En attendant Bojangles d'Olivier Bourdeaut, Finitude

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    25-Jul-2016

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En attendant Bojangles d'Olivier Bourdeaut, Finitude

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  • OLIVIER BOURDEAUT

    EN ATTENDANT BOJANGLES

    FINITUDE

  • FINITUDE

    OLIVIER BOURDEAUT

    EN ATTENDANTBOJANGLES

  • mes parentspour ce mlange de patience et de bienveillance,

    tmoignage quotidien de leur tendresse

    Certains ne deviennent jamais fou...Leurs vies doivent tre bien ennuyeuses.

    Charles Bukowski

  • Ceci est mon histoire vraie, avec desmensonges l endroit, l envers, parceque la vie cest souvent comme a.

  • 1Mon pre mavait dit quavant ma naissance, son mtierctait de chasser les mouches avec un harpon. Il mavaitmontr le harpon et une mouche crase.

    Jai arrt car ctait trs difficile et trs mal pay,mavait-il affirm en rangeant son ancien matriel de travaildans un coffret laqu.Maintenant jouvre des garages, ilfaut beaucoup travailler mais cest trs bien pay.

    la rentre des classes, lorsquaux premires heures onfait les prsentations, javais parl, non sans fiert, de sesmtiers mais je mtais fait gentiment gourmander etcopieusement moqu.

    La vrit est mal paye, pour une fois quelle taitdrle comme un mensonge, avais-je dplor.

    En ralit, mon pre tait un homme de loi.

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  • Cest la loi qui nous fait manger ! sesclaffait-il enbourrant sa pipe.

    Il ntait ni juge, ni dput, ni notaire, ni avocat, ilntait rien de tout a. Son activit, ctait grce son amisnateur quil pouvait lexercer. Tenu inform la sourcedes nouvelles dispositions lgislatives, il stait engouffrdans une nouvelle profession cre de toutes pices parle snateur. Nouvelles normes, nouveau mtier. Cestainsi quil devint ouvreur de garages . Pour assurer unparc automobile scuris et sain, le snateur avait dciddimposer un contrle technique tout le monde. Ainsi,les propritaires de tacots, de limousines, dutilitaires etde guimbardes en tout genre devaient faire passer unevisite mdicale leur vhicule pour viter les accidents.Riche ou pauvre, tout le monde devait sy plier. Alorsforcment, comme ctait obligatoire, mon pre facturaitcher, trs cher. Il facturait laller et le retour, visite etcontre-visite, et daprs ses clats de rire ctait trs biencomme a.

    Je sauve des vies, je sauve des vies ! riait-il le nezplong dans ses relevs bancaires.

    cette poque, sauver des vies rapportait beaucoupdargent. Aprs avoir ouvert normment de garages, illes vendit un concurrent, ce qui fut un soulagementpour Maman qui naimait pas trop quil sauve des vies,car pour cela il travaillait beaucoup, et nous ne le voyionsquasiment jamais.

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  • Je travaille tard pour pouvoir marrter tt, luirpondait-il, ce que javais du mal comprendre.

    Je ne comprenais pas souvent mon pre. Je le comprisun peu plus au fil des ans, mais pas totalement. Et ctaitbien ainsi.

    Il mavait dit quil tait n avec, mais jai trs vite su quelencoche cendre, lgrement boursoufle droite de salvre infrieure, qui lui donnait un beau sourire un peutordu, tait due une pratique assidue de la pipe. Sacoupe de cheveux, avec sa raie au milieu et des vaguelettesde chaque ct, me faisait penser la coiffure du cavalierprussien qui tait sur le tableau dans lentre. part lePrussien et lui, je nai jamais vu qui que ce soit coiffcomme a. Les orbites de ses yeux lgrement creuses etses yeux bleus lgrement globuleux lui donnaient unregard curieux. Profond et roulant. cette poque, je laitoujours vu heureux, dailleurs il rptait souvent :

    Je suis un imbcile heureux ! Ce quoi ma mre lui rpondait : Nous vous croyons sur parole Georges, nous vous

    croyons sur parole ! Tout le temps il chantonnait, mal. Parfois il sifflotait,

    tout aussi mal, mais comme tout ce qui est fait de boncur ctait supportable. Il racontait de belles histoireset, les rares fois o il ny avait pas dinvits, il venait plierson grand corps sec sur mon lit pour mendormir. Dun

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  • roulement dil, dune fort, dun chevreuil, dun farfa-det, dun cercueil, il chassait tout mon sommeil. Le plussouvent, je finissais hilare en sautant sur mon lit ou cachptrifi derrire les rideaux.

    Ce sont des histoires dormir debout, disait-il avantde quitter ma chambre.

    Et l encore on pouvait le croire sur parole. Le dimancheaprs-midi, pour chasser tous les excs de la semaine, ilfaisait de la musculation. Face au grand miroir encadrde dorures et surmont dun grand nud majestueux,torse nu et la pipe au bec, il remuait de minusculeshaltres en coutant du jazz. Il appelait a le gym tonic car parfois il sarrtait pour boire son gin tonic grandesgorges et dclarait ma mre :

    Vous devriez essayer le sport, Marguerite, je vousassure, cest drle et on se sent beaucoup mieux aprs !

    Ce quoi ma mre lui rpondait, qui essayait, la languecoince entre les dents et un il ferm, de piquer lolivede son martini avec un parasol miniature :

    Vous devriez essayer le jus dorange Georges, et jevous assure que vous trouveriez le sport beaucoup moinsmarrant aprs ! Et soyez gentil, cessez de mappelerMarguerite, choisissez-moi un nouveau prnom, sinonje vais me mettre meugler comme une gnisse !

    Je nai jamais bien compris pourquoi, mais mon prenappelait jamais ma mre plus de deux jours de suite par

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  • le mme prnom. Mme si certains prnoms la lassaientplus vite que dautres, ma mre aimait beaucoup cettehabitude et, chaque matin dans la cuisine, je la voyaisobserver mon pre, le suivre dun regard rieur, le nez dansson bol, ou le menton dans les mains, en attendant leverdict.

    Oh non, vous ne pouvez pas me faire a ! Pas Rene,pas aujourdhui ! Ce soir nous avons des gens dner !sesclaffait-elle, puis elle tournait la tte vers la glace etsaluait la nouvelle Rene en grimaant, la nouvelleJosphine en prenant un air digne, la nouvelle Marylouen gonflant les joues.

    En plus je nai vraiment rien de Rene dans magarde-robe !

    Un jour par an seulement, ma mre possdait unprnom fixe. Le 15 fvrier elle sappelait Georgette. Centait pas son vrai prnom, mais la Sainte-Georgetteavait lieu le lendemain de la Saint-Valentin. Mes parentstrouvaient tellement peu romantique de sattabler dansun restaurant entours damours forcs, en servicecommand. Alors chaque anne, ils ftaient la Sainte-Georgette en profitant dun restaurant dsert et dunservice leur seule disposition. De toute manire, Papaconsidrait quune fte romantique ne pouvait porterquun prnom fminin.

    Veuillez nous rserver la meilleure table, au nom deGeorgette et Georges sil vous plat. Rassurez-moi, il ne

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  • vous reste plus de vos affreux gteaux en forme de cur ?Non ! Dieu merci ! disait-il en rservant la table dungrand restaurant.

    Pour eux, la Sainte-Georgette ntait surtout pas la ftedes amourettes.

    Aprs lhistoire des garages, mon pre navait plus besoinde se lever pour nous faire manger, alors il se mit criredes livres. Tout le temps, beaucoup. Il restait assis songrand bureau devant son papier, il crivait, riait en cri-vant, crivait ce qui le faisait rire, remplissait sa pipe, lecendrier, la pice de fume, et dencre son papier. Lesseules choses qui se vidaient, ctait les tasses de caf etles bouteilles de liquides mlangs. Mais la rponse desditeurs tait toujours la mme : Cest bien crit, drle,mais a na ni queue, ni tte. Pour le consoler de ces refus,ma mre disait :

    A-t-on dj vu un livre avec une queue et une tte,a se saurait !

    a nous faisait beaucoup rire.

    Delle, mon pre disait quelle tutoyait les toiles, ce quime semblait trange car elle vouvoyait tout le monde, ycompris moi. Ma mre vouvoyait galement la demoisellede Numidie, cet oiseau lgant et tonnant qui vivaitdans notre appartement, et promenait en ondulant sonlong cou noir, ses houppettes blanches et ses yeux rouge

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  • violent, depuis que mes parents lavaient ramene dunvoyage je ne sais o, de leur vie davant. Nous lappelions Mademoiselle Superftatoire car elle ne servait rien,sauf crier trs fort sans raison, faire des pyramidesrondes sur le parquet, ou venir me rveiller la nuit entapant la porte de ma chambre de son bec orange et vertolive. Mademoiselle tait comme les histoires de monpre, elle dormait debout, avec la tte cache sous sonaile. Enfant, jai souvent essay de limiter, mais ctaitrudement compliqu. Mademoiselle adorait quandMaman lisait allonge sur le canap et quelle lui caressaitla tte pendant des heures. Mademoiselle aimait la lecturecomme tous les oiseaux savants. Un jour, ma mre avaitsouhait emmener Mademoiselle Superftatoire en villefaire des courses ; pour cela elle lui avait confectionn unebelle laisse en perle, mais Mademoiselle avait eu peur desgens et les gens avaient eu peur de Mademoiselle quicriait comme jamais. Une vieille dame teckel lui avaitmme dit que ctait inhumain et dangereux de promenerun oiseau en laisse sur le trottoir.

    Des poils, des plumes, quelle diffrence ! Made -moiselle na jamais mordu qui que ce soit, et je latrouve bien plus lgante que votre pt de poil ! VenezMademoiselle rentrons chez nous, ces individus sontvraiment trop communs et grossiers !

    Elle tait rentre lappartement fortement remonteet, lorsquelle tait dans cet tat-l, elle allait voir mon

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  • pre pour tout lui raconter dans le dtail. Et comme chaque fois, ce ntait quaprs avoir termin quelle rede-venait guillerette. Elle snervait souvent, mais jamaislongtemps, la voix de mon pre tait pour elle un boncalmant. Le reste du temps, elle sextasiait sur tout, trou-vait follement divertissant lavancement du monde etlaccompagnait en sautillant gaiement. Elle ne me traitaitni en adulte, ni en enfant mais plutt comme un person-nage de roman. Un roman quelle aimait beaucoup ettendrement et dans lequel elle se plongeait tout instant.Elle ne voulait entendre parler ni de tracas, ni de tristesse.

    Quand la ralit est banale et triste, inventez-moiune belle histoire, vous mentez si bien, ce serait dommagede nous en priver.

    Alors je lui racontais ma journe imaginaire et elle tapaitfrntiquement dans ses mains en gloussant :

    Quelle journe mon enfant ador, quelle journe, jesuis bien contente pour vous, vous avez d bien vousamuser !

    Puis elle me couvrait de baisers. Elle me picorait disait-elle, jaimais beaucoup me faire picorer par elle. Chaquematin, aprs avoir reu son prnom quotidien, elle meconfiait un de ses gants en velours frachement parfumpour que toute la journe sa main puisse me guider.

    Certains traits de son visage portaient les nuances deson comportement enfantin, de belles joues pleines et desyeux verts ptillant d tourderie. Les barrettes nacres et

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  • bigarres quelle mettait, sans cohrence particulire, pourdompter sa chevelure lonine, lui confraient une insolencemutine dtudiante attarde. Mais ses lvres charnues, rougecarmin, retenant miraculeusement suspendues de fines ciga-rettes blanches, et ses longs cils, jaugeant la vie, dmon-traient l observateur quelle avait grandi. Ses tenueslgrement extravagantes et extrmement lgantes, dumoins quelque chose dans leur assemblage, prouvaient auxregards scrutateurs quelle avait vcu, quelle avait son ge.

    Ainsi crivait mon pre dans son carnet secret que jailu plus tard, aprs. Si a navait pas de queue, a avaitquand mme une tte, et pas nimporte laquelle.

    Mes parents dansaient tout le temps, partout. Avec leursamis la nuit, tous les deux le matin et laprs-midi. Parfoisje dansais avec eux. Ils dansaient avec des faons vraimentincroyables, ils bousculaient tout sur leur passage, monpre lchait ma mre dans latmosphre, la rattrapait parles ongles aprs une pirouette, parfois deux, mme trois.Il la balanait sous ses jambes, la faisait voler autour delui comme une girouette, et quand il la lchait complte-ment sans faire exprs Maman se retrouvait les fesses parterre et sa robe autour, comme une tasse sur unesoucoupe. Toujours, quand ils dansaient, ils se prpa-raient des cocktails fous, avec des ombrelles, des olives,des cuillers, et des collections de bouteilles. Sur lacommode du salon, devant un immense clich noir et

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