Chapitre 5 L’ennui dans l’attente - Terra-HN ?· plaisir, pas de joie, pas de goût, pas de désir,…

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Chapitre 5Lennui dans lattente

Cela dure depuis dj combien depuis quandAu-dehors il y a le soleil et la pluie

Au-dedans pas despoir quautrement cela vireMais il faut sa dure enfin pour toute chose

Louis AragonRue de Rennes

La porte de la premire chambre est ferme, il ny a pas de bruit, les enfantssont srement lcole, je les ai croiss ce matin. La porte donnant sur lachambre occupe depuis presque un an par un couple moldave est entrouverte,Ludmila fait le mnage et son mari discute avec un homme que je ne connaispas. Il est deux heures de laprs-midi, tout est calme dans cet appartement dutroisime tage. Je frappe la dernire porte, au bout du couloir. Ak est danssa petite chambre troite, la tlvision allume mais sans volume, il coute laradio allong sur son lit. Quest-ce que tu faisais ? Rien, tu vois, comme dhab. (notes de terrain, 04/07/05).

Ce fragment de mes notes de terrain date du 4 juillet 2005 mais il nestpas trs diffrent de celui que jcris le 21 avril, le 14 fvrier ou le 31 mai,pour ne citer que quelques exemples. Il ne se passe pas grande chose, ondirait. Comme dans certains films dudit nouveau cinma argentin , telsque La libertad de Lisandro Alonso, Hamaca Paraguaya de Paz Encina69, oseul le spectateur pris au dpourvu attend quil se passe quelque chosedextraordinaire car d action , du moins en principe, il ny en a pas.Prcisment, dans ces pages il sera question dexplorer un aspect dont lematriau ethnographique rend compte de manire accablante : la percep-tion dun temps vide. Ou, ce qui semblerait une exprience voisine :lennui.

Lennui est couramment dfini comme une peine quon prouve enraison dune contrarit, quil sagisse dune difficult, une complicationou une proccupation. Mais il est galement un malaise caus par linac-tion, par loccupation monotone ou dpourvue dintrt. Ainsi, lennuipeut tre dcrit essentiellement par labsence de traits positifs : pas de

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plaisir, pas de joie, pas de got, pas de dsir, pas dintrt... Je nai aucuneintention ici de traiter la question la manire du roman dAlbertoMoravia, o lcrivain pathologise lennui de Dino en en faisant unedonne constitutive de sa personnalit. Chez lui, il sagit dune sorte din-diffrence tandis que chez mes interlocuteurs il est une sensation de vide,de dfaillance et, plus important encore, de manque des possibles auprsent. Bien videmment, le monde des possibles est construire, pourles demandeurs dasile et pour nous tous. Nanmoins, daprs ce que jaipu observer, lorsque lattente des demandeurs dasile se dploie presqueexclusivement dans lenvironnement du CADA, la qute de cet univers sedisloque et lincertitude devient, pour beaucoup, paralysante. Sennuyerau CADA implique faire lexprience dune temporalit o lon est dansle dsuvrement. Dun temps arrt, qui ne passe plus.

Pour expliquer lennui qui se manifeste dans lattente, Barry Schwartz(1975) qui dveloppe une sociologie des queues et des files dattente reprend la psychanalyse de Bruno Bettelheim, pour qui lattente est vcuecomme un vide mais en mme temps comme quelque chose dpuisant,et surtout, dennuyeux. Cet ennui est lexpression ouverte de lanxitinconsciente, ou du moins, de tensions sans un contenu conscient dfini.Ainsi, en labsence de quelque chose de constructif faire, lnergie delattente est employe au service de la rpression, qui, dans une conomiepsychique, ne peut avoir lieu quau cot de lennui. Dans ces pages il nestpas question de se plonger dans une tude psychologique de lennui,encore moins de lattente. Il est pourtant vrai que sintresser aux exp-riences suppose travailler sur les subjectivits. La notion dexprienceimplique des donnes sensorielles et cognitives, mais galement des senti-ments, des dsirs, des expectatives et des prvisions (Bruner et Turner,1986). Lexprience cest des perceptions et des pratiques ; elle est laralit telle que vcue. Elle est donc toujours subjective. Toutefois, ici ilsagit moins de lexprience individuelle que de lexprience sociale. Letemps, produit fondamentalement collectif de lactivit des hommes et deleur attribution de sens, conserve toujours sa relation aux autres, mmedans les moments o le sentiment individuel est le plus affirm(Nowotny, 1992). Je ne prtends aucunement plaider pour lexistencedune seule et unique exprience de lattente des demandeurs dasile. Ou,en tout cas, cette exprience serait construite par dautres multiples exp-riences ; lennui en constituerait donc une exprience parmi dautres.

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Lennui des rsidents

Lorsque jarrive dans sa chambre, la porte est ouverte, je le vois qui range savaisselle. La tl allume, il vient de manger, il me propose un th et la discussionsengage sur pas grande chose au dbut... Les missions se succdent, nous, onparle sur diffrents sujets (...), son portable sonne une fois, cest un pote ivoirien,me dit-il. Il navait rien prvu pour aujourdhui hormis ma visite. Heureusementque tes venue, je mennuie un peu . (notes de terrain, 21/04/05)

Ce nest quau moment de la relecture de mes notes que je maperoisque certains passages de mon carnet sont toujours les mmes, que lesscnes o il ne se passe rien sont courantes, que le rythme est monotone,que la tlvision est un lment central dans la vie quotidienne, que moi-mme je mennuie en relisant mes notes...

Lextrait ci-dessus rend compte des rencontres avec un demandeurdasile ivoirien que jappelle ici Ak. Quand jai fait sa connaissance, selonses propres termes, il ne faisait pas grand chose de ses journes, il restaittout le temps dans sa chambre sauf quand il devait aller chez le mdecinou pour les activits organises par les animateurs du CADA, o il taitarriv en dcembre 2004, aprs avoir pass plusieurs semaines chez descompatriotes quil avait connus dans un caf Place de Clichy. En arrivanten France, il navait trouv dautre option que le mtro pour dormir et lescafs pour se rchauffer. Un bref dtour dans sa trajectoire permettra demieux comprendre son ennui au foyer70.

Ak a aujourdhui trente deux ans. Il est ivoirien. Fils dun mdecindcd lorsquil avait six ans et dune mre professeur de lyce, il appar-tient une famille aise de Bouak. Je ne dis pas quon tait des princesmais on avait tout l-bas . Aprs le bac, il sinscrit luniversit pour fairede la Gestion, il obtient une licence mais ne pourra pas finir sa matrise. lpoque, ct des tudes, il travaillait comme enseignant dans unlyce. Il participait galement au projet dcole pour Tous, ONG quil avaitaid fonder avec dautres collgues, avec lappui de lUNICEF. Et il cri-vait sous un pseudonyme de chroniques sur la situation dans la rgionpour le quotidien Le Front.

Manifestations, anne blanche, bagarres Abidjan, protestationspubliques... ses articles devinrent des critiques aigus, les menaces sesuccdrent, le pire allait bientt arriver. Ak me raconte quun soir, lors-quil tait chez sa mre avec sa fiance et sa petite fille, on sonna laporte. Il ouvrit. Pas le temps de ragir, on lui tira deux balles dans le

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ventre. Il tomba inconscient. Sa mre reut un coup, elle mourut tout desuite. Lui, on le croyait mort aussi. Il fut emmen lhpital dans lavoiture de sa tante, opr durgence par de mdecins de MSF qui se trou-vaient l. Convalescent, effondr par le dcs de sa mre, il partit secacher loin de la ville. Par ailleurs, sa famille lui organisa des obsquespour faire croire quil tait bien mort. Il russit passer la frontire encamion et monta jusqu Bamako chez des amis. Un passeur le fit veniren Europe. Ils voyagrent ensemble via Tunis jusqu Barcelone o Akresta une semaine avant de sacheter un billet et darriver Paris en car. Ilnavait presque plus dargent. Il tait dboussol , il ne comprenait rienau mtro, il ne connaissait personne. Il remplit le dossier puisquil savaitquil allait demander lasile et fut convoqu lOFPRA quelques moisplus tard.

Ainsi souvrait pour Ak une temporalit marque par lattente. Lefragment cit plus haut rend compte de son quotidien au CADA.Puisquil stait cr entre nous une relation damiti, lorsque je ne menaispas dentretien, il tait dhabitude que je passe chez lui manger desclmentines, boire un th, discuter un peu et regarder la tlvision. Selonles priodes, Ak reste plus au foyer ou au contraire vite dy passer toutela journe enferm. Dhabitude, il se lve 6h pour faire la prire etretourne au lit tout de suite aprs. Il se rveille vers 10h30. Le matin passeentre les nouvelles quil coute la radio, le courrier quil descend cher-cher aux bureaux de lquipe sociale, quelques mots avec des rsidentscroiss par hasard. Laprs-midi cest le temps de la tlvision, ventuel-lement de la radio. Sil y a une sortie rcrative au muse, au parc, Paris,il se peut quil y participe ; en fait, il participait des activits du foyersurtout au dbut de son sjour. Sil a la pche , il ira Clichy rencon-trer ses copains. cela sajoutent, bien sr, les visites la Prfecture, tousles trois mois, pour renouveler le rcpiss, les courses du ct deChteau Rouge. Le soir parfois il discute quelques instants avec un oudeux rsidents avec lesquels il sentend bien.71

Le CADA apparat ainsi comme lespace interstitiel de lattente dAk,il sagit dun prsent sans tches pendant lequel il ne fait rien. Lors dunentretien, Edona Bashe, jeune Albanaise, rend compte elle aussi de lamonotonie habituelle, du rythme lassant des journes qui stirent : Depuis que je suis ici jai limpression que le jour a 30 heures, et pour-tant je dors beaucoup ! [rires] Mais bon, on na pas grand chose faire .Lorsque jai fait la connaissance dEdona et son mari, venus de Kora, lepetit Paris de lAlbanie, tel que lon dsigne leur ville natale, ils atten-

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daient depuis cinq mois la convocation la Commission des recours. Jecommunique avec eux, surtout avec elle, en franais. Edona apprend lalangue de manire autodidacte, elle ne peut pas suivre les cours proposspar le CADA car elle doit aller se faire soigner lhpital deux fois parsemaine : elle a une cicatrice impressionnante au milieu du visage, lildform de mme que la joue. Elle a dj subi une opration en France,il lui en faut au moins deux autres. Je nai jamais os lui demander lescauses de cet accident . Au troisime tage, dans les bureaux, tout lemonde spcule quil sagit dune trace de ce quils ont vcu au pays. Elleporte toujours ses cheveux foncs sur le visage et avoue ne pas aimerquon lui parle de laccident (cest ainsi quelle le dsigne).

Je ne sors pas beaucoup, je naime pas sortir, les gens me regardent tout letemps. Mon mari va faire des tours un peu mais moi, je ne fais rien ici. Il ny a rien faire. On se lve tard, on se couche vers minuit. On regarde la tl. On se lve, jefais le mnage, je prpare manger. On parle, on se bagarre, on regarde la tl ouon coute la radio. Je vais lhpital ou je reste ici lire en franais, on ma prtquelques livres. Je ne fais rien (entretien, demandeuse dasile albanaise, 19/10/04).

partir de lethnographie du quotidien des rsidents, on peut cons-tater que ne rien faire implique diverses activits menes dans lenviron-nement domestique. Il sagit, tel que lexprimait Edona, de regarder latlvision, couter la radio, faire le mnage, dormir, lire, discuter avec lesvoisins, avec moi... Le quotidien des Bashe nest pas trs diffrent de celuidAnna, leur voisine de couloir, avec qui, dailleurs, Edona a lhabitude dediscuter parce quelle est gentille et me dit que je parle bien le franais ,me raconte Edona. Anna est tunisienne, elle a 24 ans. Elle est marie avecOmar, un garon palestinien quelle a connu dans son pays, lorsquilfuyait le Moyen Orient. Ils sont arrivs en France en mai 2004 aprs deuxans en Sude o se trouvaient dj les frres de son mari, tous des ancienscollaborateurs dun important leader palestinien. tant donn les dispo-sitions du rglement de Dublin II, ils ont d revenir en France, car ilstaient entrs dans lUnion europenne par le territoire franais. L-bas,on leur avait donn un bon logement, une belle maison meuble.Regarde les photos, Carolina , me montre-t-elle en guise de preuve lorsdun entretien dans sa chambre. Toutefois, ils ont t contraints de quitterleurs proches dans le pays scandinave et ont d attendre longtemps avantquon leur organise le retour en France. Ils croyaient que les bureauxconcerns des deux tats se mettraient daccord pour organiser larrive

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Paris, le logement, le dossier et tout a . Or, personne ntait prvenude leur situation. Ils ont dormi dans un htel dabord, deux ou trois nuitsdans la rue, puis ils ont contact le numro national daide aux personnessans abri, le 115, et aprs quelques jours dans un htel ils sont arrivs auCADA o jai fait leur connaissance. Elle avait commenc une licence deLettres Tunis et elle essayait lpoque davoir une place lUniversitParis VII en faisant valoir les accords binationaux malgr linterdiction desinscrire luniversit avec un rcpiss renouvelable chaque trois mois,parce quelle voulait surtout :

revenir un peu une vie normale. Ici tu manges, tu dors, tu manges, tu dors.On ne fait rien, je ne peux plus vivre comme a, jai perdu sept kilos... Je ne suispas bien... rien faire, toujours l, ce nest pas une vie a (entretien, deman-deuse dasile tunisienne marie un Palestinien 28/10/04).

Plutt que dtre sans emploi du temps, ce qui pourrait ne pas treperu de manire ngative, le problme dAnna, et celui des demandeursdasile rencontrs, est dtre priv de toute matrise du prsent et du futurimmdiat. Le pouvoir sur le temps et sur les espaces de circulation,comme le note Sman Laacher (2007 : 77) appartient dautres forces et dautres institutions. Anna ne fait que rester toujours l . Rester dansla chambre du CADA passer le temps faisait partie aussi du quotidiende Makan, surtout au dbut de son sjour au foyer. Comme Anna, ilsentait que ce ntait pas une vie normale . En Guine, il tait tudiantde sociologie et un fervent militant politique, tout comme son pre. Enjanvier 2007, raconte Makan au cours dun entretien, la gendarmerie lar-rta pour la troisime fois et lemmena dans une sorte de camp . Il futtortur et resta enferm pendant deux semaines jusqu ce que son onclepaie quelquun pour le librer et le conduire, cach, laroport deConakry. Il ne savait pas o il allait. laroport Charles de Gaulle, lecontact de son oncle avec qui il voyageait lui donna 50 euros et partit.Ctait au mois de fvrier, Makan se souvient quil faisait froid. Unhomme du service de nettoyage de laroport le salua en langue bambara, jai dit que jtais guinen, il ma demand si je parlais sonink, non je neparle pas sonink. Il dit quest-ce qui va pas et je lui ai tout expliqu ,remmore Makan un an plus tard. Ctait un Malien, qui lui offrit sonblouson pour se couvrir et lui expliqua comment prendre le RER endirection de Paris. Quelques jours aprs son arrive, Makan enregistra sonadresse la Plateforme de domiciliation de France Terre dAsile o les inter-

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venants sociaux considrrent quil avait besoin de soins mdicaux. Il futdonc envoy lhpital Lariboisire, o il passa une semaine pour fairedes examens et soigner ses blessures. Il fut ensuite accueilli au CADA ojai fait sa connaissance.

Pendant les premiers mois au foyer, il passait beaucoup de temps danssa chambre sans sortir. Aprs le rejet de lOFPRA ce fut pire. Il sensouvient dans ces termes :

Je pouvais rester 2 jours 3 jours dans ma chambre sans sortir, jattendais macommission, la seule personne qui venait me faire sortir ctait M Traor. Lui, ilest ivoirien, mois jsuis guinen, on se connat dici, du CADA, il me parlesouvent, me dit quil faut (...) oublier, penser autre chose (entretien, deman-deur dasile guinen, 8/04/08).

Les journes avaient du mal scouler pour Makan, qui ne faisait pasgrand chose part descendre chercher le courrier et regarder la tl danssa chambre. Amy, demandeuse dasile somalienne, ne fait pas grandechose non plus, mais ses journes sont rythmes par son petit fils. Elle luidonne manger, descend avec lui dans la salle de jeux, remonte dans lachambre pour le faire dormir et lui donner manger encore une fois. Latlvision est allume depuis quelle se rveille mais elle ne sintresse pasplus que a aux missions. Lorsquelle descend chercher le courrier, elleen profite pour discuter un peu avec les intervenants, avec qui elle sen-tend bien. De temps en temps elle passe boire un th dans la chambredAk. En dehors des sorties organises par les animateurs du foyer,auxquelles elle participe frquemment, Amy reste la plupart du tempsdans le CADA, je ne sais pas o je pourrais aller , mexplique-t-elle. Lequotidien de la famille Buko semble galement marqu par les horairesdes enfants et les activits organises par le CADA (les cours de franais,les sorties). Sinon, lennui. Voici un fragment de mes notes qui illustreleur quotidien lpoque :

Je monte chez les Buko. Alban est couch, la tl allume, Drita ouvre la porteavec le balai la main. Les enfants sont lcole. Elle allume le feu [pour faire duth] et quelques minutes aprs on est tous les trois autour de la table samuseravec un petit dictionnaire albanais-franais (notes de terrain, 30/05/05).

Alban Buko, lui, ne pourra jamais oublier les cris de son fils lorsquedes soldats de lArme de libration du Kosovo sont entrs chez eux, au

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Kosovo. Cest cet pisode qui leur a fait prendre la dcision de partir,mexplique-t-il un aprs-midi longtemps aprs avoir fait sa connaissance.Ils sont dabord rests trois mois logs dans une tente, quelque part enMacdoine. Puis, ils ont russi payer un passeur pour traverser la fron-tire dix dans la vielle voiture de son beau-frre. Alban, Drita et leursdeux enfants sont finalement arrivs en France. Aprs quelques semainesdans un htel ils sont arrivs au CADA. Jai fait leur connaissance lors-quils attendaient le recours, aprs un rejet sans avoir eu dentretien lOFPRA.

Ce lundi, le matin passe tel que le dcrivent mes notes. midi, jac-compagne Drita chercher sa fille lcole, elle discute avec dautresmamans devant la porte de ltablissement et nous revenons toutes lestrois pied. Son fils rentre tout seul. Elle leur fait manger et ils descen-dent ensuite jouer avec dautres enfants du foyer. Laprs-midi, Alban va la tlboutique parler au tlphone avec sa sur reste au pays. Plustard, ils regardent tous les quatre un film la tl. Ainsi, la journescoule.

Lexprience dune temporalit redondante, dun temps difficile remplir rappelle la figure du vagabond que dcrit Zygmunt Bauman(1999). Il postule que le premier des facteurs de discrimination sociale lre actuelle est laccs la mobilit mondiale et quil existe des diff-rences profondes entre les deux mondes situs aux deux bords de lanouvelle hirarchie de la mobilit. Pour le premier, le monde de la mobi-lit mondiale, lespace nest plus une contrainte, on peut le traverser faci-lement, que se soit de manire relle ou virtuelle. Pour le deuxime, lemonde de ceux qui sont clous la localit, qui ne peuvent pas sedplacer, et qui doivent donc subir passivement tous les bouleversementsque connat la localit dont ils ne peuvent partir, lespace est bien rel etles enferme peu peu. Si les habitants du premier monde sont constam-ment occups et nont jamais le temps, ceux du deuxime monde, lesvagabonds, sont crass par le fardeau dun temps abondant, redondant,inutile, quils ne savent pas comment remplir (1999 : 135). Les habitantsdu premier monde vivent dans le temps, lespace ne compte pas pour eux,puisquils peuvent franchir instantanment toutes les distances (lauteurdessine la figure du touriste comme lhabitant du premier monde parexcellence). Les habitants du deuxime monde vivent dans lespace, unespace pesant, rsistant, intouchable, qui enserre le temps et le soustraitau contrle des habitants. Les demandeurs dasile rencontrs se trouventclous la spatialit du CADA aprs une priode plus ou moins longue

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de circulation contrainte, de traverse des frontires et derrance. Danscette halte, ils font lexprience dun temps remplir.

Pour Klara Golounova, demandeuse dasile russe, il est difficile decomprendre cette temporalit impose o lon est contraint de rester lesbras croiss . Pour cette dame, comme pour une bonne partie de mesinterlocuteurs ainsi que pour la socit (occidentale/occidentalise) engnral, ne rien faire est connot de manire ngative et se trouve loppos de limage du travailleur, dont le travail dignifie . Le problmede linactivit domine la vie au foyer, de la mme manire que dans descamps de rfugis. Les souffrances morales, voire les troubles psycholo-giques, crit Michel Agier (2008 : 207), lis linactivit professionnelleoccupent une place importante dans le quotidien individuel. Les genspassent ainsi leur temps tirer le temps . Lauteur note que les rfu-gis expriment avant tout des sentiments dimpuissance et dinutilit.Cest dailleurs ce que ressent M Golounov, le mari de Klara, qui a des petits boulots depuis leur arriv en France, pour largent bien sr mais aussi parce que ce nest pas bien de rester les bras croiss et quonvous donne tout, on se sent ridicule . Je reviendrai sur ce quimplique letravail (il est sous entendu quil sagit du travail au noir ) pour certainsdemandeurs dasile plus loin. Ici je voudrais plutt souligner loppositionque fait M. Golounov entre le travail (les petits boulots ) et lassistancesociale (lorsqu on vous donne tout ). Cela conduit penser les paral-lles possibles avec les personnes au chmage en France.

Tout comme limmigration, le chmage est devenu une nouvellequestion sociale 72 dans lHexagone depuis la fin des annes 1970. Demme que mes interlocuteurs ethnographiques, les chmeurs sont aussides demandeurs : juridiquement (puisque telle est la dnominationofficielle) et donc galement soumis lattente.73 Il est vrai que leurattente est cense tre active puisquils sont considrs comme des chercheurs demploi et doivent donc rechercher . Toujours est-il queles chmeurs se retrouvent face la dsorganisation de leurs habitudes etleur quotidien nest plus cadr partir de la temporalit (dominante) quialterne travail et non-travail. Tout comme le prsent des demandeursdasile, le leur est marqu par lincertitude.74

Les auteurs dune enqute pionnire dans la matire, sur les chmeursde Marienthal, mene au dbut des annes 1930 dans un bourg industrielde lAutriche, deux ans aprs la fermeture de lusine de filage de coton,estimaient que ne rien faire constitue la forme dutilisation la plusfrquente du temps chez les hommes qui ont perdu leur travail (1981 :

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110). Cette expression synthtise, en effet, le sentiment de ce qui dominepour beaucoup de mes interlocuteurs les journes au foyer. DansMditations Pascaliennes, Pierre Bourdieu (2003) argumente que lexpriencedu temps sengendre dans la relation entre lhabitus et le monde social.Plus prcisment, le temps, crit-il, nest rellement prouv que lorsquese rompt la concidence quasi automatique entre les esprances (illusio) etles chances (lusiones). Ainsi, cest du dcalage entre les expectatives et lemonde qui vient les remplir que le temps ny passe plus inaperu et quinaissent des rapports au temps comme lattente. Entre les murs duCADA, pour les demandeurs dasile ainsi que pour les chmeurs deMarienthal, il sagit dun temps vide o lon ne fait rien. Bourdieu quicrivit dailleurs la prface ldition de 1981 de Paul Lazarsfeld peintla temporalit des chmeurs de couleurs sombres et de contours marquspar lexprience dun temps mort .

Lexprience des chmeurs et des demandeurs dasile diffre en ce queles premiers se trouvent dans un environnement connu, ont des rseauxsociaux tablis. Or, dans ce bref aperu de leur temporalit, on peut voirque de manire similaire, demandeurs dasile et chmeurs font lexp-rience dun brouillage des cadres temporels. Les personnes se retrouventconfondues, leurs repres (temporels) habituels sont bouleverss, elles seretrouvent soumises une nouvelle temporalit dont la particularit estdtre tout aussi provisoire quindfinie et liminale. Demandeurs dasile etchmeurs se trouvent soudain immergs dans une temporalit construitede toutes sortes de petites activits o domine une impression de vide.

Une des principales sources de difficult lorsquon traite du temps repre par Norbert Elias (1996) dans son essai sur le temps est latendance attribuer au temps lui-mme certaines proprits desprocessus dont ce concept reprsente symboliquement les aspects volu-tifs. Nous disons le temps passe , constate Elias (1996 : 83), en faisantrfrence aux transformations continuelles de notre existence ou dessocits lintrieur desquelles nous vivons. Lexemple inverse (mais simi-laire) est celui des demandeurs dasile en CADA, o lon dit que letemps ne passe pas ; ce qui nvolue pas cest la situation dans laquelleils se trouvent.

Existe-t-il une diffrence de genre dans le rapport au temps daprs lesobservations dans les CADA ? Des distinctions culturelles dans laperception de lattente ? On le sait, le temps est un lment important(dans la construction) de la subjectivit. Et la temporalit nest pas univer-selle, le temps nest pas conu de la mme manire partout et par tous.

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Les personnes que jai rencontres nont pas toutes eu le mme rapport lattente, pareil pour lincertitude ou le confinement. Parler de lexp-rience de lattente au singulier nimplique aucunement danantir la possi-bilit des expriences de lattente au pluriel. Les diffrents vcus de lat-tente dploys dans ces pages ne prtendent pas rendre compte destapes de lattente mais plutt aborder les manires distinctes de vivrecette priode intermdiaire partir du matriau recueilli. Et ces diff-rentes faons de faire avec , tel que le dfinissait un demandeur dasilerwandais, ne me semblent pas avoir tant de rapport la culture despersonnes qu leur parcours pralable. La diversit de pratiques de latemporalit, telle que lexprime Alban Bensa (1997 : 15), ne tient pas de mystrieuses variations culturelles, mais renvoie aux contraintesspcifiques qui confrent chaque situation sa singularit temporelle . Ilest clair que la situation du CADA imprime la particularit dune tempo-ralit de lattente dont tous les demandeurs dasile font lexprience (etcest dans ce sens que je veux souligner lorsque jutilise le terme dexp-rience au singulier). Or, les diffrences quil peut y avoir dans leur rapport lattente tiennent leurs parcours. Les diffrents profils, milieux dori-gine, histoires qui provoquent la migration, en un mot, les diffrentestrajectoires, permettent mieux, mon avis, de comprendre la multiplicitdexpriences (au pluriel) de lattente. Que la conception du temps dansun village africain soit diffrente de celle qui existe en Europe de lEst oude celle quelque part en Asie, ou encore du temps tel que conu enFrance, est hors de doute ici. Je dois cependant avertir que je nai pastrouv que les diffrences culturelles renvoient systmatiquement desdiffrences quant la perception de lattente. Cela, jy insiste, ne veut pasdire que lattente soit vcue de la mme manire par tous mes interlocu-teurs, les diverses expriences de lattente analyses dans cette deuximepartie le dmontrent.

Le genre ne semble pas non plus instaurer des diffrences dans lerapport lattente. Je dirais quil existe plutt une distinction en ce quiconcerne le rle social attribu puisque les femmes mres sont encadresdans une temporalit lie la scolarit, aux besoins des enfants et lasocialit qui se dveloppe autour deux, dont les rapports avec dautresparents rencontrs la sortie de lcole ou au centre de loisirs constituentun exemple. Cest le cas dAmy par exemple. Mais les hommes pres seconduisent de manire similaire lorsquil sagit des familles monoparen-tales. Cest, en loccurrence, le cas dAdam (demandeur dasile doriginecongolaise qui est au foyer avec son fils cadet). Lorsquil y a les deux

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parents, il se peut que lhomme reste un peu plus lcart des structurestemporelles tablies par la scolarit mais en gnral, si les parents restentla plupart du temps au foyer, sils nont pas dactivs lextrieur, toute lafamille suit le rythme des enfants. Les Buko en constituent un exemple.Les femmes, certes, sont celles qui soccupent le plus souvent des activitsmnagres et ce sont gnralement les repas qui cadrent la routine.Daprs les observations que jai pu faire et les conversations que jai puavoir avec des demandeuses dasile, cela ne leur pargne aucunement lex-prience de lattente ni ne constitue une diffrence majeure vis--vis lex-prience des hommes.

La tlvision, compagne de lennui

La tlvision constitue, dans le monde occidental au moins, la principaleactivit de loisir culturel. Elle sest vite intgre la vie domestique et estdevenue une pratique de masse quotidienne, rpandue dans toutes les classessociales et styles de vie. Au foyer, presque tous les rsidents se procurent unpetit cran peu aprs leur arrive. Certains en avaient dj un, tel le cas dAnaVargas qui, racontant son errance dans les htels avant dobtenir une placeau CADA, mentionnait la tlvision dans linventaire de ses objets :

Ctait horrible, dun htel lautre, dun bout lautre de la ville, avec lenfant,les valises, la tlvision et une petite plaque pour cuire un riz pour manger chaud (entretien traduit de lespagnol, demandeuse dasile colombienne 22/01/04).

Appareil neuf, vieux, emprunt, achet, peu importe. Les familles dequatre ou cinq membres, les familles monoparentales, les hommes seuls,les mineurs isols, ils ont tous la tlvision dans leurs chambres. De tousles rsidents que jai croiss dans les CADA, seuls deux ou trois navaientpas de tlvision. Malgr son omniprsence qui nest, bien entendu, pasexclusive des CADA ni des foyers dimmigrs les usages quon en faitne sont pas les mmes pour tous les rsidents. Pour Edona Bashe, parexemple, la tl est un outil pour apprendre la langue :

Nous, on a achet la tl pas cher et cest trs pratique parce que jcoute etjapprends le franais. Jai beaucoup amlior depuis quon a la tl (...) M6 cesttrs bien, nous on aime regarder les clips (conversation, demandeuse dasilealbanaise 25/10/04).

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Cet usage cognitif 75 est frquemment mis en avant par les deman-deurs dasile non francophones au dbut de leur sjour au foyer, et encou-rag par les rfrents sociaux. cela sajoute un usage relationnel ,puisque la tlvision peut alimenter les conversations avec les voisins.Ainsi, par exemple, les nouvelles du journal de 20 heures sont commen-tes par Amy et Ak lorsquils se croisent dans les escaliers le matin, enallant chercher le courrier aux bureaux des rfrents. Sonia et Ludmilacommentent habituellement le feuilleton de midi, quelles suivent demanire plus ou moins rgulire. De ce fait, la tlvision offre un sujet deconversation, donc de socialisation, avec dautres rsidents en mmetemps quelle apparat, quelquefois, comme une manire de structurer letemps. Nanmoins, malgr ce que lon pourrait croire, je nai rencontrque trs peu de rsidents qui suivent rgulirement, comme des fans un feuilleton, une tlralit ou une srie en particulier. Madina Isminovaallume la tlvision tous les matins, lorsque les enfants sont lcole etquelle fait le mnage :

Je regarde un peu la tl le matin, quand je repasse les habits, je fais lemnage et tout a. [Je regarde] nimporte quoi, je change un peu de chane, peuimporte (entretien, demandeuse dasile tchtchne 13/04/04).

Cet usage structurel concerne toutes les situations o la tlvisionaccompagne dautres activits, notamment les tches domestiques. Ainsi,tel que note Coulangeon (2005), elle structure le temps quotidien desfemmes au foyer ou des retraits.76 La tlvision est gnralement placedans les interstices de lemploi du temps. Alors, plus de temps libre, plusde temps pour regarder la tlvision. Et pourtant, dans les CADA, laplupart du temps, elle est allume mais nest pas regarde.

Analysant les modes de vie et les usages du petit cran chez lespersonnes ges de plus de 75 ans, Vincent Caradec (2003) construit troismodes dcoute idaux-typiques que lon peut retrouver dans les usagesquen font les rsidents. Je reprends ici cette typologie en lappliquant auxobservations du quotidien des demandeurs dasile en CADA : 1) Dans le mode de la connaissance , la tlvision apparat comme un moyen desinformer, de rester au courant , dapprendre et de dcouvrir deschoses. Jai dj signal que pour certains rsidents la tlvision constitueun moyen de connaissance, notamment, de la langue, mais galement dela culture et du paysage franais. 2) Dans le mode du spectacle , il ne

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sagit plus dapprendre, de savoir , mais de voir , dassister un spec-tacle. Les Inyangamugayo, couple g dorigine rwandaise, allumaient leurpetite tlvision le soir lorsquil y avait un bon film . Le plaisir procurse trouvant associ un engagement intellectuel qui consiste essayer dersoudre lnigme du film ou comprendre la psychologie des person-nages (2003 : 314). Pour Sonia et Ludmila, le plaisir prouv en regardantleur feuilleton prfr provient, plutt, de leur attachement aux person-nages quelles voient en scne, sur lcran bien sr, quotidiennement, etqui assurent, dune certaine faon, une sociabilit de substitution (2003 :315). 3) Le mode de la compagnie constitue le degr zro de lcoute.Les gens portent une attention trs faible aux missions diffuses. Ce troi-sime mode nous fournit une piste pour explorer ce que lon fait de la tlallume toute la journe au foyer. Elle est, en effet, allume mais elle nestpas regarde tout le temps, peu importe donc la chane ou lmission. Cetusage se dcline en trois registres proposs par Caradec (2003) : a) Aufoyer, la tlvision apparat comme une prsence pour allger la soli-tude, de Mme Bongo lorsque ses enfants sont lcole, de Cyr qui passeses journes dans sa petite chambre, de Ak. b) Le petit cran accom-pagne les activits mnagres de Mme Isminova, de Mme Jaraonary. c) Latlvision apparat galement comme une faon de passer le temps .

On peut, nanmoins, aller plus loin dans lexploration de quon fait dece bruit de fond habituel, et pour cela, il me semble utile de se penchervers la linguistique de Roman Jakobson (1981), plus particulirement, surles fonctions du langage. partir des six facteurs constitutifs du procslinguistique, il dgage six fonctions du langage, qui interviennent plusieurs en mme temps dans la langue77. La tlvision allume mais quinest pas regarde, comme cest le cas dans la chambre de Mathieu,parfois chez Sonia aussi, comme ctait le cas lorsque je discutais demanire informelle ou mme lorsque je menais un entretien enregistravec Ak, dans toutes ces situations, la tlvision relve de la fonctionphatique78 du langage. Le message est centr uniquement sur le contact,cest--dire, le canal physique et la connexion psychologique qui permetla communication. Le seul but du message est de maintenir la communi-cation, de vrifier le contact. Ainsi, peut-on dire que ce bruit de fond quest la tlvision au CADA, dans les chambres du CADA, ne relve pasde la transmission de sens. Elle ne fait pas sens, elle fait signe, elle est ljuste pour garantir la possibilit dun rapport avec le monde extrieur. Latlvision apparat ainsi comme un compagnon, son bruit lointaindevient, en quelque sorte, la sonorit de lattente.

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Un temps bloqu

Demander lasile, au dbut ctait pour retrouver la scurit. Second plan,je passe du temps ici, mine de rien, je passe beaucoup de temps et quest-ce queje fais ? Je ne fais rien, je suis bloqu. Il faudrait que ce temps l soit monprofit, que ce temps l puisse me permettre de me rcrer, alors sans papiersquest-ce que je peux faire ? Un cas qui mest arriv, luniversit Paris 12, parexemple, l bas on me dit o est ton sjour et je prsente mon rcpiss de troismois et on me dit non il faut un sjour dun an et en plus comme tes pas entrde manire rgulire on ne peut rien faire, on ne peut pas taccepter. Tu voislobstacle, tu te vois prisonnier, prisonnier de la France parce que le temps quetes dans cet engrenage tu peux pas ten aller, tu peux pas ten aller lextrieur,tes bloqu, tu ne peux pas bouger aussi largement que tu le veux, tu peux pasaller lcole, tes oblig de rester la maison, cest aussi difficile, cest une situa-tion doppression que je vis, donc, aujourdhui je peux dire que demander lasilecest pour moi la possibilit davoir les papiers mais hier jtais l, je me disaispas a, ctait le statut de rfugi pour avoir la libert, pour avoir ma libert, maismaintenant ma libert elle est encore, je sais pas comment appeler a, elle estencore bloque (entretien, demandeur dasile ivoirien, 19/12/05).

Ak a le sentiment quil ne peut pas exercer pleinement sa libert, lesproblmes ne sont pas les mmes quau pays, bien videmment, il nestplus poursuivi, il nest plus menac et pourtant il prouve que sa libertest tout de mme bafoue parce que (lgalement) il ne peut rien faire ,il sagit dun temps bloqu. Dans cet extrait dentretien lattente apparatcomme non-productive et sa valeur ngative lie une sensation dop-pression. Lors dun long aprs-midi comme ceux dcrits plus haut, Akne dissimule pas son malaise : La solitude tue, rester ici enferm toute lajourne a me tue. Dj je me sens un peu enferm, en prison, il ny a rien faire et je mennuie , me dit-il. Cyr, demandeur dasile congolais, mani-feste un sentiment similaire lorsquil me confie, pendant un entretien, ilsnous bloquent ici, on ne peut rien faire. On ne sort ici que pour prendre delair, on perd notre temps, on ne fait rien de la journe .

Il est clair que le temps se donne prouver et penser de faon toutediffrente selon la situation et lespace o lon se trouve, de mme que lesusages de la temporalit, cest--dire le jeu sur les possibles quelle offre,varient selon ces situations. Puisque les images dune prison sont soule-ves par certains rsidents pour parler du CADA, il convient donc dap-

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procher lexprience du temps dans ces espaces denfermement afin dex-plorer les ressemblances possibles.

Dans Asiles, Erving Goffman naborde pas de manire spcifique laquestion de la temporalit dans les institutions totales, si ce nest pourindiquer que, dans la plupart des cas, les reclus ont le sentiment trs vifque le temps pass dans linstitution est un temps perdu, dtruit, arrach leur vie : cest du temps porter au compte des pertes, cest un tempsque lon doit faire, tirer, tuer (1990 : 112). Dans le cas (exceptionnel)des prisons, le reclus connat la dure de son sjour (sa peine). Pour leprisonnier, le temps de rclusion est une priode dexil totale, hors de lavie , un hiatus social impos. Dans une note en bas de page, Goffman(1990 :113) fait allusion au sentiment de non-existence dans la priodede rclusion en prison.

partir dune enqute dans une prison pour femmes au Portugal,Manuela Ivone Cunha (1997) argumente que le temps apparat comme larfrence omniprsente de la vie carcrale :

Imprgnant auparavant la vie quotidienne, le temps, avec lincarcration,sest aussi transform en objet distinct, en chose quon mesure, quon compte,quon calcule, quon value : un quart de la peine, la moiti de la peine, les deuxtiers de la peine ; deux procs en instance, deux ans pour chacun, avec le cumuldes peines a fait trois ans, moins six mois de remise, une amnistie pour llec-tion du prsident de la Rpublique, peut-tre une autre loccasion de la visitedu pape... (1997 : 61).

Pour les demandeurs dasile, le temps en CADA est, au contraire, assezdifficile calculer en raison de lincertitude qui marque les dlais bureau-cratiques. Personne ne sait combien de temps va durer la procdure. Enfait, il se produit une sorte de bouleversement des catgories temporelles,les demandeurs dasile se retrouvent dsorients et manifestent leurincomprhension vis--vis des temps de la procdure dasile. Comme lersumait liane, demandeuse dasile congolaise, peu aprs son arrive aufoyer, pendant quon attend, on ne peut pas trop se situer .

En prison, le temps est non seulement chosifi mais il est galementperu comme un temps suspendu puisquil implique une interruptiondans un parcours de vie signifiant ainsi une discontinuit par rapport aupass et au futur, comme sil sagissait dune parenthse. Ce qui secorrespond avec linterruption, cette sorte de halte, de pause, quiimplique lentre en CADA, et donc lattente, dans les parcours des

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demandeurs dasile rencontrs, tel quanalys dans le chapitre prcdent.Dans cette perspective, le temps au foyer peut effectivement tre penscomme une parenthse, un temps suspendu qui rend compte, de mmeque dans le cas analys par Cunha (1997), dun prsent peru commeimmobile et en discontinuit avec un parcours antrieur, caractris, pource qui est des demandeurs dasile, par la circulation (plus ou moinscontrainte). Suri, une demandeuse dasile sri lankaise, affirme en riant :

Ici tu te trouves... ta vie est comme la dernire image dun pisode de srie,tu sais, quand les sries finissent apparat To be continued [rires], et tas envie desavoir ce qui va se passer aprs mais tu ne le sais pas, tu dois attendre jusquauprochain pisode (entretien traduit de langlais, demandeuse dasile sri lankaise,12/01/2006).

Lanalogie de Suri illustre bien la faon dont le prsent est vcu auCADA : comme une sorte de mise en pause. Ce que Suri na pas dit danslentretien cest que, la diffrence des sries, les demandeurs dasile igno-rent la date du prochain pisode . Lexprience du prsent fig enprison, nous explique Cunha (1997), est renforce par lcoulement indif-frenci de la dure de lemprisonnement, tisse de squences rptitives.En effet, le rythme de la vie pnitentiaire est marqu par des rgularits,des horaires bien convenus (pour la promenade, le travail, les repas, lesvisites, etc.). Il existe un encadrement prcis et tous les jours sont pareils.Caractristique des institutions totales goffmaniennes, les sphres de lavie ntant pas spares, le temps du travail et celui de loisir sont tousdeux inclus dans la mme dure de lenfermement. Les visites hebdoma-daires de la famille (donc le contact avec le monde extrieur) et les ftesde Nol (point calendaire articul, videmment, sur le monde extrieur)constituent les seuls moments priodiques qui entrecoupent cette homo-gnit du rgime temporel dans la prison de Tires. Pour ce qui est desdemandeurs dasile en CADA, les journes ne sont pas aussi homognes,les rsidents peuvent aller et venir et leurs pratiques crent du temps. Entout cas, les rendez-vous concernant la demande dasile (entretien avec unofficier de protection lOFPRA, convocation la Cour nationale dudroit dasile, rendez-vous avec lavocat) coupent la temporalit caract-rise par lennui en introduisant de nouvelles proccupations, nouveauxespoirs, en somme, un renouvellement de lattente.

La perception dune vie entre parenthse, bloque et dune tempo-ralit dune nature diffrente de celles dont on avait fait lexprience aupa-

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ravant, montre que la fragmentation du temps est lie une fragmenta-tion de lespace. Pour les dtenues de Tires, ces deux dimensions seconfondent et extrieur correspond aussi antrieur (1995 : 120).Les interlocutrices de Cunha parlent de la prison en termes d un monde part et d un temps part . Pour Cyr ou Ak, cette superpositionapparat lorsquils disent tre bloqu(s) . Dans les extraits ci-dessus onvoit bien linterconnexion quils tablissent entre les dimensions spatialeet temporelle : ils sont bloqus dans (et cause de) lattente, tout commeils sont bloqus au foyer (en raison du confinement). Pareil lorsque Suriutilise un adverbe de lieu lorsquelle pourrait utiliser un adverbe de temps :elle dit ici alors quelle parle de son sentiment dun prsent mis ensuspens et quelle aurait pu sy rfrer en disant, par exemple, mainte-nant . On voit luvre la correspondance dont en parle Bauman (1999)entre une temporalit abondante, sans repres et un espace pesant, quienserre le temps et qui caractrise la vie des vagabonds.

Dans le mme sens, lorsque Ak raconte son histoire, il distingue demanire trs claire deux temps vcus comme antithtiques, qui, en fait,correspondent aux deux espaces : le temps l-bas ; le temps ici :

Quand il y a quelque chose daussi surprenant quarrive dans ta vie et que tunarrives pas comprendre... Je ne peux pas comprendre comment avec despersonnes que tu connais depuis toujours du coup pour rien, pour des raisons quine tiennent absolument pas, pour des questions didologie, pour des questions deleadership on puisse venir jusqu assassiner... je ne comprends plus rien. De toutefaon, a sest pass dune manire flash, je me dis que cest un rve, un mauvaisrve, tout a surtout Bouak, a me cogne. Ce que jai dplor, le pire, cest parrapport ma mre (...) Je naurais jamais pens a, tout ctait un flash. Ici, cestdiffrent, il y a du temps, cest rel, cest bien rel (...) il y a du temps, trop detemps (entretien, demandeur dasile ivoirien, 19/12/05).

Il semblerait qu la vie mouvemente, au temps rempli dactivits etdvnements, o les choses se passrent de manire flash (et marqu-rent sa fuite), ce qui correspond la temporalit particulire (avant) et unespace prcis (Bouak), vient sopposer le temps sans activits de lattenteau CADA, o lennui constitue le malaise impalpable et pourtant rel de la vie quotidienne au foyer, o il y a trop de temps (maintenant et ici , au foyer, en France)79.

Lopposition entre deux temporalits rappelle ltude de StphaneBeaud (1997, 2002) sur lexprience de la temporalit de quatre tudiantsdune cit dont il suit une partie de la scolarit universitaire, pour qui

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au temps plein et dense du lyce vient sopposer le temps vide de lafacult. Au-del du fait que la discipline scolaire est dabord une disciplinetemporelle et fournisse un ordre temporel, en ce qui concerne Ak, sonancien horizon temporel (avant, en Cte dIvoire) lui permettait de struc-turer son emploi du temps tandis que maintenant (dans le passage ci-dessus dsign comme ici), le temps est si tir quil en devient presqueabstrait (Beaud, 2002 : 158).

La perception du temps perdu apparat clairement chez les rsi-dents des CADA, la dimension productive de lattente tant gnrale-ment nie. Dans lextrait dentretien avec Ak, ci-dessus, cela estexprim comme trop de temps . Il sagit dun temps remplir, untemps qui est de trop , ce qui renvoie ce quAlfred Gell (1992)qualifie dun langage rificateur du temps , et qui correspond, tel quele note Cunha (1997 : 64), un rgime temporel plus objectiv quevcu . Lexpansion et la contraction du temps sont illusoires etconnues comme telles par ceux qui en font lexprience. Aucun deman-deur dasile rencontr ne doute du passage du temps, bien quil appa-raisse dsincarn, comme suspendu. Le temps, en soi, nest passuspendu, il nest pas en trop ni manquant. Ces impressions dexcs oude manque viennent de ce quon attend plus du vcu que ce quil peutapporter (Nowotny, 1992). Un peu la manire dont Drogo, protago-niste du roman Le dsert des Tartares, fait lexprience de lattente dansle fort Bastiani, o il ne se passait rien, et le temps semblait commearrt. La mme journe, crit Dino Buzzati, avec ses vnementsidentiques, se rpte des centaines des fois sans faire un pas en avant.Ce qui est tout fait en phase avec lide dun temps lastique (Beaud, 1997).

Le temps est donc peru comme une valeur et lattente est gnrale-ment associe la perte dun bien (ainsi le temps est conu comme unbien que lon gagne ou que lon peut perdre). La valeur de lattente nestque trs rarement pense en dautres termes. Quelques personnesrencontres en CADA estiment, pourtant, que la priode dattente aufoyer leur donne la possibilit d apprendre tout cet engrenage descodes (linguistique, bureaucratique, social) locaux quils ignorent compl-tement ou en partie. Ce travail dapprentissage offre ainsi un sens lat-tente qui permet de nuancer cette conception de la priode en CADAcomme tant exclusivement un temps perdu .

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Lennui de la chercheuse

Un peu plus dun an aprs avoir commenc le terrain, alors que jediscutais avec un collgue, il mavoua son impossibilit dapprhendertout ce qui se passait sur son terrain plein dvnements, de perfor-mances, deffervescence tout moment. Il navait pas un moment derpit, me disait-il angoiss, il sentait que le terrain lui filait entre les mains.Je me souviens de lavoir envi un peu. Mon terrain semblait tout diff-rent voire loppos, jobservais le calme, la lassitude qui se mettait enplace au quotidien. Cette conversation anodine ma fait noter que letravail dethnographier lattente soulve des questions particuliresconcernant la rflexivit de la chercheuse puisque je me voyais contrainte faire face mon propre ennui sur le terrain. Comment viter cettesensation ? Ou plutt, comment la prendre au srieux ? Howard Becker(2002) raconte comment, lorsquil conduisait un travail photographiqueauprs de lantenne de mdecine du rock dune clinique de San Franciscoet quil se rendait rgulirement dans les concerts o cette antenne prenaiten charge les besoins mdicaux du public, au bout de quelque temps il acommenc sennuyer et donc ne plus prendre de photos. Il avait lim-pression que globalement le temps passait sans que rien dintressant nese produise. En sinterrogeant sur cet ennui, il a enfin compris quil taiten train de reprendre son compte un sentiment qui tait gnral chezles bnvoles du poste de secours. Eux savaient ce qui tait intressant :un cas mdical grave, voire potentiellement mortel. Or la plupart dutemps les patients avaient besoin dune aspirine pour des maux de tte ouun pansement.

Lennui tait parfois atrocement vident dans les couloirs et les cham-bres du CADA. Il marrivait parfois moi-mme de mennuyer. Au dbut,mon seul rflexe tait celui de dcider que chaque fois que je me retro-uverais moi-mme en train de regarder la tlvision pour de vrai , jar-rterais mon travail et je partirais. Javoue que je lai fait deux ou trois fois.Puis, en relisant mes notes afin de comprendre ce sentiment de navoirpas grande chose observer, jai compris que je mtais appropri la lassi-tude ambiante, que javais fait mien lennui de mes enquts. Que javaisnglig limportance que pouvait avoir cette sensation quotidienne pourcomprendre la vie des rsidents. Javais, en fait, sous-estim ces moments creux . La question tait donc de savoir comment ethnographier ce quise passe lorsque, premire vue, il ne se passe rien. En dautres termes,comment me dbarrasser de lennui de mes interlocuteurs et poursuivre

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mon travail dobservation avec la mme attention que je porterais silsagissait dun moment deffervescence collective, dune crmonie, dunvnement particulier ? Un peu la manire de Becker (2002), qui sestmis en devoir de photographier ce qui se passait quand rien ne se passait,jai donc commenc prter une attention particulire aux moments oa priori il ne se passait rien. Certes, il sagissait dun vritable effort que dene pas tomber dans cette lassitude qui hante les chambres du foyer lors-quon y passe tout un aprs-midi enchaner les missions tl les unesaprs les autres. Mais je me disais quil y avait l quelque chose appr-hender, des dtails, de petits commentaires, des silences lourds de sens,des bruits lointains qui pouvaient dire quelque chose sur le quotidien desdemandeurs dasile en CADA. Prendre en compte mon ennui a ainsi jouun rle important dans la construction de ma problmatique sur lattente.

* **

Le temps, on en convient, nest pas une donne objective et extrieureaux personnes. Au contraire, la pratique sociale fait le temps, un tempsproprement social. Ainsi, le temps peut passer inaperu, comme sil allaitde soi, lorsquon est pris dans une occupation ( je nai pas vu le tempspasser peut-on dire), dans ce mme esprit, il peut passer trs vite .Ou, au contraire, il peut passer trop lentement ( comme suspendu ),lorsquon sennuie.

Lennui au CADA nat de labsence dactivit raliser et se trouverenforc par le cadre dans lequel se dploie lattente, savoir, dans unespace de confinement o les rsidents nont rien dautre faire quepasser leur temps faire passer le temps. Dans ces pages, il a t questiondexplorer lexprience du temps mort , arrt , duquel dcoule lex-prience de lennui au CADA. Lorsque le temps ne passe pas , quandlennui gagne du terrain, lattente se fait sentir et le prsent est perucomme bloqu , non vcu.

Dans lattente, linutilit des ces personnes apparat en creux. Lesdemandeurs dasile en CADA font lexprience, un peu comme leschmeurs, du brouillage de leurs cadres temporels et se retrouvent, toutdun coup, avoir trop de temps. Lexprience dun temps remplirrappelle la figure des vagabonds dont parle Zygmunt Bauman (1999), quivivent dans lespace, un espace pesant, rsistant, intouchable, qui enserre

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le temps et renvoie une temporalit vide, o il ne se passe jamais rien.Les diffrences qui existent quant aux perceptions de lattente en

CADA procdent, non pas dune diffrence culturelle, de genre ou dge,mais des diffrents parcours des rsidents. Leur profil, leur milieu dori-gine, lhistoire qui provoque la migration, en un mot, leur trajectoire,permet de comprendre la multiplicit dexpriences (au pluriel) de lat-tente. Or, quelles que soient leurs origines ou leurs trajectoires, tous lesrsidents possdent une tlvision. Elle est sans aucun doute le compa-gnon des demandeurs dasile au CADA. Si elle permet dapprendre lefranais, elle peut ventuellement structurer le temps de lattente partirdes horaires des missions. Elle peut aussi accompagner les tches mna-gres ou tout simplement tre l, allume, comme un bruit de fond quigarantirait la possibilit de communiquer avec le monde extrieur. La tl-vision constituerait ainsi, en quelque sorte, la sonorit de lattente.

Lennui, dont jai essay dtudier le contenu et la signification, rendvident quel point les demandeurs dasile sont loin de ce que lon pour-rait appeler en suivant Helga Nowotny (1992 : 16) dune forme de souverainet temporelle , cest--dire loin de dlimiter un temps eux ,un temps dont ils seraient matres.

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