Bénédicte Boudou et Nadia Cernogora, « Montaigne et la curiosité ...

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Camenae n 15 Mai 2013 1 Bndicte BOUDOU, Nadia CERNOGORA MONTAIGNE ET LA CURIOSIT NONCHALANTE La curiosit est souvent connote ngativement chez Montaigne. Faisant pleinement partie de lesprit humain1, elle est vicieuse partout2 et un relev doccurrences montre quelle est forcene , cest--dire folle, excessive3 quand elle dsigne limpatience de savoir. Elle rejoint alors, videmment, la libido sciendi dont saint Augustin fait un des piliers de lorgueil humain, avec la libido dominandi et la libido sentiendi. Pourtant, si Montaigne associe volontiers la curiosit la subtilit et lorgueil, il tient sur elle un discours mtiss, comme la trs justement montr Franoise Charpentier4. chappent en particulier la condamnation ladverbe curieusement ainsi que lattention, ltude ou lexamen. Aprs avoir observ quel type de curiosit est refus dans les Essais, nous chercherons analyser plus prcisment ce qui est refus dans la curiosit, les objets quelle sassigne, et le caractre maladif de cette passion. En partant dune tude lexicale, nous verrons ensuite quil existe pourtant dans les Essais une bonne curiosit, source de plaisir, que Montaigne ne se contente pas dadmettre, mais quil va jusqu louer, parce quelle est enquteuse et non rsolutive . Et nous nous demanderons sil est possible de faire coexister la curiosit avec la nonchalance, bien que le chapitre II, 4 explique que le vice contraire la curiosit, cest la nonchalance5 . llve quil institue comme au voyageur quil se plat tre, il demande d avoir les yeux partout , mais sans effort ou tension ; il propose encore des mthodes de lecture et dobservation (des autres comme de soi) qui sollicitent une attention dilettante. LA CONDAMNATION DE LA CURIOSITE Non sans paradoxe, Montaigne considre que le comble de la sagesse serait synonyme dincuriosit : Que cest un doux et mol chevet, et sain, que lignorance et lincuriosit, reposer une tte bien faite6 ! Cest quil sagit pour lui de refuser la libido sciendi que dnonce saint Augustin au chapitre 35 du dixime livre des Confessions, intitul La Curiosit , qui prcde prcisment le chapitre consacr lOrgueil. Lvque dHippone la qualifie ainsi : cette creuse et avide curiosit vise, non pas charmer la chair, mais en faire un instrument dexprience : connaissance, science, voil les noms dont elle saffuble7 . Curiosit purile 1 La naturelle curiosit qui est en nous , II, 12, p. 796-797. Nous renvoyons ldition des Essais de Jean Card, Denis Bja, Bndicte Boudou et Isabelle Pantin, Paris, Pochothque, 2001. 2 III, 5, p. 1360. 3 [] notable exemple de la forcene curiosit de notre nature, samusant proccuper les choses futures, comme si elle navait pas assez faire digrer les prsentes , I, 11, p. 98. 4 Les Essais de Montaigne : curiosit / incuriosit , dans La Curiosit la Renaissance, actes runis par J. Card, Paris, CDU et SEDES, 1986, p. 111-121. 5 P. 581. 6 III, 13, p. 1670. 7 Les Confessions, X, 35, 54, d. publie sous la direction de Lucien Jerphagnon, Paris, Gallimard Bibliothque de la Pliade, 1998, p. 1017. Saint Augustin sappuie sur I, Jean, II, 16, qui explique que lEsprit-Saint la nomme concupiscence des yeux : car tout ce qui est dans le monde, la convoitise de la chair, la convoitise des yeux, et l'orgueil de la vie, ne vient point du Pre, mais vient du monde. Camenae n 15 Mai 2013 2 qui dtourne de Dieu, cest ce dsir malsain qui fait exhiber en spectacle toutes sortes de phnomnes tonnants ; qui fait scruter les secrets dune nature qui nous dpasse, objets inutiles dun savoir uniquement en qute de lui-mme ; qui recourt aux techniques magiques, la recherche, ici encore, dun objet de savoir perverti ; qui, dans la religion elle-mme, va jusqu tenter Dieu, en lui rclamant des signes et prodiges, ayant en vue non quelque salut, mais une simple exprimentation8 . Cest ainsi que celui qui a la foi ne saurait tre curieux. Il croit sans voir. Il est jamais libr du lourd esclavage des sens. Il est tout entier la contemplation intrieure des choses spirituelles, invisibles, divines , explique Grard Defaux9. Cest essentiellement dans le chapitre Apologie de R. Sebond quon trouve cette libido sciendi, qui associe la curiosit et le savoir : Lincivilit, lignorance, la simplesse, la rudesse saccompagnent volontiers de linnocence : la curiosit, la subtilit, le savoir, tranent la malice leur suite : lhumilit, la crainte, lobissance, la dbonnairet (qui sont les pices principales pour la conservation de la socit humaine) demandent une me vide, docile et prsumant peu de soi10. Et Montaigne ajoute cette mention clairante : Les Chrtiens ont une particulire connaissance, combien la curiosit est un mal naturel et originel en lhomme. Le soin de saugmenter en sagesse et en science, ce fut la premire ruine du genre humain ; cest la voie, par o il sest prcipit la damnation ternelle. Lorgueil est sa perte et sa corruption : cest lorgueil qui jette lhomme quartier des voies communes, qui lui fait embrasser les nouveauts, et aimer mieux tre chef dune troupe errante, et dvoye, au sentier de perdition, aimer mieux tre rgent et prcepteur derreur et de mensonge, que dtre disciple en lcole de vrit, se laissant mener et conduire par la main dautrui, la voie battue et droiturire11. On remarque que, si lauteur des Essais fait ici de la curiosit le pch originel12, il est attentif ne pas assumer compltement ces noncs : il les renvoie aux chrtiens ou la Sainte criture, ce qui est une faon de se dmarquer assez nettement de ces positions. Et l o saint Augustin discrditait la curiosit dans la mesure o elle oublie lessentiel, cest--dire la connaissance de Dieu, Montaigne la disqualifie en raison de limpuissance de lesprit humain, comme lexplique Franoise Charpentier13. Cherchons donc aller plus loin afin de discerner davantage les raisons de ce dnigrement. Ce que Montaigne reproche la curiosit, ce nest pas quelle dsire savoir. Refusant de se situer en thologien14, il admet la nature de lhomme comme un fait quil ne se soucie pas de corriger. Ce quil blme chez les curieux, cest quils cherchent senorgueillir de leur savoir, quils ne savent pas mettre un terme leur curiosit, et quils se trompent dobjet. 8 Ibidem, X, 35, 56, p. 1018. 9 Dans son livre Le curieux, le glorieux et la sagesse du monde dans la premire moiti du XVIe sicle. Lexemple de Panurge (Ulysse, Dmosthne, Empdocle), Lexington, Kentucky French Forum, 1982, p. 79. 10 II, 12, p. 776. 11 Ibidem. 12 Comme au chapitre De la prsomption : La curiosit de connatre les choses a t donne aux hommes pour flau, dit la Sainte criture , II, 17, p. 979. 13 Voir F. Charpentier, Les Essais de Montaigne : curiosit / incuriosit , p. 115. 14 Le chapitre Des Prires est loquent l-dessus, en affirmant sen tenir un discours lac. Camenae n 15 Mai 2013 3 Le premier motif qui explique la condamnation de la condamnation se trouve tre lorgueil qui accompagne la curiosit15. Le chapitre intitul Cest folie de rapporter le vrai et le faux notre suffisance se conclut ainsi : La gloire et la curiosit, sont les deux flaux de notre me. Cette-ci nous conduit mettre le nez partout, et celle-l nous dfend de rien laisser irrsolu et indcis16 . Ctait dj le cas chez Thomas dAquin qui distingue la studiosit (application studieuse de lesprit une chose) du vice de curiosit17 , et qui prcise, dans la question 167, que si la connaissance de la vrit est bonne, absolument parlant , elle peut nanmoins tre mauvaise par accident, en raison de ses consquences, lorsque quelquun senorgueillit de la connaissance de cette vrit . Montaigne serait donc plus proche de Thomas dAquin que dAugustin. Comment expliquer cette condamnation de lorgueil, que Montaigne ne fait pas au nom de raisons religieuses ? Cest que la faiblesse humaine doit toujours se rappeler quel point la connaissance est partielle, provisoire, et soumise la mesure de la prise. Lexemple dEudoxus, qui veut voir le soleil de prs, ft-ce au prix de sa vie, illustre cette maladive curiosit : Il veut au prix de sa vie, acqurir une science, de laquelle lusage et possession lui soit quand et quand te. Et pour cette soudaine et volage connaissance, perdre toutes autres connaissances quil a, et quil peut acqurir par aprs18. Mais sil refuse moins le dsir de connatre que lorgueil qui laccompagne souvent, Montaigne sen prend aussi aux objets sur lesquels se fixe la curiosit. Cest ainsi que, trs marqu par le trait de Plutarque Sur la Curiosit19, il rejette le dsir de connatre les dfauts des autres , qui sapparente linconstance, lirrsolution, lincertitude, le deuil, la superstition, la sollicitude des choses venir, voire aprs notre vie, lambition, lavarice, la jalousie, lenvie, les apptits drgls, forcens et indomptables, la guerre, la mensonge, la dloyaut, la dtraction, et la curiosit20. Quand il revient sur lexemple de Rusticus21, que donnait dj Plutarque, il dclare hautement son refus de lindiscrtion, comme la lecture de lettres qui ne lui sont pas adresses : 15 Curiosit et orgueil sont tous deux la perte du genre humain, comme en tmoigne une rcurrence doccurrences (par exemple, II, 12, p. 847 : sabmant en leur curiosit et prsomption ). 16 I, 26/27, p. 281. Le premier chiffre (pour le livre I) correspond ldition de 1595, que reproduit la Pochothque, le second correspond ldition Villey-Saulnier. 17 Somme thologique, IIa IIae, quest. 166, La studiosit , et quest. 167, La curiosit . Grard Defaux explique que Thomas dAquin dfend la curiosit, dans son commentaire au IIIe des Livres des Sentences (Distinctio XXXV) de Pierre Lombard et dans la partie IIa-II de sa Somme thologique (Q. 150-189 : Trait de la temprance et des tats , Q. 167, art. 1 et 2) : Pour saint Thomas, lhomme nest dj dcidment lhomme que par sa raison. Et savoir fait toute sa grandeur. La connaissance, affirme-t-il clairement, ne saurait jamais, en soi, tre un mal : Puisque cest la connaissance de la vrit qui permet lintelligence humaine de passer de lintelligence lacte, de potentia in actum, et que dans ce passage semble bien rsider toute la perfection de lhomme, la dite connaissance est donc toujours, pour ce dernier, ncessairement un bien. [] Plus elle abonde en lhomme, et plus ce dernier se rapproche de Dieu. , Le curieux, le glorieux et la sagesse du monde, p. 76. 18 II, 12, p. 796. 19 Sur la lecture de ce trait par Montaigne, voir aussi larticle de Brengre Basset, De la polupragmosuvnh la curiosit , dans ce volume. 20 II, 12, p. 758. 21 Ministre de Domitien, Rusticus (De la Curiosit, XXVI) nouvre pas un paquet qui lui arrive de lempereur et tout le monde loue la gravit du personnage , cit en II, 4, p. 581. Camenae n 15 Mai 2013 4 De vrai, tant sur le propos de la curiosit, et de cette passion avide et gourmande de nouvelles, qui nous fait avec tant dindiscrtion et dimpatience abandonner toutes choses, pour entretenir un nouveau venu, et perdre tout respect et contenance, pour crocheter soudain, o que nous soyons, les lettres quon nous apporte : il a eu raison de louer la gravit de Rusticus : et pouvait encore y joindre la louange de sa civilit et courtoisie, de navoir voulu interrompre le cours de sa dclamation, comme si elle navait pas assez faire digrer les prsentes (I, 11, p. 98). Il se montre galement particulirement oppos la curiosit que manifestent certains lgard des choses futures22 : quoi nous sert cette curiosit, de proccuper tous les inconvnients de lhumaine nature, et nous prparer avec tant de peine lencontre de ceux mmes, qui nont laventure point nous toucher23 ? Ces objets de la curiosit font en effet delle une inquitude, ce qui explique la troisime raison du refus de Montaigne. La curiosit est une passion maladive, comme le dit son tymologie qui voque le soin ou souci, cura. En cherchant le circonscrire, nous verrons quel point la curiosit sapparente dautres tendances nfastes de lesprit humain contre lesquelles lauteur des Essais part en guerre. Le chapitre Des vaines subtilits (I, 54) nous ouvre les yeux sur la proximit entre la curiosit et la passion. Et Isabelle Pantin explique, dans une note de ce chapitre24, que la subtilit est lautre nom donn la curiosit par la tradition thologique : le fait de sappliquer une activit qui nen vaut pas la peine puisquelle dtourne de la vraie pit . Montaigne retient le dbut de la proposition pour dnoncer comme subtilit une activit qui nen vaut pas la peine. Il tend galement le champ de la curiosit quelques passions, au premier rang desquelles on trouve lavidit (ou lavarice) : Cette autre curiosit contraire, en laquelle je nai point aussi faute dexemple domestique, me semble germaine cette-ci : daller se soignant et passionnant ce dernier point, rgler son convoi comme quelque particulire et inusite parcimonie, un serviteur et une lanterne25. Pourquoi ? Il y a dans lavarice une proccupation de lavenir qui est la fois vaine dans sa finalit, et pleine de souci, de cura. Au chapitre II, 8 ( De laffection des pres aux enfants ), Montaigne revient ces proccupations quand il parle des tracas de la vie domestique et de la crainte dtre drob : Je me sauve de telles trahisons en mon propre giron, non par une inquite et tumultuaire curiosit, mais par diversion plutt, et rsolution26 . Et ce nest sans doute pas hasard si Montaigne compare lavarice la curiosit de savoir, au chapitre III, 12 : 22 II, 4, p. 581. 23 III, 12, p. 1630. 24 Note 1, p. 504. 25 I, 3, p. 70-71. Montaigne vient dvoquer le souci dostentation, il sarrte sur la proccupation oppose et pourtant trs proche de la prcdente, qui consiste se soucier de limiter son convoi funbre un serviteur et une lanterne. 26 II, 8, p. 626. Camenae n 15 Mai 2013 5 Son avidit [de lhomme] est incapable de modration. Je trouve quen curiosit de savoir, il en est de mme : il se taille de la besogne bien plus quil nen peut faire, et bien plus quil nen a affaire27. Cest parce que cette curiosit immodre de savoir outrepasse les limites de lutilit et de lhumain quelle est condamne. Linquitude de la mort semble pouvoir galement ressortir cette curiosit douloureuse, ici encore, parce quelle est inquitude, hantise de lavenir28. Au chapitre De la Physionomie , Montaigne voque ainsi laigreur de cette imagination [qui consiste se reprsenter la mort] [qui] nat de notre curiosit29 . LOGE DE LA CURIOSITE Pour autant, Montaigne ne se contente pas dune condamnation univoque de la curiosit, ne serait-ce que parce quil reconnat en elle une disposition naturelle chez lhomme. LApologie de Raymond Sebond voque la naturelle curiosit qui est en nous30 , et lincipit du chapitre De lexprience dclare qu [i]l nest dsir plus naturel que le dsir de connaissance31 . Ainsi, certains des exemples que Montaigne reprend significativement au trait Sur la curiosit de Plutarque voient leur sens invers ou tout le moins nuanc. Cest le cas en particulier pour le personnage de Rusticus que nous avons voqu et dont il critique le manque de discernement et de sagacit, qui sont le prix de lincuriosit : Mais je fais doute quon le pt louer de prudence : car recevant limpourvu lettres, et notamment dun Empereur, il pouvait bien advenir que le diffrer les lire, et t dun grand prjudice32. Et lauteur des Essais revient sur le personnage de Dmocrite que mentionnait Plutarque afin de souligner linanit de son geste33 : Ce fut pourquoi ce beau philosophe se creva les yeux, pour dcharger lme de la dbauche quelle en recevait, et pouvoir philosopher plus en libert. Mais ce compte, il se devait aussi faire touper les oreilles, que Theophrastus dit tre le plus dangereux instrument que nous ayons pour recevoir des impressions violentes nous troubler et changer ; et se devait priver enfin de tous les autres sens ; cest--dire de son tre et de sa vie34. 27 P. 1612. Voir galement cet autre rapprochement : Au chapitre de mes mises, je loge ce que ma nonchalance me cote nourrir et entretenir, [] Jaime ne savoir pas le compte de ce que jai, pour sentir moins exactement ma perte. Je prie ceux qui vivent avec moi, o laffection leur manque, et les bons effets, de me piper et payer de bonnes apparences. faute davoir assez de fermet, pour souffrir limportunit des accidents contraires, auxquels nous sommes sujets, et pour ne me pouvoir tenir tendu rgler et ordonner les affaires, je nourris autant que je puis en moi cette opinion : mabandonnant du tout la fortune, de prendre toutes choses au pis ; et ce pis l, me rsoudre le porter doucement et patiemment. , II, 17, p. 993. 28 Je ne vis jamais paysan de mes voisins, entrer en cogitation de quelle contenance, et assurance, il passerait cette heure dernire : Nature lui apprend ne songer la mort, que quand il se meurt. Et lors il y a meilleure grce quAristote : lequel la mort presse doublement, et par elle, et par une si longue prmditation. Pourtant fut-ce lopinion de Csar, que la moins prmdite mort, tait la plus heureuse, et plus dcharge , III, 12, p. 1633-1634. 29 III, 12, p. 1634. 30 II, 12, p. 796. 31 III, 13, p. 1655. 32 II, 4, p. 582. 33 Plutarque, Sur la Curiosit (XXI): Dmocrite saveugla pour viter de regarder autour de lui et concentrer ses regards sur lui-mme. 34 II, 12, p. 919. Camenae n 15 Mai 2013 6 Cet aveuglement volontaire est vain, puisque tous les sens sont mis en uvre dans lapprhension du rel. Nous voudrions tout dabord chercher la trace de cette curiosit loue et admise travers une tude lexicale. Les enqutes lexicales sur le mot curiosit et ses drivs (ladjectif curieux, ladverbe curieusement)35 ont surtout mis en exergue la condamnation de la curiosit chez Montaigne. Nous voudrions aborder la question autrement, et voir comment les Essais dessinent tout de mme les contours dune bonne curiosit , dune curiosit honnte , de bon aloi qui, bien loin de cette activit excessive et fbrile de lesprit, sans limite et sans borne, sexerce dune manire nonchalante et non rsolutive sur dautres objets (sur autrui, sur soi, sur les auteurs anciens ou les coutumes dautres pays). Pour traquer cette autre forme de curiosit, il faut donc tendre notre enqute lexicale dautres vocables, portant sur des termes lis de manire indirecte cette disposition mentale quest la curiosit (quter, enquter, enqute, inquisition, chercher, fouiller, fureter). On peut noter tout dabord que la curiosit nest pas toujours chez Montaigne accompagne dadjectifs ngatifs, ou pjoratifs (comme forcene36 ; inquite et tumultuaire37 ; maladive38 ; vicieuse39). Dans l Apologie de Raymond Sebond , il est ainsi question des philosophes qui ont affect la difficult pour faire valoir la vanit du sujet et amuser la curiosit de notre esprit40 . Le ton est ici celui du simple constat ; nulle condamnation de la curiosit, qui relve simplement de lhumain41. Dailleurs, Montaigne nappelle pas toujours curiosit lattitude qui consiste en un examen soigneux. Ou sil parle de curiosit , il prend soin de la qualifier de singulire ou d honnte . Cette inversion de polarit sobserve galement lorsque Montaigne choisit ladverbe curieusement, comme si le changement de nature grammaticale permettait une puration : Je ne vois jamais auteur, mmement de ceux qui traitent de la vertu et des actions, que je ne recherche curieusement quel il a t42 . Ou encore : Ai-je perdu mon temps, de mtre rendu compte de moi si continuellement : et si curieusement43 ? . On observe enfin que Montaigne emploie de manire positive toute une srie de verbes pour dsigner lactivit de recherche et de qute inhrente la curiosit. Ainsi des verbes tudier, pier, principalement la forme pronominale (studier, spier), qui renvoient cette bonne curiosit quest lattention porte soi, dans la mesure o elle rejoint la volont de Montaigne de chercher lhomme . propos de son esprit, Montaigne dclare ainsi que son plus laborieux et principal tude, cest, studier soi44 . Mais il recourt galement 35 Gabriel A. Prouse, propos de la curiosit dans les Essais de Montaigne , Bulletin de la Socit des amis de Montaigne, 2002, n 27-28, p. 13-25 (repris dans En filigrane des Essais, du mme auteur, Paris, Champion, 2008, p. 101-116) et Franoise Charpentier, Les Essais de Montaigne : curiosit / incuriosit , dans La Curiosit la Renaissance, p. 111-121. 36 I, 11, p. 98. 37 II, 8, p. 626. 38 II, 12, p. 796. 39 III, 5, p. 1360. 40 II, 12, p. 791. 41 Le substantif curiosit nest pas dtermin par un adjectif ngatif, ni coordonn un autre substantif plac en fonction de parasynonyme lorientant vers des connotations ngatives (comme dans la gloire et la curiosit, I, 26/27, p. 281 ; la mensonge, la dloyaut, la dtractation et la curiosit, II, 12, p. 758 ; curiosit et prsomption, II, 12, p. 847 ; en vanit et en curiosit, III, 5, p. 1363). 42 II, 31, p. 1112. 43 II, 18, p. 1026. 44 III, 3, p. 1278. Camenae n 15 Mai 2013 7 pour dcrire cette curiosit rflexive (dirige vers soi) un verbe synonyme de studier, spier : Moi qui mpie de plus prs, qui ai les yeux incessamment tendus sur moi [] peine oserais-je dire la vanit et la faiblesse que je trouve chez moi45. Ce verbe est galement employ dans le rcit de la chute de cheval dans le chapitre De lexercitation : Ce conte dun vnement si lger, est assez vain, ntait linstruction que jen ai tire pour moi : car la vrit pour sapprivoiser la mort, je trouve quil ny a que de sen avoisiner. Or, comme dit Pline, chacun est soi-mme une trs bonne discipline, pourvu quil ait la suffisance de spier de prs. Ce nest pas ici ma doctrine, cest mon tude : et nest pas la leon dautrui, cest la mienne. Et ne me doit-on pourtant savoir mauvais gr, si je la communique. Ce qui me sert, peut aussi par accident servir un autre46. Le verbe (s)enqurir reflte galement les ambivalences de Montaigne vis--vis de la curiosit, puisquil peut renvoyer une activit condamnable lorsquelle porte sur la connaissance des nigmes de la Cration ( Platon estime quil y ait quelque vice dimpit trop curieusement senqurir et de Dieu et du monde, et des causes premires des choses47 ), mais il peut aussi dsigner de manire positive la qute sans fin des Essais, associe, de manire significative, lignorance : que je parle enqurant et ignorant, me rapportant de la rsolution, purement et simplement, aux crances communes et lgitimes. Je nenseigne point, je raconte48. Celui qui sait senqurir est capable de dbrouiller lcheveau de tant dopinions humaines diverses et contradictoires : Cest merveille, de combien vains commencements, et frivoles causes, naissent ordinairement si fameuses impressions : Cela mme en empche linformation : Car pendant quon cherche des causes, et des fins fortes, et pesantes, et dignes dun si grand nom, on perd les vraies. Elles chappent de notre vue par leur petitesse. Et la vrit, il est requis un bien prudent, attentif, et subtil inquisiteur en telles recherches : indiffrent, et non proccup49. Enfin, ltude du verbe fureter tmoigne de ce que serait pour Montaigne une bonne curiosit , considre comme une source dinvention, de dcouverte. Ce verbe prsente certes une srie demplois plutt pjoratifs, o fureter est soit associ la curiosit condamnable pour les affaires dautrui (Montaigne dit de lui-mme : Jamais homme ne senquit moins et ne fureta moins s affaires dautrui50 ), soit associ au verbe quter pour dsigner la maladie de lesprit humain : Les hommes mconnaissent la maladie naturelle de leur esprit. Il ne fait que fureter et quter, et va sans cesse, tournoyant, btissant, et semptrant, en sa besogne : comme nos vers de soie, et sy touffe. Mus in pice51. 45 II, 12, p. 877-878. 46 II, 6, p. 601. 47 II, 12, p. 778. 48 Dbut du chapitre Du repentir , III, 2, p. 1258. Les occurrences du verbe quter et ses drivs (qute, enqute, enquter, inquisition) montrent que le mouvement de qute propre la curiosit nest pas automatiquement condamn, puisque [l]e monde nest quune cole dinquisition (III, 8, p. 1452). 49 III, 11, p. 1598-1599. 50 II, 4, p. 582. 51 III, 13, p. 1661. Camenae n 15 Mai 2013 8 Mais, comme la montr Jean-Charles Monferran52, on relve galement une occurrence intressante o le verbe fureter (qui voque bien le mouvement un peu dsordonn de lesprit curieux aller et l, parcourir en divers sens ) est pris dans un sens positif et clairement valoris. Cest dans le chapitre III, 5, o Montaigne compare le style et linventio dHorace et de Gallus : Gallus parle simplement, par ce quil conoit simplement. Horace ne se contente point dune superficielle expression, elle le trahirait. Il voit plus clair et plus outre dans la chose ; son esprit crochte et furte tout le magasin des mots et des figures pour se reprsenter ; et les lui faut outre lordinaire, comme sa conception est outre lordinaire53. Lexemple dHorace, qui cherche de nouveaux mots pour dsigner de nouvelles ralits (il sagit dune des leons de lArs poetica), associe clairement la qute curieuse la dcouverte et linnovation. Sur le modle dHorace, Montaigne emploie ici le verbe fureter dans un sens figur nouveau ( chercher avec curiosit ) qui nest attest quau milieu du XVIe sicle. Sinon, fureter signifie dans son premier sens cercher par tout comme fait un furet en un terrier54 . Par le renouvellement smantique quil impose ce verbe, Montaigne prouve que la curiosit fureteuse est aussi ce qui permet de renouveler le lexique en bousculant lacception courante des mots, de crer une langue soi, un idiome particulier ( jai un dictionnaire tout part moi55 ). Bien loin dtre condamne, cette curiosit est prsente comme une stimulation pour le renouvellement de la langue. Outre ces emplois o la curiosit et la recherche se trouvent lexicalement valorises, Montaigne souligne plusieurs reprises quil existe un plaisir, une volupt de la curiosit (conue comme recherche des causes) : Il ne faut pas trouver trange, si gens dsesprs de la prise nont pas laiss davoir plaisir la chasse, ltude tant de soi une occupation plaisante : et si plaisante, que parmi les volupts, les Stociens dfendent aussi celle qui vient de lexercitation de lesprit, y veulent de la bride, et trouvent de lintemprance trop savoir56. Ce plaisir de la qute curieuse est ainsi souvent assimil par mtaphore une chasse de lesprit, source de plaisir, mme si lon dsespre de la prise : Democritus ayant mang sa table des figues, qui sentaient le miel, commena soudain chercher en son esprit, do leur venait cette douceur inusite, et pour sen claircir, sallait lever de table, pour voir lassiette du lieu o ces figues avaient t cueillies : sa chambrire, ayant entendu la cause de ce remuement, lui dit en riant, quil ne se peint plus pour cela, car ctait quelle les avait mises en un vaisseau, o il y avait eu du miel. Il se dpita, de quoi elle lui avait t loccasion de cette recherche, et drob matire sa curiosit. Va, lui dit-il, tu mas fait dplaisir, je ne laisserai pourtant den chercher la cause, comme si elle tait naturelle. Et volontiers net failli de trouver quelque raison vraie, un effet faux et suppos. Cette 52 Le Dictionnaire tout part [s]oi de Montaigne. Quelques remarques sur les mots des mtiers et les mots paysans dans les Essais , dans La langue de Rabelais. La langue de Montaigne, actes du colloque de Rome, septembre 2003, d. F. Giacone, Genve, Droz, 2009, p. 412. 53 III, 5, p. 1367-1368. 54 J. Nicot, Thresor de la langue franaise (1606). Dans le Dictionnaire de lAcadmie franaise, le premier sens de fureter est encore chasser au furet . 55 III, 13, p. 1732. 56 II, 12, p. 794. Camenae n 15 Mai 2013 9 histoire dun fameux et grand Philosophe, nous reprsente bien clairement cette passion studieuse, qui nous amuse la poursuite des choses, de lacqut desquelles nous sommes dsesprs. Plutarque rcite un pareil exemple de quelquun, qui ne voulait pas tre clairci de ce, de quoi il tait en doute, pour ne perdre le plaisir de le chercher : comme lautre, qui ne voulait pas que son mdecin lui tt laltration de la fivre, pour ne perdre le plaisir de lassouvir en buvant57. Connatre les choses procure une joie certaine, et les Essais tmoignent aussi dune jubilation devant la vitalit de la curiosit humaine que souligne Franoise Charpentier58 : Lagitation et la chasse est proprement de notre gibier : nous ne sommes pas excusables de la conduire mal et impertinemment : de faillir la prise, cest autre chose. Car nous sommes ns quter la vrit, il appartient de la possder une plus grande puissance59. Cette mtaphore de la chasse et de la prise sert la fois dsigner la chasse infinie de lesprit qui sous-tend notre curiosit, et dsigner la libido amoureuse : dans les deux cas, le plaisir rside dans la poursuite, et non dans laboutissement. Mais surtout, Montaigne privilgie une curiosit enquteuse, non rsolutive , qui ne cherche pas une conclusion ou une rponse, ni un aboutissement ou une rsolution. Dans le chapitre Des boiteux , il voque ainsi, par opposition ceux qui cherchent les causes, lenqute des enfants, cest--dire une curiosit qui, loin dtre relie au savoir ou la connaissance, lest lignorance. Elle est une forme dadmiration, dtonnement devant la varit du monde et de lesprit humain. Lenfant (et lhomme) doit garder la capacit de stonner : Et si jeusse eu dresser des enfants, je leur eusse tant mis en la bouche, cette faon de rpondre enqutante, non rsolutive : Quest-ce dire ? je ne lentends pas ; il pourrait tre : est-il vrai ? quils eussent plutt gard la forme dapprentis soixante ans, que de reprsenter les docteurs dix ans : comme ils font. Qui veut gurir de lignorance, il faut la confesser. Iris est fille de Thaumantis. Ladmiration est fondement de toute philosophie : linquisition, le progrs : lignorance, le bout60. Cette curiosit, dnue dorgueil, est vue dun bon il. Par un retournement, la curiosit prend ainsi un sens positif61: le mot y dsigne alors lactivit, lexistence mme de lesprit62, l exercitation de lme . LA CURIOSITE NONCHALANTE La curiosit que Montaigne entend exercer nest cependant jamais tendue ; elle est ouverture au monde, disponibilit, dans l Institution des enfants comme dans les vagabondages. Simultanment, Montaigne tient proposer un autoportrait et rester fidle son temprament, ce qui exige de reprsenter en parlant, une profonde nonchalance daccent et de visage, et des mouvements fortuits et imprmdits comme naissant des occasions prsentes63 . 57 II, 12, p. 795. 58 F. Charpentier, Les Essais de Montaigne : curiosit / incuriosit , p. 120. 59 III, 8, p. 1452. 60 III, 11, p. 1600. 61 Surtout la fin des Essais, explique F. Charpentier (ibidem). 62 F. Charpentier, article Curiosit , Ph. Desan, Dictionnaire de Michel de Montaigne, Paris, Champion, 2004, rd. 2007, p. 274-276. 63 III, 8, p. 1503. Camenae n 15 Mai 2013 10 En relation avec la curiosit enquteuse du chapitre Des Boiteux , Montaigne donne, au chapitre De lInstitution des enfants , une vision de ce que peut tre une bonne ou honnte curiosit chez lenfant, chez qui lon doit dvelopper le dsir dapprendre et de connatre. Tout est occasion dexercer sa curiosit : On lavertira, tant en compagnie, davoir les yeux partout : [] Il sondera la porte dun chacun : un bouvier, un maon, un passant, il faut tout mettre en besogne, et emprunter chacun selon sa marchandise : car tout sert en mnage : la sottise mme, et faiblesse dautrui lui sera instruction. contrler les grces et faons dun chacun, il sengendrera envie des bonnes, et mpris des mauvaises. Quon lui mette en fantaisie une honnte curiosit de senqurir de toutes choses : tout ce quil y aura de singulier autour de lui, il le verra : un btiment, une fontaine, un homme, le lieu dune bataille ancienne, le passage de Csar ou de Charlemagne. Il senquerra des murs, des moyens et des alliances de ce Prince, et de celui-l. Ce sont choses trs plaisantes apprendre, et trs utiles savoir 64. Lenfant, tel lArgus de la mythologie65, doit avoir une curiosit sans cesse en veil. Le but nest pas de dvelopper une vaine curiosit qui sappliquerait laccumulation de connaissances (simple compilation, ou suffisance purement livresque ), de dtails inutiles, de vaine rudition66. Il sagit surtout de dvelopper la curiosit joyeuse et alerte dun esprit sans cesse aux aguets, qui senrichit au contact des autres, des cultures diffrentes, bref, de dvelopper une saine curiosit qui fait sortir de soi : Il se tire une merveilleuse clart pour le jugement humain, de la frquentation du monde. Nous sommes tous contraints et amoncels en nous, et avons la vue raccourcie la longueur de notre nez67. La curiosit est ce qui nous permet de lever le regard au-del de la longueur de notre nez , et elle porte avant tout sur les richesses du livre du monde , peut-tre plus que sur celles des livres. Montaigne dnonce ailleurs ce quau lieu de curiosit , il appelle tonnamment cette cupidit qui nous poinonne ltude des livres68 . La curiosit doit tre avant tout loccasion dexercer son jugement sur des objets divers et de dcouvrir lhomme dans sa varit, en sintressant tout ce que le monde offre nos yeux et en y voyant matire apprentissage. Limportance du regard est en effet dcisive dans les extraits cits : tre curieux, cest avant tout savoir regarder le monde en linterrogeant. Au chapitre De la Physionomie , lorsque Montaigne voque sa curiosit pour les troubles civils de son temps, il la rapporte une observation visuelle des faits, dcrite comme source dinstruction : Ainsi fait ma curiosit, que je magre aucunement, de voir de mes yeux, ce notable spectacle de notre mort publique, ses symptmes et sa forme. Et puisque je ne la saurais retarder, suis content dtre destin y assister, et men instruire. Si cherchons-nous avidement de 64 I, 25/26, p. 239. 65 Gant aux cent yeux, Panopts , qui voit tout. 66 Or cet apprentissage tout ce qui se prsente nos yeux, sert de livre suffisant : la malice dun page, la sottise dun valet, un propos de table, ce sont autant de nouvelles matires. cette cause le commerce des hommes y est merveilleusement propre, et la visite des pays trangers : non pour en rapporter seulement, la mode de notre noblesse Franaise, combien de pas a Santa rotonda, ou la richesse de caleons de la Signora Livia []. Mais pour en rapporter principalement les humeurs de ces nations et leurs faons : et pour frotter et limer notre cervelle contre celle dautrui [] (I, 25/26, p. 235). 67 I, 25/26, p. 242. 68 III, 12, p. 1613. Camenae n 15 Mai 2013 11 reconnatre en ombre mme, et en la fable des Thtres, la montre des jeux tragiques de lhumaine fortune69. Cette curiosit, attache avant tout lobservation et au hasard, est troitement lie lexprience, cette forme de connaissance qui part du concret, de lobservation plutt que de spculer sur les causes. Elle nest pas sans rappeler la curiosit nonchalante du Montaigne voyageur, qui dclare au chapitre De la Vanit : [] le voyage me semble un exercice profitable. Lme y a une continuelle exercitation remarquer les choses inconnues et nouvelles. Et je ne sache point meilleure cole, comme jai dit souvent70, faonner la vie, que de lui proposer71 incessamment la diversit de tant dautres vies, fantaisies et usances : et lui fait goter une si perptuelle varit de formes de notre nature72. Dans la frquentation de pays inconnus, Montaigne veut retrouver cette exercitation de lme qui lui fait dfaut depuis la mort de La Botie73. Cette curiosit nonchalante, telle quelle apparat aussi dans son Journal de voyage, est got de la flnerie, des singularits ; aux grands monuments et choses dignes de mmoire , il prfre les chemins de traverse, les curiosits anecdotiques et singulires : avec dsinvolture, il cherche plutt jouir des menus plaisirs de la route (attitude comparable lallure potique sauts et gambades des Essais). La curiosit de Montaigne en voyage74, comme lentreprise des Essais, peut tre qualifie de farouche et dun dessein extravagant75 , au sens tymologique, puisque extravaguer, cest en effet sortir en dehors de, scarter de la voie, aller dans tous les sens , comme fureter. La curiosit nonchalante se retrouve dans lattitude de Montaigne lecteur, qui butine les livres. Sa lecture, il la dcrit volontiers comme un feuilletage : L, je feuillette cette heure un livre, cette heure un autre, sans ordre et sans dessein, pices dcousues ; tantt je rve, tantt jenregistre et dicte, en me promenant, mes songes que voici76. La lecture quil pratique se fait par saisies rapides, discontinues, qui ressemblent des sries de flashes. Servi (ou desservi) par une mmoire catastrophique77, il relit les textes comme si ctait pour la premire fois, tmoignant leur gard dune curiosit intermittente, discontinue, voire dsinvolte. Cependant, et paradoxalement, Montaigne, qui prtend feuilleter les livres, montre aussi dans ses lectures une exigence quil qualifie de singulire 69 III, 12, p. 1624-1625. 70 En I, 25/26. 71 Qui signifie mettre devant les yeux. 72 III, 9, p. 1519. 73 Mme si Montaigne, lucide, dclare : je sais bien qu le prendre la lettre, ce plaisir de voyager, porte tmoignage dinquitude et dirrsolution , III, 9, p. 1540. 74 Franois Rigolot, dans lintroduction de son dition du Journal de voyage, Paris, PUF, 1992, p. XXI. 75 II, 8, p. 611. 76 III, 3, p. 1294. Autres occurrences : Je feuillette les livres, je ne les tudie pas []. Lauteur, le lieu, les mots, et autres circonstances, je les oublie incontinent : Et suis si excellent en loubliance (II, 17, p. 1005), ou encore au chapitre Des livres : Les difficults, si jen rencontre en lisant, je nen ronge pas mes ongles : je les laisse l [] : car jai un esprit primesautier []. Si ce livre me fche, jen prends un autre , II, 10, p. 647. 77 Lui qui se dit si excellent en loubliance , II, 17, p. 1005. Camenae n 15 Mai 2013 12 curiosit , et quil voque au chapitre Des livres , dans lequel il explique sa dmarche de lecteur : Je vois aussi volontiers les ptres ad Atticum, non seulement parce quelles contiennent une trs ample instruction de lHistoire et affaires de son temps : mais beaucoup plus pour y dcouvrir ses humeurs prives. Car jai une singulire curiosit, comme jai dit ailleurs, de connatre lme et les nafs jugements de mes auteurs. Il faut bien juger leur suffisance, mais non pas leurs murs, ni eux par cette montre de leurs crits, quils talent au thtre du monde78. Il lui importe de dpasser lcriture pour dcouvrir ce quelle cache ou ce quelle rvle du vrai visage de lhomme : Japerois, ce me semble, s crits des anciens, que celui qui dit ce quil pense, lassne bien plus vivement, que celui qui se contrefait79 . Au point de souhaiter, pour Plutarque en particulier, que nous eussions quelques mmoires de sa vie , mme si ses crits, les bien savourer, nous le dcouvrent assez80 : il sait ainsi gr Aulu-Gelle de nous avoir laiss par crit ce conte de ses murs, qui revient mon sujet de la colre . Comme dans lhistoire, la curiosit de Montaigne sintresse moins lcriture qu lhomme priv. Lorsquil reconnat la distinction entre lauteur et lhomme81, il souligne autant la valeur dun livre sur la vertu crit par Brutus82 que celle du tmoignage dun autre sur Brutus : [] jaime bien autant voir Brutus chez Plutarque, que chez lui-mme. Je choisirais plutt de savoir au vrai les devis quil tenait en sa tente, quelquun de ses privs amis, la veille dune bataille, que les propos quil tint le lendemain son arme : et ce quil faisait en son cabinet et en sa chambre, que ce quil faisait emmi la place et au Snat83. Sa lecture est curiosit morale et anthropologique, de la mme nature que la curiosit quil exerce en se tournant vers lui-mme : Cette longue attention que jemploie me considrer, me dresse aussi juger passablement des autres [] ; jtudie tout : ce quil me faut fuir, ce quil me faut suivre84 . Une telle curiosit pour soi est forcment sans complaisance : il sagit de se pntrer jusquau fond de lme, se fouiller jusques aux entrailles85 . La fin du chapitre De la Vanit propose ainsi une rflexion ironique sur le commandement paradoxe dApollon qui exige de lhomme une concentration sur lui tout en en reconnaissant la difficult, voire la vanit : Regardez dans vous, reconnaissez-vous, tenez-vous vous : Votre esprit, et votre volont, qui se consomme ailleurs, ramenez-la en soi : vous vous coulez, vous vous rpandez : appilez-vous, soutenez-vous : on vous trahit, on vous dissipe, on vous drobe vous. Vois-tu pas, que ce monde tient toutes ses vues contraintes au-dedans, et ses yeux ouverts 78 II, 10, p. 656. Voir aussi le chapitre De la colre : Je ne vois jamais auteur, mmement de ceux qui traitent de la vertu et des actions, que je ne recherche curieusement quel il a t , II, 31, p. 1112. 79 II, 31, p. 1111-1112. 80 II, 31, p. 1112. 81 Mais dautant que cest autre chose le prche, que le prcheur , II, 10, p. 656. 82 Jai mille fois regrett, que nous ayons perdu le livre que Brutus avait crit de la vertu : car il fait beau apprendre la thorique de ceux qui savent bien la pratique , ibidem. 83 Ibidem. 84 III, 13, p. 1675. 85 Ceux qui se mconnaissent, se peuvent patre de fausses approbations : non pas moi, qui me vois, et qui me recherche jusques aux entrailles, qui sais bien ce quil mappartient. Il me plat dtre moins lou, pourvu que je sois mieux connu , III, 5, p. 1324. Camenae n 15 Mai 2013 13 se contempler soi-mme ? Cest toujours vanit pour toi, dedans et dehors : mais elle est moins vanit, quand elle est moins tendue. Sauf toi, homme, disait ce Dieu, chaque chose studie la premire, et a selon son besoin, des limites ses travaux et dsirs86. Lironie vient de la contradiction entre lordre dApollon et lloge de la diversion et de la diversit auquel sest livr tout le chapitre : Cette opinion et usance commune, de regarder ailleurs qu nous, a bien pourvu notre affaire. Cest un objet plein de mcontentement. Nous ny voyons que misre et vanit. Pour ne nous dconforter, nature a rejet bien propos, laction de notre vue, au-dehors : Nous allons en avant vau-leau, mais de rebrousser vers nous, notre course, cest un mouvement pnible : la mer se brouille et sempche ainsi, quand elle est repousse soi. Regardez, dit chacun, les branles du ciel : regardez au public : la querelle de cettui-l : au pouls dun tel : au testament de cet autre : somme regardez toujours haut ou bas, ou ct, ou devant, ou derrire vous87. La diversion, la mobilit (qui contredisent loracle) dfinissent la mthode que Montaigne choisit pour sapprhender. Mais cette curiosit-l, il prfre lappeler attention88 , attitude plus compatible avec la nonchalance89 que la curiosit. Or la nonchalance est essentielle au projet de Montaigne. Non seulement parce quelle appartient au caractre mme du sujet observ et concide avec ce quil est : Extrmement oisif, extrmement libre, et par nature et par art. Je prterais aussi volontiers mon sang, que mon soin. Jai une me libre et toute sienne, accoutume se conduire sa mode90 . Mais parce que cette nonchalance est ncessaire lapprhension de soi, qui exige prcisment une disponibilit soi, une absence de tension91. Leffort nuit lexamen. Montaigne laffirme ds le dbut de son livre : Je ne me trouve pas o je me cherche : et me trouve plus par rencontre que par linquisition de mon jugement92 . On remarque que ltude de soi sapparente au phnomne de la rminiscence, rebelle lexercice de remmoration car la mmoire me sert mieux par rencontre, il faut que je la sollicite nonchalamment : car si je la presse, elle stonne et depuis quelle a commenc chanceler, plus je la sonde, plus elle semptre et embarrasse : elle me sert son heure, non pas la mienne. Ceci que je sens en la mmoire, je le sens en plusieurs autres parties. Je fuis le commandement, lobligation, et la contrainte. Ce que je fais aisment et naturellement, si je mordonne de le faire, par une expresse et prescrite ordonnance, je ne sais plus le faire93. Une telle rflexion annonce leffort de Proust qui croit pouvoir retrouver, dans une nouvelle gorge de tisane, le pass enfoui. La disponibilit soi exige encore une grande libert car comme lattitude de lobservateur influe sur ce quil observe, il lui faut se dpartir de la souffrance et de linquitude prsentes dans la curiosit. 86 III, 9, p. 1558-1559. 87 Ibidem. 88 Quiconque studie bien attentivement (II, 1, p. 540), ou encore Si les autres se regardaient attentivement, comme je fais (III, 9, p. 1558). 89 Le dfaut contraire la curiosit, cest la nonchalance, laquelle je suis enclin par temprament , II, 4, p. 581-582. 90 II, 17, p. 992-993. 91 Pour moi, cela mme, que je sois li ce que jai dire, sert men dprendre. , III, 9, p. 1502-1503. 92 I, 10, p. 96. 93 II, 17, p. 1002-1003. Camenae n 15 Mai 2013 14 La curiosit nonchalante telle que la peignent les Essais nest pas pour autant passive : elle est au contraire le signe dune pense toujours en veil, en alerte (elle est souvent associe lexercitation de lme ), et elle doit tre comprise comme un synonyme de disponibilit desprit. Consciente de ses limites et du danger quil y a vouloir percer les secrets de lunivers et sy garer, cette curiosit vise essentiellement connatre lhomme par lentremise du moi. Montaigne vante en dfinitive une curiosit sexerant sur ce qui est notre porte pour bien vivre (sans souci), sans renoncer pour autant ladmiration de la varit du monde et des manifestations du gnie humain, bref, en gardant lil ouvert sur le Thtre du monde. Camenae n 15 Mai 2013 15 BIBLIOGRAPHIE Sources primaires MONTAIGNE, M., Essais, d. Jean Card, Denis Bja, Bndicte Boudou et Isabelle Pantin, Paris, Pochothque, 2001. Critiques CHARPENTIER, Fr., article Curiosit , dans Dictionnaire de Michel de Montaigne, sous la dir. de P. Desan, Paris, Champion, 2004, rd. 2007, p. 274-276. CHARPENTIER, Fr., Les Essais de Montaigne : curiosit / incuriosit , dans La Curiosit la Renaissance, actes runis par J. Card, Paris, CDU et SEDES, 1986, p. 111-121. PEROUSE, G.-A., propos de la curiosit dans les Essais de Montaigne , Bulletin de la Socit des amis de Montaigne, 2002, n 27-28, p. 13-25 ROOSE, A., Le remde est dans le mal : Montaigne lecteur de lessai Sur la curiosit de Plutarque , Nouveau Bulletin de la Socit Internationale des amis de Montaigne, 2007, p. 85-96.

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