Baudelaire Et La religion du dandysme

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    28-May-2017

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    BAUDELAIRE

    ET LA RELIGION DU DANDYSME

  • DANS LA MME COLLECTION

    HENRI DE RGNIER BT SON UVRE, par Jean de Gourmont avec uny^orlrail er un aulos^raplie i vol.

    LA > >is>ANCE ET L'evanousseme.nt DE LA MATIERE, par le D"" Guslavc

    Le Bon ; ; i vol.DA.NTE, BATRICE ET LA POESIE AMOURiusE. Easai SU!' L'Idal fmi-

    nin en Italie la fin du Xllh sicle, par Remy de Gourmont,avec plusieurs gravures sur bois i vol.

    FRANOIS coprE ET SON UVRE, par Gauthier Ferrires, avec unportrait et un aui og^raphe i yol,

    LES HARMONIES DE l'evolution TERRESTRE, par Stanislas Meunier,

    professeur au Musum i vol.LA RVOLUTION RUSSE ET SES RESULTATS, par P.-G. La Chesuais. I vol.MAGNTISME ET SPIRITISME, par Gastou DauviUc I vol,FRANCIS JAMMES ET LE SENTIMENT DE LA NATURE, par EdmOud Pilon,

    avec un portrait et un autographe i vol.LF GNIE ET LES THORIES DE M. LOMBROSO, par Eticunc Rabaud. I vol.LA QUESTION d'homre. Lcs Pomes homriques, l'archologie et laposie populaire, par A. van Gennep, suivi d'une bibhographiecritique, par A.-J. Reinach _ i vol.

    LA PENSE DK MAURICE BARRS, par Henri Massis, avec un portraitet un autographe i vol.

    l'intelligence ET LE CERVEAU, par Georg-es Matisse i vol.

    REMY DE GOURMONT ET SON UVRE, par Paul Dclior, avec un portraitet un autographe i vol.

    GUSTAVE LE BON ET SON UVRE, par Edmoiid Picard, avec un por-trait et un autographe x vol.

    JULES RENARD ET SON UVRE, par Henri Bachelin, avec un portraitet un autographe i vol.

    CUVIER ET GEOFFROY SAINT-HILAIRE d' A PRS LES NATURALISTES ALLE-MANDS, par E.-L. Trouessart, professeur au Mustim i vol.

    LE. SALAIRE, SES FORMES, SES LOIS, par Christian Gornclissen. i vol.l'volution IDOLOGIQUE d'mile verhaeren, par Georges Buisseret,

    avec un portrait et un autographe i vol.ALFRED -giard ET SON UVRE, par Gcorgcs Bohn, avec un portrait etun autographe et la Bibliographie complte de son uvre, i vol.

    REN ouiNTON. Origines marines de la vie. Lois de constance ori-ginelles. Essai sur l'esprit scientifique^ par Lucien Gorpechot,avec un portrait et un autographe.

    HENRI poiNCAR, par Sagcrct, avec un portrait et un autogra-phe I vol.

    LE VGTARISME, par Raymoud Meunier, chef de Travaux l'Ecoledes Hautes-Etudes i vol.

    LA PHILOSOPHIE DU BovARYSME. Jules de Gaultier, par GeorgesPalante, avec un portrait et un autographe i vol.

    l'uvre DE MAURICE MAETERLINCK, par M. Esch, avec un portrait etun autographe i vol.

    LA PENSE d'henui BERGSON, par Joscph Dcsaymard, avec un por-trait et un autographe i vol.

    LES RUINES DB l'ide DE DIEU, par Gcorgcs Matisse i vol.LA GRAPHOLOGIE, par E. dc Rougemont, prface de Remy de Gour-mont, autographe i vol.

  • LES HOMMES ET LES IDES

    Baudelaireet 1;

    Religion du Dandysme

    ERNEST RAYNAUD

    PARIS

    MERGVRE DE FRANGEXXVI, RVE DE COND, XXVI

    UCMXVIII

  • Tous droits de traduction, d'adaptation et de reproduction

    rservs pour tous pays.

  • Je sais que je suis de ceux que les

    hommes n'aiment pas, mais je suis deceux dont ils se souviennent.

    SHfcLLEY, cit par Baudelaire

    (Lettre Sainte-Beuve).

    Baudelaire est mort depuis plus d'un demi-

    sicle et son ^iiie reste si prsent, si dou de pro-

    digieuses qualits de vie agressive et militante,

    qu'il est impossible de citer son nom sans provo-quer une explosion de sentiments divers o la

    haine et Tadmiration ont part ale. Il en fut tou-

    jours ainsi. L'apparition des Fleurs du Mal fit selever deux camps de thurifraires et de dtracteurs

    inconciliables. De son vivant, Baudelaire avait pourlui Hugo, Vig-ny, Banville, Flaubert. L'ennemi,

    c'tait Pontmartin.

    Hier, tandis que les symbolistes se rclamaient

    de Baudelaire, tandis que Tlite de la jeunesse

    lettre lui donnait le pas sur Lamartine, Musset,

    Leconte de Lisie (quelques-uns mme sur Hugo) ( i) ;

    (i) Ceux qui s'intressent ce mouvement de la critique et desesprits le trouveront expos dans le Cinquantenaire de Baudelaire,

  • CHARLES BAUDELAIRE

    tandis que Maeterlinck proclamait Baudelaire le

    chef spirituel de sa gnration , Brunetire l'ac-

    cusait d'riger en exemple la dbauche et l'im-

    moralit et d'avoir corrompu la notion mmede l'Art . Il y a dj une indication dans la qua-

    lit de ses partisans, et la boutade d'Auguste Vitu

    suffirait, pour des esprits simplistes, rsumer la

    situation :

    Baudelaire est une pierre de touche, il dplat inva-

    riablement aux imbciles.

    Une des causes de cette prvention persistantechez les dtracteurs de bonne foi, c'est peut-tre

    la peur des mots. Tant de gens cdent la sug-

    gestion des titres.

    dit par la Maison du Livre, et o l'on a recueilli, ct des opinions clbres dj parues sur l'Auteur des Fleurs da Mal, le suf'fras:e indit des crivains nouveaux les plus qualifies. Il ne faut pas

    oublier que, tout rceraortt encore, dans ses Ecrits sur le ihtre

    parus chez Grs, M.Henri Bataille, qui est, de nos auteurs dramati-ques, le plus subtil, le plus dli, et de nos potes, le plus attentif

    aux volutions de la conscience, estimait, au cours d'une tudeconsacre Georges de Porto-Riche, que les Fleurs du Mal sont au plus haut sommet de la Posie franaise . Dans une lettreparticulire, M. Henry Bataille a bien voulu prciser ainsi sonopinion :

    Jusqu' Baudelaire, la posie, mme la plus haute, ne vit quesur les truismes de l'Idal. Lui, seul, a pDus h s contours de la

    vie et de la vrit ; lui, seul, a tordu le cou l'loquence et au nro-

    c^d lyriquf* qui caasiste mettre la posie automatiquement en

    marche comme des mouvements d'horlogerie. Lui, a cre le g^rand lyrisme ioimobile, le lyrisme qui fest l'gal

    de la musique et qui a l force d'un orchestre.

  • ET LA RELIGION DU DANDYSME

    Ce titre seul que Baudelaire n'avait pas trouv,

    mais qu'il eut le tort d'accepter d'Hippolyte Babou,

    ce titre des Fleurs du Mal est dj pour induireen erreur. Il implique une dlectation dans le mal

    absolument contraire l'esprit du livre. Le vrai

    titre, c'est Spleen et Idal , puisque le thme

    exploit, c'est l'antagotiisrae du Bien et du Mal; la

    Misre de l'FIomme, rachete par son gnie.

    Paul Verlaine s'indig^nait qu'on ne pt s'inqui-

    ter de Baudelaire auprs du commun des lecteurssans essuyer cette rplique :

    Baudelaire, attendez donc !... Ah ! oui, celuiqui a chant la Charogne.

    La Charogne ! ce mot suffit pour les dispenserd'entendre le sens spirituel d'un pome qui n'est,

    pourtant, que la virulente paraphrase du Palvis es

    de l'Ecriture.

    Us n'y veulent voir qu'une fantaisie macabre,

    comme ils s'obstinent flairer je ne s^ais quel re-lent d sensualit grillarde dans ces FemmesDamnes d'un pathtique si dchirant et o grondeun cho des temptes de la Bible.

    Le malentendu vient encore de ce que la foule

    n'aime, en Art, que ce qui flatte son got d'ariettes

    et de romances et de la conception unique qu'elle

    se fait de la Posie : a Un coup d'aile dans le bleu );.Baudelaire n'est pas un confiseur. Il nous prsente

  • CHARLES BAUDELAIRE

    une pong-e de fiel et, s'il connat le chemin qui

    mne aux toiles, c'est sur les pas du Dante qu'ils'gare aux enfers.

    Comment la populace des esprits frivoles s'accommoderait-elle du pote de l'anxit ?

    Il n'en reste pas moins que Baudelaire nous est

    donn tantt pour un svre ducateur d'mes et

    tantt pour un aplre malfaisant. Oui a raison? Oest la vrit ? Il ne faut pas chercher la rponse

    ailleurs que dans l'examen impartial de son uvre

    et de sa vie mise nu.

    i

    Baudelaire est n Paris le g avril 1821, l'anne

    mme o Napolon meurt emportant un monde.Lamartine venait de publier (1820), sans nom d'au-teur, ses Premires Mditations qui, applaudies

    dans les salons ferms du faubourg- Saint-Germain,

    mettront quelque temps conqurir le grand pu-

    blic. Hugo et Vigny ne se manifesteront qu'en 1822.Tandis qu'ils se recueillent, le rgent du Parnasse,

    le reprsentant officiel de la Posie, c'est Npomu-cne Lemercier.

    Baudelaire appartenait une famille aise. Son

    pre, ancien professeur de l'universit, ancien se-

    crtaire au Snat sous l'Empire, mourut en 1827.Baudelaire avait 6 ans. Sa mre se remaria l'anne

    suivante avec le commandant Aupick, qui devien-

  • BT LA RELIGION DU DANDYSME

    dra, plus tard, gnral de brigade et notre ambas-

    sadeur, successivement Constantinople, Londres

    et Madrid. L'enfant, suivant les dplacements exi-

    gs par les fonctions de son beau-pre, commena

    ses tudes Lyon et les termina Paris au collge

    Louis-le-Grand o il eut pour condisciples Louis

    Mnard et Emile Deschanel. Il y remporta de nom-

    breux prix, mais en fut expuls en 1889 la suite

    d'un petit scandale de dorioir dont il semblait se

    souvenir, quand il nous parle

    De cette heure o l'essaim des rves malfaisantsTord sur leurs oreillers les bruns adolescents.

    Baudelaire affectait, ds sa sortie du collge,

    une indpendance d'allures et de jugement qui

    alarmait sa famille. Elle dcida de l'envoyer aux

    Indes, pour l'arracher des frquentations juges

    suspectes. On comprend que Baudelaire ne se soitlaiss embarquer qu'en rechignant. Il avait mordu la vie de bohme. Il en avait gard le got du feu.

    Dj le poison de Paris l'avait intoxiqu. Quelles

    feries pouvait rver son imagination que ne lui

    otfrt ce Paris nouveau, rutilant et dor, qui s'di-

    fiait sur les ruines fie l'ancien et qui, chaque jour,

    se transformait vue d'oeil comme sous l'efet d'unebaguette magique; ce Paris plein, le jour, de dli-

    cieuses flneries et, la nuit, de pittoresques aven-

  • nriARLBS BAUDEl AIKE

    tures! Quels horizons plus larges pouvait-il esprer

    que ceux que le magnifique essor de la Posie ou-

    vrait alors sur le monde ? Il ne fout pas ju^er lemouvement des esprits de i83o avec nos prven-

    tions d'aujourd'hui. La bataille est termine. Nous

    pouvons compter les morts. Bien des illusions se

    sont dissipes ; bien des prestiges vanouis. Il faut

    nous reporter au matin de la bataille, revivre l'en-

    thousiasme du dpart, la furie de l'attaque, quand

    les drapeaux se g^onflaient d'un frmissement d'es-

    poir et d'hrosme, quand les clairons sonnaient la

    charge et l'assurance de a victoire.

    Toute la jeunesse s'branlait la suite de Hugo,

    ivre de ses forces nouvelles. La place de Baudelaire

    tait l, dans le bataillon sacr, aux cts de Ban-

    ville, de Gautier, de Grard de Nerval, d'autres

    qui sont lgion. Il lui semblait partir en exil, mieux

    encore, dserter, et l'on conoit qu'il n'ait pas

    achev son voyage. Il n'alla pas jusqu'aux Indes.

    Il se fit rapatrier ds la seconde escale, l'le Bour-

    bon, et l'on conoit encore qu' son retour, ceux

    qui l'interrogeaient sur ses impressions, son pen-

    chant la mystification lui ait suggr de rpondre :

    Ce voyage ne m'a pas t inutile. J'avais emport les

    uvres compltes de Balzac. J'ai eu tout loisir de les

    lire !

    Son absence avait dur du 29 jiri i84i aux pre-

  • ET LA RELIGION' DU I>A:tDYSME

    mieis jourg de fvrier 18^2 et dj Paris tait tout

    autre (i).

    La forme d'uDe villeChang-e plus vite, hias ! que le cur d'un mortel.

    Uide de Napolon I^"^ d'en faire la capitale des

    capitales, la ville des merveilles, tait en train de

    se raliser. Les vnements facilitaient la tache des

    gouvernants et des diles.

    Le dveloppement des chemins de fer y faisait

    affluer l'or. Les hautes glaces (invention nouvelle)

    des mag-asins illumins succdant aux treillis vitrs

    (i) Pour donner une ide du fantastique dveloppement de Paris,

    il n'est peut-tre pas inutile de noter que, pendant la courte absence

    de Baudelaire, oa avait perc les rues Mo::cey, Laurent de Jussieu,

    Geoflfroy-Marie, du C'ntre ; achev la gilerie Richer, la cit duWaux-Hall; refait le pont de la Ci'; restaur l'Htel de vilie, l'H-

    tel du Qjai d'Orsay, le palais des thermes ; diS les nouveaux bti-ments de l'Ecole normale, ouvert le Thtre italien, la Maison d'or,

    le caf Riche ; arcnag la ppinire du Luxembourg ; multipli lestrottoirs et les rverbres ; iaau^r, rue Vivienne, un premier essai

    de parage en bois, que sais-je encore? Mais la grande innovation

    du rgne c'est le quartier Saiut-Georges, sure:i de terre comme parenchantement, et qui ralisait, arec son opulence de bazar, ses palais

    cosmopolites, la splendeur du m'=''diocre. C'est du quartier Saint-

    Georges qu'est sortie la lorette (ainsi baptise par Nestor Roque-

    plan et immortalise par Gvarai) ; la lorette, spcialit du rgime,

    qui mourra avec lui, pour faire place la biche du second em-pire. La lorette correspondait au nouvel tat des murs, l'avne-ment d'uD monde d'enrichis et de parvenus. Elle marquait unenuanc de civilisation calante entre deux crations galement rcen-

    tes : la grisetie du quartier latin et la panthre des bou-

    levards.

  • CHARLES BAUDELAIRE

    des choppes noires de jadis, l'usage du macadampermettant Tinstailation des trottoirs, l'clairage

    au gaz crant la vie nocturne des thtres et des

    boulevards, en avaient modifi la physionomie,

    transform le visage et les murs. Il en rsultait

    une activit de presse, une fivre de luxe, un lour-

    dissement de plaisir dont aucune civilisation ant-

    rieure n'avait connu le choc si prcipit.

    Baudelaire rentrait en pleines ftes du Carnaval,

    au moment o les bals masqus faisaient fureur. Ilretrouva le mouvement des boulevards o Tanglo-

    manie svissait. Il retrouva le quartier latin mis en

    moi par l'ouverture du restaurant Magny, Il re-

    trouva la Closerie des lilas, Bobino et la boulan-

    gerie Cretaine.

    Il retrouva ses amis au moment o Pages dePArige fondait la Patrie, avec la collaboration de

    Balzac, de Thophile Gautier, de Banville.

    Baudelaire n'en fut que plus press de s'affran-

    chir d'une vie de famille insupportable. Sa mre

    gardait de son ducation anglaise la religion des

    biensances, un souci exagr de cant et de

    respectability . Il nous dit qu'elle lait capri-

    cieuse {ilfaut la craindre et lui plaire). Son beau-

    pre avait contract, de sa double qualit d'olficier-

    diplomate, des habitudes rigides de discipline

    militaire et de rectitude administrative auxquelles

  • ET LA RELIGIOM DU DANDYSME

    le jeune homme ne pouvait s'adapter. 11 sembleque ce milieu gourm Tait exaspr jusqu'au sup-

    plice :

    Il est bon, crit-il quelque part, que chacun de nous

    ait prouv, une fois dans sa vie, la pression d'une

    odieuse tyrannie. Combien de natures rvoltes ont prisvie auprs d'un cruel et ponctuel militaire de Tempire ?

    La pauvre et g^nreuse nature, un beau matin, fait ex-plosion ; le charme satanique est rompu, il n'en reste

    que ce qu'il faut : un souvenir de douleur, un levain

    pour la pte.

    La nature de Baudelaire explosa. Il tait majeur,

    il se fit rendre des comptes de tutelle et, riche des

    70.000 francs qui lui revenaient, courut s'offrir

    son Destin.

    Plein des illusions de la jeunesse, affranchi d-

    sormais (il le croyait) des soucis matriels, il pen-

    sait pouvoir vivre en beaut et raliser son rve de

    Dandysme. Il s'installe provisoirement quai de

    Bthune, puis rue Vaneau o il ne fait qu'un tour,

    et vient habiter dans ce coin, paisible et frais, de

    l'le St-Louis, le clbre htel Pimodan, sjour lu

    des princes de la bohme.

    La bohme ne comprenait pas que des^gens be-

    sogneux. Il y avait la bohme des fils de famille,

    la bohme dore ; c'tait celle de Gautier, Hous-

    saye, Grard de Nerval, Nestor Roqueplan, Our-

  • l4 CHARLES BAUDELAIRE

    liac. C'est celle-l qu'appartenait Baudelaire.

    L'autre, la vraie, tait celle de Murg^er, de Cliam-

    pfleury, de Barbara, de Nadar, mais les deux se

    mlangeaient et se visitaient rciproquement, cou-

    rant de chez Paul Niquet au restaurant Philippe

    et du caf Procope au Divan Le Peletier. Encore

    faut-il noter que si Baudelaire se laissait incorpo-

    rer au clan de la Bohme, c'tait uniquement par

    son g"ot de vie libre et indpendante, mais il d-

    testait d'en avoir l'air. Il pensait, comme Barbeyd'Aurevilly, que la Bohme est une des plus gran-des abjections d'une socit sans feu ni lieu .

    A l'htel Pimodan, Baudelaire occupa, sous lescombles, moyennant le prix annuel de 35o francs,

    un appartement un peu mansard, compos d'une

    antichambre, d'une grande pice et d'un cabinet,

    dit Asselineau, de plusieurs, dit Banville.

    La grande pice tait tendue, y compris le pla-

    fond, d'un papier rayures, alternes, rouges et

    noires. Une seule fentre l'clairait, sur les quais.Au dire d'Asselineau, Baudelaire avait dpoli lescarreaux du bas, pour ne laisser entrer de l'ex-

    trieur que le ciel ; mais la preuve qu'il savait

    regarder, c'est qu'il nous dit :

    J'ai eu longtemps, devant ma fentre, un cabaret rougeet vert qui tait, pour mes yeux, une douleur dlicieuse.

  • ET LA RELIGION DU DANDYSME

    L'appartement tait nieubi d'au guridon en

    noyer, aux bords sinueux, d'un secrtaire italien,

    de larges fauteuils d'acajou recouverts de housses

    grises. Divers tableaux ornaient les murs. Le por-

    trait miniature de M"* Aupick au long cou se

    voyait en bonne place. Les livres taient remiss

    dans les cabinets adjacents. C'taient, surtout, des

    livres d'auteurs anciens dans leur reliure du temps;

    des vieux classiques que Baudelaire affectait de lire

    exclusivement. Les camarades de bohme qui ve-

    naient, pour la premire fois, chez Baudelaire

    s'tonnaient du luxe inusit d'un tapis. Le Pote yrpandait des parfums (des flacons de musc vingt

    sous, dit Nadar) (i). Il disposait d'un valet de

    chambre silencieux et correct.

    Ce qui dmontre l'infirmit des tmoignages

    humains, c'est que Nadar et Banville, rendant

    compte de la visite qu'ils firent Baudelaire, en-

    semble, le mme jour, ne concordent pas dansleur version. Banville multiplie les dpendances du

    logement, voit autant de cabinets autour de la pice

    principale que de ptales autour d'un cur de mar-

    guerite (2) et y entasse profusion les objets d'art.

    Le moderne guridon en noyer devient un luxueux

    (1) Nadar, Ch. Baudelaire intime (Biaizot dit.).(a) Thodore de Baaville, Baudelaire (La Renaissance littraire

    et artistique, numro du 27 avril 1872).

  • ^" CHARLES BAUDELAIRE

    meuble ancien. L o Nadar ne voit qu'un impres-sionnant portrait de femme de l'cole italienne,Banville dcouvre un authentique chef-d'uvre deDelacroix et entonne, en son honneur, un hymneextasi. Mais Banville tait si plein de lyrisme quele moindre choc en amenait le dbordement. Sonimagination flambait tout comme un feu de paille.

    Il y a des cas pourtant o le lyrisme de Banvilles'accorde avec la ralit et n'en est que Fexpres-sion. L'un de ces cas, le plus imprvu, est celui oil nous trace le portrait de Baudelaire ving^t ans.

    rare exemple d un visag-e rellement divin, runis-sant toutes les chances, toutes les forces et les sduc-tions les plus irrsistibles ! Le sourcil est pur, allong-,d'un grand arc adouci... FH long, noir, profond... lenez gracieux, ironique... La bouche est arque et affinedj par l'esprit, pourpre et d'une belle chair... Levisage est d'une pleur chaude, brune, sous laquelleapparaissent les tons roses d'un sang riche et beau...Une barbe enfantine, idale, de jeune dieu... Le fronthaut, large, magnifiquement dessin, s'orne d'une noire,paisse et charmante chevelure naturellement onde etboucle (i).

    Voil de quoi tonner ceux qui ne connaissentde Baudelaire que le portrait plac en tte desFleurs du Mal, de l'dition Calmann-Lvy. Gom-ment reconnatre dans cette face glabre, au front

    (i) Th. de Banville, Mes souyen/rs (Charpentier dit.}.

  • ET LA HELIGION DU DANDYSME

    dvast, au rictus fatal, au regard hallucinant dans

    son trange fixit, la riante image de Banville ?

    Banville a raison pourtant. Ici son tmoignage

    s'accorde avec celui du peintre Deroy qui nous

    montre le jeune Baudelaire en lion ultra-fashio-

    nable accoud au fond d'une vigilante rverie,

    dans une attitude dlicieuse de flegme et de non-

    chaloir.

    C'est que Baudelaire, esprit prcoce, est, ce

    moment, en pleine possession de son gnie. C'est

    sa priode heureuse, sa phase de splendeur. Les

    Fleurs duMaly qui ne seront publies qu'en 1867,ont t presque entirement composes de i84o

    1845. Le pote est encore indit, mais ses vers ma-

    nuscrits courent de main en main dans les cna-

    cles. On les sait par cur dans les crmeries de larue Dauphine et de la rue Saint-Andr-des-Arts,

    dans les acadmies et les ateliers d'artistes. Il les

    rcite partout, au Rendez-ucms des Quatre billardsy

    dans les dbits d consolation et les caveaux

    de la rue aux Fers, Belleville, V /le d'Amour, et

    surtout Plaisance, au cabaret de la mre Saguet.

    Leur force subjuguante s'est impose (i).

    (i) Baudelaire indit tait dj clbre. Avant mme qu'il ait pu-bli les Fleurs du Mal, son nom revenait avec tant d'insistance dansles couversalions d'hommes de lettres, qu un jour (en i84G) Tho-pliile Gautier ^qui ne connatra Baudelaire qu'en 1849), agac, con.fiait Asselineau :

  • CHARLES BAUDELAIRE

    Pourtant Baudelaire ne se soucie point d'tre

    confondu avec le professionnel homme de lettres.Il aurait horreur d'crire par mtier. Composer des

    vers n'est pour lui qu'un moyen de parfaire le

    dandy qu'il veut tre; c'est un signe de distinction,

    de supriorit; c'est un surcrot d'lgance ; une

    fleur la boutonnire.

    Son ambition, c'est d'utiliser ses loisirs s'af-

    finer par la mditation, cultiver sa sensibilit,

    s'accrotre intrieurement d'une riche moisson spi-

    rituelle.

    Il ne faut pas voir dans le dandysme de Baude-

    Il adviendra de ce Baudelaire ce qu'il est advenu de Petrus Bo-

    rel. On disait : Quand il paratra, Hugo n'existera plus. Il a paru.Ce n'tait rien.

    Peut-tre Gautier se vengejiit-il d'avoir lu dans l'Echo des Th-

    tres (26 aot i84jces lignes signes de Baudelaire :

    Thophile Gautier est un banal i-ufileur de mots. Gros, pares-

    seux, lymphatique, il n'a pas,d'ides et ne fait qu'enfiler tt perler

    des mots la manire des colliers d'osages.

    ironie de la destine 1 ces deux hommes qui se dtestaient cor-dialement en arriveront, pour avoir jou

  • ET LA RELIGION DU DANDYSME ig

    laire une conception frivole ; Tunique souci d'occu-

    per, cote que cote, la galerie et de rgenter la

    mode ; un futile essai de singularit. C'est tout

    autre chose. Etre dandy son sens, c'est aspirer

    au sublime .

    Le mot clandy^ crit-il, implique une quirdes-

    sence de caractre et une intelligence subtile de

    tout le mcanisme moral de ce monde.

    La doctrine du dandysme, telle que la conoit

    Baudelaire, est une doctrine spiritualiste. Elle pose

    en principe, sans s'inquiter des contingences, une

    affirmation bnvole, et elle entend que tout y soit

    strictement subordonn. Elle fait une ralit d'un

    postulat. Elle enseigne se mfier, "en Philosophie,

    du bon sens, en Art, de l'inspiration, en Amour,

    de l'instinct, en toute chose, du sentiment. Le Beau,

    seul, est sa loi.

    Celle doctrine s'apparente au stocisme, parce

    qu'elle exige de ses adeptes qu'ils surmontent les

    passions vulgaires pour conqurir l'Insensibilit.

    Elle n'admet ni retours, ni transactions, ni dfail-

    lances. Le dandy vit devant son miroir. Cela ne veut

    pas dire qu'il passe son tem[5S s'adoniser, mais

    qu'il doit tre hroque sans interruption et ne

    jamais dmentir, par un faux geste, aux yeux du

    monde, le masque de froide indiffrence qu'il s'est

    compos. Il doit rester impassible, et sourire mme

  • CHARLES BAUDELAIHE

    dans la douleur, comme le Lacdmoiiien, sous ladent du renard qui le ronge.

    Mais ce n'est pas assez d'imposer sa supriorit

    aux autres, il faut devenir un grand homme etun saint pour soi-mme . Toutes les conditions

    matrielles, compliques, auxquelles le dandy se

    soumet, depuis la toilette irrprochable toute

    heure du jour et de la nuit, jusqu'aux tours les

    plus prilleux du sport, ne sont qu'une gymnasti-

    que propre fortifier la volont et discipliner

    l'me .

    Le dandy se trouve ainsi amen ne considrer,

    en tout, que l'efiort et se faire une ncessit de

    l'Artifice. Ce mot d'Artifice a t mal compris. Il

    ne s'agit pas, ici, de l'esprit d'intrigue et de men-

    songe. C'est l'artifice du Gnie corrigeant l'imper-

    fection naturelle et la sauvagerie de l'instinct. C'est

    cela que s'emploie la Civilisation, et la Morale

    ne se propose pas autre chose. Baudelaire pense

    que tout ce qui est naturel est abominable. Cette

    thorie n'a rien de subversif. Elle est contenue

    dans l'ide du Pch originel. Or, Baudelaire es-

    lime, aprs elle, que la vraie civilisation n'est pas

    dans le gaz ni dans la vapeur, ni dans les tables

    tournantes, mais dans la diminution des traces du

    pch originel .

    Qu'on ne s'tonne pas, aprs cela, de l'impor-

  • ET LA nELIGIO:S DU DANDYSME

    tance que Baudelaire i.'onnait la toilette. Il en

    fait une question de moralit. Sa proccupation est

    rharmonie des couleurs. Courbet (Muse de Mont-

    pellier) nous le montre en lj^ant costume mar-

    ron, cravat d'clatant jaune d'or sur une chemise

    bleu ple. Baudelaire s'tait dessin uie forme

    d'habit dont la nouveaut avait stupfi Nadar

    leur premire rencontre, par une aprs-midi enso-

    leille, dans le jardin du Luxembourg-.

    C'tait un habit noir, trs vas du torse d'o la

    tte de Baudelaire sortait comme une fleur fortd'un cornet, et basques infinitsimales (on les

    portait alors trs larges), amenuises en sifflet.

    Baudelaire se prvalait, ce jour-l, d'un pantalon

    noir sangl par le sous-pied, de bottes irrprocha-

    blement vernies, d'un col de chemise et de man-

    chettes de linge blanc, sans empois, aux apparences

    de mousseline, et d'une cravate rouge sang de

    buf. Il tait gant de rose ple.

    La prciosit de ses gestes avait galement im-

    pressionn Nadar qui nous dit :

    Baudelaire procdait, dans sa marche, par saccades

    des articalations, ainsi que les petits acteurs en bois dusieur Sraphin, semblant choisir, pour chacun de ses pas,

    la place, comme s'il marchait entre des ufs ou qu'ilcraignt, par ce sable innocent, de compromettre le lui-sant de ses chaussures.

  • CHARLES BAUDELAIRE

    Le noir du costume aidant, !e g^este retenu, mticu-leux, concass, rappe'ait les silljouelles successives dutlg^raphe optique qui se dm mtihulait alors sur 1rstours de Saint-Sulpice, ou mieux, la gymnastique an-guleuse de l'araig^ne, par temps humide, au bout deson fil... (i).

    Des soucis matriels viendroot bientt arracher

    Baudelaire aux bnfices de la vie contemplative

    et ses pratiques d'asctisme mondain. Deux anslui suffiront pour dissiper la moiti de sa petite

    fortune. Ses parents, alarms, le font interdire.

    Alors commence son douloureux calvaire. Il doit

    abdiquer ses prventions d'amateur, de dilettante,

    et demander la littrature ses moyens d'exis-

    tence. Ses scrupules d'artiste, son souci de la per-

    fection, qui ne lui permettent de travailler qu' ses

    heures, compliqueront singulirement sa tche.

    L'oriijinalit de ses productions inquite les di-

    teurs et les directeurs de journaux. Ses gains res-

    tent drisoires.On sait qu'il ne retirera de la pre-mire dition des Fleurs du /na! {S5'j)y en tout etpour tout, que la misrable somme de deux centcinquante francs (2).

    (i) Nadar, Op, cit.

    (2) Voici, titre de curiosit, le contrat d'dition des Fleurs duMal :

    Eotre MM. Poulet-Malassis et Eagne de Broize, imprimeurs

  • ET LA RBLIGfOIf DU DANDYSME 2

    Le 3o juin 1845, il est pris d'un tel accs de

    dsespoir qu'il veut disparatre et se frappe d'un

    coup de couteau. D'aucuns n'ont voulu voir qu'une

    feinte dans celte tentative de suicide; mais il suffit

    pour tre difi sur la valeur de son geste, d'ail-

    leurs conforme la tradition romantique, de se

    remmorer ce que Baudelaire dit du suicide, seul

    sacrement de la religion du dandysme .

    Baudelaire a survcu, mais une part de son gnie

    a sombr peut-tre, parce que l'panouissement de

    ses facults exigeait l'indpendance et le loisir. Les

    pomes culminants de l'dition primitive des Fleurs

    libraires Alenon, d'une part, et M. Charles Baudelaire, littra-

    teur, d'autre part,.

    a t convenu ce qui suit : M. Charles Baudelaire vend MM. Poulet-Malassis et Eugne

    de Broize deus ouvrages, Tua des Fleurs du Mal, l'autre Bric

    brac esthtique.

    M. Charles Baudelaire livrera les Fleurs du Mal le vingt jan-vier prochain et le Bric brac esthtique la fin de fvrier.

    Chaque tirage sera de mille exemplaires. Pour prix de cette vente M. Charles Baudelaire touchera par

    chaque volume tir, vendu ou iion vendu, vicgt-cinq centimes, soit

    en huitime du prix marqu sur le catalogue de MM. Poulet-a-lassis et Eugne de Broize.

    M. Charles Baudelaire s'interdit la reproduction sous quelque

    forme que ce soit de tout ou partie de la matire contenue dans ces

    deux volumes.a M. Charles Baudelaire ne pourra offrir ces ouvrages ou l'un de

    ces ouvrages un autre horaire qu'au cas o les diteurs, n'ayant

    plus en magasin qu'un petit nombre d'exemplaires, se refuseraient

    les reimprimer.

    Fait double Paris ce 3o dcembre i856.

  • CHARLES BAUDELAIRE

    du Mal taient crits. Dans les pomes surajoutsil ne retrouvera plus la mme intensit d^accent.On peut dire que le Pote a donn toute sa

    mesure. Il a atteint son apog-e.

    Il restera un prosateur, d'ailleurs mrite, tou-

    jours en qute du mot juste, du tour expressif, et

    auquel la dcouverte d'Edgard Poe, en i848, infu-

    sera une vertu nouvelle; mais l'arbre est attaqu

    dans sa sve. Bientt, le style se dessche; Teffort

    pnible se fait sentir. Les jours passent. La ruine

    se prcipite. Le dandy n'est plus en possession de

    dessiner la coupe de ses vtements. Il n'arbore

    plus de cravates choisies. De la luxuriante crinire

    ondule de jadis, il ne garde qu'un vestige de

    mches rares, de cheveux tondus ras. La bouche

    Souriante va se crisper comme celle d'un suppliciqui serre les dents pour ne pas crier, sous l'ef-

    fort du bourreau. Il ira, vtu d'une*blouse, d'un

    rude paletot-sac, chauss de gros souliers, frileu-

    sement emmitoufl de cache-nez roturiers. En 1861,Loredan Larchey le verra s'engoncer d'un horrible

    boa de chenille (mais carlate), un de ces boas,

    souligne-t-il, dont raffolaient les petites ouvrires.

    Il restera correct nanmoins sous sa dfroque

    vulgaire et proccup jusqu' la manie de soins de

    propret corporelle (i). Je glisse rapidement sur

    (i) Vers la fin de sa vie, lorsque Nadar obtenait la permission

  • El LA RELIGION DU DANDYSME 25

    les dtails de sa vie connus de tous, son procs

    ( 1 858),son essai de candidature Tacadmie ( 1 86 1 ),son sjour en Belgique (i864) o il tait all faire

    des confrences qui n'eurent aucun succs et d'o

    il ne rapporta qu'un excs d'indigence et les l-

    ments d'un livre indigne de lui. Ce n'tait dj plus

    que Tombre de lui-mme. Il faut suivre dans ses

    XoteSy d'heure en heure, le progrs du mal, le

    dclin de cette noble intelligence, de ce libre gnie,

    mesure envahi de paralysie crbrale, touff d'i-

    nextricables embarras d'argent. Quelle lamentable

    image que celle de ce Baudelaire dfaillant, sombr

    dans les pratiques d'une dvotion purile, rduit

    pour vivre concevoir des projets de vaudeville,

    faire appel la chant de son entourage, et quelle

    plus lamentable image encore que celle du Baude-

    laire en traitement dans la maison de sant de la

    rue du Dme, du Baudelaire aphasique, qui il

    reste juste assez de conscience pour mesurer T-

    tendue de son dsastre et dont tous les lans de

    colre ou de ferveur, presss de se faire jour en

    paroles, ne trouveront pour s'exprimer, jusqu' sa

    d'aller le chercher la maison de sant et l'amenait chez lui, lepremier soin de Baudelaire, en arrivant, tait de se laver s;randeeau, rand renfort de bro-.ses et de savon, bien qu'il n'en eut pasbesoin. Il manifestait une joie enfantine considrer ses mainsnlanches, aux ongles soigns, et les agiter devant la fentre, pour

    y faire jouer la lumire.

  • 26 CHARLES CAimELAlRl

    moit(.;i ciot 1867), qi5e ce jnron trivial et sac-

    cad : Cr nom ! On ne peut supporter celte vision sans dchire-

    meut et c'est ici que le cur chavir souscrit de

    toutes ses forces l'apostrophe du Pote son

    lecteur : cet appel qui nous revient comme effar;

    ce vers qui nous remonte du fond de la mmoire,

    illumin de toutes les flammes de son destin tragi-

    que :

    Piaios-moi, sinon je te maudis 1

    QuandMartials'crieccDonnez-nousdesMcnes,

    vous aurez des Virgiles I , ij^a raison, s'il entend

    dire que les loisirs sont indispensables au Pote;

    mais il dit une sottise, s'il entend que les Gorgie

    ques et VEnide puissent s'crire indiffremment

    telle ou telle poque. Le loisir cre moins le Pote

    que les circonstances. Virgile n sous Domitien

    n'aurait pu se raliser avec le mme bonheur. 11n'y avait place ce moment que pour un Stace etun Martial. Un pote comme Baudelaire n'est pos-sible qu' une certaine priode de civilisation avan-

    ce, de vie congestionne, si j'ose dire. Il prsup-

    pose un long effort. Il profite d'une longue suite

    d'expriences accumules. Il lui fallait une langue

    assouplie pendant des sicles. Marot, Ronsard, l\a-

  • ET LA RELIGION DU DANDYSME iq

    cine, Hugo lui taient indispensables. C'est d'euxqu'il a reu Tinstruraent docile qu'il perfectionnera

    encore au point d'y fixer des tats d'me. Il suffit

    de lire Baudelaire pour prouver que son vers lire

    ses ressources de la musique et qu'il contient, en

    virtualit, ce que Rimbaud et Ren Ghil et lessymbolistes cherchaient aprs lui: la phrase musi-

    cale et colore.

    On lit d'ailleurs, dans ses notes :

    Comment la posie touche la musique par uneprosodie dont les racines plonsent plus avant dans l'mehumaine que ne l'indique aucune thorie classique... Que la posie franaise possde une prosodie mys-

    trieuse et mconnue, comme les langues latine et an-glaise. .

    .

    Que la posie se ratf.che aux arts de la peinture,de la cuisine et du cosmtique par la possibilit d'expri-mer toute sensation de suavit ou d'amertume, de ba-titude ou d'horreur, par Taccouplement de tel substantifavec tel adjectif, analogue ou contraire...

    Ces possibilits, personne ne les avait pressenties

    avec tant de clairvoyance. Pour la premire fois,chez nous, le pote se double d'un esthte, heu-

    reuse consquence du dandysme, lequel n'est ra-lisable, nous dit Baudelaire, qu'aux poquestransitoires, o la dmocratie n'est pas encoretoute puissante, o Uaristocratie n'est que partiel-lement chancelante et avilie . C'tait, ici, le cas.

  • 28 CHARLES BAUDELAIRE'

    Mais si le Pote .a profit de la maturit de

    l'heure, et de circonstances favorables, il est aussi

    redevable sou Temps de ses excs et de ses er-reurs. Le devoir du critique est de les noter pour

    l'en dcharger, dans une certaine mesure, aux re-

    gards de la Postrit.

    i

    Baudelaire est n sous le rgime absolutiste, en

    pleine terreur blanche. La Restauration impres-sionna son enfance dj encline la mysticit (i)

    par un talage de processions et de pompes litur-

    giques. Le clerg sentait le besoin de recrer une

    gnration de croyants et multipliait les crmonies

    du culte pour suppler la qualit de la Foi bran-

    le. 11 se fait militant (billet de confession loi dusacrilge). On appelle les gendarmes au secours dela religion. On promne, dans les rues, le Saint-Sacrement hriss de baonnettes. Le porte-voix du

    parti, Joseph de Maistre, met Dieu sous la protec-

    tion du bourreau. On aurait voulu reculer jusqu'aumoyen ge, son dieu d'airain. A dfaut de l'esprit,on en rtablit le dcor. Viollet-le-Duc parat l'ho-

    rizon. Le got gothique va bientt rgner jusque

    dans Tameublement. Les monstres des gargouilles,

    les scnes de sabbat, les figures diaboliques, des-

    (i) Etant enfant, j> voulais tre tantt pape, mais pape militaire,tantt comdien (Baudelaire).

  • ET LA RELIGION DU DANDYSME

    cendus des cathdrales, peupleront les demeures,

    mettront partout Tobsession du Pch et des ch-

    timents ternels. Les romans la mode, influencs

    de Walter Scott, sont pleins des fastes de la che-

    valerie et des croisades, mais aussi de supersti-

    tieuses terreurs. Anne Radcliffe accrdite les his-

    toires de revenants et de fantmes. Les prdicateurs

    reviennent aux anciennes mthodes. Ils n'essayent

    plus de convaincre. Ils brandissent la menace,

    jettent l'pouvante sur l'auditoire en voquant les

    supplices trafiques et le brasier rouge de l'Enfer.

    De l, un catholicisme particulier, intolrant etoutr, celui d'un Louis Yeuillot, que Lon Bloy

    s'efforce de continuer de nos jours. De l, cettegnration d'inquisiteurs laques, d'excommunica-

    teurs profanes, qui mettront dans la seule violence

    la supriorit de leurs arj^uments et qui semblent

    n'avoir embrass la cause de Dieu que pour dispo-

    ser de la foudre et de l'anathme et jeter de plus

    haut le mpris sur leurs contemporains. D'autres

    s'enfonceront dans leurs convictions religieuses,

    heureux d*y savourer le piment du blasphme et

    du remords. Ainsi fera Barbey d'Aurevilly et ainsi

    fait Charles Baudelaire, il y parat assez par le

    Reniement de Saint Pierre et les Litanies de Sa-

    tan, Premier travers, bien vite accentu par ce got

    d'excentricits qu'il prendra plus tard frquenter

  • 3o CHARLES BAUDELAIRE

    les bousingots de l'impasse du Doyenn et lesjeunes France de l'Htel Pimodan.

    Baudelaire atteignit l'ge d'homme sous Louis-Philippe. Changement brusque. Ce qui manque leplus au rgime, c'est le prestige. L'tranger se

    gausse de cette royaut insurrectionnelle ne sur

    les barricades. Le titre mme sous lequel l'histoirel'enregistre, Monarchie de Juillet, sent le mdiocre

    et le provisoire. Ce seul nom de Philippe-galit estune ironie. Ce titre de Roi-citoyen a l'air d'une

    gageure. Ce monarque en pantoufles est pourtant

    bien l'image de la socit d'alors. Nous traversons

    une phase de vulgarit, crit Baudelaire. C'est

    l'poque de la bonhomie et de la bonne franquette.

    Une poire, un parapluie en sont les armes par-lantes. L'utilit et le profit, voil ce qui rgle les

    aspirations de la majorit. L'idal du jour tient tout

    entier dans le mot de Guizot: Enrichissez-vous!

    dans celui de Saint-Marc de Girardin : Soyons

    mdiocres ! Et tout le monde y tche.Npomucne Lemercier est mort. Hugo est con-

    test. Le pote en faveur, c'est maintci.iant Casimir

    Delvigne.

    Tandis que le roi lsine et que la cour s'embour-

    geoise, le tiers-tat thsaurise et sencanaiile^ le

    dimanche, la barrire. Son incurable bonne

    humeur clate dans la danse la mode ; le cancan.

  • ET LA RELIGION DU DANDYSME

    La grande fte de Tanne, c'est ia promenade du

    buf gras. Tout se rapetisse la mesure du nom-

    bre. Ure nouvelle s'ouvre, peu reluisante : du

    caf-concert, de Tapritif, du ruolz et du roman-

    feuilleton. L'insuffisance des nouveaux riches, le

    travers des parvenus fournit des armes la satire.

    Les types consacrs de l'poque : le garde national,

    le concierge, la loretle, vont offrir une mine in-

    puisable d'pigrammes aux chansonniers et de

    quolibets Gavroche. Le ridicule abonde. Daumier,

    Gavarni, Travis sont aux aguets. C'est l'ge d'or

    de la caricature. La charge et le rapin sont ns.

    Sas au boiircfeoisl devient le cri de ralliement

    des cnacles. Thophile Gautier brandit son gilet

    rouge comme un pouvantait bufs. Joseph Prud-homme est l'ennemi. On le perscute ; on le cribled'une mitraille de sarcasmes. On le bafoue jusqu'auscandale.

    Baudelaire s'emploie ce jeu avec un entrain

    froce. Il a non seulement l'Idal dfendre et

    rhyi>ocrisie dmasquer, il a aussi un (compte per-

    sonnel rgler.

    Il sent l'aiguillon de l'infini, il est inquiet ; ces

    notaires breloques, ces boutiquiers faux tou-

    ])ets, ces chasseurs d'Afrique chamarrs, satisfaits

    d'eux-mmes, ne s'embarrassent point de scrupules,

    jouissent de l'air du temps et forniquent sans re-

  • 32 CIIAKLKS JJAUUELAIUE

    mords. Il est malade, rong de soucis ; toutes ces

    faces bourgeoises reluisent de sant et disent la

    joie de vivre. Il dborde d'amertume. L'insouciance

    de ces curs bats l'irrite. G^est pour lui faire

    uvre pie , comme dit Aurel, que de les saccager.Il se vt, pour les elfarer, d'accoutrements singu-

    liers. On le vit se promener, un jour, avec une per-ruque verte. Qu'il s'entretienne avec l'un d'eux, il

    ne manquera pas d'mailler sa conversation de

    propos tels :

    Quand j'avais la gale... Moi qui suis fils de pr-tre!... ~ Le jour o j'ai jet ma matresse par la feu-tre... Ne trouvez-vous pas que la cervelle de petitefaut a comme un arrire-got de noisette?

    Ouvrez les mmoires du temps, les Daadelai"

    riana d'Asselineau, vous y trouverez mille apho-

    rismes de cette trempe. Tout cela, vrai dire, nous

    parat bien anodin et bien inoiensif, mais il parat

    que cela portait sur les imaginations neuves et cr-

    dules du temps. D'ailleurs Baudelaire allait plus

    loin. Il blasphmait, et l'on tait encore trop prs

    de la loi du sacrilge pour n'en pas ressentir une

    vague terreur. Il stupfiait les gens par un talage

    de propos sditieux, de paradoxes et d'hrsies qui

    sentaient la hart, le carcan et la place de grve.

    Attitude trange pour qui ne voit que ses insolences

  • ET LA RELIGION DU DANDYSME 33

    taient aussi un moyen de draciner les prjns^

    d'aigi-uiser la controverse et d^ainener la pense de

    ses interlocuteurs sortir de son eny^ourdisse-

    ment. Il se dlectait faire dire de lui : Oh ! l'hommesingulier! Il avan;Ht : Je veux faire frmir la

    nature et les amateurs de progrs. Hlas ! La

    nature ne frmit de rien. Pour le reste, il est vi-

    dent que le spectacle chano^eant de la socit que

    Baudelaire avait sous les yeux, que toutes ces

    crises gouvernementales, cette succession rapide

    d'vnements contradictoires, ce jeu de bascule,

    ce flottement des ides et des caractres ne pou-

    vaient que ramener au scepticisme. Cela renforait

    sa conviction que toutes les agitations des hommessont striles et que la foi au progrs est une duperie.

    L'homme, ivre d'une ombre qui passe,Porte toujours le chtiment

    D'avoir voulu chaDg-er de place.

    I

    Mais de tous les dangers de contagion auxquels

    fut alors expos le gnie des crivains, le plus

    redoutable fut le caractre btard du rgime. Ce

    caractre btard entache plus ou moins toutes les

    productions de l'poque et tend striliser les

    meilleurs dons. Il se reflte dans tous les arts. En

    architecture, le sminaire de St-Sulpice en offre le

    plus typique chantillon. Pour ce qui est de Tameu-

    d

  • 34 CHARLES BAUDELAIRE

    blement, on sait ce qu'il vaut. Le ventre envahit

    tout, mme les pendules. Oui osera jamais mesurerTabme de mpris que sous-entend, dans la bouche

    d'un antiquaire ou d'un simple amateur de nos

    jours, cette expression, en apparence inoffensive,

    c'est du Louis-Philippe ? La littrature, commela politique, cette poque, vit sur une ide fausse.

    Elle ptit de cette conviction que l'inspiration suffit

    tout. Ce n'est pas Tessor, ce n'est pas l'enthou-

    siasme qui manque, c'est le jugement, c'est la m-

    thode. La matire est excellente, la main-d'uvre

    est vicie. Il n'y a plus de limites. Tout est ml,

    brouill, confondu : les systmes, les classes, les

    genres. Le noble et le trivial, le comique et le tragi-

    que, le rire et les larmes se heurtent dans le mlo-

    drame et le roman. Tout est renvers. La prose

    avec Chateaubriand est devenue lyrique. Le vers

    avec Sainte-Beuve aspire se diluer dans la prose.

    Ce dernier y a perdu l'oecasion d'tre le grand

    pote que laissait prvoir la prface de Joseph

    Delorme. Son gnie avort n'a donn qu'un criti-

    que. Vigny, Lamartine, Hugo dpassent l'poque.Ils y sont comme dpayss. A noter toutefois quele gnie de Lamartine y trbuche avec la Chute

    d'un Ange et que celui de Hugo semble s'y four-

    voyer sur les pas de Sainte-Beuve et subir un

    temps d'indcision, d'arrt. Hugo n'arrivera se

  • ET LA RELIGION DU DANDYSME 35

    ressaisir que longtemps aprs, en i856. avec les

    Contemplations^ quand Texil et l'loig-nement lui

    auront fait une me nouvelle. Gautier cherche envain sa voie 'Emaux et Cames. L'poque n'estpas favorable aux chefs-d'uvre. L'exception de

    Musset, qui donne,en i84o,Ie meilleur de lui-mme^

    n'infirme en rien ce jugement. Musset avait chang

    d'air. II revenait d'Italie et de plus loin, du pays

    de la douleur. Les grands succs du jour, ce sont

    les Mystres de Paris, les Trois Mousquetaires et

    la Pucelle de Belleville, voil la note. D'ailleurs le

    tmoignage le plus irrcusable du malfice de

    l'heure, c'est l'histoire de Balzac, de cet immense

    grand homme qui, l'exemple de son poque,clectique et incohrente, dont il portait l'afflux

    sanguin, s'est travaill toute sa vie, avec acharne-

    ment, pour conqurir un style, sans y parvenir. Il

    tait naturel que Baudelaire souffrt aussi de la

    crise, malgr sa force de rsistance et malgr qu'il

    ft peut-tre le seul dispos, par le tour sarcas-

    tique de son esprit, prendre vigueur de l'excs

    de platitude ambiante.

    Il ne lui a pas t possible d'imprimer une direc-

    tion unique sa ferveur faite, travers tant d'in-

    fluences diverses, d'lments contrasts (i), c'est-

    (i) Ce qui souligne l'incohreace de l'heure, c'est que l'on difie

    es prisons de la Roquette et de Mazasavec le mmeentraiQ que l'on

  • 36 CHARLES BAUDELAIRE

    -dire qu'il ne lui a pas t possible de se raliser

    dans y Unit. Il le sait et il s'en excuse en invo-

    quant le droit de se contredire. Il est nanmoins

    symptomatique que son rve dmesur d'orgueil

    n'ait abouti qu' d'humiliantes confessions et que

    son Art, qui va rvolutionner la Posie et la Criti-

    que et leur ouvrir des voies si neuves, reste enti-

    ch du vieux Credo, de l'idal fossile du rgime

    absolutiste. Il est indiscutable encore que ce grand

    artiste, pris de perfection, a cd, son insu ,

    la contagion jusqu' commettre des fautes de

    got (i).

    plante en tous lieux les arbres de la Libert. On traque,avec la der-nire rigueur, la propagande bonapartiste, mais l'on ramne les cen-

    dres de Napolon et on leur confre l'apothose. On dgage lecentre de Paris et on are ses rues, mais on l'trangle d'une cein-

    ture de fortifications.

    (i) Je sais que la perfection d'crivain de Baudelaire est aujour-

    d'hui reue comme un dogme. MM. Anatole France, Remy de Gour-mont, Charles Morice, Camille Manclair, parmi ta-at d'autres, ont

    longuement insist sur la puret classique de son style au point

    d'voquer Racine son propos. Ce sont l des autorits indiscu-

    tables et l'on n-! peut, pour ce qui est de l'ensemhle, que se ranger

    leur opinion. Mais n'est-il pas permis de dcouvrir, et l, dans

    cette langue, si ferme et si saine l'hahitude, des marbrures de

    dcomposition et des traces de dcadence ? Je ne parle pas de VEx-voto dont le gongorisme exaspr est de circonstance, mais Racine,

    mme acquis la couleur romantique, ei-il pu souffrir ceci :

    Tes nobles jambes, sous les volants qu'elles chassent,

    Tourmentent les dsirs obscurs et les agacent.

    Comme deux sorcires qui fontTourner un philtre noir, dans uu vase profond...

  • KT LA RELIGION DU DAXDVSME Zj

    Thophile Gautier, examinant son style, note

    justement que Baudelaire y mle des fils de soie et

    d'or des fils de chanvre rudes et forts. Il compare

    sa trame ces toffes d'Orient la fois splendides

    et grossires o les plus dlicats ornements courent

    avec de charmants caprices sur un poil de chameau

    bourru ou sur une toile pre au toucher .

    Sous une forme courtoise et le dsir d'tre aima-

    ble, on sent l'importance de la critique. Les fils de

    soie et d'or, Baudelaire les tient de son gnie. Les

    Ta orge qui s'avance et qui pousse la moire,Ta orge triomphante est une belle armoire...

    Et le meurtre, parmi tes plus chres breloques,Sur toa ventre orgueilleux danse amoureusement...

    Tes hanches sont amoureusesDe ton dos et de tes seius...

    Nos modernes, pervertis par l'abus des pices, seront peut-tretents d'applaudir ces incohrences comme des trouvailles depittoresque, mais que dire de ces incorrections?

    Mon gosier de mtal parle toutes les langues...Et dans ses bras ouverts que remplissent ss seins. >y

    Et de ces platitudes

    Un air trangeOui n'est pas celui d'un Ange...

    Notre France,

    Ce pays trop peupl que fauche la souffrance...

    Exceptions, soit! mais qu'il tait utile de sortir l'appui de notre

    thse. Ajoutons, touiefois, sa louang-e, qu'on ne trouve chez Bau-

    delaire aucune de ces tourderies :

    ... Saisit un pistolet qu'il treignait encore

    dont Hugo est coutumier.

  • 38 CHARLES BAUDELAIRE

    fils de chanvre, c'est son temps qui les lui fournit,

    sans qu'il y songe.

    De mme Claudel s'tonne de trouver chez Bau-delaire un extraordinaire mlange du style raci-

    nien et du style journaliste de son temps .

    C'est qu'on ne respire pas impunment une

    atmosphre contamine. Il est difficile de garder

    l'quilibre sur un sol instable. A vouloir fuir lasentimentalit niaise, le style bcl, le genre tri-

    vial la mode, vouloir trop se mfier du bon

    sens, Baudelaire en vient rechercher le bizarre,

    l'trange, l'anormal et en faire les conditions

    essentielles du Beau. Pour protester contre la pla-

    titude d'un rgime galitaire, d'une socit de

    niveau, sans relief, il en vient outrer sa concep-

    tion du dandysme aristocratique jusqu' faire de

    Satan le dandy par excellence et jusqu' ne vouloir

    plus parler au peuple que pour le bafouer .

    C'est donc par dandysme, c'est--dire par haine

    des murs et des institutions dmagogiques, queBaudelaire affectera de railler et de blasphmer.

    Baudelaire n'tait ni un sceptique ni un athe?

    c'tait un souffrant, a Produit contradictoire

    (le mot est de lui) d'un vieillard et d'une jeunefemme qui s'tait laiss marier par intrt et, pro-bablement, non sans quelque rpugnance, la dis-

  • ET LA RELIGION DU DANDYSME Sq

    proportion d'ge et le manque d'affinits de ses

    parents suffirait pour expliquer son dsquilibre

    nerveux, son trang-e nature, capricieuse, inquite,

    mlang-e de ferveur et d'impuissance, toute d'lans

    replis par une veine sarcastique. Mais il y a mieux.

    Baudelaire prtendait que ses anctres, idiots ou

    maniaques , taient morts victimes de terribles

    passions . Si les dires de Baudelaire sont sujets

    caution et si ce propos ne parat pas s'appliquer

    ses anctres paternels (son pre, ami de Condor-

    cet, d'Helvetius, de Cabanis et des Ghoiseul-Pras-

    lin, tait selon toute vraisemblance un homme sainet paisible), il n'en va pas de mme du ct mater-nel. Sa mre, ]\P*^ Caroline Dufajs, ne d'une fa-

    mille choue Londres, presque sans ressources,

    la suite d'on ne sait quelles aventures, et morte

    elle-mme d'une maladie nerveuse (paralysie g-

    nrale) pouvait bien tre atteinte d'une tare atavi-

    que que Baudelaire aurait reue son tour en

    naissant.

    Quoi qu'il en soit, Baudelaire tait un malade de

    la volont. Ses vers le prouvent o il se gourmande

    sans cesse de son impuissance. Il s'avoue, dans

    son journal, un paresseux nerveux , ayant, la

    fois, l'horreur et l'extase de la vie . Au reste, ils'est analys lui-mme dans la Fanfarlo sous les

    traits de Samuel Cramer; voici ce qu'il en dit :

  • 4o CHARLES BAUDELAIRE

    C'est la fois un grand fainaot, un ambitieux triste,

    et un illustre malheureux; car il n'a ^ure eu dans sa

    vie que des moitis d'ides. Le soleil de la paresse, qui

    resplendit sans cesse au dedans de lui, lui vaporise et

    lui mange cette moiti de gnie dont le ciel l'a doa.

    Il parle encore de nature tnbreuse, bariole

    de brefs clairs paresseuse et entreprenante lafois fconde en desseins difficiles et en risiblesavortements . Il insiste sur son ct comdien .

    Il jouait pour lui-mme d'incomparables tragdies ou,

    pour mieux dire, tragi-comdies.

    Tout Baudelaire est dans ces lignes; mais ce

    qui nous les rend si mouvantes, c'est leur valeur

    symbolique. On y saisit les symptmes du mal dontle monde se mourait, hier : vanit, dsordre, im-

    puissance. C'est le mal du sicle.

    Qu'avions-nous besoin, tout l'heure, de faire

    appel aux documents secrets, aux archives de

    famille de Baudelaire, de fouiller dans ses ascen-

    dances pour y trouver l'explication de son dtra-

    quement nerveux ? Les aeux dont il porte la tare,

    nous les connaissons. C'est Ren, c'est Lara, c'est

    Manfred, c'est Wertiier. Ce sont eux qui, debout,

    sur le seuil du sicle, en tiennent l'me entre leurs

    mains et vont la marquer de leur empreinte. Voil

    les sources de son gnie dsespr ! Voil ceux

  • RT LA RBLIGION DU DANDYSME 4l

    dont il a reu l'hritag^e 1 C'est leur malaise, leur

    fivre et leur cri rvolt qu'il retrouve, ds qu'il

    sait lire, dans les vers de Lamartine, de Musset,

    d'Alfred de Vigny et qui feront de lui le nostalgique

    rveur,

    De qui l'unique soin tait d'approfondir

    Le secret douloureux qui le faisait languir,

    Baudelaire peut dire comme Lamennais et Tlite

    de ses contemporains : Mon me est ne avecune plaie.

    Sa profonde origiDalit, enseig-ne Paul Verlaine,c'est de reprsenter puissamment et essentiellement

    l'homme moderne tel que l'ont fait les raffioemeuts

    d'une civilisation excessive, l'homme moderne avec ses

    sens aieruiss et vibrants, son esprit douloureusement

    subtil, son cerveau satur de tabac, son sang brl

    d'alcool.

    I

    MODERNE, voil l'une des caractristiques du

    i^nie de Baudelaire. Il pense que toutes les po-

    ques ont leur beaut, parce qu'elles ont leurs pas-

    sions particulires, et que la Beaut vient des pas-

    sions. Balzac lui a enseign que mme le dcor etle vtement moderne ont leur valeur esthtique.

    On connat le couplet sur Thabitnoir, thme devenubanal sur lequel le somptueux pote Laurent Tai-

    Ihade, nagure encore, a brod d'tincelantes varia-

  • 4a CHAnLES BAUDELAIRE

    lions. Baudelaire estime qu'un Vautrin, un Rasti-

    gnac galent les hros de l'Iliade et qu'il n'y a pas

    de lecture plus captivante, plus riche en lments

    d'intrt, que celle des Faits Divers et de la Ga-

    zette des Tribunaux. La vie parisienne, affir-me-t-il, est fconde en sujets potiques et merveil-

    leux. Le merveilleux nous enveloppe et nous

    abreuve comme l'atmosphre, mais nous ne le

    voyons pas. Lui a su voir. Il a senti l'me de

    Paris, violente et tourmente. Il a senti la posie

    acide des faubourgs et montr, comme dit AnatoleFrance, ce qu'il y a de noble encore dans un

    chiffonnier ivre.

    Ici se manifeste la sensibilit de Baudelaire.

    Sous ses allures cinglantes de dandy, il cache un

    cur compatissant. Ses lettres nous ont rvl le

    sentimental qu'il se dfend d'tre. Telle pice des

    Fleurs du Mal, comme :

    La servante au grand cur dont vous tiez jalouse...

    ne dborde-t-elle pas d'une gnreuse piti ? Onlui a reproch, comme un signe de scheresse decur, son ddain de la campagne et des paysages

    frissonnants. C'tait une attitude, une consquence

    de sa thorie dandyste qui veut tout soumettre la

    loi de l'ordre et qui ne soufre pas d'irrgularit,

    mme chez le vgtal. Ce que Baudelaire dit de

  • ET LA RELIGION DU DANDYSME 43

    Corot, de Troyon, de Thodore Rousseau, montre

    qu'il vibrait ruriisson de ces grands interprtes

    de la Nature, et qu'il tait, comme eux, sensibleaux charmes de la Posie champtre. Je n'en veux

    pour preuve que cette impression furtive cueillie

    aux pages de son journal : Les tnbres vertes

    dans les soirs humides de la belle saison...

    Brunelire, dans son rquisitoire, reproche

    Baudelaire de se faire l'admirateur de sa propre

    laideur . Comment a-t-il os profrer une pareilleimposture quand il savait prsent tous ce disti-

    que fameux :

    Ah ! Seig-neur, donnez-moi la force et le courageDe contempler mon cur et mon corps sans dg-ot !

    La vrit, c'est que Baudelaire ne se console pas

    d'avoir trop prsum de ses forces et de n'avoir pu

    soutenir jusqu'au bout le rle hroque de dandy

    qu'il s'tait trac ; mais il ne peut s'accommoder

    ni de la laideur, ni de la sottise. Il se sent mal

    l'aise dans un monde terre terre o ses ailesde gant l'empchent de marcher .

    Il n'osait la fin de la journe procder son

    examen de conscience, sr de n'y trouver que

    sujet d'amertume et de dcouragement.

    Ames de ceux que j'ai aims, s'criait-il alors dufond de sa dtresse, mes de ceux que j'ai chants,

  • 44 CHARLES BAUDELAIRE

    fort! (iez-moi, soutenez-moi, loii^^-nez de moi le mensongeet les vapeurs complices du monde, et vous, Seigneurmon Dieu, accordez-moi la ji^rce de produire quelquesbeaux vers qui me prouvent moi-mme que je ne suispas le dernier des hommes et que je ne suis pas infrieur ceux que je mprise.

    Il appelle la Douleur comme un moyen de puri-fication, le salut.

    Soyez bni, mon Dieu, qui doDoez la soufFranceComme un divin rem-^e nos impurets.

    L est sa note poignante et sincre, et non quand

    il affecte un rictus sarcastique, un endurcissement

    coupable, un orgueil de damn; non quand il se

    fait gloire d'tre un faux accord dans la divine

    symphonie , attitude si inconciliable avec ses

    lans de ferveur, ses crises de contrition soudaine,

    qu'il prouve le besoin de s'en expliquer en disant

    qu'il a d faonner son esprit tous les so-

    phismes .

    Il faut, au risque regrettable de conlrister quel-

    ques-uns de ses plus sotriques fervents, avoir le

    courage de dblayer toute cette dfroque byro-

    nienne, tout ce satanisme d'emprunt, tout ce ct

    factice et dj dmod du talent de Baudelaire,

    pour arriver sa vraie personnalit, son trait

    ternel, la part vivante et durable de son gnie.

  • ET LA RELIGION DU DANDYSME l^h

    Le mrite incontest de Baudelaire, nos yeux,

    c'est d'avoir restitu la posie sa vritable desti-

    ne. Elle a cess d'tre, avec lui, tributaire de

    1 Histoire, de la Science et de la Morale. Il ne la

    ravale plus n'tre qu'un mode d'enseignement.Elle n'a d'autre but qu'elle-mme. La posie est

    une faon de goter la vie, une dlectation, un tat

    de grce. La posie redevient, avec Baudelaire,

    comme au temps des Grecs, une manifestation. ine, un ravissement de l'me ; mais l'originalit

    de Baudelaire, c'est de rester suprieur son

    ivresse et de la contrler. Gautier constate que la

    volont chez lui double l'inspiration. Toutefois il

    y a un abme entre la thorie de Gautier de l'Art

    pour l'Art et celle de Baudelaire. Gautier sentait

    d'instinct que la Posie devait se suffire elle-

    mme et que la Beaut est assez manifeste pour sedispenser de preuves. Pas plus qu'on ne fait d'un

    tableau, d'une phrase musicale, d'une statue, nous

    ne sommes en droit d'exiger d'un pome un carac-tre d'utilit pratique. La joie contemplative de

    l'extase nous suffit. Mais Gautier restreignait encoie

    par trop le rle du pote. Il n'ambitionnait que de

    rendre, la faon d'un peintre, le contour et l'as-

    pect des choses. Il restait prisonnier des appa-

    rences. C'tait un spectateur. Baudelaire est un

  • 46 CHARLES BAUDELAIRE

    voyant. Sous la forme des choses, il cherche leur

    signification et leur raison d'tre. Il voit le lien qui

    relie l'phmre Tternel. Il dcouvre entre les

    phnomnes et ceux d'au-del de mystrieuses

    correspondances.

    La nature est un temple o de vivants piliersLaissent parfois sortir de confuses paroles

    ;

    L'homme y passe, travers des forts de symboles.Qui l'observent avec des regards familiers.

    Gomme de longs chos qui de loin se confondentDans une tnbreuse et profonde unit,Vaste comme la nuit et comme la clart.Les parfums, les couleurs et les sons se rpondent.

    Son domaine s'tendant jusqu'au monde invisi-

    ble, il lui est moins utile de peindre que de sug-

    grer. La signification des mots, ici, ne suffit plus.

    11 faut utiliser leur son, leur forme, leur couleur,

    pour crer une atmosphre favorable l'impres-

    sion que Ton veut produire. Ainsi Ton violente

    l'me, plus srement, en y accdant par le chemin

    des sens la faon de la musique ou d'un parfum.

    Le pote est amen, par suite, rechercher la Per-

    fection. La perfection que rvait Gautier tait celle

    d'un habile ciseleur de mots. Celle que rve Bau-

    delaire est plus haute. Je lis dans ses notes : Dela langue et de rcriture prises comme oprationsmagiques, sorcellerie oocatoire. >> Pour lui, le vers

  • ET LA RELIGION DU DANDYSME 4?

    est comme une formule d'incantation qui obit des lois mystrieuses, mais inflexibles, que le pote

    doit retrouver d'instinct, par un privilge spcialde sa nature. Rien ne doit tre abandonn au ca-price ou au hasard. Une faute d'inattention, unaccent omis, une virgule dplace suffit pour faire

    avorter Texprience. L'apparition se refuse. Letalisman est sans vertu.

    i

    Nous voici parvenu au sommet de Baudelaire, ces rgions sublimes o il a su s'lever d'une aile

    vigoureuse

    Par del le confia des sphres toiles.

    On s'y sent purifi par l'air suprieur .Nous voici parvenu au point o le pote apparat

    Tel qu'en lui-mme enfin l'Eternit le change.

    et o il va rejoindre, dans l'immortalit, le churdes hommes saints transfigurs par la douleur ;l echur de ces demi-dieux qu'il a chants, parcequ'ils clairent nos tnbres comme des phares etqu'ils constituent notre orgueil, tant les titres les

    plus clatants de la noblesse humaine :

    Car c'est vraiment, Seig-oeur, le meilleur tmoignageQue nous puissions donner de notre dignitQue cet ardent sanglot qui roule, d'ge en ge,Et vient mourir au bord de voire terait.

  • 48 CHARLES BAUDIUAIRE

    J'ai laiss de ct la vie passionnelle de Charles

    Baudelaire parce qu'elle valait d'tre examine .

    part, tant elle offre d'aperus singuliers et de ma-

    tire controverses. Ici encore nous nous heurtons

    aux mfaits de la lgende et au conflit des opinions.

    Tandis que la lgende nous laisse supposer un tre

    pervers et dissolu, deux intimes du pote, Rops et

    Nadar, se portent garants de sa vertu et nous at-

    testent qu'il mourut vierge. A premire vue, cetteaffirmation peut surprendre ; leurs arguments ne

    manquent pas d'impressionner. Nadar a connu

    Baudelaire son retour de l'le Bourbon. Les deux

    amis se plurent par l'oppos de leurs qualits.

    Nadar tait sduit par l'originalit de Baudelaire.

    Celui-l, disait-il, n'est pas tout le monde,

    Baudelaire tait enthousiasm par l'exubrance

    dbrouillarde de Nadar. Nadar, disait-il, est la

    plus tonnante expression de vitalit. Il doit avoir

    tous les organes en double. Ils devinrent vite

    insparables. Entre amis de 20 ans il n'est pas de

    secrets. Nadar nous avertit qu'ils formaient plu-

    sieurs, runis par leur amour des lettres et des

    arts, une sorte de phalanstre o tout tait en

    commun : ressources, lectures, ambitions, ma-tresses. Ces jeunes gens couraient les lieux de plai-

    sir la mode, les Folies-Bergre, Valentino, le

  • RT LA. RELIGION DU DANDYSME 4p

    Casino Cadet, en connaissaient les habitues. Les

    plus clbres taient les lyonnaises Mariette et

    Anna Roux, les surs Delphine et Georgette, laa^rande Pauline et Sapho Montreveil. Tous s'ton-

    naient de la rserve de Baudelaire. Non seulementil affectait de se sparer de la bande lorsqu'elle

    entrait dans certains tablissements o Tindcence

    est de rig-ueur ; mais ds que la conversation s'a-

    nimait sur le chapitre des murs et versait dansla grossiret, Baudelaire devenait d'une froideur

    glaciale. Les deaioiselles, dont ces phalanstriens

    d'un nouveau genre se partageaient les faveurs, se

    piquaient peu de discrtion. Elles avouaient qui

    voulait leurs faiblesses et leurs amants; mais ds

    qu'on y mlait le nom de Baudelaire, elles protes-taient avec une vivacit qu'on et pu prendre pour

    un sentiment de pudeur offense, mais qui n'tait

    que l'explosion brutale de la vrit pure : Ah !Celui-l ! Non ! Jamais ! Deux femmes comptent pourtant dans la vie du

    Pote : Jeanne Duval et M^ Sabatier.

    Examinons si de cette double aventure ne res-

    sort pas un double dmenti aux allgations de

    Rops et de Nadar.

    M Sabatier se prsente nos souvenirs nantiedu prestige qui lui vient de la petite cour de

    4

  • CHARLES BAUDELAIRE

    potes et d'artistes dont elle aimait s'entourer.

    Ses familiers l'avaient surnomme la Prsidente,

    et ce titre l'agriiiente d'un parfum xvni sicle, lui

    confre une sorte de prciosit galante. Tous les

    dimanches, dans son coquet et lumineux logis de

    la rue Frochot, aux clairs vitrages peints de fleurs,

    et qu'emplissait un bruit de volires, elle tenait

    table ouverte. L'lite des crivains du temps s'y

    donnait rendez-vous. Les plus illustres, les plus

    solennels se faisaient gloire de dposer leur au-

    role au vestiaire pour descendre la cordiale

    familiarit du lieu. L'entrain et la bonne humeur

    caractrisaient ces runions o l'apparat n'tait

    admis que dans le service de table, l'clat de l'or-

    fvrerie, des cristaux, et la bonne chre. Chacun

    avait son surnom d'intimit : le pre Hugo, l'on-

    cle Beuve, le beau Tho. Feydeau, c'tait le colo-

    nel des Mtaphores ; Barbey d'Aurevilly, que

    l'on dsignait, chez Veuillot, la corsetire ,

    devenait ici le Conntable . L'embonpoint

    onctueux de Bouilhet lui valait d'tre appel

    (( Monseigneur . Flaubert portait l'tiquette,

    on ne sait trop pourquoi, de Sire de Vau-

    frilard )>.

    Qu'tait-ce, au juste, sous sa lgende emprunte

    d'Egerie, que cette Madame Sabatier, de souchebourgeoise, entretenue par le financier Mossel-

    SABLECOLLECTION

    SABLE

  • BT LA RELIGION DU DANDYSME

    mann et qui, l'occasion, posait sans voiles, quandun artiste de renom l'en priait ?

    A ne tenir compte que des madrigaux de potes,c'tait une crature dlicieuse, spirituelle, pleine

    de charme et de distinction. Gautier nous dit qu'elle

    tait suprieure aux autres femmes . Fejdeau

    nous assure qu'elle portait son joli nom de prsi-dente avec tout l'esprit et la bonne grce ima-

    ginables )) (i).

    (i) Voici les lignes pleines d'intrt que lui consacre M' JudithGautier :

    Elle habitait rue Frocbot un appartenaent au i" ou au a* tage,je ne sais plus ^rop. L'escalier n'tait pas grand et il n'y avait

    qu'une porte par tage, ni droite ni gauche, mais au milieu dualier. La porte avait deux battants couleur de palissandre.

    ... La salle manger s'ouvrait juste eu face de la porte d'entreei ce lieu clbre n'tait ni trs vaste ni trs somptueux.La pice,lendue dtoflFe rouge sombre, montrait des tableaux et des faences,

    )eQdus symtriquement. La table de chne, massive, carre, devait'ctirer jusqu'aux murailles.

    A droite de la salle manger, trois pices, en enfilade, se bio-quaieut : le boudoir, la chambre coucher, tout au fond le cabinetde toilette. Cela, joliment capitonn, ouat, confortable et frais.

    Au lieu de fentres, un vitrage qui formait toute une paroi, clai-ra-t ces chambres, seus les feuillages des stores qui les voilaient.Cet intrieur avait l'air d'une serre...

    La Prsidente arrivait du fond de l'appartement et s'annonaitpar une roulade qui s'achevait ea rire perl. Trois grces rayon-naient d'elle au premier aspect, beaut, bont, joie.

    Elle s'appelait Agla et aussi ApoUonie. Elle tait assez grande,de belles proportions avec des attaches irs fines et des mains char-mantes. Ses cheveux trs soyeux, d'un chtain dor, sarrangeaientcomme d'eux-mmes en riches ondes semes de reflets. Elle avait leteint clair et ros, les traits rguliers, avec quelque chose de mutin,et de spirituel, la bouche petite et rieuse. Son air triomphant met-

  • 52 CHARLKS BAUDBLAIRB

    An physique, elle uit grande, rose, dore, tou-jours vtue de toilettes opulentes qui jetaient dans

    Tesprit des potes l'imag-e d'un ballet de fleurs .

    Pour Baudelaire, c'est l'Ang^e gardien, la Muse,

    la Madone; mais tandis que notre imagination se

    dispose lui dcerner la palme des inspiratrices

    thres, la joindre au groupe sraphique des

    Laure, des Batrice et des Elvire, les Goncourt

    viennent doucher notre enthousiasme en la pei-

    gnant, dans leur Journal, comme une commre

    tait autour d'elle comme de la Inmire et du boaheur. {Le secondrang du Collier, Juven, dit.)

    M""* Sabatier connut les revers de fortune. Elle y ft face vail-lamment et son fonds de gat n'en fut pas altr. Les beaux joursrevinrent vite d'ailleurs avec sir Richard W...M"^ Sabatier tait ne Strasbourg^ en iSai.EIle mourut Neuilly

    (bonlevard Victor-Hug-o, kl), le janvier 1890.

    Elle avait du e;-ot pour les arts. Elle jouait de la harpe et dupiano et peignait avec agrment. Elle avait reu des leons de Meis-

    sonnier. Thophile Gautier l'a clbre sous le nom d'ApoUonie{Emaux et Cames). Elle fut admise la Socit des gens de lettres,le 22 mai i865, alors que Paul Fval tait prsident, et inscrite

    comme suit au bulletin de l'Association : M* Jenny-Caroline Herbelot, ne Thirecuir, dite Jenny Sabat-

    tier. X'

    Elle avait chang son nom de Thirecuir contre celui deSavatier,d'o Sabatier par euphonie. Elle repose au cimetire du Pre-La-chaise dans le tombeau de la famille Thirecuir.Alphonse Daudet qui l'a connue chez M^ Ancelot nous en parle

    dans ses Trente ans de Paris.

    La turquoise tait sa pierre de prdilection.En dehors des images d'elle que nous avons mentionnes, il nous

    reste un b'jsle de Clsinger, introduit au Louvre rcemment, et unQQarbre du mme : la Femme au Serpent, aujourd'hui proprit deM. Jean de Gourmout.

    I

  • ET LA KELIGION DU DANDYSME 55

    d'entrain trivial, bas, populacier, une vivandire

    de Faunes . En reg-ard des vers de Baudelaire,

    cette affirmation nous gne. On voudrait Tcarter,mais ii faut bien avouer que M"* Sabatier a fourni

    Cisin^er l'ide de sa bacchante . C'est en

    bacchante qu'il Ta vue et qu'il l'a traduite aux

    splendeurs du marbre. Son uvre lmoig"ne, du

    moins, de la sculpturale beaut du modle que

    tout Paris reconnut, paral-il, ce qui dchana,

    pendant huit jours, une fureur de commentaires

    passionns aux environs de la Madeleine et du

    Passage des Panoramas. Et il y a aussi le portrait

    que Meissonnier nous a laiss d'elle. Nous y re-

    trouvons sa face mutine et enjoue o le rire

    joue comme un vent frais dans un ciel clair w.Noussommes blouis par ce jaillissement de sant qui

    vient des bras et des paules ; nous y retrouvons

    les couleurs retentissantes de ses toilettes, ces

    robes folles, emblme de son esprit bariol ;mais le geste a quelque chose de trivial et de dgin-

    gand. Ce poing sur la hanche trahit la vivandire.

    Il cadre mal avec l'ide que nous tions en train de

    nous faire d'une crature de rve.

    La situation irrgulire de M Sabatier ne lui

    permettait pas d'tre prude. Elle tait habitue aux

    propos cyniques. Son amant Mosselmann, carr et

    brutal en afiaiies, >e souciait peu des euph^mi^^mes

  • 54 CHARLES BAUDELAIRE

    et des subtilits du lang-age. C'est lui qui disait

    un architecte : Combien votre glise, termine,hostie en g-ueule?

    Mais quoi bon vouloir fixer le caractre vri-table de M Sabatier? Ecartons le chaos des t-

    moignages. Les gens ne valent pour nous que par

    les sentiments qu'ils nous inspirent. Pour Baude-

    laire, M^ Sabatier fut rellement la Princesse

    lointaine , celle vers qui il se tournait dans ses

    moments de crise et de dcouragements. C'est sonfantme qu'il voyait voltiger

    Sur les dbris fameux des stupides orgies.

    Elle fut longtemps son Idal, sa Foi, son Refuge.

    C'est sous ce jour seul qu'il nous plat de l'ac-

    cueillir.

    J'ai dit qu'elle tait grande. Elle se prvalait

    d'une carnation frache et d'une agilit d'esprit qui

    de\^aient plaire Baudelaire, ne ft-ce que par

    contraste avec la passivit et le teint bistre de crole

    de Jeanne Duval. Ces deux femmes se compltaient

    dans son imagination. Il ne pouvait envisager

    l'une sans rclamer l'autre. Jeanne Duval flattait

    sa sensualit. M" Sabatier son besoin d'affection.

    Elle avait fait sur lui, ds le premier jour, une

    impression profonde. 11 l'aima sans oser se dcla-

    rer. Ce fut pour lui la trs belle, la trs chre, la

  • ET L4 RELIGION DU DANDYSME 55

    trs bonne . Il lui adressait, sous le voile de l'a-

    nonyme, contrefaisant son criture, des ptres

    enflammes, des vers pleins de ferveur et d'lans

    mystiques. Cela dura longtemps. Il fallut la publi-

    cation des Fleurs du Mal o les vers taient ins-rs pour que le secret se dcouvrt. M^ Sabatier,

    loin de se fcher de ces hommages, mue sans

    doute de leur persistance, se montra dispose

    exaucer les vux du Pote.On a pu contester la sincrit de Baudelaire, en

    publiant une correspondance, marque du mmesceau spirituel, adresse une tierce personne, un

    modle quelconque, rencontr dans les ateliers que

    Baudelaire frquentait; mais c'est tre peu au cou-

    rant de sa nature complique et des subtilits psy-

    chologiques que de vouloir tirer une conclusion de

    ces faits. Dans ces moments qu'il a nots, o l'on

    se sent plus seul, plus abandonn, aprs une

    dbauche ;), quand

    Daij'5 la brute assoupie un An^e se rveille,

    sa pense cherchait un rconfort^ un point d'appui

    sa dtresse mouvante, le souvenir de M'"^ Saba-

    tier lui revenait u plus rose, plus vif et plus char-

    mant . Les yeux de la belle lui chantaient le

    rveil de l'Ame .

    N'en doutons pas, le sentiment qui poussait

  • 56 CHARLES BAUDELAIRE

    Baudelaire crire M Sabatier tait sincre.

    Mais c'tait un amour exalt de tte, qui puisait

    sa force dans l'absence de tout contact charnel.

    Baudelaire n'a-t-il pas crit : Lafemme dont onne jouit pas est celle que l'on aime. Ce que la

    femme perd en jouissances sensuelles^ elle le gagneen adoration , et ne note-il pas la dlicatesse

    esthtique, l^hommage idoltrique des blass ?Le jour o il sent son amour partag et Ttreinte

    possible, un croulement se fait en lui. La sainte

    s'vanouit. H ne reste plus qu'une femme commeles autres qui l'indispose parce qu'elle s'offre avec

    tant d'impudeur qu'elle-mme ne peut s'empcher

    d'en rougir. Elle lui crit :

  • ET LA RELIGION DU DAXDYSME 57

    Quelle comdie jouons-nous ? Baudelaire con-

    tinue se drober. Il bafouille : Son amour,

    insinue-t-il, c'est le besoin de pleurer ensemble.

    Tout ce que tu voudras , rpond-elle. Il esl

    pris. Il ne sait comment se di^ager ; mais c'est

    trop de ridicule. Il faut en finir. Il se dcide alors

    cet aveu : Vous saves bien que fai d'odieux

    prjufjs Cendroit des femmes, je n'ai pas la

    FOI !

    M^e Sabatier, oblige de se rendre Tvidence,

    se rsigne et pardonne en femme spirituelle. Elle

    ne retire mme pas son amiti, satisfaite du beau

    ~rle. Elle et lui continueront de se voir.

    Ainsi Tavenlure se termine par un procs-verbaj

    de carence. Ici, Rops et Xadar ont raison. Reste

    Jeanne Duval. Voyons ce qu'il en fut.

    I

    Puur dresser Timaj^e de Jeanne Duval, la Vnus

    noire, toujours mme incohrence des documents.

    Les uns nous disent que c'tait une ngresse,

    d'un noir d'encre . Ernest Prarond nous parle

    d'une multresse pas trs noire, pas trs belle,che-

    veux noirs peu crpus, poitrine assez plate, de

    taille assez grande, marchant mal (i j. Banville, au

    contraire, trace ce portrait :

    (1) M. Thodore Durel nous maiide proposde Jeanne Duval.

  • ^^ CHARLES BAUDELAIRE

    C'tait une fille de couleur, de tr-. haute taille, quiportait bien sa tte ingnue et superbe, couronne d'unechevelure violemment crpele et dont la dmarche dereine, pleine d'une grce farouche, avait quelque chosede divin et de bestial.

    Nadar insiste sur sa taille onduleuse de couleu-vre et Texubrant dveloppement des seins. Leshanches taient un peu troites, mais c'tait, dit-il, Tavantag-e du reste et parce que la naturereprend sur la part de Fun les bnfices de l'autre ,

    Il rsume ainsi son jugement:

    Elle tait belle, rien de Phidias, mais un spcial ra-got raffin des yeux grands comme des soupires nez petit, dlicat, aux ailes et narines incises avecfinesse exquise ~ bouche admirablement meuble, d'unbeau dessin, srieux, fier, ddaigneux nulle trace de

    J'ai t amen, dans le catalogue que j'ai dress, en 1900, desuvres d'Edouard Manet dcrire n 35 (1861-62) :

    Une femnae tendue sur un canap, dite la matresse de Bau-delaire ., avec ces dtails : La femme q-ii devait tre une croleavait t amene dans i'atelier de Manet par Baudelaire et elle pas-sait pour tre sa matresse.

    C'est tout ce que j'avais pu recueillir de renseis-nements au mo-ment o je dressais mon catalogue, Manet n'tant^ plus l. Je voismaintenant que cette femme peinte par Manet tait Jeanne DuvalJe me rappelle trs bien le portrait. Ce n'tait pas une femme n'-rem mme une multresse, mais elle tait trs brune et avait une cSo-formation laissant deviner une part de saug ngre. Ce devait treune quarteronne.

    Le tableau est malheureusement pass depuis longtemps enAllemagne et je n'en puis retrouver ici la reproduction .

  • ET LA RELIGION DU DANDYSME 69

    ces dnonciations simiesques qui poursuivent le sang-

    de Cham (i).

    Nous savons par les vers de Baudelaire queJeanne Duval disposait d'une mag-nifique cheve-

    lure et l'avis de Nadar sur l'avantag^e du reste w

    nous avertit que c'est Jeanne Duval que songeait

    Baudelaire lorsqu'il crivait :

    Il y a dans les dessins de M. Ingres des recherchesd'un got particulier, des finesses extrmes, dues peut-

    tre des moyens singuliers. Par exemple nous neserions pas tonn qu'il se ft servi d'une ngresse

    pour accuser plus vigoureusement, dans son odalisque,

    certains dveloppements et certaines sveltesses.

    Jeanne Duval avait eu Fambition des planches.

    Elle avait dbut au thtre du Panthon.

    Le thtre du Panthon, aujourd'hui disparu, se

    tenait, tout en haut du Faubourg Saint-Jacques,

    place du clotre Saint- Benot. C'tait l'ancienne

    glise des Gordeliers. Il dressait, au milieu de b-

    tisses pauvres, un fronton triangulaire dans le gotrigide du i^r Empire. Deux colonnes doriques sup-portaient un balcon, orn, chaque extrmit,

    d'une statue en pltre, rplique de l'antique, la

    Diane de Gables et le Joueur de flte. L'tablisse-

    ment recrutait une clientle de quartier laquelle

    (i) Nadar, Op. cit.

  • 6o CHARLES BAUDELAIRE

    se mlait, certains soirs, un public tapageur d'tu

    (liants. C'est l que Nadar la vit.

    On jouait un drame je souligne, un drame -de Labiche : L'avocat Loubet, prcd d'un lever

    de rideau : Le Systme de mon oncle. C'tait unepremire; la Presse avait t convie.

    Le Systme de mon oncle servait de prtexteaux dbuts de Jeanne Duval (i). Elle y parut en

    soubrette, tablier blanc, bonnet de tulle au vent;

    mais, outre qu'elle manquait de vocation, rien ne

    seyait plus mal la condition de son rle que le

    srieux, le hautain de sa physionomie et le timbre

    de sa voix de contralto . Sa haute taille (elle ^

    passait les autres d'une tte) soulig-nait encore la

    mprise. L'insuccs fut clatant. Elle n'insista pas

    Aprs trois reprsentations, elle quitta la scne

    pour reprendre sa vie de femme g-alante.Toutefois, si elle n'avait pas brill par le talent,

    elle avait eu le temps d'impressionner, par sa

    beaut trange, un spectateur dont on ne nous dit

    pas le nom, que Nadar nous donne comme sonami et qui n'tait peut-tre que lui-mme. Ce spec

    (i) Nadar, qui a rdig ses Souvenirs de mmoire, un geavanc, se trompe lorsqu'il j^ilace ces dbuts aux environs de iSSg-4o. La preuve en est qu'il ajoute que ces dbuts prcdaient de peu

    (2 ou 3 mois) sa premire entrevue avec Baudelaire. Or, nous savonspar Banville, qui les prsenta l'un l'autre, que cette entrevue n'eut

    lieu qu'en 1842, la belle saison, et quand Baudelaire habitait dj':.l*htel Piraodan.

  • ET LA RELIGION DU DANDYSME 6l

    t ^eiir eut le dsir trs vif de connatre l'trRng-e

    dit, brune comme les nuits , et se prsenta chezelle.

    Jeanne Duval demeurait alors rue Saint-Georges,

    iT ou 17, en face l'htel Aubert, au 2'' tage sur la

    cour. Son appartement modeste tait lgamment

    tapiss de perse, toffe alors trs en faveur .

    Elle vivait seule en compagnie d'une femme de

    chambre, jolie, blonde.

    Elle agra le visiteur sans sauvagerie et lui laissa

    entendre, la fin de l'entrevue, qu'il pourrait

    revenir quand bon lui semblerait, sauf de 2 4qui tait l'heure de Monsieur . En apprenant cedtail, le quidam craignit de s'tre engag dans

    une aventure fcheuse, et manifesta quelque ap-

    prhension des inconvnients qui pouvaient s'en

    suivre. Jeanne Duval s'esclaffa. La rflexion luiparut si imprvue qu'elle appela incontinent sa

    femme de chambre pour lui en faire part. L'effet

    fut irrsistible. La domestique partit son tour

    d'un sonore clat de rire. Et toutes deux de s'em-

    ployer rassurerle timor. Non seulement il n'avaitrien craindre de Monsieur en cas de sur-

    prise, mais c'tait un rival dont on ne pouvait

    concevoir mme une ombre de jalousie, tant il exi-geait peu des femmes. C'tait un doux rveur inof-

    fensif, un maniaque, un pote dont toute la flamme

  • 02 CHARLES BAUDELAIRE

    s'puisait en rimailleries et, pour appuyer leurs

    dires, ces dames sortirent d'un tiroir une liasse de

    billets doux entremls de vers. Il suffit d'un sim-

    ple coup d'il au quidam, habitu des cnacles,

    pour se convaincre que le rveur inofensif, le doux

    maniaque, celui dont ces deux pronnelles se gaus-

    saient si fort, bien qu'elles tirassent leur bien-tre

    de ses libralits, c'tait Baudelaire.

    Baudelaire demeurera jusqu'au bout le bienfai-

    teur de cette femme indigne. Il se laissera, jus-qu'au bout, exploiter par elle, et par son frre, un

    misrable drle, sans scrupules, empress profi-

    ter de l'aubaine. Aujourd'hui (1842), Baudelaire

    est riche assez pour satisfaire ses caprices; mais,

    demain, priv mme du ncessaire, il continuera rogner sur ses maigres ressources pour subvenir

    ses besoins. Malade, il la fera soigner l'hpital;

    il ne Tabandonnera pas, mme dchue, roule l'ivrognerie. Il sait qu'elle se soucie peu de lui,

    qu'elle n'en veut qu' sa bourse. Il la maudira,

    mais il restera li elle comme le forat sachane,

    Comme au jeu le joueur ttu,Gomme la bouteille l'ivrogne.

    M Aupick pourra crire Asselineau, au len-

    demain de la mort de Baudelaire :

  • KT LA RELIGION DU DANDYSME 63

    La Vnus noire l'a tortur de toutes les manires.Oh !si vous saviez! Et que d'ars^ent elle lai a dvor ! Dansses lettres, j'en ai une masse, je ne vois jamais un motd'amour (ij.

    L'ascendant de Jeanne Duval sur Baudelaireprovient de ce qu'elle ralisait son idal fait debeaut et d'indiffrence , auquel se mlait unragot exotique, un piment de bizarrerie et d'-tranget. Que ckerchait-il prs d'elle? D'abord unesatisfaction plastique. Nous lisons dans son Jour-nal :

    Tantt, il lui demandait la permission de lui baiserla jambe et il profitait de la circoustance pour baisercette belle jambe dans telle position qu'elle dessint net-tement son contour sur le soleil couchant.

    11 aimait manier sa chevelure, fort aromatique,o dormaient

    La langoureuse Asie et la brlante Afrique,

    tout un monde lointain, absent, presque dfunt. Ily retrouvait les mirages et le coup de soleil derOrient qui l'avait frapp, quoi qu'il en dise, dansson voyage court. C'tait une grande motion desa jeunesse, d'abord mprise (il l'affectait dumoins), mais qui lui revenait plus chre, mesure

    II) Eugne et Jacques Crepet : Charles Baudelaire (Messein).

  • 6/4 CHARLES BAUDELAIRE

    qu'il avanait en ^e et que l'ombre s'paississait

    autour de lui.

    On sait que le ru caress de Baudelaire tait

    de vivre auprs d'une matresse comme un chat

    voluptueux auprs d'une reine .

    J'eusse aim, dit-il en parlant d'une gante,

    voir son corps fleurir etg^randir librement ,

    Parcourir loisir ses magnifiques formes

    Et

    Dormir nonchalamment l'ombre de ses seins.

    Ce n'est pas l le vu d'un amant dcid. On

    n'imagine point le muletier de La Fontaine, se

    tenant au lit, prs de sa partenaire.

    Comme au long* d'un cadavre un cadavre tendu

    et se prenant songer

    A la triste beaut dont son dsir se prive.

    L'obsession d'une autre, c'est l'ternel prtexte

    que Baudelaire mettait en avant pour excuser sa

    froideur. On peut dire qu'il manquait tout au

    moins, dans ce domaine spcial, de temprament.

    Sa dbauche tait toute crbrale, et .leanne Duval

    nous est une nouvelle preuve qu'il aimait respirer

    la fleur de l'Amour sans la cueillir. Etait-ce pair

    impuissance, par nihilisme spcial , comme le

  • ET LA RELIGION DU DANDYSME 65

    prtend Nadar, ou par systme ? Le vu du dan-dysme, seion Baudelaire, c*est d'ter TAmourson caractre de rpugnante utilit pour le

    rduire n'tre plus qu' un caprice brlant ourveur . Il est indniable que partout, chez Bau-

    delaire, se respire la peur de l'Amour agissant (i).

    C'est d'abord parce qu'il risque d'y perdre le gou-

    vernement de soi-mme, signe le plus clatant de

    la supriorit du dandy; c'est, ensuite, parce qu'il

    n'envisage de l'Amour que le pouvoir nfaste.

    L'Amour agissant, c'est, pour lui, l'Amour fatalauquel, depuis les temps les plus reculs, l'huma-

    nit jette i'anathme mrit :

    Amour ! flau du monde, excrable folie I

    C'est la bte froce, ivre de carnage, tranant

    aprs soi, dans sa course furibonde.

    (i) Cette ide de rbcrvc, d'abstention, de prudence est si natu-relle Baudelaire, si invtre, qu'elle lui a inspire le sonnet CiVdes Fleurs da Mal, le meilleur iucoutesiablement de toute lespices surajoutes :

    Pendant que des mortels la multitude vileSous le fouet du Plaisir, ce bourreau sans merci,Va cueillir des remords dans la fte s-:rvile.Ma douleur, donne-moi la maio ; vienspar ici.

    Ce qui prouve bien la sincrit de Baudelaire, c'est que ce son-net, crit en dernier lieu (il n'a paru que dans la 3 dition) jaillitd'uQ lan puissant d'avoir t lontlemps contenu et mdit ei qu'ilrend, aax heures de dcrpitude du Pote.rcho devenu si rare desbeaux chants d'autrefois.

  • 66 CHARLES BAUDELAIRE

    une confusion

    De vtentienls souills, de blessures ouvertesEt l'appareil sauglant de la destruction.

    Cet effroi de TAmour s'explique par le sentimentque la vie se cre de la mort et que la perptuit

    de l'espce ne s'assure qu'au dtriment de l'indi-

    vidu. Mais l o le savant ne voit qu'une sollici-

    tation de la Nature en perptuel besoin de matire

    organique pour sa chimie mystrieuse et de subs-

    tance refondre pour des essais nouveaux, Baude-

    laire ne voit qu'une intervention diabolique, un

    pige tendu pour la perdition de l'Ame. Il repousse

    donc l'appel de l'instinct comme une suggestionmauvaise et, en cela, il reste d'accord avec la doc-

    trine vanglique; mais o il s'en dtache, c'est

    quand, aprs avoir prononc le sacramentel vade

    rtro et refus au dmon l'accs de sa chair, il l'ac-

    cueille et lui fait fte en imagination. D'o vient

    celte inconsquence ? D'abord d'un calcul de pru-

    dence. Baudelaire fait la part du feu. Il sait qu'il

    faut compter avee a le Malin . Le Malin, c'est la

    Nature. Elle se rit de nos sages rsolutions, de

    nos vux de prudence, d'hygine et de continence.

    Le sage sait qu'il n'est pas de taille la combattre

    de front. La brusquer, c'est l'exaspier. L'atTron-

    ter,en adversaire loyal, c'est tre vaincu d'avance.

    Sa sommation est si imprieuse qu'on ne peut l'lu-

  • ET LA RELIGION DU DANDYSME Gj

    der que par ruse, en ayant Tair d'y consentir. Onfeint de la suivre tout en s'enivrant du miel de la

    parole, de l'anibroisie des discours de cette effron-

    te larronnesse qui nous pipe sa glu. On se laisseinduire sur la route fleurie, mais on s'arrte en

    de du pige. On feint de s'engager, mais onajourne Tchance et, ce faisant, on maintient en

    soi l'lat d'illusion et l'on prolonge l'blouissement

    du dsir. Ainsi le Moi vite le geste qui le disperse

    et le vaporise et puise, au contraire, savourer une

    joie relle, pour qui n'en est pas dupe, une force

    surnaturelle de concentration. Il y a mieux. La

    onscience qui reste veille dans le tumulte des

    assioiis et l'meute contenue des sens, permet

    homme de s'analyser et de s'instruire au spectacled'vnements que les autres ne traversent qu'en

    aveugles. D'acteur inconscient, le sage se hausse

    la qualit de tmoin lucide.

    De mme que le chirurgien, cherche dans ladissection du corps humain l'explication du jeu

    des organes, de mme Baudelaire, pench sur nostares et nos perversions, y cherche le mcanisme

    de l'Ame et la quaUt de notre essence. Obsd par

    l'nigme redoutable du monde, il veut en pntrer

    les secrets la lueur de l'instinct.

    C'est dans l'acte le plus irrflchi, le plus spon-

    tan, que se saisit la prsence et la rotation de la

  • 68 CHARLES BAUDELAIRE

    chane qui nous rive on ne sait quelles Forces

    mystrieuses et qui nous fait apprhender si l'Homme

    ne se leurre point en proclamant orgueilleu-

    sement son libre-arbitre et sa part d'immortalit.

    Nous savons bien que Baudelaire va tout rsou-

    dre dans le sens du do^me chrtien, mais nous

    restons frapps de l'audace de son entreprise. Il

    nous a montr que le sa^^e pouvait, sans dchoir ni

    dmriter, dnuder la vie et assister, sans rien per-

    dre de son prestige ni de son austre gravit, aux

    rflexes de l'animal humain.

    Qu'il descende dans le labyrinthe fangeux des

    cits ou dans les replis secrets du cur, le pote est

    comme le soleil :

    Il ennoblit le sort des choses les plus viles.

    Il pure tout la flamme de son gnie. Il prend

    de la boue et il en fait de For.

    La curiosit du vice devient, chez Baudelaire, un

    mode d'investigation, un procd d'enqute pourrsoudre les grandes vrits, et de l lui vient, sans

    doute, son fcheux mais immrit renom de per-

    versit.

    Il nous confie qu'il aimait feuilleter des estam-

    pes libertines, les annales de la luxure enfouies

    dans les bibliothques ou perdues dans les cartons

    des marchands. Il dit :

  • ET LA RELIGION DU DANDYME 6o

    La vue de ces dessins m'a mis sur des pentes de rve-rie immense peu prs comme un livre obscne nousprcipite vers les ocans mystj^ques du bleu. Bien desfois je me suis pris dsirer devant ces innombrableschantillons du sentiment de chacun, que le pote, lecurieux, le philosophe pussent se donner la jouissance

    d'un Muse de l'Amour, o tout aurait sa place, depuisla tendresse inapplique de sainte Thrse jusqu'aux

    dbauches srieuses des sicles ennuys.

    Le g-nie sanctifie toute chose et si ces objets taienttraits avec le soin et le recueillement ncessaires, ils

    ne seraient point souills de cette obscnit rvoltante

    qui est plutt une fanfaronnade qu'une vrit...

    Les sujets de cette nature sont chose si importante

    qu'il n'est point d'artiste, petit ou j^rand, qui ne s'y soit

    appliqu secrtement ou publiquement depuis Jules Ro-main jusqu' Devria et Gavarni.

    Leur g-rand dfaut est de manquer de navet et desincrit.

    Le procs que certains voudraient intenter

    Baudelaire se ramne donc au procs de la Con-

    naissance. Puisque la Science est une dvoralrice

    d'illusions, le bonheur de rhumanit s'oppose-t-ii

    sa divulgation ? N'est-il pas prfrable que le

    troupeau des esprits soit conduit en lisire et con-

    damn une ternelle enfance? L est toute la

    question, mais, rsolue mme par l'affirmative, ils'agirait encore de savoir si le Pote a une action

    directe sur les foules et s'il ne s'adresse pas seule-

  • 7 CHARLES BAUDELAIRE

    ment un petit lot d'initis de qui la science reste

    le privilge.

    Le plus clair, c'est* que Baudelaire ne nous a

    gratifis d'aucune dpravation neuve. Anatole

    France nous en assure qui nous dit :

    En fait de vices, ds l'g-e des cavernes et du mam-mouth, il ne restait plus rien dcouvrir. A y regarderde prs, Baudelaire n'esi pas le pote du Vice, il est lepote du Pch, ce qui est bien diffrent. Sa morale nediffre pas beaucoup de celle des thologiens (i).

    i'

    Voil la vrit ! Baudelaire est un pote catho-

    lique et il est trange que le plus fougueux de ses

    dtracteurs^ le croyant Brunetire, n'ait pas pris

    garde que les coups qu'il lui portait rejaillissaient

    sur l'Exgse. Baudelaire a la Foi du confesseur et

    du martyr. U bouleverse les curs la faon des

    prophtes, arms d'clairs, et nous ramne Dieu

    par le chemin de la Douleur.

    Il nous irrite, parce qu' l'image des moines sec-

    taires et des inquisiteurs farouches d'autrefois, il

    nous met le nez dans notre ordure et qu'aux p-

    riodes de paix tranquille, il nous empche d'tre

    heureux, eu nous rappelant que nous avons une

    me. il fond du ciel comme un aigle :

    (i) Anatole Fraaee, La Vie Littraire (Galmann-Lcvy, dit.).

  • KT LA RELIGION DU DANDYSMK

    Du mcrant saisit plein poing les cheveuxEt dit, le secouant : a Tu connatras la rgle ! (Car je suis ton bon ange, entends-lu ?) Je le veux I

    Sache qu'il faut aimer, sans faire la grimace,

    Le pauvre, le mchant, le tortu, l'hbt.Pour que tu puisses faire Jsus, quand il passe.Un tapis triomphal avec ta charit.

    Il est le Mane-Thecel'Phares qui s'inscrit aux

    murs du festin, et dresse dans un sursaut d'pou-

    vante les convives gorgs et repus. Il est celui qui

    jette l'alarme et qui, au moment o nous allionsnous endormir, sonne le tocsin.

    C'est parce qu'il est rest prisonnier du Dogmeque, parmi les gnrations nouvelles, beaucoup,

    dont la conscience s'est libre, affectent de se d-

    tacher de Baudelaire, sans prendre garde qu'ils

    continuent le respirer dans l'air, autour d'eux,

    tant l'essence de notre littrature, depuis cinquante

    ans, en demeure imprgne.

    Ceux qui habitent les cimes glaces de l'Athisme

    et que n'impressionnent plus ni les fracas de la

    chaire ni les diableries, ni la mise en scne et les

    pompes liturgiques, n'oublient pas, pourtant, queBaudelaire a pay de son dsastre, comme Pascal,le geste tmraire de secouer les portes de l'Ombre

    et s'meuvent encore de ses aveux dsesprs.

    Baudelwire est si vari que les esprits les plus

  • 72 CHARLES BAUDELAIRE

    dissemblables, s'ils l'abordent sans parti-pris, sont

    srs d'y trouver leur rcompense. Il plat aux

    amoureux fervents comme aux savants austres .S'il a les charmes de l'horreur qui n'enivrent que

    les forts, il a aussi le don des larmes et les atten-

    drissements soudains qui vont droit au cur et

    conquirent les simples. Il blouit les no-paens

    par la splendeur du Verbe et le rappel

    de ces poques nues.

    Dont Phbus se plaisait dorer les statues.

    Les crivains y reoivent une leon de style et

    de cadence. Il n'est pas jusqu'aux mes innocentes

    qui n'y respirent un parfum d'glog^ue et qui n'y

    retrouvent l'image du vert paradis des amours

    enfantines .

    On nous prdit, pour demain, un bouleverse-ment gnral des ides et des murs amen par laguerre, et le rtablissement d'un tat d'esprit au-

    quel Baudelaire aura cess de correspondre. Je le

    souhaite plus ardemment que tout autre, car nous

    aurions alors rtabli la flicit de l'Age d'or.

    Baudelaire vivra tant que l'humanit comptera

    des inquiets, des malades de spleen et des cher-

    cheurs d'infini. Son rgne durera tant que nous

    verrons, plonges dans l'enfer luxurieux des villes,

    des mes nobles mais dsarmes, aussi incapables

  • ET LA RELIGION DU DANDYSME -jS

    de se soustraire la corruption que de s'y adapter.

    El il sera toujours la voix de ceux, quelle que

    soit leur confession, mystiques ou athes, qui ont

    pntr l'inanit des plaisirs d'ici-bas et qui ne

    peuvent s'accommoder de Timperfection d'un

    monde o la soif inexting^uible du bonheur setrouve lie, chez la crature, l'impossibilit d'y

    parvenir.

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  • 1>1 lii ij /l J-

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