20120704 num special elwatan

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    01-Oct-2015

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el watan numeero special

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  • Photo : Manifestation du 11 Dcembre 1960, Belcourt/Agence Getty Images

  • Parler de la Rvolution est un exercice difficile pour celui qui ne la pas vcu comme adulte. Ma vie a dbut quelques mois avant le 1er Novembre 1954. Les quatre premires annes de mon enfance et, en mme temps, de la Rvolution, avaient pour cadre le quartier du boulevard Bru, coinc entre trois fiefs algrois profondment nationalistes, savoir El Mouradia (ex-Le Golf), El Madania (ex-Clos Salembier) et Belouizdad (ex-Belcourt). Les familles algriennes qui rsidaient dans ce quartier chic qui surplombe la magnifique baie dAlger taient harceles quotidiennement par la police et les militaires qui faisaient des descentes presque chaque soir pour embarquer des citoyens et citoyennes souponns dtres des militants du FLN. Enfants, nous tions traumatiss par ces scnes o les militaires fracassaient les portes, instauraient lhorreur et lmoi au sein de la famille et repartaient, toujours, avec au moins un parent ou un voisin dans la jeep. Ce cycle de perquisitions-arrestations a fait voler en clats la famille. En pleine Bataille dAlger, le paternel sinstalla Kouba. Dans cette ville, les Europens occupaient les meilleurs quartiers. A eux les

    villas et aux Algriens les cits construites dans le cadre du programme de Constantine (El Bahia, Jolie Vue). Ces deux cits taient des refuges pour les moudjahidine, dont le plus clbre a t Mohamed Bousmaha, alias Si Mohamed Berrouaghia, qui commettait des attentats Kouba, avec laide de Koubens et se rfugiait dans un appartement de cit Diar El Bahia. En 1959, avec deux compagnons, il mitrailla le snack situ en face du stade Benhaddad. Quelques jours plus tard, il abattit un brigadier de police devant le cimetire chrtien. Ces actes hroques ont berc notre jeunesse et commenc aiguiser notre nationalisme naissant.Les ultras de lAlgrie franaise et leur bras arm, lOAS, nont pas tard rpondre par un attentat meurtrier commis lentre de la cit Diar El Bahia, o des marchands ambulants avaient install leurs tals. De la petite placette de la boulangerie Talamalek qui donnait sur la rue qui spare les villas de Ben Omar de la cit El Bahia, un commando de lOAS mitrailla le petit march install lentre de la cit. Bilan de lhorrible attentat : plusieurs morts dont une petite fille touche la tte, alors quelle tait au balcon de la cit en train de jouer avec ses amies. Les Koubens, fous de rage, sont sortis dans la rue pour exiger le chtiment des

    criminels. Pendant plusieurs jours, les Koubens ont occup la rue, brav larme et la police franaises, les lves ont sch les cours.La riposte na pas tard. Santamaria, un chef de lOAS, a t abattu devant la porte de sa villa, situe une centaine de mtres vol doiseau du lieu du carnage. Lexcution de Santamaria a sonn le glas de lOAS Kouba et annonc les prmices de lindpendance. Ces images de militaires encerclant le quartier du stade et le ballet des ambulances accourues ds lannonce de lassassinat de Santamaria,

    allong mme le sol, on les a dvores partir des balcons de la cit, au milieu des youyous qui fusaient de partout et annonaient la prochaine indpendance de lAlgrie.

    (3)

    Pareille mtaphore juridico-policire peut effrayer, mais tmoigner pour les besoins de lhistoire de la Guerre de Libration, cest un peu se mouiller. Bien sr que tout dpend de quoi lon parle, mais en engageant sa parole sur un sujet aussi sensible que cette squence de lhistoire nationale, on prend, en effet, toujours le risque que ce que lon dit ou ce que lon rapporte dun fait, dans un temps et un lieu donns de la Rvolution de 1954-1962, soit confront et compar, voire censur par les pontifes du rcit national officiel. Il y a donc, dans ce rflexe, une part de courage et dengagement dont les auteurs doivent tre salus comme il se doit et inciter ce que leurs mmoires, celles en particulier qui ne passent pas par le filtre de lcriture, deviennent plus fertiles et bousculent les silences. Le matriau quils fournissent reste, jusqu preuve du contraire, une source documentaire formidable dautant plus recherche quelle a, parfois, lintrt de nous surprendre et de nous sortir des lieux de mmoire communs.Au lieu des hros qui ne dorment pas et des fusils qui ne se taisent jamais, on dcouvre parfois, dans leurs rcits, que dans les maquis, il y avait des moujahidine qui souffraient de leurs frres, des femmes discrimines pour leur sexe, des camarades stigmatiss pour leurs convictions, des rsistants algriens ostraciss pour leurs patronymes europens Enfin, tous les oublis et les purgs de lhistoire officielle et dont la contribution la libration du pays, pour des raisons de justice comme pour des raisons de cohrence par rapport lesprit de Novembre et de la Soummam en 1956, cest--dire de la Rpublique, mritent aujourdhui dtre rappels et enseigns.Se pose alors la question des mmoires faillibles et slectives. Sans doute est-elle redoutable, mais on sait, depuis Michel Foucault et dautres, que les non-dits, les oublis, les occultations, les exagrations, les amplifications sont aussi des discours et des postures que lhistorien surtout lui doit apprcier non pas pour restituer un vnement, ce qui est en vrit secondaire, mais pour le comprendre et mesurer sa porte historique.Par ailleurs, et mme quand elle ne concerne que des faits relatifs la Rvolution, la mmoire nest pas un territoire seulement historique, mais politique, ethnologique, sociologique, anthropologique et mme psychanalytique (Michel de Certeau). Son dcryptage nous renseigne autrement sur les reprsentations que lon se fait de la guerre, de ladversaire, de la paix, de soi-mme et de lautre, du pays, du prsent, du futur Il nous fait dcouvrir comment un imaginaire se construit.La vraie proccupation, donc, est celle des mthodes denqute et de vrification de la parole-tmoin. Elle est dans la responsabilit de prciser lidentit de celui qui tmoigne, dinformer du lieu do il parle, de la faon dont il parle et pourquoi le fait-il. Elle est dans la ncessit de distinguer la nature du champ de rception dans lequel la parole du tmoin est recueillie (par un journaliste, un historien ou autre) et dindiquer le contenu des questions qui lui sont poses pour le motiver aborder tel dtail et pas un autre, pour (faire) comprendre pourquoi il insiste sur tel aspect et fait limpasse sur tel autreEnfin, elle se trouve dans lexigence davoir des outils de conservation et de recherche, en attendant que souvrent les temples ferms des archives sous scells. Dans de nombreux pays, comme la France par exemple, il existe au moins un fonds la phonothque de la Maison mditerranenne des sciences de l'homme, Aix-en-Provence o sont sauvegardes des archives sonores. En Algrie, on lattend et cest le Centre national des tudes prhistoriques, historiques et anthropologiques qui, dit-on, devrait en avoir la charge.

    1962-2012 Mmoires dAlgrie. 1962-2012 Mmoires dAlgrie. Supplment dit par la SPA El Watan Presse au capital social de 61 008 000 DA. http ://memoires-algerie.org. Directeur de Directeur de la publication : la publication : Omar Belhouchet. Pilotage ditorial. Pilotage ditorial. D'Alger : Adlne Meddi, Mlanie Matarese avec Yasmine Sad et Tristan Lesage de La Haye (El Watan Week-end). De Paris : Guillaume Dasquier, Pierre Alonso, Julien Goetz, Rodolphe Baron, Marie Coussin, Lila Hadi (OWNIOWNI). Conception et ralisation Conception et ralisation graphiques : graphiques : Ammar Bouras. Iconographie : Iconographie : Fonds privs, Ahmed Moussa, AFP Coordination et correction des documents : Coordination et correction des documents : Fatiha Meziani

    Direction - Rdaction - Administration : Direction - Rdaction - Administration : Maison de la Presse Tahar Djaout - 1, rue Bachir Attar 16 016 Alger, Place du 1er Mai : Tl. : : Tl. : 021 65 33 17 - 021 68 21 83 - : Fax : : Fax : 021 65 33 17-021 68 21 87 : Sites web : : Sites web : http://www.elwatan.com et www.memoires-algerie.org. E-mail :E-mail : temoignages@memoires-algerie.org PAO/Photogravure :PAO/Photogravure : El Watan : Impression : : Impression : ALDP - Imprimerie Centre ; Simprec - Imprimerie Est ; Enimpor - Imprimerie Ouest. Diffusion : Diffusion : Centre ALDP. Tl./Fax :Tl./Fax : 021 30 89 09 - Est - Est Socit de distribution El Khabar. Tl. :Tl. : 031 66 43 67 - Fax :Fax : 031 66 49 35 - Ouest Ouest SPA El Watan Diffusion, 38, Bd Benzerdjeb (Oran) Tl. :Tl. : 041 41 23 62 Fax :Fax : 041 40 91 66

    Nos sincres remerciements aux ditorialistes et tous les contributeurs qui nous ont fait confiance en mettant notre disposition leurs documents.

    Nordine AzzouzJournaliste

    EDITOEDITO

    UUnnnnnnnneeeee hhhiiiiiisssstttttttoire d'hommes

    Cest une histoire dhommes. Dune rencontre. Des deux cts de la Mditerrane.Une rencontre entre deux porteurs de projets, en Algrie et en France. Cest une histoire dans la grande Histoire qui nous inscrit pleinement dans lhumanit, ses dfis et ses douleurs, ses dsirs aussi daccder son histoire librement, sans les entraves des versions officielles et des coffres-forts du secret dEtat.Cest ainsi qu loccasion du 50e anniversaire de lIndpendance de lAlgrie, El Watan et le site dinformation franais OWNI se sont associs pour lancer, le 19 mars 2012, Mmoires dAlgrie*, le premier muse numrique sur la Guerre de Libration nationale.Aprs un an de c o l l e c t e d e t m o i g n a g e s , photos, pices administrat ives auprs de vous, lecteurs dEl Watan, nous avons pu runir plusieurs centaines de documents indits grce votre confiance. Car, face aux manipulations et aux occultations officielles, nos centaines de contributeurs des quatre coins dAlgrie, mais aussi de France, ont rpondu notre appel : La guerre de Libration, cest vous !Une manire de dtourner le slogan officiel Un seul hros, le peuple ! et de le prendre au pied de la lettre. Linitiative dEl Watan Week-end a crois un autre projet, celui de lquipe dOWNI, qui a, de son ct, compil et numris des milliers de documents classifis des archives franaises concernant la Guerre de Libration

    et qui seront mis en ligne partir du 50e anniversaire des Accords dEvian, dans un souci de casser les tabous et de briser le silence, ct franais, autour de cette priode charnire de lhistoire.Le projet prendra la forme dun site internet qui sera enrichi en tmoignages, photos, documents jusquau 5 juillet, jour de lIndpendance de lAlgrie, pour devenir, partir de cette date, un vritable muse numrique ddi la mmoire, mis la disposition du public avec une libert totale daccder aux documents, pour naviguer dans le temps, lespace et les thmatiques, mais aussi la possibilit de participer en commentant ou en soumettant dautres

    archives.Notre dmarche, grce la formidable plateforme imagine par les ingnieurs data dOWNI, permet une accumulation et une organisation indite des donnes sur la Guerre de Libration. La direction ditoriale est assure par les deux mdias, en partenariat avec des historiens spcialistes de cette priode.

    Lapplication vous permettra donc de vous emparer, de vous saisir de ce vcu commun, de lhistoire crite par ceux qui lont vcue et non par les Etats, mais par des hommes des deux cts de la Mditerrane. Lhistoire crite par vous.

    El Watan et OWNI* www.memoires-algerie.org

    Un espace de mmoire, pour que les peuples mesurent en

    toute indpendance la part de cynisme et

    dincomprhension qui les a prcipits dans la

    mme tragdie.

    Les ultras de lAlgrie franaise et leur bras arm, lOAS, nont pas tard

    rpondre par un attentat meurtrier commis lentre de la cit Diar El Bahia.

    Yazid OuahibEl Watan

    KKKKKooooouuuuuuuba :

    lll'''hhhhhhhooooorrible

    ccccaaarrrrrnnnnnnnaaage

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    DessineDessine-moi une -moi une arrestationarrestation

    LLaaaaarrrrrreesssttttaaatttttttiiiiiiioooooonnnnnn

    ddeeeeee mmmmooonnn ggrrraaannnnnndddd-

    prrrrrrreee

    Un dimanche matin de lanne 1956, mon grand-pre allait partir au march. Il me dit : Tu viens avec moi ? Je laccompagnais. Arrivs sur la place de notre village, nous nous arrtmes au march pour faire nos commissions. Alors que nous venions de terminer nos achats, une forte explosion de grenade se fit entendre au milieu de la foule. Vers midi et demi, le village fut encercl par les militaires. Ils prirent tous les hommes qui taient dans la rue et les emmenrent devant la gendarmerie. Vers six heures, ils contrlrent leurs cartes didentit. Mon grand-pre et cinq autres hommes furent emmens par les soldats dans une jeep vers la caserne.Quelques jours plus tard, on nous avertit quils staient sauvs. Depuis ce jour-l, nous navons plus revu ni entendu parler de mon grand-pre, ni dans les camps militaires, ni les prisons, ni parmi les combattants de lALN.Le reverrons-nous un jour ? Dieu seul le saitBrahimi Lazazi, 13 ansBrahimi Lazazi, 13 ans

    LLLLeeee bbbbooommmbbbbaarrdddeeemmmeeeeeennnnnnnt

    ddddddeeesssss mmmmmiiillliiitaaaiirrreeeeesss

    Un jour de lanne 1959, alors que nous habitions au bled, la tombe de la nuit, une soixantaine de combattants de lALN sont entrs dans notre village. Nous gorgemes des bufs et nous leur prparmes un grand repas. Mais un mouchard est all les dnoncer au camp militaire situ cinq kilomtres environ du village. Avertis, les FLN sont sortis par un souterrain qui conduisait loin du village. Cest alors que les militaires ont commenc bombarder les environs au mortier, et cela a dur pendant toute la nuit. Le lendemain 4h, ils ont encercl e village et arrt de nombreux hommes. Aprs de longues recherches et nayant rien trouv, ils ont tu le mouchard. Khalifa Hocine, 13 ansKhalifa Hocine, 13 ans

    Jai eu beaucoup de chance pendant la Guerre de Libration. Plusieurs fois, les militaires sont venus minterroger. Pendant la grve de 1957, jtais en poste Tipaza. Je suis parti Alger, laissant lcole ferme. Un voisin ma expliqu que tous les matins, les militaires sautaient par-dessus le portail et venaient tambouriner la porte afin que jouvre, mais bien sr je ntais pas l. Un peu plus tard, je me suis rendu lacadmie

    Alger. Linspecteur adjoint nous a reus, ma femme et moi. Il ne voulait pas me donner de poste. Ma femme, pleine daplomb, ne sest pas laiss dmonter et linspecteur ma trouv un trs bon poste dans une cole toute neuve. Nous avons t accueillis par le directeur de lcole. Trs amical, il nous a invits chez lui prendre lapritif. Il nous prenait pour des Franais. Il y avait une odeur trange. Il nous a alors racont que, quelques

    jours auparavant, ils avaient jet des bougnouls dans les rochers... Ensuite, nous sommes alls ensembles la mairie. En me demandant mon nom, le fonctionnaire sest rendu compte que nous tions algriens. De surprise et de colre, il a frapp de toutes ses forces sur sa machine crire. Nous nous sommes enfuis toute vitesse. Contact : mohamed.bencharif@gmail.com

    D'ENFANTS

    Lenfant, en scurit, nhsite pas communiquer ses ides, ses sentiments sans retenue, sans timidit. Cest ainsi que Mohamed Bencharif, lauteur du Livre de notre Vie, explique la sincrit, lmotion, mais aussi la maturit qui se dgage des textes et des dessins

    produits pendant la guerre par ses lves de lcole Freinet dHussein Dey. Publi une premire fois en 1967, le recueil est peu peu oubli. Aujourdhui, Mohamed Bencharif souhaite le faire rditer, avec le soutien de lAlgrie, de lUNESCO et des ditions Dalimen.

    1 QUESTION MOHAMED BENCHARIFNtait-il pas risqu dencourager ainsi les enfants sexprimer sur les exactions de larme coloniale et sur la lutte pour lindpendance ?

  • La Guerre de Libration nationale est jalonne par plusieurs tapes importantes, depuis lEmir Abdelkader, El Mokrani, lEmir Khaled et Messali Hadj qui a fond lEtoile nord-africaine en 1926 et le Parti du peuple algrien (PPA) en 1937, le 11 mars, en passant par lanne charnire 1945, puis 1947 et enfin le 1er Novembre 1954. Les Scouts musulmans algriens ont fourni leurs meilleurs cadres au Mouvement national algrien dans la prparation de la Rvolution algrienne. Bouras Mohamed, fondateur du scoutisme algrien, est le premier chahid scout fusill en 1941 au Caroubier (Hussein Dey) pour lindpendance de lAlgrie. Le mot indpendance a t clam haut et fort par Messali Hadj en 1936 au Stade municipal dAlger, actuellement stade du 20 Aot (dclaration de guerre la France). Ce sont les militants du PPA-MTLD qui ont trac la voie de la Rvolution arme, dabord les 21+1 El Mouradia, puis les Six Pointe Pescade (Bologhine) + trois de lextrieur : Khider Mohamed, Ben Bella Ahmed et At Ahmed Hocine - dont les photos ne figurent pas parmi les 22 Makam Chahid. La prparation du dclenchement de la Rvolution sest faite lintrieur et lextrieur. Un groupe reprsentatif des Scouts musulmans algriens (SMA) sest rendue Damas o se tenait le premier jamboree arabe. Plusieurs pays du Monde arabe avaient envoy leur dlgation de scouts en Syrie en aot 1954.

    MOITI VERT MOITI BLANCNotre itinraire a dbut Alger o se sont regroups les reprsentants SMA du Centre (Alger, Miliana), du Sud, de Mda, dOran, de Sig, etc. Nous nous sommes ensuite rendus Constantine o nous attendaient les reprsentants des SMA de lEst. Arrivs Constantine en fin de journe, nous avons t pris en charge par les militants du PPA-MTLD. Chaque militant SMA de Constantine avait emmen chez lui cinq scouts pour dner. Ctait formidable, lorganisation des nationalistes PPA-MTLD (SMA) ! Puis nous avons tous dormi dans le grand local des scouts. Ensuite, direction Tbessa o le groupe est arriv dans la matine. Nous avons pris un caf avec les SMA de Tbessa,

    puis nous avons rejoint la Tunisie par Gabs. L, nous avons remarqu la prsence de militaires franais arms. Ctait la rvolution en Tunisie. Le foulard que nous portions reprsentait le drapeau algrien : moiti vert, moiti blanc avec un ruban rouge. A Tripoli (Libye), nous avons t reus par nos homologues libyens et Salah Ben Youcef. Les moudjahidine tunisiens nous ont demand : A quand les premiers coups de feu des Algriens ?

    PRIPLE AU CAIRE De Tripoli, nous avons rejoint le Caire en Egypte o Medjani Ali, dit Si Saddek, tait notre guide. Aprs les visites du muse et de la mosque El Azhar, nous avons rencontr Cheikh El Ibrahimi, qui a prononc un discours. Un th tait offert en son honneur ; un jeune homme, en tenue scout, dynamique, servait le th ; ctait Mahieddine Amimour.Parmi les tudiants algriens au Caire, nous avons rencontr Mohamed Boukherouba, Billal (officier de lALN) et dautres. Nous rsidions chez des jeunes musulmans. Pendant une journe de repos, nous sommes

    sortis par groupes de 4 5 scouts pour visiter la ville ; le groupe dont je faisais partie dcida daller notre bureau algrien au Caire, o nous avons t reus par Hocine At Ahmed. Le tlphone a sonn ; notre grand militant a pris lappareil et nous lavons entendu dire : All, oui, New York, salut frre Sans prononcer le nom de son interlocuteur, Si El Hocine a dit au tlphone : Et laffaire de lAlgrie avec lONU, a marche ? Ctait en aot 1954. Et puis, nous nous sommes levs pour partir en le saluant, le laissant continuer sa conversation au tlphone. Notre histoire de la Rvolution du 1er Novembre 1954 a une

    grande valeur. Nos services secrets ont repris le travail sur le terrain et ont t la hauteur face lennemi, sans tre passs par lcole despionnage ; notre cole tait le patriotisme et nationaliste. Notre rvolution a commenc par Allah Akbar.

    GRANDE CRISEUn malentendu entre le GPRA et ltat-major a eu lieu en pleine ngociation des Accords dEvian, mais grce Dieu qui a donn la foi aux djounoud et officiers de lALN des deux camps, la sagesse a pris le dessus aprs plusieurs heures de contacts. Mme les services secrets ont contribu calmer les esprits, le plus grand mrite revient au commandant Si Moussa, lhomme polico-militaire qui a su, avec diplomatie, remettre de lordre. La grande crise a dur 27 jours.Pour revenir la prise de conscience ferme et rsolue des dirigeants politiques et du peuple algrien que la seule solution tait la rvolution arme, il y a eu 1945, le 1er Mai Alger ou tombrent trois manifestants pacifiques, et les missions du 8 Mai Stif, Kherrata et Guelma dans le Constantinois,

    qui ont fait 45 000 morts. Les pr-congrs PPA-MTLD en 1947 ont confirm cette tendance o il y a eu cration des sections armes et de lOrganisation secrte. Voil, succinctement bauchs, quelques fragments de laction prrvolutionnaire des jeunes Algriens, parmi eux tant de scouts SMA. Notre tmoignage, en qualit dacteurs avant et pendant la Rvolution algrienne, dmontre le souci dclairer davantage les jeunes sur quelques phases importantes de notre histoire.

    Aknoune Hamdane Tadj-Eddine

    A lindpendance javais 22 ans. Jai eu lhonneur de participer la Rvolution, mme de faon trs modeste. Voici quelques souvenirs de jeunesse.

    Mohamed TbCette partie est relate par Bentaleb Abderrahmane, mon ami denfance et voisins Bidon II durant une quinzaine dannes. Il a fini sa carrire comme receveur des contributions diverses Bni Abbs ; il est aujourdhui retrait et install avec sa famille Sidi Bel Abbs. Ctait le 8 janvier 1962, un lundi, premier jour de la semaine. Cela faisait environ deux annes que jtais employ aux contributions diverses de Bchar en tant quagent non titulaire (ANT). Ce matin-l, comme dhabitude, jtais arriv au bureau 8 heures. Il ne faisait pas trs froid. Jtais habill lgrement, une chemise et une veste mi-saison. Ctait une journe comme une autre, la routine, le train-train habituel. Rien ne laissait prsager le tournant que devait prendre mon existence ce lundi 8 janvier. A peine une heure plus tard, vers 9 heures, deux gendarmes se prsentrent dans le bureau que joccupais et me questionnrent: Vous tes bien SNP Abderrahmane ben Moussa?- Oui, rpondis-je.- Suis-nous la brigade.- Je dois en aviser Monsieur le receveur au pralable.- Non tu dois nous suivre immdiatement, sans prvenir qui que ce soit. Une polmique sensuivit, arrte par lentre du receveur dans le bureau, alert par des collgues. Marcel Mathieu, le receveur des contributions diverses de Bchar, tait un homme dun certain ge, trs respectueux et trs respect par lensemble du personnel. Franais de souche, ctait un ancien rsistant durant loccupation de la France par les Allemands. Il sopposa nergiquement ce que je sois emmen par les gendarmes, mais

    ces derniers ont insist en disant quils avaient reu des instructions fermes de leur hirarchie. Pour memmener, ils ont du exhiber la dcision dexpulsion du territoire de la Saoura. Furieux, il les assura de se plaindre officiellement auprs du prfet. Jai appris quil en avait pleur ! Ainsi je quittais le bureau entre deux gendarmes, devant tous mes collgues ahuris, ne comprenant rien la situation. Moi-mme je ny comprenais rien. Le mot expuls me trottait dans la tte. Javais dj rencontr ce mot, cependant, sa signification exacte mchappait encore. Dans le vhicule qui nous menait vers la brigade, je faisais le point en passant en revue les raisons qui auraient pu justifier cet enlvement. Jen ai trouv deux, mais ce jour je ne sus jamais la raison relle de cette expulsion. La premire : cette poque, comme la majorit des Algriens, je militais au sein du FLN en tant que moussebel et avais particip aux deux manifestations (dcembre 1960 et 1961).

    Suite page 6

    D'ENFANTS(5)

    Souvenirs dun jeune scout

    Rien ne laissait prsager le tournant

    que devait prendre mon existence ce lundi

    8 janvier.

    Les Scouts musulmans algriens

    ont fourni leurs meilleurs cadres au

    Mouvement national algrien.

    Rassemblement denfants (A. Refine)

    Runion dexplication de laccord de cessez-le-feu entre commissaires politiques de lALN et colons de la rgion de

    Tissemsilt. Mars 1962. (A. Refine)

  • La seconde tait que mon frre an, Mohammed, faisait partie de lALN depuis bientt cinq ans. Durant les vacances scolaires de lt 1956 ou 1957, je ne me souviens plus exactement, ma mre avait pris une dcision capitale, toute seule. Toute seule car mon pre tait dj dcd depuis trois ans. Elle emmena tous ses enfants, huit orphelins (six garons et deux filles) par train au Maroc, Oujda, ville que nous voyions pour la premire fois. Nous fmes accueillis par de braves gens aussi pauvres que nous (probablement des parents loigns) dont je ne connais pas lidentit. Au bout de quelques jours, ma mre, aprs stre renseigne, vraisemblablement aide par nos htes, se prsenta la base Larbi ben Mhidi de lALN Oujda, nouvellement cre. Elle expliqua aux responsables quelle tait elle-mme originaire du Rif marocain et quelle vivait depuis fort longtemps en Algrie. Son mari tait galement Marocain (natif du sud saharien marocain) mais a vcu ds son jeune ge, sous le nom de Moussa El Houari, en Algrie plus prcisment Constantine. Cest dans cette ville dailleurs que fut enterr mon grand-pre paternel qui tait venu de Tunisie rendre visite son fils. Elle expliqua que son mari avait milit jusqu sa mort (en septembre 1953), durant de longues annes pour la cause algrienne, lui laissant huit enfants tous ns en Algrie en partie Stif et en partie Bchar. En consquence, ses enfants devaient tres considrs comme des Algriens et cet effet elle venait mettre la disposition de lALN ses deux ans, mon frre Mohammed et moi-mme. Aprs concertation entre eux, ces responsables lont flicite pour sa bravoure et ont dcid de ne retenir que lan de la famille, cest--dire mon frre Mohammed en expliquant ma mre que le second garon devait rester avec elle pour laider

    subvenir aux besoins de sa nombreuse famille. Ils lui ont clairement signifi quelle tait exempte de tout ichtirak. Cest ainsi que mon frre Mohammed fut remis aux autorits de lALN Oujda et ma mre, mes autres frres et surs et moi-mme retournmes Bchar. En son temps, je navais pas mesur la porte de son geste. A lge adulte et aprs tre devenu pre moi-mme, jai alors pris conscience de lampleur du courage dont ma mre avait fait preuve. Dieu, qui ne perd pas la rcompense des bienfaiteurs doit lavoir accueillie dans Son Vaste Paradis, auprs de son mari, pour le sublime sacrifice quelle a fait.

    Suite page 7

    La Guerre dAlgrie ma laiss des souvenirs indlbiles. Jen voque un, qui ma particulirement marqu alors que jtais enfant.La piscine El Kettani, sur le boulevard Abderahmane Mira ( lpoque Front de mer) me rappelle un beau souvenir dune journe de lt 1957. Mon cousin Mohamed, qui avait devanc de quelques mois lappel au service militaire dans larme coloniale franaise, navait pas encore 18 ans ; mais il avait bien des raisons de le faire. Aprs son incorporation, il fut affect la caserne 401 (ou 421) du Clos Salembier (El Madania). Quelque temps plus tard, avec dautres soldats algriens, il dsertait pour rejoindre le maquis avec armes et bagages. Cette action audacieuse de soldats algriens enrls sous le drapeau franais avait port un grand coup la propagande de laction de

    D'ENFANTS(6)

    A la piscine El Kettani

    A lge adulte et aprs tre devenu pre

    moi-mme, jai alors pris conscience de

    lampleur du courage dont ma mre avait fait

    preuve.

    Le port dAlger (F. Decker)

    pacification russie des indignes de lAlgrie franaise, comme aimait la dsigner ladministration coloniale. Les journaux de lpoque ont tout fait pour minimiser ce fait hors du commun.Je me souviens dun jour o mon cousin Mohamed tait en permission ; il portait la tenue militaire de sortie. Il stait prsent le matin, de bonne heure, chez nous et me demanda si a me dirait daller la piscine... Tout excit par la nouvelle, je demandais la permission ma mre qui accepta volontiers, bien contente de me voir aller pour la premire fois la piscine.

    BRAVER LINTERDITJavais huit ans lpoque. Toute heureuse pour moi, elle prit le soin de me mettre des vtements propres pour la circonstance. Arriv la piscine o il y avait foule,

    videmment, que des pieds-noirs et leurs prognitures, on me remit un bracelet lastique avec une toute petite plaque portant le numro de la cabine o je devais dposer mes affaires et me changer. Dailleurs, je ne savais quoi faire sans laide de mon cousin. Une fois dans la cabine, je fouillais le petit sac en toile grise dans lequel il y avait un casse-crote maison pour retirer mon short de bain, mais rien ; maman avait oubli, dans la prcipitation, dy glisser un short de bain...Je sortis la tte par la porte bleue, entrouverte de la cabine pour dire mon cousin Mohamed que je ne trouvais pas le short de bain ; il me rpondit : Cest pas important, tu laisses ton slip tu peux aussi bien nager avec. Jai rappliqu illico presto. Il fallait dabord passer sous le jet deau de rinage pour pouvoir accder la piscine ; le surveillant de baignade, me voyant en slip, minterpella : Tu ne peux pas te baigner comme a ! Il faut un maillot de bain pour aller la piscine ! Mohamed, qui tait tout prs, le toisa dun regard mchant et lui dit textuellement : Aujourdhui ce mioche indigne a tout fait le plein droit, ici, dans son pays, daller prendre son bain en toute libert et je suis l, expressment, pour que cela soit fait sans aucune autre condition ! Ce jour-l, pour la premire fois de ma vie, je nageais dans une vraie piscine. Mes petits camarades du quartier allaient, en cachette de leurs parents, barboter dans des bassins conus pour lirrigation des champs aux environs de Birkhadem et Khracia, quelques kilomtres de chez nous. Cela stait pass la piscine El Kettani. A lpoque, je ne saisissais pas le vrai sens des faits que je vivais. Cest plus tard que ma grande sur, laquelle Mohamed avait confi ce qui stait pass, men reparla. Cela stait pass juste quelques jours avant que mon cousin dserte pour rejoindre le maquis, en compagnie de quelques uns de ses camarades algriens, avec armes et bagages.

    Mokrane M.

    Djounoud avec leurs armes (K. E. Djellali)

  • La Rvolution algrienne tait remplie dpisodes ayant eu pour acteurs des anonymes, des citoyens ordinaires. Tt ou tard, la guerre qui se droulait sous leurs yeux finissait par veiller leur conscience ; parfois suite un simple concours de circonstances, cest tout logiquement quils simpliquaient dans le conflit. 1959. Le mois de juillet tirait sa fin. Lt ensoleill continuait imposer sa prsence la grande joie des baigneurs qui envahissaient les plages voisines. Ctait le ct jardin du village dAokas, car le ct cour de la localit montrait un grouillement de troupes franaises appeles en renfort dans le cadre de lopration Jumelle. Dans linsouciance de la fleur de lge, Ahcne, comme bon nombre de ses camarades, sillonnait les rives et les collines la recherche du temps perdu. Ce jour-l, il tait plusieurs lieues de penser quune dcouverte tait sur le point de changer sa destine. Les mains dans les poches, sifflotant et guilleret, Ahcne se baladait le long de la rivire en shootant de petits cailloux quand soudain il suspendit son tir devant un petit objet en mtal de la grosseur dune orange que le jeune garon reconnut immdiatement pour en avoir vu, accroch la poitrine des soldats franais : ctait une grenade ! Aussitt, Ahcne passa dans sa tte une foule de questions qui restrent sans rponses. Qui a bien pu la placer ici ? Peut-tre un militaire la-t-il perdue avant de traverser la rivire ? Ou bien est-ce un pige ? A cette dernire pense, Ahcne, pourtant inaccessible la peur, recula instinctivement. Puis il regarda autour de lui.

    Personne alentour. Il sagenouilla devant le projectile, tala son grand mouchoir sur le sol et, prcautionneusement, ramassa la grenade quil plaa au milieu du carr de tissu avant de nouer celui-ci aux quatre coins, formant un petit baluchon. Assis par terre, Ahcne sabandonna une rflexion diffuse.

    PROJET DATTENTATIl savait comment dgoupiller une grenade et quelle seconde il fallait la lancer pour quelle explose au moment datteindre lobjectif. Il connaissait aussi lemplacement des cantonnements et comment sen approcher sans tre vu des militaires. Il savait... A ce niveau de sa mditation, une folle ide traversa son esprit. Et sil ralisait lexploit de sa vie ? Ce disant, il se voyait dj dans les parages du campement militaire, rasant le mur denceinte ; il se voyait accroupi, sapprtant tirer sur le dtonateur avant de

    projeter sa grenade au milieu des soldats ; il se voyait dans le fracas de lexplosion dguerpir toutes jambes vers le maquis et la gloire... La dcision dAhcne tait prise : il fera comme il lavait imagin ! A lheure o le crpuscule

    commenait tomber, il saisit avec assurance son petit paquet et chemina rsolument vers le village, vers la grande et prilleuse aventure. En cours de route, Ahcne croisa un ami plus g que lui qui le hla : O vas-tu comme a, mon ami ? Et que contient ce mouchoir ? Ahcne montra lobjet et dvoila son projet. Lautre nen crut pas ses yeux et ses oreilles ; son visage prit une teinte livide, exsangue. Puis, reprenant ses esprits, il dclara au jeune hros potentiel : Ecoute, tu ne peux pas agir ainsi sans laval des responsables de la Rvolution. Sans leurs instructions formelles, tu risques des sanctions svres. Cache lobjet dans un lieu sr et, dans deux ou trois jours, je tapporterais un ordre du maquis. Ahcne se rallia cette ide et attendit, comme convenu, le fameux ordre qui tarda arriver. Lardeur juvnile dAhcne commena smousser quand, au soir du troisime jour, il reut la visite de son ami accompagn dun chef des maquisards auquel il remit la grenade. Le chef lui promit que les moudjahidine en feraient bon usage dans leur lutte pour la libert et quil tait fier de lui et de ses aspirations rvolutionnaires. Certes, lexploit envisag par Ahcne neut pas lieu, mais le fait que cette ide ait merg dans la tte du jeune homme ntait-il pas en soi un trait de courage ? Ctait aussi par ces actions anonymes, et quelquefois grce elles, que la Rvolution triompha de la domination coloniale et du joug militaire et que le peuple opprim recouvra sa libert et son indpendance...

    Khaled Lemnouer

    Mon frre Mohammed utilisa toute son ingniosit de chef de bande de gamins au service de la lutte arme et devint, aprs un stage au Maroc, un lment moteur dans le dminage pour crer des passages dans la ligne Morice qui longeait la frontire entre lAlgrie et le Maroc et devait interdire toute traverse de personnes, de ravitaillement ou darmement entre les deux pays. Brave et insouciant, il sauta sur une bombe qui le handicapa vie et fut pris par larme franaise et incarcr la prison de Kenadza, vers la fin de lanne 1959, o il resta emprisonn jusqu lindpendance. Durant ces trois annes, ma mre lui rendait visite, assidment, les trois fois permises par semaine. Aide par lun de ses enfants, elle se rendait la visite avec un lourd couffin de vivres, vtements et tout ce dont il avait besoin ainsi que ses compagnons moudjahidine dont les parents nhabitaient pas la rgion. Ces couffins, ainsi que la subsistance de toute la famille provenaient de mon maigre salaire que grait parcimonieusement ma mre. Quoique cela fut tout fait dans lordre des choses, jen ressentais tout de mme un sentiment de fiert et, encore ce jour, chaque fois que jy pense, la satisfaction du devoir accompli menvahit comme une bouffe de chaleur. Je prie pour mes parents et les remercie de lducation quils nous ont prodigue, conforme notre noble religion : faire le bien et nen esprer de rcompense que du Tout-Puissant et Misricordieux. Toutes ces penses me traversrent lesprit le temps darriver la brigade de gendarmerie, sur la route de Bidon II. L, je fus brutalement pouss dans une cellule dans laquelle tait assis, sur un banc, Si Bourah Mhamed, qui commenta mon arrive haute voix, pour bien se faire entendre par les gendarmes : Maintenant, on embarque mme les enfants !. Si Mhammed

    Bourah tait un notable de Bidon II. Originaire dEl Bayadh, il tait install depuis longtemps dans la rgion. Dun certain ge, trs ais matriellement, il tait instruit pour son poque. Lettr aussi bien en arabe quen franais, il avait un franc-parler trs apprci par toute la population de Bidon II, de Bchar et Kenadza. Il tait trs connu aussi par les autorits coloniales qui napprciaient pas du tout sa faon hautaine de sadresser eux, sans peur ni complexe.

    Suite demain

    D'ENFANTS

    Moi, je me souviens : fusillade, morts, sang, cris, chars, retenue lcole. Je me souviens des pas des soldats et du chocolat quils distribuaient, des soldats qui nous ordonnaient de sortir de nos maisons, des fusils et baonnettes points sur nous. Je me souviens de la terreur qui se lisait sur les visages de nos proches Je me souviens du pan de la robe de ma mre dans lequel je me cachais, des pleurs de ma sur Je me souviens de nos regards apeurs, innocents, ne sachant ce qui nous attendait. Je me souviens des bousculades : on nous rassemblait, femmes, hommes, enfants, vieux, bbs sur un terrain vague prs de lhpital de Ndroma, ma ville natale. Il fait chaud, trs chaud, les bbs pleurent, on a soif, on a faim, on est parqu en plein soleil pendant des heures et des heures Il y a un monde fou, on attend quoi ? Un hlicoptre, le gnral de Gaulle ? Je me rappelle des coups de feu, une bombe Les gens courent, se pitinent, pleurent crient Ma mre nous saisit par la main et nous crie : Ne regardez pas, courez, courrez ! Ma mre pleure, son pre et son frre (16 ans) sont en prison, le frre an a t tu par les soldats franais. Dans la famille, la mort se succde : un oncle, un cousin, un frre, un neveu, un voisin Je me souviens des hommes voils dun hak, comme des femmes, qui venaient souvent la maison. Jentendais souvent moudjahidine. Je noublie pas la dtresse, le dsespoir, la tristesse et limpuissance de ma mre devant larrestation de mon pre qui stait cach sur la terrasse et que les soldats ont fait sortir coups de pied, la baonnette point dans le dos, la main sur la tte, lui criant avance, avance Plus vite que a !.

    CORDE SAUTERJe me souviens que je jouais avec mes petites voisines Rachida, Farida, avec une poupe de chiffon fabrique avec deux btons de bambou, de la laine de couleur pour les cheveux, du coton pour le corps, habille de chutes de tissu que ma mre jetait Je me souviens des billes que je lanais avec aisance

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    Je me souviens...

    La grenade

    La satisfaction du devoir accompli

    menvahit comme une bouffe de chaleur.

    Ctait aussi par ces actions anonymes, et quelquefois grce

    elles, que la Rvolution triompha.

    Enfants algriens devant une affiche du gouvernement franais (AFP)

    et fiert avec les garons Fethi, Rahmi et Jamel. Je me souviens de la corde sauter, de la balle que je lanais en chantant ma balle. Je me rappelle de la radio que mon pre coutait, loreille colle, dans un silence absolu Je me souviens de la venue de mon grand-mre, de mes oncles et tantes, fuyant le village, le deuil Je me rappelle de ma robe vert, blanc, rouge et de pantalons, chemises et cravates de mmes couleurs que ma mre confectionnait en cachette, en silenceJe me souviens du lance-pierre que mon frre (Allah yrahmou) utilisait pour casser les lampadaires de la rue Sidi Bouali o nous habitions pour que les moudjahidine puissent venir sans tre vus Je noublie pas le jour o, enfin, jai vu ma mre rire, courir, pleurer avec les voisines Zakia, Ghoutia, Amaria,

    Lela, brandissant des drapeaux en criant tue tte Tahia Houria, Tahia El Djazar. Lhymne national Qassaman et les youyous Mon pre est revenu mais pour longtemps, il est parti en France je nai rien compris Les grands-parents pleurent, nous partons aussi. Je me souviens des valises, des couvertures entasses dans une petite voiture, direction Oran, puis le train. Je me souviens du froid, de la neige. Paris. Mon pre est l, nous sommes heureux !Nous sommes des enfants victimes dune guerre, des enfants perdus, sans repre, la recherche dune vrit cache, la recherche dune identit. Franais-Algriens, Algriens-Franais ? Emigrs, clandestins et sans papiers

    Karima Malki

  • DE FEMMES(8)

    Comment tout a-t-il commenc ? Cest mon voisin M. Ourif, originaire de Laghouat, qui ma amene au militantisme. Il est celui qui ma amene prendre conscience de la situation dans laquelle nous vivions.

    Cela remonte peu prs quelle anne ?

    Au dbut des annes 1940 avant la fin de la seconde guerre mondiale et les tragiques massacres de mai 1945. Javais de la famille qui rsidait Stif, ainsi jtais informe de ce qui sy droulait, particulirement Kherrata o quatre jeunes avaient t tus. Leurs corps en putrfaction ont t exposs sur la voie publique durant une semaine, avec interdiction de leur donner une spulture. Je ne sais pas pourquoi cela mavait particulirement rvolte. Pour des raisons sociales videntes, jai commenc travailler. Mais paralllement, je frquentais un groupe dtudiants de mon ge. Cest avec eux que jai commenc militer. Je me souviens, entre autres, de Mamia Chentouf, de Mme Sidi Moussa, et puis il y avait parmi nous des tudiants tunisiens. Ctait un cercle modeste, mais cela nempchait pas quil avait une vie organise. Nous tenions rgulirement des runions, nous organisions des excursions. Nos dbats approfondissaient notre prise de conscience et aiguisaient notre patriotisme naissant. La

    premire cellule o jai activ se trouvait la Casbah. Nous ramassions de largent pour le parti auprs des familles aises bien sr. Nous vendions le journal du parti et nous faisions tout un travail de propagande parmi les femmes.

    Vous suffisiez-vous du combat politique, espriez-vous quun jour ou lautre vous deviez passer la lutte arme ?

    Nous savions, quoiquil en soit, que nous luttions pour notre indpendance, quelle que soit la forme de la lutte. Bien sr que lventualit dautres formes de combat tait prsente dans les esprits. Naturellement, ce ntait pas dans lesprit de tous. Mais certains taient dj dans les maquis comme le colonel Ouamrane quon appelait Boukerrou. Cest dailleurs Ben Mokkadem, militant du PPA, qui lindpendance deviendra mon poux, qui lavait recrut. Ouamrane, qui tait sergent dans larme franaise dans la deuxime moiti des annes 1940, tait lacadmie de Cherchell, mon futur mari, Ben Mokkadem, originaire de cette ville, ly avait contact. Krim Belkacem tait aussi au maquis...

    Comment avez-vous vcu la cration et le dmantlement de lOS ?

    Nous tions si proches du soulvement. Nous nous tions prpars. Nous pensions que la lutte arme tait imminente et que tout allait enfin commencer. Hlas, le secret a t vent et tout sest croul. Les Franais ont dcouvert lorganisation. Beaucoup de cadres ont t arrts, condamns et emprisonns. La dception tait la mesure de la catastrophe qui avait frapp le parti et lOS.

    Le 1er novembre 1954 arrive. Comment accueillez-vous ce jour ? Vous en souvenez-vous ?

    NASSIMA HABLAL. Rsistante, ancienne dtenue

    Jtais la secrtaire de Abane Ramdane

    Suzanne Massu, le 11 juin 1958 Alger lors de la fte des Mres (AFP)

    Retrouvailles entre un maquisard et sa famille. 1962. (A. Refine)

    Parfaitement ! La joie tait immense comme ltaient les espoirs que ce jour a suscits. Ctait fait. Pour ma part, jattendais quon menvoie un signal.

    Est-il arriv rapidement ? Rapidement. Je mtais rendue

    Bucarest pour le Festival mondial de la jeunesse. Au dpart, je voulais me rendre dans un pays scandinave, car chaque anne je voyageais pour oublier un moment le racisme ordinaire que nous subissions. Jai chang de destination et suis alle au festival en Roumanie. Un jeune homme ma un jour aborde et ma demand si jtais bien Nassima Hablal. Oui, lui ai-je rpondu. Je voudrais discuter avec toi, ma-t-il dit. Je lui ai laiss mes coordonnes Alger et lai invit me contacter. Le jeune homme en question tait Mohamed Sahnoun, futur diplomate. Il tait avec le groupe de Amara Rachid. De retour au pays, Sahnoun ma mise en contact avec des Franais et des chrtiens de gauche qui faisaient un travail social dans les bidonvilles. Je passais mes week-ends dans les quartiers dfavoriss soigner, vacciner, alphabtiser... Ctait un empltre sur une jambe de bois. La Rvolution venait de dbuter, ses moyens taient limits. Ce nest que deux ou trois mois plus tard que les choses ont commenc bouger. Des militants avaient t librs, dont Abane. A sa libration, il vivra un autre drame, familial celui-l. En effet, en arrivant chez lui, sa mre dans le jardin tait occupe biner. On lappelle et on lui dit : Viens tu as un invit. Lorsquelle sest trouve devant son fils, la surprise de le voir a t telle quelle a fait une attaque qui la rendue hmiplgique vie. Krim Belkacem et Ouamrane le contactent et lui confient lorganisation dAlger o tout tait encore au stade des balbutiements. Il sest install chez moi pour un an ou plus, jusqu ma premire arrestation.

    En plus des runions, en quoi consistait le travail de Abane ?

    Abane abattait un travail considrable. Il a en outre su gagner la confiance de beaucoup de Franais qui nous taient favorables. Ils nous procuraient des refuges, nous cachaient, cachaient des personnes recherches, cachaient les fonds, ils ont tir nos tracts, car on navait rien du tout. Pas de rono, pas de matriel dimpression, rien. Aprs, certes, nous nous sommes quips. Mais avant, je tapais des tracts chez moi puis nous allions les tirer ailleurs, l o on le pouvait, chez des Franais. Nous sommes fin avril 1955. Ce nest qu partir de cette priode que les choses ont t progressivement mises en place. Et nous le devons Abane.

    Quelle tait votre fonction exacte ? Jtais une militante. Je faisais ce quon

    me disait de faire. Jtais la secrtaire de Abane, puis aprs le Congrs de la Soummam, la secrtaire du Comit dexcution et de coordination (CCE). Jai fait bien dautres choses aprs. Jtais responsable de lorganisation femmes, mais a na pas tellement dur, on a prfr faire travailler hommes et femmes cte cte.

    Vous avez donc travaill sans discontinuer avec Abane ?

    Toujours, depuis 1955. Il venait, il tenait ses runions chez moi, je tapais les procs-verbaux, les tracts et mme les textes les plus importants. Malheureusement, Amara Rachid sest fait arrter. Alors quil se rendait chez Abbas en voiture, il a t repr. Auparavant, Abane voulait lenvoyer en mission en Egypte. Comme il lui fallait une adresse pour son passeport je lui ai donn la mienne. Hlas, il a gard lenveloppe avec mon nom et mon adresse. Quand il a t arrt, ils ont trouv lenveloppe en question. Ils nont pas tard dbarquer chez moi, pour membarquer. Sans preuve autre que cette enveloppe. Jai donc t apprhende mais pour peu de temps. Prpare

    lventualit, je nai pas parl. Ils mont interroge au commissariat central pendant deux ou trois jours. Puis ils mont dfre la prison de Serkadji o jai t isole. Javais un oncle qui tait avocat, matre Bensmaia, qui connaissait le btonnier Morino. Il est intervenu.

    O tait pass Abane ? Abane ne pouvait plus venir chez moi.

    Jtais brle, ladresse aussi. Entre-temps on lui avait trouv dautres refuges. Ben Mokkadem aussi avait t arrt dans la voiture o se trouvaient la machine crire, les tracts, pas loin de la maison. Nous avions donc dautres refuges pour Abane Ramdane, dont celui de Ouamara Rachid (diffrent de Amara), ctait au Tlemly (Montriant). Il allait chez des Franais ; aprs, Mohamed Ben Mokkadem lui a achet un appartement

    avec son propre argent. Ben Mokkadem avait eu un accident de voiture. Il a touch une indemnit pour avoir t bless lpaule. La premire chose quil a faite, ctait daller acheter un appartement pour Abane. Pour quil ait son propre refuge. Il y a mis un couple de militants pour la couverture, la protection et lassistance. Ctait rue Bastide, en remontant la rampe Valle. Il y avait galement un autre militant qui logeait au rez-de-chausse tandis que lui tait au quatrime tage.

    Boukhalfa Amazit Extrait de linterview publiele 16 juin 2005 dans El Watan

    Ils mont interroge au commissariat central pendant deux ou trois

    jours. Puis ils mont dfre la prison de

    Serkadji o jai t isole.

  • DE FEMMES(9)

    Oued Chouly (en arabe dromadaire rougetre) tait la Zone 5 de la Wilaya V, dans les montagnes de Tlemcen. Cet pisode de la Guerre de Libration sy passe en 1958, quant une mounadhila (adjointe de la secrtaire fminine du douar), Kheira Bendjeffal, mre de six enfants, faisait son devoir patriotique avec la navet et le courage propre aux populations rurales. La carrure masculine, muscle comme une paysanne, elle avait plusieurs reprises port sur son dos des moudjahidine blesss pour leur faire passer loued. Un jour, Kheira avait pour mission de porter des vtements, des rasoirs, du savon et autres aux djounoud de la section du lieutenant Si Khalil (de son nom de guerre), trois kilomtres au nord-est du village de Oued Chouly, entre Tegma et Tizi. Elle connaissait les lieux. Une casemate permettait daccueillir les sections traques aprs une opration militaire. En y arrivant, elle entra directement dans la khema du responsable civil du douar et surprit le chef de section, nu, avec la femme du chef de douar. Surprise, elle sortit Elle ne raconta cela qu ma tante ; elle ne voulait pas salir la Rvolution en bruitant un acte isol. Mais Si Khalil et sa matresse ne savaient pas ce quallait faire cette rvolutionnaire dont le frre tait chef de section commando de la Zone V, connu pour sa bravoure et son attachement la Rvolution.

    TRAQUENARDCes ainsi que le complot commence. La femme, qui aurait voulu avoir le poste dadjointe de la secrtaire des femmes du douar, connaissait les aspirations de Kheira qui voulait suivre son frre au maquis. O lui transmit une invitation verbale de la hirarchie rvolutionnaire, qui lui accordait la permission de monter au djebel. Mais Khalil, pour couvrir son ignoble acte, runit les responsables militaires, leur demandant dexcuter Kheira qui, parce quelle dtenait des informations sur les activits au maquis, risquait dtre dangereuse et de nuire la Rvolution en cas darrestation. Ainsi, Khalil et deux de ses amis, en prsence dun membre de lOCFLN dont le pre a t tu par la section commando pour complicit avec lennemi, personne ce jour ne connat

    la vrit sur cette question ont pris la dcision dexcuter la mounadhila. Le jugement tait tomb, Kheira prsentait un danger pour le chef de section.Kheira vint au rendez-vous avec une femme qui tait au courant du jugement. Elle lui donna une tenue de combat, lui disant quelle pouvait lessayer ds maintenant, avant de monter au maquis. Kheira enfila la tenue. En toute navet, la femme lui dit : Tu fera une belle morte ainsi...

    Houari Boumedine, qui tait alors

    instructeur, venait faire des stages

    dapprentissage au maniement des armes.

    Kheira, victime dune scne

    quelle naurait pas d voir

    Les parachutistes en opration de maintien de lordre Alger, en 1957 (F. Decker)

    Manifestation de Franaises pour la paix en Algrie (J. Malla)

    Si Khalil vint la cachette et demanda Kheira de le suivre ; il lemmena prs dun gouffre connu de la rgion de Benighazli, au sud-ouest de Chouly ; il la poussa ; elle fit une chute de 50 mtres.Linformation circula que Kheira tait morte par accident, puis par erreur, puis par dcision de la Rvolution.

    RTABLIR LA VRITSept mois plus tard, la section de Si Khalil entra en accrochage avec lennemi ; plusieurs militaires franais et algriens furent tus, mais le chef de section fut captur vivant, lgrement bless. Aprs quelques heures de torture, il devint un rendu, un tratre qui collabora avec larme franaise, traquant les soldats de lALN avec acharnement. Beaucoup de citoyens furent emprisonns ou tus, des casemates dcouvertes et des maisons rases grce lui A lindpendance, il partit avec larme franaise comme harki. Celui qui fut Si Khalil mourut comme un ivrogne, environs de Paris, o il mourut en tat divresse, dans la rue, en janvier 2000.Cest bien aprs lindpendance, quand jai termin mais tudes universitaires Alger, que mon pre, ma tante et certains moudjahidine mont racont lhistoire de Kheira. Jai alors compris que la Rvolution a commis aussi beaucoup derreurs et dinjustices. Jai galement compris, aprs quelques recherches personnelles sur la Zone 5, que tous les douars et les familles de la rgion de Oued Chouly qui ont particip la Rvolution ont t marginaliss, aprs lindpendance, tant du point de vue du dveloppement que de lhistoire. Le dfunt Abdelmadjid Meziane tait originaire de Oued Chouly, mais il na jamais fait quoi que ce soit pour son village ; la femme de Ould Kablia aussi Houari Boumedine, qui tait alors instructeur, venait faire des stages dapprentissage au maniement des armes et

    de stratgie de gurilla Oued Chouly car ctait une zone difficilement accessible. Mais lindpendance, il ne donna rien ; pis encore, Oued Chouly, chef-lieu de commune en 1956, a t dpossd de ce titre.Certains pisodes de notre glorieuse Guerre de Libration sont difficiles raconter, mais

    il est ncessaire de les exhumer pour clairer notre histoire longtemps confisque.

    Benahmed Abouilys

  • DE LA FEDERATION DE FRANCE

    Le 1er novembre 1954, date du dclenchement de la Rvolution, je me trouvais Paris ; jhabitais au foyer nord-africain dAubervilliers, dans la banlieue parisienne, et je travaillais comme maon dans une entreprise. A Paris, je frquentais le quartier Saint-Michel (5e arrondissement). Cest l que par lintermdiaire dun ami natif de Azzaba, je fus recrut comme militant actif au sein du Front de libration national, et ce, au dbut de lanne 1955, sous les ordres de Souissi Abdelkrim, un frre trs dynamique membre de la Fdration de France, ainsi que Boudaoud Omar. Lorganisation du FLN avait fait tache dhuile travers toute la France. Dans les rgions ou rsidaient nos compatriotes, des structurations en rgions, zones et secteurs furent cres. Dnormes collectes de fonds furent effectues par la classe laborieuse de toute la France au profit

    de la Rvolution. Des groupes de choc ont t galement constitus un peu partout pour mettre de lordre parmi les rcalcitrants. En 1956, la Fdration avait opt pour la cration dun groupe spcial dnomm OS. Les membres de ce groupe taient slectionns parmi les militants en activit travers les groupes de chocs existants Paris. Lorganisation avait t mise sous la responsabilit de Si Khelil (Amrani Ahmed). La mission de ce groupe consistait mener des actions contre les ultras du colonialisme dont certains rsidaient Paris et dautres possdaient une double rsidence Paris et Alger. Les membres de lOS avaient chacun un nom fictif de manire quaucun dentre eux ne connaisse lidentit ni le domicile de ses compagnons. Parmi les ultras condamns par la Rvolution figuraient Jacques Soustelle, Baptiste Biaggi, Ali Chekal, Ben Rekrouk, Ben Djebour, Alain de Serigny, Lucien Borgeaud, Robert Lacoste (ministre rsident en Algrie), etc. Une action fut programme lors du dfil du 14 juillet 1958, contre un corps de paras (men par Salan et Bigeard) venu spcialement dAlger, et ce, sur lavenue des Champs Elyses.

    PIANOAlors que tout tait prt et quon se trouvait nos emplacements, le long de lavenue, munis de rvolvers et dun pistolet mitrailleur dissimul, Si Khelil surgit et intima chacun de nous de nous replier, nous disant que laction avait t annule, sans quon sache vritablement la raison jusqu ce jour. Au cours du mois daot 1958, suite une action mene contre Lucien Borgeaud au Trocadro, Paris, la DST (Dfense et scurit du

    territoire) avait rcupr la traction-avant ; cette voiture avait t abandonne une trentaine de mtres par le groupe, dont chacun avait pris une direction diffrente sous les vocifrations des passants, abandonnant le pistolet mitrailleur qui avait servi laction. Ctait de la faute du chauffeur qui avait paniqu jusqu caler le moteur de la voiture. Celle-ci appartenait un restaurateur, qui fut arrt ainsi que le chauffeur. Laction stait solde par la mort du chauffeur de Borgeaud, qui fut quant lui grivement bless. Comme javais t identifi, lorganisation dcida mon loignement vers le Maroc via lEspagne. Jtais domicili chez un vieux couple de Franais Villeparisis, dans la banlieue parisienne ; les Dufour taient de braves gens, favorables notre lutte. Plusieurs militants avaient sjourn avec quitude dans leur pavillon.

    DPART PRCIPITJavais quitt le domicile avec prcipitation, abandonnant tous mes effets vestimentaires, pour aller vers Cerbre, un village ctier situ au pied des Pyrnes orientales, la frontire franco-espagnole. Un frre militant avait la charge de refuge et passeur de lautre ct de la frontire. Tout sest pass pour le mieux jusqu Madrid, o nous nous sommes prsents lambassade du Maroc. Aprs une attente de deux heures environ tout en consommant du th et des ptisseries, arrivrent deux reprsentants du FLN en clandestinit Madrid car lEspagne de Franco ne reconnaissait pas le Front. Les frres nous ont ramens avec eux, ils nous ont hbergs pendant deux jours aprs nous avoir fait passer chez un photographe pour

    faire des photos didentit. Au troisime jour, ils nous apportrent des laissez-passer portant des noms marocains et des lieux de naissances fictifs, puis ils nous ont accompagns jusqu la gare dAtocha, ou nous avons pris le train vers Algsiras.

    TROCADRODeux policiers se prsentrent dans le compartiment du train pour demander les passeports ; ils vrifirent nos laissez-passer puis les confisqurent et nous menottrent malgr nos protestations. A larrt du train, ils nous emmenrent un commissariat et, de l, la prison centrale dAlgsiras. La prison centrale contenait beaucoup de prisonniers et nous tions les seuls Arabes. Les Espagnols se trouvant dans la mme salle que nous taient trs gnreux ; chaque fois que leurs familles leurs apportaient des paniers de victuailles, ils nous invitaient manger avec eux. Deux mois sont passs sans aucune suite, nous commencions envisager une vasion quand, un jour, un gelier nous emmena dans un bureau de ladministration pnitentiaire. Un homme nous reut, se prsentant comme agent consulaire marocain. Il nous expliqua que notre arrestation tait due une ngligence sur les laissez-passer o aurait d figurer le cachet de la Serugidad (scurit espagnole). Cela avait pris du temps pour la rectification Madrid Dsormais, nous tions libres de rejoindre Tanger.

    Mustapha Mohamed-Belkebir

    (10)

    La guerre contre les ultras

    est dclare

    Les Espagnols se trouvant dans la mme salle que nous taient

    trs gnreux ; chaque fois que leurs

    familles leurs apportaient des paniers de victuailles, ils nous

    invitaient manger avec eux.

    Manifestants Puteaux le 17 octobre 1961 (AFP)

    DE LA FEDERATION DE FRANCE

  • DE LA FEDERATION DE FRANCE(11)

    En aot 1954, javais 19 ans. Un jour, Ferhat Abbas, Khider, Krim Belkacem, Bendjelloul, qui fondrent plus tard le GPRA, sont venus en voiture, une traction-avant Citron. Ils ne connaissaient pas la rgion. Je les ai accompagns dans toutes les dechras de Barbacha, pour une mission de propagande. Ils demandaient aux populations de creuser des casemates et de nourrir et dassister les moudjahidine.Aprs les les dechras de Barbacha, destination la commune de Kendira, prs de Bouandas. Discrtement, les visiteurs font un discours la population, lui demandant de faire son devoir envers les moudjahidine.Jai t le premier couper les poteaux tlphoniques pour quil ny ait pas de communication le 1er novembre 1954, au dclenchement de la Guerre de Libration. Mon pre et moi avons fait deux casemates pour camoufler les moudjahidine. Jassurais des tours de garde en tant que moussebel.

    En 1955, je pars pour la France en qute de travail. Jy rencontre Abdelkrim Souici le trsorier de la Fdration FLN, Bouaziz Sad le responsable des groupes arms, Bouache Lakhdar le chef de rgion dAubervilliers, son secrtaire Mouloud Je suis dsign chef dune cellule de cinq militants. En janvier 1957, le comit me nomme chef de groupes de choc Aulnay sous Bois parce que les militants de Messali Hadj ont fait un massacre dans nos rangs, accompagns par la police. En avril 1957, accrochage avec les militants de Messali Hadj et la police. Il y a des morts, des blesss. Puis je suis arrt le 17 dcembre 1957 et je suis soumis la torture pendant quatre jours, jusquau 21 dcembre 1957. Un avocat, matre Benabdellah, envoy par Ali Haroun, soccupait de la dfense des dtenus.

    TEMPTE DE NEIGEJtais la maison darrt de Pontoise. Le 7 aot 1958, je suis transfr Saint MauriceVandoise pour quelques mois puis Arcole (Oran) en isolement. Les goumiers nous donnaient manger des langues doiseau qui avaient cuit avec un rat Tout un groupe de prisonniers a t transfr Bossuet (Sidi Bel Abbs) o lpoque se trouvait un camp dinternement. Le dtenu chef de camp sappelait Boujeltya (ancien wali de Batna). Je me trouvais avec Abdelkrim Souici, Amarouche Ali, Larbi Lallaoui, Loussafna Omar et des gens de La Casbah Alger. En septembre 1960, je fus libr en mme temps que 250 autres prisonniers. Jarrivais la maison le lendemain. Aussitt, des moudjahidine, un groupe de 25, sont venus me voir pour me demander de reprendre le travail comme moussebel. En janvier 1961, je suis arrt de nouveau, en pleine tempte de neige. Les soldats franais mont massacr durant quatre jours de torture, puis mont emmen dans une ferme, Boudouaou, o ils mont enferm dans une cuve vin o je suis rest pendant 18 jours. Aprs, ils mont transfr au camp dinternement de Tourneau (Aokas). En mars 1962, jai t libr. En tout, jai sjourn 4 annes en prison.

    Mohamed Benyahia

    Les goumiers nous donnaient manger des langues doiseau qui avaient cuit avec

    un rat

    Quatre jours de torture Pontoise

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    Note du ministre franais de la Dfense sur linfluence du FLN sur les Algriens de France (OWNI, memoires-algerie.org)

    DE LA FEDERATION DE FRANCE

  • (12)

    Entranement Oued

    Mellague

    Combat et espoir Groupe de jeunes enrls dans lALN

    Des photos indites de la base de lEst, o se trouvait ltat-major de lALN, nous ont t confies par la famille dAhmed Moussa. Ce dernier y fut, entre autres, responsable du service communication et propagande. Ses enfants, pour perptuer la mmoire de leur pre, souhaitent que les personnes qui se reconnaissent sur les clichs - ou qui en reconnaissent dautres - apportent leur tmoignage en crivant : taarif54@yahoo.fr Un album unique et prcieux feuilleter toute la semaine.

    DE LA BASE DE L'EST

  • (13)

    Camion de lALN

    Combattants avec une bte

    de somme affecte au transport

    Retrouvez lintgralit des photos sur : www.owni.frRetrouvez la vido des photos sur : www.elwatan.com

    DE LA BASE DE L'EST

  • (14)

    Coopration militaire trangre. A gauche, deux militaires chinois ou vietnamiens

    Prsentation de lartillerie lourde, peut-tre le 19 mars 1962

    DE LA BASE DE L'EST

  • (15)

    Enfants de rfugis

    DE LA BASE DE L'EST

  • DE MOUDJAHID(16)

    Les 14, 15 et 16 aot 1958 sont des journes mmorables pour la population dEl Kerma (dans lactuelle wilaya de Boumerds) et surtout pour ceux qui taient directement lis au groupe de moudjahidine du Secteur 6 de la Wilaya V, Zone IV, Rgion 2. Le Secteur 6 tait dirig par le chahid Gherras Bouazza, alias Si El Ghali ; son poste de commandement tait situ dans le maquis dEl Kherba. Ce site historique est tmoin dun haut fait darmes de la lutte arme o tombrent, pour lamour de lAlgrie, plusieurs moudjahidine au cours dun grandiose combat mmorable, incrust jamais dans la mmoire des Kermaouis. On lappelait familirement El Ghali El Kerma parce quil tait originaire de Hassi El Ghella, dans la wilaya de An Tmouchent. Fils de Ahmed et de Herradia Arbia, Gherras Bouazza tait n le 29 juillet 1919 Hassi El Ghella. A la suite de la dnonciation dun flon notoire, El Ghali est tomb au champ dhonneur lors dune rude bataille o son groupe de moudjahidine affrontait les soldats du rgiment de blinds des Dragons, implant au niveau du quartier militaire dEl Kerma. Des bombardiers B52 ont t dpchs par le commandant de la fameuse base arienne

    de lOTAN de Lartigue (actuelle base de Tafraoui), alors que des dizaines de chars encerclaient et pilonnaient dobus le maquis dEl Kherba. Ctait l que la population dEl Kerma a fait connaissance avec les bombes au napalm, largues par les B52 sur le verdoyant maquis o stait abrit le groupe de moudjahidine. Tombrent galement au cours de ce combat, en compagnie du chahid Gherras Bouazza, trois valeureux moudjahidine du groupe et aussi des agents de liaison, dont une femme, son poux et son fils qui dpendaient du merkez principal dEl Kerma. Pour marquer les esprits et faire pression sur la population du village, la dpouille calcine au napalm du chahid Gherras Bouazza fut exhibe par un camion GMC qui a fait deux tours travers le douar dEl Kerma et la rue principale du village de lex-Valmy, avant dtre jete terre. Aprs une enqute sur la famille de ce chahid et ses allis, un gendarme franais de la brigade dEs Senia remit la dclaration denregistrement du dcs de lhonorable et valeureux Gherras Bouazza aux services de ltat civil dEl Kerma, le 15 aot 1958. Lextrait de dcs en fait foi.

    Mohamed Benyamina (retrait SIO)

    El Ghali, hros dEl Kerma

    La guerre qui dure depuis plusieurs annes entre le FLN et le MNA continue de faire des victimes de part et dautres. A linstar de nombreux militants, Lahouel en est ulcr. Il me relate un fait quil a vcu et qui rvle chez lui un patriotisme profond, une lucidit desprit remarquable et quel point leffusion de sang entre les militants le dchirait profondment. En 1960-1961, dit-il, jtais Munich, en Allemagne. Je rencontre un jour un membre influent du MNA, Abdelkader Oualane. Nous entamons la conversation sur la guerre dAlgrie et les luttes fratricides entre FLN et MNA qui se prolongent; je lui dis : le gouvernement franais traitera avec le FLN et le FLN seul. Constituez un groupe de militants et allez trouver Messali. Proposez-lui de le faire sortir de France et de faire une dclaration de ralliement sans conditions au FLN. Cela

    effacera ses fautes et, ainsi, vous arrterez la tuerie entre militants dune mme cause. Vous aurez fait un acte de patriotisme et Messali aura des chances de remonter la surface. Sinon, vous tes des hommes perdus. De Gaulle ngociera avec le FLN et le FLN seul. Messali demeure pour lui une masse de manuvres pour contrecarrer le FLN. Il doit viter de se prter ce jeux dangereux. Quelque temps aprs, je vois arriver Moulay Merbah, homme de confiance de Messali. Nous entamons la conversation et je lui fais part de mon ide. Moulay rentre en France, puis retourne me voir, accompagn cette fois dAli, le fils de Messali. Je leur tins tous les deux le mme langage. Puis je me rends en Suisse, chez Sad Dahlab, qui tait en

    Hocine Lahouel, un oublidu mouvement national

    Un beau jour, je vois rapparatre Moulay

    Merbah en Allemagne, il tait dsempar : Vous aviez raison, Messali est intraitable, nous avons

    t injuste envers le Comit central.

    pourparlers avec les Franais. Dahlab approuve ma dmarche. Si on pouvait le gagner (Messali), me dit-il, ce serait extraordinaire. Peu de temps aprs, les responsables messalistes se runissent Vevey, en Suisse, et se mettent daccord pour reprendre mon ide quils vont soumettre Messali.

    UN PARCOURS EXEMPLAIRECelui-ci les accueille avec fureur et les exclut de son parti. Un beau jour je vois rapparatre Moulay Merbah en Allemagne, il tait dsempar : Vous aviez raison, Messali est intraitable, nous avons t injuste envers le Comit central. Lors de la crise de lt 1962 qui opposa le GPRA ltat-major, Lahouel intervint auprs des uns et des autres,

    notamment les anciens du PPA-MTLD quil connaissait particulirement, pour faire cesser la tuerie entre frres ennemis, mais hlas sans rsultat. Trois traits de caractre dominaient chez Hocine Lahouel : le don de soi adolescent, il quitte les bancs du lyce de Skikda pour se lancer dans la bataille de la libration de la patrie ; le respect des principes, notamment le principe de la direction collgiale en novembre 1946, le Comit central du PPA avait dcid la participation aux lections lAssemble nationale franaise, Lahouel sy tait oppos et il tait le seul. Pourtant, au cours de la campagne lectorale, il laissa de ct son point de vue et ses sentiments personnels et dfendit publiquement et avec chaleur le point de vue de la majorit ; lunion nationale

    tait sa devise. Il tait convaincu que, sans elle, lindpendance tait une chimre. Ce fut l lide chre au Comit central du PPA-MTLD qui lana, en dcembre 1953, lappel pour un Congrs national algrien. Lide fit son chemin et, en 1956, elle fut reprise par les militants animateurs du Congrs de la Soummam o lon vit les trois formations, PPA-MTLD, UDMA et Association des Oulmas, fondues dans un mme creuset, le FLN. Cette union nationale sera lun des facteurs dterminants de la victoire de lindpendance en 1962.

    Cet article provient de la Fondation Benyoucef Benkhedda

    Lauteur est lancien prsident du GPRA

    Groupe de lALN aprs le cessez-le-feu. 1962 (A. Refine)

    En 1957, les parachutistes traquent les combattants de lALN prs de Timimoun (F. Decker)

    DE MOUDJAHID

  • DE MOUDJAHID(17)

    Tazemmurth et Mouadis, deux lieudits du village dAn Mziab, en sont un exemple difiant dans le versant At Khelifa-Est, prs de Betrouna. Cette localit a t le premier PC de Krim Belkacem (Zone 3, Tizi Ouzou) dans les moments les plus difficiles de la rvolution arme. Ds lamorce de la quatrime Rpublique, alors quau niveau national le pays subissait le resserrement stratgique de gaullien pour faire ngocier le FLN en position infrieure, les SAS commencrent laisser faire dans les basses besognes, dans leur citadelle dsormais dcision interne. La section de Tirmitine, sous la direction dun tristement clbre lieutenant, ne chma pas dans ses frquentes sorties laube. L, pour un oui ou pour un non, le pensionnaire du bunker tait isol pour terminer son internement dans une corve de bois o des illumins distillaient leur venin, loin des yeux et des lumires. Inutile de prciser que la nuit prcdant la sortie douteuse, les tenants de lordre tabli faisaient subir aux prisonniers en question tout un arsenal de tortures et daffres des plus inhumaines. Ds le matin, une patrouille bigarre quittait furtivement le pnitencier pour se perdre dans les mandres de An Sar (du haut duquel, notons-le au passage, Ali Muh-dAkli, le troubadour sacrifi, aimait lancer son incessante et combien subtile litanie : Aha, aha, des jours sombres pointent lhorizon ; Aha, aha, arriveront bientt des fourmis noires, aha, aha). Les uns pour une dernire sortie, les autres pour un dfoulement dans un zle la limite du ludique. Les prisonniers, sentant que leurs compagnons du jour taient en mission commande, voyaient la rtrospective de leur vie dfiler ; limage de leurs proches ne les quittait plus maintenant. Arrivs sur lesplanade de Tazemmurth, les civiliss dun temps assouvissaient leurs instincts assassins devant ces hommes aux corps supplicis mais tenant toujours cet esprit de sacrifice. Au moment o les crpitements des salves meurtrires retentissaient avec fracas sur Tajoumat, les maisons mitoyennes, les souffles se suspendaient, lindex en croix sur les lvres.

    TRAUMATISMES Les riverains de ce tronon long de prs dun mile, durent la longue shabituer ces traumatismes indlbiles. Ceux laisss sur la personne de Achour B., alors enfant de la guerre, sont la limite du pathologique. Certains visages de ces fusills sont encore vivaces dans sa mmoire de cadre retrait lorsque, tt le matin, menant son btail vers le large Azaghar en longeant cette piste

    dsormais excrable, il tait dans lobligation de subir des images vous terrasser debout. Il a vu plusieurs corps de ces sacrifis abattus bout portant parce quils refusaient de vivre en marge de leur Algrie, dans une intgration de seconde zone, voire plus. Quand Achour B. aborde ce chapitre, ses yeux deviennent comme lectriss et il ne cesse de rpter : Ah non, ces hommes, il ne faut pas les oublier, il faut raconter nos jeunes la bravoure et lendurance qui les animaient devant la mort ! Limage dun excut, fig dans un geste, serrant dans sa main une touffe dherbe du parterre de Dewra nSi Ali, narrive toujours pas le quitter.

    Il me dira, en me fixant dun il troubl, que celui-l tait mort en confiant que ce sol, ils ne le lcheraient jamais, mme aux ultimes secondes de leur vie.

    TERRORISATIONPour moi, je me rappellerai toujours de cette adolescente qui, dcouvrant Tawardha son pre Arrougi (Slamani) sans vie, rejoignant ainsi ses deux frres Amar (mort en janvier 1959, lors de la fameuse bataille des Ath Yahia Moussa) et Hocine Acoiffeur (mort en juin 1957, lors de la bataille dIzanuten) au paradis des martyrs, fut foudroye par une crise dont elle endure, encore aujourdhui, de tenaces squelles. Sa grand-mre Azouzou enterrait de ce fait le troisime de ses fils comme tribut cette mchante guerre, rendue incontournable par les tenants de la

    rive outre-Mditerrane. Aussi, de ce tournant jusqu lintersection au pimont de Betrouna en passant par Mouadis, pas moins de 24 chouhada tombrent, pour la plupart ici, limage de Amar Lmir, El Machayakh, Lamrani et autres Hassane, Tiar, en arrosant de leur sang cette contre jamais entre dans lhistoire. Laction propagandiste de la SAS a soigneusement choisi cet espace dexcution aprs avoir lev une gurite dans loliveraie mitoyenne de ce tournant, une vigie charge de surveiller tous les mouvements en rapport avec ces oprations qui taient assurment des actes dEtat. Ainsi, laube de chaque excution, tous les passants, particulirement la gent

    fminine, dvisageaient invitablement les corps. De ce fait, la terrorisation de la population se trouvait alors bien seme et avis aux amateurs, se dira le premier responsable de la section psychodramatique des At Khelifa. La mise en terre de ces martyrs se faisait toujours dans lurgence den finir, les tombes se limitant alors de simples tranches. A ce propos, dans ce village de An Mziab, me dit Rabah G., la famille Bousserak donna dignement six de ses enfants, dont une femme, comme tribut de sang.

    Dr Sad Slamani

    Mme Daiboune Sahal avait 16 ans en aot 1955. Elle habitait avec ses parents lune des deux maisons mitoyennes o staient replis les moudjahidine qui venaient dattaquer la garnison de gendarmerie pour tenter de librer les prisonniers en forant les portes de la sinistre prison de Philippeville. Elle se souvient de ce jour-l et relate les vnements comme si ctait hier. Il est vrai que cette bataille tait marquante plus dun titre. Les impacts de balles de mitrailleuses, les trous des tirs de bazooka et de mortier colmats frachement sont encore l pour tmoigner de la violence du combat. Elle se souvient, me regarde, et me dit : Mais tu ressembles trangement au moudjahid que jai soign ici dans la buanderie. Il a tes yeux, ton front, tes sourcils quelle ressemblance, mon fils. Oui, cest mon pre et je viens justement sa rencontre. Il avait une blessure profonde au front, jy ai mis du caf pour coaguler le sang, il a continu rsister, jusquau bout. Ils lont achev la grenade avec ses trois compagnons. Jai gard une carte didentit jusquen 1958, puis

    par peur des perquisitions, je lai dtruite. Elle tait neuve, datant de quelques jours. Elle tait au nom de Mokhtar, je ne me souviens pas du nom de famille. Lieu de naissance Saint-Antoine. Cette carte, je lai garde longtemps. Je la mettais sous mon oreiller. (...) Tout ce que nous avons demand, cest que lEtat algrien fasse de ces deux maisons un muse pour que nos jeunes noublient pas lhistoire de ces hommes.

    DES CORPS DCHIQUETSPour ces rsistants, larmada coloniale a d mobiliser des centaines de parachutistes et de gardes mobiles. La bataille a dur 5 heures, de 13h20 18h20. Daprs Mme Daiboune Sahal, les corps taient mconnaissables, dchiquets par les clats de grenades et les tirs de bazooka. Nous avons t vacus, aligns pour tre fusills. Notre salut, nous le devons au commissaire de police Gati, qui a intercd en notre faveur. Heureusement que mon pre tait dans son commerce. Cest ce qui nous a sauvs ; sinon, on aurait t fusills.

    La maison a t rquisitionne et ferme plusieurs mois. Nous navons pu la roccuper que longtemps aprs.Pourquoi le repli en la maison de la rue de Paris ? Je tiens la rponse de ma dfunte mre : cette maison servait de lieu de runion. Les occupants taient les parents de Ramdane, un compagnon de mon pre, qui mourut en hros en sa compagnie. Lauteur voque alors lexistence dun serment qui liait les combattants. Ma mre, dans ses colres combien lgitimes, ravalant ses larmes, touffant mal ses sanglots, me dit : Quand je lai implor de rester auprs de vous, vous tiez trs jeunes, ta sur ane Titam navait que 7 ans, toi 3 ans, presque 4, et ton jeune frre Kaddour, n en mai 1954, peine sil venait de boucler sa premire anne. Il me fixa des yeux, remonta sa chemise et me montra un signe sur son avant-bras en disant : jai prt serment et je ne peux reculer. Ce serment grav en son corps, il ne le montra qu sa femme. Mon f i ls un vrai thouar, rvolutionnaire, doit avoir a, sinon

    cest un faux ou quelquun qui est arriv bien aprs les premiers rvolutionnaires. Port par cette conviction nationale et religieuse, il tint avec son groupe de rsistants, avant daborder la ville de Philippeville par le faubourg, une prire, demandant aux uns et aux autres de se pardonner. Encore, avec toute la ferveur impose par le djihad, l o il passait la tte de sa section, il demandait le pardon des populations riveraines ; en tmoignent tous les habitants encore en vie des Beni Malek : Cest Messaoud Ben Achour qui, la tte des combattants qui sont rentrs par Beni Malek, nous demandait de leur pardonner.Nous comprenons pourquoi ni du ct de la France officielle, encore moins du ct des locataires de la Rpublique algrienne dvoye, personne na intrt ouvrir les archives et laisser place la recherche et linvestigation historique, au lieu des lgendes auxquelles presque personne ne croit.

    Belgat Saci (chercheur universitaire)

    La piste des corves de bois

    Le 20 Aot 1955 Skikda

    Il a vu plusieurs corps de

    ces sacrifis abattus bout portant, parce

    quils refusaient de vivre en marge de leur Algrie, dans

    une intgration de seconde zone.

    Parachutiste en opration militaire Hassi Ali en dcembre 1957 (F. Decker)

    DE MOUDJAHID

  • DE MOUDJAHID

    Les premires lueurs de laube commenaient blanchir lhorizon. Comme chaque lundi matin, un attroupement se formait devant la grille de la proprit foncire du colon. Quil pleuve, quil vente ou quil fasse soleil, nul ne ratait ce rendez-vous. Ctaient des hommes entre deux ges, aux facis anguleux et anxieux, qui arrivaient la ferme dans lespoir de travailler ce jour-l.

    ESPOIRCar chacun savait quil ntait pas sr darracher une place ; il fallait dabord sacrifier au mange imagin par le patron. Celui-ci samusait beaucoup en assistant cette mle o mme des frres se battaient pour gagner un emploi prcaire. Et chaque dbut de semaine prsidait cet ternel recommencement o les espoirs taient tour tour permis ou anantis. Le colon fit un geste un de ses domestiques qui se tenait debout, une distance respectueuse. Celui-ci ouvrit la grille puis, dans un langage rude, intima lordre aux ouvriers de savancer dans la grande cour de la ferme avant de les aligner devant une douzaine de pioches, pelles et fourches entasses ple-mle contre un mur. Une distance de dix mtres sparait le tas doutils du groupe de manuvres. A ce moment-l, le colon prit la

    parole : Cette semaine, jai besoin de douze ouvriers seulement et vous tes trois fois plus nombreux. Seront donc retenus ce matin juste ceux qui sempareront dun outil. Alors, prparez-vous. A mon signal, que le meilleur gagne ! Joignant le geste la parole, le colon leva le bras droit et le rabattit brusquement, indiquant ainsi le dpart de la course. Les pauvres hres slancrent dans une bousculade froce pour atteindre

    loutillage et saisir qui une pioche, qui une pelle, qui une fourche. Quelques-uns tombaient en chemin, dautres se faisaient arracher loutil des mains par les plus forts... A la fin de la course, les vainqueurs souriaient en serrant contre leur corps extnu le prcieux outil tandis que les perdants, penauds, sen allaient tte basse en pensant dj la prochaine semaine. Pendant toute la rue, le colon et ses domestiques se tordaient de rire. Ce spectacle lamentable les ravissait...

    STRATAGME DIABOLIQUEEnsuite, les ouvriers devaient entreprendre une grosse et pnible besogne pendant une dizaine dheures quotidiennement, et ce, pour un salaire grotesquement disproportionn avec la somme de travail effectu. Dans lorangeraie ou la plantation de vigne, le contrematre distribuait des paniers dosier aux ouvriers pour faire la cueillette manuelle des agrumes ou du raisin. Mais avant, il les faisait boire en leur enjoignant de garder leau dans la bouche durant le ramassage des fruits. Ils devaient recracher leau devant le contrematre au moment de vider les corbeilles dans des caisses. Puis une nouvelle gorge deau dans la bouche, ils repartaient au travail. Et ainsi

    de suite jusqu la fin de la rcolte. Cette manuvre diabolique avait t imagine par le colon pour empcher les ouvriers de manger des fruits en travaillant. Peu lui importait la difficult de respirer et lhumiliation endure par le pauvre ouvrier... Un jour, ce colon assista la clbration du mariage dun cad. Tout le village y tait convi. Accroupis autour de larges assiettes creuses, les gens mangeaient de bon apptit le couscous au mouton ; ils remplissaient ras bord les cuillers en bois et les engouffraient dans leurs bouches gourmandes. Leurs mines rjouies dnotaient le bonheur auquel ils gotaient en ce moment bni. Le colon, auquel une affection de lestomac interdisait de prendre des nourritures accommodes et copieuses, observait avec envie le plaisir avec lequel ces gens pauvres et humbles faisaient honneur au repas. Il poussa un soupir et sadressa son amphitryon : Tu sais, je pourrais donner toute ma fortune pour goter rien quun jour au plaisir de la table comme ces convives qui ne souffrent daucun ulcre. Certes, ils ne peuvent acheter ce que jai parce quils sont pauvres ; mais moi, avec toutes mes richesses, comment pourrais-je acheter lapptit quils ont ? Justice immanente...

    Khaled Lemnouer

    (18)

    LOukil du marabout de Sidi Bouguemine

    Les raisins de la colre

    Jvoque ce souvenir qui est rest grav dans ma mmoire ce jour. Cest lhistoire dun chahid, g lpoque de 86 ans environ. En 1957, mon oncle, qui exerait comme agent des eaux et forts, tait en cong ; il minvita laccompagner pour faire une visite de courtoisie ses beaux-parents, 1,5 km de la ville de Miliana. A notre arrive, il a dgain une arme, un PM 9 mm, et il a tir sur une cible deux reprises, il ma remis larme pour en faire autant. Brusquement, jai entendu plusieurs rafales de pistolet mitrailleur qui provenaient de la route communale dAdelia An Torki. Je me suis rendu en courant vers le lieu de la fusillade. Et l, jai t surpris de

    trouver le corps dun vieil homme qui gisait dans une mare de sang ; prs de sa tte, le sol tait jonch doignons verts.

    CTAIENT LES SOLDATSA une cinquantaine de mtres, un convoi militaire de larme coloniale continuait sa route vers Adelia Lhomme tait bless ; il fallait lemmener lhpital. Sur la route, une Renault 4 chevaux approchait ; je lui ai fait signe de sarrter. Lautomobiliste ma aid et nous avons emmen le vieil homme lhpital de Miliana o il a t admis. Le lendemain matin, je me suis rendu au centre hospitalier pour menqurir de son tat, on

    ma annonc quil tait dcd. Ensuite, jai effectu des recherches pour tenter de retrouver la famille du vieil homme, en vain. Plus tard, jai appris quil sagissait de lOukil du marabout de Sidi Bouguemine et que cet endroit servait de refuge aux lments de lALN de passage dans la rgion. Quatre jours aprs, jai t convoqu la gendarmerie, o je me suis prsent ladjudant-chef, qui ma pos une seule question, en ces termes : Cest les fellagas qui lont tu ? Jai rpondu sans dtour : Cest les soldats. Puis il ma invit partir.

    Ali Chellal (membre de lOCFLN)

    Il les faisait boire en leur enjoignant de garder

    leau dans la bouche durant le ramassage des

    fruits. Ils devaient recracher leau devant le contrematre au moment

    de vider les corbeilles dans des caisses.

    Les soldats franais de lescadron des jeeps armes, membres du 3e rgiment des parachutistes coloniaux (F. Decker)

    La compagnie saharienne Colomb Bchar (F. Decker)

    DE MOUDJAHID

  • DE MOUDJAHID(19)

    Un jour du mois daot 1960, Ameziane Slimane (intendant du Secteur IV), Si Ali Larabi (commissaire politique du mme secteur), Si Mhidine (aspirant politique rgional) et moi-mme nous tions rfugis dans la fort de Boumahni. Ce jour-l et toute la nuit durant, une dent de sagesse me faisait trs mal. Le lendemain matin, nous nous rveillmes dans un calme relatif. Au milieu de la journe, nous entendmes des coups de feu tirs lintrieur de la mme fort, assez loin de nous. Un feu nourri, tir par diffrentes armes automatiques, sensuivit, tel point que nous entendmes le sifflements des balles au-dessus de nos ttes. Laccrochage se droulait entre lennemi et un groupe de moudjahidine compos, entre autres, de Si Mokrane At Mehdi (chef de rgion), Si Abdallah Sahnoun (aspirant

    sanitaire) et Si Moh Boussad. Peu de temps aprs, un avion Piper Cube (appel aussi mouchard) a survol la fort, passant au-dessus de nos ttes, basse altitude. Ce mouchard, qui avait certainement dcouvert notre prsence, ne cessait pas de tourner au-dessus de nos ttes ; il fut rejoint par quatre bombardiers B29. Aprs avoir lanc prs de nous une grenade fumigne, le mouchard disparut, laissant les B29 dverser sur nous des fts de napalm. Lexplosion des fts, se

    faisait en lair, quelques mtres du sol, rpandant au-dessus de nos ttes une substance chimique liquide et huileuse.Nous tions trois moudjahidine avoir t touchs : moi-mme, Si Ali Larabi et si Slimane Meziane (voir photo). Ce liquide lodeur nausabonde stait rpandu sur nos ttes, cous, visages et mains. Enflamms, nous nous prcipitmes vers un ruisseau proche pour mouiller le reste de nos vtements, que nous posions ensuite sur les parties brles de nos corps leffet dteindre le feu.Les douleurs taient atroces. Nous dgagions une odeur nausabonde, une puanteur. Nos bras taient devenus immobiles tel point que nous tions incapables de tenir quoi que ce soit, y compris nos PA.

    BRLS AU NAPALMEn raison des douleurs, auxquelles sajoutait la crainte dtre captur vivant, je ne pouvais mempcher de pleurer. Pourtant, le courage ne me manquait pas ; javais dj connu des blessures par balles et par clats dobus deux reprises avant ce jour. Le napalm rpandu sur le sol brlait jusqu la dernire goutte, npargnant ni la roche, ni le bois, ni leau, ni la terre. Le seul moyen de lteindre tait de ltouffer laide dun linge mouill, de la terre ou du sable poss sur lendroit touch.Ce jour-l, ctait lapocalypse. Nous avions perdu la notion du temps. Mme si les bombardements avaient dur deux heures tout au plus, pour nous, ils avaient continu pendant toute la journe. Tout conscient que jtais, je ne sais pas comment je suis sorti de cet enfer pour me retrouver avec mes camarades ailleurs, dans la mme fort de Boumahni. Des odeurs nausabondes nous poursuivaient : ctait notre chair qui puait.

    Salah Ouzrourou (officier de lALN)

    En ce mois daot 1960

    Enflamms, nous nous prcipitmes vers

    un ruisseau proche pour mouiller le reste de nos

    vtements, que nous posions ensuite sur les parties brles de nos

    corps leffet dteindre le feu.

    De gauche droite : Ameziane Slimane (intendant de secteur) Larabi Ali (chef de secteur), Ouzrourou Salah (intendant de rgion). Photo prise une semaine aprs les brlures au napalm

    Debout, de gauche droite : Hachour Mohand-Ouramdan

    (membre zonal), At Mehdi Mokrane (chef de rgion) et

    Chihaoui Ahmed (responsable de la ville de Dra El Mizan)

    Parachutiste la frontire marocaine (F. Decker)

    DE MOUDJAHID

  • DE MOUDJAHID(20)

    Javais 16 ans peine, en 1954, lorsque jai pass brillamment mon certificat dtudes primaires et que nous avons entendu parler du dclenchement de la Rvolution. Vers 1955, alors que notre village grouillait de monde, des gens arms circulaient discrtement. A la nuit tombe, les gens du village taient tous invits se rendre la grande mosque, qui devint un endroit historique par suite. Une nuit, mon pre memmena ma avec lui ; aux alentours de la mosque, je voyais sur le chemin des gens arms et cagouls. Javais trs peur. Et puis, tous ces gens sont entrs dans la mosque, o il y avait dj du monde. Un homme assez instruit prit alors la parole ; il nous expliqua que le chemin de la Rvolution sera peut-tre long. A la fin de son discours il a demand de nous organiser au sein du village, ce qui fut fait. Mon pre et moi sommes rentrs heureux la maison ; tous les gens prenaient leurs responsabilits. Il en fut ainsi pendant deux ans ; tout marchait bien dans les maquis avoisinants, qui taient rgulirement approvisionns en tout ce qui tait ncessaire aux maquisards.Un jour, un convoi de larme franaise arriva sur la place du march ; les militaires furent accueillis par le chef de la djema. Le capitaine voulait senqurir de la situation dans la rgion. Mais rien na filtr dans le village ; personne na voulu raconter quoi que ce soit. Lofficier voulait crer un goum, mais les villageois leur ont dit que tout tait calme alentour. Ce capitaine et ses soldats avaient srement eu des renseignements sur ce qui se passait au village, mais ils nont rien eu et sont repartis, au grand soulagement de la population. Quelques jours plus tard, ils envoyrent des petits avions jaunes quont appelait safra ; ils tournoyrent mais sans faire de mal. Puis vint un vendredi dont tous les vieux comme moi qui sont encore en vie se souviennent car ces souvenirs peupleront toujours nos mmoires.

    Alors que les petits avions tournoyaient dans le ciel, quatre bombardiers B26 sont apparus basse altitude et lchaient quatre bombes de 400 kilos chaque fois ; on tait affols et effrays ; on se mettait labri comme on pouvait. A la fin du bombardement, tout le monde courait dans tous les sens la recherche de ce qui restait. Un carnage avait t commis. Des gens taient ensevelis sous les dcombres de leurs maisons. Ctait vraiment un gnocide. De la chair humaine tait colle sur les murs. Il y avait des dizaines des morts, des centaines de blesss. Chaque jour, des avions de reconnaissance survolaient la rgion et la nuit, ctait partir dun camp militaire install prs du village quon nous pilonnait avec des mortiers Voyant que ce mange ne se terminait pas, on a creus des tunnels et des casemates dans les champs, chacun pour sa famille. Mon pre, puis par cette situation, a demand laccord de la djema pour se rendre Alger.

    NOUVELLE VIE Arrivs Alger, nous avons lou un appartement. Jtais jeune, mais

    Souvenirs dun

    Ctait comme une tincelle. Le mouvement

    a pris une ampleur incroyable Alger et ses

    environs, puis sest tendu sur tout le

    territoire national. Ce serait trop long crire.

    rvolutionnaire dans le sang. A Alger, jai commenc fouiner dans les journaux, jai pass un concours en lectromcanique, puis en lectricit et radio. Jai suivi, dans un centre dapprentissage, une formation de peintre dcorateur. Jai beaucoup travaill dans toutes ces branches. Un jour un ami ma contact, me proposant dadhrer comme chef de groupe politique La Casbah, sous le contrle de la Wilaya IV, Zone 6. Il menvoya rencontrer quelquun aux abattoirs, prs de Hussein-Dey. Les directives taient strictes ; le groupe politique tait charg de la collecte dargent, de la distribution de tracts Nous faisions de notre mieux pour ne pas nous faire attraper et tout marchait trs bien.

    DCEMBRE 1960 LA CASBAHPuis vint la fin de lanne 1960. Le chef nous runit le 9 dcembre dans notre refuge pour nous expliquer que nous allions faire du 11 dcembre un soulvement populaire qui aurait des rpercussions positives pour notre Rvolution. Puis, le responsable que je connaissais trs bien mexpliqua quune femme viendrait de Birkhadem. Nous avions rendez-vous vers 18h, dans la Haute Casbah, rue Randon (rue Amara Ali maintenant) prs dun bureau de tabac. Elle ma remis un couffin plein de drapeaux qui devaient tre distribus sur toute ltendue de La Casbah. Jai planqu le couffin dans un magasin de la rue Mde et la nuit tombe, comme prvu, jai distribu chaque chef de groupe une dizaine de drapeaux. Puis nous avons sillonn toute La Casbah en distribuant les drapeaux dans quelques maisons et cafs en expliquant nos contacts que le 11 dcembre 8h du matin, ils devaient descendre dans les rues pacifiquement en arborant lemblme national la tte de chaque rassemblement. Je dfie quiconque de dire le contraire : avec quatre drapeaux, de la Haute Casbah jusqu Bab Jdid, jai

    commenc crier Algrie algrienne, Algrie musulmane. Peu peu, une foule stait masse derrire moi. Jai donn un drapeau un jeune homme tout en avanant vers un cantonnement, en bas, qui tait une SAS. Cest l quon a essuy quelques rafales de mitraillette ; puis, le fusil mitrailleur a touch plusieurs manifestants ; moi jai t atteint par deux balles qui ont ricoch dans ma jambe, mais sans gravit. Nous avons continu vers la rue Marengo, jusquau jardin o nous nous sommes rassembls. Jai refait la mme chose et avec tout le monde qui stait runi derrire moi, nous sommes descendus vers la rue Randon. Cest l quune vritable mare humaine a envahi la rue, face au march de la Lyre, o stait amasse une armada militaire. Jai donn quelques jeunes des drapeaux, ce qui a excit les militaires, qui ont commenc mitrailler dans tous les sens. Partout, des morts et des blesss taient emport en urgence vers La Casbah, o un mdecin, qui tait un militant de la cause, sempressait donn des soins. Puis tout le monde a converg vers la place des Martyrs. Certains manifestants se sentaient trs fatigus et sont rentrs chez eux. Je suis rentr la maison non loin de l. Ctait comme une tincelle. Le mouvement a pris une ampleur incroyable Alger et ses environs, puis sest tendu sur tout le territoire national. Ce serait trop long crire. Si je me rappelle bien, trois jours plus tard le calme et revenu. Mais je jure que ctait le 11 Dcembre qui a redonn de lesprance tout un peuple vaillant. Puis le travail a recommenc, avec la confiance de toute la population.

    FUIR ALGERUn jour, on nous annona que le chef de secteur avait t captur. Notre chef aussi tait recherch. Tous les contacts taient

    coups ; nous tions en plein dsarroi, il fallait fuir Alger. Avec mon chef et un fida, on est alls a Blida chez mon frre, o on est rests enferms dans son appartement pendant quelques jours. Jy laissais le chef et le fida pour revenir Alger menqurir de la situation. Jai appris que seul le chef tait recherch. Je suis alors remont Blida pour trouver un contact afin denvoyer au maquis mon ami ; jai fouin et jai trouv un lment trs actif qui nous a fait rencontrer un responsable du secteur de Bou Arfa qui nous confirm quil ferait le ncessaire dans quelque jours. Ce qui fut fait : il lenvoya dans les environs de Ksar El Bokhari arriv l-bas il fallait quelquun pour donner des renseignements sur lui afin quil entre dans un katiba. Le contact de Blida (que Dieu aie son me) ma fait appeler pour quon aille Bokhari. On sest donn rendez-vous sur la place Et-Tout. Je lai trouv dans un vieille Dauphine, avec une machine crire. Javais tous les renseignements et une somme de 7000 francs, de largent collect. Nous sommes arrivs Ksar El Bokhari dans la soire ; un agent de liaison nous a conduits le long dun oued, puis on est monts au maquis, prs dun camp militaire colonial. Dans une maison (un taudis) prs de loued nous attendait le lieutenant du secteur et quelque djounoud. Nous avons mang et discut un peu puis on a dormi jusqu laube. Nous nous sommes spars avec des embrassades puis on est redescendus en suivant un oued, avec un petit troupeau, jusqu arriver prs de la ville de Ksar El Bokhari. Nous avons laiss la Dauphine chez quelquun, dans la ville, puis on est descendu vers Blida ou jai continu mon chemin vers Alger. Javais perdu tout contact Alger, ou jhabitais, avec la Wilaya 4. Jai alors commenc une autre manche de la glorieuse Rvolution avec la Wilaya 3 Zone 2, au centre-ville. Quelque souvenirs sont encore inscrits dans ma mmoire car cest l qua commenc

    Alger en 1960 (AFP)

    DE MOUDJAHID

  • DE MOUDJAHID

    Je me rappelle aussi de cet inspecteur de police qui nous tait trs utile pour les dplacements darmes pour le compte de lALN. Il nous donnait des renseignements. Il tait toujours trs lgant, teint europen Et puis il y avait ce commando de zone, bless dans la rgion de Bouira, qui a t pris par les soldats franais qui lont soign et ramen Alger. Ctait un intellectuel trs instruit ; il fut enrl de force dans un camp o tudiaient des fils dofficiers franais, prs de Sidi Fredj. Ils lui avaient donn un appartement. Un jour, un agent de liaison de la Wilaya 3 Zone 2 nous amen une lettre transmise par lintermdiaire du chef de zone de la ville dAlger, nous disant dabattre cet homme le plus vite possible parce quil dtenait beaucoup de renseignements sur la Wilaya 3. Jai enqut, fait des recherches sur son habitation avec lorganisation du Grand-Alger. Il sappelait Si Abdellah ; on a retrouv sa trace prs de Bab El Oued. Jai repr son domicile o jai plac deux fidayine qui lont guett toute la journe. Le troisime jour, un autre message mest parvenu pour me dire de laisser tomber ce commandant, et de ne rien lui faire. Je me suis alors dit que si je lavais abattu, sa mort

    serait toujours sur ma conscience ! Et puis un jour, alors quon tait en runion rue dIsly, au caf des Tanneurs, dont le patron tait dans les groupes politiques, un fida ma demand de faire le ncessaire afin quil rejoigne le maquis ; je lui ai expliqu que ctait pnible, mais il insistait. Jai alors demand un agent de liaison de laider rejoindre le maquis dans la rgion de At Abbs, ce qui fut fait. Ctait Remiau, chef de secteur, qui la mis pendant 4 ou 5 mois comme secrtaire tant donn quil trs instruit.Un soir le chef des fidayine est venu me voir, me disant que Karim tait revenu en tenue militaire et quil me cherchait. Il mexpliqua les raisons de son retour, me disant quil ne supportait pas le maquis et quil voulait rejoindre son groupe de fidayine. Je lai mis en confiance ; le lendemain une liaison urgente ma t envoye du djebel, me disant de lexcuter La sentence est tombe Salembier.Je voudrais crire mes mmoires avec quelques chefs des secteurs qui taient des universitaires. Etant dun ge avanc, je ne peux me rappeler de tout... Et puis je me rappelle aussi de cet attentat quon a voulu perptrer sur un officier zouave qui descendait toujours par les escaliers une rue prs de la mosque Sidi Abderrahmane. Un fida nomm Barboucha fut arm dun pistolet 6-35 barillet. On lui a montr lofficier et, paul par deux fidayine, il a attendu que lofficier descende dans une rue commerante ; le fida sapprocha de lui, par derrire, et a point larme sur sa la nuque. Malheureusement, le pistolet sest enray ! Il essaya de tirer plusieurs fois, puis il

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    honnte combattant

    Des gens taient ensevelis sous les

    dcombres de leurs maisons. Ctait vraiment

    un gnocide. De la chair humaine tait colle sur

    les murs. Il y avait des dizaines de morts, des centaines de blesss.

    la rude preuve dont je vous divulgue quelques actions. La Wilaya 3 Zone 2 ma contact lorsquils ont appris que jtais dynamique. Jai t approch par un monsieur de Bordj Bou Arreridj qui ma donn rendez-vous dans un restaurant, prs du square Port-Sad, avec un certain Si Hache qui tait responsable politique et militaire de la ville dAlger. Il me confia la rorganisation du secteur politique et militaire dAlger-Centre. Ctait vraiment dur. Jai partag La Casbah en 5 sous-secteurs ; jai confi le politique un nomm Graba et le militaire un nomm Benkanoun, qui ont cr des cellules.

    GURILLA URBAINEUn jour, nous avions rendez-vous avec le capitaine de zone, le chef du secteur Salembier et moi pour aller remettre des documents importants Birkhadem. Nous tions, je me rappelle, dans une Simca Aronde. Nous sommes tombs nez nez avec un barrage de CRS, prs de Ruisseau. Nous tions arms. Nous sentant en danger, arrivs au barrage, on a point nos pistolets vers les deux CRS, qui nous ont dit de passer. Moi qui tais larrire, javais le dos en sueur ; jattendais la rafale Mais rien ne sest pass ! Arrivs Birkhadem, on a remis les documents come convenu, dans une villa et de l on est revenus Salembier. En descendant de voiture, jai regard autour de moi et jai repr quelquun, la quarantaine dpasse, qui nous suivait des yeux. Je lai souponn dtre un collaborateur de lennemi, ce qui se confirma.Avec mon ami qui tait aussi arm, nous avons dcid de prendre le bus sinon on serait coincs. Mais lalerte avait t donne par lhomme que je souponnais. Arrivs au carrefour qui descendait vert la place du 1er Mai et lautre vers la radio, on tait juste sorti du rond point que tout tait encercl. Javais sur moi deux pistolets automatiques 7 et 9 Beretta et mon ami avait un 6-35 barillet. Nous avons pu atteindre la place des Martyrs sans encombre. Je suis mont chez moi puis par la tension nerveuse.Un autre jour, jtais all la cit La Montagne avec deux pistolets pour renforcer les fidayine de notre secteur du Grand-Alger. Au retour, nous avions pris un taxi clandestin pour nous ramener. Sur la route Moutonnire, le chauffeur, je men souviens toujours, faisait dmarrer le moteur de la voiture en groupant les fils avec une pince linge ; jen riais ! Prs du port, on est tombs sur un barrage o on nous a fait signe de sarrter. Je me suis dit que ctait notre fin. Le chauffeur ne savait pas quon tait arms. Je lui ai point le canon dun pistolet sur les ctes en lui disant dacclrer au maximum sous peine de mourir avec nous. Jai

    prononc la Chahada et on a forc le barrage. Aucun dentre nous na t touch. Nous sommes descendus au galop, en tirant vers le barrage ; aucune balle ne nous touchs. On est monts en courant par des escaliers, puis vers la place des Martyrs. Nous navions mme pas eu le temps de payer le taxi Nous sommes rentrs La Casbah, dans un magasin de la rue de la Lyre qui tait une bote aux lettres, o on a dpos notre arsenal. Je me souviens aussi quune fois, un agent de liaison est arriv du maquis, mannonant larrive dun sac de grenades par train. Jai dpche deux jeunes filles de type europen, bien habilles jai su par la suite, par le chef politique, que lune delles tait la fille dun grand artiste, cheikh Noureddine. Elles nous ont ramen le sac contenant 10 grenades offensives, que nous avons remises la bote aux lettre de la rue de la Lyre et des tracts affich et distribuer. Ce qui fut fait ds le lendemain avec les groupes politiques. Un jour un fida originaire de Biskra me supplia de lui donner une grenade ; son chef la fait venir notre point de rencontre o je lui ai remis la grenade en lui expliquant son utilisation : la tenir dans la main droite, la serrer puis enlever la goupille. Elle avait t utilise pour cibler une picerie pleine pieds-noirs. Rue Randon, notre point de rencontre parmi dautres. Je propose au chef fida dabattre un juif signal comme indicateur, qui tait en mme temps commerant et prs dun barrage fixe des zouaves. Il fallait labattre avec un poignard. Daprs les renseignements que javais, il baissait le rideau de son magasin midi. Le chef fida choisit deux hommes : un guetteur et un lment charg de la mission. Ce qui fut fait : le juif reut un coup de poignard dans le dos ; il saffaissa et toute la rue se vida dun seul coup Nous tions dj hors de porte.

    COMMANDOUn jour vint un infirmier qui travaillait lhpital El Kettar, pour nous signaler que deux infirmires pieds-noirs insultaient et bclaient le service des malades arabes. Le renseignement a t diffus ; deux lments ont suivi les infirmires. Jai ensuite dcid de faire venir deux fidayine et un voltigeur. Le pige fut mis en place. Les deux infirmires de lhpital sont arrives hauteur du jardin Marengo ; elles ont t abattues prs du rond-point menant vers Bab El Oued. Le frre qui travaillait lhpital tait trs content Et puis une autre fois, une grenade a t donne un fida qui la lance dans un bar de la rue Meissonnier, prs du march. Je crois quil y a eu un mort et une dizaine de blesss.

    nous a regard ; je lui ai fait signe de sloigner Des commerants, voyant laction qui se droulait l, ont baiss rideau. Lofficier tait seul dans la rue, hbt On est parti sans le moindre soupon.Et puis beaucoup de choses dont je ne peux me rappeler Vinrent les ngociations dEvian avec la France ; cest alors que fut cre lorganisation raciste OAS. L, on suait sur plusieurs fronts : organiser le peuple, le protger, lutter toujours politiquement et militairement. Bab El Oued a donn des sacrifices normes avec cette organisation.

    LE CESSEZLEFEUPuis vint le 19 mars 1962. Un appel avait t fait depuis Tunis pour un cessez-le-feu midi. Je me rappelle trs bien que ce jour-l, 11h, quelquun a profit de cette dernire heure pour abattre, la rue Randon, un mchant indicateur quon recherchait depuis longtemps. Ctait la fin de la guerre, mais pas la fin du sacrifice avec cette organisation OAS qui tait toujours active. Nous aussi, nous rpondions par des contre-attaques.Un soir, ctait infernal on nous bombardait de Bab El Oued avec des mortiers et des obus. Certains sont tombs dans la Casbah. Heureusement, il ny avait que quelques blesss, quon a fait soigner. Il fallait aussi rconforter les gens, surtout les femmes et les enfants. Cest ensuite que, avec lautorisation du chef de zone, jai donn ordre tous les fidayine dabattre tous les Europens, sauf les enfants, les femmes et les vieillards. Jai jur que je ferais de mon mieux dans les environs de La Casbah. La chasse lEuropen a alors commenc. Il y avait un sourd- muet qui semait la terreur chez les musulmans de Bab El Oued ; il en avait mme trangl certains ! On a fait limpossible pour le capturer vivant, aux Quatre-Horloges et l, on a fait de lui ce quon a pu jusqu sa mortJe me rappelle aussi dun pied-noir quon ma amen vivant la rue de la Grenade. Je lui ai fait passer un interrogatoire ; il ma donn quelques noms que je ne connaissais pas et il ma jur de navoir fait aucun. Il avait des gosses, il pleurait chaudes larmes Je lai relch pour lui montrer que nous ntions pas des sauvages, comme ils le croyaient. On la accompagn prs du lyce Bugeaud, puis il est parti. Et puis vint le 4 juillet 1962. Je me rappelle que tout le monde prparait le vote, qui sest pass sans incident majeur. La participation a t de 99,99% de oui pour lindpendance ! Le 5 juillet, la fte a commenc, tout le monde est sorti dans les rues, femmes, enfants, vieillards, tout le monde ! Les rues et ruelles taient propres, pavoises aux couleurs nationales. Les klaxons fusaient de partoutMais ma mission ntait pas complte. Nous avions dcid de recaser les ncessiteux et les gens qui vivaient dans les bidonvilles de la Haute-Casbah dans les appartements vides, sur les grandes artres, avec un document portant ma signature, Si Arezki. Cest alors que le gouvernement provisoire est rentr de Tunis et tout a commenc changer. Un nuage noir est apparu de louest. Le 15 juillet 1962, jai dcid de quitter les rangs. Je suis parti pour Blida o jai commenc travailler avec mon beau-frre. Jusqu ce jour, aucune reconnaissance ne ma t accorde en esprant qu titre posthume, je laurais Je ne peux vous raconter tout, il faudrait des centaines de jours. Jai simplement raccourci mon parcours dhonnte combattant. Vive lAlgrie, gloire nos martyrs et rconfort ceux qui sont toujours en vie.

    Arezki Adjout

    Alger en 1962 (AFP)

    DE MOUDJAHID

  • DE FRANCAIS

    Je suis n le 10 juillet 1940 Guelma. Ma famille, dorigine maltaise, stait installe en Algrie ds 1839. Les Mallea taient presque tous bouchers. Mon pre tenait un petit magasin prs du march couvert de Guelma. Pendant ma scolarit, jai ctoy des musulmans. Mon pre travaillait beaucoup avec les bouchers musulmans. Il nous avait inculqu le respect des autres, nous ne faisions pas de diffrence. Au dbut des vnements, je ne comprenais pas la situation. Javais 14 ans. Comme pour beaucoup, les fellagas taient des rebelles. Puis le temps passant, jai t confront aux enterrements de militaires. Javais un ami intime qui a t tu en 1959, la tte dune compagnie en opration. Je ne comprenais toujours pas. Nous vivions trois familles runies. Deux oncles avaient t fortement impliqus dans la rpression du 8 Mai 1945. Souvent, table, ils voquaient cette priode en donnant divers dtails dexcutions. Mon pre nen parlait pas et nous demandait fortement de ne pas prendre position.

    RISE DES MILITAIRESA 19 ans, avec un copain juif, nous nous posions la question de savoir ce que nous devions faire quant au service militaire. Sans aucune conviction politique, il ne nous semblait pas logique de nous retrouver combattre des personnes qui taient nes et vivaient sur le mme sol que nous. Un jour, mon copain juif mannona quil avait entendu parler dun nouveau corps cr par le gnral de Gaulle, les Moniteurs de la jeunesse algrienne. Il fallait sengager pour deux ans. Jai pris la dcision. Jai quitt mon travail et nous nous sommes engags. Fin 1959, direction Issoire ; je dcouvrais la France. Aprs six mois de classe, jtais affect El Madher, dans les Aurs. Rattach une compagnie, souvent en civil, jessayais de rcuprer les jeunes dans les rues en les

    regroupant dans un foyer, o nous faisions des activits sportives. Cest l que je commence comprendre le problme algrien. Je suis en contact avec des gens pauvres, trimant pour nourrir une famille. Je vois des jeunes travaillant pour aider le pre sans pouvoir aller lcole. En 1961, une mutation mamne Khenchela, dans un centre permanent. Les jeunes apprennent un mtier et sont en pension complte. A

    larme, on commence entendre parler dindpendance. Je suis pied-noir et me retrouve la rise des militaires du contingent. A la rflexion, un souhait se fait en moi : pourquoi pas lAlgrie indpendante avec, aux commandes, des pieds-noirs et des musulmans, bref des Algriens ? Je quitte larme en mars 1962, juste aprs le cessez-le-feu. Je rentre Guelma et je commence me proccuper de mon avenir. Je suis prt, avec laide dun copain, crer une agence dassurance. Alors que jinstalle une plaque

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    Plus que jamais,

    A la rflexion, un souhait se fait en moi : pourquoi pas lAlgrie

    indpendante avec, aux commandes, des pieds-noirs et des musulmans,

    bref des Algriens ?

    DE FRANCAIS

  • DE FRANCAIS

    sur la devanture de ma maison, un copain musulman me conseille de partir quelque temps car, me dit-il, on ne sait jamais ce qui peut arriver. Ma fiance tant dj en France, je fais mes valises et je la rejoins.Vivant en montagne jusquen 1980, je me retrouve loin de toute mouvance pieds-noirs. Fin 1980, je suis affect dans les Pyrnes orientales. L vit une forte concentration de pieds-noirs. Suite la rencontre de quelques Guelmois chez moi, je dcide de crer une association, mais avec dautres objectifs que de ressasser les nous tions bien l-bas, nous avons tout fait, les Arabes sont des fainants, etc. Mon but premier tait de renouer avec ma ville et, pourquoi pas, tablir des changes. La premire rencontre a rassembl 200 personnes. Lassociation Guelma 89 me nomma prsident. Dans la foule, je me rendis Guelma pour organiser un premier voyage. L je rencontrais des gens qui nous accueillaient comme des amis.

    UNE STLE PERPIGNANEn 2000, la municipalit de Perpignan accorde lrection dune stle la gloire dassassins de lOAS condamns par la justice franaise. Nous crons un collectif dassociations et dcidons des actions contre ce procd. Cette municipalit a dcid louverture dun centre de documentation la gloire de lAlgrie franaise. Nous militons contre ce projet et demandons la cration dun centre de documentation sur lhistoire franco-algrienne. Pour finir, nous venons de crer une association de pieds-noirs progressistes qui commence, sur le plan national, faire parler delle. Un ralisateur, Mehdi Lallaoui, a tourn un film sur ma vie, Les Parfums de ma terre. A chaque projection, janime un dbat sur cette priode. Plus que jamais, je me sens Algrien.

    Jacky Mallea

    (23)

    je me sens Algrien

    P 22, en haut :

    document GPRA. En bas : tract de

    propagande. P23, en haut droite : tract de propagande.

    En haut gauche : note secrte de la

    10e rgion militaire. En bas : tract du PCF

    (J. Malla)

    DE FRANCAIS

  • Vous naviez que quatre ans au commencement de la guerre. Quels souvenirs en avez-vous ?

    Je suis n en octobre 1950. Je vivais prs de Tifra avec mes parents, mes deux frres et mes deux surs. Ctait une rgion recule, montagneuse, nous navions pas dcole. Mon premier souvenir de la guerre date de 1956. Jai compris que quelque chose se passait quand des soldats franais sont entrs dans la cour. Nous jouions au ballon avec mes cousins. Ma famille tait runie, pour une fte, autour dun couscous. Soudain, nous avons vu des casques de militaires au dessus du mur de la cour. De grands hommes noirs sont entrs, habills duniformes de larme franaise. On nous dira plus tard que ctait des Sngalais.A lpoque, personne ne prenait le temps de nous raconter ce quil se passait. Nos parents taient trop occups par la pitance. Mon pre tait dcd en 1954 et ma mre nous avait seule charge. Je me souviens galement que les Franais rassemblaient tout le village dehors pour nous montrer les corps de moudjahidine tus lors dune descente dans le village voisin. Il y avait 30, 40, 50 soldats. De notre ct, nous tions surtout des femmes et des enfants, presque tous les hommes taient au maquis. Les soldats fouillaient tout, cassaient tout et jetaient tout terre, y compris notre rserve dhuile. Larme nous demandait des informations pour identifier

    ces corps. Mais les villageois ne coopraient pas, sauf sil y avait des contraintes. La rgion est trs rebelle. Je me souviens aussi que les soldats se servaient des villageois pour porter leurs appareils de transmission dans la montagne. Ctait trs lourd et les chemins taient escarps. Les soldats se fatiguaient moins et ils emmenaient des jeunes du village avec eux. Enfin, on voyait passer des avions raction jaunes. Ils volaient tellement bas quon voyait les pilotes. On se bouchait les oreilles tellement les avions taient proches. Ils avaient bombard le village plus haut, au bord de la fort. Il y avait aussi des hlicoptres. On les appelait les bananes. Des dizaines de militaires sautaient de ces hlicoptres.

    Vous habitiez dans les montagnes de Kabylie ; quelles taient vos conditions de vie ?

    Nous avons vcu la misre ces annes-l. On avait faim. Nos mres allaient en ville pour sapprovisionner. Cest l que jai appris les mots march noir. Elles ramenaient du bl, de lorge ou du son. Dans les villages, il ny avait rien. Tout tait transport sur le dos des femmes, parfois sur des mulets. Nous navions pas de cultures. On appelait a les annes du dsespoir. Les hommes nallaient plus cultiver leurs terres, ils ne savaient pas de quoi le lendemain serait fait. Et puis, de toute faon, il ny avait presque plus dhommes,

    donc plus de bras. En 1957, larme nous a ordonn

    dvacuer le village en 24 heures car ensuite, la rgion serait bombarde. Mais les moudjahidine sont venus : Personne ne se dplacera. Ils menaaient dgorger ceux qui partiraient. Je vous assure quon a pris notre ballot daffaires en lespace dune demi-journe, on avait peur des bombardements. Nous navons pas pris nos affaires importantes. Des vtements, pas dassiettes. Ma mre tait lun des trs rares couturires de la maison, mon pre lui avait achet une machine coudre Singer. Le jour du dplacement, nous navons pas pu prendre cette machine coudre, nous lavons cache au bord de la rivire. Nous ne lavons jamais retrouve.Tous les habitants du village sont partis pied et nous tions trs nombreux. Lun avait une casserole, lautre un ustensile Ctait vraiment une caravane dune tristesse indescriptible. Mais il y a eu une solidarit extraordinaire : quelques kilomtres plus loin, des villageois nous ont aid nous loger. Ma famille a atterri dans une maison vide. Nous avions beaucoup despace. Elle tait moderne,

    avec des persiennes, du carrelage et de la brique rouge. Nous lavons partag avec une dizaine de familles et cest l que nous avons reu les moudjahidine.

    Vous avez fini par participer la rsistance. Quel tait votre rle ?

    Tous les enfants participaient. Nous tions mrs, conscients que nous devions tre discrets. Nous avions des missions secrtes. Ma mre me chargeait de transmettre du courrier ou de remettre de largent des prisonnires. Nous participions galement au ravitaillement en faisant passer du pain ou des vtements chauds. La nuit, les moudjahidine descendaient du maquis pour venir rcuprer ces affaires chez nous. En dehors de ces quelques actions, notre quotidien tait monotone. Nous navions pas de quoi manger ni de quoi nous vtir. Jallais pieds-nus, sans chaussures.

    Vous nalliez pas lcole ? Un jour, les soldats sont venus nous

    chercher pour nous emmener lcole de force. Ma mre a refus que nous y allions parce que ctait lcole du colon. A partir de ce moment-l, on passait nos journes cachs lextrieur du village, pour viter dtre emmens. On traversait les barbels, aprs avoir vrifi que les grenades qui y taient poses taient fausses.

    Yasmine Sad

    Tous les Tous les enfantsenfants participaient participaient

    Ces annes l, nous avons vcu la

    misre.

    CHRIF TIRACHE. Bjaa Aide lapprovisionnement du maquis alors quil na que 8 ans

    p01p02p03p04p05-6-7p08-09p10-11p12-13-14-15p16-21p22-23p24