par le GPS pour se rendre, par exemple, au Passage Pommeraye indiquésur l’écran. Les noms des commerces, des points touristiques et historiques de la villequi sont indiqués par le GPS et plus exactement par Google Map, interpellentl’utilisateur. Ils l’amènent à faire des détours pour découvrir un lieu. Le GPS rend lemarcheur curieux de l’espace qu’il traverse et lui donne des repères qu’il n’aurait paseus sans lui.57
  • 58. 3- Les représentations communes de la villeCertaines représentations de la ville sont les mêmes d’un groupe à l’autre. Poursortir du critère consumériste de la ville, nous traitons ici d’autres représentationscommunes aux deux groupes. Premièrement, la ville est avant tout un espace de liberté.De plus, les enquêtés ont formulé leurs représentations de la ville sur la base de soncentre historique et animé. Enfin, elle est aussi subie.3-1 La ville, un espace d’émancipation et de libérationPour Arthur qui a vécu son enfance et son adolescence dans une petite ville, enmilieu rural, la ville résonne comme un espace d’émancipation de la vie familiale et del’adolescence. C’est la possibilité de ne plus se libérer de la voiture des parents, c’estvoir ses amis sans contrainte d’horaires. La ville réorganise les sociabilités, lesémancipe des distances longues de l’espace rural. L’espace urbain n’est pascontraignant ; au contraire il réactive les activités et les déplacements : plus de sorties,plus de visites… À condition de maîtriser l’espace environnant, c’est-à-dire les codesspatiaux, les transports et ses principes de fonctionnement. Jean voit la ville commeune ressource de diversité inépuisable.« Il y a des gens tous différents, des vies, des tas d’endroits, c’est riche. Je m’ysens libre parce que je n’y suis pas contraint. A Paris, par exemple, j’aimarché des heures, surtout la nuit, et j’ai toujours découvert quelque chose. »,[Jean, 49 ans]La marche, la diversité spatiale et sociale, l’émancipation de la famille sont autantd’éléments qui fondent la représentation de la ville comme espace de liberté. L’individuprend tout son sens dans la ville.« Je crois que ce qui rend libre dans la ville, c’est tout ce monde, l’impressiond’anonymat. Ça peut aussi mettre mal à l’aise, on peut ressentir une sorted’absurdité… Mais dans le fond qu’on aime ou pas être en ville, l’idée est lamême. On est un individu parmi d’autres et le regard de l’autre est le regardd’un inconnu, on est comme libéré du poids de la connaissance qui règne dansles petites villes où tout le monde se connaît. », [Anne, 40 ans]58
  • 59. 593-2 La ville, un centre animé3-2-1 La ville, un grand parc d’attractionLa ville est aussi considérée comme un espace de plaisir et de divertissement.« La ville pour moi, c’est le centre, les commerces, les concerts et les potes. Jesuis en quête de divertissements. », [Fabrice, 26 ans]« Pour moi c’est la proximité, la fête, les quartiers chics et pittoresques, lesrues pavées, le marché, les bars. Quand je suis arrivé en ville, je pouvais voirqui je voulais quand je voulais, il me suffisait de marcher. C’est ça qui m’amarqué, je venais de la campagne. Plus besoin de voiture. Je pouvais profiterde la vie et m’amuser comme je le voulais. », [Arthur, 26 ans]La découverte, l’exploration sont un plaisir pour Arthur. Il s’amuse à s’y perdre. Laville est un espace ludique, qu’on visite, qu’on admire ou bien dans lequel on s’amuse.Le GPS reprend cette dimension ludique des représentations de la ville. Les urbangames, les jeux urbains sur Smartphone ou tablette numérique se développent de plusen plus. L’idée est de transformer la ville en terrain de jeu, d’y inscrire des règlespendant un temps. Certains sont géolocalisés et permettent d’articuler le plan du GPSavec l’espace de la ville. GPS Invaders, produit par Xilabs, est un jeu dans lequel desmonstres apparaissent sur le GPS. Le joueur doit les éviter en se déplaçant dans la ville.Street view et Google Earth sont deux manières de faire du tourisme interactif,d’accéder à des lieux pour le plaisir. Un des enquêtés nous confie avoir utilisé GoogleEarth pour localiser des piscines privées et s’y baigner. C’est en cela que l’urbain estopposé à la campagne par nos enquêtés. Divertissement, consommation, activités,mouvement et liberté s’opposent à la tranquillité rurale.« La ville, c’est les magasins, les activités, le mouvement, tu ne peux past’ennuyer. Par contre c’est stressant. Tu es sans cesse attiré par quelquechose. », [Yannick, 27 ans]3-2-2 Le centre urbainLà encore, hormis pour Jean et Anne, la représentation des villes passe par le centreurbain. Pendant les deux parcours, les enquêtés se sont éloignés du centre historique àdeux reprises. La première, pour rendre dans le quartier Saint Felix, au nord du centreet la seconde lorsqu’ils ont traversé le quartier Malakoff, au sud-est de la gare. Ces deuxmoments nous ont permis de constater que les quartiers périphériques du centren’étaient pas entièrement intégrés dans la ville par les individus.« …euh là, je ne sais plus où on est… C’est moche ces immeubles, je préfèreêtre en ville. », [Arthur, 26 ans, pendant le parcours commenté accompagné, àSaint Félix]
  • 60. « Là, je ne vois pas l’intérêt d’être ici, on est dans du résidentiel, il n’y a rien,je n’ai plus l’impression d’être à Nantes, mais dans une zone résidentiellequelconque. », [Servane, 25 ans, pendant le parcours commenté accompagné]« Mon impression… euh… Et si on retournait en ville ? », [Edouard, 28 ans,pendant le parcours commenté accompagné]« Alors là, je me sens loin de tout, entouré de ces grands immeubles.L’ambiance est bizarre. Il n’y a personne… Je vais vite retourner dans lecentre. », [Yannick, 27 ans, pendant le parcours en solitaire, à Malakoff]Ces deux quartiers sont dominés par la fonction habitat. Le premier est un quartierde petites propriétés et de petits immeubles. L’autre au contraire est l’ancienne cité dela ZUP de Beaulieu récemment rénovée. Ces quartiers sont à 10-15 minutes du centrehistorique et pourtant les enquêtés pensent être en dehors de la ville et n’acceptent pascet aspect « désertique », « où il n’y a rien à voir », parce que tout ce qui représente laville est absent, le reste ne fait pas sens et par conséquent on perd ses repères. Lareprésentation du centre-ville est fondée sur des éléments comme les rues piétonnes,les petites rues sinueuses, les magasins, les « beaux immeubles », c’est-à-dire le plussouvent anciens, des pavés, du monde, des places qui doivent être entourées decommerces.603-3 Le passage obligéLa ville est subie et appréciée pour ses fonctionnalités. C’est le cas pour Servane, quisouhaite quitter Rennes le plus tôt possible. Elle y est pour ses études. Ça n’a pas été unchoix pour elle, mais une obligation de quitter la petite ville où vivent ses parents.« Ce n’est pas un rejet de la ville, mais ce n’est pas un choix qui me plait je suisen ville pour mes études. La ville ça ne me parle pas. Peut-être que je vois lesrues pareilles parce que je pense qu’elles le sont. Pour moi une rue de villec’est du bâti, commerces, trottoirs. », [Servane, 25 ans]Elle cherche ce qui « fait le moins ville » en ville : les arbres, les prairies, etc., tout cequi lui rappelle la nature et qui est associé à la campagne pour elle.« Je ressens toujours la même chose quand je suis dans une ville, unsentiment qui ne varie pas, contrairement à la campagne. Je suis traverséepar plus de sentiments. La ville ne me crée pas beaucoup de sentiments. C’estpas que je n’aime pas ça, mais ça ne me crée pas d’émotions, sauf dans unebelle ville comme Lisbonne, je m’émerveille devant tout. C’est plus parcommodité que je me déplace en ville ou pour m’aérer. Ce n’est pas la ville quime détend, c’est la marche. », [Servane, 25 ans]La ville est forcément opposée à la campagne. Le discours contre la modernitéaccompagne la représentation de la ville. Une belle ville est celle qui a des bâtimentsanciens, de la nature. Les villes contemporaines sont froides et peu rassurantes. Elles
  • 61. ne sont pas humaines, selon elle. Elle préfère les petites villes, les grandes villes ne sontpas assez « intimes ». Servane cherche dans l’espace un rapport de proximité,d’attachement. Elle tente toujours de retrouver ce rapport intime qu’elle ressent dansdes lieux peu habité, où tout le monde se connaît. C’est pourquoi elle trouve Nantessans intérêt.« Le problème c’est que c’est dispersé, et je préfère quand c’est plus fermé,petit. La proximité, c’est plus chaleureux. », [Servane, 25 ans]Servane est aussi celle qui a le plus de difficultés à se repérer. Peut-être y-a-t il unlien entre son rapport à la ville et ses compétences de repérage ?D’une autre manière, Yannick nous parle aussi d’un aspect urbain qu’il rejette : lestress. Il y fait référence en plusieurs points : la circulation ; Yannick est commercial etimagine tous ses déplacements en voiture. Pour lui, une ville comme Nantes eststressante en voiture ; ensuite, la difficulté à se repérer ; enfin l’omniprésence descitadins.Nous avons décrit quatre représentations urbaines qui peuvent être communesaux deux groupes d’enquêtés : la ville émancipatrice, la ville centre, la ville divertissanteet enfin la ville subie. Nous avons considéré la ville consommable et la découverteurbaine comme deux manières de pratiquer la ville que les groupes pouvaient partager.Nous concentrons à présent notre analyse sur la manière dont le GPS, ses usages et lesens qu’on lui donne change les représentations de l’espace de ses utilisateurs.61
  • 62. Parcours commenté accompagné de Yannick62
  • 63. 4- Maîtriser l’espace avec le GPSUne de nos hypothèses de départ considérait le GPS et le Smartphone comme desoutils rassurants pour leur utilisateur. Nous pensions qu’ils permettaient aux individusd’accéder à un espace encadré et maîtrisé. Nous entendons par « maîtrise de l’espace »le sentiment rassurant de ne pas pouvoir se perdre et de pouvoir rapidements’approprier l’inconnu et l’imprévisible. La navigation spatiale est plus ou moinsévidente selon les individus. Nous traitons la question de la maîtrise de l’espace àtravers plusieurs points. Nous amorçons la réflexion en décrivant la manière dont lesindividus préparent le voyage et ce que le GPS change à cette préparation et au reste dutrajet. Nous abordons ensuite le GPS comme un outil d’aide à l’engagement dans lamobilité.4-1 L’espace du GPS au centre de la mobilité634-1-1 La préparation au voyagePour mieux comprendre la navigation urbaine, nous avons interrogés nos enquêtéssur leur préparation au « voyage », c’est-à-dire les étapes qui précèdent le trajet. Lorscette préparation, tous les enquêtés utilisent Google Map. Servane est la seule à seservir systématique d’un plan papier en plus du plan virtuel et des indications de sonentourage.« Google Map, c’est plus facile, plus rapide et plus adapté à toi. Tu tapes uneadresse, ou même juste le nom d’un lieu et c’est bon. », [Servane, 25 ans]L’outil mobilisé varie selon la nature du trajet. Un voyage à l’étranger, un trajettouristique amène les individus (TIC et non TIC) à utiliser un plan. Le plan papier estun objet ludique.« La carte papier c’est plus un plus gadget, c’est le plaisir de faire et revoirensuite son trajet. Ça laisse une trace. Pour les vacances c’est génial. »,[Yannick, 27 ans]Pour les trajets quotidiens ou occasionnels, Google Map ou Michelin sont lesressources auxquelles les individus font appel. L’idée de gadget n’est plus associée auSmartphone; c’est à présent la carte l’objet « inutile » mais amusant. Dans lesreprésentations, elle ne sert plus qu’à immortaliser un trajet et qu’à laisser une marqueconcrète d’un passage. Mais les sites de cartographie interactive sont pour tous lesenquêtés le moyen le plus fiable de prévoir un trajet« Tu peux zoomer, on te calcule le temps, tu peux savoir combien d’essence tuvas utiliser, avoir des idées du lieu où tu vas… Même si en fait, c’est pas ce queje préfère, j’aime bien garder la surprise. […] J’utilise Google Map surtoutquand j’ai un impératif de temps, quand je dois aller chez le médecin et que je
  • 64. ne sais pas par quel chemin passer. Ensuite je marque les rues principales, lesgrands axes et c’est tout, ça me suffit. » [Yannick, 27 ans]Le plan interactif est préféré dans ce sens qu’il permet d’organiser rapidement ledéplacement. L’important pour l’utilisateur est que les indications indispensables autrajet soient données dans l’instant.En ce qui concerne Google Street View, les individus n’en ont pas une utilisationautomatique. Les enquêtés l’utilisent pour se « balader » ou par curiosité. La baladepeut être une découverte touristique virtuelle, ou bien un repérage pour un futur lieu devacances, ou de visites. Google Street View (GSV) sert aussi à visualiser les lieux d’unrendez-vous pour ne pas se perdre sur le chemin. Cette ressource d’informationpaysagère apparaît à deux étapes du voyage. Pendant la préparation mais aussi pendantle voyage, pour valider sa position et affiner la recherche d’une adresse une fois engagéedans une rue par exemple. Les photographies en 360° de l’espace servent de repèresparlant pour l’individu. Cependant le recours à GSV arrive en dernier recours le plussouvent. Si le GPS ne suffit plus à se repérer, s’il n’y a personne à qui demander lechemin. C’est à ce moment que l’individu visualise et cherche dans l’espace de GSVpour se localiser.La présence du GPS provoque deux réactions lors de la préparation au voyage. Soit ill’allège, le temps qui lui est consacré est moins long, parce que l’on peut observer letrajet en temps réel, soit, au contraire, il le rallonge. Yannick passe beaucoup de tempsà vérifier et préparer ses trajets. Il utilise le GPS de manière compulsive. L’outil mobilefavorise le besoin continuel de vérification de la localisation. Cependant même à l’étapede la préparation au voyage, Yannick calcule précisément son parcours. Les plansinteractifs ne font qu’augmenter son besoin de maîtrise du trajet. Nous ne disons pasque le GPS est la source de cette attitude. Yannick présente une forte anxiété spatiale,qui est peut-être due à son métier de commercial. Les rendez-vous doivent s’enchaînerparfaitement dans son planning et il doit calculer et maîtriser l’espace pour ne pas seperdre. Les habitudes de mobilité influencent certainement la représentation del’espace des individus. Le fait de conduire favoriserait le système de repérage avec lesgrands axes urbains. L’outil rassure l’enquêté et, paradoxalement, entretient cetteanxiété spatiale.Le repérage dans l’espace lors de la préparation se déroule de plusieurs manières.C’est un effort de mémorisation du trajet. Rappelons que nous parlons d’espace de ladécouverte. Nous distinguons deux représentations : celle « vue d’en haut », celle « vued’en bas ». A cette étape, l’usage du Smartphone ne change rien aux représentations.Pour certains, il s’agit de se repérer avec les grands axes. C’est la première étape dans laprise en main de l’espace. Ils construisent un réseau de base duquel découle lecheminement vers le point d’arrivée1.1 Ce système de repérage est exploré par Jean Pailhous avec le cas des chauffeurs de taxi dans Lareprésentation de l’espace urbain : l’exemple du chauffeur de taxi, PUF, Paris, 1970, 102 p.64
  • 65. « Je prépare mon trajet soit sur le portable, soit sur l’ordinateur. Et là,j’essaie de me repérer par rapport à des noms de rue que je connais. Laplupart du temps, je vais dans des rues paumées, donc j’essaie de repérer lesdeux, trois rues les plus importantes et après des notions toutes bêtes :première à droite, après je tourne à gauche. », [Yannick 27 ans]D’autres parviennent à photographier l’image morphologique de la ville en regardant65un plan avant de partir.« Quand je prépare mon trajet, je prend un plan ou un carte Google Map,souvent c’est Google parce que je peux l’avoir tout de suite sous la main. Jeregarde et j’enregistre les formes des rues, je me positionne, je fais le trajetdans ma tête et c’est bon c’est enregistré. », [Anne, 40 ans]« Quand je dois aller quelque part, je ne prépare pas beaucoup. Je regarde unplan Google Map et je le mémorise », [Jean, 49 ans]Ces première vues de la ville consistent en des vues « d’en haut ». D’autres enquêtésmettent la priorité sur les points de repère.Quelques soient les représentations de l’espace, les individus ont le réflexe de sepencher sur un plan interactif, c’est-à-dire sur une vue globale de la ville et cela qu’ilssavent ou pas lire le plan. C’est un premier contact rassurant avec l’espace qui amorcele mouvement.4-1-2 Passer de l’espace énigmatique à l’espace du contrôle avec le GPS« Avec le téléphone, tu as tout à portée de main, c’est simple de bouger. Tu asla ville pour toi. La ville seulement, en campagne ça ne sert à rien, juste pourtrouver ton chemin », [Arthur, 26 ans]Le GPS cristallise les principes d’organisation de la société urbaine postmoderne :l’accessibilité, l’instantanéité, la rapidité et l’anticipation, la possibilité d’agir dansl’instant présent sans temps mort, le mouvement perpétuel. Il n’est plus seulement unoutil d’aide à la navigation. C’est un moyen d’accéder à la ville.Pour les non-usagers, l’espace prend des allures plus mystérieuses, il interroge, il esténigmatique.« L’énigme des gens qui n’ont pas de GPS, c’est de savoir si t’as bien pris labonne route. Tu choisis une route et arrivé au milieu tu te demandes si c’est labonne. T’es tenté de faire machine arrière mais tu peux savoir qu’une foisarrivé au bout. Parfois tu fais demi-tour avant de savoir et tu t’en veuxencore plus après. », [Arthur, 26 ans]Le piéton avance à tâtons, sans être sûr du chemin. Le GPS apporte l’assurance devérifier instantanément, de ne plus attendre, d’être rassuré sur le champ. Chez les non-usagers,il faut attendre un point de ressource (un plan ou une personne). Durant cedélai, l’espace interroge et offre plus de possibilité à l’imagination et au hasard. Le non-
  • 66. usager développe des tactiques d’anticipation. Il cherche des indices dansl’environnement ; lorsqu’il trouve un plan, il cherche le prochain point d’accroche maisaussi ceux qui suivent et garde l’information en tête. Le GPS réduit, pour certains etselon l’usage qu’on en a, cet effort de mémorisation.« On arrive pas loin de la place de la bourse, j’ai vu l’hôtel de la bourse. »,[Arthur, 26 ans]Le GPS change la manière d’appréhender l’espace en ce sens qu’il le rend plussécurisant et maîtrisable. L'individu n’est plus dans un espace incertain. La relation àl'espace et au monde est encadrée par cet outil de connexion au territoire et à un réseaurelationnel. Être seul et dans l'inconnu n'existe plus. Mais, dans le même temps, l'outilentretient cette relation anxiogène avec l'espace. Le fait d'être accompagné pour unobjet technique qui relie l’individu à son propre monde lui rappelle sans cesse qu’il enest séparé physiquement.En nous coupant du monde, en étant entre nous et le monde, l'outil amène à sereprésenter l'espace comme étant insécure. La découverte en tant que telle n'est pluspossible. L'outil fixe les règles de notre rapport au monde. Les utilisateurs ontconscience de perdre des liens fondamentaux avec l’espace mais en contrepartie gagnece sentiment de sécurité, gagnent de la vitesse... Même si ce n’est pas toujours le cas:« Avec le Smartphone et le GPS tu peux aller direct au but. Tu prends moins letemps de regarder autour de toi, tu loupes des choses, mais question rapidité,il y a pas mieux. », [Yannick, 27 ans]4-1-3 Du sentiment d’impossibilité de se perdreLors de la découverte d’un espace, l’absence de familiarité, la méconnaissance deslieux et le manque de repère sont des éléments fondamentaux de l’anxiété spatiale1. Delà, peuvent découler les erreurs de navigation. Un individu qui ne connaît pas l’espaceparce qu’il présente des codes inconnus, ou parce qu’il n’a pas l’expérience du voyage,peut perdre sa capacité rationnelle d’observer l’environnement et de prendre la bonnedirection. La perte procure une gêne vis-à-vis de l’autre, celui qui sait.« Quand je me perds je rigole, je me trouve ridicule, surtout que c’est répétitif.Je me sens bête… Un peu comme quand je suis toute seule à attendre. Quandtu es seul tu as peur d’avoir l’air bête. Tu as peur que les gens pensent que tuattends quelqu’un, peur que les gens te regardent… », [Servane, 25 ans]La relation à l’espace ne consiste pas seulement en un lien entre l’individu etl’environnement. Autrui est un repère, qui peut être considéré comme une aide ou àl’inverse comme une gêne ou encore comme un point de référence qui conditionnenotre manière d’être. Le GPS rassure et donne surtout le sentiment de ne jamais êtreperdu. Bien qu'il soit en réalité possible de se perdre avec cet outil, il est toujourspossible de localiser sa position, de savoir où se trouve le lieu recherché, de savoir où1 Sur ce point voir : Chang H. H. « Wayfinding strategies and tourist anxiety in unfamiliardestinations », in Tourism Geographies, 2012, p. 1-22.66
  • 67. est l’autre. Même si l’usager ne parvient pas à mettre en relation le point localisé etl’espace concret de la ville, il prend conscience que ce point qui le représente se trouvequelque part. Cet élément prime.« Quand je me perds, ça m’arrive, je me dis que au moins mon GPS sait où jesuis. Alors même si je ne parviens pas comprendre où je suis, déjà il y a cepetit point. », [Anne, 40 ans]Selon Angelique Del Rey et Miguel Benasayag, le téléphone n’accompagnerait pas lenéo-nomadisme, mais sédentariserait les déplacements1. Le fait de pouvoir resterconnecté à l’autre, de préserver le connu et de pouvoir agir à distance sur son espace,transformerait la forme des déplacements. La mobilité perdrait, en quelque sorte, deson caractère mobile, c’est-à-dire l’idée d’être séparé d’autres espaces. Cette ubiquitéque nous procure le téléphone alimenterait « le sacrifice de l’instant ». Chaque instantservirait à prévoir le prochain, les individus refusant de vivre la situation présentepuisque tout serait vécu dans la projection. Les auteurs parlent de la « virtualisation dutemps », c’est-à-dire l’illusion de la simultanéité et dans le même temps la négation dela situation. Il provoquerait de plus une angoisse de rater un moment précieux. Enfaisant référence à la castration symbolique, en psychanalyse, les auteurs décriventcette angoisse comme la peur de ne pas tout avoir, de rater le tout. Le mobile crée cettenévrose en donnant l’illusion permanente que nous sommes à un endroit et qu’ailleursse passe autre chose à laquelle nous ne pouvons assister.« Tant que j’ai mon téléphone, je ne suis pas perdu. », [Edouard, 28 ans]4-1-4 Un espace multi-formes : savoir surfer et mettre en commun deux67espacesLa mise en relation du plan du GPS et de l’espace physique demande un effort auxenquêtés. Il arrive que les usagers ne parviennent pas à mettre en cohérence les deuxespaces. Ils s’aident de la morphologie des rues, de leur nom. Mais ces éléments ne sontpas forcément suffisants pour comprendre le plan du GPS. Dans ce cas, les enquêtés setournent, commencent un cheminement en suivant l’avancée du point affiché etrebroussent chemin quand ils s’aperçoivent que le point quitte le trajet prévu par leGPS. La maîtrise d’une image qui bouge avec la personne n’est pas facile. Comprendrel’information du GPS relève donc d’une certaine compétence. Si le repérage dure troplongtemps, l’appareil est mis de côté au profit d’une autre aide.« Suivre le trajet du GPS, c’est pas toujours évident. Parfois je ne vois pas lerapport entre le plan et la rue. Dans ce cas, je demande aux gens. », [Anne,40 ans]1 Op. cit., Del Rey Angélique et Benasayag Miguel, p. 8.
  • 68. 4-2 Être maître de ses déplacements : le GPS un outild’engagement dans la mobilité4-2-1 Entre mobilité active et mobilité passiveLa mobilité active, contrairement à la mobilité passive, désigne la manière dont lesindividus entreprennent leurs trajets. Ils sont actifs lorsqu’ils prennent les décisions derepérage, de cheminement. Ils sont passifs, lorsqu’ils se laissent guider par les autres, etn’ont pas le reflexe de prendre des initiatives de direction.Les « enquêtés TIC » sont actifs lors du déplacement. Ils ont cette ambivalence deconfier une partie, voire pour certains, tout le trajet, au GPS, mais gardent le contrôlesur le parcours. Le GPS donne à celui qui le tient, le rôle de référent lors desdéplacements accompagnés.« C’est moi qui gère quand on bouge. Comme je suis le seul à avoir un Iphone,tout le monde compte sur moi. Et je sais que je n’ai pas le choix. », [Fabrice,26 ans]En contrepartie, les usagers ont le sentiment de se reposer sur l’objet, d’où68l’impression de perte de compétence.« J’ai une confiance aveugle en mon GPS. Avec lui je me laisse guider, c’estsimple. Mais ça fait peur quand, parce que sans lui, maintenant, je nepourrais pas refaire certains trajets, c’est sur », [Anne, 40 ans]Chez les non-usagers, seule Servane ne prend pas activement partie à sa mobilité.Elle compte davantage sur la présence de l’autre. Pendant le parcours commentéaccompagné, elle répète tout le long du chemin qu’elle ne sait pas par où aller.« Inconsciemment, je compte sur toi, je sais que je ne suis pas seule, ça merassure dans les directions à prendre. […] Je ne suis jamais sûre en fait, jevais souvent au hasard. […] On arrive aux machines [de l’île] mais si tu nem’avais pas demandé j’aurais pas fait gaffe. J’avais oublié qu’on allait auxmachines. Je ne suis pas active, tu es là. Je me laisse mener. Quand je sensque les gens en ont marre de faire pour moi, je fais. », [Servane, 24 ans]En effet, pendant le parcours en solitaire, Servane parvient à trouver son chemin,notamment grâce aux passants qu’elle interroge. Pierre, Jean et Arthur sont, eux, trèsactifs. Nous ne disons pas qu’il faut avoir un GPS pour s’engager activement dans lamobilité. Néanmoins, l’appareil rend actif ceux qui le possèdent. Il crée l’envie duvoyage, l’envie de prendre le trajet en main.
  • 69. 4-2-2 L’enhardissement de soi grâce au GPSNous pouvons affirmer que le GPS, même s’il peut entretenir chez certains le rapportanxiogène à l’espace, contribue à enhardir son utilisateur et à augmenter sa mobilité.L’outil cadre le trajet et désinhibe l’individu de ses difficultés à comprendre lefonctionnement spatial de la ville. Le GPS et le Smartphone donnent des compétencesaux individus : celle d’être plus sûr du chemin, de pouvoir être connecté avec l’autre, depouvoir gérer l’imprévu. Ces compétences favorisent la mobilité.« Sans aucun doute, je me déplace plus depuis que j’ai mon GPS. J’ai lesentiment de pouvoir aller n’importe où sans inquiétude, sans me perdre. Ducoup J’ai plus envie de me déplacer », [Anne, 40 ans]« Le GPS, ça a changé ma vie. Je ne me perds plus, je gère tout au derniermoment. C’est super ! Je bouge beaucoup plus qu’avant, parce que ça facilitela vie. Quand je suis dans un endroit et que je veux aller ailleurs, je sais que jepeux », [Fabrice, 26 ans]4-2-3 De l’autonomie à l’individualisation des trajets : créer une ville à soiUne autre compétence acquise par le GPS et le Smartphone est l’autonomie durantle voyage. Les quatre enquêtés équipés ont moins demandé leur chemin aux passants.Ils ne sont pas servis des plans disponibles dans la ville, sauf ceux des transports. Ilsont préféré prendre plus de temps sur le GPS. Ce gain d’autonomie est précieusementgardé et entretenu. Il est indéniable que l’autre prend moins de place dans lecheminement des usagers.Ce gain d’autonomie est d’autant plus satisfaisant qu’il s’accompagne d’unepersonnalisation de l’information. Anne fait certes référence au côté standardisé duGPS, mais le fait d’être géolocalisé donne accès à des données centrées sur l’individu1.La cartographie de l’usager est personnelle et peut ensuite être partagée et la villedevient personnalisée et personnalisable, en témoigne l’expérience de dérive d’Anne(cf. p. 56-57).Le GPS est donc un outil qui permet d’acquérir des compétences et une sécurité quiaugmente les mobilités individuelles. Il remet aussi le lieu au centre de la mobilité.Pouvoir passer du GPS à l’espace physique, pouvoir marquer un lieu comme point derepère… Ces actions permettent à l’individu une appropriation du lieu.1 Sans réduire le Smartphone géolocalisé à ses perspectives commerciales, Antoine Picon met enavant une cartographie de la ville individuelle grâce à laquelle l’individu visualise ses proprespérégrinations. Il fait référence au travail des situationnistes pour qui la ville est avant toutperçue. (Op cit. Picon Antoine, 2009, p. 20)69
  • 70. Parcours commenté en solitaire d’Anne70ville. Le GP« J’aime explorer la ville. Le GPS m’aide beaucoup pendant mes explorations »
  • 71. 5- Lire la ville avec le GPS : une autre manière de71s’approprier l’espaceLe Smartphone est un espace numérique sur lequel il est possible de se projeterfacilement. Il est visible et lisible, pour peu que l'on sache décoder la matrice donnée. Ilpermet d'exprimer ses fantasmes, rêves et désirs. C’est un espace miroir dans lequel ilest facile de partager ses idées.Nous abordons ce qui permet aux individus de comprendre la ville à travers le sensqu’ils donnent et qu’ils ont de l’environnement. Nous revenons aussi sur les systèmesde repérage et le rôle du GPS. Nous consacrons ensuite un temps aux « autres » commeélément d’aide à la lecture de la ville. Enfin, nous nous arrêtons sur le moment dutransport collectif comme un temps à part du voyage.5-1 Donner du sens à l’espace et ses lieuxNous débutons ce point par des éléments de généralité qui concernent les deuxgroupes, pour ensuite nous concentrer sur les effets du GPS.5-1-1 Etre familier avec l’espacePar familiarité nous entendons le fait de connaître la ville en elle-même, mais aussile fait de connaître les codes et l’organisation spatiale des villes. Servane se sent plus ensécurité dans les villes françaises, parce que les codes socio-culturels, les signes sontvisibles et acquis. Elle explique son manque d’attention au repérage par cet effet deconnaissance. Lorsqu’elle est perdue, elle ne l’est pas entièrement. Elle peut aller versles autres, trouver des indices dans l’espace qui auront du sens.De la même manière, Arthur fait référence à la familiarité des villes avec les formesurbaines.« La ville, j’y vais au feeling. Je pense que les villes guident inconsciemment :la taille des rues, les commerces, la foule… Je sais pas trop commentexpliquer… mais parfois quand tu cherches un truc, tu sais que c’est par là. »,[Arthur, 26 ans]La morphologie des villes est un système élaboré que les individus intègrent. Enmobilisant les formes urbaines des villes qu’ils connaissent ils peuvent faire des ponts,des liens logiques entre ces formes et la ville qu’ils découvrent. Ils intègrent à leurdécouverte des images urbaines mémorisées, des connexions entre des espaces.« Place du Commerce ? Je dirais par là. Les rues sont un peu plus grandes,elles doivent mener à une place. Je pense que place du Commerce c’est unegrande place, donc j’imagine qu’on va tomber sur des grands magasins… »,[Jean, 49 ans]
  • 72. Les représentations de l’espace sont aussi structurées par des logiques : ruespiétonnes=centre ; élargissement des rues piétonnes = grande place = magasins chics =architecture etc. Selon l’utilisation que l’on a du GPS, il peut intervenir dans ceraisonnement de lien spatial. Si Edouard cherche son chemin en laissant souvent decôté l’appareil, Yannick suit le GPS sans commenter ni déduire par où il doit aller.725-1-2 La pratique d’une villeLa ville s’approprie et prend sens avec sa pratique. Cette pratique de la ville consisteà connaître les endroits qu’on fréquente, concerne tout le monde. Mais pour Servane lerepérage dans la ville n’est pas évident. Elle peut y parvenir seulement lorsqu’elle asuffisamment pratiqué l’espace. Elle parle de « mémoire de l’expérience ».« Avec la pratique, j’arrive quand même à faire le lien entre les séquences.C’est en me trompant que j’y arrive à la fin, à force d’échec, j’enregistre. Ilfaut que je repasse souvent au même endroit pour visualiser les choses, sinonje confonds tout. Est-ce un manque de concentration ? Un besoin de plus detemps ? », [Servane, 24 ans]Le repérage est fortement lié chez Servane au rapport affectif avec l’espace. Servanesubit la ville. Elle tente d’y construire un lien intime fort, ponctué par l’habitude. C’estlorsqu’elle recrée ce lien que l’espace fait sens pour elle et qu’elle parvient à retenir leséléments qui forment un lieu et la manière d’y aller. Voilà pourquoi à Nantes, Servane al’impression de perdre ses repères. Elle perd non pas les repères spatiaux, puisqu’ellene se perd pas. Mais elle perd ses repères affectifs. Son système de repérage estfortement dominé par l’affect, sans cela, il est « défaillant » selon ses propres mots. Saperception de ses capacités de repérage augmente ses difficultés. Elle ne se fait pasconfiance et se tend même ses propres pièges1.« Comme je sais que je suis nulle, quand je me dis que c’est par là, je vais dansl’autre sens, comme ça je suis sûre d’y arriver. », [Servane, 24 ans]5-1-3 Les expériences urbaines et les souvenirs : outils de déchiffrage de la villeProche de l’idée de familiarité, l’aisance avec laquelle l’individu se déplace dans uneville qu’il ne connaît pas, vient de son expérience urbaine. Servane est peu mobile etYannick pratique une mobilité particulière, il se déplace en voiture et dans les zonesartisanales et industrielles pour son métier. Ce sont les deux enquêtés qui ont le moinsl’habitude de pratiquer l’expérience du voyage en ville. Or nous remarquons qu’ils sontceux qui doutent le plus pendant les parcours. Les autres enquêtés voyagent beaucoupet surtout dans des villes. Ils acquièrent très vite des repères ou des signes qui fontsens. Cette expérience apporte aux individus une maîtrise des codes qui serviront àdéchiffrer l’espace inconnu.1En 2013, Hsuan-Hsuan Chang conclut que le repérage est fortement influencé par la perceptionque l’individu a de ses difficultés à se repérer.
  • 73. Un autre outil de déchiffrage et de mise en sens de l’espace est la mobilisation dessouvenirs. Elle va permettre de faire des liens affectifs entre un lieu et un événement etun nouvel endroit.« La scène Michelet ! J’ai des potes qui ont joué là ! C’est une scène reconnuepour les artistes qui commencent, comme le Mondo Bizzaro à Rennes. »,[Arthur, 26 ans]« Ce pont m’a fait penser à un pont à Budapest. Quand tu vas dans un endroitétranger, tu mobilises ce qui te parle, tu recherches là ce que tu trouves dansles lieux qui te sont chers. », [Servane, 24 ans, Pont Aristide Briand]« Cette place me fait penser au petit square qu’il y a avait en bas de chez moiquand je vivais à Paris. », [Jean, 49 ans, place de la Bourse]Cette mobilisation des connaissances permet de comparer les lieux connus avec ceuxque l’on découvre. Ce lien sert à l’élaboration du système de points de repère individuel.D’ailleurs, Arthur fait bien apparaître la Scène Michelet sur sa carte mentale (cf. p. 95).5-1-4 La projection de l’habiter : « J’aimerais habiter là »Tous les enquêtés ont évoqué leur désir ou non d’habiter à Nantes et un des quartiersparcourus. La découverte d’une ville nécessite de s’y projeter. Le réflexe est deconsidérer si on pourrait ou non y habiter. La représentation que les individus ont d’unespace passe par l’habiter« C’est moche ici, ça n’a rien de charmant, j’aimerais pas habiter ici, ça faitvieux, les couleurs, les bâtiment. Je vais même prendre une photo du genre dequartier dans lequel je n’aimerais pas vivre. Moi, j’aime vivre dans lescentres, là c’est excentré, loin des commerces… », [Arthur, 26 ans, dans lequartier Saint Félix]S’imaginer vivre dans un endroit est une des entrées de l’appropriation et de la miseen sens de l’espace. Cette projection renvoie aux représentations de la ville qui, pournos enquêtés, ne doivent pas être réduites à une simple fonction d’habitat. En s’yprojetant ou pas, ils réaffirment que la ville est pour eux un espace multiple.735-1-5 L’architecture parlanteL’architecture, la forme du bâti sont des éléments porteurs de significations et dereprésentations fortes. Quand nos enquêtés découvrent le quartier Malakoff, ilsréagissent de la même manière. L’endroit est plus désert que le centre-ville. Ils sontface à de grandes tours qui leur donnent l’impression d’être dans une « cité ». L’endroitest pour eux peu rassurant. Le quartier a pourtant été entièrement réhabilité et neprésente aucun risque. Pourtant l’aspect du bâti provoque en eux un malaise. De plus,ils sont seuls, l’enquêteur n’est pas présent.
  • 74. « Ziva c’est la cité ici… », [Arthur, 26 ans]« Euh… où tu m’emmènes là ? C’est quoi cet endroit, c’est pas superrassurant…J’ai un peu peur quand même… », [Yannick, 27 ans, s’adressant àl’enquêteur]L’architecture est porteuse de sens. Les tours de Malakoff renvoient forcément dansles représentations de la ville au « cité » des banlieues « chaudes », alors qu’il n’en estrien.La fonction accordée à un bâtiment peut aussi être considérée comme incohérenteavec son architecture. C’est ce que relève Fabrice en découvrant la Fnac, place duCommerce.« Le palais de justice devrait être là où est la Fnac ! Ce serait plusapproprié ! », [Fabrice, 26 ans]« C’est marrant ils ont réhabilité des vieux bâtiments en magasin. C’est mieuxquand c’est plus typique, traditionnel. », [Arthur, 26 ans]Cette incohérence interpelle et fait ensuite partie des lieux gardés en mémoire.745-1-6 L’espace signifiéNous nous concentrons à présent sur le rôle du GPS et du Smartphone dans lalisibilité de la ville. Avec le Smartphone, la ville est plus lisible et compréhensible.Centrée sur l’individu, elle offre un panel de possibilités que le GPS et les cartescommunautaires rendent réel.« Quand j’arrive dans une ville que je ne connais pas et même une ville que jeconnais, si elle est grande, je ne sais pas quoi faire, où aller… Du coup je sorsmon couteau suisse et là je vois tous les endroits qui pourraient me plaire »,[Fabrice, 26 ans]Le GPS rend possible l’engagement dans la ville. Il n’est pas simplement un outiltechnique qui retire des compétences, il en donne et permet à son utilisateur deconstruire un espace qui a du sens. De manière instantanée, la ville devient cohérenteavec les goûts et les attentes de chaque individu. L’outil permet d’accéder à la ville avecun bon ciblage. Il donne de l’information, il permet de la stocker et de marquer leslieux. L’utilisateur peut créer un réseau de lieux personnalisés, qu’il peut partager avecd’autres. C’est en cela que le GPS renouvelle notre relation et notre représentation del’espace. La ville est partageable, elle peut être vécue à plusieurs sans qu’il y aitcospatialité. La ville est structurée par le trajet du GPS mais les lieux y sont centraux.Le GPS redonne au temps et au lieu une place centrale dans l’appropriation de l’espace.
  • 75. 5-1-7 De la lisibilité spatiale à la réappropriation territoriale : retrouver75l’échelle humaine de l’action.Le Smartphone et le GPS permettent de s’approprier une ville dont la complexité,due à sa taille et sa diversité, rend sa lecture et sa pratique parfois impossibles.Ils sont une manière de redécouvrir et d’explorer l’espace. Le Smartphone et le GPS nesont pas des formes d’aliénation et de déconnexion au territoire. Ce sont de nouveauxconnecteurs sociaux et territoriaux. Un Smartphone fonctionne comme une plateformequi organise les actions individuelles par rapport à celles des autres et par rapport auxlieux. Il n’est pas le seul moyen de créer l’interaction, mais il suit et accompagne leschangements de rythmes et d’organisation territoriale des individus. La ville est pluslisible, plus maitrisable et compréhensible. Elle est reconsidérée à travers une échellehumaine, un référentiel personnel. Le GPS permet de dépasser l’échelle spatiale de laville et de reconstruire un rapport territorial à l’espace. L’un des enjeux du GPS est larelecture du territoire à travers des significations personnalisées, qui vont permettrel’action et la pratique de la ville. L’espace du Smartphone est un espace sur lequel il estpossible de se projeter, d’exprimer ses fantasmes, ses idées, ses avis… C’est un espacesur lequel les individus peuvent inscrire leur personnalité. C’est un espace de librechoix, puisqu’il est maîtrisé. En passant par lui, l’outil va permettre de recréer un lienfort avec l’espace physique1.5-2 Savoir se repérer, les atouts du GPS5-2-1 Se situer, une nécessité et un réflexe chez les utilisateurs du GPSInternet rend son importance à la situation. Dans la société en réseau, il n’a jamaisété aussi important d’être bien situé. Internet repose sur la localisation. « Lestéléphones sont devenus de puissants dispositifs techniques qui assurent la connexionet la contextualisation spatiale. […] Se situer est en effet l’une des fonctionsélémentaires de la géolocalisation. Elle permet de contextualiser une carte, del’égocentrer, de simplifier son usage et sa lisibilité. Aussi la carte représente une étapeélémentaire, qui permet de nous situer dans un environnement plus large, composé demultiples réalités. […] La convergence d’Internet, de la téléphonie mobile et de lagéolocalisation est donc un puissant dispositif de virtualisation des territoires »2, c’est-à-dire d’accroissement du potentiel et de la lisibilité des espaces.Notre enquête montre que le GPS donne à son utilisateur le besoin de toujourspouvoir savoir où il se trouve. Pour certains enquêtés comme Yannick, se situer devientun réflexe..1 C’est ce que Boris Beaude décrit en parlant d’Internet. C’est un espace de synchorisation, quipermet de mettre en commun des actions et des individus dispersés. En outre, Internet permetune hybridation de l’espace en complétant l’espace matériel de tout son potentiel interactionnel.L’hybridation ne veut donc pas dire mélange de deux espaces mais complexification de notreêtre au monde1, dans Internet changer l’espace changer la société, Editions Fyp, coll. Société dela connaissance, 2012, p. 219.2 Ibid. p. 221
  • 76. « Là, je vérifie si je suis bien sur le chemin… » ; « Voyons voir où on est… » ;« Il faut que je regarde où je suis sur le plan »Ces phrases reviennent fréquemment pendant les parcours des quatre enquêtéséquipés. Le GPS rassure. Mais il permet aussi de renforcer le lien avec l’espace. Envisualisant sa position, l’utilisateur prend conscience de la place qu’il a dans l’espace. Ilen fait partie. La place devient un enjeu dans le rapport à l’espace1. À l’inverse, Servanene parvient pas à trouver sa place et à se situer.« Je me sens nulle part, pas située, je ne peux pas te dire dans quel sens jesuis. Je pourrais me perdre, tout dépend de l’endroit où je dois aller. Je ne merends pas compte d’être au nord du point de départ. », [Servane, 24 ans]5-2-2 Les différents systèmes de repérage des individusLa capacité à se situer dépend aussi du système de repérage. Un système de repérageest personnel. Il combine des éléments de représentations collectives mais aussi deséléments uniquement liés à la personne, à son parcours de vie, ses goûts… Chacunélabore une structure qu’il mobilise à chaque déplacement, ou bien dés lors qu’il faitréférence à un lieu. Il y a une hiérarchie propre à chaque individu dans les points derepère et la mise en place de tactiques pour se repérer. On peut mobiliser le bâti, laforme de l’espace, le plan, l’aide aux passants, les couleurs ou encore la végétation,comme Servane. Ses cartes mentales. lSes prises de photographies montrent que lesarbres, les oiseaux et les passants apparaissent comme des points de repère trèssignificatifs. Tous les enquêtés ont une base de repérage fondée sur les bâtimentsadministratifs, les places et lieux emblématiques d’une ville comme le clocher, lesgrandes infrastructures comme les ponts. Pour Arthur, c’est notamment la gare qu’ilprend pour premier point de repère. Elle symbolise l’entrée et le départ d’une ville.« C’est le lieu par lequel on arrive et on repart facilement. », [Arthur, 26 ans]1 Ceci n’est pas sans rappeler la thèse de Michel Lussault selon laquelle l’espace et la manièredont on l’occupe sont fondamentaux dans les rapports de pouvoir et la construction identitaire.Lussault M. , De la lutte des classes à la lutte des places, Grasset, Coll. Mondes vécus, 2009, 221p.76
  • 77. Parcours commenté accompagné de Servane« Ce qui me parle ? Les couleurs, les arbres, les éléments naturels et anciens dans laville. Il faut que le lieu me paraisse atypique pour que je puisse m’en souvenir »77
  • 78. L’autre élément de base du paysage urbain est la station de bus, de métro et detramway. La trame des transports en commun d’une ville est une ligne sur laquelle setrouvent tous les points de repère qui structurent la ville des piétons. Ce sont, parexemple, les noms des arrêts qui vont remplacer le nom des lieux et des rues. Ce serontles points de rencontre… Ce mode de repérage fonctionne en rayonnage. Telle stationrayonne sur une distance et réunit tous les lieux qui sont dans son rayon.Pour Arthur, plus l’espace est riche en bâtiments et en commerce, plus il est difficilede trouver son chemin. Les repères se trouvent plus facilement dans un espace vide etouvert.« Avec la cité des congrès je me suis emmêlé les pinceaux. L’espace est pluscondensé, donc t’as envie d’aller partout. », [Arthur, 26 ans]C’est ce que l’écologie de l’attention nomme la « saturation cognitive ». Le trop pleind’informations fait perdre ses repères. On accuse souvent les TIC de provoquer cettesaturation cognitive. Néanmoins nous avons pu observer qu’elle ne concernait pasforcément nos « enquêtés TIC ».« Même sur un plan c’est difficile de se repérer, parce qu’il y a trop de chosesc’est un peu déroutant en fait. Ton attention elle est attirée par tout et du couptu es dérouté de la route que tu dois prendre à la base. Moins l’attention estattirée, plus c’est facile de se repérer. », [Arthur, 26 ans]Pour certains, au contraire, les commerces et la diversité des éléments urbains sontimportants pour le repérage. Quand nous arrivons dans la zone d’habitation de SaintFélix, le paysage se trouble. Il n’y a pas d’élément d’appropriation possible. La maison,l’immeuble sont des constructions dans lesquelles on se projette difficilement puisqu’ilssont inaccessibles. Les commerces, les places sont des lieux que l’on peut traverser,visiter, dans lesquels on peut acheter, agir. On peut en prendre possession un moment.L’habitation renvoie forcément au domaine du privé dans lequel on n’a pas le droitd’entrer, qui ne représente donc aucun intérêt personnel.« Comme élément de repère, je n’ai pas grand-chose… je me perds là, je suisdispersée, je ne retiens rien du tout… C’est le côté des villes que j’aime pas.C’est la ville fonctionnelle : route, places, maisons. Ça n’a pas de charme.»,[Servane, 24 ans]Pour les enquêtés équipés du GPS, la difficulté est plus grande quand nous arrivonsdans des endroits sans commerce, ni lieu susceptible d’être indiqué. La seule manièrede se repérer est de comprendre la morphologie des rues.« Le problème avec le téléphone, c’est que tu te repères avec gauche, droite,des angles droits, comme dans une voiture. Alors que si tu demandes auxgens, ils te disent : « vous voyez le bureau de tabac, vous prenez à droite,ensuite vous aurez une jolie maison verte. », [Yannick, 27 ans]78
  • 79. Lors du parcours, les individus équipés du GPS peuvent se repérer avec les magasinset les formes urbaines. Ils doivent faire un effort d’abstraction pour rendre cohérenteset utiles les informations reçues. Il leur manque une information personnalisée.Nous avons constaté à l’aide des cartes mentales que nos enquêtés ont quatremanières de construire leur image mentale de l’espace.791- L’espace géométrique :Pierre se représente le parcours commenté accompagné en liant les éléments par desformes géométriques, notamment des triangles. Il dessine sa carte mentale en refaisantle trajet dans sa tête mais en indiquant sur la feuille, seulement les points de repères,qu’il relie ensuite par deux triangles calés dans deux axes horizontal et vertical (cf. lacarte mentale du parcours accompagné de Pierre, p. 80). Le tracé du trajet apparaît à lafin. L’espace parcouru est séparé du cheminement.2- L’espace en séquence :Servane ne parvient pas à relier les différentes séquences des parcours. Elle dessinelieux/quartiers séparément du reste. Elle est capable de se souvenir de manièredétaillée des espaces du trajet, mais ne peut pas reconstruire le cheminement etorganiser de manière hiérarchique, selon la temporalité du parcours, ses souvenirs (cf.la carte mentale du parcours accompagné de Servane p. 81-82).« Je vois des lieux, des séquences, mais ils ne sont pas connectés. Ce n’est pascomme un cheminement, mais chose par chose. Je n’ai pas une visionglobale. », [Servane, 24 ans]3- L’espace en plan :Fabrice a une représentation de l’espace en plan, c’est-à-dire que tout en dessinant lecheminement, il trace un plan proche de celui du GPS. Anne et Jean ont eux aussi cettereprésentation de l’espace. On y trouve cependant plus de distorsions (cf. la cartementale du parcours commenté accompagné de Fabrice p. 86).4- L’espace en cheminement :Edouard et Yannick se placent entre la représentation de l’espace en séquence etcelle en plan. Ils parviennent à relier les éléments des parcours entre eux, mais leurpoint de vue est celui du marcheur. Ce peut-être une des conséquences du GPS. Lesindividus suivent le cheminement proposé par l’outil en ayant un point de vueégocentré sur l’espace (cf. la carte mentale du parcours accompagné de Edouard, p. 83-84).
  • 80. Carte mentale du parcours commenté accompagné de Pierre80
  • 81. Parcours commenté accompagné de Servane81
  • 82. 82
  • 83. Parcours commenté accompagné de Édouard83
  • 84. 84
  • 85. 855-2-3 Le jeu d’échellesZoomer et « dézoomer » sur la carte permet aux individus de mieux comprendre laforme de la ville. La forme de Nantes, avec son île, est tout de suite intégrée par lesenquêtés (cf. carte mentale ci-après). Ils gèrent trois sortes de connaissance spatiale enmême temps : la vue d’ensemble, la vue par séquences du cheminement et les repèresde l’espace concret et du GPS.Après le besoin de se situer, celui de pouvoir passer d’une échelle à l’autre est leréflexe de tous les utilisateurs. Ce changement rapide de point de vue donne accès à uneconnaissance globale de la ville et permet de mettre en relation son positionnementavec l’ensemble de l’environnement. La lecture de la ville se fait donc sur plusieursplans.Lorsqu’ils utilisent l’application de la Tan pour prendre le tram, les enquêtés équipésdu Smartphone ne la comprennent pas. Le problème réside dans le fait qu’il n’est paspossible de visualiser l’ensemble de la ville sur un plan. Les indications sont seulementdes directions et des numéros de tram. Avec le GPS, les usagers acquièrent le reflexe etle besoin de relier les lieux entre eux, dans un souci de connaissance mais aussi demaîtrise du trajet.La carte mentale de Fabrice montre la facilité avec laquelle il fait le lien entre lesdifférents points de repère du parcours commenté accompagné. Le point de vue choisiest celui de la vue en plan. La distorsion spatiale est faible. Le GPS lui permet aussi decomprendre la forme particulière de l’espace que nous traversons. Il intègre l’île deNantes à son dessin. Aucun des « enquêtés sans TIC » n’y a fait référence.
  • 86. Carte mentale du parcours commenté accompagné de Fabrice86
  • 87. 5-2-4 Le déplacement des points de repèreLe Smartphone et le GPS opèrent un changement des repères. L’espace et ce qui s’ytrouve, ne sont pas le premier recours de repérage. Il y a un déplacement de l’attention.L’individu peut de suite faire appel au cadre d’accompagnement de la mobilité. Letéléphone devient le cadre de référence, cadre dans lequel l’individu choisit la meilleureoption, celle qui lui correspond le plus (un appel, le GPS). Il construit une hiérarchied’options qui le remettront sur le chemin et le reconnecterons à la ville, le resitueront.Anne, Yannick et Fabrice ont eu le reflexe de rentrer dans le GPS les points de repèreque nous leur donnions, sans même évaluer le paysage au préalable. Seul Edouard l’afait Il a cherché à se situer seul en regardant autour de lui. Nous pouvons donc enconclure que le GPS devient pour certains, le premier espace de référence.En outre, la géolocalisation place l’individu au centre du système de repérage. Dèslors, on ne se repère plus par rapport à tel ou tel élément du paysage, mais par rapportà notre propre position. Mettre l’individu au centre de la représentation est assezrévélateur de l’importance que la société lui accorde aujourd’hui. La représentation del’espace se fait par rapport à l’individu. C’est la raison pour laquelle il donne à sonutilisateur un sentiment de puissance et de contrôle de l’espace.5-3 Les accompagnateurs du voyage5-3-1 Le GPS, un outil de lisibilité urbaine mobileLe plan, le GPS et la signalisation sont des outils d’aide à la lisibilité urbaine. Nousl’avons vu le passage du plan au GPS se fait pour de multiples raisons : informationmieux ciblée, obtenues plus rapidement ou encore plus compréhensible.Néanmoins, il est important de noter que ces outils restent parfois illisibles pourcertains. Savoir les utiliser relève d’une compétence. Servane ne maîtrise pas cettecompétence. Devant un plan, elle est incapable de se situer et de comprendre par oùaller. L’avantage du GPS est que la compréhension du fonctionnement d’un plan n’estplus indispensable.« Parfois j’ai du mal à comprendre les plans, ils sont confus. Avec le GPS, c’estplus simple, il faut suivre ce qu’il te montre », [Anne, 40 ans]5-3-2 Les autres sont des points de repèrePour les non usagers, les autres sont des ressources essentielles du voyage. Ladécouverte de l’espace se fait à travers le discours des autres : ceux de la rencontreauquel on demande le chemin, ceux qui sont connectés à nous, qui nous guident deloin, ou ceux qui accompagnent. Le décodage en solitaire dure alors beaucoup moinslongtemps. C’est aussi parfois une solution de facilité.87
  • 88. « Mon repère, c’est les gens. Je préfère demander aux gens, c’est ce que je faisle plus. Avant comme pendant le voyage, mon repère c’est les gens. »,[Servane, 24 ans]« C’est plus simple de demander aux gens dans la rue. », [Edouard, 28 ans]Comme Servane, Arthur et Edouard utilisent cette tactique pour se repérer. Lesautres sont des points de repère et des éléments rassurants dans le paysage urbain. Dèslors que les passants deviennent rares, les enquêtés ressentent un malaise, unsentiment d’illégitimité dans un espace désert. Une des représentations de la ville estcelle d’un espace densément peuplé. Lorsque l’on est en ville, on s’attend à être entouré,c’est un repère sur lequel on compte. Un espace désert devient inquiétant etdéstabilisant.« Etre en ville est rassurant parce qu’ il y a des gens. Je me sens moinsperdu. », [Jean, 49 ans]Sur ce point le smartphone est réellement un facteur de changement dereprésentation. Les autres ne sont plus vu comme une ressource première, ils existentmais ont moins d’importance.L’aide peut aussi venir d’une personne plus lointaine. C’est ce que nous nommons laressource de la base. Lorsqu’elle croît être perdu pendant le parcours en solitaire,Servane nous appelle pour nous demander des indications supplémentaires. Dans cecas, le correspondant répond en reprenant des éléments de repérage donnés et en luidécrivant séquence par séquence l’environnement qu’elle doit voir et la direction qu’elledoit prendre.L’accompagnant est une ressource que l’on interroge. De la même manière qu’avec leGPS, on se tourne vers lui lorsque l’on n’est pas sûr du chemin emprunté. Ce pointconfirme notre idée de faire, en complément des parcours, des itinéraires.« Je me sens plus désorienté que quand j’étais avec toi. Je ne sais pas si c’estparce que tu n’es pas là ou pas, je ne sais pas. », [Arthur, 26 ans]« Je suis pas sûr d’aller dans la bonne direction… Je cherche sur ton visage…Je pense que c’est en bas. », [Yannick, 26 ans]Ces trois ressources ne disparaissent pas avec le GPS. Sur ce point les parcourscommentés en solitaire nous ont été particulièrement utiles pour comparer l’attitudedes enquêtés accompagnés et seuls. Qu’ils soient munis du GPS ou pas, ils ont tousavoué ou ressenti une perte de repère lorsque nous les avons laissés seuls. Certains ontpaniqué, d’autres ont mis plus de temps à se repérer et ont fait appel aux passants demanière presque systématique.88
  • 89. 5-4 Les transports en commun, un moment à part du voyageLes transports en commun, comme les outils d’aide à la mobilité, sont codifiés et leurfonctionnement peut être difficile à comprendre. Edouard maîtrise ces codes. Lorsqu’ilcherche le tramway pendant le parcours commenté accompagné, il l’entend klaxonneret se dirige vers lui. Il regarde le plan des lignes et trouve sans difficulté le nom del’arrêt que nous lui donnons. Yannick et Servane sont plus inquiets à ce moment duparcours commenté. Il leur faut plus de temps et de concentration. Pour Yannick, ilssont une épreuve.« C’est super simple. Par contre, j’ai tendance à en faire une montagne, si j’aipas tous les éléments. Il faut vraiment que je sache quand j’y rentre, lenombre de stations. Une fois que j’ai tout ça, je peux être tranquille, mais aufinal, c’est toujours, assez simple. », [Yannick, 27 ans]Les transports en commun sont par définition réservés à ceux qui en maîtrisent lesmécanismes et qui connaissent la ville, à ceux qui on l’habitude d’être mobile et n’ontplus peur d’utiliser cet espace de transport codé.« Les TC ça crée une coupure avec l’environnement, donc ça me perd, je nepalpe plus le trajet. », [Servane, 24 ans]Pour certains enquêtés les TC représentent une épreuve. Il faut calculerstratégiquement le trajet, comprendre le fonctionnement de l’automate pour acheter lestickets, trouver l’appareil à bord pour composter le titre de transport, etc. À Nantes, letram est considéré comme un espace ouvert et convivial. Tous soulignent qu’il estagréable de pouvoir observer le paysage, contrairement au métro. Cependant, bien quel’environnement soit visible, l’effet tunnel du transport reste une réalité comme entémoigne la carte mentale de Yannick ci-dessous. Les espaces qui suivent les trajets entramway sont dessinés sous la forme de bulles. Le trajet en tramway est occulté.Savoir lire la ville, c’est projeter sens ou accéder aux significations de l’espace. Lafamiliarité, la pratique et l’expérience de la ville sont à la base de cette appropriation.Le Smartphone et le GPS sont des outils qui permettent de donner à leur utilisateur deséléments de lecture de la ville. Ils rassurent et créent aussi des compétences. Ilsapportent un nouveau moyen de voir l’espace, et permettent de changer de point de vuerapidement. L’espace et le repérage sont centrés sur l’individu. Les images mentalesprésentent néanmoins des éléments de l’espace très liés entre eux et pour certains, deséléments géomorphologiques (l’île de Nantes, pour Fabrice).89
  • 90. Parcours commenté accompagné de Yannick90
  • 91. 91
  • 92. 6- Les images du GPS marquent les représentations de la92villeLe GPS s’interpose entre l’individu et l’espace. Il en modifie sa perception. Nousfaisons référence ici à l’ « engagement » dans l’espace décrit par Gilly Leshed et al1,c’est-à-dire à l’attention et à l’intérêt que l’individu lui porte. Nous explorons ensuite ceque les utilisateurs voient de l’espace au prisme du GPS.6-1 Le nouveau rapport à l’espace : passer du GPS à l’espacephysique de la ville6-1-1 Les ruptures entre deux espacesDurant les parcours commentés, les non-usagers ont davantage prêté attention àl’environnement. Ils relèvent plus de détails lors de la visite : des oiseaux, des élémentsdu décor urbain, des personnes et les cartes mentales sont plus fournies en détails etanecdotes individuelles (cf. les cartes mentales de Servane et Fabrice, ci-après). Lesutilisateurs du GPS sont focalisés sur la recherche du point de repère demandé.L’espace est appréhendé par le trajet. Ils décrivent très peu l’espace parcouru etaccordent plus de temps et d’attention à relier l’espace du GPS et l’espace physique. Ilscherchent à se situer ou à comparer une rue du GPS avec celle qu’ils empruntent.« En suivant le GPS on ne regarde pas autour, j’ai vu essentiellement ce quiétait indiqué sur le GPS, les magasins, mais le reste… C’est traitre ! »,[Edouard, 28 ans]Concernant les ambiances de la ville, les sensations exprimées sont moinsnombreuses que pour les « enquêtés sans TIC ». Le fait d’être focalisé sur le but àatteindre et l’outil coupe en partie l’enquêté de son environnement présent. Dès lors, ils’opère une rupture entre les deux espaces. En suivant l’espace qui guide (le GPS), onrenonce, par choix, en partie à l’espace physique de la ville.Les ruptures entre les deux espaces se concrétisent aussi par des rupturesmorphologiques. Les enquêtés sont étonnés faces aux incohérences du GPS.« Le carré de pelouse, bah en fait c’est une fontaine, je ne m’attendais pas àça… », [Yannick, 27 ans]L’espace anticipé et imaginé grâce au GPS n’est pas retrouvé. D’où parfois ladifficulté de passer de l’espace abstrait du GPS à l’espace physique. Ces incohérencesimpliquent des difficultés. Si le GPS pointe de nouveaux points de repère pour sonusager, ce dernier doit être en mesure de faire un tri dans l’information donnée.1 Op cit., Leshed G., Velden T., Rieger O., Kot B. et Sengers P., 2008.
  • 93. Les ruptures entre les éléments sont moins visibles sur les cartes mentales que pourles enquêtés sans GPS. Les cartes de Servane sont particulièrement discontinues etdisproportionnées. Celles d’Arthur décrivent des vides. Les cartes mentales des« enquêtés TIC » sont elles aussi vides à certains endroits. Mais ce vide n’est pas vécude la même manière. Pour Arthur il signifie un manque d’information. Pour lesenquêtés équipés du GPS, ce vide est « assumé » puisque c’est le trajet qui est mis enavant et non l’espace de la ville.6-1-2 La prise de conscience de la perte d’attentionCertains enquêtés se sentent piégés par le GPS.« Le problème c’est qu’on a des informations mais on ne voit pas ce qui sepasse ! Tu prends moins le temps de regarder autour de toi. Tu loupes deschoses, c’est un piège. », [Anne, 40 ans]Le GPS, selon l’utilisation qu’on en a, empêche de s’abandonner entièrement à laville parce qu’il suppose de suivre un cheminement, de vérifier sa position… Lesindividus ont le sentiment de perdre leur emprise sur l’espace. L’utilisation du GPS estvécue comme un gain en efficacité, en échange d’une perte d’attention à l’espace.93
  • 94. Carte mentale du parcours en solitaire de Servane94
  • 95. Parcours commenté accompagné de Arthur95
  • 96. 96
  • 97. 6-2 Le GPS domine les perceptions et les représentations de97l’espace6-2-1 L’espace normalisé du GPS reconfigure les images mentales de la villeLorsque les usagers du GPS font référence au trajet indiqué, ils répètent :« Normalement, on devrait être « Quai de la Fosse » »; « normalement, il vay avoir un Manpower »; « si il y a une droguerie, c’est qu’on est bon »,[Yannick, 27 ans ; Edouard, 28 ans et Fabrice 26 ans]Le cheminement se vit sous forme de réussite ou d’erreur. Le GPS devient la norme àrespecter et à valider. L’emploi du futur et de l’adverbe « normalement » révèle que leparcours est anticipé et que pour valider sa position, celle-ci doit être conforme auxindications du GPS. Dès lors, la balade se transforme en « jeu de piste » sérieux,pendant lequel, le but est de réussir à maintenir le symbole qui représente l’usager surle trajet prévu. Cette remarque est à relativiser selon l’intensité d’utilisation du GPS.Yannick est très concentré sur l’appareil, la conversation est souvent coupée pourvalider sa position, les arrêts sont fréquents. Edouard est quant à lui plus détendu.La norme remarquable dans le discours et l’attitude des enquêtés se vérifie dans lescartes mentales. Celles-ci montrent que les usagers du GPS ont une représentation del’espace qui se fixe davantage sur le trajet. L’image abstraite offerte par le GPS influencedirectement la représentation de l’espace de l’individu. Le trajet dessiné reprend, parexemple, les éléments urbains routiers tels que les ronds-points, les routes.Sur les cartes mentales qui suivent (p. 99-100) nous remarquons que les élémentsroutiers sont présents sur les deux premières, celles de Fabrice et Yannick et moins surla dernière, celle de Pierre. Le trajet est structuré par les axes de communication que leGPS a donné à voir à Yannick et Fabrice. Pierre dessine un trajet moins structuré. Il n’ya pas d’axes mais seulement les points de repère qui lui ont été donnés.Ainsi l’analyse des cartes mentales nous permet d’affirmer que les individus équipésdu GPS rationalisent l’espace. Ils structurent leurs cartes mentales avec des élémentsroutiers disproportionnés par rapport aux éléments bâtis. Les dessins de Yannick etFabrice sont parlants. De plus, ils construisent leurs cartes mentales autour du trajet.Les points de repères sont ceux que nous leur avons donnés ou bien ceux du GPS. Il n’ya pas d’éléments visuels dessinés. Les formes du bâti et des autres points de repèressont géométriques. Servane, Pierre et Arthur font apparaître davantage d’élémentsd’appropriation, notamment dans les formes perceptives chez Servane (le clocher sur lacarte mentale de parcours commenté accompagné, p. ?) ou bien la déformation desnoms des lieux (« atelier de l’éléphant » pour la Galerie des machines, pour Arthur). Lamise en récit des parcours est plus riche et longue chez les « enquêtés sans TIC ». Ilsracontent plus précisément ce qu’ils ont vu, à qui ils ont parlé, la manière dont ils sontparvenus à trouver leur chemin. Les récits des « enquêtés TIC » sont plus rapides etplus concentrés sur le trajet.Le GPS est un outil de lisibilité urbaine rationalisant. Mais encore une fois, cesaffirmations sont à relativiser en fonction de l’individu, de ses usages de l’appareil et deson rapport à la ville.
  • 98. 6-2-2 Les significations du GPS mobilisées dans la mobilitéNous faisons l’hypothèse que si les utilisateurs du GPS avaient fait le parcours sansl’outil, ils auraient noté autant de détails et auraient été aussi engagés spatialement queles non-utilisateurs. Il faudrait le vérifier dans une autre enquête. Les représentationsde l’objet technique viennent, en quelque sorte, percuter celles de l’espace. Ellesviennent faire pression sur les comportements lors d’activités. Elles refondent lesattitudes. Le GPS est un outil utilisé dans la vie quotidienne pour accéder le plusrapidement possible à un point. Sans adhérer au déterminisme technique, nouspensons que l’outil cadre un minimum l’action de l’individu qui l’utilise en dehors ducadre quotidien. Il fait écho à une forme de comportement. L’utilisation du GPSconditionne l’individu et le fait adopter un mécanisme de fonctionnement lors dudéplacement : plus exactement, ce n’est pas l’outil qui engendre un mode d’action maisla signification que l’individu donne à l’outil et les représentations qui encadrent l’outil.Yannick a une vision professionnelle du GPS. Toutes ses réponses sont orientées parson travail de commercial. Pour lui, l'imaginaire du GPS est presque entièrementconstruit autour du travail. Les significations liées à l’objet apparaissent au cours desinteractions concrètes entre les individus et l’espace. Le chemin est sans cesse vérifié,recalculé. Il suit attentivement le trajet proposé comme il le fait dans sa voiture. Sonrapport à l’outil est construit sur le rapport GPS-Voiture-Conducteur.« Pour moi le GPS ça renvoie au travail, à la vitesse… », [Yannick, 27 ans]C’est pourquoi nous considérons que ce n’est pas tant le GPS qui modifie lesreprésentations de l’espace, mais l’usage et le sens qu’on lui accorde dans l’interactionespace-homme-GPS.98
  • 99. Carte mentale du parcours en solitaire de Fabrice99
  • 100. Carte mentale du parcours en solitaire de Yannick100
  • 101. Carte mentale du parcours en solitaire de Pierre101
  • 102. 2- De la ville consommable à la découverte urbaine3- Les représentations communes de la ville1027- Éléments de synthèseLe tableau synthétise les principaux résultats de l’analyse de terrain autour de quatreentrées conceptuelles de notre travail :1- la cognition,2- les perceptions de l’espace,3- les représentations des individus,4- les comportements et usages des individus.Nous ajoutons un code couleur pour faire le lien avec les six catégories de l’analyse :1- Le rapport à l’outil numérique4- Maîtriser l’espace avec le GPS1- La cognitionLa signification des lieuxIl s’agit du rôle de la familiarité et de la pratiqued'une ville dans sa connaissance et son appropriation.Dans le processus de mise en signification del'espace nous retenons aussi ce réflexe de projectiondans l'espace par l'habiter.L'architecture, la forme du bâti, l'allure générale dulieu traversé sont porteurs de sens et dereprésentations socialement et culturellementvéhiculéesLire la ville est une compétence. Celle que l'onacquière en faisant l'expérience du voyage,l'expérience urbaine..Le GPS et le Smartphone redonnent une placecentrale au lieu et au temps de la ville.La réappropriationterritorialeLe GPS et le Smartphone sont des outils quipermettent à l'individu de se réapproprier l'espace.C’est l’action de créer du territoire sur une échelle5- Lire la ville avec le GPS6- Les images du GPS marquent les représentationsde l’espace
  • 103. humaine et non plus spatiale de la ville.103Se situer, une nécessitéLe GPS impose un besoin continuel de savoir oùl'on se trouve. Pouvoir se situer devient une nécessitéet un réflexe. La vérification de la situation dans laville ponctue le déplacement. Elle fait partie intégrantede la mobilité. A fortiori et selon le rapportqu'entretient l'individu avec son Smartphone, le GPSempêche une découverte "sauvage" de la ville. Si laposition est inconnue, le déplacement est interrompuLe système de repérageNous faisons référence aux systèmes de repéragepropre à chaque individu. Chacun élabore ethiérarchise les étapes du repérage selon un logiquepersonnelle.Nous décrivons quatre vues de l’espace : l’espaceplan, l’espace en séquence, l’espace géométrique etl’espace en cheminementsLe déplacement des pointsde repèresLa présence du GPS impose un changement derepère. Il devient la référence spatiale.L'espace référent est centré sur l'individu.L'individu, son espace et ses activités deviennentcentraux.L'espace à échellesmultiplesL'utilisateur du GPS apprend à gérer les échelles duplan du GPS. Pouvoir "Zoomer" et "dézoomer" permetà l'individu d'accéder à la ville et ses lieux à travers dessens multiples. Ce jeu d'échelles, intégré par lesusagers, est essentiel aux déplacements.L'image du GPSLes usagers du GPS décrivent dans leurs dessins unespace routier. Ils structurent leurs cartes mentalesavec le plan que le GPS leur a fourni lors des trajets.La mémoire des lieuxLe GPS et le Smartphone sont considérés par lesutilisateurs comme des moyens de conserverl'information. Le GPS n'influence pas la capacité del'individu à se souvenir, à mobilier ses souvenirs, et àgarder en mémoire l'information du trajet. Aucontraire, il peut aider à ancrer l'information.Le sentiment de perte decompétenceLes usagers du GPS ont le sentiment de perte et detransfert de compétences au GPS et au Smartphone.Cette perte de compétence peut être réelle. Elle estsouvent exagérée dans le discours. En outre, elle estvécue comme la mise en place d'un contrat, un donpour la sécurité du moment.
  • 104. 2- Les perceptions de l’espace104L'engagement spatialLes individus enquêtés avec le GPS décrivent moinsde détails et remarquent moins les éléments dupaysage parcouru. L'attention portée àl'environnement est réduite par la présence du GPS etdu Smartphone. Leur concentration se fixe davantagesur l'outil et surtout sur le but du trajet.Les rupturesmorphologiquesIl existe de nombreuses ruptures morphologiquespendant les parcours. L'individu s'attend par exempleà arriver sur un carré de pelouse, mais c'est une placequi apparaît.La réaffirmation de laprédominance de latemporalitéLes distances ne comptent plus. C'est le tempsdonné par le GPS qui organise les déplacements. Il n'ya plus de lien temps-distance. D'autant plus que le jeud'échelle trouble la perception des distances.Le GPS : un guide quimodifie la façon depercevoir l’espaceLes idées et représentations véhiculées par le GPSorientent la manière de vivre le trajet.3- Les représentations des individusEntre sécurité etsurveillance : le GPS et sesreprésentations mouvantesLes discours et les attitudes concernant l'outiltechnique sont contradictoires chez les "enquêtés TIC"comme chez les non usagers.« Avec les GPS je suis sûr de ne pas me perdre, parcontre, je me sens suivi »La ville centreLa ville est représentée par son centre, souventpiéton et ancien. Lorsque les enquêtés quittent lecentre pendant les parcours, ils n'ont plus l'impressiond'être en ville et rejettent parfois fortement cesespaces.La ville divertissanteLa ville est pour certains considérée comme un"grand parc d'attraction", pour d'autres comme un lieud'errance, de flânerie. La dimension divertissante del'espace fait partie des représentations urbaines.La ville émancipatriceLa ville est le premier espace de liberté de lajeunesse. Elle est synonyme de liberté,d'émancipation, d'autonomie et de rencontres.La ville subieLa ville est un passage obligé pour les études. Dansce cas, elle est plus ou moins subie et on aspire à laquitter pour la "campagne".
  • 105. 105La ville fast foodLe GPS et le Smartphone exacerbent l'idée de villeconsommable. Pour les deux groupes, elle est un lieude consommation. Pour certains, le Smartphone et leGPS permettent une appropriation rapide etimpersonnelle de la ville. Ils créent la ville fast food.La ville dynamiquePour dépasser l’idée de ville fast-food, nousconsidérons le GPS comme un outil pour voir la villecomme un élément en perpétuellement mouvement.La ville accessibleL'une des représentation communes des "enquêtésTIC" est celle de la ville accessible, c'est-à-dire uneville dans laquelle il est possible d'accéder à un lieusans se perdre; une ville où les endroits qui font senspour l'individu sont pointés; une ville aux limites etfrontières limitées, une ville lisible.La ville émancipéeC'est aussi grâce aux outils techniques que la villedevient prévisible. C’est une ville dont l'inconnu estréduit pour y faciliter le déplacement.La ville partageableAutre représentation commune aux "enquêtésTIC" : la ville de « l’individu connecté » est une villepartageable et identifiable par et pour les autres.L'espace normaliséLe plan du GPS devient la norme spatiale. Lesdiscours des "enquêtés TIC" sont ponctués de"normalement" pour anticiper les moments du trajet.L'espace maîtriséPour les usagers, l'idée est de pouvoir maîtriserl'espace. La ville accessible, émancipée et partageableest une ville dont l'espace et l'organisation est souscontrôle. C'est dans ce cadre que la mobilité estenvisagée.La négociation de la perteL'idée qu'il est impossible de se perdre avec un GPSressort de tous les discours des "enquêtés TIC". LeGPS apporte un tel sentiment de sécurité que l'idée deperte n'existe plus.
  • 106. 4- Les comportements et usages des individus106Les différentscomportements avec leSmartphoneLe rapport à l'outil technique change selon lapersonne. Nous pouvons décrire le joueur, le curieux,l’outil personnage, le pragmatique, le compulsif etl’innovateur.La navigation urbaineLa ville peut être un espace de navigation(flânerie, errance) pendant laquelle l'intérêt estdonné à la perte, non plus vécue comme uneangoisse mais comme un moyen d'accéder à la ville.Le GPS est par principe exclu de cette démarcheLe GPS, déclencheur desérendipité urbaineLes informations indiquées sur le GPS (lieuxtouristiques, commerces, restaurants) sont prises encompte par l'utilisateur. Certains peuvent déviés dutrajet indiqué pour se rendre dans un lieu qui lesinterpelle. Le GPS prend alors le rôle de"sérendipiteur". Il permet l'accès à un lieu quin'aurait peut-être pas été découvert sans lui.La préparation au voyageLa préparation au voyage précède le moment duvoyage. Nous faisons référence aux outils employés(Google Map) et à la manière dont l'information estsauvegardée pour le temps du voyage (visualisationde plans, tactiques)La mobilité accompagnéeLe GPS renvoie aux outils d'aide à la mobilité: leplan, l'accompagnateur actif, l'inconnu informateurLa mobilité engagéeL'usage du GPS permet aux individus de s'engagerentièrement dans leur mobilité. Certes ils déchargentcertaines compétences à l'appareil, mais l'intentionet l'importance accordée aux trajets les mobilisent.Ils sont d'autant plus actifs qu'ils ont le sentimentd'être aux commandes de leur mobilité.L'enhardissement de soiLe GPS et le Smartphone encouragent la mobilité.Ils permettent d'enhardir la personne en ladécomplexant de ses peurs (la perte, la solitude, lapeur des retards) et construisent une nouvellereprésentation de la mobilité. Ils osent bouger dansdes espaces nouveaux.L'individualisation desdéplacementsLes déplacements avec le GPS sont vécusindividuellement. Les possesseurs de l'outil, mêmeaccompagnés, entreprennent seuls les trajets. Ilsosent bouger seuls.Le cas des transportsLe moment du transport est à part dans le trajet.Il nécessite la connaissance et la maîtrise de codes. Ilest aussi une rupture avec l'espace (l'effet tunnel).Dans ce cas, le GPS amenuise cette rupture.
  • 107. Concernant la cognition de l’espace, les individus donnent aux lieux dessignifications particulières selon leur familiarité et leur pratique de la ville, selon saforme et son architecture. Lire la ville relève d’une compétence que le GPS accroît. Ilpermet aux individus de se réapproprier l’espace en lui donnant des significationspropres à leurs usages et envies. Le GPS révèle au lieu toute sa centralité dans l’espacede la ville. Il peut être marqué et garder en mémoire dans l’appareil. La ville n’est plusappréhendée comme une masse difficile à saisir, mais comme un espace sur lequel sontrassemblés des points parlants.L’échelle devient une notion primordiale pour l’utilisateur. C’est un moyen decomprendre et de s’approprier l’espace, moyen qui devient à force d’utilisation un réelbesoin pour certains.Chaque individu élabore son propre système de repérage. Sans GPS, les enquêtés ontcompter sur les autres personnes et les ressources physiques rencontrées sur le chemin(plan, panneaux routiers). Chez les enquêtés équipés du GPS, le centre de l’attention sefixe sur la position de l’usager et l’espace du GPS. Les points de vue en plan et encheminement deviennent les deux principales manières de mémoriser l’espace. Lesvues abstraites (géométriques) et les vues en séquences ne concernent que les enquêtéssans GPS.Bien que le GPS donne à ses utilisateurs le sentiment de perdre des compétences,celui-ci permet surtout d’en gagner. Les individus ont une meilleure accessibilité etcompréhension de l’espace, une rapidité d’action et de gestion de l’imprévu, uneconnexion à l’autre en continu… Son utilisation elle-même relève d’un savoir-faire.Sur la perception de l’espace, le GPS provoque une perte d’attention àl’environnement. Les enquêtés sans GPS sont plus sensibles aux évènements, auxdétails qu’ils rencontrent sur le chemin. L’attention de l’utilisateur est focalisée sur leGPS et plus exactement sur le trajet à suivre. Néanmoins le désengagement spatial estmoins fort que lors de l’utilisation du GPS en voiture, pour une raison : le piéton restemaître de son corps.Ce que représente le GPS : le gain de temps, l’efficacité ou encore la garantie detrouver le point d’arriver le plus facilement possible, modifie la manière de vivre lecheminement.Il existe des représentations communes aux deux groupes d’enquêtés. Les individusse représentent la ville par son centre. C’est un espace d’émancipation ou dedivertissement pour certains et un espace subi pour d’autres. Les usagers du GPS voientsurtout la ville comme un espace dynamique qu’il faut savoir suivre pour s’y intégrer.En outre, la ville est vue comme un espace accessible et sous contrôle. Paradoxalement,la sécurité qu’il apporte aux individus entretient le rapport anxiogène avec l’espace, endevenant un outil indispensable lors du déplacement.En outre, l’espace représenté a tendance à se standardiser. Les images mentales sontstructurées par les éléments routiers qui sont mis en avant sur le plan du GPS. Lanorme et la référence se construisent autour de l’espace du GPS. Les représentations del’espace des enquêtés sans GPS sont plus personnalisées. Elles sont construitesd’éléments uniques perçus et imaginés pendant le déplacement.107
  • 108. Enfin, du point de vue des usages et des comportements des individus, le GPSrenouvelle le rapport à la ville. La ville est un espace riche et grâce au GPS la possibilitéde découverte peut être augmentée. Bien que les déplacements soient fortementindividualisés, les autres ne sont pas niés pour autant. Au contraire, ils restent uneressource de base, quelque soit la forme de leur présence (appels, passants,accompagnateurs). Nous parlons des autres individus qui aident celui qui cherche sonchemin. C’est une catégorie floue qui ne reflète pas entièrement la réalité. Nous avonsconscience que les individus que l’on sollicite ne peuvent pas être décrits aussisimplement. Nous centrons cependant notre attention sur le comportements des etusages des individus équipés et non équipés du GPS.Le GPS enhardit la personne dans sa mobilité. Elle augmente les compétencesindividuelles et permet de créer une confiance en soi pendant le déplacement. Parconséquent, le GPS est un outil qui crée l’envie et favorise la mobilité.108
  • 109. CONCLUSIONL’enquête a permis de répondre à nos hypothèses :- Les enquêtés équipés du GPS consacrent moins de temps à la préparation auvoyage, puisqu’ils ont la possibilité de réagencer leur mobilité au derniermoment. Cependant, cela dépend avant tout du rapport que l’individuentretient avec l’espace. S’il est anxieux, le GPS entretient ce rapport anxiogèneà l’espace.- Nous avons pu vérifier que le GPS provoque, chez les individus équipés, unsentiment de maîtrise de l’espace et l’idée qu’il n’est plus possible de se perdre.L’outil permet à son utilisateur de se représenter un espace rassurant, accessibleet lisible. Il redonne aux lieux de la ville une place centrale dans l’appropriationde l’espace, en permettant à l’utilisateur de construire son propre espace designifications.- En contrepartie, la ville est normalisée par les images du GPS. Lesreprésentations de l’espace des individus sont structurées par les élémentssaillants du plan du GPS. Ils concentrent leur attention sur le trajet plus que surl’environnement qu’ils traversent.- Les repères des individus changent avec l’outil. Le « moi » et sa situationdeviennent les premières références spatiales et l’espace du GPS prime surl’espace physique.- L’engagement dans l’espace est modifié mais nous ne pouvons pas parler dedésengagement, au contraire. Le GPS pousse les individus à découvrirautrement l’environnement urbain. Ils sont certes moins attentifs à certainsmoments, mais sont tout autant, sinon plus, engagés dans la mobilité et l’espaceparcouru, et cela grâce à la gestion et la mise en relation de l’interface et del’espace physique.- Enfin les autres, le passant, l’accompagnateur, ne disparaissent pas desinteractions. Ils restent des référents dans le système de repérage.L’utilisation du GPS lors des déplacements piétons apporte des modifications dansles représentations de l’espace. Elles sont cependant à nuancer selon l’usage que lesindividus font de l’appareil. En outre, nous pensons qu’elles ne sont pas persistantes.Ces modifications sont présentes seulement lorsque l’individu utilise le GPS.Ils persistent quelques contradictions dans notre analyse. La première concerne lerapport qu’entretient l’individu avec l’appareil. Il le rejette en même temps qu’ill’intègre à ses usages. Le rapport à l’outil parfois conflictuel pourrait renvoyer à uncontrat : le gain de sécurité et d’assurance contre la perte de l’entière responsabilité deschoix lors des déplacements. La deuxième contradiction est celle autour du gain detemps. Il est admis que le GPS permet de gagner en rapidité. Ce n’est pas le cas pour lepiéton. L’usage du GPS est plus déconstruit que celui de l’automobiliste. Le planinteractif sert à la découverte, il est parcouru et exploré. Le trajet n’est pas forcémentsuivi et ce n’est pas une voix qui guide. Le corps du piéton n’est pas embarqué, il restealors maître du cheminement. La troisième interrogation porte sur la personnalisation109
  • 110. de la ville. Nous avons pu dire que le GPS permet une autre appropriation de la ville.Grâce à lui l’espace est redécouvert à travers les propres aménités des usagers. Face àcela nous avons aussi découvert que les représentations de l’espace sont standardisées.L’information personnalisée et donnée par le GPS n’est pas créée par l’individu. Ellen’est pas le résultat d’une découverte personnelle. Elle est avant tout perçue commeune information reçue par l’appareil. Enfin la dernière contradiction est celle del’individualisation de la mobilité et l’omniprésence des autres qui semble en être unpalliatif.L’enquête a su faire écho aux articles que nous avons présentés dans le premierchapitre. Elle nous a permis de remettre en cause l’article de Toru Ishikawa, HiromichiFujiwara, Osamu Imai, Atsuyuki Okabe, (“Wayfinding with a GPS-based mobilenavigation system: a comparaison with maps and direct experience »). Les auteursconsidérent que le GPS provoque une perte de repère des individus et brouille lalisibilité de l’espace. Ce n’est pas le cas. Nous avons retrouvé beaucoup de résultatsévoqués dans le travail de Leshed, T. Velden, O. Rieger, B. Kot et P. Sengers, (“In-carGPS navigation engagement with and disengagement from the environment”), tout enrelativisant le désengagement spatial.Notre protocole d’enquête s’est déroulé en plusieurs étapes : l’entretien, lesparcours commentés accompagnés et en solitaire et les atelier cartes mentales à la suitedes parcours commentés. Il a présenté quelques limites : la longueur des journées, ledéplacements dans une autre ville, son coût. Notre échantillon ne compte de plus quehuit enquêtés. Nous avons pu néanmoins recueillir suffisamment de données pourélaborer une analyse d’enquête riche et sérieuse.Nous retenons la méthode des parcours commentés. Elle est, selon nous, lameilleure manière de comprendre les représentations de l’espace des individus. En leurfaisant découvrir Nantes, nous avons constaté que la parole de nos enquêtés était libre.En outre, en passant une journée entière avec eux, nous sommes parvenu à créer unrapport enquêteur-enquêté suffisamment sûr pour qu’ils puissent se livrer le mieuxpossible. Les cartes mentales nous ont permis de récolter des images significatives de lareprésentation qu’ils se sont faites des trajets. Nous considérons cependant qu’ellesviennent se rajouter aux données des parcours. Leur analyse est approximative, selonnous.Nous souhaitions poursuivre sur ce sujet, en vérifiant d’une part la persistance duchangement des représentations de l’espace qu’implique le GPS. Nous suggérons defaire des parcours commentés avec et sans GPS aux mêmes enquêtés, afin de pouvoircomparer deux stades chez une même personne. En outre, il faudrait aussi au préalabledéfinir des catégories d’usagers précises pour comparer les résultats entre eux.Nous envisageons d’autre part, dans le cadre d’une thèse, de penser la question desreprésentations de l’espace avec les TIC dans une problématique plus large. Il s’agiraitde développer la notion de « cadre » de la mobilité évoquée en introduction etcomprendre la mobilité et les imaginaires des individus postmodernes en intégrant ànotre enquête des usages numériques plus variés que la simple utilisation du GPS.Enfin il serait intéressant qu’un tel sujet puisse avoir un écho sur un terrain étranger.110
  • 111. Nous pensons aux mégalopoles chinoises, vastes et difficilement lisibles et où lenumérique et notamment l’usage du Smartphone prennent une place considérable.Enfin, concernant l’évolution du GPS, nous considérons qu’il serait judicieux derevoir la morphologie des plans piétons en y indiquant des codes couleurs, del’information personnalisée et surtout des éléments urbains pratiqués lors de l’activitépiétonne, et non pas des éléments routiers.111
  • 112. BIBLIOGRAPHIEMéthodologieAchutti L. et Eduardo R., L’homme sur la photo. Manuel de photoethnographie,Éditions Téraèdre, 2004, 144 p.Blais M. et Martineau S., « L’analyse inductive générale : description d’une démarchevisant à donner un sens à des données brutes » in Recherches Qualitatives, vol. 26 (2),2006, p. 1-18.Blanchet A. et Gotman A., L’enquête et ses méthodes : l’entretien, Nathan, 1992, 128 p.Bigando E. , « De l’usage de la photo elicitation interview pour appréhender lespaysages du quotidien : retour sur une méthode productrice d’une réflexivitéhabitante », Cybergeo : European Journal of Geography [En ligne], Politique, Culture,Représentations, document 645, mis en ligne le 17 mai 2013, consulté le 15 avril 2014.URL : http://cybergeo.revues.org/25919 ; DOI : 10.4000/cybergeo.25919Fournand A., « Images d’une cité Cartes mentales et représentations spatiales desadolescents de Garges-lès-Gonesse », in Les Annales de Géographie, n°633, ArmandColin, 2003, p. 537-550.Grosjean M. et Thibaud J-P., L’espace en urbain en méthode, Éditions Parenthèses,coll. Eupalinos, 2008, 214 p.Gueben-Venière S., « En quoi les cartes mentales, appliquées à l’environnementlittoral, aident-elles au recueil et à l’analyse des représentations spatiales », in EchoGéo[En ligne], 17 | 2011, mis en ligne le 26 septembre 2011, consulté le 10 avril 2014. URL :http://echogeo.revues.org/12573 ; DOI : 10.4000/echogeo.12573Guittet A., L’entretien, Armand Colin, 1983, rééd. 1997, 158 p.Kaufmann J-C., L’entretien compréhensif, coll. 128 Sociologie, Nathan, 1996, rééd.2003, 130 p.Maresca S. et Meyer M., Précis de photographie à l’usage des sociologues, coll. DidactSociologie, PUR, 2013, 109 p.Petiteau J-Y., Nantes, récit d’une traversée Madeleine-Champs-de-Mars, ÉditionsCarré, 2012, 284 p.Rowntree B., « Les cartes mentales, outil géographique pour la connaissance urbaine.Le cas d’Angers », in Norois, n°176, 1997, p.585-604.Ouvrages générauxDe Certeau M., La culture au pluriel, Point, coll. Essais, 1993, 228 p.Frémont A., La région, espace vécu, Flammarion, 1999, 288 p.Garnier J-P., Des barbares dans la cité, de la tyrannie du marché à la violenceurbaine, Flammarion, coll. Essais, 1996, 381 p.112
  • 113. Séchet R. et Veschambre V. (dir), Penser et faire la géographie sociale Contributions àune épistémologie de la géographie sociale, PUR, 2006, 397 p.Représentations et perceptions de l’espaceAckermann W., Dulong R., Jeudy H-P., Imaginaires de l’insécurité, Librairie desMéridiens, coll. Réponses Sociologiques, 1983, 122 p.Amar G. et al., (coord), Cognition & Mobilité, actes du séminaire 2006-2008 de laprospective RATP, n°158, 2010, 311 p.Augoyard J–F., Pas à Pas Essai sur le cheminement quotidien en milieu urbain,Éditions À la Croisée, coll. Ambiances Ambiance, 1ère édition 1979, rééd. 2010, 224 p.Bailly A., La perception de l'espace urbain : les concepts, les méthodes d'étude, leurutilisation dans la recherche urbanistique, CRU, 1977, 264 p.Caron C. et Roche S., « Vers une typologie des représentations spatiales », in L’espacegéographique, 2001/1 tome 30, p. 1-12.Debord G., « Théorie de la dérive », in Lettres nues, n°9, décembre 1956.Lynch K., The image of the city, The MIT Press, 1960, 194 p.Martouzet D., Bailleul H., Gaignard L., Feildel B., « La carte : fonctionnalitétransitionnelle et dépassement du récit de vie », in Nature, Sciences, Sociétés, vol. 18,n°2, 2010, p. 158-170.Merleau-Ponty M., Phénoménologie de la perception, Gallimard, 1945, rééd. 2011, 537p.Morisset Lucie K. et Breton M-E. (dir), La ville phénomène de représentation, Pressesde l’Université du Quebec, Coll. Patrimoine Urbain, 2011, 334 p.Moser G. et Weiss K., Espace de vie Aspects de la relation homme-environnement,Armand Colin, 2003, 395 p.Pailhous J. La représentation de l’espace urbain : l’exemple du chauffeur de taxi, PUF,1970, 102 p.Thomas R. (dir), Marcher en ville Faire corps, prendre corps, donner corps auxambiances urbaines, Éditions des archives contemporaines, 2010, 194 p.Technologies de l’information et de la communicationBeaude B., Internet changer l’espace changer la société, Éditions Fyp, Coll. Société dela connaissance, 2012, 256 p.Benasayag M., Del Rey A., Plus jamais seul, Le phénomène du portable, Bayard, 2006,111 p.Bicaïs M., « Acceptabilité sociale et représentations de la localisation », in Les cahiersdu numérique, Lavoisier, 2002/4 vol. 3, p. 85-99.113
  • 114. Blanchet C., La perception de la ville à travers les applications mobiles Comment lesapplications mobiles permettent-elles de modifier notre perception de la ville? ,mémoire de master 2 “Écriture interactive et design d’interaction”, IAE Savoie Mont-Blanc/CCI Formation de Haute-Savoie, dirigé par Lilyana Valentinova Petrova, juillet2013, 47 p.Chung J-W. et Schmandt C., “Going my way: a user-aware route planner”, Conferenceon Human factors in computing systems (CHI), Boston, USA, Avril 2009, p. 1899-1902.Darken R. P. et Sibert J. L., « Wayfinding strategies and behaviors in large virtualworlds », Conference on Human factors in computing systems (CHI), Vancouver,British Columbia, Canada Avril 13-18, 1996, 16 p.Eychenne F., La ville 2.0 complexe et familière, Éditions Fyp, 2008, 96 p.Fernandez V. et Marrauld L., “Usages des téléphones portables et pratiques de lamobilité L’analyse de « journaux de bord » de salariés mobiles », in Revue française degestion, n°226, 2012/7, p. 137-149.Flichy P., « Technique, usage et représentations », in Réseaux, La Découverte, n°148-149, 2008/2, p. 147-174.Gras A. et Moricot C. (dir), Technologies du quotidien La complainte du progrès,Autrement, coll. Sciences en société, 1992, n°3, 222 p.Gras A., Joerges B., Scardigli V., Sociologie des techniques de la vie quotidienne,L’Harmattan, Coll. Logiques sociales, 1992, 312 p.Hugon S., « Qu’est-ce qu’un paysage fût-il virtuel ? Espaces partagés et socialitésélectroniques », in Sociétés, 2006/1, n°91, p. 75-78.Ishikawa T., Fujiwara H., Imai O., Okabe A., “Wayfinding with a GPS-based mobilenavigation system: a comparaison with maps and direct experience”, in Journal ofEnvironmental Psychology vol. 28, 2008, p. 74-82.Jauréguiberry F., Proulx S., Usages et enjeux des technologies de communication, Erès,2011, 143 p.Jonas O., Territoires numériques. Interrelations entre les technologies del'information et de communication et l'espace, les territoires, les temporalités, Ladocumentation française, Coll. Les dossiers du CERTU, 2001, 141 p.Lafond M-C., Le design d’applications mobiles pour la navigation urbaine en contextetouristique, mémoire présenté à l’école de design de l’Université de Laval, juin 2013, 69p.Leshed G., Velden T., Rieger O., Kot B. et Sengers P., “In-car GPS navigationengagement with and disengagement from the environment”, CHI, Florence, Italy,2008, p. 1675-1684.Line T., Jain J., Lyons G. “The role of ICTs in everyday lives”, in Journal of TransportGeography vol. 19, 2011, p. 1490-1499.114
  • 115. Look G. et Shrobe H., Towards Intelligent Mapping Applications: A Study OfElements Found In Cognitive Maps, MIT Computer Science and Artificial IntelligenceLaboratory, 2007, 4 p.May A. J., Ross T., Bayer S. H. et Tarkiainen M. J., « Pedestrian navigation aids:information requirements and design implications », in Pers Ubiquit Comput, n°7,2003, p. 331-338Meng L., « Egocentric design of map-based mobile services », in The cartographicjournal, The British Cartographic Society, vol.42, n°1, juin 2005, p. 5-13.Münzer S., Zimmer H. D., and Baus J., « Navigation Assistance: A Trade-Off BetweenWayfinding Support and Configural Learning Support », in Journal of ExperimentalPsychology, vol. 18, n°1, 2012, p. 18–37.Musso P., Télécommunications et philosophie des réseaux, PUF, coll. Politique Éclatée,2è édition, 1998, 400 p.Phillips C. L., “Getting from here to there and knowing where: teaching globalpositioning systems to students with visual impairments”, in Journal of VisualImpairments & Blindness, oct. – nov. 2011, p. 675-680.Picon A., « Ville numérique, ville événement », in Flux, n°78, 2009/4, p. 17-23.Plantard P. (dir), Pour en finir avec la fracture numérique, Éditions Fyp, Coll. Usages,2011, 168 p.Rallet A., Aguiléra A. et Guillot C., « Diffusion des TIC et mobilité. Permanence etrenouvellement des problématiques de recherche », in Flux, n°78, 2009, p. 7-16.Ramadier T. « L’accessibilité socio-cognitive », communication au colloque Mobilitésspatiales et fluidités sociales : Mobilités spatiales et ressources métropolitaines :l’accessibilité en questions, Grenoble 24 et 25 mars 2011, 11 p.Rheingold H., Smart mobs The next social revolution, Transforming cultures andcommunities in the age of instant access, Basic Books, 2002, 266 p.Ter Minassian H. et Rufat S. (dir), Espaces et temps des jeux vidéo, Éditions QuestionsThéoriques, coll. Lecture>Play, 2012, 291 p.115
  • 116. Le GPS est un outil ancré dans les pratiques de mobilitésurbaines. Nous disposons de peu d’informations concernant sonusage et son influence sur les représentations de l’espace par lespiétons. La nécessité d’identifier la place du GPS dans laperception de l’espace des citadins conduit à choisir une approchepluridisciplinaire au croisement de la géographie sociale, de lasociologie des usages et des sciences de l’information et de lacommunication. Grâce à une enquête basée sur des parcourscommentés à Nantes, nous analysons les usages du GPS et lamanière dont les individus passent d’un espace numérique àl’espace physique de la ville.Mots clés : Représentation, perception de l’espace, usages, GPS,piéton, parcours commenté, NantesThe GPS is a tool commonly used by people to get around thecity. We still know little about how pedestrian use the GPS and itseffects on the individual representations of space. Identifying thepart of GPS in users’ spatial perceptions requires amultidisciplinary approach at the interface between socialgeography, sociology of uses and information and communicationsciences. Through our study and the method of commented walks,we analyse the uses of GPS and the way people switch digital spacewith physical space.Key words: Spatial perception and representation, uses, GPS,pedestrian, commented walks, Nantes« Avec le GPS et le Smartphone, on a tout à portée de main, c’estsimple de bouger. On a la ville pour soi. En campagne, ça ne sertà rien, juste pour trouver ton chemin. Le problème, c’est qu’on ades informations mais on ne voit pas ce qui se passe ! On prendmoins le temps de regarder autour de soi. On passe à côté decertaines choses, c’est un piège. » [Anne, 40 ans]117
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    Le piéton et son gps Exploration urbaine en parcours commentés

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    Le GPS est un outil ancré dans les pratiques de mobilités urbaines. Nous disposons de peu d’informations concernant son usage et son influence sur les représentations de l’espace par les piétons. La nécessité d’identifier la place du GPS dans la perception de l’espace des citadins conduit à choisir une approche pluridisciplinaire au croisement de la géographie sociale, de la sociologie des usages et des sciences de l’information et de la communication. Grâce à une enquête basée sur des parcours commentés à Nantes, nous analysons les usages du GPS et la manière dont les individus passent d’un espace numérique à l’espace physique de la ville.
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    • 1. LE PIÉTON ET SON GPSUne exploration urbaine de Nantesen parcours commentésHélène-Marie JuteauMaster 2 DYATERDépartement de géographieUniversité Rennes IIJuin 2014Sous la direction de Hélène Bailleul
  • 2. 2
  • 3. LE PIÉTON ET SON GPSUNE EXPLORATION URBAINE DE NANTESEN PARCOURS COMMENTÉSHélène-Marie JuteauMaster 2 DYATERDépartement de géographieUniversité Rennes IIJuin 2014Sous la direction de Hélène Bailleul3
  • 4. REMERCIEMENTSNous remercions Hélène Bailleul, notre directrice de mémoire, pour son aide et4ses précieux conseils.Merci également aux huit enquêtés de nous avoir consacré du temps et d’avoirparticipé à notre travail avec enthousiasme.Merci à Éric Le Breton pour son soutien.Merci à nos proches, amis et famille. Merci à mes parents.
  • 5. SOMMAIREIntroduction 8Chapitre I/État de la littérature scientifique sur le rapportentre les technologies de l’informationet de la communication et l’espace 11Chapitre II/Penser l’espace, l’individu et son GPSLe cadre conceptuel 191- Les quatre entrées conceptuelles 191-1 Le concept d’espace 191-2 Les usages et comportements des individus 201-3 Les représentations de l’espace 201-4 Les perceptions de l’espace 212- La méthode d’analyse d’enquête :l’analyse inductive 21Chapitre III/Parcours commentés accompagnés et en solitaire :une découverte de Nantes par des piétonsLa méthodologie d’enquête 231- Généralités et cadrage de l’enquête 231-1 L’enquête exploratoire 231-2 L’entretien semi-directif 241-3 Les méthodes des parcours commentés et de l’itinéraire 251-4 Le choix des cartes mentales comme outil d’analyse desreprésentations de l’espace 281-5 L’utilisation de la photographie dans les trajets urbains 305
  • 6. 2- Présentation générale des enquêtés 312-1 Notre population 312-2 Présentation des enquêtés 322-3 Le protocole d’enquête 342-4 Les étapes de la journée d’enquête 35Chapitre IV/Les nouvelles représentations de l’espace des individuséquipés du GPS. Les résultats d’enquête 431- Les rapports contradictoires des individus avec leur GPS 441-1 Les différents comportements et usages du GPS 441-2 Des discours ambivalents autour du GPS :de la sécurité à la surveillance 471-3 La prise de conscience de la perte de compétence 502- De la ville consommable à la découverte urbaine : lesdifférentes manières de pratiquer la ville 532-1 « La ville ça sert d’abord à consommer » 532-2 De la ville « fast food » à la ville dynamique 542-3 Naviguer en ville 552-4 Le GPS créateur de sérendipité 573- Les représentations communes de la ville 583-1 La ville, un espace d’émancipation et de libération 583-2 La ville, un centre animé 593-3 Le passage obligé 604- Maîtriser l’espace avec le GPS 634-1 Le trajet au centre de la mobilité 634-2 Être maître de ses déplacements :le GPS un outil d’engagement dans la mobilité 686
  • 7. 75- Lire la ville avec le GPS :une autre manière de s’approprier l’espace 715-1 Donner du sens à l’espace et ses lieux 715-2 Savoir se repérer : les atouts du GPS 755-3 Les accompagnateurs du voyage 875-4 Les transports en commun, un moment à part du voyage 896- Les images du GPSmarquent les représentations de la ville 926-1 Le nouveau rapport à l’espace :passer du GPS à l’espace physique de la ville 926-2 Le GPS domine les perceptionset représentations de l’espace 977- Éléments de synthèse 102Conclusion 109Bibliographie 112
  • 8. INTRODUCTIONDans la société hypermobile dans laquelle les individus sont dispersés, la mobilitéest encadrée par divers outils qui rassurent. Ce sont des outils d’accompagnement desdéplacements. Le GPS et le Smartphone en font partie. Ils pallient ce que l’on perdlorsque l’on bouge : le contact avec les autres, avec sa « base », la faible capacitéd’action avec un corps embarqué ou en mouvement, la perte des points de repère, de sasituation, la perte de familiarité avec les lieux etc. Lorsque nous nous déplaçons, nousavons le choix de nous renseigner sur les lieux, les trajets, de consulter des guides devoyages, d’appeler un service de renseignement, une connaissance etc. Ce panel depossibilités rassurantes et organisatrices fait partie de la mobilité contemporaine. LeGPS et le Smartphone participent au changement de paradigme de la mobilité, quiconsiste à penser qu’elle n’est plus un moment de perte mais un moment riche enpossibilités. Dans ce cadre, les outils d’aide à la mise en action sont répartis en deuxtemps : ils ne sont pas forcément des outils numériques, mais nous concentrons nospropos sur ce type de média. Premièrement, ceux qui anticipent le mouvement etaident l’individu à construire sa mobilité. Ce sont les outils de préparation au voyage :les cartes communautaires, les sites de conseils ou forums, les sites de visionnage del’espace en 360° (Gare 360°, Street View), les sites des transports qui mettent àdisposition des plans des réseaux parfois interactifs (celui des TCL ou de la RATP), etc.Deuxièmement, ceux sont les outils qui accompagnent le déplacement, c’est-à-dire lesoutils nomades : le GPS, le Smartphone et ses applications. Quelle que soit leur forme(un jeu ou un plan), leur lien avec la mobilité ou leur utilité, elles sont toutes àconsidérer dans ce cadre. Nous nous penchons sur le second temps du cadre de lamobilité, plus exactement sur le GPS. Après avoir précédemment travailler sur lesdéplacements piétonniers en ville, la question du rôle du GPS dans les déplacementss’est posée.Nous mettons en lien cet outil nomade avec les représentations de la ville. L’espaceest porteur de significations sociales et individuelles qui interviennent dans l’action descitadins. Chaque individu a donc sa propre représentation de l’espace qui l’entoure etc’est grâce à cela qu’il se l’approprie. Nos travaux s’inscrivent dans une démarcheépistémologique entamée dans les années 1950 en géographie, notamment avec lestravaux d’Eric Dardel sur la mise en récit de l’espace1. C’est ensuite la géographieaméricaine qui légitime la compétence de la discipline à s’emparer du concept, avec lestravaux de Roger M. Downs et David Stea2 sur les pratiques individuelles de l’espaceanalysées par les cartes mentales. Ils inspirent notamment Antoine Bailly, un desspécialistes français des représentations de l’espace en géographie.Nos travaux s’inscrivent de plus dans une problématique centrale de la géographiesociale, celle de « l’appropriation de l’espace doit nécessairement se trouver sur lechemin de tout géographe qui interroge ce que l’on appelle généralement les rapports1 Dardel E., Pinchemel P., Besse J-M., L’homme et la Terre Nature de la réalité géographique,éditons du CTHS, 1990, 199 p.2 Downs R.M. and Stea D., Image and Environment, Aldine Publishing Co., Chicago, 1973, 439p.8
  • 9. espaces/sociétés, et que nous préférons appeler la dimension spatiales des sociétés »1.L’entrée par les représentations de l’espace et son appropriation nous permettent alorsde penser l’espace de manière dynamique. Ces travaux s’inscrivent par ailleurs dansune réflexion déjà engagée sur la ville numérique, ou encore appelée ville 2.0, la villehybride (Pierre Musso), soit la ville connectée à ses habitants et visiteurs. La villenumérique est en effet aujourd’hui au coeur des problématiques d’aménagement urbainet de la politique de la ville. L’accessibilité des services urbains est retravaillée avec lenumérique, tout comme l’accès à la vie culturelle de la ville ou encore la citoyenneté etla place de la parole habitante. Le citoyen a accès à la vie publique comme cela ne l’ajamais été grâce aux données en libre services, aux médias et aux réseaux sociaux.Les chercheurs s’emparent de plus en plus du rapport entre les TIC et les usages dela ville. Ainsi, en 2011, Stéphanie Vuillemin s’interroge sur les modifications quel’utilisation des logiciels de navigation peut provoquer sur les systèmes dereprésentation de l’espace des individus2 . Nos travaux s’inscrivent dans cet axe derecherche. Notre objectif est d’apporter un éclairage sur la mobilité « augmentée »résolument inscrit dans une démarche de géographie sociale.Notre enquête apporte des éléments de réponse à la question suivante : en quoi lanavigation urbaine assistée par le GPS influence-t-elle les systèmes de représentationde l’espace des piétons ? Nous comparons les représentations de l’espace d’usagers etde non-usagers du GPS lors de leurs déplacements dans un espace de découverte, àNantes. Nous cherchons à comprendre les dimensions spatiales et sociales del’évolution des représentations. Nous ne faisons qu’évoquer la préparation au voyage.Selon nous, peu d’études sont disponibles sur la question. Les recherches seconcentrent sur les TIC et les transports, les territoires numériques, en particulier laville numérique, ou encore le problème de fractures territoriales liées aux réseaux detélécommunication.Nous souhaitons tester les hypothèses suivantes :• Avec le GPS, la préparation au voyage prend moins de temps, l’espace est vécu9dans l’instant.• Avec le GPS, l’espace est maîtrisé et anticipé et, par conséquent, plus rassurant.Les sentiments d’inconnu, de perte n’existent plus. L’espace est entièrementaccessible.• L’espace est considéré comme un passage obligé pour se rendre d’un lieu à unautre. Le GPS rend la mobilité fonctionnelle et vécue sous la forme de trajetd’un point A à B.• Le GPS est un nouveau mode d’interaction et d’appropriation de l’espaceurbain. C’est un outil qui brouille la lisibilité de l’espace, autant qu’il apporte denouvelles clés de lecture de la ville.• Il y a un déplacement des points du système de repérage des individus. Ilspensent l’espace non plus dans sa globalité, mais centré sur eux et leurs activités• L’espace de référence devient l’espace virtuel, celui de la carte numérique.1 Séchet R. et Veschambre V.(dir), Penser et faire la géographie sociale Contributions à uneépistémologie de la géographie sociale, PUR, 2006, p. 295.2 Vuillemin Stéphanie, « Quand l’ailleurs devient familier », in EspaceTemps.net, Dans l’air,28.02.2011.
  • 10. • « L’engagement » dans l’espace est diminué. L’individu s’en imprègne moins.Cependant il développe une autre attention à lui.• Les autres font moins l’objet de demande, ils sont une ressource aspatiale qui10disparaît.• Le temps prend une dimension centrale dans les déplacements. Il lesconditionne.Pour répondre à ces hypothèses, nous avons mis au point un protocole d’enquêteparticulier que nous détaillons dans le troisième chapitre du mémoire. Dans le premierchapitre nous présentons avant tout un état de la littérature scientifique analysant lerapport entre le GPS et l’espace. Nous exposons ensuite notre cadre conceptuel autourquatre entrées : l’espace, les usages et comportements des individus, lesreprésentations et les perceptions de l’espace. Le quatrième chapitre est consacré àl’analyse de nos résultats d’enquête.
  • 11. Chapitre IÉTAT DE LA LITTÉRATURE SCIENTIFIQUE SUR LERAPPORT ENTRE LES TECHNOLOGIES DEL’INFORMATION ET DE LA COMMUNICATION ETL’ESPACEPlusieurs approches abordent les TIC et l’espace. Nous en distinguons sept.- L’approche par l’accessibilité et la fracture numériqueSur ce plan, de nombreux travaux portent sur l’accessibilité de l’espace lié auhandicap ou aux difficultés d’insertion sociale. Nous pouvons évoquer les auteurs telsque Pascal Plantard, anthropologue des usages des TIC1, ou encore Craig Phillips,enseignant pour non-voyants et spécialiste de l’orientation et de la mobilité. Il s’estpenché sur l’étude de l’apprentissage de l’usage du GPS par les non-voyants2.- Les jeux vidéo et les mondes virtuelsCitons Hovig Ter Minassian3 qui décrit les différentes spatialités du jeu vidéo. Ildifférencie l’espace médiatisé du support numérique, l’espace du joueur et ceux autourdu jeu vidéo (ceux de l’industrie du jeu vidéo, de l’environnement du joueur, etc.).Concernant l’analyse des échelles dans l’espace du jeu vidéo, Rudolph P. Darken etJohn L. Sibert s’intéressent au wayfinding et aux différentes manières de se repérerdans l’espace virtuel4. Les auteurs rendent compte de trois façons de trouver sonchemin selon les joueurs : la « recherche naïve » (naive search), c’est-à-dire sansaucune connaissance a priori de l’espace, la « recherche indiquée » (primed search),pour laquelle le point d’arrivée est indiqué et enfin l’« exploration » (exploration),pendant laquelle il n’y a pas de point de chute. Nous pouvons la rapprocher del’errance.1 Plantard P. (dir), Pour en finir avec la fracture numérique, Fyp, coll. Usages, 2011, 168 p.2 Phillips C. L., “Getting from here to there and knowing where: teaching global positioningsystems to students with visual impairments”, in Journal of Visual Impairments & Blindness,oct-nov 2011, p. 675-680.3 Ter Minassian H. et Rufat S. (dir), Espaces et temps des jeux vidéo, Éditions QuestionsThéoriques, coll. Lecture>Play, 2012, 291 p.4 Darken R.P. et Sibert J. L., « Wayfinding strategies and behaviors in large virtual worlds »,Conference on Human factors in computing systems (CHI), April 13-18, 1996Vancouver, British Columbia, Canada, 16 p.11
  • 12. - Les mondes communautaires et leur spatialitéC’est notamment Howard Rheingold qui, en 2002, s’est spécialisé dans lescommunautés virtuelles, en y décrivant de nouveaux codes sociaux. Les idéesparticulièrement intéressantes pour notre travail sont celles de la « visibilité del’autre », du problème de la saturation cognitive liée à l’accession et la stimulation del’information diffusée en continu et enfin l’idée de « tribus itinérantes d’utilisateurs detéléphone » (rowing phone tribes)1.- L’apprentissage de la ville et de la mobilitéNous faisons référence ici aux innovations telles que les urban games2 oul’élaboration d’outils pédagogiques mis en place par la politique de la Ville, les missionslocales ou les programmes de recherche privés3, pour inscrire la ville et la mobilité dansdes logiques d’apprentissage et de mise en accessibilité.- Le territoire numérique et ses imaginairesOlivier Jonas parvient à relier l’imaginaire du cyberespace avec l’aménagement duterritoire, les modes de vie des individus et leur mobilité avec les TIC dans une étudepour le CERTU4.Pierre Musso est l’un des spécialistes des imaginaires des télécommunications. Lesdernières recherches qu’il pilote au sein de la chaire « Modélisation des imaginaires,Innovation et Création » alimentent les réflexions sur les nouvelles représentations dela ville hybride.- Les TIC et les perceptions de l’espaceLes travaux sur la perception de l’espace et les TIC sont dispersés dans plusieursdisciplines : la géographie, la psychologie, les sciences de l’information et de lacommunication ou encore l’ergonomie. Cette dispersion de la recherche est significatived’un sujet qui rassemble différents types de questionnements mais qui actuellement neconnaît, selon nous, aucune analyse globale. Les recherches sont souvent trop ciblées etexploratoires voire pour les psychologues, expérimentales.- La navigation et les TIC. La mobilité physique et la mobilité « virtuelle »Le sujet est traité en plusieurs axes. Les questions de la mobilité quotidienne et desTIC sont les plus récurrentes1. Elles posent le problème de la baisse ou de1 Rheingold H., Smart mobs The next social revolution, Transforming cultures andcommunities in the age of instant access, Basic Books, 2002, p. XVII.2 Voir les jeux urbains de Xilabs : www.xilabs.fr3 Voir les travaux d’Eric Le Breton sur l’apprentissage de la ville et de la mobilité, avec leprogramme « Ville Lisible » de l’Institut pour la Ville en Mouvement. www.ville-en-mouvement.12com4 Jonas O., Territoires numériques. Interrelations entre les technologies de l'information et decommunication et l'espace, les territoires, les temporalités, La documentation française, coll.Les dossiers du CERTU, 2001, 141 p.
  • 13. l’augmentation de la mobilité physique grâce aux TIC, ainsi que la manière dont lesindividus réorganisent leur vie quotidienne2. Très proche de cet axe, les travaux sur lesTIC et le travail ont notamment été publiés par Valérie Fernandez et Laurie Marrauld3.Ils nous renseignent sur l’organisation des journées de salariés mobiles et l’évolution deleur spatialité grâce au téléphone portable.Un autre axe de recherche consiste à travailler sur l’effet de la géolocalisation. Ilconcerne tous les travaux sur la cartographie égocentrée, le GPS4.Enfin une des pistes des plus développées, surtout par les chercheurs anglo-saxons,se concentrent sur le wayfinding, c’est-à-dire le processus cognitif qui permet auxindividus de trouver leur chemin, de construire un trajet et de se repérer. De nombreuxtravaux se penchent sur la question du GPS dans la voiture et se rapprochent de l’étudedes représentations de l’espace. Peu de travaux s’intéressent aux piétons et aux TIC. Cesont en tout cas des travaux expérimentaux.Souvent ces travaux concernent l’espace du quotidien. L’espace vécu de ladécouverte, le tourisme est peu étudié. Marie-Christine Lafond de l’Université de Laval,au Québec, étudie « Le design d’applications mobiles pour la navigation urbaine encontexte touristique ».Parmi nos lectures, quatre articles nous permettent de cadrer notre sujet :1- En 2003, Andrew J. May, Tracy Ross, Steven H. Bayer et Mikko J. Tarkiainen,analysent l’information donnée par le GPS dans leur article « Pedestriannavigation aids : information requirements and design implications », publiédans Pers Ubiquit Comput, revue pluridisciplinaire, spécialisée dans lesnouvelles technologies de l’information et de la communication.2- Le deuxième article est rédigé par des chercheurs japonais en psychologie, etscience de l’information, publié dans le Journal of Psychology, en 2008 : T.Ishikawa, H. Fujiwara, O. Imai, .i Okabe, “Wayfinding with a GPS-based mobilenavigation system: a comparaison with maps and direct experience”.3- G. Leshed, T. Velden, O. Rieger, B. Kot et P. Sengers, chercheurs en sciences del'information et de la communication, exposent les résultats d’une analyse de laperception de l'espace pendant la navigation en voiture accompagnée du GPS:“In-car GPS navigation engagement with and disengagement from theenvironment”, présenté au CHI en 2008.4- Jae-Woo Chung et Chris Schmandt, sont deux chercheurs du MIT (Cambridge)et présentent, dans l’article “Going my way: a user-aware route planner”,1 Sur la mobilité et la vie quotidienne voir les réflexions de Alain Rallet, Anne Aguiléra etCaroline Guillot, « Diffusion des TIC et mobilité. Permanence et renouvellement desproblématiques de recherche », in Flux, n°78, 2009, p. 7-16.2 Voir l’article de Line T., Jain J., Lyons G., “The role of ICTs in everyday lives”, in Journal ofTransport Geography vol. 19, 2011, p. 1490-1499.3 Fernandez V. et Marrauld L., “Usages des téléphones portables et pratiques de la mobilitéL’analyse de « journaux de bord » de salariés mobiles », in Revue française de gestion, 2012/7,n°226, p. 137-149.4 Meng L., « Egocentric design of map-based mobile services », in The cartographic journal,The British Cartographic Society, vol. 42, n°1, juin 2005, p. 5-13.13
  • 14. présenté lors de la Conference on Human factors in computing systems (CHI),en avril 2009, les résultats d’une experimentation d’un nouveau modèle de GPSPour chaque article nous présentons les éléments les plus pertinents en vue de nosrecherches.1- « Pedestrian navigation aids: information requirements and design14implications »Cet article est le résultat d’une enquête exploratoire. Les deux objectifs de cette étudesont, d’une part, l’acquisition d’une meilleure compréhension des informations dont lespiétons ont besoin lors de la navigation, et d’autre part, l’identification des éléments quidoivent intervenir dans les applications mobiles d’aide au déplacement.May et al. interrogent les éléments fondamentaux de la navigation : les directions,les distances, le positionnement et les points de repère. Les auteurs soulignent avanttout quelques points intéressants sur les formes que prennent les indications du GPS.Ils remarquent notamment l’indication turn by turn, c’est-à-dire celle qui est donnéeau fur et à mesure du trajet. Cette indication est efficace pour l’automobiliste, maisl’est-elle autant pour le piéton ?L’enquête se déroule à Loughborough, dans les Midlands de l’est du Royaume Uni.Elle s’organise autour de deux groupes de dix personnes. Les enquêtés du premiergroupe font un parcours dans la ville et repèrent en marchant les éléments quipermettraient de guider un touriste dans le ville. Le second groupe les dessine sur unfond de plan de ville.L’analyse des résultats ne montre que peu de différences entre les deux groupes. Cesont au final les points de repère qui structurent la navigation urbaine. Ce sont les feuxtricolores, les indications piétonnes, les stations-services, les lieux publics, les parcs, lesrestaurants ou encore les pubs. Les individus du groupe « carte mentale », ont relevéplus de points de repère familiers en les indiquant, non par leur fonction, mais par leurnom. L’élément urbain qui suit les points de repère est la forme des rues. La distance etle nom des rues n’interviennent qu’à la fin du trajet, pour confirmer le point d’arrivéeauprès d’un passant.Les auteurs retiennent donc les éléments suivant pour l’optimisation desapplications de navigation :- les points de repères personnalisés et nommés.- l’inutilité de la notion de distance pour le piéton.- l’indication doit être donnée à un moment particulier de la navigation : auxpoints de décision, c’est-à-dire aux noeuds (croisement, changement dedirection, milieu de chemin) tout en identifiant tout au long du chemin despoints de repère.- une information doit venir confirmer la décision prise lors de la navigation.
  • 15. 2- “Wayfinding with a GPS-based mobile navigation system: a comparaisonwith maps and direct experience.”Il s’agit d’une étude sur les comportements lors de la « navigation » quotidienne,c’est-à-dire la planification et l’organisation des déplacements impliquant unedestination. Selon les auteurs, la navigation implique un processus cognitif en 3 étapes :1- L’orientation dans l’espace (localisation et orientation).2- La mise en place d’un plan de route.3- La pratique du plan de route.Avec ce processus, les individus acquièrent une connaissance de l’espaceenvironnant via leurs représentations (connaissance subjective ou « internalrepresentations »), et via les aides à la navigation (connaissance objective ou« external représentations »)Les auteurs donnent des éléments de repère sur le plan et le GPS. Les cartes et planspapier facilitent la compréhension de l’espace et aident lors du repérage spatial. Mais laconnaissance qu’on en retire est liée à un type de trajet, une perspective. En outre lelien entre la carte, l’espace et le moi (notre position) est loin d’être évident d’oùl’abondante littérature sur l’apprentissage des cartes. Les systèmes de navigationpeuvent prendre différentes formes : les GPS à commandes verbales, les « staticmaps » comme celle de Google, proches des cartes interactives, le plan en 3D, lesanimations ou encore l’environnement virtuel. En général les études montrent qu’entermes de temps de trajet et de distance, les GPS à commandes verbales sont plusefficaces que les cartes routières, la 2D l’est plus que la 3D et les cartes plus que lesplans aériens.L’étude exploratoire consiste en la comparaison de trois types d’aides lors de lanavigation : le plan papier, le GPS sur Smartphone et l’aide oral donnée par unaccompagnateur (direct experience). Ishikawa et al. enquêtent auprès de 66 étudiants,11 hommes et 55 femmes, entre 18 et 28 ans. L’enquête est réalisée au Japon, à Chiba,dans la zone résidentielle de Kashiwa. Comme dans toute enquête exploratoire, laméthode est très précise. Elle s’organise en trois étapes :1- Le questionnaire de départ, le Santa Barbara Sense-of-direction-scale. Il a pourobjectif de connaître l’expérience de la personne avec le GPS, de connaître ses capacitésà se repérer et son évaluation personnelle de son sens de l’orientation.2- Les parcours avec GPS pour certains, avec le plan papier pour d’autres et enfin l’aidede l’accompagnateur. Le trajet est seulement indiqué pour le groupe des individuséquipés du GPS. Le groupe équipé de plans n’a que le point de départ et d’arrivée. Lesindividus aidés par l’accompagnateur font le trajet deux fois : la première avec lesindications de l’accompagnateur, la seconde fois sans.3- A la fin du parcours les participants doivent estimer la direction du point de départet dessiner un plan de route comme s’ils devaient à leur tour indiquer le chemin àquelqu’un.15
  • 16. L’intérêt est de comprendre comment les utilisateurs trouvent leur chemin etacquièrent une connaissance spatiale. Les auteurs notent deux différencesfondamentales entre l’usage du GPS et celui du plan :- avec le GPS, il s’agit de suivre la route indiquée en vérifiant que le curseur qui indiquela position de l’utilisateur est toujours sur le chemin tracé (on est projeté sur le planinteractif). Avec la carte, l’enquêté vérifie lui-même sa position, il doit se positionnerlui-même, ce qui implique un effort de réflexion pour faire le lien entre l’espace réel-sareprésentation sur le plan-sa position.- le GPS ne montre pas toute la route. L’écran se met à jour au fur et à mesure,contrairement à la carte qui fait apparaitre le point de départ et d’arrivée.Les résultats rendent compte de la direction choisie, de la distance parcourue, dutemps de trajet, du nombre d’arrêts et d’erreurs de direction. Les utilisateurs du GPSmarchent plus longtemps. Ils n’ont pas pris les routes les plus courtes. Ils se sont aussiplus souvent arrêtés que les autres pour se réorienter. Ils sont plus lents que lesenquêtés de la direct experience. Au sujet de l’acquisition de connaissance de l’espace,les résultats sont les mêmes : les usagers du GPS font plus d’erreurs. Ils sont moinsprécis dans leur dessin et ne parviennent pas à organiser l’espace parcouru. Les auteursproposent de justifier ce résultat en prenant en compte le petit écran du Smartphonequi ne laisse pas entièrement visible le chemin. De plus, la nouveauté du système GPSpeut expliquer les faibles taux de réussite. L’outil n’est pas encore approprié. Lesutilisateurs du GPS sont plus occupés à regarder l’écran que l’espace environnant etperdent alors des informations que l’espace réel leur donne. Les « meilleurs » résultatsse trouvent chez les enquêtés de la direct experience. Ils font l’effort de retenir,comprendre et apprendre l’espace qui les entoure, puisqu’ils n’ont pas d’aide par lasuite.Nous considérons que l’intérêt de ces résultats est limité. Ils sont fortementdéterminés par le manque d’appropriation de l’appareil.3- « In-car GPS navigation engagement with and disengagement from the16environment »L’objectif de cette étude est la mise en garde sur la perte d’attention et ledésengagement des automobilistes vis-à-vis de l’espace. Le désengagement est la pertedu contact corporel avec le paysage. Il a pour conséquence une perte de compétencelors de la navigation et un éloignement avec l’environnement et les autres personnes.Face à cette hypothèse, les auteurs considèrent l’utilisation du GPS (en voiture) commeun gain de liberté qui implique de nouvelles pratiques de l’espace, dans lesquelles leplan apparaît comme un élément de renseignement spatial fondamental dansl’appropriation de l’espace. Leshed et al. rejettent néanmoins le déterminismetechnologique et sont attentif à ne pas reprendre les discours a priori sur lesconséquences de l’usage du GPS.L’enquête est exploratoire. Elle se passe à New-York. Leur méthode repose surl’observation de 10 automobilistes mis en situation. Elle concerne les pratiquesquotidiennes de la ville. Plusieurs trajets sont organisés. Le but est de faire passer
  • 17. certains automobilistes par des autoroutes et des routes de campagne. D’autres doiventse rendre chez un ami ou bien à un rendez-vous en ville. Le temps de l’enquête dureentre 1 et 3 heures pour chaque enquêté. Il y a plusieurs passagers dans la voiture.17- Sur la navigation :L’enquête démontre que les individus perdent le réflexe de vérifier où se trouve lepoint d’arrivée. Ils entrent les informations dans le GPS sans savoir si le lieu se trouveau nord, au sud, à l’est ou à l’ouest de la ville. Le temps calculé est un élémentfondamental pour les conducteurs. Les usagers ont tendance à suivre le GPS sans prêterattention aux paysages traversés. Ils suivent aveuglément les instructions de l’appareil.Ce point est cependant nuancé par certaines attitudes d’enquêtés. Certains préfèrentvérifier les informations données.- Sur l’orientation :Lorsque le GPS mène les conducteurs dans un espace inconnu, ils s’inquiètent d’êtreperdu. En ne reconnaissant pas l’environnement, ils perdent la confiance accordée auGPS. Ils sont désorientés. Ils choisissent alors de revoir le trajet en sélectionnant sur leparcours des points familiers. Cette désorientation provoque chez les individus unsentiment de perte de compétence. Le GPS fait en quelque sorte comprendre àl’individu qu’il ne peut plus se débrouiller seul puisqu’il ne reconnaît pasl’environnement. Certains refusent alors ce sentiment et préfère vérifier pluslonguement sur le plan du GPS en zoomant et « dézoomant » sur la zone.Le GPS est largement utilisé pour la navigation quotidienne et dans des espacesconnus. De fait, les utilisateurs sont souvent en désaccord avec l’appareil, n’approuvantpas les routes qu’il propose. Dans ce cas, ils utilisent seulement le plan du GPS, sans lesinstructions. Certains admettent que l’outil leur permet de découvrir certains lieux,même dans l’espace quotidien. En reliant les deux espaces, celui du GPS et l’espacephysique, les individus prennent entièrement part à leur mobilité. Ils sont actifs.- Sur l’expérience de la conduite :Le GPS altèrent les échanges avec les passagers. L’automobiliste, concentré sur laroute et les indications du GPS, en oublie les autres. En outre, les interactions se fontdavantage avec l’appareil. Il devient un agent actif et personnalisé. Les individus ledésignent avec des pronoms comme « il » ou « elle », selon la voix choisie. L’espace deréférence devient celui du GPS. Il donne du sens à l’espace physique.4- « Going my way: a user-aware route planner »Cet article est un compte rendu d’expérience. Schmandt et Chung testent avec desenquêtés un nouveau type de GPS. Ils partent du postulat que les individus se repèrentdans l’espace avec des lieux spécifiques : les lieux fréquentés habituellement, desétablissements symboliques de la ville, les lieux de consommation. Leur compréhensionde la ville ainsi que leur capacité à avoir une image mentale de celle-ci, à l’utiliser et laraconter, dépendent de ces points. Or le GPS propose principalement un mode de
  • 18. repérage structuré par la morphologie urbaine : les routes, les masses de bâti, lesronds-points ou encore le nom des rues. Aujourd’hui les GPS et notamment Googlemap propose de plus en plus de points de repère commerciaux. Néanmoins ces pointsrestent impersonnels. L’application mise au point tente de personnaliser les indicationsdu GPS : « Going my way attempts to give directions the way one’s friend might ».L’objectif du travail est avant tout de définir des points de repère significatifs pour lesindividus et de les intégrer par la suite aux trajets que propose le GPS.Leurs hypothèses de départ sont les suivantes :-Les individus se souviennent mieux des lieux lorsqu’ils sont situés dans uneintersection-Les lieux de la ville sont particulièrement mémorables lorsqu’ils font partie d’unechaîne comme Starbucks-Le repérage se fait plus facilement quand un texte accompagne l’indication.Douze enquêtés participent à l’élaboration de points de repère dans la ville deCambridge. Ils accompagnent chaque lieu choisis d’indications précises, sous forme detextes, ainsi que d’une description de l’emplacement du lieu et de son adresse précise.Suite à cette première étape, cinq individus de l’enquête précédente testent la nouvelleapplication. Ils peuvent utiliser divers modes de transport pour se rendre dans cinqlieux (restaurants, café, librairie etc.) répartis dans la ville de Cambridge. En moyenne,les enquêtés reconnaissent moins de huit points de repère. En somme, les directionssont plus simples à comprendre. Les individus considèrent de plus qu’ils étaient enmesure de deviner le point d’arrivée en fonction des points de repère donnés pendant letrajet. Ils admettent aussi avoir mémorisé le trajet jusqu’à destination.Cette étude nous montre que la parole des autres, puisqu’il s’agit ici de suivre untrajet décrit de la même manière que le ferait un accompagnateur, reste centrale dans lerepérage.Les quatre articles détaillés ne traitent pas la question du rapport GPS-espace demanière exhaustive. Ils permettent cependant de relever les principauxquestionnements et résultats d’enquêtes sur le sujet. Ils justifient de plus notre travail,en l’inscrivant dans une trame de recherche nouvelle. Notre cadre conceptuel se basesur cet état de l’art.18
  • 19. Chapitre IIPENSER L’ESPACE, L’INDIVIDU ET SON GPSLE CADRE CONCEPTUEL1- Les quatre entrées conceptuelles19Notre travail articule quatre entrées :1- Le concept d’espace2- Les usages et comportements des individus3- Les représentations de l’espace4- Les perceptions de l’espace1-1 Le concept d’espaceNous distinguons avant tout l’espace comme réalité physique et subjective desindividus et celui de l’interface du GPS, qui est une représentation abstraite de l’espace,un espace conçu par des experts et par la suite approprié par les usagers. L’usager estactuellement au coeur de la conception. Le statut de concepteur n’a plus les mêmesfrontières qu’auparavant1. Il s’agit dans ce travail de comprendre comment ces deuxformes d’espaces cohabitent et de quelles manières les individus passent de l’un àl’autre.Nous faisons de fait référence aux concepts et notions qui définissent l’espace :- Le lieu comme point repérable, situé et identifiable, que l’on peut s’approprieret séparé d’un autre lieu par une distance et un temps.- Les lieux et leur appropriation par les individus forment un territoire, notionque nous intégrons aussi à nos réflexions sur l’espace et le GPS.- Le système de repérage propre des individus permet de relier ces lieuxphysiques entre eux selon une logique individuelle.- La notion d’échelle est pour nous particulièrement pertinente. Nous exploronsla manière dont les individus voient et se représentent l’espace à partir d’unplan interactif avec lequel il est possible de changer d’échelle en continu.- Nous faisons brièvement référence à la notion de paysage, comme réalitéperceptible, porteuse de significations fortes liées à une culture, une société etplus ou moins appropriable.1 Sur le rapport concepteurs-usagers voir les travaux de Patrice Flichy et notamment son article« Technique, usage et représentations », in Réseaux, La Découverte, n°148-149, 2008/2, p. 147-174.
  • 20. Enfin nous considérons l’espace du point de vue des TIC et plus exactement du GPS.20Nous utilisons les concepts- de sérendipité : découverte d’un lieu, d ‘un élément urbain, faite par hasard ouen cherchant autre chose.- de désengagement spatial : concept développé par Leshed et al.1. Ledésengagement spatial consiste en l’altération de l’emprise et de l’attention àl’espace. Les capacités des individus à construire des cartes mentales de l’espaceet à mémoriser les paysages traversés sont réduites,1-2 Les usages et comportements des individusPar cette entrée, nous explorons le rapport des individus avec les TIC en général.Leurs comportements et leurs discours sont à prendre en compte. Nous nous sommesréféré à la sociologie des usages, notamment aux travaux d’Alain Gras ou encore dePatrice Flichy (cf. bibliographie).Nous considérons aussi les habitudes de mobilité et d’usage de la ville. Pourcomprendre les représentations des individus, il nous fallait pouvoir recueillir desinformations sur leurs habitudes de vie. Les pratiques des individus ne peuvent êtreécartées de la recherche sur les représentations de l’espace.1-3 Les représentations de l’espaceLes représentations spatiales s’élaborent grâce aux éléments inhérents à l’espace et àceux sélectionnés par l’individu lors des interactions avec l’espace pratiqué. Face à ceréférentiel spatial, se trouve le référentiel a-spatial, qui englobe tous les élémentsinhérents à l’individu (formation, degré de maîtrise de la mobilité, connaissance delangue, des codes, etc.). Traiter des représentations spatiales renvoie à prendre encompte la manière dont l’individu, à partir de l’espace concret, de sa mémoire del’espace et des significations qu’il lui accorde, élabore une image de l’espace où deséléments sont reliés les uns aux autres. Les représentations spatiales sont des guidespour l’action et renvoie à des réalités abstraites et construites à partir decaractéristiques individuelles, collectives et de l’environnement/milieu.Partir du postulat que les TIC et plus exactement le GPS peuvent changer nosreprésentations spatiales, c’est considérer qu’entre la réalité spatiale et nosreprésentations de cette réalité, nous utilisons un outil, un substitut figuratifsymbolique, qui nous apporte des informations simplifiées sur la réalité qui nousentoure et propose un référentiel spatial significativement différent du nôtre (d’où ledilemme concepteurs/utilisateurs). Il y a trois éléments fondamentaux à prendre encompte lorsque l’on fait le lien entre la représentation de l’espace et le GPS :l’information en temps réel, l’ « égocentrage » et le modèle cognitif de l’espace imposé àl’utilisateur.Nous considérons que les représentations de l’espace sont construites par lesreprésentations collectives de l’espace, les ambiances de la ville, les cartes mentales etdonc les images, les formes de la ville que l’on garde en mémoire, les significationsindividuelles accordées à la ville et ses lieux ; le parcours de vie de la personne et ses1 Op cit., Leshed Gilly et al., 2008.
  • 21. pratiques de la ville, l’aspect affectif de l’espace et enfin l’espace ressenti par l’individu,l’espace vu par le corps, qui relève davantage de la perception.211-4 Les perceptions de l’espaceLes perceptions de l’espace renvoie à l’espace senti et ressenti de la ville, c’est-à-direà la manière dont les individus voient, sentent, ressentent l’espace avec le corps et sescinq sens. Cette entrée nous oriente vers les travaux de Jean-François Augoyard sur lesdéplacements piétonniers dans le quartier d’Arlequin à Grenoble1 et plus récemmentvers les travaux du CRESSON et notamment de Rachel Thomas, sur les ambiancesurbaines.Avec cette entrée nous abordons donc trois concepts importants :- les ambiances- la lisibilité urbaine, c’est-à-dire le décodage de la ville, de ses sens et lescompétences de lecture d’un environnement- l’habiter, que nous ne faisons qu’effleurer en parlant de projection de l’habiter,de l’imagination habitante comme appropriation de l’espace.2- La méthode d’analyse d’enquête : l’analyse inductiveLes catégories d’analyse de l’enquête sont inductives. La démarche vise à donner dusens aux nombreuses données recueillis qui prennent de nombreuses formes : donnéesaudio, photographies, cartes mentales, tracés des parcours et itinéraires. Le but de cettedémarche est de remettre en question les hypothèses de départ au regard du terrain.L’analyse inductive est présentée par Mireille Blais et Stéphane Martineau2. Dans cetype de démarche, les objectifs de recherche guident l’analyse, et les catégories quiclassent les résultats sont le produit de l’interprétation des données recueillis.Nous travaillons sur les représentations de l’espace. L’objectif est, autant que faire sepeut, de comprendre la manière dont les individus voient le monde et quels sens ils luidonnent. Blais et Martineau nomment cette approche celle du « sujet héroïque », soit la« démarche phénoménologique qui vise à comprendre le sens que le sujet projette surle monde »3.Ainsi, notre travail s’inscrit entre la démarche inductive et phénoménologique.Inductive parce que nos catégories découlent de notre terrain, elles ne sont paspréétablies, et phénoménologique parce que notre souci est d’explorer la manière dontles individus ressentent l’expérience de la découverte de l’espace avec et sans GPS.Maurice Merleau-Ponty considère la perception de l’espace comme, d’une part, « laconnaissance qu’un sujet désintéressé pourrait prendre des relations spatiales entre les1 Augoyard J –F., Pas à Pas Essai sur le cheminement quotidien en milieu urbain, A la Croisée,Bernin, 1ère édition 1979, rééd. 2010, 224 p.2 Blais M. et Martineau S., « L’analyse inductive générale : description d’une démarche visant àdonner un sens à des données brutes » in Recherches qualitatives, vol. 26 (2), 2006, p. 1-18.3 Ibid., p.3.
  • 22. objets et leurs caractères géométriques »1, d’autre part, comme notre implication,subjective qui consiste à nous projeter le monde. La perception présente un aspectobjectif, en ce sens qu’elle découle du réel, et que le réel est indéniable. L’expérience del’espace nous engage aussi profondément et nous créons alors une spatialité complexe,qui nous est propre, mêlant plusieurs mondes. Nous projetons notre vécu sur l’espace« objectif ». Ainsi si « l’espace est existentiel, nous aurions pu dire aussi bien quel’existence est spatiale, c’est-à-dire que, par une nécessité intérieure, elle s’ouvre sur un« dehors » au point que l’on peut parler d’un espace mental et d’un monde designifications et des objets de pensée qui se constituent en elles. »2 C’est pourquoi nouspouvons dire que le piéton projette ses mondes sur l’espace.Nous nous intéressons aux ambiances. Celles-ci sont le résultat des formes, decontextes et d’enjeux accordés aux espaces urbains. Elles émanent d’un lieu, mais c’estaussi nous en tant que piétons qui y participons. Elles convoquent ainsi les sensationset la perception et sont reliées aux notions de gêne, de confort et d’esthétisme. Notrecorps s’en imprègne lorsqu’il est en marche. Aujourd’hui, les ambiances urbaines sontl’objet de nombreuses recherches. Elles sont au coeur des réflexions sur la ville. EnFrance, le Centre de Recherche sur l’Espace Sonore et l’Environnement Urbain(CRESSON, Grenoble) concentre les études sur les ambiances urbaines. Avec à sa têtela sociologue Rachel Thomas, le laboratoire se penche la notion d’ambiance en ladéclinant sur plusieurs plans et parfois de manière expérimentale. L’intérêt estd’alimenter les innovations méthodologiques. L’environnement, les pratiques desindividus, la mobilité, les imaginaires font partie des nombreuses entrées des travauxde recherche du CRESSON. Rachel Thomas aborde alors le « faire corps avec la ville »3.La sociologue entend par là le fait de pouvoir s’emparer d’elle, de s’en saisir en étant depassage. L’entrée par les ambiances nous a incité à choisir le parcours commentéscomme un de nos dispositifs d’enquête. La position du chercheur in situ est en effet uneméthode, proche de l’ethnographie, qui lui permet de s’imprégner des lieux pour vivrel’expérience sensible de l’espace.1 Merleau-Ponty M., Phénoménologie de la perception, Gallimard, 1ère édition 1945, rééd. 2011,p. 332.2 Ibid., p. 346.3 Thomas Rachel (dir), Marcher en ville Faire corps, prendre corps, donner corps auxambiances urbaines, Éditions des archives contemporaines, Paris, 2010, 194 p.22
  • 23. Chapitre IIIPARCOURS COMMENTÉS ACCOMPAGNÉS ET ENSOLITAIRE :UNE DÉCOUVERTE DE NANTES PAR DES PIÉTONSLA MÉTHODOLOGIE D’ENQUÊTE1- Généralités et cadrage de l’enquête231-1 L’enquête exploratoirePeu d’études sont disponibles sur le GPS et les représentations de l’espace. Ainsinotre enquête est exploratoire.L’enquête ne concerne les TIC pendant le voyage, c’est-à-dire en tant qu’auxiliaire duvoyage. C’est pourquoi notre méthodologie d’enquête met en scène des trajets. Nousinterrogeons les enquêtés dans des situations de mouvement.Nous analysons, avant tout, l’usage du Smartphone lors des déplacements, pourensuite évaluer les différences de représentations mentales de l’espace entre lesindividus qui utilisent les outils d’aide au déplacement et ceux qui ne les utilisent pas.Nous testons des hypothèses dans un contexte donné. L’idée est de constater leseffets qu’une variable indépendante – parcourir les rues de Nantes avec ou sans GPS -produit sur les individus. Ils sont placés dans des situations imposées. Dès lors, pourles besoins de l’enquête, nous provoquons parfois des comportements.L’exploration renvoie au caractère pilote de l’enquête. En effet, en France, notrequestion n’a pas encore été explorée. À notre connaissance, aucune enquête n’a étémise en place pour comprendre les effets des TIC sur les représentations mentales del’espace du piéton. De nombreux travaux examinent le sujet aux USA et en Grande-Bretagne, notamment au MIT. Nous l’avons vu dans l’état de l’art (cf. p. 7). La plupartd’entre eux sont exploratoires et utilisent des méthodes d’enquêtes qui consistent enl’analyse du design de l’appareil mobile ou en des itinéraires et cartes mentales ouencore des journaux de bord.Notre dispositif d’enquête consiste en des parcours commentés accompagnés pourcertains, et en solitaire pour d’autres, suivis les uns et les autres par un « atelier cartementale ».Notre terrain se déroule à Nantes, pour plusieurs raisons. Premièrement, nousvoulions travailler dans une grande ville. Deuxièmement, celle-ci devait être peuconnue, voire inconnue des enquêtés, pour questionner non pas l’espace du quotidienmais l’espace vécu de la découverte. Ce choix particulier nous a permis de nous éloigner
  • 24. des travaux sur les TIC et la mobilité quotidienne. De plus, nous avons pensé quetravailler sur un espace inconnu allait peut-être faciliter l’analyse des résultats et mettredavantage en avant les différences entre les « enquêtés TIC », c’est-à-dire ceux quimobilisent le Smartphone lors des déplacements et le second groupe d’enquêtés, lesnon-usagers du GPS. Les représentations de l’espace quotidien sont, selon nous, pluscomplexes à étudier. Elles sont plus fournies en symboles, en souvenirs, en référencesautobiographiques etc. Nous voulions en quelque sorte éclaircir le terrain pour nousconcentrer sur le lien entre espace et TIC.241-2 L’entretien semi-directif1-2-1 Quelques éléments de base de l’entretienLe choix de l’entretien semi-directif permet de cadrer l’exploration tout en laissantdes marges de manoeuvre et des possibilités d’expression aux enquêtés. Il instaure unéquilibre entre le chercheur et l’enquêté, pour que ce dernier ne se sente pas dans uninterrogatoire. Les questions ne doivent pas orienter les réponses des enquêtés.L’entretien ne doit pas non plus débuter par des questions sur le profil de la personne,c’est-à-dire sur son âge, sa profession, son cadre familial… Dans notre cas, cesinformations étaient, le plus souvent, introduites dans l’entretien par l’enquêté lui-même.Pendant l’entretien, le chercheur doit maintenir un rôle particulier. Il doit êtrediscret et réceptif. Il entre en empathie avec l’autre. L’idée est d’acquiescer à ce quel’enquêté dit, pour le laisser penser qu’il est en confiance et favoriser ainsi la discussion.Cette technique permet de comprendre le système de pensée de l’individu1. La difficultéest de rester dans la bonne position durant tout l’entretien : rester concentré sur leguide d’entretien, tout en suivant le discours de l’enquêté, ainsi que son attitude.Le chercheur doit prêter attention au choix de l’environnement. Le lieu est porteurde signification et participe de la construction du cadre de l’entretien2. Il doit écouterl’interviewé attentivement afin de traiter l’information contenue dans le discours entemps réel, de donner du sens aux paroles de l’enquêté selon le guide d’entretien et leshypothèses émises. C’est ce que Blanchet et Gotman appellent « l’écoute active ». Il doitaussi gérer ses interventions, les relances, pour favoriser le discours et éviter lesdigressions. Nous faisons référence ici à l’interaction pendant l’entretien et l’attentionconstante que le chercheur maintient durant le temps de l’échange. André Guittet, dansL’entretien3, décrit précisément cet interagir : cela touche au territoire, à la posture, auregard etc.1-2-2 Nos entretiensNotre enquête vise « la connaissance d’un système pratique (les pratiques elles-mêmeset ce qui les relie : idéologies, symboles, etc.), [et nécessite] la production de1 Kaufmann J-C., L’entretien compréhensif, coll. 128 Sociologie, Nathan, 1ère édition 1996, rééd.2003, p. 51.2 Blanchet A. et Gotman A., L’enquête et ses méthodes : l’entretien, Nathan, 1992, p. 70.3 Guittet A., L’entretien, Armand Colin, 1983, 2ème édition 1997, 158 p.
  • 25. discours modaux et référentiels, obtenus à partir d’entretiens centrés d’une part sur lesconceptions des acteurs et d’autre part sur les descriptions des pratiques »1. Noussuivons cette méthode d’entretien décrite par Gotman et Blanchet en 1992. Notretravail consiste à obtenir des éléments de représentations de l’espace, de la mobilité desindividus et des éléments de représentations de l’espace avec le GPS. En outre, nousinterrogeons les individus sur leurs pratiques de la ville, leurs habitudes de mobilité,etc. pour construire notre analyse d’enquête de manière précise.Nos entretiens précèdent et complètent d’autres moyens d’enquêtes (les parcours etcartes mentales). Ils ont donc un rôle particulier. Ils nous servent à cadrer notre sujetd’une part, d’autre part à recueillir un discours global sur des thèmes quis’entrecroisent dans notre problématique. Ils nous ont aussi permis d’introduirel’enquête et les autres dispositifs et de rassurer les enquêtés sur la démarche quisouvent leur paraissait stressante. Nous leur expliquions les étapes de la journée avec leplus de précisions possible en appuyant sur le fait qu’il ne s’agissait en rien d’un test,mais d’une enquête ouverte, où toutes les réponses étaient envisageables.De plus les itinéraires demandent à l’enquêté de prévoir avant tout un entretien(non-directif). Dans notre cas, nous avons fait le choix d’entretiens semi-directifs.1-3 Les méthodes des parcours commentés et de l’itinéraireNous pouvons différencier deux sortes de « parcours »2 pendant lesquelsl’enquête consiste en un trajet avec un individu : celle de Jean-Yves Petiteau,l’ « itinéraire » et celle définie par Jean-Paul Thibaud, le « parcours commenté ». L’unepart d’une entrée « espace vécu », l’autre d’une entrée « ville sensible » et « ambiancesurbaines », s’inscrivant ainsi dans les recherches du CRESSON.Dans les deux cas, la notion d’espace est réhabilitée et prend un sens et une importanceparticulière dans l’enquête. Il est un élément de départ. C’est pourquoi nous avonschoisi de nous inspirer de ces méthodes.251-3-1 L’itinéraireL’itinéraire est une démarche qui se déroule dans l’espace de l’habitant. L’enquête apour but de recueillir la « parole habitante », comme un témoignage et un récit aussi« valables » que celui du spécialiste3. Le terrain d’origine est le territoire, ses mutationset la mobilité de ses habitants. Cette méthode apparaît dans un contexte de demandepublique à partir des années 1970, alors que les aménageurs prennent conscience del’importance de la parole, du vécu quotidien et des usages des habitants. Lescommandes sont nombreuses et diversifiées. Elles concernent des recherches sur lesreprésentations du centre-ville de Cholet4, les mutations périurbaines et les pratiques1 Op .cit., Blanchet A. et Gotman A., 1992, p. 33.2 Grosjean M. et Thibaud J-P., L’espace Urbain en Méthode, Editions Parenthèses, 2001, p. 63-99.3 Petiteau J-Y. et Pasquier É., « La méthode des itinéraires : récits et parcours », Grosjean M. etThibaud J-P., in L’espace Urbain en Méthode, Editions Parenthèses, 2001, p. 64.4 Petiteau J-Y. en collaboration avec Le Roy F., Domaine humain-perception, dans le cadre del’atelier d’urbanisme de Cholet, contrat « Ville moyenne de Cholet », 1975.
  • 26. des habitants de Nantes1, le thème du déménagement et la construction identitaireautour de la mobilité2, ou encore sur les territorialités des métiers et l’exemple de lacoupure de l’espace de travail des dockers3. L’itinéraire est l’histoire de vie d’unhabitant. Pour l’enquêteur, il s’agit de suivre la rhétorique de chaque enquêté. Laméthode s’inscrit dès dans la lignée des travaux de Jean-François Augoyard4.L’habitant décide de la longueur de l’itinéraire. Il endosse le rôle de guide.Le trajet est précédé d’un entretien non-directif, pendant lequel le chercheur etl’enquêté font connaissance et instaurent un climat de confiance qui permet le bondéroulement du récit de vie spatialisé.Le roman-photo chronologique est un moyen de restitution des données, qui peut26être accompagné d’une cartographie.1-3-2 Le parcours commentéLa méthode du parcours commenté diffère de la précédente sur plusieurs points. Undes exemples sur lequel nous nous sommes penché, est « La traversée polyglotte » duForum des Halles, à Paris. C’est une étude du CRESSON sur les ambiances sonores etlumineuses du Forum5, réalisée en 1997 par J-P Thibaud et G. Chelkoff. Le but n’est pasici de faire parler l’habitant sur son espace quotidien. D’ailleurs, le parcours commentépeut être envisagé par toutes sortes d’usagers de l’espace, dont les touristes.Le point de départ n’est pas l’espace connu, mais l’espace public. C’est une méthoded’enquête qui vise avant tout à observer et décrire l’espace public, à analyser sadimension intersubjective, la place des autres pour l’enquêté. Elle s’inscrit dans lescourants de réflexions et de recherches phénoménologiques et d’écologie de laperception. Là encore, l’expérience se fait forcément dans le mouvement.On accorde une grande importance à l’attention de l’enquêté, tout comme à sesgestes, ses postures, ses regards. Cette méthode permet au chercheur de se pencher surla manière dont les individus, les passants, perçoivent l’espace public, cadrecontextualisant l’expérience. « Marcher, percevoir et décrire » résument l’intention dela démarche. Ce qui compte avant tout, est de mettre en évidence les ambiancesressenties de la ville. Le discours de l’enquêté fait l’objet d’une analyse minutieuse. Ilfait appel à sa conscience discursive. Toute la difficulté de ce travail revient à faireparler la personne, à ce qu’elle mette des mots sur ses sensations.Concrètement, le parcours commenté est précédé par un moment d’observation deslieux. Le contexte doit être étudié en amont. Les parcours sont ensuite réalisés enfaisant varier les trajets.1 Petiteau J-Y, Bienvenue G., en collaboration avec Cahier S., Le Roy F, Stoïca M., HabiterNantes, quartiers populaires et habitat ouvrier du XIXème siècle à aujourd’hui, Paris, Planurbain/Ministère de l’environnement, 1980.2 Petiteau J-Y, (avec la participation scientifique de Alain Médam et de Michel Péraldi)Déménager, emménager dans l’ancien et le nouveau monde, Plan urbain/Ministère del’environnement, 1995.3 Petiteau J-Y, « Itinéraires : l’estuaire de la Loire », in Interlope la curieuse (Nantes), n°1,1990 ; Petiteau J-Y, Rolland I., « Itinéraire de Jean Bricard », in Interlope la curieuse (Nantes),n°9/10, 1994.4 Op cit. Augoyard J-F, 2010.5 Chelkoff G. et Thibaud J-P, Ambiances sous la ville, Grenoble, Cresson/Plan urbain, 1997,multig.
  • 27. L’analyse se concentre sur la manière dont l’enquêté fait exister autrui, les« associations temporelles » (ce qu’un élément rappelle en mémoire), les « transitionsperceptives » (s’il fait plus chaud, s’il y a plus de monde), le « champ verbal del’apparence » (l’incertitude langagière) et enfin les « formulations réflexives » (cellesconcernant l’ « orientation perceptive » et « motrice »1).271-3-3 Nos parcours commentésNous nous sommes globalement inspiré de la méthode des parcours commentés.Une de nos entrées d’étude est la « ville sensible ». Elle est, selon nous, indispensablepour comprendre une partie des représentations. Nous devions travailler sur l’écologiede l’attention des individus, passage obligé lorsque l’on ajoute un objet numérique àl’intérieur d’un trajet. La perception de l’espace traversé a pu être étudiée grâce auparcours. Une des consignes données aux enquêtés était de faire une descriptionprécise de leurs sensations et perceptions de l’espace découvert.De plus, nous avons travaillé sur l’espace public, nous avons cherché à intégrer dansnotre analyse la manière dont les autres sont perçus et intégrés dans le trajet par nosenquêtés.Nous n’avons pas eu à proprement parler d’observation préalable, si ce n’est lors duchoix du tracé proposé aux enquêtés.Nous avons fait le choix d’imposer des points de repères obligés aux enquêtés pouravoir des éléments clairs de comparaison entre les deux groupes.Cependant notre méthode diffère des parcours commentés et se rapproche desitinéraires sur plusieurs points : premièrement, le nombre d’enquêtés. Notreéchantillon est composé de huit individus. La méthode du parcours commenté, tellequ’elle est définit par Jean-Paul Thibaud, est efficace avec vingt enquêtés. Les étudespar itinéraires peuvent se baser sur des échantillons plus faibles2. Deuxièmement, ladurée des parcours commentés dépasse les vingt minutes conseillées. Le premierparcours dure 1h30, en moyenne, le second en solitaire dure une heure.Troisièmement, nous avons ajouté au préalable des parcours, un long entretien semi-directif,d’une heure ou plus. Ce n’est pas un entretien non-directif, puisque l’intérêtn’était pas celui du récit de vie. Ces trois éléments confirment que notre but derecherche ne repose pas essentiellement sur les ambiances urbaines, mais sur lesreprésentations de l’espace.Les seconds parcours commentés se faisaient en solitaire. Nous placions l’enquêté ensituation d’autonomie, cela pour montrer comment l’individu réagi sans être gêné parla présence de l’enquêteur. De plus dans ce cas, la personne se retrouve active dans sondéplacement, position qui influence la perception de l’espace3 et sa mémorisation, toutcomme l’anxiété spatiale, davantage ressentie lorsque la personne est seule.1 Op cit., Thibaud J-P, 2001, p. 87.2 Les itinéraires sur les dockers cités plus haut en compte cinq.3 Amar G. et al., (coord), Cognition & Mobilité, actes du séminaire 2006-2008 de la prospectiveRATP, n°158, 2010, 311 p.
  • 28. Les parcours commentés et itinéraires sont donc des méthodes d’enquête quipermettent de relever des éléments de représentation de l’espace. L’intérêt est depouvoir revenir avec les enquêtés sur les trajets et de « réactiver l’image des lieux enmémoire afin d’apprécier les connaissances environnementales… »1. Couplés aux cartesmentales, dont nous détaillerons les principes plus loin, nous pensons avoir mis aupoint un moyen complet de récupérer des informations sur les points de repères desindividus, sur leur lecture de la ville mais aussi sur leurs perceptions et leursreprésentations.1-4 Le choix des cartes mentales comme outil d’analyse des28représentations de l’espaceLa carte mentale est l’une des méthodes d’enquête qui permet de relever lesreprésentations de l’espace des individus. Elle désigne la mise en forme de lareprésentation mentale de l’espace d’un individu. C’est la représentation graphiqued’une représentation mentale d’un espace. Il y a, d’une part, des éléments spatiauxintériorisés par les individus qui, d’autre part, sont exprimés sous la forme d’un dessin.C’est une façon de rendre compte d’une géographie subjective, d’une manière de voir,de ressentir et de s’approprier l’espace.1-4-1 Les fondements de la carte mentaleDès 1913, Charles Trowbridge émet l’hypothèse que la manière dont les individus sedéplacent renvoie à une cartographie mentale. Les cartes mentales sont dès le débutassociées à la mobilité des hommes. En 1960, l’urbaniste Kevin Lynch, dans The Imageof the City 2 , choisit cette méthode pour analyser la centralité des lieux à Los Angeles,Boston et New Jersey. Il retient cinq composantes de la carte mentale : les chemins etles routes, les limites de la ville, soit, ses discontinuités, les noeuds, c’est-à-dire lespoints névralgiques de la ville, les quartiers, souvent bien délimités avec une identitépropre et enfin les points de repère utiles à la navigation urbaine. Ces composantes sontune base qu’il convient encore aujourd’hui d’analyser. De la même manière, Gärling,Böök et Lindberg3, en 1984, catégorisent les informations que l’on peut recueillir àl’aide des cartes mentales en ajoutant une catégorie supplémentaire à celles de Lynch :le projet de déplacement. Dans ce cas, les auteurs distinguent deux typesd’informations : ceux qui concernent les éléments physiques et ceux qui concernent lesrelations spatiales. Le projet de déplacement relie typiquement deux points en donnantdu sens au déplacement : on parle de distance, de proximité…Gärling, Böök et Lindberg insistent sur les lieux, les relations spatiales, les points derepères et les points de références, qui diffèrent des premiers dans le sens qu’ils ne sontpas uniquement spatiaux mais sont de réels points sémantiques4.1 Ramadier T., « Les représentations cognitives de l’espace : modèles, méthodes et utilité »,Moser G., Weiss K. (dir), in Espace de vie Aspects de la relation homme-environnement,Armand Colin, 2003, p. 189.2 Lynch K., The Image of the City, The MIT press, 1960, 194 p.3 Gärling T., Böök A., Lindberg E., « Cognitive mapping of large-scale environments », inEnvironment and Behavior, 16 (1), 1984, p. 3-34.4 Op cit., Ramadier T., 2003.
  • 29. 1-4-2 Les cartes mentales, un outil du géographeDans les années 1990, la géographie, notamment étrangère, se saisit des cartesmentales. Robert M. Kitchin1 et Reginald G.Golledge2 affirment, en 1994, quel’utilisation de cette méthode dans les enquêtes sur les comportements spatiaux estprécieuse. En 1997, Bob Rowntree parle d’outil géographique de poids dans l’analyse dela perception et cognition de l’espace, s’il est doublé d’un entretien3. À son tour, ValériePoublan-Attas4, dans sa thèse sur la déformation de représentations de l’espace par lestransports en commun, utilise les cartes mentales comme méthodologie d’enquête. En2003, Anne Fournand publie dans les Annales de Géographie un compte rendu derecherches menées à Garges-lès-Gonesse5. Elle utilise les cartes mentales avec desadolescents pour comprendre leurs représentations du quartier. Récemment, ServaneGueben-Venière6 revient sur l’utilisation des cartes mentales par la géographie del’environnement. Elle donne notamment pour exemple ses propres recherches sur lesreprésentations du littoral aux Pays-Bas.Ces quelques exemples montrent l’intérêt des cartes mentales et inscrivent nostravaux dans une continuité méthodologique.291-4-3 L’analyse des cartes mentalesEn analysant une carte mentale, on cherche à comprendre sa structure, les élémentsgrâce auxquels l’individu a construit la carte. Shemyakin, en 1962, décrit deux types dereprésentations de l’espace : la « route map » qui suit le cheminement de la personne et« la survey map » qui expose un point de vue plus global et topologique. En 1970,Appleyard7 propose une typologie intéressante des cartes mentales : les « cartesséquentielles », dans lesquelles les éléments sont reliés entre eux par des axes et les« cartes spatiales », qui donnent l’importance aux seuls lieux.Un des éléments qui requiert aussi l’attention du chercheur lors de l’analyse descartes mentales est la distorsion spatiale, c’est-à-dire la manière dont les individusdéforment les relations entre les éléments. Pour Lynch, c’est ce qui renvoie à la lisibilitéde l’espace, soit à la capacité d’un individu de lire les rapports dans l’espace physiquepour ensuite les réorganiser sur une feuille blanche. Par distorsion, nous entendons1 Kitchin R M., « Cognitive maps : what are they and why study them », in Journal ofenvironmental and psychology, n°14, 1994, p.1-19.2 Gärling, T., Golledge, R. G., « Environmental perception and cognition », in E. H. Zube & G. T.Moore (Eds.), Advances in environment, behavior, and design, Vol. 2, New York: Plenum Press,1989, p. 203-236.3 Rowntree B., « Les cartes mentales, outil géographique pour la connaissance urbaine. Le casd’Angers », in Norois, n°176, 1997, p. 585-604.4 Poublan-Attas V., L’espace urbain déformé : transports collectifs et cartes mentales, Thèse dedoctorat soutenue le 12 juin 1998 à l’ENPC, sous la direction de Jean-Marc Offner, 377 p.5 Fournand A., « Images d’une cité Cartes mentales et représentations spatiales des adolescentsde Garges-lès-Gonesse », in Les Annales de Géographie, n°633, Armand Colin, 2003, p. 537-550.6 Gueben-Venière S., « En quoi les cartes mentales, appliquées à l’environnement littoral,aident-elles au recueil et à l’analyse des représentations spatiales », in EchoGéo [En ligne],17 | 2011, mis en ligne le 26 septembre 2011, consulté le 10 avril 2014. URL :http://echogeo.revues.org/12573 ; DOI : 10.4000/echogeo.125737 Appleyard D., « Styles and methods of structuring a city », in Environment and behavior, 2,1970, p. 100-117.
  • 30. aussi celles qui sont liées à la personne, à ses connaissances, à sa familiarité avec leslieux, à son expérience spatiale, mais aussi à sa mobilité, aux modes de transportutilisé… Bref, tout ce qui renvoie à la lisibilité sociale1. Concrètement, sur la carte, ellesapparaissent sous la forme de vide, de déformation des rapports d’échelles, de lignesflottantes, d’erreurs de localisation et de morphologie, etc.1-4-4 La place des cartes mentales dans notre dispositif d’enquêteLes cartes mentales nous servent à comprendre les représentations individuellesd’un espace. Nous avons choisi cette méthode de récupération de données pourcomparer les éléments qui diffèrent d’un groupe à l’autre et tenter de mettre en exergueles changements dus au GPS. Pour nous, les cartes mentales complètent et apportentune image supplémentaire aux relevés de données des entretiens et des parcourscommentés.Nous avons opéré de la façon suivante : sur une feuille blanche, les 8 enquêtésdevaient, pour les parcours accompagnés ou en solitaire, retracer le trajet. La consigneétait précise et identique aux deux moments pédestres : « Pouvez-vous dessiner letrajet ? ».Nous nous sommes assuré que les individus se trouvent toujours dans les mêmesconditions, aient le même matériel, c’est-à-dire des crayons de couleurs. Nous avonsenregistré les séances d’élaboration des cartes mentales ; les commentaires desenquêtés sont importants. Nous avons suivi les étapes du dessin en notant l’ordrechronologique des éléments dessinés.1-5 L’utilisation de la photographie dans les trajets urbainsL’usage de la photographie dans les enquêtes de sciences humaines et socialesprend une ampleur particulière. En témoigne, la littérature participant à la réflexion età l’intégration de cet outil dans les techniques d’enquête, en particulier en ethnologie eten anthropologie. Citons par exemple Luiz Eduardo Robinson Achutti pourl’ethnographie2, ou encore Michaël Meyer sur la photographie des espaces sociauxurbains3. En géographie, Eva Bigando a récemment publié un article traitant de la« photo elicitation interview », c’est-à-dire l’intégration de photographies pendant lesentretiens4. En 2013, Sylvain Maresca et Michaël Meyer publient un Précis dePhotographie : usage du sociologue5.1 Op. cit., Ramadier T., p.187.2 Achutti Luiz Eduardo Robinson, L’homme sur la photo. Manuel de photoethnographie, Paris,Téraèdre, 2004, 144 p.3 Du May et Meyer Michaël, « Photographier les paysages sociaux urbains. Itinéraires visuelsdans la ville », in ethnophiques.org, 17, 2008.4 Eva Bigando, « De l’usage de la photo elicitation interview pour appréhender les paysages duquotidien : retour sur une méthode productrice d’une réflexivité habitante », in Cybergeo :European Journal of Geography [En ligne], Politique, Culture, Représentations, document 645,mis en ligne le 17 mai 2013, consulté le 15 avril 2014. URL : http://cybergeo.revues.org/25919 ;DOI : 10.4000/cybergeo.259195 Maresca Sylvain et Meyer Michaël, Précis de photographie à l’usage des sociologues, coll.Didact Sociologie, PUR, 2013, 109 p.30
  • 31. Notre technique d’enquête inclut volontairement la photographie. J-P Thibaud et J-YPetiteau lui consacrent une place à part entière dans le dispositif d’enquête.La photographie sert surtout lors de la restitution des données. Dans les parcourscomme dans les enquêtes, elle sert au chercheur à organiser ses données et, pour lesitinéraires, à recréer les récits de vie des habitants de manière chronologique. Elle sertaussi à recontextualiser la parole de l’enquêté, à redonner du sens aux discours et àl’espace. Pour l’itinéraire, elle devient un roman-photo; pour le parcours commenté,elle est un témoignage visuel de l’ambiance urbaine.Nous avons tenu à ce que l’enquêté prennent les photographies. Nous voulions qu’ilchoisisse ce qui, selon lui, était important à photographier. Meyer et Maresca parlent de« photographie participative ». Cette technique « permet de travailler sur lesreprésentations [que les personnes étudiées] se font d’elles-mêmes ou de leursituation »1. Avec cette méthode, nous donnons à l’enquêté un « pouvoir »supplémentaire favorisant le rapport de confiance et lui demandons de consacrerdavantage d’attention au parcours. Cette demande a parfois été mal vécue. Le fait deprendre des photographies dans un espace de découverte renvoie forcément à la figuredu touriste, que certains enquêtés ne voulaient pas assumer.2- Présentation générale des enquêtés312-1 Notre populationNous nous sommes entretenu avec 8 personnes, 5 hommes et 3 femmes, âgés de24 ans à 49 ans. Le protocole d’enquête durait une journée pour chaque personne.Nous avons construit deux groupes d’individus équitablement répartis : un avec lesindividus qui utilisent le Smartphone et le GPS, lors des déplacements, l’autre avec lesindividus qui se déplacent sans ces outils. L’usage ou le non-usage de l’appareil étaitnotre seul critère de distinction des deux sous-groupes.Nous n’avons pas effectué de typologie plus fine pour de multiples raisons. D’une part,parce que les journées d’enquête étaient longues. Ce choix ne pouvait pas nouspermettre d’expérimenter ces journées sur un échantillon varié et important. De plusnotre intérêt n’était pas de prendre des types d’usagers pour point de départ.Cette démarche d’enquête nous a aussi forcée à enquêter avec des personnes faisantpartie de notre large champ de connaissances. Il n’y a cependant ni amis ni proches.1 Ibid., p. 55.
  • 32. 322-2 Présentation des enquêtésENQUÊTÉS TICFabrice, 26 ans Fabrice est célibataire, vit en colocation à Rennes ettravaille dans l’aménagement du territoire. Il a passé lapremière partie de sa vie dans une petite ville du Finistère àdominante rurale.Fabrice utilise l’IPhone depuis plus de 5 ans. Il en changelorsqu’un nouveau modèle sort.« L’IPhone a changé [sa] manière de vivre les déplacements »Fabrice a une bonne expérience du voyage et de la ville. Il avoyagé à l’étranger plusieurs fois et souvent seul, dans lecadre de ses études. La ville et les transports ne présententpas a priori de grandes difficultés de compréhensionL’expérience proposée à Fabrice est bien vécue. Il appréciede découvrir Nantes. Il comprend l’étude et joue le jeu pourtoutes les étapes.Edouard, 28 ans Edouard est pompier professionnel à Rennes et vit encouple, dans une commune de 7000 habitants à 20 km deRennes. Il n’apprécierait pas de vivre dans une ville plusgrande, malgré les avantages pratiques. Il a toujours vécudans des petites villes et pense que « l’éducation reçueconditionne souvent nos choix de lieux de vie. On désire ceque l’on a connu. ».Depuis un an, il a fait le choix de l’IPhone, le téléphone leplus pratique selon lui.Edouard voyage le plus souvent possible. Même s’il n’y vitpas, il connaît la complexité des grandes villes et cela del’effraie pas. Il retrouve ses repères facilement.L’expérience proposée est vécue comme une course.Pendant le parcours en solitaire, Edouard court pour revenirle plus vite possible.Il s’éloigne cependant à quelques reprises du tracé du GPSpour visiter la ville.Yannick, 27 ans Yannick vit en couple, dans une petite ville des Côtesd’Armor. Il a un enfant.Il possède un Smartphone Samsung.Lui aussi préfère les petites villes, en raison du confort devie qu’elles procurent. Il a vécu dans le périurbain ou dansdes petites villes.Yannick est commercial, il a l’habitude de se déplacer envoiture. Ses trajets sont toujours construits et préparés.Il connaît seulement les pourtours de Nantes, les Zonesindustrielles et artisanales.L’expérience est bien vécue, un peu appréhendée. Il estcependant rassuré de se déplacer à pied dans la ville. Il prendl’enquête comme une visite touristique et une découverte
  • 33. d’un futur lieu de promenade.Anne, 40 ans Anne vit en couple, à Rennes. Elle est chercheuse au CNRS.Elle aime la ville et ne peut vivre ailleurs. Rennes est sansdoute un peu trop petite pour elle. Elle a aussi vécu dans despetites villes pendant son enfance.Elle voyage beaucoup et n’a pas de mal à appréhenderl’espace qu’elle ne connaît pas. Elle se perd rarement.Anne possède un BlackBerry. Elle utilise très souvent leGPS pour préparer et pendant ses déplacements.L’expérience que nous lui proposons est bien vécue.ENQUÊTÉS SANS TICPierre, 24 ans Pierre est célibataire, vit en colocation à Cesson-Sévigné. Ilest étudiant en sociologie.Il ne possède pas de Smartphone, il n’en voit pas l’utilité.Pierre a toujours vécu à la campagne. La ville, c’était ladécouverte accompagnant le début de ses études.Il voyage peu, il n’aime pas ça. Ce qu’il aime dans la ville : ladérive. Il n’a pas d’inquiétude quant à la découverte d’uneville. Il s’approprie l’espace sans grande difficulté.La journée à Nantes est vécue comme une visite touristique.Il accepte avec une petite réserve de porter le boitier GPS.Servane, 25 ans Servane est en couple et vit en colocation, à Rennes. Elle estétudiante en géographie.Rennes est la ville de ses études. Son objectif est de partirvivre à la campagne, elle n’aime pas la ville.Elle possède un Smartphone, mais l’utilise comme unsimple téléphone. Très réfractaire aux évolutionstechnologiques, elle y voit « la perte de l’humain ».Servane voyage peu et visite rarement de nouvelles villes.Elle a beaucoup de difficultés pour se repérer et comprendrela manière dont une ville est construite. Elle se perd trèssouvent.Elle appréhende l’expérience, même si pour elle, se perdreest une habitude. Elle se prête au jeu avec quelques craintes.L’étape de la carte mentale est stressante.Arthur, 26 ans Arthur est célibataire, vit à Rennes. Il est étudiant enlangues.Il a vécu toute son enfance à la campagne. Il désire vivre enville.Tout comme Pierre, la ville est découverte avec les études. Laville, c’est la liberté.Au moment de l’enquête, il ne possédait pas deSmartphone. Aujourd’hui il a fait le choix d’un IPhone, pourdes questions pratiques.Il voyage très souvent et se déplace beaucoup. L’arrivéedans une ville inconnue ne pose pas problème. Il aime seperdre pour découvrir des coins.33
  • 34. La visite de Nantes est agréable pour lui. À aucun moment ilne semble être dérangé par l’enquête et ses dispositifs.Jean, 49 ans Jean est célibataire, a deux enfants. Il vit à Rennes depuis10 ans. Il a beaucoup déménagé et a toujours vécu dans desgrandes villes.Il aime vivre en villeIl n’a pas de Smartphone, il n’a pas eu l’occasion d’enacheter, mais serait intéressé.Il voyage beaucoup et comprend vite comment se repérer.L’expérience proposée est bien vécue. Il se prête au jeu.342-3 Le protocole d’enquêteNotre terrain comporte de nombreuses étapes. La journée d’enquête demandaitbeaucoup d’attention de la part de l’enquêté mais surtout de la part du chercheur.Nous avons pris le risque de mettre en place de longues rencontres et d’articulerplusieurs méthodes d’enquête pour pouvoir analyser le mieux possible lesreprésentations de l’espace.Les journées d’enquête s’organisent en 5 étapes.1- L’entretien préalable au parcours commenté.2- Le parcours commenté accompagné à Nantes : le trajet est choisi parl’enquêteur, qui accompagne l’enquêté en le dirigeant, tout en lui laissant desmarges de manoeuvre. Il y a deux sortes de parcours : un avec et l’autre sansSmartphone3- Le débriefing : réception de commentaires, questions supplémentaires, « ateliercarte mentale »4- Le parcours commenté en solitaire : l’enquêté doit passer par des pointsobligatoires indiqués sur une feuille. Il décide de son trajet. Il est seul. Il y adeux sortes de parcours : l’un avec Smartphone, l’autre sans5- Le débriefing, avec un second « atelier carte mentale »Nous avons conscience que ces différentes étapes mettent les enquêtés dans dessituations imposées. Néanmoins cette enquête est exploratoire et vise à comprendre leseffets des TIC sur nos représentations. Même si nous convenons que nous pouvonsparfois forcer certains usages, cela entre dans les limites de notre terrain.Les parcours devaient rendre compte, non seulement des descriptions des individusmais aussi de nos observations quant à l’utilisation du téléphone dans unenvironnement donné.Ce travail de terrain est comparatif, cela nous semble indispensable pour rendrecompte d’une quelconque évolution des représentations. Lors de l’analyse nous avonspu mettre plus facilement en relief les « nouvelles » représentations des individus grâceà la présence du groupe sans TIC.
  • 35. Nous avons dû gérer les changements fréquents de contexte : le café, la voiture,Nantes, le restaurant… Il fallait donc créer des moments de pause (la voiture, lerestaurant) et revenir ensuite à l’enquête. Il y avait un effort consacré à l’effacement etla reprise des rôles enquêtés/enquêteurs, à la remobilisation et la démobilisation de lapersonne.• La journée d’enquête commençait à 9 h.• L’entretien précédant les parcours se déroulait toujours au même endroit, dansun café. Pour chaque enquêté, ils ont duré approximativement 1 heure.• Nous prenions ensuite la route pour Nantes, en voiture. Durant le trajet, aucuneallusion n’était faite ni à l’enquête, ni à la ville de Nantes. Les sujets deconversation ne devaient pas rappeler à l’enquêté l’objet du voyage. Nousvoulions réserver les moments de voyage comme des temps de pause,indispensables, selon nous, lors d’une enquête aussi longue.• Une fois arrivés à Nantes, nous entamions le parcours. Nous équipionsl’enquêté du matériel (micro-cravate et dictaphone ; GPS ; appareil photo). Leparcours durait 1 heure ½ en moyenne.• À l’issue du parcours, nous nous rendions dans un restaurant. Avant le repas,nous leur demandions de dessiner la carte mentale de ce qu’ils avaient vu.• Là encore le temps du repas était un vrai temps de pause de 1 heure environ.• Nous nous rendions ensuite au point de départ du parcours commenté en35solitaire, qui durait une heure.• Nous nous retrouvions dans un café, pour finir la journée avec la carte mentaledu parcours• Nous quittions Nantes en fin de journée, généralement vers 17h30-18h.Tous les enquêtés ont apprécié de passer du temps à Nantes, de découvrir la ville.Nous pouvons cependant insister sur l’aspect chronophage et énergivore de cettejournée, surtout pour l’enquêteur.2-4 Les étapes de la journée d’enquête2-4-1 L’entretienLes parcours étaient précédés d’entretiens semi-directifs d’une heure ou pluspour une première approche avec les enquêtés. Ils nous ont servis à recueillir deséléments de généralité sur le sujet, à toucher de plus près les représentations desindividus. Nous avons détaillé cette étape plus haut. L’entretien se passait toujours aumême endroit, dans un lieu neutre, c’est-à-dire ni chez la personne ni chez le chercheurmais dans un café. A la fin de l’entretien, nous leur présentions les démarches à venir etleur demandions s’ils acceptaient d’être équipés d’un micro-cravate, d’un dictaphone,d’un GPS et d’un appareil photographique.
  • 36. Notre guide d’entretien aborde les thèmes suivants, en cohérence avec nos36hypothèses de départ :- La préparation au voyage.- L’attitude lors d’un voyage/trajet.- Le rapport à la ville.- Les habitudes de mobilité.- La conception du temps.- La perception de la ville.- Le rapport à l’autre dans la ville.- L’aspect économique de l’usage ou du non-usage du Smartphone.- L’apprentissage et la lisibilité de la ville.Nous avons fait le choix de travailler sur des thèmes larges, afin de comprendre lemieux possible les représentations de l’espace des individus.L’enjeu ici est de bien introduire les thèmes de la recherche. Souvent, dans notre cas,les individus faisaient eux-mêmes les enchaînements.Nous choisissions le lieu de rendez-vous afin qu’il reste le même pour tous lesenquêtés. Cela pour des raisons pratiques, notamment celle de la tranquillité.Le dictaphone n’était jamais entre nous mais sur le côté et peu visible, pourl’introduire discrètement dans nos échanges. Nous demandions l’accord aux enquêtésavant de lancer l’enregistrement.2-4-2 Le parcours commenté accompagnéL’unique trajet du parcours était dessiné par l’enquêteur. Il durait environ une heureet demie. Les parcours étaient enregistrés avec un dictaphone et une micro-cravate. Lesenquêtés prenaient des photographies des éléments qui leur semblaient importants etfrappants. Ils étaient équipés d’un GPS qui récupérait les données spatiales du trajet1.Deux types de parcours ont été comparés :- Le parcours avec le GPS-Smartphone :Nous avons fait passer les enquêtés par des points stratégiques, par le centre et unquartier plus périphérique, par des endroits où les individus peuvent flasher des codesQR, des places, des lieux symboliques et connus ainsi que des lieux inconnus. Le trajetétait entré dans le GPS au début du parcours, étape par étape. Nous avons utilisé àplusieurs reprises les transports en commun : le bus et le tramway. Les enquêtés TIC,prenaient les photos avec leur portable ou l’appareil photo, au choix. Nous leur avonsaussi demandés de télécharger au préalable l’application mobile des transports encommun de la Tan (entreprise qui gère le service de transport de Nantes).1 Suite à un incident technique, nous avons malheureusement perdu les données GPS de nos enquêtés.Elles n’étaient cependant pas indispensables à l’analyse des résultats d’enquête.
  • 37. Pendant le parcours, nous avions prévu des questions de relance afin de récupérer leplus d’informations possibles et de faire parler les enquêtés. Elles questionnaient leurorientation, leur perception, les ambiances, leur rapport au GPS, aux autres.• «Où sommes-nous ? Décrivez-moi ce que vous voyez ?• Savez-vous où nous sommes par rapport au point de départ ?• Dans quelle direction allons-nous ?• Des questions de qualification du lieu : Aimez-vous cet endroit ? Pourquoi ?37Vous rappelle-t-il quelque chose ?• Avez-vous l’impression d’être toujours à Nantes ?• Comprenez-vous ce que le GPS vous indique ?• Pourquoi utilisez-vous à ce moment votre téléphone ?• Que voyez-vous ? A quoi cet endroit vous fait-il penser ?• Lorsque l’on passe une borne : cela vous donne-t-il envie de vous arrêter ?Pourquoi ?• Avez-vous l’impression de trouver votre chemin rapidement ?• Qu’est-ce que le GPS vous indique ? Qu’est-ce que la borne vous raconte ?• Comment vous sentez-vous ? Avez-vous l’impression d’être perdu ?• Avez-vous l’impression d’être sur une île (île de Nantes, un point du trajet) »Les grandes étapes du parcours étaient les suivantes :• Départ école d’architecture sur l’île de Nantes : nous souhaitions partir de l’îlepour travailler sur son effet discontinu• Quai de la fosse : dans la continuité. Il mène au centre piéton, espace très fournien ruelles, repères etc.• Place de la bourse : les places sont en principes des éléments forts de repérage.L’objectif n’était pas de perdre nos enquêtés, mais de leur donner des points derepères précis.• Place du commerce• Place royale• Saint Nicolas : tout comme les places, l’église est un monument important pourl’orientation.• Arrêt du Tram ligne 2 vers Orvault Grand Val, « Place du cirque » : nousvoulions intégrer les transports en commun pour deux raisons. Étudier leureffet tunnel et marquer une pause dans le parcours.• Tram jusqu’à « Saint Félix Faure »• Faire le tour de l’église Saint Félix• Retour jusque « Vincent Gâche »• Vers la galerie des machines : lieu symbolique de la ville de Nantes.Nous avons recueilli leurs impressions et sensations. Nous avons observé leursattitudes par rapport au Smartphone : de quelle manière ils l’utilisent, ce qu’ilsregardent, ce qu’ils entendent à certains moments, la manière dont ils s’arrêtent etlisent l’information donnée par le GPS ou le service mobile. Nous avons prêté attentionà la façon dont ils nous parlaient lors du trajet, observé les interactions entre l’individu,
  • 38. l’espace, l’outil et les autres, dont nous-mêmes. L’enquêté pouvait Twitter ou accéder àun réseau social.Plan du parcours commenté accompagné38
  • 39. 39- Le parcours sans Smartphone :Le trajet était le même. Les consignes aussi. Les individus étaient guidés oralementpar l’enquêteur. A part la direction, ils n’avaient aucune autre indication. Ils devaient sedébrouiller seul pour se repérer. Le trajet n’était pas dirigiste. Les enquêtés avaient despoints de repères, mais libre à eux de choisir leur chemin.Les questions de relance étaient les mêmes, à l’exception de celles concernant leSmartphone, ainsi que les observations.2-4-3 Débriefing et carte mentaleAprès le parcours, nous nous installions dans un restaurant, peu bruyant et le mêmepour tous les individus. Nous recueillions leurs impressions, là encore ils étaientenregistrés.Nous avons pu leur poser des questions supplémentaires :• « Avez-vous l’impression que vous pourriez refaire le trajet sans aide ?• Le Smartphone vous a-t-il aidé ? »Les enquêtés avaient à leur disposition une feuille vierge de format A3 (le parcoursétaient assez long et complexe et exigeait selon nous ce format) et une palette decrayons de couleur. Ils étaient enregistrés et commentaient leur dessin. Nous notionsdans l’ordre les éléments qui apparaissaient, sous forme de liste.La consigne était la suivante : « Pouvez-vous dessiner le trajet que vous venez defaire ? » Nous rassurerions l’enquêté sur l’idée d’un test ou d’un contrôle. Selonl’individu enquêté, nous abordions ce point avec beaucoup de tact. L’exercice peutparfois être mal vécu, lorsque la personne considère qu’elle ne sait pas dessiner, parexemple.2-4-4 Le parcours commenté en solitaireLes enquêtés étaient seuls pour le second parcours commenté. Ils devaient passerpar des points obligatoires, mais décidaient entièrement du trajet. Ils étaientenregistrés et munis d’un GPS embarqué. Le trajet durait environ une heure. Lesenquêtés prenaient des photos. Pour qu’ils ne soient pas gênés de parler sans êtreaccompagnés, nous leur fournissions des oreillettes de téléphone qui pouvaient donnerl’impression qu’ils étaient en ligne avec un interlocuteur.Là encore, il y avait deux types de parcours :- Le parcours commenté en solitaire avec Smartphone : les enquêtés utilisaientl’outil comme ils le voulaient ; le trajet n’avait pas été rentré dans le GPS. Ilsdevaient parler seuls et commenter à voix haute ce qu’ils faisaient, voyaient, cequ’ils ressentaient…
  • 40. - Le parcours commenté en solitaire sans Smartphone : nous leur notionsseulement les points par lesquels ils devaient passer, sans autre aide.Avant de débuter, nous donnions aux enquêtés une note avec les points de repères etquelques consignes. Voici ce qui était indiqué aux « enquêtés TIC » :« Vous allez effectuer un parcours commenté seul. Vous disposez de votre Smartphoneque vous pouvez utiliser à votre convenance.Vous êtes enregistré avec le dictaphone. Vous êtes muni d’un GPS qui enregistre votretrajet.Lors du parcours, vous pouvez vous procurer tous types d’aides pour trouver les pointsrepères (téléphone, plan, personnes).Vous prenez des photographies de ce qui vous intéresse sur le trajet.Je vous demande d’expliquer toutes vos actions. De mettre en mots tout ce que vousfaîtes, ce que vous voyez, ainsi que toutes vos impressions, sensations, toutes les idéesqui vous viennent à l’esprit en passant par tel ou tel endroit. Si un lieu vous rappelle unsouvenir, s’il vous fait penser à quelque chose, pourquoi vous le trouvez agréable ou aucontraire déplaisant.Vous pouvez décrire tout ce que vous voyez et percevez, ce que vous entendez etressentez, toutes les difficultés que vous rencontrez sur le chemin.J’aimerais que vous décriviez la manière dont vous utilisez le Smartphone, si c’est lecas, et pourquoi, comment et avec quoi vous vous repérez.40Le point de départ est la gare de Nantes.Les autres points de repères sont les suivants :• Gare sortie Sud, vous arrivez devant une exposition temporaire dephotographies, flashez les QR codes, dites ce que vous en pensez.• La cité des congrès• Stade Marcel Saupin• Le boulevard Malakoff• Les tours marrons• L’arrêt de bus « Madrid », n°58, proche du pont Eric Tabarly• Retour à la gare en transport en commun (bus et tram) »Nous avons souhaité faire un trajet complètement différent du parcours commentéaccompagné. Les enquêtés ne passaient pas dans les rues piétonnes mais dans degrands espaces où domine la voiture. Puisque nous travaillons sur la ville sensible et lesreprésentations de la ville, nous tenions à amener les individus dans une autreambiance de la ville. Les « tours marrons » font partie des grands ensembles duquartier Malakoff. L’idée était aussi de trouver un espace avec des QR codes faciled’accès : l’accès sud de la gare.
  • 41. Nous voulions aussi leur faire prendre les transports en commun, pour les mêmesraisons que pendant le parcours : voir à quel point ils composent une rupture avecl’espace. Les transports en commun servaient aussi à raccourcir le chemin du retour,pour ne pas alourdir la marche.La Loire et l’Erdre pouvaient leur servir de repère.Plan du parcours commenté en solitaire412-4-5 Débriefing et carte mentaleNous nous donnions rendez-vous, à la fin de chaque parcours, au même endroit.Nous nous installions dans un café calme.Nous faisions un petit débriefing.Comme pour le parcours, nous posions ce type de questions :• « Comment vous sentez-vous ? Racontez-moi votre trajet ?• Vous êtes-vous perdu ?• Qu’avez-vous ressenti ?• Avez-vous l’impression d’avoir retenu votre chemin ?• Avez-vous demandé de l’aide ?• Vous êtes vous servi des plans de ville ?• Avez-vous appelé quelqu’un ?• Le téléphone vous a-t-il aidé ? Comment l’avez-vous utilisé ?»
  • 42. En répondant à la même consigne : « Pouvez-vous dessiner le trajet que vous venezde faire ? », sur une feuille de format A4, (le trajet étant plus court et plus facile), lesenquêtés dessinaient le trajet avec une palette de crayon de couleur. Ils étaientenregistrés et commentaient leur dessin. Nous notions dans l’ordre les éléments quiapparaissaient, sous forme de liste.42
  • 43. Chapitre IVLES NOUVELLES REPRÉSENTATIONS DE L’ESPACEDES INDIVIDUS ÉQUIPÉS DU GPSLES RÉSULTATS D’ENQUÊTESix catégories ressortent de l’analyse du terrain :1- Le rapport contradictoire des individus avec leur GPS2- De la ville consommable à la découverte urbaine : les différentes manières de43pratiquer la ville3- Les représentations communes de la ville4- Maîtriser l’espace avec le GPS5- Lire la ville avec le GPS : une autre manière de s’approprier l’espace6- Les images du GPS marquent les représentations de la villeNous avons choisi de suivre l’ordre de ces catégories pour présenter les résultats, etnous reviendrons à l’issue de cette présentation sur une synthèse des thématiques.Avant tout, nous devons préciser un point sur les QR codes. Le QR code est un codebarre qui une fois flashé par l’appareil mobile, renvoie à une page internet, à une vidéoen ligne ou encore une information géographique sur un plan.Les QR codes étaient intégrés au processus d’enquête. Néanmoins dès les premierstemps sur le terrain, nous avons pu constater que les individus n’en n’avaient pas outrès peu l’usage. D’une part parce qu’ils sont très peu visibles dans la rue. D’autre part,parce qu’ils sont considérés comme des supports de publicités. L’information qui y estrattachée n’est pas, selon tous les enquêtés, une information « valable » et « utile ».Nous avons donc fait le choix de les écarter de l’analyse, puisqu’ils ne sont pas deséléments numériques permettant aux individus d’appréhender l’espace.Nous ne remettons pas en question leur rôle à jouer dans l’appropriation urbaine, bienau contraire. Ils pourraient devenir des points de repères judicieux une fois mis enavant et introduit dans une trame cohérente.
  • 44. 1- Les rapports contradictoires des individus avec leur44GPSLe rapport qu’entretient l’individu avec le Smartphone et le GPS est un facteurexplicatif de la manière dont les individus appréhendent l’espace et se le représentent.Bien que le contexte de l’enquête soit l’espace de la découverte, l’appareil que nousintroduisons dans notre travail est utilisé quotidiennement par les individus. Nousnous rapprochons alors dans ce point des réflexions sur les techniques dans la viequotidienne1.Dans ce premier point, nous revenons sur les différents comportements observésavec le Smartphone et le GPS, ainsi que sur les discours qui entourent l’usage ou le nonusage de ces outils.Nous décrivons aussi le sentiment des usagers d’une perte de compétence transmise àl’appareil.1-1 Les différents comportements et usages du GPSNous avons observé pendant les parcours que le rapport au Smartphone etl’utilisation du GPS diffèrent selon les individus. L’appropriation et l’intégration del’objet dans la marche et la recherche des points de repères ne sont pas les mêmes pourles quatre individus du groupe des « enquêtés TIC ». Nous pouvons décrire six profilsde rapports à l’outil. Ils ne sont pas indépendants les uns des autres. Ces profils nousrenseignent sur la manière dont les individus appréhendent l’espace et permettentd’aborder les premiers éléments qui modifient les représentations de l’espace desindividus.1-1-1 Le joueurL’enquête avec Fabrice fait ressortir le caractère ludique de l’outil. Bien qu’ilconsidère le GPS comme un guide essentiel et irremplaçable lors de ses déplacements,Fabrice le sort de sa poche à diverse reprises pour « vérifier même si c’est inutile ».Cette impression d’inutilité mentionnée dans son discours renvoie à l’un des aspectsqui définissent le jeu : agir, prendre du plaisir, sans fin utilitaire.« J’aime bien l’avoir dans la main et regarder l’écran, passer à une autreapplication. Ça m’amuse. », [Fabrice, 26 ans, « enquêté TIC »]1 En 1992, Alain Gras s’interroge sur l’imaginaire des technologies de la vie quotidienne. Il posela question suivante : « le paysage peint par les techniques au quotidien propose-t-il un autresymbolisme ? Est-il inculcation de nouveaux principes adaptés aux macro-systèmes ? ». Gras A.,Joerges B., Scardigli V, Sociologie des techniques de la vie quotidienne, L’Harmattan, coll.Logiques sociales, 1992, p. 11-18Nos questionnements sont proches de ceux d’Alain Gras, si ce n’est que notre entrée est spatiale.Alain Gras souligne que la réflexion sur les technologies de la vie quotidienne s’inscrit (ensociologie) dans une interprétation à long terme des imaginaires qui « accompagne [nt] ladescription des faits ».
  • 45. Dés lors, le repérage et la découverte de l’espace sont associés au jeu. Ils ne sont pasorganisés selon cette dimension, elle n’est pas structurante, mais la présence de l’outilpermet à Fabrice d’appréhender l’espace inconnu à travers l’idée du plaisir et du jeu.451-1-2 Le curieuxTrès proche de ce premier profil, le curieux est celui qui prend plaisir à ladécouverte. Nous ne considérons pas que ce profil soit déterminé par l’outil. Cependantnous pensons qu’il permet d’exacerber des comportements déjà existants.La personne désirant de voir et de connaître la ville trouve en l’outil un dispositif richecapable d’augmenter la possibilité de nouvelles découvertes. Il justifie la quête del’individu et l’attise. Anne apprécie de découvrir les lieux de la ville. Lorsqu’elle setrouve dans un endroit, elle regarde sur le GPS ce qui s’y trouve autour.« J’aime pouvoir savoir ce qui m’entoure. C’est tout l’intérêt du GPS, voir au-delà,échapper à notre vision réduite. Je vois ce qui me tente le plus et j’yvais. », [Anne, 40 ans, « enquêtée TIC »]Le GPS n’est plus dans ce cas un simple outil de guidage, mais il accompagne lanavigation urbaine.Dans ces deux premiers cas, nous notons l’idée d’accession au plaisir de la ville grâceà l’outil. La ville est envisagée comme un espace de plaisir.1-1-3 L’outil personnageL’individu peut aussi faire entrer l’outil dans une interaction dans laquelle leSmartphone est personnifié. On lui parle, on le nomme, le congratule lorsqu’il donnel’information demandée, on l’insulte quand il se trompe et il redevient alors simplemachine. Là encore, Fabrice est celui qui incarne le mieux ce profil. La plupart dutemps, il utilise d’ailleurs le robot « Siri » de son Iphone qui permet la commandevocale.On peut penser que ce lien particulier qui lie l’homme et la machine est d’autant pluschargé en affects et attentes. Le Smartphone est un appareil complexe, qui peut garderen mémoire l’information intime, nous mettre en relation avec les autres, de nousguider dans l’espace… C’est un appareil auquel on accorde une confiance particulière,c’est pourquoi parfois le « bug » de la machine est mal vécu.En outre, il est une présence qui pallie l’ennui et la peur d’être seul. Servane comparele téléphone portable à la cigarette. Il pallie la solitude et le sentiment de crainte, dehonte et de gêne vis-à-vis des autres. En 2006, les philosophes et psychanalystesMiguel Benasayag et Angélique Del Rey rendent compte de la peur d’être seul1 et de sonpalliatif : le téléphone portable. Leur question de départ est de savoir quels sont leseffets psychologiques et anthropologiques de la généralisation du portable sur lesindividus. En nous permettant de nous connecter à l’autre de manière instantanée, lesauteurs soulèvent le rôle de connecteur du téléphone et la dépendance qu’il instaure.1 Benasayag M., Del Rey A. Plus jamais seul, Le phénomène du portable, Bayard, Paris, 2006,111 p.
  • 46. 461-1-4 Le pragmatiqueCe profil désigne l’individu qui considère le GPS et le Smartphone comme un soutienponctuel et efficient. Edouard ne sort son Smartphone de sa poche que lorsqu’ill’estime utile. Il retient l’information et utilise l’appareil de façon à en dépendre lemoins possible. L’intégration dans le repérage d’autres aides (autre personne, le plan deville) est alors plus fréquente. La gestion du cheminement peut aussi parfois laisserplace au hasard mais, souvent, Edouard opère un raisonnement logique pour prendrela décision d’une direction.« Là, je n’utilise pas mon GPS, je préfère faire sans. Ce n’est pas utile. Si jeréfléchis bien… on doit se rendre sur une place… il devrait y avoir unparking, pas mal de monde… Place de la Bourse… donc un gros bâtimentancien… », [Edouard, 28 ans, « enquêté TIC »]Ce genre de réflexions nécessite forcément une pratique et une connaissancepréalable de la ville.1-1-5 Le compulsifÀ l’inverse, le compulsif fait de l’outil une utilisation non calculée et quasiment nonintentionnelle. De manière automatique, on utilise l’appareil sans garder en têtel’information donnée.Yannick vérifie sans cesse son positionnement sur le GPS, l’information disponible.Il ne contrôle pas son utilisation. Même s’il garde l’information en tête, celle-ci doit êtrevérifiée, « pour être sûr » : sûr de suivre le bon chemin, de ne pas se perdre. Ce profilest lié à une représentation de l’espace anxiogène. Le fait d’être dans une ville inconnu,de ne pas en maîtriser tous les accès, de ne pas savoir par où se diriger panique. Le GPSsert alors autant à montrer le chemin qu’à rassurer et donner l’impression d’être dansun lieu connu.L’outil est utilisé en fonction de la manière dont on aborde l’espace. C’est l’individuqui accorde telle ou telle place à l’outil et son rôle dans la navigation. Dans le cas ducompulsif, le GPS est omniprésent du fait du rapport anxiogène que Yannick a avecl’espace.1-1-6 L’innovateurLe dernier profil se rapproche de « l’usager innovant » de Patrice Flichy1, qui inventede nouveaux usages en détournant les fonctions de l’outil. Fabrice est un innovateur.Peut-être peut-on mettre ce profil en parallèle avec celui du joueur. Le joueur, commel’innovateur, est celui qui explore l’appareil, qui prend plaisir à manipuler l’objet et à endévelopper tous ses usages.1 Op cit., Flichy P., 2008, p. 168.
  • 47. 1-2 Des discours ambivalents autour du GPS : de la sécurité à la47surveillanceDans tous les entretiens, la sécurité est le sujet qui légitime le mieux l’utilisation dutéléphone portable.« Le portable, ben c’est sécurisant. T’es jamais perdu, t’as l’impression quec’est indispensable et si tu l’oublies et que tu reviens chez toi après, tu te rendscompte que finalement t’en avais pas besoin. », [Servane, 25 ans, « enquêtéesans TIC »]« Je préfère avoir mon GPS quand je me déplace, c’est plus sur. », [Edouard,28 ans, « enquêté TIC »]Les individus se représentent le déplacement dans l’espace comme un moment deprise de risque. Un moment où tout peut arriver et où nous sommes seuls face à cerisque. L’insécurité revient systématiquement dans le discours lorsqu’on aborde letéléphone portable1.« Ca m’embête de ne pas avoir mon portable quand je sors. Plus pour desraisons de sécurité, si j’ai besoin de joindre quelqu’un en cas de souci, siquelqu’un a besoin de me joindre. C’est quand même bien d’être en liendirectement avec les gens. En plus vu que je me perds tout le temps… »,[Servane, 25 ans, « enquêtée sans TIC »]Le téléphone portable et, plus exactement, la possibilité d’être en lien avec l’autretout le temps, sont rassurants. Il est vu comme un outil de gestion du risque, qui donnepar conséquent à la mobilité un caractère contraignant. Elle est vue comme une ruptureavec l’autre, qu’il faut pallier. La sécurité, c’est être ou pouvoir être en contact avecl’autre.Face à la légitimation de la présence rassurante du téléphone et du GPS pour lesusagers, les enquêtés expriment tous leur peur de la surveillance :« Je n’utilise pas le GPS parce que je redoute que l’on puisse retrouver maposition, même si j’ai rien fait de mal, c’est une atteinte à ma vie privée. »,[Jean, 49 ans, « enquêté sans TIC »]« Ce qui me fait peur ? Être tracée, être surveillée. », [Anne, 40 ans,« enquêtée TIC »]1 Concernant l’insécurité, W. Ackermann, R. Dulong et H.-P. Jeudy font une analyse intéressantedu discours sur l’insécurité en partant des imaginaires dans l’ouvrage Imaginaires del’insécurité, Librairie des Méridiens, coll. Réponses sociologiques, 1983, 122 p.
  • 48. En 2002, la sociologue Magali Bicaïs traite justement de l’acceptabilité sociale de lalocalisation1. Dans cet article, elle se penche notamment sur les utilisateurs pour qui lalocalisation a des objectifs clairs : se repérer, être retrouvé, savoir où est l’autre. C’estun gain de temps, qui laisse place cependant au doute et à la méfiance. Le « flicage » etle sentiment de surveillance sont aussi très présents dans les imaginaires. Certainsparlent de « laisse électronique » Dans notre enquête, les deux groupes sont concernés.Les utilisateurs enquêtés par la sociologue font référence au roman de George Orwell,19842, comme étant la limite à ne pas dépasser. La peur de la localisation fait aussiréférence à la peur d’un contrôle unique de l’accès et de l’utilisation des informationsfournies. Notre enquête révèle de la même manière que l’objet en lui-même cristallisela peur et le manque de confiance en la technologie.Enfin une autre crainte qui concerne les deux groupes est la peur de la dépendance.Les utilisateurs comme les non-utilisateurs ont le sentiment de perdre le contact avecl’espace. Nous ne parlons ici que du sentiment, nous verrons plus loin qu’il n’est pasforcément justifié.« J’ai peur qu’on regarde plus le GPS que la ville. C’est pour ça que j’utilise niplan, ni GPS quand je n’ai pas d’impératif de temps. Plus t’es assisté, moins tute poses de questions et moins tu connais l’espace. », [Arthur, 26 ans,« enquêté sans TIC »]Toute une partie des représentations des TIC est fondée sur un sentiment d’anxiété.L’utilisation des TIC est souvent anxiogène. On accepte la facilité qu’elles promettent,tout en admettant dans le même discours la perte d’emprise et de perception del’espace et par conséquent la crainte que l’usage devienne non plus un choix mais uneobligation. Sur ce point le discours des non-usagers est particulièrement réfractaire.Derrière l’outil se cache pour certains l’idéologie du progrès et un système de contrôlede l’individu qui réduirait les libertés.« Je n’ai pas envie d’être dans ce système, ça ne m’intéresse pas. Non, jepréfère jardiner. Je ne veux pas être connectée, je ne veux pas être dans leréseau. Ça me stresse, je me sentirais obligée de quelque chose. Contrainte àun rythme, à suivre le flux. C’est un refus de participer à latechnologie. Quand je vois les gens se précipiter sur des Iphone, je me dis qu’ily a un gros problème, c’est ridicule et grave en fait. Il y a un problèmehumain, celui de se décentrer de ses priorités. C’est plus du discoursidéologique. », [Servane, 25 ans, « enquêté sans TIC »]Bien que Servane rejette l’objet pour les significations qu’elle lui donne, ellerencontre beaucoup de difficultés lors du repérage. Elle avoue que le GPS serait pourelle un outil utile. Cependant, elle considère incohérente l’association piéton-GPS etaccepte l’utilisation du GPS dans la voiture.1 Bicaïs M., « Acceptabilité sociale et représentations de la localisation », in Les cahiers dunumérique, 2002/4 vol. 3, p. 85-99.2 Orwell G., 1984, Gallimard, 1972, 438 p.48
  • 49. Pierre met en parallèle les TIC et la ville contemporaine en considérant que ce sontdeux résultats du progrès, auquel il n’adhère pas. Il ressent un malaise à utiliser le GPSet les TIC. Il se sent déshumanisé. Son discours est politisé. Pour lui le Smartphone etle GPS sont deux outils créés et entretenus par le système capitaliste, auquel il estradicalement opposé.Jean et Arthur, les deux autres « enquêtés sans TIC », tiennent des discours plusmodérés. Jean n’en voit pas l’utilité. Il a 49 ans. Il a construit un système de repéragequi ne nécessite pas le GPS et a davantage le réflexe d’utiliser un plan. Arthur, quant àlui, admet cette crainte de la dépendance mais à travers des propos plus pondérés.Nous avons pensé au moment de l’enquête qu’il pourrait être dans une phase detransition, c’est-à-dire prêt à utiliser le GPS s’il en avait besoin. Aujourd’hui, Arthurpossède en effet un Iphone et utilise le GPS.Nous pouvons élaborer une typologie des non-usagers sur l’acceptabilité de l’outil,en tenant compte de nos connaissances sur le sujet et de nos enquêtes :- Les individus qui refusent le « système », comme Servane ou Pierre.- Ceux qui n’y ont pas accès, les exclus (les personnes âgées, les personneshandicapés, les catégories sociales les plus défavorisées par exemple) ; lespersonnes en difficulté d’intégration (les étrangers qui ne maîtrisent pas lalangue et donc les codes qui vont avec, etc.)- Ceux qui n’en ressentent pas le besoin, qui ont construit leur système derepérage dans lequel ils sont à l’aise, comme Jean.- Ceux qui sont en cours d’acceptabilité du système, les « transitaires ». Ils sontsoit tiraillés par leurs idées soit en pleine découverte ; les peu curieux, quidécouvriront peut-être par hasard ou un jour par envie, comme Arthur.Le Smartphone fait partie d’un système décrit comme contraignant, stressant. C’estune mise en réseau obligatoire dans la une société de surveillance. D’ailleurs, Servaneoppose à cela la nature « je préfère jardiner ». Du point de vue des non-usagers commedes usagers, utiliser le Smartphone c’est adhérer à un système de valeurs, à uneidéologie, celle du progrès technique et à une représentation du monde : connexion,réseau, surveillance, sécurité… Ce sont des mots qui reviennent dans tous lesentretiens1. Dans les mêmes entretiens, nous relevons ce genre de contradictions :« Mon GPS j’ai une confiance aveugle en lui »// « il faut se méfier, il peut teperdre. »« Je me repère plus facilement avec lui, c’est plus simple »// « c’est un piège,tu perds quelque chose, c’est sûr. « Tu passes à côté de plein de chose. »1 Ces résultats renvoient à l’environnement tel qu’il est représenté au sein du cadre socio-techniquede Flichy. Le cadre socio-technique est formé du cadre de fonctionnement (« savoirset savoirs faire mobilisés dans l’activité technique ») et du cadre d’usage. Ce cadre a une fonctionsymbolique et cognitive. Il organise aussi les interactions entre les acteurs et l’objet technique(op cit, Flichy P., 2008, p. 164-165).49
  • 50. « Il m’énerve parfois » « Sale machine » //« merci tu es trop sympa »Ces contradictions montrent à quel point le rapport avec l’outil est complexe et nerelève pas d’une simple acceptation ou d’un simple refus. Son appropriation estfortement symbolique et subjective1. L’utilisation d’une machine suppose de devoirlancer une commande, un ordre. C’est un rapport parfois difficile à accepter (Servane).En outre, l’erreur n’est pas tolérable, puisque la fonction principale attribuée à lamachine est l’accomplissement d’une demande. C’est pourquoi la réaction de l’individuface à la machine est agressive en cas d’erreur2. Tous les utilisateurs sont traversés parces ambivalences. Ils peuvent avoir confiance en lui, reprendre le discours quiaccompagne la conception et la vente du GPS, mais gardent parfois de manièreinconsciente une méfiance à l’égard de la technologie. Cette méfiance vient parfoisd’une constatation mais le plus souvent il s’agit de reprises des représentations du GPS.L’outil technique est alors d’autant plus difficile à analyser qu’il renvoie à plusieursdiscours et modes d’appropriation : celui du travail ou a contrario celui de l’intimité.Face à cela, il joue aussi le rôle de repère social et spatial, tout en renvoyant au domaineplus pratique de la technique, aux représentations qu’en a l’utilisateur(méfiance/confiance ; sécurité/surveillance ; gestion technique/émotions). LeSmartphone apparait comme une plateforme sur laquelle plusieurs significations secroisent. L’intime, le travail, le lien aux autres et à l’espace se confondent avec latechnique.1-3 La prise de conscience de la perte de compétenceL’un des éléments à prendre en compte dans l’acceptabilité de l’outi est le sentimentde perte de compétence, proche de la peur de la dépendance. Les usagers disent sereposer sur l’objet, d’où l’usage modéré d’Édouard du GPS. Selon lui, il faut limiterl’usage pour de ne pas créer le besoin systématique, la dépendance et par conséquent,la perte de compétence en repérage. Pour d’autres, comme Yannick, l’attention sefocalise alors sur l’objet.« Je pars de Rennes, je vais en Vendée, avec le GPS je l’ai fait 15 fois. Tum’enlèves ça, je saurais le faire, mais c’est pas instinctif. Tu sens que ça a unbon côté, mais derrière, tu perds des choses. Quand tu es à pied c’est un peu lemême principe, mais tu contrôles quand même plus de choses. », [Yannick, 27ans]Le rapport avec le GPS n’est pas le même en voiture. Pendant la marche, le piétonn’est pas un corps embarqué. La perception du voyage est plus libre, plus riche.Cependant l’idée de perte reste présente. Selon la manière dont on s’approprie l’objet,1 Comme l’écrit Josiane Jouët, dans le rapport rationnel homme-machine, il y a une forteappropriation et subjectivité. Jouët J., L’écran apprivoisé Télématique et informatique àdomicile, CNET, 1987, 160 p.2 C’est ce que souligne Gisèle Prassinos dans son texte « Les machines infernales », in Gras A. etMoricot C. (dir), Technologies du quotidien La complainte du progrès, Autrement, coll.Sciences en société, 1992, n°3, p. 87-91.50
  • 51. ce transfert de compétence est plus au moins bien vécu. Alors que certains le refusent,d’autres l’acceptent, au point de ne plus pouvoir s’en passer.Néanmoins, la présence de l’objet est toujours significative d’une perte et d’un abandonà la machine et par conséquent, d’une perte de lien avec l’espace. L’outil se place entrel’espace et l’individu. Il est perçu comme un élément de rupture avec lui, contrairementau plan papier.Une tendance générale se décline chez tous les enquêtés : l’ambivalence entrel’acceptation de l’outil et la méfiance envers les nouvelles technologies. Nous avons puétablir une typologie d’usagers du GPS grâce à nos huit enquêtés : le joueur, le curieux,l’outil comme personnage, le pragmatique, le compulsif et enfin l’innovateur. Ces typesne sont pas étanches. Certains individus se reconnaissent dans plusieurs types. Enoutre, elles n’ont pas pour objectif de décrire de manière exhaustive et définitive lesdifférents comportements d’usagers.Alain Gras considère que l’introduction des technologies dans la vie quotidiennedoit être mise en parallèle avec l’avènement de la société de consommation. « Lesréflexions complexes et contradictoires qui suggèrent la croissance de la société deconsommation valent évidemment pour les technologies de la vie quotidienne puisquecelles-ci fondent l’existence de celle-là »1. C’est ce qui ressort du discours de nosenquêtés. L’appropriation et les usages du GPS concentrent de nombreusescontradictions. En outre, le lien entre consommation et TIC et d’autant plus patent quele GPS est perçu comme un outil permettant d’accéder à la ville consommable.511 Op cit. Gras A., 1992, p. 11.
  • 52. Parcours commenté accompagné d’Edouard« Il faut savoir garder le GPS dans sa poche pour visiter une ville »52
  • 53. 2 De la ville consommable à la découverte urbaine : lesdifférentes manières de pratiquer la villeNos enquêtés ont tous fait référence à la ville comme un lieu de consommation.Nous avons pu constater dans les discours et la pratique que le GPS et le Smartphonesont des outils qui facilitent les pratiques de consommation et exacerbent lareprésentation de la ville consommable. Nous revenons sur cette représentationcommune à tous nos enquêtés, pour ensuite insister sur le rôle du GPS dans la ville« fast-food ». Pour remettre en cause cette idée, nous aborderons les formes denavigation urbaine et la manière dont le GPS peut créer une autre logique que celle dela consommation : la sérendipité.2-1 « La ville, ça sert d’abord à consommer »Nos huit enquêtés ont une représentation de la ville très fortement marquée par laconsommation. C’est une des raisons pour laquelle Servane rejette la ville en luiopposant la campagne paisible, sans mise en scène continuelle du désir d’achat et depossession.Pour Pierre, la ville est un espace de sollicitations constantes.« Je suis toujours choqué quand je me balade en ville. On a de plus en plus delieux de passage, de consommation, où la marchandise a le droit de cité et oùl’être humain est rejeté dès lors qu’il n’est pas vu comme un consommateur.La ville pour moi, c’est un endroit où tu as de moins en moins d’humain et deplus en plus de marchandises. », [Pierre, 24 ans]Yannick imagine la ville comme un « grand parc d’attraction rempli de choses, demagasins. Tu peux tout trouver dans une ville ». Ainsi quel que soit le sens que l’ondonne à la consommation, que la ville soit considérée comme un espace deconsommation ludique et un espace d’exclusion sociale. Elle est pensée comme lerésultat des modes de vie de la société de consommation.Dans cette représentation, les commerces sont des points de repères indispensables53à la ville.« Les magasins ce sont des points de repères assez faciles, tu retiensfacilement le Gaumont, le Mcdo et puis ceux que tu aimes bien, quoi. »,[Arthur, 26 ans]« Imagine une ville sans magasin… on aurait du mal à se repérer… »,[Servane, 25 ans]Tout comme les enquêtés TIC, les non-usagers se repèrent aussi par les magasins. Laville est structurée par ses commerces et le réseau de commerces que chacun seconstruit. Dans une ville que l’on découvre, les aménités urbaines servent de pointsd’accroche. Ce sont des espaces appropriables, qui peuvent nous ressembler. Un espace
  • 54. commercial est un lieu que l’on peut considérer comme sien. Les représentations de laville sont fondées sur l’idée qu’elle est une ressource. Yannick et Edouard s’y rendentlorsqu’ils ont un achat particulier à faire.2-2 De la ville « fast-food » à la ville dynamiqueLorsqu’il utilise le GPS, Fabrice s’imagine la ville comme « espace consommable,une ville fast-food ». L’outil sert à rendre la ville entièrement accessible dans le seul butd’en être rassasié, de pouvoir la consommer.« Avec le GPS je m’approprie plus la ville, plus vite, mais en même temps je neretiens rien. Avec le GPS tu t’appropries la ville de manière impersonnelle,c’est la ville consommable, la ville fast-food. T’as faim, tu consommes et tu escalé. », [Fabrice, 26 ans]La comparaison de l’appropriation de la ville à la consommation de nourriturerapide montre bien que la signification donnée au GPS amène à penser la villeautrement. On accède à son contenu plus rapidement, on peut la comprendre plusfacilement mais le contenu qui est proposé est considéré comme un contenu standard.La ville devient un produit de consommation de masse. Sa perception, sa pratique et sareprésentation sont elles aussi considérées comme standardisées.« Ce qui me gêne avec le GPS, c’est que le trajet qu’il me donne sera le mêmepour des milliers de personnes. Du coup, ça donne l’effet d’une ville identiquepour tout le monde. », [Anne, 40 ans]La ville elle-même est consommable. Le lien avec la ville ne s’établit pas de la mêmemanière avec le GPS. D’ailleurs les « enquêtés TIC » ont pris très peu de photographiesdes trajets, qu’ils aient utilisé un appareil photo ou leur téléphone. D’une part, parceque l’objet accapare l’attention. D’autre part, parce que son utilisateur aborde l’espacedifféremment. Il se sent plus pressé et l’accès immédiat à l’information surl’environnement lui donne l’envie ou la possibilité d’accéder à toujours plus de choses,de lieux… En outre, les commerces indiqués par le GPS peuvent, pour certainsutilisateurs, devenir des points de repère. Les cartes mentales de Fabrice sontexplicites : la Fnac, le restaurant Subway, et Maître Kanter, Europcar. Ces commerceset restaurants sont tous situés sur le GPS. C’est de cette manière de Fabrice les repère etles garde en mémoire après les avoir situés dans l’espace physique.Proche de l’idée de ville « fast-food », Antoine Picon nous parle des représentationsde la ville numérique1. Il se pose la question de savoir ce que ces nouvellesreprésentations cartographiques veulent dire et quelles représentations, en termesd’imaginaire, les individus ont de la ville 2.0. De quels sens cette ville est-elle porteuse ?Réfutant la thèse de la postmodernité, Picon préfère l’expression de « surmodernité »,soit une modernité exacerbée, conséquence de l’ère industrielle, portée par lenumérique. Son hypothèse est la suivante : la ville numérique permettrait1 Picon A., « Ville numérique, ville événement », Flux, n°78, oct. - déc. 2009, p. 17-23.54
  • 55. l’exacerbation d’une ville événementielle, caractéristique de l’urbanité contemporaine.C’est en quelque sorte l’événement qui devient le point de repère dans la ville. Lapratiquer, c’est suivre ce qui s’y passe. La ville se voit de manière dynamique et lagestion de l’information est primordiale. Picon analyse la forme de représentation de laville aujourd’hui et sa cartographie, révélatrices de la façon de penser, de voir etd’imaginer la ville dans une société. Il distingue ainsi deux manières de recevoirl’information. D’abord via « les terminaux » qui diffusent en temps réel del’information sur ce qui se passe dans la ville, les « nouveaux dispositifs panoptiques »,outils à la fois de surveillance et de communication en temps réel. Deuxièmement,Antoine Picon interroge le GPS, cet autre écran qui fournit de l’informationpersonnalisée et ciblée sur l’individu. La cartographie « remplit une fonction demédiation symbolique entre ces systèmes et l’expérience urbaine quotidienne »1. C’estun outil qui a pour but de stocker, d’améliorer la fonction de guidage mais aussi derecevoir des publicités. La ville événement est une ville où la consommation est un descritères d’urbanité.« En plus du GPS, j’utilise tout un tas d’appli, sur le trafic, les transports, surla presse, sur les magasins qui m’envoient des offres… Comme ça je suis cequi se passe, je suis au courant quoi. », [Fabrice, 26 ans]Le GPS, les applications du Smartphone sont faites pour que l’informationpersonnalisée diffusée en continu permette à l’individu de sentir qu’il est au centre dumouvement urbain. Elle instaure de fait une dépendance à ce flux d’informations, sanslequel on considère être en dehors de ce mouvement.552-3 Naviguer en villeLa ville n’est pas seulement considérée comme un lieu de consommation ou unespace consommable. Elle est aussi un espace de navigation retiré de toute logiqueconsommatrice. Nous faisons référence à trois types de navigation urbaine : la flânerie,l’errance et la dérive.Pierre, Anne, Arthur et Jean sont particulièrement concernés par la navigationurbaine et cela de manières différentes. Arthur considère la ville comme un espace libreà parcourir, en prenant le temps.« J’ai envie d’aller par là, ça m’attire, c’est beau […] J’ai envie de passer parles escaliers, c’est cool. […] La ville, j’y vais au feeling, quand je n’ai pas derendez-vous. Je marche en prenant mon temps, je découvre des nouveauxlieux sympa, je regarde les gens, je vais là où ils vont, je traverse les foules…J’observe et je me pose des questions. J’essaie de me perdre dans la ville, deperdre mes repères. Ensuite je cartographie la ville mentalement. Je chercheà trouver mon chemin seul. », [Arthur, 26 ans, pendant le parcours commentéaccompagné]1 Ibid., p.19.
  • 56. « Je suis bien dehors, quand je vois les autres. Je leur imagine des vies. Je medemande ce qu’ils sont et ce qu’ils font. », [Jean, 49 ans]Jean et Arthur représentent typiquement le flâneur décrit par Baudelaire1. Ils sontsolitaires et observent non pas la ville en elle-même, mais ce qui s’y passe.56Pierre pratique l’errance urbaine.« Parfois je mets ma musique sur mes oreilles et je marche n’importe où dansla ville, je me laisse porter, je me perds. Je le faisais surtout quand je vivaisau Chili. Des fois je marche aussi sans rien ou je bois en marchant, en fin dejournée. J’essaie de trouver des endroits qui sont au centre mais où il n’y ajamais personne. Ces endroits qui font peur à tout le monde, parce qu’il n’y apas de convivialité, ils sont pensés pour que personne n’y vienne. Parfois c’estsordide, mais j’aime bien. En fait, tu joues avec les ambiances. Il y a des jeuxde lumières, c’est apaisant. C’est seulement à certaines heures de la journée,les débuts de soirées avec ce ciel couchant et les lumières qui s’allument…C’est esthétique. J’aime cette ambiance éthérée, en attente. Ça a un côté tempsarrêté…Un instant sacré ou quelque chose comme ça. », [Pierre, 24 ans]L’errance est définie par Paola Berensteins-Jacques2 selon trois principesfondamentaux : la capacité de se perdre, la lenteur et « la prégnance de la corporéité »3,le corps de l’individu se confond avec celui de la ville. Lors de ses errances, Pierre boitparfois, se laisser aller à la musique et construit une « corpographie »4 particulière,c’est-à-dire une cartographie de la ville élaborée par son expérience corporelle. « Leserrances urbaines seraient donc un type spécifique d’usage de l’espace public, qui n’ontété ni pensées ni planifiées par les spécialistes de l’espace urbain, et qui se situent enmarge de l’urbanisme. Elles seraient aussi et surtout, par rapport à ce champdisciplinaire et de pratiques sur la ville, une posture particulière »5. L’errant est celuiqui expérimente la ville de l’intérieur et qui interroge ses usages.Jean et Anne pratiquent la « dérive urbaine ». La dérive urbaine a été définie parGuy Debord en 19566. Ce procédé situationniste implique des règles et une préparation.C’est une technique qui consiste à passer par des ambiances, en suivant au hasard lesformes de la ville et ses affects. La dérive est forcément urbaine, il s’agit de traverser lessignifications riches des centres. Elle peut se faire seul ou à plusieurs. C’est un exerciceludique et constructifs, qui demande, avant le départ, une certaine connaissance etinterrogation sur l’espace, d’où l’usage de cartes. L’un des intérêts de cette démarcheest l’élaboration d’une nouvelle sorte de cartographie, « une cartographieinfluentielle », qui donne du sens aux ambiances urbaines. Le cas d’Anne est1 Baudelaire C., Le peintre de la vie moderne, Editions du Sandre, 2009, 105 p.2 Berenstein-Jacques P., « Errances urbains », in Thomas R. (dir), Marcher en ville Faire corps,prendre corps, donner corps aux ambiances urbaines, Editions des Archives Contemporaines,2010, 194 p.3 Ibid., p. 1434 Ibid., p. 1425 Ibid., p. 1416 Debord G., « Théorie de la dérive », in Lettres nues, n°9, décembre 1956.
  • 57. particulièrement intéressant. On aurait pu penser que cette forme de navigation quisuppose une acceptation du hasard, d’un laisser aller aux formes de la ville,impliquerait l’abandon du GPS. Or les règles de la dérive urbaine stipulent bien quel’usage de la carte est essentiel. De la même manière, quand Anne part en dérive, elleréfléchit à l’espace qu’elle va parcourir et emmène son GPS avec elle. Elle ne l’utiliseque rarement pour garder une représentation de l’espace, pour construire sa proprecartographie en marquant les lieux qui lui semblent particulier.« Quand je pars, je prends mon GPS avec moi. Je marche longtemps, parfoisune heure, deux ou plus sans le regarder. Alors je me pose toujours laquestion : « tiens, cet endroit me parle, qu’est ce qu’il y a autour ? Où est-cedans la ville ? Pourquoi c’est là ?... Et là je sors mon GPS. Je me dis pas où jesuis, je m’en fiche, je suis pas là pour ça ! », [Anne, 40 ans]La dérive d’Anne redonne alors aux ambiances et surtout aux lieux une importanceforte, que le GPS soutient. Son usage ne relève pas d’une logique de consommation nide situation de son propre corps, mais d’une logique de création d’une nouvellecartographie personnelle de lieux. Le GPS est ici un marqueur qui permetl’appropriation de la ville par ses ambiances.2-4 Le GPS, créateur de sérendipitéAssez proche de cette idée d’attention accordée aux lieux, nous pouvons aussiconsidérer que le GPS est un outil de sérendipité. Edouard n’hésite pas à quitter lechemin prévu par le GPS pour se rendre, par exemple, au Passage Pommeraye indiquésur l’écran. Les noms des commerces, des points touristiques et historiques de la villequi sont indiqués par le GPS et plus exactement par Google Map, interpellentl’utilisateur. Ils l’amènent à faire des détours pour découvrir un lieu. Le GPS rend lemarcheur curieux de l’espace qu’il traverse et lui donne des repères qu’il n’aurait paseus sans lui.57
  • 58. 3- Les représentations communes de la villeCertaines représentations de la ville sont les mêmes d’un groupe à l’autre. Poursortir du critère consumériste de la ville, nous traitons ici d’autres représentationscommunes aux deux groupes. Premièrement, la ville est avant tout un espace de liberté.De plus, les enquêtés ont formulé leurs représentations de la ville sur la base de soncentre historique et animé. Enfin, elle est aussi subie.3-1 La ville, un espace d’émancipation et de libérationPour Arthur qui a vécu son enfance et son adolescence dans une petite ville, enmilieu rural, la ville résonne comme un espace d’émancipation de la vie familiale et del’adolescence. C’est la possibilité de ne plus se libérer de la voiture des parents, c’estvoir ses amis sans contrainte d’horaires. La ville réorganise les sociabilités, lesémancipe des distances longues de l’espace rural. L’espace urbain n’est pascontraignant ; au contraire il réactive les activités et les déplacements : plus de sorties,plus de visites… À condition de maîtriser l’espace environnant, c’est-à-dire les codesspatiaux, les transports et ses principes de fonctionnement. Jean voit la ville commeune ressource de diversité inépuisable.« Il y a des gens tous différents, des vies, des tas d’endroits, c’est riche. Je m’ysens libre parce que je n’y suis pas contraint. A Paris, par exemple, j’aimarché des heures, surtout la nuit, et j’ai toujours découvert quelque chose. »,[Jean, 49 ans]La marche, la diversité spatiale et sociale, l’émancipation de la famille sont autantd’éléments qui fondent la représentation de la ville comme espace de liberté. L’individuprend tout son sens dans la ville.« Je crois que ce qui rend libre dans la ville, c’est tout ce monde, l’impressiond’anonymat. Ça peut aussi mettre mal à l’aise, on peut ressentir une sorted’absurdité… Mais dans le fond qu’on aime ou pas être en ville, l’idée est lamême. On est un individu parmi d’autres et le regard de l’autre est le regardd’un inconnu, on est comme libéré du poids de la connaissance qui règne dansles petites villes où tout le monde se connaît. », [Anne, 40 ans]58
  • 59. 593-2 La ville, un centre animé3-2-1 La ville, un grand parc d’attractionLa ville est aussi considérée comme un espace de plaisir et de divertissement.« La ville pour moi, c’est le centre, les commerces, les concerts et les potes. Jesuis en quête de divertissements. », [Fabrice, 26 ans]« Pour moi c’est la proximité, la fête, les quartiers chics et pittoresques, lesrues pavées, le marché, les bars. Quand je suis arrivé en ville, je pouvais voirqui je voulais quand je voulais, il me suffisait de marcher. C’est ça qui m’amarqué, je venais de la campagne. Plus besoin de voiture. Je pouvais profiterde la vie et m’amuser comme je le voulais. », [Arthur, 26 ans]La découverte, l’exploration sont un plaisir pour Arthur. Il s’amuse à s’y perdre. Laville est un espace ludique, qu’on visite, qu’on admire ou bien dans lequel on s’amuse.Le GPS reprend cette dimension ludique des représentations de la ville. Les urbangames, les jeux urbains sur Smartphone ou tablette numérique se développent de plusen plus. L’idée est de transformer la ville en terrain de jeu, d’y inscrire des règlespendant un temps. Certains sont géolocalisés et permettent d’articuler le plan du GPSavec l’espace de la ville. GPS Invaders, produit par Xilabs, est un jeu dans lequel desmonstres apparaissent sur le GPS. Le joueur doit les éviter en se déplaçant dans la ville.Street view et Google Earth sont deux manières de faire du tourisme interactif,d’accéder à des lieux pour le plaisir. Un des enquêtés nous confie avoir utilisé GoogleEarth pour localiser des piscines privées et s’y baigner. C’est en cela que l’urbain estopposé à la campagne par nos enquêtés. Divertissement, consommation, activités,mouvement et liberté s’opposent à la tranquillité rurale.« La ville, c’est les magasins, les activités, le mouvement, tu ne peux past’ennuyer. Par contre c’est stressant. Tu es sans cesse attiré par quelquechose. », [Yannick, 27 ans]3-2-2 Le centre urbainLà encore, hormis pour Jean et Anne, la représentation des villes passe par le centreurbain. Pendant les deux parcours, les enquêtés se sont éloignés du centre historique àdeux reprises. La première, pour rendre dans le quartier Saint Felix, au nord du centreet la seconde lorsqu’ils ont traversé le quartier Malakoff, au sud-est de la gare. Ces deuxmoments nous ont permis de constater que les quartiers périphériques du centren’étaient pas entièrement intégrés dans la ville par les individus.« …euh là, je ne sais plus où on est… C’est moche ces immeubles, je préfèreêtre en ville. », [Arthur, 26 ans, pendant le parcours commenté accompagné, àSaint Félix]
  • 60. « Là, je ne vois pas l’intérêt d’être ici, on est dans du résidentiel, il n’y a rien,je n’ai plus l’impression d’être à Nantes, mais dans une zone résidentiellequelconque. », [Servane, 25 ans, pendant le parcours commenté accompagné]« Mon impression… euh… Et si on retournait en ville ? », [Edouard, 28 ans,pendant le parcours commenté accompagné]« Alors là, je me sens loin de tout, entouré de ces grands immeubles.L’ambiance est bizarre. Il n’y a personne… Je vais vite retourner dans lecentre. », [Yannick, 27 ans, pendant le parcours en solitaire, à Malakoff]Ces deux quartiers sont dominés par la fonction habitat. Le premier est un quartierde petites propriétés et de petits immeubles. L’autre au contraire est l’ancienne cité dela ZUP de Beaulieu récemment rénovée. Ces quartiers sont à 10-15 minutes du centrehistorique et pourtant les enquêtés pensent être en dehors de la ville et n’acceptent pascet aspect « désertique », « où il n’y a rien à voir », parce que tout ce qui représente laville est absent, le reste ne fait pas sens et par conséquent on perd ses repères. Lareprésentation du centre-ville est fondée sur des éléments comme les rues piétonnes,les petites rues sinueuses, les magasins, les « beaux immeubles », c’est-à-dire le plussouvent anciens, des pavés, du monde, des places qui doivent être entourées decommerces.603-3 Le passage obligéLa ville est subie et appréciée pour ses fonctionnalités. C’est le cas pour Servane, quisouhaite quitter Rennes le plus tôt possible. Elle y est pour ses études. Ça n’a pas été unchoix pour elle, mais une obligation de quitter la petite ville où vivent ses parents.« Ce n’est pas un rejet de la ville, mais ce n’est pas un choix qui me plait je suisen ville pour mes études. La ville ça ne me parle pas. Peut-être que je vois lesrues pareilles parce que je pense qu’elles le sont. Pour moi une rue de villec’est du bâti, commerces, trottoirs. », [Servane, 25 ans]Elle cherche ce qui « fait le moins ville » en ville : les arbres, les prairies, etc., tout cequi lui rappelle la nature et qui est associé à la campagne pour elle.« Je ressens toujours la même chose quand je suis dans une ville, unsentiment qui ne varie pas, contrairement à la campagne. Je suis traverséepar plus de sentiments. La ville ne me crée pas beaucoup de sentiments. C’estpas que je n’aime pas ça, mais ça ne me crée pas d’émotions, sauf dans unebelle ville comme Lisbonne, je m’émerveille devant tout. C’est plus parcommodité que je me déplace en ville ou pour m’aérer. Ce n’est pas la ville quime détend, c’est la marche. », [Servane, 25 ans]La ville est forcément opposée à la campagne. Le discours contre la modernitéaccompagne la représentation de la ville. Une belle ville est celle qui a des bâtimentsanciens, de la nature. Les villes contemporaines sont froides et peu rassurantes. Elles
  • 61. ne sont pas humaines, selon elle. Elle préfère les petites villes, les grandes villes ne sontpas assez « intimes ». Servane cherche dans l’espace un rapport de proximité,d’attachement. Elle tente toujours de retrouver ce rapport intime qu’elle ressent dansdes lieux peu habité, où tout le monde se connaît. C’est pourquoi elle trouve Nantessans intérêt.« Le problème c’est que c’est dispersé, et je préfère quand c’est plus fermé,petit. La proximité, c’est plus chaleureux. », [Servane, 25 ans]Servane est aussi celle qui a le plus de difficultés à se repérer. Peut-être y-a-t il unlien entre son rapport à la ville et ses compétences de repérage ?D’une autre manière, Yannick nous parle aussi d’un aspect urbain qu’il rejette : lestress. Il y fait référence en plusieurs points : la circulation ; Yannick est commercial etimagine tous ses déplacements en voiture. Pour lui, une ville comme Nantes eststressante en voiture ; ensuite, la difficulté à se repérer ; enfin l’omniprésence descitadins.Nous avons décrit quatre représentations urbaines qui peuvent être communesaux deux groupes d’enquêtés : la ville émancipatrice, la ville centre, la ville divertissanteet enfin la ville subie. Nous avons considéré la ville consommable et la découverteurbaine comme deux manières de pratiquer la ville que les groupes pouvaient partager.Nous concentrons à présent notre analyse sur la manière dont le GPS, ses usages et lesens qu’on lui donne change les représentations de l’espace de ses utilisateurs.61
  • 62. Parcours commenté accompagné de Yannick62
  • 63. 4- Maîtriser l’espace avec le GPSUne de nos hypothèses de départ considérait le GPS et le Smartphone comme desoutils rassurants pour leur utilisateur. Nous pensions qu’ils permettaient aux individusd’accéder à un espace encadré et maîtrisé. Nous entendons par « maîtrise de l’espace »le sentiment rassurant de ne pas pouvoir se perdre et de pouvoir rapidements’approprier l’inconnu et l’imprévisible. La navigation spatiale est plus ou moinsévidente selon les individus. Nous traitons la question de la maîtrise de l’espace àtravers plusieurs points. Nous amorçons la réflexion en décrivant la manière dont lesindividus préparent le voyage et ce que le GPS change à cette préparation et au reste dutrajet. Nous abordons ensuite le GPS comme un outil d’aide à l’engagement dans lamobilité.4-1 L’espace du GPS au centre de la mobilité634-1-1 La préparation au voyagePour mieux comprendre la navigation urbaine, nous avons interrogés nos enquêtéssur leur préparation au « voyage », c’est-à-dire les étapes qui précèdent le trajet. Lorscette préparation, tous les enquêtés utilisent Google Map. Servane est la seule à seservir systématique d’un plan papier en plus du plan virtuel et des indications de sonentourage.« Google Map, c’est plus facile, plus rapide et plus adapté à toi. Tu tapes uneadresse, ou même juste le nom d’un lieu et c’est bon. », [Servane, 25 ans]L’outil mobilisé varie selon la nature du trajet. Un voyage à l’étranger, un trajettouristique amène les individus (TIC et non TIC) à utiliser un plan. Le plan papier estun objet ludique.« La carte papier c’est plus un plus gadget, c’est le plaisir de faire et revoirensuite son trajet. Ça laisse une trace. Pour les vacances c’est génial. »,[Yannick, 27 ans]Pour les trajets quotidiens ou occasionnels, Google Map ou Michelin sont lesressources auxquelles les individus font appel. L’idée de gadget n’est plus associée auSmartphone; c’est à présent la carte l’objet « inutile » mais amusant. Dans lesreprésentations, elle ne sert plus qu’à immortaliser un trajet et qu’à laisser une marqueconcrète d’un passage. Mais les sites de cartographie interactive sont pour tous lesenquêtés le moyen le plus fiable de prévoir un trajet« Tu peux zoomer, on te calcule le temps, tu peux savoir combien d’essence tuvas utiliser, avoir des idées du lieu où tu vas… Même si en fait, c’est pas ce queje préfère, j’aime bien garder la surprise. […] J’utilise Google Map surtoutquand j’ai un impératif de temps, quand je dois aller chez le médecin et que je
  • 64. ne sais pas par quel chemin passer. Ensuite je marque les rues principales, lesgrands axes et c’est tout, ça me suffit. » [Yannick, 27 ans]Le plan interactif est préféré dans ce sens qu’il permet d’organiser rapidement ledéplacement. L’important pour l’utilisateur est que les indications indispensables autrajet soient données dans l’instant.En ce qui concerne Google Street View, les individus n’en ont pas une utilisationautomatique. Les enquêtés l’utilisent pour se « balader » ou par curiosité. La baladepeut être une découverte touristique virtuelle, ou bien un repérage pour un futur lieu devacances, ou de visites. Google Street View (GSV) sert aussi à visualiser les lieux d’unrendez-vous pour ne pas se perdre sur le chemin. Cette ressource d’informationpaysagère apparaît à deux étapes du voyage. Pendant la préparation mais aussi pendantle voyage, pour valider sa position et affiner la recherche d’une adresse une fois engagéedans une rue par exemple. Les photographies en 360° de l’espace servent de repèresparlant pour l’individu. Cependant le recours à GSV arrive en dernier recours le plussouvent. Si le GPS ne suffit plus à se repérer, s’il n’y a personne à qui demander lechemin. C’est à ce moment que l’individu visualise et cherche dans l’espace de GSVpour se localiser.La présence du GPS provoque deux réactions lors de la préparation au voyage. Soit ill’allège, le temps qui lui est consacré est moins long, parce que l’on peut observer letrajet en temps réel, soit, au contraire, il le rallonge. Yannick passe beaucoup de tempsà vérifier et préparer ses trajets. Il utilise le GPS de manière compulsive. L’outil mobilefavorise le besoin continuel de vérification de la localisation. Cependant même à l’étapede la préparation au voyage, Yannick calcule précisément son parcours. Les plansinteractifs ne font qu’augmenter son besoin de maîtrise du trajet. Nous ne disons pasque le GPS est la source de cette attitude. Yannick présente une forte anxiété spatiale,qui est peut-être due à son métier de commercial. Les rendez-vous doivent s’enchaînerparfaitement dans son planning et il doit calculer et maîtriser l’espace pour ne pas seperdre. Les habitudes de mobilité influencent certainement la représentation del’espace des individus. Le fait de conduire favoriserait le système de repérage avec lesgrands axes urbains. L’outil rassure l’enquêté et, paradoxalement, entretient cetteanxiété spatiale.Le repérage dans l’espace lors de la préparation se déroule de plusieurs manières.C’est un effort de mémorisation du trajet. Rappelons que nous parlons d’espace de ladécouverte. Nous distinguons deux représentations : celle « vue d’en haut », celle « vued’en bas ». A cette étape, l’usage du Smartphone ne change rien aux représentations.Pour certains, il s’agit de se repérer avec les grands axes. C’est la première étape dans laprise en main de l’espace. Ils construisent un réseau de base duquel découle lecheminement vers le point d’arrivée1.1 Ce système de repérage est exploré par Jean Pailhous avec le cas des chauffeurs de taxi dans Lareprésentation de l’espace urbain : l’exemple du chauffeur de taxi, PUF, Paris, 1970, 102 p.64
  • 65. « Je prépare mon trajet soit sur le portable, soit sur l’ordinateur. Et là,j’essaie de me repérer par rapport à des noms de rue que je connais. Laplupart du temps, je vais dans des rues paumées, donc j’essaie de repérer lesdeux, trois rues les plus importantes et après des notions toutes bêtes :première à droite, après je tourne à gauche. », [Yannick 27 ans]D’autres parviennent à photographier l’image morphologique de la ville en regardant65un plan avant de partir.« Quand je prépare mon trajet, je prend un plan ou un carte Google Map,souvent c’est Google parce que je peux l’avoir tout de suite sous la main. Jeregarde et j’enregistre les formes des rues, je me positionne, je fais le trajetdans ma tête et c’est bon c’est enregistré. », [Anne, 40 ans]« Quand je dois aller quelque part, je ne prépare pas beaucoup. Je regarde unplan Google Map et je le mémorise », [Jean, 49 ans]Ces première vues de la ville consistent en des vues « d’en haut ». D’autres enquêtésmettent la priorité sur les points de repère.Quelques soient les représentations de l’espace, les individus ont le réflexe de sepencher sur un plan interactif, c’est-à-dire sur une vue globale de la ville et cela qu’ilssavent ou pas lire le plan. C’est un premier contact rassurant avec l’espace qui amorcele mouvement.4-1-2 Passer de l’espace énigmatique à l’espace du contrôle avec le GPS« Avec le téléphone, tu as tout à portée de main, c’est simple de bouger. Tu asla ville pour toi. La ville seulement, en campagne ça ne sert à rien, juste pourtrouver ton chemin », [Arthur, 26 ans]Le GPS cristallise les principes d’organisation de la société urbaine postmoderne :l’accessibilité, l’instantanéité, la rapidité et l’anticipation, la possibilité d’agir dansl’instant présent sans temps mort, le mouvement perpétuel. Il n’est plus seulement unoutil d’aide à la navigation. C’est un moyen d’accéder à la ville.Pour les non-usagers, l’espace prend des allures plus mystérieuses, il interroge, il esténigmatique.« L’énigme des gens qui n’ont pas de GPS, c’est de savoir si t’as bien pris labonne route. Tu choisis une route et arrivé au milieu tu te demandes si c’est labonne. T’es tenté de faire machine arrière mais tu peux savoir qu’une foisarrivé au bout. Parfois tu fais demi-tour avant de savoir et tu t’en veuxencore plus après. », [Arthur, 26 ans]Le piéton avance à tâtons, sans être sûr du chemin. Le GPS apporte l’assurance devérifier instantanément, de ne plus attendre, d’être rassuré sur le champ. Chez les non-usagers,il faut attendre un point de ressource (un plan ou une personne). Durant cedélai, l’espace interroge et offre plus de possibilité à l’imagination et au hasard. Le non-
  • 66. usager développe des tactiques d’anticipation. Il cherche des indices dansl’environnement ; lorsqu’il trouve un plan, il cherche le prochain point d’accroche maisaussi ceux qui suivent et garde l’information en tête. Le GPS réduit, pour certains etselon l’usage qu’on en a, cet effort de mémorisation.« On arrive pas loin de la place de la bourse, j’ai vu l’hôtel de la bourse. »,[Arthur, 26 ans]Le GPS change la manière d’appréhender l’espace en ce sens qu’il le rend plussécurisant et maîtrisable. L'individu n’est plus dans un espace incertain. La relation àl'espace et au monde est encadrée par cet outil de connexion au territoire et à un réseaurelationnel. Être seul et dans l'inconnu n'existe plus. Mais, dans le même temps, l'outilentretient cette relation anxiogène avec l'espace. Le fait d'être accompagné pour unobjet technique qui relie l’individu à son propre monde lui rappelle sans cesse qu’il enest séparé physiquement.En nous coupant du monde, en étant entre nous et le monde, l'outil amène à sereprésenter l'espace comme étant insécure. La découverte en tant que telle n'est pluspossible. L'outil fixe les règles de notre rapport au monde. Les utilisateurs ontconscience de perdre des liens fondamentaux avec l’espace mais en contrepartie gagnece sentiment de sécurité, gagnent de la vitesse... Même si ce n’est pas toujours le cas:« Avec le Smartphone et le GPS tu peux aller direct au but. Tu prends moins letemps de regarder autour de toi, tu loupes des choses, mais question rapidité,il y a pas mieux. », [Yannick, 27 ans]4-1-3 Du sentiment d’impossibilité de se perdreLors de la découverte d’un espace, l’absence de familiarité, la méconnaissance deslieux et le manque de repère sont des éléments fondamentaux de l’anxiété spatiale1. Delà, peuvent découler les erreurs de navigation. Un individu qui ne connaît pas l’espaceparce qu’il présente des codes inconnus, ou parce qu’il n’a pas l’expérience du voyage,peut perdre sa capacité rationnelle d’observer l’environnement et de prendre la bonnedirection. La perte procure une gêne vis-à-vis de l’autre, celui qui sait.« Quand je me perds je rigole, je me trouve ridicule, surtout que c’est répétitif.Je me sens bête… Un peu comme quand je suis toute seule à attendre. Quandtu es seul tu as peur d’avoir l’air bête. Tu as peur que les gens pensent que tuattends quelqu’un, peur que les gens te regardent… », [Servane, 25 ans]La relation à l’espace ne consiste pas seulement en un lien entre l’individu etl’environnement. Autrui est un repère, qui peut être considéré comme une aide ou àl’inverse comme une gêne ou encore comme un point de référence qui conditionnenotre manière d’être. Le GPS rassure et donne surtout le sentiment de ne jamais êtreperdu. Bien qu'il soit en réalité possible de se perdre avec cet outil, il est toujourspossible de localiser sa position, de savoir où se trouve le lieu recherché, de savoir où1 Sur ce point voir : Chang H. H. « Wayfinding strategies and tourist anxiety in unfamiliardestinations », in Tourism Geographies, 2012, p. 1-22.66
  • 67. est l’autre. Même si l’usager ne parvient pas à mettre en relation le point localisé etl’espace concret de la ville, il prend conscience que ce point qui le représente se trouvequelque part. Cet élément prime.« Quand je me perds, ça m’arrive, je me dis que au moins mon GPS sait où jesuis. Alors même si je ne parviens pas comprendre où je suis, déjà il y a cepetit point. », [Anne, 40 ans]Selon Angelique Del Rey et Miguel Benasayag, le téléphone n’accompagnerait pas lenéo-nomadisme, mais sédentariserait les déplacements1. Le fait de pouvoir resterconnecté à l’autre, de préserver le connu et de pouvoir agir à distance sur son espace,transformerait la forme des déplacements. La mobilité perdrait, en quelque sorte, deson caractère mobile, c’est-à-dire l’idée d’être séparé d’autres espaces. Cette ubiquitéque nous procure le téléphone alimenterait « le sacrifice de l’instant ». Chaque instantservirait à prévoir le prochain, les individus refusant de vivre la situation présentepuisque tout serait vécu dans la projection. Les auteurs parlent de la « virtualisation dutemps », c’est-à-dire l’illusion de la simultanéité et dans le même temps la négation dela situation. Il provoquerait de plus une angoisse de rater un moment précieux. Enfaisant référence à la castration symbolique, en psychanalyse, les auteurs décriventcette angoisse comme la peur de ne pas tout avoir, de rater le tout. Le mobile crée cettenévrose en donnant l’illusion permanente que nous sommes à un endroit et qu’ailleursse passe autre chose à laquelle nous ne pouvons assister.« Tant que j’ai mon téléphone, je ne suis pas perdu. », [Edouard, 28 ans]4-1-4 Un espace multi-formes : savoir surfer et mettre en commun deux67espacesLa mise en relation du plan du GPS et de l’espace physique demande un effort auxenquêtés. Il arrive que les usagers ne parviennent pas à mettre en cohérence les deuxespaces. Ils s’aident de la morphologie des rues, de leur nom. Mais ces éléments ne sontpas forcément suffisants pour comprendre le plan du GPS. Dans ce cas, les enquêtés setournent, commencent un cheminement en suivant l’avancée du point affiché etrebroussent chemin quand ils s’aperçoivent que le point quitte le trajet prévu par leGPS. La maîtrise d’une image qui bouge avec la personne n’est pas facile. Comprendrel’information du GPS relève donc d’une certaine compétence. Si le repérage dure troplongtemps, l’appareil est mis de côté au profit d’une autre aide.« Suivre le trajet du GPS, c’est pas toujours évident. Parfois je ne vois pas lerapport entre le plan et la rue. Dans ce cas, je demande aux gens. », [Anne,40 ans]1 Op. cit., Del Rey Angélique et Benasayag Miguel, p. 8.
  • 68. 4-2 Être maître de ses déplacements : le GPS un outild’engagement dans la mobilité4-2-1 Entre mobilité active et mobilité passiveLa mobilité active, contrairement à la mobilité passive, désigne la manière dont lesindividus entreprennent leurs trajets. Ils sont actifs lorsqu’ils prennent les décisions derepérage, de cheminement. Ils sont passifs, lorsqu’ils se laissent guider par les autres, etn’ont pas le reflexe de prendre des initiatives de direction.Les « enquêtés TIC » sont actifs lors du déplacement. Ils ont cette ambivalence deconfier une partie, voire pour certains, tout le trajet, au GPS, mais gardent le contrôlesur le parcours. Le GPS donne à celui qui le tient, le rôle de référent lors desdéplacements accompagnés.« C’est moi qui gère quand on bouge. Comme je suis le seul à avoir un Iphone,tout le monde compte sur moi. Et je sais que je n’ai pas le choix. », [Fabrice,26 ans]En contrepartie, les usagers ont le sentiment de se reposer sur l’objet, d’où68l’impression de perte de compétence.« J’ai une confiance aveugle en mon GPS. Avec lui je me laisse guider, c’estsimple. Mais ça fait peur quand, parce que sans lui, maintenant, je nepourrais pas refaire certains trajets, c’est sur », [Anne, 40 ans]Chez les non-usagers, seule Servane ne prend pas activement partie à sa mobilité.Elle compte davantage sur la présence de l’autre. Pendant le parcours commentéaccompagné, elle répète tout le long du chemin qu’elle ne sait pas par où aller.« Inconsciemment, je compte sur toi, je sais que je ne suis pas seule, ça merassure dans les directions à prendre. […] Je ne suis jamais sûre en fait, jevais souvent au hasard. […] On arrive aux machines [de l’île] mais si tu nem’avais pas demandé j’aurais pas fait gaffe. J’avais oublié qu’on allait auxmachines. Je ne suis pas active, tu es là. Je me laisse mener. Quand je sensque les gens en ont marre de faire pour moi, je fais. », [Servane, 24 ans]En effet, pendant le parcours en solitaire, Servane parvient à trouver son chemin,notamment grâce aux passants qu’elle interroge. Pierre, Jean et Arthur sont, eux, trèsactifs. Nous ne disons pas qu’il faut avoir un GPS pour s’engager activement dans lamobilité. Néanmoins, l’appareil rend actif ceux qui le possèdent. Il crée l’envie duvoyage, l’envie de prendre le trajet en main.
  • 69. 4-2-2 L’enhardissement de soi grâce au GPSNous pouvons affirmer que le GPS, même s’il peut entretenir chez certains le rapportanxiogène à l’espace, contribue à enhardir son utilisateur et à augmenter sa mobilité.L’outil cadre le trajet et désinhibe l’individu de ses difficultés à comprendre lefonctionnement spatial de la ville. Le GPS et le Smartphone donnent des compétencesaux individus : celle d’être plus sûr du chemin, de pouvoir être connecté avec l’autre, depouvoir gérer l’imprévu. Ces compétences favorisent la mobilité.« Sans aucun doute, je me déplace plus depuis que j’ai mon GPS. J’ai lesentiment de pouvoir aller n’importe où sans inquiétude, sans me perdre. Ducoup J’ai plus envie de me déplacer », [Anne, 40 ans]« Le GPS, ça a changé ma vie. Je ne me perds plus, je gère tout au derniermoment. C’est super ! Je bouge beaucoup plus qu’avant, parce que ça facilitela vie. Quand je suis dans un endroit et que je veux aller ailleurs, je sais que jepeux », [Fabrice, 26 ans]4-2-3 De l’autonomie à l’individualisation des trajets : créer une ville à soiUne autre compétence acquise par le GPS et le Smartphone est l’autonomie durantle voyage. Les quatre enquêtés équipés ont moins demandé leur chemin aux passants.Ils ne sont pas servis des plans disponibles dans la ville, sauf ceux des transports. Ilsont préféré prendre plus de temps sur le GPS. Ce gain d’autonomie est précieusementgardé et entretenu. Il est indéniable que l’autre prend moins de place dans lecheminement des usagers.Ce gain d’autonomie est d’autant plus satisfaisant qu’il s’accompagne d’unepersonnalisation de l’information. Anne fait certes référence au côté standardisé duGPS, mais le fait d’être géolocalisé donne accès à des données centrées sur l’individu1.La cartographie de l’usager est personnelle et peut ensuite être partagée et la villedevient personnalisée et personnalisable, en témoigne l’expérience de dérive d’Anne(cf. p. 56-57).Le GPS est donc un outil qui permet d’acquérir des compétences et une sécurité quiaugmente les mobilités individuelles. Il remet aussi le lieu au centre de la mobilité.Pouvoir passer du GPS à l’espace physique, pouvoir marquer un lieu comme point derepère… Ces actions permettent à l’individu une appropriation du lieu.1 Sans réduire le Smartphone géolocalisé à ses perspectives commerciales, Antoine Picon met enavant une cartographie de la ville individuelle grâce à laquelle l’individu visualise ses proprespérégrinations. Il fait référence au travail des situationnistes pour qui la ville est avant toutperçue. (Op cit. Picon Antoine, 2009, p. 20)69
  • 70. Parcours commenté en solitaire d’Anne70ville. Le GP« J’aime explorer la ville. Le GPS m’aide beaucoup pendant mes explorations »
  • 71. 5- Lire la ville avec le GPS : une autre manière de71s’approprier l’espaceLe Smartphone est un espace numérique sur lequel il est possible de se projeterfacilement. Il est visible et lisible, pour peu que l'on sache décoder la matrice donnée. Ilpermet d'exprimer ses fantasmes, rêves et désirs. C’est un espace miroir dans lequel ilest facile de partager ses idées.Nous abordons ce qui permet aux individus de comprendre la ville à travers le sensqu’ils donnent et qu’ils ont de l’environnement. Nous revenons aussi sur les systèmesde repérage et le rôle du GPS. Nous consacrons ensuite un temps aux « autres » commeélément d’aide à la lecture de la ville. Enfin, nous nous arrêtons sur le moment dutransport collectif comme un temps à part du voyage.5-1 Donner du sens à l’espace et ses lieuxNous débutons ce point par des éléments de généralité qui concernent les deuxgroupes, pour ensuite nous concentrer sur les effets du GPS.5-1-1 Etre familier avec l’espacePar familiarité nous entendons le fait de connaître la ville en elle-même, mais aussile fait de connaître les codes et l’organisation spatiale des villes. Servane se sent plus ensécurité dans les villes françaises, parce que les codes socio-culturels, les signes sontvisibles et acquis. Elle explique son manque d’attention au repérage par cet effet deconnaissance. Lorsqu’elle est perdue, elle ne l’est pas entièrement. Elle peut aller versles autres, trouver des indices dans l’espace qui auront du sens.De la même manière, Arthur fait référence à la familiarité des villes avec les formesurbaines.« La ville, j’y vais au feeling. Je pense que les villes guident inconsciemment :la taille des rues, les commerces, la foule… Je sais pas trop commentexpliquer… mais parfois quand tu cherches un truc, tu sais que c’est par là. »,[Arthur, 26 ans]La morphologie des villes est un système élaboré que les individus intègrent. Enmobilisant les formes urbaines des villes qu’ils connaissent ils peuvent faire des ponts,des liens logiques entre ces formes et la ville qu’ils découvrent. Ils intègrent à leurdécouverte des images urbaines mémorisées, des connexions entre des espaces.« Place du Commerce ? Je dirais par là. Les rues sont un peu plus grandes,elles doivent mener à une place. Je pense que place du Commerce c’est unegrande place, donc j’imagine qu’on va tomber sur des grands magasins… »,[Jean, 49 ans]
  • 72. Les représentations de l’espace sont aussi structurées par des logiques : ruespiétonnes=centre ; élargissement des rues piétonnes = grande place = magasins chics =architecture etc. Selon l’utilisation que l’on a du GPS, il peut intervenir dans ceraisonnement de lien spatial. Si Edouard cherche son chemin en laissant souvent decôté l’appareil, Yannick suit le GPS sans commenter ni déduire par où il doit aller.725-1-2 La pratique d’une villeLa ville s’approprie et prend sens avec sa pratique. Cette pratique de la ville consisteà connaître les endroits qu’on fréquente, concerne tout le monde. Mais pour Servane lerepérage dans la ville n’est pas évident. Elle peut y parvenir seulement lorsqu’elle asuffisamment pratiqué l’espace. Elle parle de « mémoire de l’expérience ».« Avec la pratique, j’arrive quand même à faire le lien entre les séquences.C’est en me trompant que j’y arrive à la fin, à force d’échec, j’enregistre. Ilfaut que je repasse souvent au même endroit pour visualiser les choses, sinonje confonds tout. Est-ce un manque de concentration ? Un besoin de plus detemps ? », [Servane, 24 ans]Le repérage est fortement lié chez Servane au rapport affectif avec l’espace. Servanesubit la ville. Elle tente d’y construire un lien intime fort, ponctué par l’habitude. C’estlorsqu’elle recrée ce lien que l’espace fait sens pour elle et qu’elle parvient à retenir leséléments qui forment un lieu et la manière d’y aller. Voilà pourquoi à Nantes, Servane al’impression de perdre ses repères. Elle perd non pas les repères spatiaux, puisqu’ellene se perd pas. Mais elle perd ses repères affectifs. Son système de repérage estfortement dominé par l’affect, sans cela, il est « défaillant » selon ses propres mots. Saperception de ses capacités de repérage augmente ses difficultés. Elle ne se fait pasconfiance et se tend même ses propres pièges1.« Comme je sais que je suis nulle, quand je me dis que c’est par là, je vais dansl’autre sens, comme ça je suis sûre d’y arriver. », [Servane, 24 ans]5-1-3 Les expériences urbaines et les souvenirs : outils de déchiffrage de la villeProche de l’idée de familiarité, l’aisance avec laquelle l’individu se déplace dans uneville qu’il ne connaît pas, vient de son expérience urbaine. Servane est peu mobile etYannick pratique une mobilité particulière, il se déplace en voiture et dans les zonesartisanales et industrielles pour son métier. Ce sont les deux enquêtés qui ont le moinsl’habitude de pratiquer l’expérience du voyage en ville. Or nous remarquons qu’ils sontceux qui doutent le plus pendant les parcours. Les autres enquêtés voyagent beaucoupet surtout dans des villes. Ils acquièrent très vite des repères ou des signes qui fontsens. Cette expérience apporte aux individus une maîtrise des codes qui serviront àdéchiffrer l’espace inconnu.1En 2013, Hsuan-Hsuan Chang conclut que le repérage est fortement influencé par la perceptionque l’individu a de ses difficultés à se repérer.
  • 73. Un autre outil de déchiffrage et de mise en sens de l’espace est la mobilisation dessouvenirs. Elle va permettre de faire des liens affectifs entre un lieu et un événement etun nouvel endroit.« La scène Michelet ! J’ai des potes qui ont joué là ! C’est une scène reconnuepour les artistes qui commencent, comme le Mondo Bizzaro à Rennes. »,[Arthur, 26 ans]« Ce pont m’a fait penser à un pont à Budapest. Quand tu vas dans un endroitétranger, tu mobilises ce qui te parle, tu recherches là ce que tu trouves dansles lieux qui te sont chers. », [Servane, 24 ans, Pont Aristide Briand]« Cette place me fait penser au petit square qu’il y a avait en bas de chez moiquand je vivais à Paris. », [Jean, 49 ans, place de la Bourse]Cette mobilisation des connaissances permet de comparer les lieux connus avec ceuxque l’on découvre. Ce lien sert à l’élaboration du système de points de repère individuel.D’ailleurs, Arthur fait bien apparaître la Scène Michelet sur sa carte mentale (cf. p. 95).5-1-4 La projection de l’habiter : « J’aimerais habiter là »Tous les enquêtés ont évoqué leur désir ou non d’habiter à Nantes et un des quartiersparcourus. La découverte d’une ville nécessite de s’y projeter. Le réflexe est deconsidérer si on pourrait ou non y habiter. La représentation que les individus ont d’unespace passe par l’habiter« C’est moche ici, ça n’a rien de charmant, j’aimerais pas habiter ici, ça faitvieux, les couleurs, les bâtiment. Je vais même prendre une photo du genre dequartier dans lequel je n’aimerais pas vivre. Moi, j’aime vivre dans lescentres, là c’est excentré, loin des commerces… », [Arthur, 26 ans, dans lequartier Saint Félix]S’imaginer vivre dans un endroit est une des entrées de l’appropriation et de la miseen sens de l’espace. Cette projection renvoie aux représentations de la ville qui, pournos enquêtés, ne doivent pas être réduites à une simple fonction d’habitat. En s’yprojetant ou pas, ils réaffirment que la ville est pour eux un espace multiple.735-1-5 L’architecture parlanteL’architecture, la forme du bâti sont des éléments porteurs de significations et dereprésentations fortes. Quand nos enquêtés découvrent le quartier Malakoff, ilsréagissent de la même manière. L’endroit est plus désert que le centre-ville. Ils sontface à de grandes tours qui leur donnent l’impression d’être dans une « cité ». L’endroitest pour eux peu rassurant. Le quartier a pourtant été entièrement réhabilité et neprésente aucun risque. Pourtant l’aspect du bâti provoque en eux un malaise. De plus,ils sont seuls, l’enquêteur n’est pas présent.
  • 74. « Ziva c’est la cité ici… », [Arthur, 26 ans]« Euh… où tu m’emmènes là ? C’est quoi cet endroit, c’est pas superrassurant…J’ai un peu peur quand même… », [Yannick, 27 ans, s’adressant àl’enquêteur]L’architecture est porteuse de sens. Les tours de Malakoff renvoient forcément dansles représentations de la ville au « cité » des banlieues « chaudes », alors qu’il n’en estrien.La fonction accordée à un bâtiment peut aussi être considérée comme incohérenteavec son architecture. C’est ce que relève Fabrice en découvrant la Fnac, place duCommerce.« Le palais de justice devrait être là où est la Fnac ! Ce serait plusapproprié ! », [Fabrice, 26 ans]« C’est marrant ils ont réhabilité des vieux bâtiments en magasin. C’est mieuxquand c’est plus typique, traditionnel. », [Arthur, 26 ans]Cette incohérence interpelle et fait ensuite partie des lieux gardés en mémoire.745-1-6 L’espace signifiéNous nous concentrons à présent sur le rôle du GPS et du Smartphone dans lalisibilité de la ville. Avec le Smartphone, la ville est plus lisible et compréhensible.Centrée sur l’individu, elle offre un panel de possibilités que le GPS et les cartescommunautaires rendent réel.« Quand j’arrive dans une ville que je ne connais pas et même une ville que jeconnais, si elle est grande, je ne sais pas quoi faire, où aller… Du coup je sorsmon couteau suisse et là je vois tous les endroits qui pourraient me plaire »,[Fabrice, 26 ans]Le GPS rend possible l’engagement dans la ville. Il n’est pas simplement un outiltechnique qui retire des compétences, il en donne et permet à son utilisateur deconstruire un espace qui a du sens. De manière instantanée, la ville devient cohérenteavec les goûts et les attentes de chaque individu. L’outil permet d’accéder à la ville avecun bon ciblage. Il donne de l’information, il permet de la stocker et de marquer leslieux. L’utilisateur peut créer un réseau de lieux personnalisés, qu’il peut partager avecd’autres. C’est en cela que le GPS renouvelle notre relation et notre représentation del’espace. La ville est partageable, elle peut être vécue à plusieurs sans qu’il y aitcospatialité. La ville est structurée par le trajet du GPS mais les lieux y sont centraux.Le GPS redonne au temps et au lieu une place centrale dans l’appropriation de l’espace.
  • 75. 5-1-7 De la lisibilité spatiale à la réappropriation territoriale : retrouver75l’échelle humaine de l’action.Le Smartphone et le GPS permettent de s’approprier une ville dont la complexité,due à sa taille et sa diversité, rend sa lecture et sa pratique parfois impossibles.Ils sont une manière de redécouvrir et d’explorer l’espace. Le Smartphone et le GPS nesont pas des formes d’aliénation et de déconnexion au territoire. Ce sont de nouveauxconnecteurs sociaux et territoriaux. Un Smartphone fonctionne comme une plateformequi organise les actions individuelles par rapport à celles des autres et par rapport auxlieux. Il n’est pas le seul moyen de créer l’interaction, mais il suit et accompagne leschangements de rythmes et d’organisation territoriale des individus. La ville est pluslisible, plus maitrisable et compréhensible. Elle est reconsidérée à travers une échellehumaine, un référentiel personnel. Le GPS permet de dépasser l’échelle spatiale de laville et de reconstruire un rapport territorial à l’espace. L’un des enjeux du GPS est larelecture du territoire à travers des significations personnalisées, qui vont permettrel’action et la pratique de la ville. L’espace du Smartphone est un espace sur lequel il estpossible de se projeter, d’exprimer ses fantasmes, ses idées, ses avis… C’est un espacesur lequel les individus peuvent inscrire leur personnalité. C’est un espace de librechoix, puisqu’il est maîtrisé. En passant par lui, l’outil va permettre de recréer un lienfort avec l’espace physique1.5-2 Savoir se repérer, les atouts du GPS5-2-1 Se situer, une nécessité et un réflexe chez les utilisateurs du GPSInternet rend son importance à la situation. Dans la société en réseau, il n’a jamaisété aussi important d’être bien situé. Internet repose sur la localisation. « Lestéléphones sont devenus de puissants dispositifs techniques qui assurent la connexionet la contextualisation spatiale. […] Se situer est en effet l’une des fonctionsélémentaires de la géolocalisation. Elle permet de contextualiser une carte, del’égocentrer, de simplifier son usage et sa lisibilité. Aussi la carte représente une étapeélémentaire, qui permet de nous situer dans un environnement plus large, composé demultiples réalités. […] La convergence d’Internet, de la téléphonie mobile et de lagéolocalisation est donc un puissant dispositif de virtualisation des territoires »2, c’est-à-dire d’accroissement du potentiel et de la lisibilité des espaces.Notre enquête montre que le GPS donne à son utilisateur le besoin de toujourspouvoir savoir où il se trouve. Pour certains enquêtés comme Yannick, se situer devientun réflexe..1 C’est ce que Boris Beaude décrit en parlant d’Internet. C’est un espace de synchorisation, quipermet de mettre en commun des actions et des individus dispersés. En outre, Internet permetune hybridation de l’espace en complétant l’espace matériel de tout son potentiel interactionnel.L’hybridation ne veut donc pas dire mélange de deux espaces mais complexification de notreêtre au monde1, dans Internet changer l’espace changer la société, Editions Fyp, coll. Société dela connaissance, 2012, p. 219.2 Ibid. p. 221
  • 76. « Là, je vérifie si je suis bien sur le chemin… » ; « Voyons voir où on est… » ;« Il faut que je regarde où je suis sur le plan »Ces phrases reviennent fréquemment pendant les parcours des quatre enquêtéséquipés. Le GPS rassure. Mais il permet aussi de renforcer le lien avec l’espace. Envisualisant sa position, l’utilisateur prend conscience de la place qu’il a dans l’espace. Ilen fait partie. La place devient un enjeu dans le rapport à l’espace1. À l’inverse, Servanene parvient pas à trouver sa place et à se situer.« Je me sens nulle part, pas située, je ne peux pas te dire dans quel sens jesuis. Je pourrais me perdre, tout dépend de l’endroit où je dois aller. Je ne merends pas compte d’être au nord du point de départ. », [Servane, 24 ans]5-2-2 Les différents systèmes de repérage des individusLa capacité à se situer dépend aussi du système de repérage. Un système de repérageest personnel. Il combine des éléments de représentations collectives mais aussi deséléments uniquement liés à la personne, à son parcours de vie, ses goûts… Chacunélabore une structure qu’il mobilise à chaque déplacement, ou bien dés lors qu’il faitréférence à un lieu. Il y a une hiérarchie propre à chaque individu dans les points derepère et la mise en place de tactiques pour se repérer. On peut mobiliser le bâti, laforme de l’espace, le plan, l’aide aux passants, les couleurs ou encore la végétation,comme Servane. Ses cartes mentales. lSes prises de photographies montrent que lesarbres, les oiseaux et les passants apparaissent comme des points de repère trèssignificatifs. Tous les enquêtés ont une base de repérage fondée sur les bâtimentsadministratifs, les places et lieux emblématiques d’une ville comme le clocher, lesgrandes infrastructures comme les ponts. Pour Arthur, c’est notamment la gare qu’ilprend pour premier point de repère. Elle symbolise l’entrée et le départ d’une ville.« C’est le lieu par lequel on arrive et on repart facilement. », [Arthur, 26 ans]1 Ceci n’est pas sans rappeler la thèse de Michel Lussault selon laquelle l’espace et la manièredont on l’occupe sont fondamentaux dans les rapports de pouvoir et la construction identitaire.Lussault M. , De la lutte des classes à la lutte des places, Grasset, Coll. Mondes vécus, 2009, 221p.76
  • 77. Parcours commenté accompagné de Servane« Ce qui me parle ? Les couleurs, les arbres, les éléments naturels et anciens dans laville. Il faut que le lieu me paraisse atypique pour que je puisse m’en souvenir »77
  • 78. L’autre élément de base du paysage urbain est la station de bus, de métro et detramway. La trame des transports en commun d’une ville est une ligne sur laquelle setrouvent tous les points de repère qui structurent la ville des piétons. Ce sont, parexemple, les noms des arrêts qui vont remplacer le nom des lieux et des rues. Ce serontles points de rencontre… Ce mode de repérage fonctionne en rayonnage. Telle stationrayonne sur une distance et réunit tous les lieux qui sont dans son rayon.Pour Arthur, plus l’espace est riche en bâtiments et en commerce, plus il est difficilede trouver son chemin. Les repères se trouvent plus facilement dans un espace vide etouvert.« Avec la cité des congrès je me suis emmêlé les pinceaux. L’espace est pluscondensé, donc t’as envie d’aller partout. », [Arthur, 26 ans]C’est ce que l’écologie de l’attention nomme la « saturation cognitive ». Le trop pleind’informations fait perdre ses repères. On accuse souvent les TIC de provoquer cettesaturation cognitive. Néanmoins nous avons pu observer qu’elle ne concernait pasforcément nos « enquêtés TIC ».« Même sur un plan c’est difficile de se repérer, parce qu’il y a trop de chosesc’est un peu déroutant en fait. Ton attention elle est attirée par tout et du couptu es dérouté de la route que tu dois prendre à la base. Moins l’attention estattirée, plus c’est facile de se repérer. », [Arthur, 26 ans]Pour certains, au contraire, les commerces et la diversité des éléments urbains sontimportants pour le repérage. Quand nous arrivons dans la zone d’habitation de SaintFélix, le paysage se trouble. Il n’y a pas d’élément d’appropriation possible. La maison,l’immeuble sont des constructions dans lesquelles on se projette difficilement puisqu’ilssont inaccessibles. Les commerces, les places sont des lieux que l’on peut traverser,visiter, dans lesquels on peut acheter, agir. On peut en prendre possession un moment.L’habitation renvoie forcément au domaine du privé dans lequel on n’a pas le droitd’entrer, qui ne représente donc aucun intérêt personnel.« Comme élément de repère, je n’ai pas grand-chose… je me perds là, je suisdispersée, je ne retiens rien du tout… C’est le côté des villes que j’aime pas.C’est la ville fonctionnelle : route, places, maisons. Ça n’a pas de charme.»,[Servane, 24 ans]Pour les enquêtés équipés du GPS, la difficulté est plus grande quand nous arrivonsdans des endroits sans commerce, ni lieu susceptible d’être indiqué. La seule manièrede se repérer est de comprendre la morphologie des rues.« Le problème avec le téléphone, c’est que tu te repères avec gauche, droite,des angles droits, comme dans une voiture. Alors que si tu demandes auxgens, ils te disent : « vous voyez le bureau de tabac, vous prenez à droite,ensuite vous aurez une jolie maison verte. », [Yannick, 27 ans]78
  • 79. Lors du parcours, les individus équipés du GPS peuvent se repérer avec les magasinset les formes urbaines. Ils doivent faire un effort d’abstraction pour rendre cohérenteset utiles les informations reçues. Il leur manque une information personnalisée.Nous avons constaté à l’aide des cartes mentales que nos enquêtés ont quatremanières de construire leur image mentale de l’espace.791- L’espace géométrique :Pierre se représente le parcours commenté accompagné en liant les éléments par desformes géométriques, notamment des triangles. Il dessine sa carte mentale en refaisantle trajet dans sa tête mais en indiquant sur la feuille, seulement les points de repères,qu’il relie ensuite par deux triangles calés dans deux axes horizontal et vertical (cf. lacarte mentale du parcours accompagné de Pierre, p. 80). Le tracé du trajet apparaît à lafin. L’espace parcouru est séparé du cheminement.2- L’espace en séquence :Servane ne parvient pas à relier les différentes séquences des parcours. Elle dessinelieux/quartiers séparément du reste. Elle est capable de se souvenir de manièredétaillée des espaces du trajet, mais ne peut pas reconstruire le cheminement etorganiser de manière hiérarchique, selon la temporalité du parcours, ses souvenirs (cf.la carte mentale du parcours accompagné de Servane p. 81-82).« Je vois des lieux, des séquences, mais ils ne sont pas connectés. Ce n’est pascomme un cheminement, mais chose par chose. Je n’ai pas une visionglobale. », [Servane, 24 ans]3- L’espace en plan :Fabrice a une représentation de l’espace en plan, c’est-à-dire que tout en dessinant lecheminement, il trace un plan proche de celui du GPS. Anne et Jean ont eux aussi cettereprésentation de l’espace. On y trouve cependant plus de distorsions (cf. la cartementale du parcours commenté accompagné de Fabrice p. 86).4- L’espace en cheminement :Edouard et Yannick se placent entre la représentation de l’espace en séquence etcelle en plan. Ils parviennent à relier les éléments des parcours entre eux, mais leurpoint de vue est celui du marcheur. Ce peut-être une des conséquences du GPS. Lesindividus suivent le cheminement proposé par l’outil en ayant un point de vueégocentré sur l’espace (cf. la carte mentale du parcours accompagné de Edouard, p. 83-84).
  • 80. Carte mentale du parcours commenté accompagné de Pierre80
  • 81. Parcours commenté accompagné de Servane81
  • 82. 82
  • 83. Parcours commenté accompagné de Édouard83
  • 84. 84
  • 85. 855-2-3 Le jeu d’échellesZoomer et « dézoomer » sur la carte permet aux individus de mieux comprendre laforme de la ville. La forme de Nantes, avec son île, est tout de suite intégrée par lesenquêtés (cf. carte mentale ci-après). Ils gèrent trois sortes de connaissance spatiale enmême temps : la vue d’ensemble, la vue par séquences du cheminement et les repèresde l’espace concret et du GPS.Après le besoin de se situer, celui de pouvoir passer d’une échelle à l’autre est leréflexe de tous les utilisateurs. Ce changement rapide de point de vue donne accès à uneconnaissance globale de la ville et permet de mettre en relation son positionnementavec l’ensemble de l’environnement. La lecture de la ville se fait donc sur plusieursplans.Lorsqu’ils utilisent l’application de la Tan pour prendre le tram, les enquêtés équipésdu Smartphone ne la comprennent pas. Le problème réside dans le fait qu’il n’est paspossible de visualiser l’ensemble de la ville sur un plan. Les indications sont seulementdes directions et des numéros de tram. Avec le GPS, les usagers acquièrent le reflexe etle besoin de relier les lieux entre eux, dans un souci de connaissance mais aussi demaîtrise du trajet.La carte mentale de Fabrice montre la facilité avec laquelle il fait le lien entre lesdifférents points de repère du parcours commenté accompagné. Le point de vue choisiest celui de la vue en plan. La distorsion spatiale est faible. Le GPS lui permet aussi decomprendre la forme particulière de l’espace que nous traversons. Il intègre l’île deNantes à son dessin. Aucun des « enquêtés sans TIC » n’y a fait référence.
  • 86. Carte mentale du parcours commenté accompagné de Fabrice86
  • 87. 5-2-4 Le déplacement des points de repèreLe Smartphone et le GPS opèrent un changement des repères. L’espace et ce qui s’ytrouve, ne sont pas le premier recours de repérage. Il y a un déplacement de l’attention.L’individu peut de suite faire appel au cadre d’accompagnement de la mobilité. Letéléphone devient le cadre de référence, cadre dans lequel l’individu choisit la meilleureoption, celle qui lui correspond le plus (un appel, le GPS). Il construit une hiérarchied’options qui le remettront sur le chemin et le reconnecterons à la ville, le resitueront.Anne, Yannick et Fabrice ont eu le reflexe de rentrer dans le GPS les points de repèreque nous leur donnions, sans même évaluer le paysage au préalable. Seul Edouard l’afait Il a cherché à se situer seul en regardant autour de lui. Nous pouvons donc enconclure que le GPS devient pour certains, le premier espace de référence.En outre, la géolocalisation place l’individu au centre du système de repérage. Dèslors, on ne se repère plus par rapport à tel ou tel élément du paysage, mais par rapportà notre propre position. Mettre l’individu au centre de la représentation est assezrévélateur de l’importance que la société lui accorde aujourd’hui. La représentation del’espace se fait par rapport à l’individu. C’est la raison pour laquelle il donne à sonutilisateur un sentiment de puissance et de contrôle de l’espace.5-3 Les accompagnateurs du voyage5-3-1 Le GPS, un outil de lisibilité urbaine mobileLe plan, le GPS et la signalisation sont des outils d’aide à la lisibilité urbaine. Nousl’avons vu le passage du plan au GPS se fait pour de multiples raisons : informationmieux ciblée, obtenues plus rapidement ou encore plus compréhensible.Néanmoins, il est important de noter que ces outils restent parfois illisibles pourcertains. Savoir les utiliser relève d’une compétence. Servane ne maîtrise pas cettecompétence. Devant un plan, elle est incapable de se situer et de comprendre par oùaller. L’avantage du GPS est que la compréhension du fonctionnement d’un plan n’estplus indispensable.« Parfois j’ai du mal à comprendre les plans, ils sont confus. Avec le GPS, c’estplus simple, il faut suivre ce qu’il te montre », [Anne, 40 ans]5-3-2 Les autres sont des points de repèrePour les non usagers, les autres sont des ressources essentielles du voyage. Ladécouverte de l’espace se fait à travers le discours des autres : ceux de la rencontreauquel on demande le chemin, ceux qui sont connectés à nous, qui nous guident deloin, ou ceux qui accompagnent. Le décodage en solitaire dure alors beaucoup moinslongtemps. C’est aussi parfois une solution de facilité.87
  • 88. « Mon repère, c’est les gens. Je préfère demander aux gens, c’est ce que je faisle plus. Avant comme pendant le voyage, mon repère c’est les gens. »,[Servane, 24 ans]« C’est plus simple de demander aux gens dans la rue. », [Edouard, 28 ans]Comme Servane, Arthur et Edouard utilisent cette tactique pour se repérer. Lesautres sont des points de repère et des éléments rassurants dans le paysage urbain. Dèslors que les passants deviennent rares, les enquêtés ressentent un malaise, unsentiment d’illégitimité dans un espace désert. Une des représentations de la ville estcelle d’un espace densément peuplé. Lorsque l’on est en ville, on s’attend à être entouré,c’est un repère sur lequel on compte. Un espace désert devient inquiétant etdéstabilisant.« Etre en ville est rassurant parce qu’ il y a des gens. Je me sens moinsperdu. », [Jean, 49 ans]Sur ce point le smartphone est réellement un facteur de changement dereprésentation. Les autres ne sont plus vu comme une ressource première, ils existentmais ont moins d’importance.L’aide peut aussi venir d’une personne plus lointaine. C’est ce que nous nommons laressource de la base. Lorsqu’elle croît être perdu pendant le parcours en solitaire,Servane nous appelle pour nous demander des indications supplémentaires. Dans cecas, le correspondant répond en reprenant des éléments de repérage donnés et en luidécrivant séquence par séquence l’environnement qu’elle doit voir et la direction qu’elledoit prendre.L’accompagnant est une ressource que l’on interroge. De la même manière qu’avec leGPS, on se tourne vers lui lorsque l’on n’est pas sûr du chemin emprunté. Ce pointconfirme notre idée de faire, en complément des parcours, des itinéraires.« Je me sens plus désorienté que quand j’étais avec toi. Je ne sais pas si c’estparce que tu n’es pas là ou pas, je ne sais pas. », [Arthur, 26 ans]« Je suis pas sûr d’aller dans la bonne direction… Je cherche sur ton visage…Je pense que c’est en bas. », [Yannick, 26 ans]Ces trois ressources ne disparaissent pas avec le GPS. Sur ce point les parcourscommentés en solitaire nous ont été particulièrement utiles pour comparer l’attitudedes enquêtés accompagnés et seuls. Qu’ils soient munis du GPS ou pas, ils ont tousavoué ou ressenti une perte de repère lorsque nous les avons laissés seuls. Certains ontpaniqué, d’autres ont mis plus de temps à se repérer et ont fait appel aux passants demanière presque systématique.88
  • 89. 5-4 Les transports en commun, un moment à part du voyageLes transports en commun, comme les outils d’aide à la mobilité, sont codifiés et leurfonctionnement peut être difficile à comprendre. Edouard maîtrise ces codes. Lorsqu’ilcherche le tramway pendant le parcours commenté accompagné, il l’entend klaxonneret se dirige vers lui. Il regarde le plan des lignes et trouve sans difficulté le nom del’arrêt que nous lui donnons. Yannick et Servane sont plus inquiets à ce moment duparcours commenté. Il leur faut plus de temps et de concentration. Pour Yannick, ilssont une épreuve.« C’est super simple. Par contre, j’ai tendance à en faire une montagne, si j’aipas tous les éléments. Il faut vraiment que je sache quand j’y rentre, lenombre de stations. Une fois que j’ai tout ça, je peux être tranquille, mais aufinal, c’est toujours, assez simple. », [Yannick, 27 ans]Les transports en commun sont par définition réservés à ceux qui en maîtrisent lesmécanismes et qui connaissent la ville, à ceux qui on l’habitude d’être mobile et n’ontplus peur d’utiliser cet espace de transport codé.« Les TC ça crée une coupure avec l’environnement, donc ça me perd, je nepalpe plus le trajet. », [Servane, 24 ans]Pour certains enquêtés les TC représentent une épreuve. Il faut calculerstratégiquement le trajet, comprendre le fonctionnement de l’automate pour acheter lestickets, trouver l’appareil à bord pour composter le titre de transport, etc. À Nantes, letram est considéré comme un espace ouvert et convivial. Tous soulignent qu’il estagréable de pouvoir observer le paysage, contrairement au métro. Cependant, bien quel’environnement soit visible, l’effet tunnel du transport reste une réalité comme entémoigne la carte mentale de Yannick ci-dessous. Les espaces qui suivent les trajets entramway sont dessinés sous la forme de bulles. Le trajet en tramway est occulté.Savoir lire la ville, c’est projeter sens ou accéder aux significations de l’espace. Lafamiliarité, la pratique et l’expérience de la ville sont à la base de cette appropriation.Le Smartphone et le GPS sont des outils qui permettent de donner à leur utilisateur deséléments de lecture de la ville. Ils rassurent et créent aussi des compétences. Ilsapportent un nouveau moyen de voir l’espace, et permettent de changer de point de vuerapidement. L’espace et le repérage sont centrés sur l’individu. Les images mentalesprésentent néanmoins des éléments de l’espace très liés entre eux et pour certains, deséléments géomorphologiques (l’île de Nantes, pour Fabrice).89
  • 90. Parcours commenté accompagné de Yannick90
  • 91. 91
  • 92. 6- Les images du GPS marquent les représentations de la92villeLe GPS s’interpose entre l’individu et l’espace. Il en modifie sa perception. Nousfaisons référence ici à l’ « engagement » dans l’espace décrit par Gilly Leshed et al1,c’est-à-dire à l’attention et à l’intérêt que l’individu lui porte. Nous explorons ensuite ceque les utilisateurs voient de l’espace au prisme du GPS.6-1 Le nouveau rapport à l’espace : passer du GPS à l’espacephysique de la ville6-1-1 Les ruptures entre deux espacesDurant les parcours commentés, les non-usagers ont davantage prêté attention àl’environnement. Ils relèvent plus de détails lors de la visite : des oiseaux, des élémentsdu décor urbain, des personnes et les cartes mentales sont plus fournies en détails etanecdotes individuelles (cf. les cartes mentales de Servane et Fabrice, ci-après). Lesutilisateurs du GPS sont focalisés sur la recherche du point de repère demandé.L’espace est appréhendé par le trajet. Ils décrivent très peu l’espace parcouru etaccordent plus de temps et d’attention à relier l’espace du GPS et l’espace physique. Ilscherchent à se situer ou à comparer une rue du GPS avec celle qu’ils empruntent.« En suivant le GPS on ne regarde pas autour, j’ai vu essentiellement ce quiétait indiqué sur le GPS, les magasins, mais le reste… C’est traitre ! »,[Edouard, 28 ans]Concernant les ambiances de la ville, les sensations exprimées sont moinsnombreuses que pour les « enquêtés sans TIC ». Le fait d’être focalisé sur le but àatteindre et l’outil coupe en partie l’enquêté de son environnement présent. Dès lors, ils’opère une rupture entre les deux espaces. En suivant l’espace qui guide (le GPS), onrenonce, par choix, en partie à l’espace physique de la ville.Les ruptures entre les deux espaces se concrétisent aussi par des rupturesmorphologiques. Les enquêtés sont étonnés faces aux incohérences du GPS.« Le carré de pelouse, bah en fait c’est une fontaine, je ne m’attendais pas àça… », [Yannick, 27 ans]L’espace anticipé et imaginé grâce au GPS n’est pas retrouvé. D’où parfois ladifficulté de passer de l’espace abstrait du GPS à l’espace physique. Ces incohérencesimpliquent des difficultés. Si le GPS pointe de nouveaux points de repère pour sonusager, ce dernier doit être en mesure de faire un tri dans l’information donnée.1 Op cit., Leshed G., Velden T., Rieger O., Kot B. et Sengers P., 2008.
  • 93. Les ruptures entre les éléments sont moins visibles sur les cartes mentales que pourles enquêtés sans GPS. Les cartes de Servane sont particulièrement discontinues etdisproportionnées. Celles d’Arthur décrivent des vides. Les cartes mentales des« enquêtés TIC » sont elles aussi vides à certains endroits. Mais ce vide n’est pas vécude la même manière. Pour Arthur il signifie un manque d’information. Pour lesenquêtés équipés du GPS, ce vide est « assumé » puisque c’est le trajet qui est mis enavant et non l’espace de la ville.6-1-2 La prise de conscience de la perte d’attentionCertains enquêtés se sentent piégés par le GPS.« Le problème c’est qu’on a des informations mais on ne voit pas ce qui sepasse ! Tu prends moins le temps de regarder autour de toi. Tu loupes deschoses, c’est un piège. », [Anne, 40 ans]Le GPS, selon l’utilisation qu’on en a, empêche de s’abandonner entièrement à laville parce qu’il suppose de suivre un cheminement, de vérifier sa position… Lesindividus ont le sentiment de perdre leur emprise sur l’espace. L’utilisation du GPS estvécue comme un gain en efficacité, en échange d’une perte d’attention à l’espace.93
  • 94. Carte mentale du parcours en solitaire de Servane94
  • 95. Parcours commenté accompagné de Arthur95
  • 96. 96
  • 97. 6-2 Le GPS domine les perceptions et les représentations de97l’espace6-2-1 L’espace normalisé du GPS reconfigure les images mentales de la villeLorsque les usagers du GPS font référence au trajet indiqué, ils répètent :« Normalement, on devrait être « Quai de la Fosse » »; « normalement, il vay avoir un Manpower »; « si il y a une droguerie, c’est qu’on est bon »,[Yannick, 27 ans ; Edouard, 28 ans et Fabrice 26 ans]Le cheminement se vit sous forme de réussite ou d’erreur. Le GPS devient la norme àrespecter et à valider. L’emploi du futur et de l’adverbe « normalement » révèle que leparcours est anticipé et que pour valider sa position, celle-ci doit être conforme auxindications du GPS. Dès lors, la balade se transforme en « jeu de piste » sérieux,pendant lequel, le but est de réussir à maintenir le symbole qui représente l’usager surle trajet prévu. Cette remarque est à relativiser selon l’intensité d’utilisation du GPS.Yannick est très concentré sur l’appareil, la conversation est souvent coupée pourvalider sa position, les arrêts sont fréquents. Edouard est quant à lui plus détendu.La norme remarquable dans le discours et l’attitude des enquêtés se vérifie dans lescartes mentales. Celles-ci montrent que les usagers du GPS ont une représentation del’espace qui se fixe davantage sur le trajet. L’image abstraite offerte par le GPS influencedirectement la représentation de l’espace de l’individu. Le trajet dessiné reprend, parexemple, les éléments urbains routiers tels que les ronds-points, les routes.Sur les cartes mentales qui suivent (p. 99-100) nous remarquons que les élémentsroutiers sont présents sur les deux premières, celles de Fabrice et Yannick et moins surla dernière, celle de Pierre. Le trajet est structuré par les axes de communication que leGPS a donné à voir à Yannick et Fabrice. Pierre dessine un trajet moins structuré. Il n’ya pas d’axes mais seulement les points de repère qui lui ont été donnés.Ainsi l’analyse des cartes mentales nous permet d’affirmer que les individus équipésdu GPS rationalisent l’espace. Ils structurent leurs cartes mentales avec des élémentsroutiers disproportionnés par rapport aux éléments bâtis. Les dessins de Yannick etFabrice sont parlants. De plus, ils construisent leurs cartes mentales autour du trajet.Les points de repères sont ceux que nous leur avons donnés ou bien ceux du GPS. Il n’ya pas d’éléments visuels dessinés. Les formes du bâti et des autres points de repèressont géométriques. Servane, Pierre et Arthur font apparaître davantage d’élémentsd’appropriation, notamment dans les formes perceptives chez Servane (le clocher sur lacarte mentale de parcours commenté accompagné, p. ?) ou bien la déformation desnoms des lieux (« atelier de l’éléphant » pour la Galerie des machines, pour Arthur). Lamise en récit des parcours est plus riche et longue chez les « enquêtés sans TIC ». Ilsracontent plus précisément ce qu’ils ont vu, à qui ils ont parlé, la manière dont ils sontparvenus à trouver leur chemin. Les récits des « enquêtés TIC » sont plus rapides etplus concentrés sur le trajet.Le GPS est un outil de lisibilité urbaine rationalisant. Mais encore une fois, cesaffirmations sont à relativiser en fonction de l’individu, de ses usages de l’appareil et deson rapport à la ville.
  • 98. 6-2-2 Les significations du GPS mobilisées dans la mobilitéNous faisons l’hypothèse que si les utilisateurs du GPS avaient fait le parcours sansl’outil, ils auraient noté autant de détails et auraient été aussi engagés spatialement queles non-utilisateurs. Il faudrait le vérifier dans une autre enquête. Les représentationsde l’objet technique viennent, en quelque sorte, percuter celles de l’espace. Ellesviennent faire pression sur les comportements lors d’activités. Elles refondent lesattitudes. Le GPS est un outil utilisé dans la vie quotidienne pour accéder le plusrapidement possible à un point. Sans adhérer au déterminisme technique, nouspensons que l’outil cadre un minimum l’action de l’individu qui l’utilise en dehors ducadre quotidien. Il fait écho à une forme de comportement. L’utilisation du GPSconditionne l’individu et le fait adopter un mécanisme de fonctionnement lors dudéplacement : plus exactement, ce n’est pas l’outil qui engendre un mode d’action maisla signification que l’individu donne à l’outil et les représentations qui encadrent l’outil.Yannick a une vision professionnelle du GPS. Toutes ses réponses sont orientées parson travail de commercial. Pour lui, l'imaginaire du GPS est presque entièrementconstruit autour du travail. Les significations liées à l’objet apparaissent au cours desinteractions concrètes entre les individus et l’espace. Le chemin est sans cesse vérifié,recalculé. Il suit attentivement le trajet proposé comme il le fait dans sa voiture. Sonrapport à l’outil est construit sur le rapport GPS-Voiture-Conducteur.« Pour moi le GPS ça renvoie au travail, à la vitesse… », [Yannick, 27 ans]C’est pourquoi nous considérons que ce n’est pas tant le GPS qui modifie lesreprésentations de l’espace, mais l’usage et le sens qu’on lui accorde dans l’interactionespace-homme-GPS.98
  • 99. Carte mentale du parcours en solitaire de Fabrice99
  • 100. Carte mentale du parcours en solitaire de Yannick100
  • 101. Carte mentale du parcours en solitaire de Pierre101
  • 102. 2- De la ville consommable à la découverte urbaine3- Les représentations communes de la ville1027- Éléments de synthèseLe tableau synthétise les principaux résultats de l’analyse de terrain autour de quatreentrées conceptuelles de notre travail :1- la cognition,2- les perceptions de l’espace,3- les représentations des individus,4- les comportements et usages des individus.Nous ajoutons un code couleur pour faire le lien avec les six catégories de l’analyse :1- Le rapport à l’outil numérique4- Maîtriser l’espace avec le GPS1- La cognitionLa signification des lieuxIl s’agit du rôle de la familiarité et de la pratiqued'une ville dans sa connaissance et son appropriation.Dans le processus de mise en signification del'espace nous retenons aussi ce réflexe de projectiondans l'espace par l'habiter.L'architecture, la forme du bâti, l'allure générale dulieu traversé sont porteurs de sens et dereprésentations socialement et culturellementvéhiculéesLire la ville est une compétence. Celle que l'onacquière en faisant l'expérience du voyage,l'expérience urbaine..Le GPS et le Smartphone redonnent une placecentrale au lieu et au temps de la ville.La réappropriationterritorialeLe GPS et le Smartphone sont des outils quipermettent à l'individu de se réapproprier l'espace.C’est l’action de créer du territoire sur une échelle5- Lire la ville avec le GPS6- Les images du GPS marquent les représentationsde l’espace
  • 103. humaine et non plus spatiale de la ville.103Se situer, une nécessitéLe GPS impose un besoin continuel de savoir oùl'on se trouve. Pouvoir se situer devient une nécessitéet un réflexe. La vérification de la situation dans laville ponctue le déplacement. Elle fait partie intégrantede la mobilité. A fortiori et selon le rapportqu'entretient l'individu avec son Smartphone, le GPSempêche une découverte "sauvage" de la ville. Si laposition est inconnue, le déplacement est interrompuLe système de repérageNous faisons référence aux systèmes de repéragepropre à chaque individu. Chacun élabore ethiérarchise les étapes du repérage selon un logiquepersonnelle.Nous décrivons quatre vues de l’espace : l’espaceplan, l’espace en séquence, l’espace géométrique etl’espace en cheminementsLe déplacement des pointsde repèresLa présence du GPS impose un changement derepère. Il devient la référence spatiale.L'espace référent est centré sur l'individu.L'individu, son espace et ses activités deviennentcentraux.L'espace à échellesmultiplesL'utilisateur du GPS apprend à gérer les échelles duplan du GPS. Pouvoir "Zoomer" et "dézoomer" permetà l'individu d'accéder à la ville et ses lieux à travers dessens multiples. Ce jeu d'échelles, intégré par lesusagers, est essentiel aux déplacements.L'image du GPSLes usagers du GPS décrivent dans leurs dessins unespace routier. Ils structurent leurs cartes mentalesavec le plan que le GPS leur a fourni lors des trajets.La mémoire des lieuxLe GPS et le Smartphone sont considérés par lesutilisateurs comme des moyens de conserverl'information. Le GPS n'influence pas la capacité del'individu à se souvenir, à mobilier ses souvenirs, et àgarder en mémoire l'information du trajet. Aucontraire, il peut aider à ancrer l'information.Le sentiment de perte decompétenceLes usagers du GPS ont le sentiment de perte et detransfert de compétences au GPS et au Smartphone.Cette perte de compétence peut être réelle. Elle estsouvent exagérée dans le discours. En outre, elle estvécue comme la mise en place d'un contrat, un donpour la sécurité du moment.
  • 104. 2- Les perceptions de l’espace104L'engagement spatialLes individus enquêtés avec le GPS décrivent moinsde détails et remarquent moins les éléments dupaysage parcouru. L'attention portée àl'environnement est réduite par la présence du GPS etdu Smartphone. Leur concentration se fixe davantagesur l'outil et surtout sur le but du trajet.Les rupturesmorphologiquesIl existe de nombreuses ruptures morphologiquespendant les parcours. L'individu s'attend par exempleà arriver sur un carré de pelouse, mais c'est une placequi apparaît.La réaffirmation de laprédominance de latemporalitéLes distances ne comptent plus. C'est le tempsdonné par le GPS qui organise les déplacements. Il n'ya plus de lien temps-distance. D'autant plus que le jeud'échelle trouble la perception des distances.Le GPS : un guide quimodifie la façon depercevoir l’espaceLes idées et représentations véhiculées par le GPSorientent la manière de vivre le trajet.3- Les représentations des individusEntre sécurité etsurveillance : le GPS et sesreprésentations mouvantesLes discours et les attitudes concernant l'outiltechnique sont contradictoires chez les "enquêtés TIC"comme chez les non usagers.« Avec les GPS je suis sûr de ne pas me perdre, parcontre, je me sens suivi »La ville centreLa ville est représentée par son centre, souventpiéton et ancien. Lorsque les enquêtés quittent lecentre pendant les parcours, ils n'ont plus l'impressiond'être en ville et rejettent parfois fortement cesespaces.La ville divertissanteLa ville est pour certains considérée comme un"grand parc d'attraction", pour d'autres comme un lieud'errance, de flânerie. La dimension divertissante del'espace fait partie des représentations urbaines.La ville émancipatriceLa ville est le premier espace de liberté de lajeunesse. Elle est synonyme de liberté,d'émancipation, d'autonomie et de rencontres.La ville subieLa ville est un passage obligé pour les études. Dansce cas, elle est plus ou moins subie et on aspire à laquitter pour la "campagne".
  • 105. 105La ville fast foodLe GPS et le Smartphone exacerbent l'idée de villeconsommable. Pour les deux groupes, elle est un lieude consommation. Pour certains, le Smartphone et leGPS permettent une appropriation rapide etimpersonnelle de la ville. Ils créent la ville fast food.La ville dynamiquePour dépasser l’idée de ville fast-food, nousconsidérons le GPS comme un outil pour voir la villecomme un élément en perpétuellement mouvement.La ville accessibleL'une des représentation communes des "enquêtésTIC" est celle de la ville accessible, c'est-à-dire uneville dans laquelle il est possible d'accéder à un lieusans se perdre; une ville où les endroits qui font senspour l'individu sont pointés; une ville aux limites etfrontières limitées, une ville lisible.La ville émancipéeC'est aussi grâce aux outils techniques que la villedevient prévisible. C’est une ville dont l'inconnu estréduit pour y faciliter le déplacement.La ville partageableAutre représentation commune aux "enquêtésTIC" : la ville de « l’individu connecté » est une villepartageable et identifiable par et pour les autres.L'espace normaliséLe plan du GPS devient la norme spatiale. Lesdiscours des "enquêtés TIC" sont ponctués de"normalement" pour anticiper les moments du trajet.L'espace maîtriséPour les usagers, l'idée est de pouvoir maîtriserl'espace. La ville accessible, émancipée et partageableest une ville dont l'espace et l'organisation est souscontrôle. C'est dans ce cadre que la mobilité estenvisagée.La négociation de la perteL'idée qu'il est impossible de se perdre avec un GPSressort de tous les discours des "enquêtés TIC". LeGPS apporte un tel sentiment de sécurité que l'idée deperte n'existe plus.
  • 106. 4- Les comportements et usages des individus106Les différentscomportements avec leSmartphoneLe rapport à l'outil technique change selon lapersonne. Nous pouvons décrire le joueur, le curieux,l’outil personnage, le pragmatique, le compulsif etl’innovateur.La navigation urbaineLa ville peut être un espace de navigation(flânerie, errance) pendant laquelle l'intérêt estdonné à la perte, non plus vécue comme uneangoisse mais comme un moyen d'accéder à la ville.Le GPS est par principe exclu de cette démarcheLe GPS, déclencheur desérendipité urbaineLes informations indiquées sur le GPS (lieuxtouristiques, commerces, restaurants) sont prises encompte par l'utilisateur. Certains peuvent déviés dutrajet indiqué pour se rendre dans un lieu qui lesinterpelle. Le GPS prend alors le rôle de"sérendipiteur". Il permet l'accès à un lieu quin'aurait peut-être pas été découvert sans lui.La préparation au voyageLa préparation au voyage précède le moment duvoyage. Nous faisons référence aux outils employés(Google Map) et à la manière dont l'information estsauvegardée pour le temps du voyage (visualisationde plans, tactiques)La mobilité accompagnéeLe GPS renvoie aux outils d'aide à la mobilité: leplan, l'accompagnateur actif, l'inconnu informateurLa mobilité engagéeL'usage du GPS permet aux individus de s'engagerentièrement dans leur mobilité. Certes ils déchargentcertaines compétences à l'appareil, mais l'intentionet l'importance accordée aux trajets les mobilisent.Ils sont d'autant plus actifs qu'ils ont le sentimentd'être aux commandes de leur mobilité.L'enhardissement de soiLe GPS et le Smartphone encouragent la mobilité.Ils permettent d'enhardir la personne en ladécomplexant de ses peurs (la perte, la solitude, lapeur des retards) et construisent une nouvellereprésentation de la mobilité. Ils osent bouger dansdes espaces nouveaux.L'individualisation desdéplacementsLes déplacements avec le GPS sont vécusindividuellement. Les possesseurs de l'outil, mêmeaccompagnés, entreprennent seuls les trajets. Ilsosent bouger seuls.Le cas des transportsLe moment du transport est à part dans le trajet.Il nécessite la connaissance et la maîtrise de codes. Ilest aussi une rupture avec l'espace (l'effet tunnel).Dans ce cas, le GPS amenuise cette rupture.
  • 107. Concernant la cognition de l’espace, les individus donnent aux lieux dessignifications particulières selon leur familiarité et leur pratique de la ville, selon saforme et son architecture. Lire la ville relève d’une compétence que le GPS accroît. Ilpermet aux individus de se réapproprier l’espace en lui donnant des significationspropres à leurs usages et envies. Le GPS révèle au lieu toute sa centralité dans l’espacede la ville. Il peut être marqué et garder en mémoire dans l’appareil. La ville n’est plusappréhendée comme une masse difficile à saisir, mais comme un espace sur lequel sontrassemblés des points parlants.L’échelle devient une notion primordiale pour l’utilisateur. C’est un moyen decomprendre et de s’approprier l’espace, moyen qui devient à force d’utilisation un réelbesoin pour certains.Chaque individu élabore son propre système de repérage. Sans GPS, les enquêtés ontcompter sur les autres personnes et les ressources physiques rencontrées sur le chemin(plan, panneaux routiers). Chez les enquêtés équipés du GPS, le centre de l’attention sefixe sur la position de l’usager et l’espace du GPS. Les points de vue en plan et encheminement deviennent les deux principales manières de mémoriser l’espace. Lesvues abstraites (géométriques) et les vues en séquences ne concernent que les enquêtéssans GPS.Bien que le GPS donne à ses utilisateurs le sentiment de perdre des compétences,celui-ci permet surtout d’en gagner. Les individus ont une meilleure accessibilité etcompréhension de l’espace, une rapidité d’action et de gestion de l’imprévu, uneconnexion à l’autre en continu… Son utilisation elle-même relève d’un savoir-faire.Sur la perception de l’espace, le GPS provoque une perte d’attention àl’environnement. Les enquêtés sans GPS sont plus sensibles aux évènements, auxdétails qu’ils rencontrent sur le chemin. L’attention de l’utilisateur est focalisée sur leGPS et plus exactement sur le trajet à suivre. Néanmoins le désengagement spatial estmoins fort que lors de l’utilisation du GPS en voiture, pour une raison : le piéton restemaître de son corps.Ce que représente le GPS : le gain de temps, l’efficacité ou encore la garantie detrouver le point d’arriver le plus facilement possible, modifie la manière de vivre lecheminement.Il existe des représentations communes aux deux groupes d’enquêtés. Les individusse représentent la ville par son centre. C’est un espace d’émancipation ou dedivertissement pour certains et un espace subi pour d’autres. Les usagers du GPS voientsurtout la ville comme un espace dynamique qu’il faut savoir suivre pour s’y intégrer.En outre, la ville est vue comme un espace accessible et sous contrôle. Paradoxalement,la sécurité qu’il apporte aux individus entretient le rapport anxiogène avec l’espace, endevenant un outil indispensable lors du déplacement.En outre, l’espace représenté a tendance à se standardiser. Les images mentales sontstructurées par les éléments routiers qui sont mis en avant sur le plan du GPS. Lanorme et la référence se construisent autour de l’espace du GPS. Les représentations del’espace des enquêtés sans GPS sont plus personnalisées. Elles sont construitesd’éléments uniques perçus et imaginés pendant le déplacement.107
  • 108. Enfin, du point de vue des usages et des comportements des individus, le GPSrenouvelle le rapport à la ville. La ville est un espace riche et grâce au GPS la possibilitéde découverte peut être augmentée. Bien que les déplacements soient fortementindividualisés, les autres ne sont pas niés pour autant. Au contraire, ils restent uneressource de base, quelque soit la forme de leur présence (appels, passants,accompagnateurs). Nous parlons des autres individus qui aident celui qui cherche sonchemin. C’est une catégorie floue qui ne reflète pas entièrement la réalité. Nous avonsconscience que les individus que l’on sollicite ne peuvent pas être décrits aussisimplement. Nous centrons cependant notre attention sur le comportements des etusages des individus équipés et non équipés du GPS.Le GPS enhardit la personne dans sa mobilité. Elle augmente les compétencesindividuelles et permet de créer une confiance en soi pendant le déplacement. Parconséquent, le GPS est un outil qui crée l’envie et favorise la mobilité.108
  • 109. CONCLUSIONL’enquête a permis de répondre à nos hypothèses :- Les enquêtés équipés du GPS consacrent moins de temps à la préparation auvoyage, puisqu’ils ont la possibilité de réagencer leur mobilité au derniermoment. Cependant, cela dépend avant tout du rapport que l’individuentretient avec l’espace. S’il est anxieux, le GPS entretient ce rapport anxiogèneà l’espace.- Nous avons pu vérifier que le GPS provoque, chez les individus équipés, unsentiment de maîtrise de l’espace et l’idée qu’il n’est plus possible de se perdre.L’outil permet à son utilisateur de se représenter un espace rassurant, accessibleet lisible. Il redonne aux lieux de la ville une place centrale dans l’appropriationde l’espace, en permettant à l’utilisateur de construire son propre espace designifications.- En contrepartie, la ville est normalisée par les images du GPS. Lesreprésentations de l’espace des individus sont structurées par les élémentssaillants du plan du GPS. Ils concentrent leur attention sur le trajet plus que surl’environnement qu’ils traversent.- Les repères des individus changent avec l’outil. Le « moi » et sa situationdeviennent les premières références spatiales et l’espace du GPS prime surl’espace physique.- L’engagement dans l’espace est modifié mais nous ne pouvons pas parler dedésengagement, au contraire. Le GPS pousse les individus à découvrirautrement l’environnement urbain. Ils sont certes moins attentifs à certainsmoments, mais sont tout autant, sinon plus, engagés dans la mobilité et l’espaceparcouru, et cela grâce à la gestion et la mise en relation de l’interface et del’espace physique.- Enfin les autres, le passant, l’accompagnateur, ne disparaissent pas desinteractions. Ils restent des référents dans le système de repérage.L’utilisation du GPS lors des déplacements piétons apporte des modifications dansles représentations de l’espace. Elles sont cependant à nuancer selon l’usage que lesindividus font de l’appareil. En outre, nous pensons qu’elles ne sont pas persistantes.Ces modifications sont présentes seulement lorsque l’individu utilise le GPS.Ils persistent quelques contradictions dans notre analyse. La première concerne lerapport qu’entretient l’individu avec l’appareil. Il le rejette en même temps qu’ill’intègre à ses usages. Le rapport à l’outil parfois conflictuel pourrait renvoyer à uncontrat : le gain de sécurité et d’assurance contre la perte de l’entière responsabilité deschoix lors des déplacements. La deuxième contradiction est celle autour du gain detemps. Il est admis que le GPS permet de gagner en rapidité. Ce n’est pas le cas pour lepiéton. L’usage du GPS est plus déconstruit que celui de l’automobiliste. Le planinteractif sert à la découverte, il est parcouru et exploré. Le trajet n’est pas forcémentsuivi et ce n’est pas une voix qui guide. Le corps du piéton n’est pas embarqué, il restealors maître du cheminement. La troisième interrogation porte sur la personnalisation109
  • 110. de la ville. Nous avons pu dire que le GPS permet une autre appropriation de la ville.Grâce à lui l’espace est redécouvert à travers les propres aménités des usagers. Face àcela nous avons aussi découvert que les représentations de l’espace sont standardisées.L’information personnalisée et donnée par le GPS n’est pas créée par l’individu. Ellen’est pas le résultat d’une découverte personnelle. Elle est avant tout perçue commeune information reçue par l’appareil. Enfin la dernière contradiction est celle del’individualisation de la mobilité et l’omniprésence des autres qui semble en être unpalliatif.L’enquête a su faire écho aux articles que nous avons présentés dans le premierchapitre. Elle nous a permis de remettre en cause l’article de Toru Ishikawa, HiromichiFujiwara, Osamu Imai, Atsuyuki Okabe, (“Wayfinding with a GPS-based mobilenavigation system: a comparaison with maps and direct experience »). Les auteursconsidérent que le GPS provoque une perte de repère des individus et brouille lalisibilité de l’espace. Ce n’est pas le cas. Nous avons retrouvé beaucoup de résultatsévoqués dans le travail de Leshed, T. Velden, O. Rieger, B. Kot et P. Sengers, (“In-carGPS navigation engagement with and disengagement from the environment”), tout enrelativisant le désengagement spatial.Notre protocole d’enquête s’est déroulé en plusieurs étapes : l’entretien, lesparcours commentés accompagnés et en solitaire et les atelier cartes mentales à la suitedes parcours commentés. Il a présenté quelques limites : la longueur des journées, ledéplacements dans une autre ville, son coût. Notre échantillon ne compte de plus quehuit enquêtés. Nous avons pu néanmoins recueillir suffisamment de données pourélaborer une analyse d’enquête riche et sérieuse.Nous retenons la méthode des parcours commentés. Elle est, selon nous, lameilleure manière de comprendre les représentations de l’espace des individus. En leurfaisant découvrir Nantes, nous avons constaté que la parole de nos enquêtés était libre.En outre, en passant une journée entière avec eux, nous sommes parvenu à créer unrapport enquêteur-enquêté suffisamment sûr pour qu’ils puissent se livrer le mieuxpossible. Les cartes mentales nous ont permis de récolter des images significatives de lareprésentation qu’ils se sont faites des trajets. Nous considérons cependant qu’ellesviennent se rajouter aux données des parcours. Leur analyse est approximative, selonnous.Nous souhaitions poursuivre sur ce sujet, en vérifiant d’une part la persistance duchangement des représentations de l’espace qu’implique le GPS. Nous suggérons defaire des parcours commentés avec et sans GPS aux mêmes enquêtés, afin de pouvoircomparer deux stades chez une même personne. En outre, il faudrait aussi au préalabledéfinir des catégories d’usagers précises pour comparer les résultats entre eux.Nous envisageons d’autre part, dans le cadre d’une thèse, de penser la question desreprésentations de l’espace avec les TIC dans une problématique plus large. Il s’agiraitde développer la notion de « cadre » de la mobilité évoquée en introduction etcomprendre la mobilité et les imaginaires des individus postmodernes en intégrant ànotre enquête des usages numériques plus variés que la simple utilisation du GPS.Enfin il serait intéressant qu’un tel sujet puisse avoir un écho sur un terrain étranger.110
  • 111. Nous pensons aux mégalopoles chinoises, vastes et difficilement lisibles et où lenumérique et notamment l’usage du Smartphone prennent une place considérable.Enfin, concernant l’évolution du GPS, nous considérons qu’il serait judicieux derevoir la morphologie des plans piétons en y indiquant des codes couleurs, del’information personnalisée et surtout des éléments urbains pratiqués lors de l’activitépiétonne, et non pas des éléments routiers.111
  • 112. BIBLIOGRAPHIEMéthodologieAchutti L. et Eduardo R., L’homme sur la photo. Manuel de photoethnographie,Éditions Téraèdre, 2004, 144 p.Blais M. et Martineau S., « L’analyse inductive générale : description d’une démarchevisant à donner un sens à des données brutes » in Recherches Qualitatives, vol. 26 (2),2006, p. 1-18.Blanchet A. et Gotman A., L’enquête et ses méthodes : l’entretien, Nathan, 1992, 128 p.Bigando E. , « De l’usage de la photo elicitation interview pour appréhender lespaysages du quotidien : retour sur une méthode productrice d’une réflexivitéhabitante », Cybergeo : European Journal of Geography [En ligne], Politique, Culture,Représentations, document 645, mis en ligne le 17 mai 2013, consulté le 15 avril 2014.URL : http://cybergeo.revues.org/25919 ; DOI : 10.4000/cybergeo.25919Fournand A., « Images d’une cité Cartes mentales et représentations spatiales desadolescents de Garges-lès-Gonesse », in Les Annales de Géographie, n°633, ArmandColin, 2003, p. 537-550.Grosjean M. et Thibaud J-P., L’espace en urbain en méthode, Éditions Parenthèses,coll. Eupalinos, 2008, 214 p.Gueben-Venière S., « En quoi les cartes mentales, appliquées à l’environnementlittoral, aident-elles au recueil et à l’analyse des représentations spatiales », in EchoGéo[En ligne], 17 | 2011, mis en ligne le 26 septembre 2011, consulté le 10 avril 2014. URL :http://echogeo.revues.org/12573 ; DOI : 10.4000/echogeo.12573Guittet A., L’entretien, Armand Colin, 1983, rééd. 1997, 158 p.Kaufmann J-C., L’entretien compréhensif, coll. 128 Sociologie, Nathan, 1996, rééd.2003, 130 p.Maresca S. et Meyer M., Précis de photographie à l’usage des sociologues, coll. DidactSociologie, PUR, 2013, 109 p.Petiteau J-Y., Nantes, récit d’une traversée Madeleine-Champs-de-Mars, ÉditionsCarré, 2012, 284 p.Rowntree B., « Les cartes mentales, outil géographique pour la connaissance urbaine.Le cas d’Angers », in Norois, n°176, 1997, p.585-604.Ouvrages générauxDe Certeau M., La culture au pluriel, Point, coll. Essais, 1993, 228 p.Frémont A., La région, espace vécu, Flammarion, 1999, 288 p.Garnier J-P., Des barbares dans la cité, de la tyrannie du marché à la violenceurbaine, Flammarion, coll. Essais, 1996, 381 p.112
  • 113. Séchet R. et Veschambre V. (dir), Penser et faire la géographie sociale Contributions àune épistémologie de la géographie sociale, PUR, 2006, 397 p.Représentations et perceptions de l’espaceAckermann W., Dulong R., Jeudy H-P., Imaginaires de l’insécurité, Librairie desMéridiens, coll. Réponses Sociologiques, 1983, 122 p.Amar G. et al., (coord), Cognition & Mobilité, actes du séminaire 2006-2008 de laprospective RATP, n°158, 2010, 311 p.Augoyard J–F., Pas à Pas Essai sur le cheminement quotidien en milieu urbain,Éditions À la Croisée, coll. Ambiances Ambiance, 1ère édition 1979, rééd. 2010, 224 p.Bailly A., La perception de l'espace urbain : les concepts, les méthodes d'étude, leurutilisation dans la recherche urbanistique, CRU, 1977, 264 p.Caron C. et Roche S., « Vers une typologie des représentations spatiales », in L’espacegéographique, 2001/1 tome 30, p. 1-12.Debord G., « Théorie de la dérive », in Lettres nues, n°9, décembre 1956.Lynch K., The image of the city, The MIT Press, 1960, 194 p.Martouzet D., Bailleul H., Gaignard L., Feildel B., « La carte : fonctionnalitétransitionnelle et dépassement du récit de vie », in Nature, Sciences, Sociétés, vol. 18,n°2, 2010, p. 158-170.Merleau-Ponty M., Phénoménologie de la perception, Gallimard, 1945, rééd. 2011, 537p.Morisset Lucie K. et Breton M-E. (dir), La ville phénomène de représentation, Pressesde l’Université du Quebec, Coll. Patrimoine Urbain, 2011, 334 p.Moser G. et Weiss K., Espace de vie Aspects de la relation homme-environnement,Armand Colin, 2003, 395 p.Pailhous J. La représentation de l’espace urbain : l’exemple du chauffeur de taxi, PUF,1970, 102 p.Thomas R. (dir), Marcher en ville Faire corps, prendre corps, donner corps auxambiances urbaines, Éditions des archives contemporaines, 2010, 194 p.Technologies de l’information et de la communicationBeaude B., Internet changer l’espace changer la société, Éditions Fyp, Coll. Société dela connaissance, 2012, 256 p.Benasayag M., Del Rey A., Plus jamais seul, Le phénomène du portable, Bayard, 2006,111 p.Bicaïs M., « Acceptabilité sociale et représentations de la localisation », in Les cahiersdu numérique, Lavoisier, 2002/4 vol. 3, p. 85-99.113
  • 114. Blanchet C., La perception de la ville à travers les applications mobiles Comment lesapplications mobiles permettent-elles de modifier notre perception de la ville? ,mémoire de master 2 “Écriture interactive et design d’interaction”, IAE Savoie Mont-Blanc/CCI Formation de Haute-Savoie, dirigé par Lilyana Valentinova Petrova, juillet2013, 47 p.Chung J-W. et Schmandt C., “Going my way: a user-aware route planner”, Conferenceon Human factors in computing systems (CHI), Boston, USA, Avril 2009, p. 1899-1902.Darken R. P. et Sibert J. L., « Wayfinding strategies and behaviors in large virtualworlds », Conference on Human factors in computing systems (CHI), Vancouver,British Columbia, Canada Avril 13-18, 1996, 16 p.Eychenne F., La ville 2.0 complexe et familière, Éditions Fyp, 2008, 96 p.Fernandez V. et Marrauld L., “Usages des téléphones portables et pratiques de lamobilité L’analyse de « journaux de bord » de salariés mobiles », in Revue française degestion, n°226, 2012/7, p. 137-149.Flichy P., « Technique, usage et représentations », in Réseaux, La Découverte, n°148-149, 2008/2, p. 147-174.Gras A. et Moricot C. (dir), Technologies du quotidien La complainte du progrès,Autrement, coll. Sciences en société, 1992, n°3, 222 p.Gras A., Joerges B., Scardigli V., Sociologie des techniques de la vie quotidienne,L’Harmattan, Coll. Logiques sociales, 1992, 312 p.Hugon S., « Qu’est-ce qu’un paysage fût-il virtuel ? Espaces partagés et socialitésélectroniques », in Sociétés, 2006/1, n°91, p. 75-78.Ishikawa T., Fujiwara H., Imai O., Okabe A., “Wayfinding with a GPS-based mobilenavigation system: a comparaison with maps and direct experience”, in Journal ofEnvironmental Psychology vol. 28, 2008, p. 74-82.Jauréguiberry F., Proulx S., Usages et enjeux des technologies de communication, Erès,2011, 143 p.Jonas O., Territoires numériques. Interrelations entre les technologies del'information et de communication et l'espace, les territoires, les temporalités, Ladocumentation française, Coll. Les dossiers du CERTU, 2001, 141 p.Lafond M-C., Le design d’applications mobiles pour la navigation urbaine en contextetouristique, mémoire présenté à l’école de design de l’Université de Laval, juin 2013, 69p.Leshed G., Velden T., Rieger O., Kot B. et Sengers P., “In-car GPS navigationengagement with and disengagement from the environment”, CHI, Florence, Italy,2008, p. 1675-1684.Line T., Jain J., Lyons G. “The role of ICTs in everyday lives”, in Journal of TransportGeography vol. 19, 2011, p. 1490-1499.114
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  • 116. Le GPS est un outil ancré dans les pratiques de mobilitésurbaines. Nous disposons de peu d’informations concernant sonusage et son influence sur les représentations de l’espace par lespiétons. La nécessité d’identifier la place du GPS dans laperception de l’espace des citadins conduit à choisir une approchepluridisciplinaire au croisement de la géographie sociale, de lasociologie des usages et des sciences de l’information et de lacommunication. Grâce à une enquête basée sur des parcourscommentés à Nantes, nous analysons les usages du GPS et lamanière dont les individus passent d’un espace numérique àl’espace physique de la ville.Mots clés : Représentation, perception de l’espace, usages, GPS,piéton, parcours commenté, NantesThe GPS is a tool commonly used by people to get around thecity. We still know little about how pedestrian use the GPS and itseffects on the individual representations of space. Identifying thepart of GPS in users’ spatial perceptions requires amultidisciplinary approach at the interface between socialgeography, sociology of uses and information and communicationsciences. Through our study and the method of commented walks,we analyse the uses of GPS and the way people switch digital spacewith physical space.Key words: Spatial perception and representation, uses, GPS,pedestrian, commented walks, Nantes« Avec le GPS et le Smartphone, on a tout à portée de main, c’estsimple de bouger. On a la ville pour soi. En campagne, ça ne sertà rien, juste pour trouver ton chemin. Le problème, c’est qu’on ades informations mais on ne voit pas ce qui se passe ! On prendmoins le temps de regarder autour de soi. On passe à côté decertaines choses, c’est un piège. » [Anne, 40 ans]117
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