Edwy Plenel, le coup d'éclat permanent

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judith perrignon LE MONDE

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  • 28/03/14 22:07Edwy Plenel, le coup d'éclat permanent Página 1 de 13http://abonnes.lemonde.fr/le-magazine/article/2014/03/28/edwy-plenel-le-coup-d-eclat-permanent_4390775_1616923.html Edwy Plenel, le coup d'éclat permanent M le magazine du Monde | 28.03.2014 à 11h46 • Mis à jour le 28.03.2014 à 20h31 | Par Judith Perrignon Le revoilà dans Le Monde. Mais comme un sujet qui monte, un personnage que les moins de 30 ans associent à Mediapart, Bettencourt, Cahuzac, pour ne pas dire Zorro, la moustache plus épaisse. Ils l'ont vu au "Grand Journal" de Canal+, il y a trois semaines, quitter le plateau parce que Brice Hortefeux ne voulait pas s'asseoir à côté de lui. Edwy Plenel riait en coulisses et encore à l'image, heureux d'être l'affreux jojo, quand d'autres journalistes qui, pourtant, ne l'apprécient guère reprenaient les révélations de Mediapart pour poser les questions dérangeantes à sa place. Il riait, très conscient de l'effet que produisait son éviction, il riait de les déranger tous. Encore et encore. Son dernier livre, Dire non (Don Quichotte), commence par une belle et vieille phrase qui franchit allègrement les siècles : "Le vieux monde se meurt, le nouveau tarde à apparaître et, dans ce clair-obscur, surgissent les monstres." Gramsci en prison. 1936. La sentence va comme un gant à notre époque, comme lui qui voudrait en être l'éclaireur. Il chevauche la phrase, comme la sorcière son balai, il voudrait voyager avec elle, être la phrase, intemporel comme elle, avoir été des utopies révolutionnaires et être toujours l'avant-garde à 61 ans. Avoir été le journaliste encombrant Edwy Plenel dans les bureaux de Mediapart. | Jonas Unger pour M Le magazine du Monde
  • 28/03/14 22:07Edwy Plenel, le coup d'éclat permanent Página 2 de 13http://abonnes.lemonde.fr/le-magazine/article/2014/03/28/edwy-plenel-le-coup-d-eclat-permanent_4390775_1616923.html des années Mitterrand, lequel le mit sur écoutes, être le cauchemar d'un futur Sarkozy II, devenir un jour celui d'un Valls. Avoir été le capitaine du journal Le Monde pendant près de dix ans, être le créateur de Mediapart, sauveur du journalisme sur Internet – lieu d'une humanité spontanée et souvent sans mémoire. Y serait-il parvenu ? DINAUSAURE MODERNE On peut "liker" Edwy Plenel sur Facebook, 24 000 personnes le suivent. Fêter ce mois-ci les 6 ans de Mediapart et ses 87 000 abonnés. Ou simplement admettre que personne n'y croyait au départ, à son journal généraliste en ligne, payant, hors flux continu, et qu'il y est parvenu. L'emblème du site est d'un autre temps, un crieur de journaux comme il en courait dans Paris à la fin du XIX siècle, la France enterrait Hugo, fourmillait de ligues, de libres penseurs, d'anarchistes, de royalistes, de communistes, de réactionnaires, les rotatives avaient à peine un siècle, elles tournaient à plein, libéraient la parole, pour le meilleur et pour le pire... comme Internet aujourd'hui. "C'est une gravure de la fin du XIX siècle, c'était devenu l'emblème des éditions Maspero qui ont tant marqué ma jeunesse. Je l'ai ressorti quand on a créé Mediapart et un dessinateur l'a réactualisé." Trois temps en un : la genèse, la jeunesse, le présent. Il y a, au gré des livres qu'il écrit depuis vingt ans, cette question qui revient : "Comment se déprendre sans se défaire ?", cette affirmation aussi : "Je changeais et je ne changeais pas." Etre et avoir été. Le journalisme n'est pas toujours ingrat pour ses anciennes figures, il leur offre des chroniques, des éditos, des cases à la télévision du flux continu, où leur nom pâlit tranquillement. Lui demeure, en première ligne. Dinosaure moderne. Son père est mort au mois de novembre 2013. Une crise cardiaque à 91 ans. C'était un lundi. Par chance, le fils, qui n'appelait pas souvent –"Allô, c'est le fils indigne", disait-il –, avait, depuis l'automne, pris l'habitude de dîner avec lui deux fois par mois à Neuchâtel, en Suisse, le dimanche soir. C'est là que vivait le père, "sans être un exilé fiscal", là que, tous les quinze jours, le lundi, le fils s'en va donner des leçons de journalisme à l'université. Il avait donc pris l'habitude d'arriver la veille pour dîner avec son père. Pour leur dernier repas, ils prirent des huîtres d'Arcachon et une sole. Le lendemain, le cœur d'Alain Plénel a lâché. Et quelques jours après son incinération, on lisait dans le blog d'Edwy Plenel, en date du 24 novembre, entre un hommage aux journalistes de RFI assassinés au Mali et un appel à la mobilisation contre le racisme, une parenthèse personnelle, pas tout à fait son genre : In Memoriam Alain Plénel. "C'est l'histoire d'un homme dont la vie a été déterminée par un simple "non"." e e
  • 28/03/14 22:07Edwy Plenel, le coup d'éclat permanent Página 3 de 13http://abonnes.lemonde.fr/le-magazine/article/2014/03/28/edwy-plenel-le-coup-d-eclat-permanent_4390775_1616923.html Il était inspecteur d'académie, vice-recteur de Martinique et, alors qu'il inaugurait une école primaire en décembre 1959, il choisit de lui donner le nom d'un jeune adolescent noir, Christian Marajo, qui venait d'être tué par les forces de l'ordre réprimant la révolte des populations de l'île. La France était en pleine guerre coloniale. La haute administration, depuis Paris, le somma de faire marche arrière, il refusa, fut rapatrié avec sa famille, et même interdit de quitter le territoire pour éviter qu'il ne retourne à Fort-de-France qui en avait fait son héros. Le haut fonctionnaire attaqua la décision du gouvernement devant les tribunaux, puis déclara "la Martinique colonie française", dans une interview au journal Révolution africaine. Il fut aussitôt rétrogradé au rang de professeur, muté à Clermont-Ferrand. Il s'en alla clandestinement avec les siens et, ultime bras d'honneur à la France, rejoignit l'Algérie indépendante et fraîchement victorieuse pour y enseigner. NÉ CHEZ LES VAINCUS Cette histoire est aussi celle de son fils, qui avait 8 ans. Il a connu l'arrachement à son paradis d'enfance, ressenti la colère de l'homme noir, la chape de l'Etat gaulliste, écouté aux portes d'une fragile libération algérienne, admiré le courage et l'orgueil de son père, au point que l'on ne sache rien de sa mère décédée il y a des années. Edwy Plenel conclut ainsi son blog endeuillé : "Le jour même de cette crémation, jeudi 21 novembre, la terre a tremblé en Bretagne, plus précisément près de Vannes, dans ce Morbihan où il avait vécu et d'où est originaire en bonne part la famille. Un séisme de magnitude 4,7 et d'une durée de 30 secondes. Comme si les Antilles caribéennes qui déterminèrent sa vie, archipel de volcans, cyclones et tremblements de terre, le saluaient jusque dans sa terre natale." La Bretagne d'où lui vient ce prénom peu banal, Edwy, a peut-être tremblé. Lui surtout. Il y a toujours eu comme un télégraphe enfoui entre le fils et le père. "Une dette à honorer, vis-à-vis d'un père et d'une mère qui [...] payèrent le prix de leurs convictions dans une grande et longue solitude", écrit-il dans Secrets de jeunesse (Stock, 2001). Son père a dit plus tard de son parcours : "J'étais vu comme le représentant des révoltes coloniales." Le fils prolonge, il a écrit déjà"ce sentiment d'être à la fois dedans et dehors qui fait [son] rapport à la France". Dire non, titre de son dernier livre, est comme un écho au "non" paternel qui a fait son éducation. Lors de leur dernier repas, le vieil homme avait comme souvent dans ce genre d'histoire déclaré : "Moi, je suis en pleine forme." Et à son activiste de fils : "Ménage-toi." Comme s'il savait quelle part lui revient des obsessions de son fils.
  • 28/03/14 22:07Edwy Plenel, le coup d'éclat permanent Página 4 de 13http://abonnes.lemonde.fr/le-magazine/article/2014/03/28/edwy-plenel-le-coup-d-eclat-permanent_4390775_1616923.html Edwy Plenel est né chez les vaincus. Il sait combien ces vaincus-là sont magnifiques mais seuls. Alors il s'est toujours cherché des armes et des compagnons d'armes. Il n'est pas sur le pavé parisien de Mai 68, car il n'est encore qu'un fils d'exilé à Alger. Mais au lycée Victor-Hugo, il crée avec quelques-uns service d'ordre et journal, se trouve un pseudo, Krasny, qui signifie "rouge" en russe, mais aussi "beau" en tchèque. A qui lui reproche l'usage du pseudo, il répond : "Krasny ne laissera pas la place à Plénel. Plénel est mort, que Krasny vive si toutefois on lui en laisse le temps." (Cité dans Enquête sur Edwy Plenel, de Laurent Huberson, Le Cherche midi). Il n'a pas 17 ans. Il n'a pas encore abandonné l'accent sur son nom. "Autoengendrement démiurgique", écrira-t-il plus tard dans Secrets de jeunesse. Est-ce un sourire ou un aveu ? Puis il rejoint la France, la JCR, jeunesse antistalinienne de la Ligue communiste révolutionnaire, néglige les études qui s'annoncent brillantes, lâche Sciences Po, se lance à corps perdu en politique. C'est à un congrès de la LCR à Rouen, qu'il rencontre sa femme, Nicole Lapierre, elle a pour pseudo "Emmanuelle", elle lui fait grand effet lorsqu'elle discourt à la tribune. Elle est aujourd'hui sociologue et anthropologue, directrice de recherche au CNRS et un personnage pilier de son existence. Ils ont une fille. Elle se souvient avoir, dès leur rencontre, mesuré l'empreinte laissée par l'histoire paternelle. "Son père n'avait pas encore été totalement réhabilité, il travaillait pour l'Unesco en Inde. S'il était ailleurs, c'est qu'il n'avait ni statut ni travail en France." L'avocat Jean-Pierre Mignard le rencontre à peu près au même moment, dans les cercles étudiants, il se rappelle "quelqu'un de brûlant, inquiet, curieux, anxieux, méticuleux et L'homme du papier, des livres et des idées a pris le virage numérique il y a six ans en lançant le site d'information Mediapart | Jonas Unger pour M Le magazine du Monde
  • 28/03/14 22:07Edwy Plenel, le coup d'éclat permanent Página 5 de 13http://abonnes.lemonde.fr/le-magazine/article/2014/03/28/edwy-plenel-le-coup-d-eclat-permanent_4390775_1616923.html obsessionnel". Brûlant, inquiet, curieux, anxieux, méticuleux et obsessionnel. Autant de mots qui reviendront au fil de sa vie dans la bouche de ceux qui l'aiment comme dans celle de ceux qu'il insupporte. "TROTSKISME CULTUREL" "Trotskiste un jour, trotskiste toujours", disent certains à son sujet, pour résumer la suite de son parcours, comme une bonne vieille entreprise d'entrisme chère à l'extrême gauche. Il y a appris la dialectique, rencontré la femme de sa vie, des amis qu'il a gardés, la figure de Daniel Bensaïd qui lui a donné à lire et découvrir, et il revendique encore un "trotskisme culturel". Mais le trotskisme n'était finalement que l'instrument d'une enfance revancharde et l'expression d'une jeunesse de son temps. "Ce n'était pas un tribun, un homme de meeting, mais un meneur discret et déjà une plume acerbe et astucieuse, qui restait proche des Antilles et traitait à Rouge l'éducation. Quand il nous a quittés, ce n'était pas comme une rupture", se souvient Alain Krivine. C'était en 1979. "J'avais trouvé en chemin un métier qui était le journalisme. En 1970, je vendais Rouge dans la rue. Je criais : "Demandez ! Lisez le seul journal qui annonce la couleur !" Un journal, c'est chercher le lecteur", affirme Plenel. Il était le crieur qui tient aujourd'hui lieu d'emblème à Mediapart. Il avait trouvé sa voie, son arme. Sa cible : "Le cerveau reptilien de l'Etat." Il emploie souvent l'expression, c'est un homme à formules. On dirait un long fleuve poisseux au bord duquel il aurait grandi. Tout commence vraiment à l'été 1982 : il n'y a pas grand monde à la rédaction du Monde où il travaille depuis deux ans, il se retrouve à couvrir en catastrophe l'attentat antisémite de la rue des Rosiers. Ce fils de vice- recteur avait jusqu'alors traité l'éducation, le voilà qui côtoie la police, l'enquête. "Je suis passé de gommes et crayons à casques et matraques." Chez Mediapart | Jonas Unger pour M Le magazine du Monde
  • 28/03/14 22:07Edwy Plenel, le coup d'éclat permanent Página 6 de 13http://abonnes.lemonde.fr/le-magazine/article/2014/03/28/edwy-plenel-le-coup-d-eclat-permanent_4390775_1616923.html Il n'en sortira plus. La police a ses passages souterrains vers le cerveau de l'Etat. Le voilà qui met à nu la guerre police-gendarmerie, surveille la cellule antiterroriste de l'Elysée, et révèle que les trois militants irlandais arrêtés à Vincennes n'ont rien à voir avec les dangereux terroristes que l'Elysée a donnés en pâture aux journaux. "Il faudra tout de même qu'on sache qui est vraiment ce M. Plenel", aurait alors dit Mitterrand. JOUEUR DE POKER En ces années-là, au Monde, on peut encore croiser le fondateur, Hubert Beuve-Méry, dans l'ascenseur, Plenel a 30 ans, des chemises noires déjà, sa moustache déjà, il fume le cigare, il a l'air d'un Sud-Américain, reconnaissable entre tous, physiquement pas le genre de la maison. Il n'est pas un séducteur de femmes, il ne s'adresse bien souvent qu'aux hommes, mais il a l'aura de la conviction, du secret, et la virilité de ceux qui cherchent les coups. Il rend ses papiers à la dernière minute, ce qui évite que son chef de service ne lui demande trop d'explications et de retouches. Il est comme le joueur de poker, et c'est sur la foi d'une seule source qu'il offre au Monde, avec Bertrand Le Gendre, l'un de ses plus beaux scoops en 1985 : le Rainbow Warrior, bateau de Greenpeace coulé par une troisième équipe de la DGSE, dont la "une" est encore affichée dans le hall du journal. Et il bluffe quand on le freine. "Je me rappelle que j'avais des doutes au moment où il travaillait avec Georges Marion sur l'affaire Pechiney, en 1989, se souvient Jean-Yves Lhomeau, alors chef du service politique. Un jour, il m'appelle de l'autre bout du couloir, il me dit : "Viens !" Il met le haut-parleur et me fait écouter une conversation en cours très éclairante sur le dossier en me soufflant que c'est le directeur des RG. J'apprendrai plus tard que c'était un simple flic de base ! Mais leur dossier tenait et ça m'a fait rire." C'est que souvent ses intuitions sont bonnes. Et même ceux qui s'en méfient le reconnaissent : il voit venir les coups. Comme si le mensonge d'Etat avait pour lui une odeur familière. Il travaille alors en tandem. "J'ai installé la signature multiple, on ne fait pas bien ce métier tout seul, vous êtes en risque." A-t-il besoin de garde-fou, qu'on le retienne, qu'on l'équilibre ? Sent-il que ce qui l'obsède peut le faire aller trop loin ? "Il faut penser contre soi-même", c'est une autre de ses formules. Eviter d'y croire juste parce qu'on a envie d'y croire. C'est arrivé, pourtant. Il écrira, en 1991, sur la base d'un faux grossier, que le régime du général Noriega a financé la campagne présidentielle de Mitterrand en 1988. Plus tard, alors qu'il dirige le journal, il croira à cette sombre rumeur qui mêla, pendant quelques semaines, Dominique Baudis à une série de meurtres et de viols. Mais son palmarès d'investigateur a digéré ces histoires, elles ont fini par être oubliées, jetées aux poubelles du journalisme, suscitant tout de même des alertes et laissant des blessures au sein de la rédaction.
  • 28/03/14 22:07Edwy Plenel, le coup d'éclat permanent Página 7 de 13http://abonnes.lemonde.fr/le-magazine/article/2014/03/28/edwy-plenel-le-coup-d-eclat-permanent_4390775_1616923.html FASCINÉ PAR LA POLITIQUE Plenel a une cause. Un Graal. Et fait d'ailleurs remarquer que l'immeuble du boulevard des Italiens, ancien siège du Monde où il a éclos, est aujourd'hui celui des magistrats du pôle financier de Paris. "Mais là où était mon bureau, ce sont les toilettes aujourd'hui", sourit-il. Il faut toujours se méfier chez lui d'un excès de modestie : il vient juste de suggérer qu'il était aux fondations de l'investigation financière. Ce qui n'est pas totalement faux : il a fallu les révélations de la presse pour acculer les gouvernants à créer en 1999 cette équipe demagistrats qui allaient bientôt devenir aussi médiatiques qu'eux. Plenel devait finir au sommet. Il dirige la rédaction du Monde de 1996 à 2004, allié à des hommes qui ne lui ressemblent pas : Jean-Marie Colombani, directeur de la publication, qu'il admira avant de le haïr, et Alain Minc. Il y aurait bien des façons de raconter l'histoire, elle a fini douloureusement pour lui et pour le journal. Disons que les reproches et les louanges ne s'annulent pas mais s'additionnent, éclairant un journaliste brillant, acharné au travail, mais doté d'une main de fer. Voilà un homme qui d'une même phrase galvanise ou écrase, dont la fureur de convaincre peut glisser vers la tyrannie, qui vous embauche en vous condamnant au scoop – "faut que ça se voie" –, qui fait d'une conférence de rédaction un long soliloque confiscatoire mais laisse tout le monde admiratif au lendemain des attentats du 11-Septembre lorsqu'il ébauche à voix haute ce que doit être un journal à la hauteur de l'événement. Il digère et comprend vite, peut ne rien savoir du Kosovo un jour et beaucoup le lendemain, parce qu'il a lu dans la nuit. Il considère, lorsqu'on a raison, qu'on peut tricher un peu. Il n'aime pas le journalisme politique, "journalisme de fréquentation", assène-t-il. Mais la politique le fascine. "Il y a un danger à l'ironie systématique, tu vas finir par détester les politiques et ne plus aller voter", dit-il à l'une des plumes du service qu'il délocalisera. Les déteste-t-il, lui ? Il en a une image dégradée, mais il possède son réseau, et même ses tocades naïves. Ce qu'il aimera chez Dominique de Villepin, c'est paradoxalement son panache, qui lui rappelle sans doute le sien, et sa science du complot. Il a d'ailleurs un point commun avec les politiques : on est avec lui ou contre lui. Il a ses lieutenants. Bientôt ses disciples. Et Le Monde, sous son impulsion, se modernise et se vend de plus en plus. Il a le goût de l'enquête, l'énergie du petit matin, mais aussi celui de la mise en scène. Quand le journal se procure et décrypte la cassette Méry (aveux posthumes d'un ancien financier du RPR), Edwy Plenel décide de n'en publier que la moitié le premier jour. "De toute façon, tout est dans la première moitié. Mais on fera deux bonnes ventes", lâche-t-il alors.
  • 28/03/14 22:07Edwy Plenel, le coup d'éclat permanent Página 8 de 13http://abonnes.lemonde.fr/le-magazine/article/2014/03/28/edwy-plenel-le-coup-d-eclat-permanent_4390775_1616923.html Il est à la tête d'un paquebot, d'une institution dont les choix et les articles sont guettés au sommet de l'Etat, il est au meilleur poste de combat, de là il peut prétendre sauver la République, saboter ses silences et ses mensonges. Il s'isole pourtant d'une rédaction, fatiguée de ce prêcheur sans humour. Il peut être très dur, inquisiteur, diviseur. Mais aussi au bord des larmes. Ne faut-il pas aux hommes un trouble profond pour pleurer ? Son orgueil et son idéal ne font plus qu'un. NI REGRETS NI REMORDS Alors, quand, en 2003, sort le livre de Pierre Péan et Philippe Cohen, La Face cachée du Monde, tout explose, le triumvirat tendu et hétéroclite du sommet comme la rédaction, épuisée, qui ne le soutient pas. Le livre relève du pamphlet plus que de l'enquête, manipule son histoire, celle de son père, pour en faire le ferment d'une haine de la France. Il enrage. Son père, lui, fait les comptes : on dénombre dans ce livre plus de patronyme Plenel que de pages. Il est poussé à démissionner de son poste de directeur de la rédaction. Et, par un de ces étranges hasards de calendrier, s'ouvre, en février 2005, le procès des écoutes au temps de Mitterrand, temps de la splendeur plenélienne. On peut y entendre Roland Dumas déclarer sous serment tenir de feu Mitterrand que Plenel était un "agent de la CIA", même mensonge que dans le Péan-Cohen. Dans les couloirs du Palais de justice, le vieux débrouille-tout du mitterrandisme vient tout de même saluer, il tend la main. Le mathématicien Michel Broué, ami de Plenel, la refuse : "Vous êtes la lie de la République", lui lance-t-il. "Mais tais-toi", soupire Plenel, qui ne serre pas non plus la main de Dumas. Peu de temps après, Le Monde se sépare définitivement de lui. "Aucun regret, aucun remord, la page est tournée", affirme-t-il aujourd'hui, persuadé que son éviction avait quelque chose à voir avec l'élection qui se préparait alors, celle de Nicolas Sarkozy. Car il n'en aura jamais terminé de son tête-à-tête avec l'Etat.
  • 28/03/14 22:07Edwy Plenel, le coup d'éclat permanent Página 9 de 13http://abonnes.lemonde.fr/le-magazine/article/2014/03/28/edwy-plenel-le-coup-d-eclat-permanent_4390775_1616923.html Mediapart naît deux ans plus tard, le temps de regarder vers Libé en crise et de comprendre qu'il ne retrouvera pas de journal papier, aucun actionnaire ne veut de lui ; le temps d'écrire un livre de questions- réponses avec un François Hollande rodant son ambition en 2006 – "un livre où les questions sont plus longues que les réponses", sourira le futur président ; le temps de s'intéresser à la campagne de Ségolène Royal, qui vint dîner chez lui pour y rencontrer quelques-uns de ses proches. "Nous ne voulions pas que Sarkozy passe", explique Michel Broué, présent ce soir-là. Mais c'est de l'ennemi que viendra le salut. Du combat, encore. Sarkozy est élu en mai 2007. Mediapart naît à peine un an plus tard, le 16 mars 2008. Edwy Plenel s'endette, met 550 000 euros au pot, soit le tiers du capital de départ. Le reste vient des autres fondateurs, du réseau, des amis – dont Stéphane Hessel – et de quelques mécènes, dont Xavier Niel (actionnaire du Monde à titre privé). Il a aujourd'hui un salaire net de 5 775 euros (l'échelle des salaires va de 1 à 4) sur lesquels il rembourse chaque mois 3 900 euros du prêt. Il a choisi le nom, Mediapart, contre l'avis des autres. Ce raccourci des médias participatifs qui fleurissent partout dans le monde lui semble de bon augure. "FOLLOW THE MONEY" Plenel, homme du papier, des livres, des idées, va prendre le virage numérique. Et, lorsqu'il faut aller tracter dans une manif pour faire connaître ce site en plein lancement, retrouver son savoir-faire de militant. "C'est lui qui en a distribué le plus", se souvient François Bonnet, numéro deux de la rédaction et ancien du Monde. Car c'est toujours la même histoire, la même boucle qui se prolonge, il n'y a que l'outil qui change. Une conférence de rédaction à Mediapart. Edwy Plenel n'y assiste que rarement. S'il n'enquête plus, il maintient la pression sur son équipe. La consigne : suivre l'argent, le tracer, remonter les pistes. | Jonas Unger pour M Le magazine du Monde
  • 28/03/14 22:07Edwy Plenel, le coup d'éclat permanent Página 10 de 13http://abonnes.lemonde.fr/le-magazine/article/2014/03/28/edwy-plenel-le-coup-d-eclat-permanent_4390775_1616923.html "Après le paquebot Le Monde, une vedette rapide", dit-il. L'avocat du site – personnage central pour un organe souvent cité à comparaître – n'est autre que celui qui le défendait déjà quand l'armée l'enferma au mitard pour avoir défendu la libre expression des soldats il y a quarante ans, son ami Jean-Pierre Mignard, également celui de Hollande, qui glissait au président inquiet, alors que Mediapart accusait Cahuzac d'avoir des comptes en Suisse : "Ce sont des journalistes sérieux." Le journaliste chargé de l'investigation, c'est Fabrice Arfi, fils de l'un de ses anciens informateurs, inspecteur de la brigade financière. Il y a là aussi, parmi les 33 journalistes de la rédaction, beaucoup de jeunes, qui ont grandi en même temps que la critique des médias et de leur connivence. Les jeunes journalistes politiques de Mediapart ne sont, par exemple, pas de ces pools de déjeuners où les confrères parlent off avec un ministre et ne se lèvent pas quand François Hollande entre dans le salon de l'Elysée pour sa conférence de presse. "Mediapart réunit deux générations, ça lui a fait beaucoup de bien. C'est le vieux de cette aventure mais ça lui a donné une forme d'apaisement", explique sa femme Nicole Lapierre.
  • 28/03/14 22:07Edwy Plenel, le coup d'éclat permanent Página 11 de 13http://abonnes.lemonde.fr/le-magazine/article/2014/03/28/edwy-plenel-le-coup-d-eclat-permanent_4390775_1616923.html Il vante également ce contact permanent aux lecteurs qu'on n'a pas dans le journal papier, les abonnés du site réagissent et apportent leurs contributions via le Club Mediapart. "On est descendu de l'estrade, on a été rajeuni", confie Plenel. Son cheveu toujours noir, sa silhouette impeccable dans ses costumes tout aussi noirs, ses yeux qu'il plisse sans jamais s'armer de lunettes, trahissent un souci de jeunesse, ou de fidélité à sa jeunesse. Il ne participe que très rarement aux conférences de rédaction, n'enquête plus vraiment, laisse ça aux autres, tout en maintenant la pression, le cap : "Depuis l'affaire Cahuzac, 150 contribuables français rapatrient leur compte chaque semaine. On devrait toucher un bonus !", s'amuse Edwy Plenel. | Jonas Unger pour M Le magazine du Monde
  • 28/03/14 22:07Edwy Plenel, le coup d'éclat permanent Página 12 de 13http://abonnes.lemonde.fr/le-magazine/article/2014/03/28/edwy-plenel-le-coup-d-eclat-permanent_4390775_1616923.html "Follow the money." C'est la consigne : suivre l'argent. Le tracer, remonter les pistes. L'affaire Bettencourt, le feuilleton des enregistrements de la vieille dame par son majordome a fait bondir les abonnements, après deux premières années difficiles. L'affaire Cahuzac les a fait de nouveaux frémir et a montré que Mediapart ne serait pas qu'un contre-pouvoir des années Sarkozy. Manuel Valls, ministre de l'intérieur aux accents sécuritaires et aux ambitions affichées, doit d'ailleurs savoir à quoi s'en tenir. Il est désigné comme le fossoyeur de la gauche dans le dernier opus d'Edwy Plenel, et plusieurs micro-histoires de l'Essonne racontées par Mediapart prouvent que le site est à l'affût. SANS L'ONCE D'UN DOUTE Lui écrit, s'en va débattre à la télé, toutes les occasions sont bonnes – "je suis le crieur de journaux". Qui a sa marionnette aux "Guignols". Au lendemain de l'émission de Canal+ du 11 mars – qui vit donc Antoine de Caunes expliquer à Edwy Plenel qu'il ne pouvait pas rester parce que le second invité Brice Hortefeux ne voulait pas avoir à parler avec lui -, les réseaux sociaux se sont déchaînés et il était évidemment le héros de leur indignation. "Pourquoi M. Hortefeux n'est pas un démocrate, pourquoi n'accepte-t-il pas le conflit ?", avait-il lâché avant de sortir. Mais il avait été prévenu dès midi par la production de ce chassé-croisé du soir, et il était venu, méprisant sans doute ce journalisme divertissant qu'on pratique à la télé, l'utilisant tout de même. "Je fais en sorte de truffer mes phrases de Mediapart." Mais quand il dit Mediapart, on entend "je". "J'avoue être surprise de sa popularité. Les gens lui disent : "Bravo, continuez, bravo pour Mediapart"", raconte Nicole Lapierre. Au Jardin des plantes, où il lui arrive de courir, on a parfois vu des gens l'arrêter, le féliciter tel un Robin des bois du journalisme. Il s'en va parfois marcher en montagne. Il aime le jazz, se retire dans sa maison du côté de Montpellier, tout près de son vieux copain Paul Alliès, secrétaire national du PS chargé de la rénovation. Mais il est sur le pont. Tendu comme un arc, prêt à décocher la flèche suivante. Certains, présents au début de l'aventure, l'ont quitté, fatigués d'une mission qu'ils jugent aller bien au-delà du métier et qui pourrait finir en faute professionnelle. Plenel les a sortis de sa vie comme des traîtres. Sans l'once d'un doute. "L'événement, s'il y a interaction avec les politiques, est rénovateur. En révélant l'affaire Urba et le financement du Parti socialiste, on montrait aussi que la démocratie a un prix. C'est ainsi que sont venues les lois sur le financement public des partis. Je ne suis pas un père-la-morale, nous sommes sur des enjeux publics de crédibilité." Même raisonnement, sur une affaire plus récente : "Depuis l'affaire Cahuzac, 150 contribuables français rapatrient leur compte chaque semaine. On devrait toucher un bonus !"
  • 28/03/14 22:07Edwy Plenel, le coup d'éclat permanent Página 13 de 13http://abonnes.lemonde.fr/le-magazine/article/2014/03/28/edwy-plenel-le-coup-d-eclat-permanent_4390775_1616923.html Le 18 mars, boulevard Saint-Germain à la Maison de l'Amérique latine, un colloque devisait autour de Lionel Jospin et de son dernier livre, Le Mal napoléonien. Plenel était en tribune. Jospin n'arrive pas totalement à lui pardonner d'avoir révélé son long passage chez les trotskistes, mais le ressentiment s'estompe avec le temps. La dernière fois qu'ils s'étaient croisés, Jospin avait dit en substance à Plenel : "Je ne vous croyais pas pour Cahuzac, je me trompais." Ce soir-là, c'est au tour de Plenel de lui faire compliment de son livre. "Merci de nous inviter à perdre le respect qui est au coeur de la tragédie française." Lui non plus n'aime pas Napoléon, qui mit à mal les acquis de la Révolution et rétablit l'esclavage. Il a cité son père. "Il me disait toujours : "La Terreur, c'est une journée de bataille napoléonienne."" Il a aussi évoqué Fort-de-France, où il a grandi, frôlant la statue blanche de Joséphine de Beauharnais. "Heureusement elle a été décapitée." Le lendemain, 19 mars, soirée anniversaire des 6 ans de Mediapart au New Morning, Plenel a fait un discours et parlé surtout de la rubrique poésie à Mediapart. Puis les musiciens ont pris place, on pouvait alors le voir danser presque seul sur la piste. Judith Perrignon Journaliste au Monde

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