Enfants Du Diable Jean Pierre Petit

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    04-Jul-2015

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Les Enfants du Diable1/j/aa1LES ENFANTS DU DIABLE Jean-Pierre PETIT Ancien Directeur de Recherche au CNRSL'essentiel de ce livre a t crit en 1986. Il avait t command par un grand diteur Franais qui, au dernier moment, refusa de le publier, sans doute pour deux raisons. Soit il ne crut pas aux rvlations qu'il contenait, soit il fut effray par ce qu'il trouva dans ce manuscrit. Je l'ai complt par quelques informations rcentes. En 1976 je connaissais les grandes lignes du projet Guerre des Etoiles, qui ne fut port la connaissance du grand public que quinze ans plus tard. Depuis l'effondrement de l'URSS le public a tendance croire que le danger thermonuclaire s'est loign. Il n'en est rien, et, aprs lecture, le lecteur verra que les choses sont devenues pires encore. En tant que scientifique il est de mon devoir de tenter d'ouvrir les yeux du public. Les savants du monde entier ont vendu leur me au diable, comme Faust, c'est tout.Ce livre est ddi mon ami le scientifique Vladimir Alexandrov, assassin Madrid en 1985 par les services secrets, sur ordre du lobby militaro-scientifique.Les Enfants du Diable1/j/aa2PROLOGUE Troie devait disparatre, elle ne pouvait chapper son destin. Dociles, les troyens travaillaient donc leur propre perte. Ils avaient ainsi envisag d'abattre un des pans de leur forteresse pour y faire entrer l'norme cheval roulettes abandonn par les grecs devant les portes de la ville. Tout se droulait comme prvu. Mais Cassandre suspecta un coup fourr : - Timeo danaos et dona ferentes. Je crains les grecs, surtout quand ils font des prsents, disait-elle. Cassandre, fille du troyen Priam, avait reu d'Apollon le don de prdire l'avenir, condition de se donner au dieu. Elle dcrivait le futur de Troie, sans retenue, dans les rues de la cit, et les dieux en furent agacs. Quelqu'un voulait contrarier le plan, faire drailler le destin, peser sur l'avenir de la ville. Impensable. ... - Aucune inquitude, dit Apollon, cette idiote a refus de coucher avec moi, aussi ai-je jet sur elle une maldiction : personne ne la crot. Les dieux s'esclaffrent. Il devenait fort divertissant de voir cette pauvre fille dcrire dans une indiffrence gnrale le perte des Troyens, hommes, femmes, enfants et la mise sac de la ville. En la voyant certains haussaient les paules ou pointaient leur index sur leur tempe en assortissant ce geste d'un mouvement de vissage. Certains, plus cultivs, disaient "qu'elle avait le syndrome de la catastrophe". Mais l'enchantement d'Apollon ne semblait cependant pas parfait. Zeus s'en inquita : Dis-donc, Apollon, Je suis dsol, mais cela ne marche pas cent pour cent, ton truc. Elle a russi convaincre Laocoon, son frre, et le fils de celui-ci. Laocoon, prtre au temple, tait un intellectuel. En rflchissant il avait fini par conclure que cette histoire de cheval n'tait pas claire. Il le disait et, lui, on l'coutait. C'tait embtant et a risquait de tout flanquer par terre. Les dieux dcidrent d'employer les grands moyens. Sur leur ordre des serpents monstrueux sortirent de la mer toute proche, se jetrent sur Laocoon et sur son fils, et les touffrent. On connat la suite. Je ddie ce livre toutes les Cassandres et tous les Laocoons de la Terre.Les Enfants du Diable1/j/aa3LIVERMORE Au printemps 1976 les Etats-Unis vivaient le bicentenaire de leur indpendance. La Science tait encore belle et bonne et de nombreux temples lui avaient t consacrs dans le pays o on s'apprtait clbrer l'vnement avec faste. A cette poque j'arrondissais mes fins de mois au CNRS en faisant de temps en temps des articles pour la revue Science et Vie. Philippe Cousin, son rdacteur en chef, me dit un matin : - J'ai envie de faire quelque chose sur ce bicentenaire dans le numro d't. Si tu veux, je t'envois aux Etats-Unis. Tu essayes de me faire le point sur quelques ralisations scientifiques de pointe du moment. Je te laisse libre de tes points de chute l-bas. Je fis donc ma valise et m'envolais vers les Amriques. Avant de partir, un ami m'avait vivement conseill d'aller voir les lasers du clbre laboratoire de Livermore, en Californie. - Personne ne les a jamais vus. Ce sont, parait-il, les plus puissants du monde. Essaie de t'en approcher. C'tait excitant. Quatre jours plus tard, m'offrant une escale de vingt quatre heures pour digrer le dcalage horaire, je dambulais dans les rues de San Francisco. C'tait la seule grande ville qui exerait sur le visiteur occidental un charme immdiat. Boston faisait bon chic bon genre. A New York on avait l'impression d'tre dans une fosse ours aux parois vertigineuses qui ne dcouvraient qu'une maigre bande de ciel. Mais Frisco voquait encore le livre de Jules Vernes, vingt mille lieues sous les mers, ou Moby Dick. Les lions de mer s'entassaient sur les jetes. Sur les quais qui sentaient le poisson mouillaient des armadas de petits bateaux de pche et avec un peu d'imagination on aurait pu s'attendre croiser le capitaine Achab, martelant le sol de sa jambe de bois. La ville ressemblait du papier gaufr tant son sol avait t travaill par les tremblements de terre. Elle tait pleine de trous et de bosses. Il tait conseill d'utiliser les clbres tramways cble qui taient l-bas plus une ncessit qu'un attachement au folklore. Le port sentait l'iode et le poisson. Dans les boutiques des quais on trouvait encore des sirnes empailles et des diseuses de bonne aventure. Il existait une choppe o on vendait toutes sortes d'trangets. Son ancien propritaire tait un vieux chinois extrmement maniaque qui, avant de mourir, avait voulu laisser au monde une image parfaite de lui-mme, en cire. Afin d'accrotre le ralisme il avait abandonn toute sa pilosit, s'arrachant dans ses derniers jours cheveux et poils de barbe pour les sceller dans la cire chaude.Les Enfants du Diable1/j/aa4A ct de cette reprsentation grandeur nature de l'ex-propritaire se trouvait une diseuse de bonne aventure, galement en cire. Habille en gitane, elle plongeait un regard fixe dans une sphre de verre pose devant elle et dans cette boule s'agitait un petit personnage, sorte de Merlin l'enchanteur habill d'un long manteau. Il semblait rpter l'infini les mmes gestes. On ne voyait ni cran, ni systme optique apparent et l'image en relief du personnage ne se formait pas sur les parois de la boule mais carrment en plein milieu, comme si elle tait suspendue dans l'air. Je voyais l mon premier hologramme. 1 Je rentrais dans la boutique pour connatre mon avenir mais la gitane avait cette fois laiss place un ordinateur. Un prpos, visiblement dnu de tout pouvoir divinatoire, entrait machinalement son clavier quelques renseignements sur la date de naissance, le sexe, etc.. Puis, quelques secondes plus tard, une imprimante exprimait bruyamment l'oracle demand, le tout pour un dollar. La posie cdait le pas l'efficacit. Dans un autre coin de la boutique une camra digitaliser permettait contre une somme modique de se faire tirer le portrait, toujours grce l'ordinateur, en reproduisant vos traits sur le papier l'aide d'une adroite combinaison de caractres alphabtiques. Bien sr, aujourd'hui toutes ces choses sont monnaie courante, mais l'poque elles avaient de quoi surprendre le visiteur, mme scientifique averti. Il existait aussi San Francisco un clbre magasin de verrerie. Dans la vitrine la lumire se rflchissait l'infini dans d'normes blocs de verre brut subtilement teints. L'un d'eux, mesurant un bon demi mtre de diamtre, semblait d'une homognit et d'une qualit parfaite. Un vendeur m'expliqua que la teinte rostre tait due la prsence d'une impuret, d'une "terre rare", le nodyme. - Du verre dop au nodyme ! n'est-ce pas le matriau qu'on utilise dans les lasers ? - Oui, et nous le fournissons en quantit apprciable aux gens du Lawrence Livermore Laboratory, nos voisins. Le lendemain soir un petit bimoteur blanc m'emmena vers ce laboratoire o fut mise au point et assemble, sous la direction du Folamour amricain, Edward Teller, la premire bombe hydrogne.. Il appartenait une compagnie qui faisait avec cet unique appareil la navette entre Frisco et ce coin de dsert. L'avion tait si petit qu'il passait sans encombre sous les ailes de ses grands frres les Boeing 747. Aprs l'atterrissage d'un de ces gants nous dmes attendre quelques minutes que s'apaise le puissantHologramme : enregistrement sur une plaque photographique de l'image interfrentielle d'un objet clair par laser. Ce mme film, de nouveau clair par laser, produit une image "tridimensionnelle" qui semble flotter dans l'espace.1Les Enfants du Diable1/j/aa5brassage d'air qu'il avait cr, prcaution sage pour viter de se retrouver sans crier gare cul par dessus tte au moment du dcollage. Je couchais dans un motel triste proche du minuscule aroport. Le lendemain le charg des relations extrieures vint m'y cueillir et je lui tendis mes lettres d'introduction.Janus. Livermore tait l'chelle amricaine, immense. Ca n'tait pas un village mais une ville avec ses rsidences, son march et ses usines dcouvrir. Tout ne vivait ici que pour et par la science. Nous franchmes un portail, puis un autre. - Je vais vous prsenter au professeur Alstrm, le responsable du projet laser de puissance. - Alstrm ? mais je le connais trs bien, quelle concidence ! Il y a onze ans, en 1965, il avait travaill dans le mme laboratoire que moi, l'Institut de Mcanique des Fluides de Marseille. A l'poque l'aventure des lasers dbutait. Il tait venu passer quelques temps chez nous pour nous apprendre les construire. C'taient alors des petits tubes en verre emplis d'un mlange de gaz rares. On les fermait par deux miroirs dont on pouvait rgler l'orientation et dont l'un tait semitransparent. L'nergie tait apporte par une petite dcharge lectrique, dispense par deux lectrodes latrales. Aprs avoir tripot quelques minutes les vis de rglage des miroirs, on trouvait la bonne orientation, crant la "cavit rsonante". Un fin rayon rouge jaillissait alors comme une flche de sang. Les uns aprs les autres les membres du laboratoire taient venus voir cette lumire nouvelle qui ne se dispersait pas. A des dizaines de mtres elle formait toujours sur une feuille de papier une tache presque ponctuelle. Je me souviens d'un tudiant qui travaillait dans ce laboratoire la fin des annes soixante, un certain Bernard Fontaine et qui, suivant les indications d'Alstrm, avait mont ces bbs lasers. Ses gestes saccads entraneraient souvent des bris de matriel. Il oprait dans un dsordre assez remarquable, ce genre de dsordre organis dans lequel travaillent souvent les chercheurs et dont la structure ne saute pas aux yeux. Un jour cet animal avait voulu fabriquer un laser fonctionnant avec du cyanure de potassium. Sur le papier cela avait l'air formidable mais, soucieux de rester en vie, tous les membres du laboratoire avaient vivement protest pour qu'il abandonnt cet inquitant projet, ce qu'il fit, fort heureusement pour nous. Aujourd'hui ses gestes sont devenus moins vifs, il a perdu quelques cheveux et, toujours entre deux avions, dveloppe desLes Enfants du Diable1/j/aa6lasers ultra-violet pour les militaires, les futurs laser de la guerre des toiles. Je reconnus Alstrm de loin ses cheveux trs clairs. - Alors, me dit-il, votre cher patron, le professeur Valensi, que devient-il ? Est-il toujours aussi tyrannique ? - Plus que jamais. Mai 68 lui est pass sur le dos comme de l'eau sur les plumes d'un canard. Comme pas mal d'autres j'ai fini par quitter son laboratoire car il nous faisait une vie vraiment impossible l-bas. - Aux Etats-Unis les choses sont loin d'tre parfaites et souvent dans les labos c'est un peu le western. Mais en France vous avez une qualit de rapports assez particulire, un peu.. mdivale, non ? - C'est en train de changer. Beaucoup de mandarins sont repartis au vestiaire et les jeunes loups commencent s'organiser entre eux. Des bandes se forment. - C'est ce qu'on appelle la dmocratie, mon cher. Pendant qu'Alstrm me conduisait dans son bureau je me souvenais trs prcisment du premier jour o j'avais entendu parler de recherche. C'tait dans la maison de campagne du comte de Guimereu, en Normandie. Celuici avait coutume de prendre de temps autre des intellectuels en pension pour le week-end, ce qui lui donnait l'impression d'tre intelligent. Ce jour l il avait invit le journaliste de l'Express Jean-Franois Revel, pas trop l'aise d'ailleurs dans ce milieu assez snob. Trs excit par cette vedette de l'poque, le comte, afflig d'un lger bgaiement, arpentait les couloirs en rptant son propos : "son cerveau est un vritable ca-canon de soixantequinze". J'imaginais un intellectuel au sourcil fronc, un canon plant au milieu du front, dans un dessin la Daumier ou la Robida, et je me disais que cette image n'tait peut-tre pas si mauvaise, aprs tout. Dans les salons du comte se trouvait un homme laid et maigre et j'appris qu'il s'agissait du mathmaticien Kreisl. Je savais qu'il avait pass la guerre Londres o il avait soigneusement calcul si les pontons du dbarquement pourraient rsister l'assaut des vagues Normandes. Je l'abordais. - En quoi consiste votre travail ? - En bien je fais de la logique mathmatique. Je suis cens appartenir l'universit de Princeton, aux Etats-Unis, dans le New Jersey. Mais en fait je n'y mets jamais les pieds, sauf une fois par an, au moment de la "recollection", lorsque le dean fait son discours devant tout le staff runi. L il faut absolument tre prsent, sinon cela fait mauvaise impression. - Mais, le reste du temps, que faites-vous ? -Je me promne dans les universits europennes et je saute les petites tudiantes. De temps en temps je fais un thorme pour qu'on me foute la paix.Les Enfants du Diable1/j/aa7- Mais la recherche, a consiste en quoi ? - Mon cher, c'est celui qui vole le premier. J'avais une vingtaine d'annes l'poque et l'ide de m'enfermer dans un bureau ou dans une usine ne me souriait gure. Cette brve rencontre dans ce salon Normand fut dcisive et tout ce que je fis pendant les annes suivantes visa me permettre de rentrer dans ce club assez ferm. Je retrouvais Guimereu au milieu d'invits. Toujours bgayant, il leur disait avec une lueur de ravissement dans le regard : - Kreisl m'a dit qu'il avait trou-trouv ce week end un th-thorme essentiel. Je me dis que l'autre avait du lui sortir cela pour le payer de son caviar et de son poulet aux morilles. Je racontais l'anecdote Alstrm, qui rit aux clats. - Il faut bien se vendre d'une manire ou d'une autre. Il donna quelques coups de fil pour que je puisse visiter ce qui appelait le "temple". Par la fentre du bureau on apercevait un long btiment noir comme du jais. - Va voir l'hydre, elle se trouve dans ce building, l-bas. Le labo d'Alstrm ressemblait effectivement un long paralllpipde noir pos sur le ct, semblable au monolithe d'Arthur Clarke. Il n'y avait aucune fentre et l'architecte l'avait entirement recouvert de plaques de verre pour de simples raisons dcoratives. On y entrait par un bout, comme dans une ruche, travers un sas gard par des vigiles. Un jeune prtre en baskets, de moins de trente ans, me servit de Cicrone. L'intrieur n'tait qu'un immense hall aux murs d'un blanc clatant. Au sol l'hydre-dieu, telle un serpent outremer, droulait ses anneaux sur une soixantaine de mtres de long, constitus de verre et d'acier. - Notre premier laser de puissance s'appelait Cyclops. Nous en avons fait fabriquer un autre, semblable. Janus, devant nous, est fait de deux chanes Cyclops montes en parallle. Elles ont une source commune qui est ce petit laser qu'on voit l-bas et qu'on appelle le "trigger", la dtente. Puis les deux bras de Janus, de l'hydre, se rejoignent en aval dans une chambre d'exprience sphrique. Nous commenmes par nous rendre la source de ce double fleuve de lumire. C'tait un laser d'apparence modeste, d'un mtre de long, pos sur une table. Ici naissait la lumire. Engendr par ce trigger, ce laser modeste, le pinceau de lumire laser primaire tait partag en deux l'aide l'aide d'un systme optique. Les deux rayons cheminaient alors de conserve, la vitesse de la lumire, en suivant des routes parallles et traversaient une successions d'amplificateurs luminiques de dimensions de plus en plus impressionnantes.Les Enfants du Diable1/j/aa8Reprsentation (schmatique) de l'exprience Janus de Livermore. Un trawaat = un million de mgawatts.Ceux-ci avaient la forme de cylindres. Chacun contenait quatre disques de verre, ce mme verre rose, au nodyme, que j'avais vu dans le magasin de San Francisco, et taient ceinturs par une batterie de tubes fluorescents. Ces cylindres taient de plus en plus gros et les derniers de la chane, quelques soixante mtres plus loin, faisait un bon demi-mtre de diamtre. De vritables canons lumire. Mon guide m'emmena dans un hall voisin qui contenait la source primaire d'nergie, c'est dire une vritable fort de condensateurs qui voquaient le dcor de la ville des Krells dans Plante Interdite. - Voici la batterie qui alimente les tubes au Xnon. Lors que les condensateurs se dchargeaient en moins d'un millime de seconde les ceintures de tubes fluorescents illuminaient les pavs de verre rose contenus dans les amplificateurs luminiques cylindriques, transforms en fours. Dans le verre les atomes de nodyme, prsents sous forme d'infimes traces, stockaient cette lumire. Puis, lorsque le rayon du petit laser de tte, du trigger, traversait ces disques, toute cette nergie tait libre et venait grossir, nourrir le rayon, la manire d'cluses dont les portes se rompraient les unes aprs les autres.Les Enfants du Diable1/j/aa9Nous allmes la fin de ce fleuve de lumire. Le dernier cylindre amplificateur tait en miettes et avait visiblement explos. J'en demandais la raison. - Les blocs de verre doivent tre d'une homognit et d'une propret parfaite, exempts de toute impuret, autre que le nodyme, bien sr. Si la moindre poussire venait se coller sur le verre elle reprsenterait un point d'absorption de l'nergie et celle-ci entranerait par la suite un chauffement et une tension mcanique qui le briserait aussitt. L c'est ce qui a du se passer. - Vous voulez dire que si un moustique entrait dans un de ces lasers et se trouvait malencontreusement pos sur ces disques ou ces lentilles au moment de l'essai, il ferait immdiatement exploser cet amplificateur ? - Absolument. Mais il n'y a pas de moustiques chez nous, pas la moindre poussire. Ce laboratoire est en fait le plus propre du monde. J'imaginais un saboteur pntrant dans le local avec un moustique cach dans une boite d'allumettes. Les deux antennes de l'hydre se refermaient en bout de chane et leurs gueules circulaires se faisaient face. Deux lentilles terminales faisaient converger ces puissants rayons d'une demi mtre de diamtre sur une bille minuscule d'un quart de millimtre de rayon, un vritable grain de sable, qui tait situ au centre d'une chambre sphrique en acier. Mon guide se pencha sur l'un des hublots qui permettait de voir l'intrieur. - La cible est une sphre creuse en verre dont la paroi fait moins d'un millime de millimtre d'paisseur. Elle contient un mlange de deux isotopes de l'hydrogne, de deutrium et le tritium. En fait ce sont de mini bombes hydrogne que nous essayons d'allumer. - Mais comment faites-vous primo pour fabriquer ces cibles, secondo pour les remplir du mlange ad hoc ? - Eh bien on commence par fabriquer des milliers et des milliers de ces sphres de verre, un peu comme on fabriquerait des bulles de savon. La plupart ont des formes irrgulires. On les examine toutes au microscope jusqu' ce qu'on en trouve une qui ait une forme bien sphrique. Pour la remplir on la met dans une atmosphre, compose de ces isotopes de l'hydrogne, sous pression et les atomes de ce gaz, qui sont trs petits, passent simplement travers la paroi de verre. Il n'y a donc ni bouchon ni soudure. On rfrigre ensuite le tout pour faire se dposer cet hydrogne sur la face interne de la bulle. Puis ont recouvre le tout d'une mince couche de "peinture", base de matire plastique. Quand les lasers fonctionnent ils dposent leur nergie dans cette couche qu'on appelle le "pusher", le pousseur. Elle se dilate violemment et comprime l'hydrogne lourd qui est l'intrieur. - En somme vous fabriquez des petites supernovae ?Les Enfants du Diable1/j/aa10Mon interlocuteur tait peu familier des problmes d'astrophysique. Je lui expliquais que lors des morts violentes d'toiles leur couche externe explosait en comprimant, par choc en retour, le noyau stellaire et que celuici pouvait le cas chant se muer en ... trou noir. Nous plaisantmes sur l'ventuelle possibilit de fabriquer l'aide de lasers un trou noir de quelques centimes de millimtres de diamtre qui, en vertu de sa voracit naturelle, pourrait immdiatement se mettre avaler le laboratoire. Mais les gens de Livermore n'avaient pas de telles ambitions. Atteindre les conditions de la fusion thermonuclaire, faire dtoner leur grain de sable-bombe hydrogne, leur suffisait. - Mais, en supposant que vous y parveniez, cela doit reprsenter une production d'nergie fantastique. - Oui et non. La quantit d'hydrogne lourd est quand mme infime dans la sphre cible. Chaque explosion dans la chambre d'exprience quivaudrait celle d'un bon gros ptard, sans plus. On envisagerait bien sr, en cas de succs, d'en faire exploser une dizaine par seconde, ce qui reprsenterait la puissance d'une centrale nuclaire. - En somme, cela marcherait comme un moteur deux temps. Admission, compression, fusion, dtente. - Sauf que le piston est fait de lumire. J'imaginais une sorte de vlosolex thermonuclaire dont le premier coup de pdale vous propulserait une vitesse quasi relativiste. - Au fait, arrivez-vous provoquer des ractions de fusion ? - Pas encore. La temprature atteinte en fin de compression n'est pas assez leve. Mais il ne faut pas s'illusionner, le but de cette recherche est surtout militaire, sans quoi nous n'aurions jamais reu un tel paquet de dollars. Ces systmes nergie dirige sont les prfigurations de futurs dtonateurs de bombes thermonuclaires. - En somme vous tes des sales gosses qui jouent avec les allumettes ? - Exactement. - Mais pourquoi cela cote-il si cher ? Il n'y a que du verre et des condensateurs aprs tout. - Les disques de verre dop au nodyme qui servent accumuler l'nergie lumineuse doivent tre taills avec la mme prcision que celle qu'on apporte la confection des miroirs des tlescopes. La surface doit tre plane une fraction de millime de millimtre prs. Et vous avez vu combien il y en a .... Nous allmes djeuner la cafeteria. J'y retrouvais un Franais, ingnieur au commissariat atomique que j'avais entrevu il y a des annes, quelque part, je ne savais plus trs bien o. Il devait s'appeler Francheyard ou Franchouillard. Cravate noire, chemise blanche, cheveux chtain fonc et physique la Franois Prier. Il fut surpris de ma visite du matin.Les Enfants du Diable1/j/aa11- Alors ils vous ont montr Janus. Mais comment avez-vous fait pour pntrer dans ce saint des saints de Livermore ? - Je connaissais Alstrm personnellement. - Ah, c'est toujours pareil avec ces Amricains. Ils ont leurs ttes. S'ils vous ont la bonne ils vous promnent partout, sinon rien faire. Moi je suis ici depuis six mois et je n'ai pratiquement rien vu d'autre que les quatre murs de mon bureau. Nous parlmes de ce verre au nodyme. Je lui demandais si celui que j'avais vu dans le magasin de San Francisco pouvait tre le mme que celui utilis dans les lasers. - Pas impossible. Vous savez, l'Amrique, au point de vue secret, ressemble un tunnel dont une seule entre serait svrement garde. Si cela tait le cas il suffirait aux probablement aux Sovitiques d'acheter un lot de cendriers, puis de les tailler chez eux, pour faire des lasers aussi puissants. - Vous croyez qu'ils le font ? - Il ne faut pas s'imaginer que les scientifiques Sovitiques vivent dans des isbas, travaillent avec des postes galne et ne progressent qu'en volant les secrets occidentaux. Ca c'est le vieux fantasme. Je crois que dans ce type particulier de technologie ils n'ont pas grand-chose apprendre des amricains. Alstrm arriva. - Je t'ai arrang quelque chose avec Fowler cet aprs midi. On se verra ce soir chez moi. Je donne une party, viens. L il faut que je file voir Nuckhols au computer. Pas le temps de manger, dsol... - Pas le temps de manger ! grommela mon voisin entre ses dents. Il mastiquait chaque bouche interminablement la manire d'un escargot s'acharnant sur une feuille de salade. Je lui demandais qui tait ce Fowler. - Ici ils sont tous sur la fusion. Alstrm s'occupe de ce que vous avez vu ce matin, c'est dire de la fusion par laser. Fowler est la patron de la fusion par confinement magntique. C'est lui qui a construit Ying-Yang et BaseBall. Ce sont deux trs grosses manips bases sur des solnodes qui crent un trs fort champ magntique de confinement. Celui-ci est cens emprisonner le plasma 2 que l'ont tente de chauffer par les moyens les plus divers. Nous avons des choses de ce genre au CEA de Fontenay aux Roses, mais videment en beaucoup plus petit.Un plasma est un gaz extrmement chaud o les atomes ont perdu leurs lectrons. C'est un mlange de noyaux et d'lectrons libres.2Les Enfants du Diable1/j/aa12Ying-Yang et Base-Ball Je laissais mon compatriote finir son interminable repas pour aller rejoindre ce hall des "bouteilles magntiques". Ying-Yang faisait cinq ou six mtres de diamtre et je ne sais combien de dizaines de tonnes. Des hommes s'affairaient autour de lui comme des fourmis autour de leur reine. On pouvait passer tout autour et au-dessus l'aide de passerelles. Par les orifices, les servants de ce Moloch, de cette chaudire, jetaient tout ce qu'ils pouvaient, ple-mle : micro-ondes, faisceaux de particules neutres. Mais elle s'touffait vite, trop vite. Fowler m'expliqua que la trs forte chaleur rgnant dans ce "four", plus de dix millions de degrs, faisait, malgr la puissance de la barrire magntique, lgrement s'vaporer le mtal des parois. - Ces atomes lourds qui viennent polluer le mlange de fusion, l'hydrogne trs haute temprature, nous embtent bien. Ils mettent du rayonnement tout va et constituent une vritable hmorragie d'nergie. Il se produit un refroidissement radiatif trs rapide car un nombre infime d'atomes arrachs aux parois suffit refroidir le plasma de fusion. Nous sommes l comme des primitifs, occups souffler plein poumons sur ces braises. Mais le feu ne veut pas prendre, du moins pas encore. Je pensais la guerre du feu. Ce qui est irritant quand on essaye quelque chose, c'est qu'on ne sait pas si a peut marcher vraiment, et si oui, quand a va marcher. Les gens qui se sont orients vers la fusion ont mont des manips ds l'aprs guerre et ont t quelque peu dus. La mise au point de la bombe avait t trs rapide. Deux ans, trois ans tout au plus. Le premier racteur nuclaire fission, mont par l'italien Fermi, avait fonctionn aussi du premier coup, sous les gradins du stade de l'universit de Chicago. Mais la fusion rsistait diablement depuis trente annes. Il est facile de chauffer un gaz par induction, comme on chauffe un plat l'aide d'un four micro ondes dans un restaurant de supermarch. Le problme c'est le rcipient. Aucun mtal, aucune cramique, ne rsisterait cent millions de degrs. Le seul rcipient possible c'est le champ magntique. Les particules charges fuient les rgions o le champ magntique est lev. Par exemple, la Terre se protge naturellement du flux de particules, d'atomes ioniss expdis en continu par le soleil, grce son champ magntique. Ce champ empche ce "vent solaire" de traverser l'atmosphre. S'il n'y avait pas cet cran magntique protecteur les tres vivants subiraient un vritable bombardement dommageable pour leurs cellules. Ces particules sont canalises le long des lignes de forces du champ magntique autour desquelles elles s'enroulent selon des trajectoires en spirale. Elles convergent alors vers les ples nord et sud. Mais au voisinage de ces ples magntiques le champ, devenant plus intense, les force Les Enfants du Diable1/j/aa13rebrousser chemin. Elles entament ainsi un mouvement de va et vient qui les fait rebondir d'un ple l'autre comme sur des raquettes de tennis. Ces particules, qu'on dit alors piges, constituent ce qu'on a appel les ceintures de Van Allen. Quand les particules sont trop nergtiques, trop rapides, par exemple lorsqu'elles sont mises, partir d'une tache solaire, dans une phase de violente activit de l'astre du jour, elles arrivent franchir cette barrire magntique, touchent les hautes couches atmosphriques, excitent leurs molcules qui mettent de la lumire et on obtient ce qu'on appelle une aurore borale. J'avais vu quelques annes auparavant au commissariat atomique de Fontenay aux Roses, prs de Paris, une manip trs simple. Dans une enceinte o rgnait le vide on avait dispos deux grosses bobines de cinquante centimtres de diamtre, selon un axe commun. On faisait passer le courant dans l'une d'elles tandis qu'on tirait travers la seconde une petite bouffe d'atomes l'aide d'un canon plasma. Ceux-ci rebondissaient sur le champ cr par la premire bobine. On se dpchait alors de mettre en fonction la seconde pour constituer la seconde "raquette" de ce va et vient. Mais a ne marchait pas trs bien. Les atomes fichaient rapidement le camp par les cts. A Livermore il y avait dans un norme blockhaus construit juste aprs guerre, dont les murs faisaient dix mtres d'paisseur, et qui s'tait au fil du temps transform en vritable muse de la fusion soit disant contrle. On y trouvait des machines l'abandon, couvertes de poussire, qui tmoignaient de maints essais infructueux sur des configurations toutes diffrentes. Elles portaient des noms varis. Un des chercheurs, aprs ces dbuts problmatiques, avait mme baptis l'une d'elles le Perhapstron. On peroit l'humour de cette dnomination quand on se rappelle qu'en Anglais perhaps veut dire peut-tre ... Le Russe Sakharov imagina le premier avec son collgue Tamm la configuration torodale qui devait donner naissance au clbre Tokamak. Une chambre air de voiture a la forme d'un tore. Cette ide fut ensuite dveloppe exprimentalement en URSS par un autre acadmicien, Artsimovitch, puis reprise dans toutes les places fortes scientifiques du monde. Mais Livermore on travaillait sur une autre gomtrie. - Le tore, c'est trs joli, disait Fowler, c'est compact, ferm. Mais tt ou tard il faut entrer ou sortir, pour faire des mesures, pour injecter de l'nergie, ou l'extraire. Il faut alors mnager des fentres c'est dire crer des ruptures dans cette gomtrie magntique bien lisse. Ying-Yang tait une configuration semi-ferme. Les deux gros solnodes voquaient la forme de deux mains enserrant un uf dans lequel on essayait de refaire le monde.Les Enfants du Diable1/j/aa14Fowler recherchait un chauffage additionnel l'aide de particules neutres trs nergtiques, injectes latralement par des sortes de chalumeaux. Ici on travaillait sur des chaudires toriques, l sur des fours en forme de mains. Alstrm cherchait recrer une mini-toile mais personne, finalement, ne savait trs bien quelle tait la meilleure solution. Nous allmes visiter Base Ball. Le dessin de sa bobine unique voquait cette fois parfaitement la couture qui ferme ces balles de cuir. A lui seul cet lectroaimant reprsentait le stockage d'une assez fabuleuse quantit d'nergie. De quoi raser le laboratoire. Base Ball tait un solnode supraconducteur. Dans des fils fins comme des poignes de cheveux circulaient des millions d'ampres. Un entourloupe de mcanique quantique, dcouverte au dbut du sicle, faisait que cet ensemble, baignant dans quelques mtres cubes d'hlium liquide moins deux cent soixante degrs au dessous de zro avait la bont de ne pas dgager de chaleur. Je demandais Fowler : - Que se passerait-il si dans cet enchevtrement, quelque part, cette supraconduction tait abolie ? - Toute l'nergie serait immdiatement convertie en chaleur et comme la machine ne serait pas capable de l'vacuer, elle exploserait. - Quand vous avez construit Base-Ball, pre de Ying Yang, personne n'avait jusque l fait d'lectro-aimants supraconducteurs aussi gros. N'y avait-il pas un risque srieux que tout explost au premier essai ? - Mon cher, en matire de recherche, c'est parfois plus une question de courage que d'intelligence. Je me souvenais effectivement de quelques jolies explosions de solnodes dans l'institut o j'avais travaill dix ans plus tt. C'taient des objets minuscules ct de tels monstres mais le fait d'y injecter cinquante mille ampres nous incitait quand mme piloter les expriences partir du couloir. Quand a n'explosait pas on tait content. Quand a explosait on balayait les dbris et on reconstruisait le tout. Mme quand a n'explosait pas des choses imprvues pouvaient arriver. Un jour par exemple nous avions voulu faire des mesures avec un laser et l'un d'entre nous avait plac les lments optiques sur un rail de fer, lentilles et miroirs tant fixs sur des supports munis d'aimants permanents. Personne ne se trouvait proximit lorsque nous fmes le premier tir et fort heureusement, car le fort champ magntique, agissant sur ces supports magntiques, les projeta dans le mur. Si nous avions t proximit, nous les aurions pris en pleine figure. Un champ magntique, cela ne se voit pas, cela ne se sent pas. Une autre fois des huiles de Paris taient venues visiter le labo. Pour des questions de standing ces gens avaient affrt un avion spcial qui s'tait pos juste ct du laboratoire, lequel se trouvait sur l'aire de l'aroport de Marignane.Les Enfants du Diable1/j/aa15L'arrive de cette commission d'inspection fut trs russie. Notre directeur, malgr sa petite taille, s'avana majestueusement vers ses visiteurs mais comme personne n'avait pens amener une chelle, celui-ci resta pendant une bonne demi-heure comme un idiot, alors que les autres ne savaient pas s'ils devaient sauter ou non. L'un de ces VIP, un polytechnicien trs distingu, tait particulirement assommant. Il tint ce que nous chargions les condensateurs et que nous les dclenchions le champ magntique devant lui. Je remarquais qu'il portait une montre de prix et j'avoue que j'eus la malice de ne pas lui suggrer de la retirer. Comme son armature interne tait en acier, il doit depuis s'en servir pour ramasser les pingles. Lors des visites de labos il est parfois ncessaire de prendre certaines prcautions qui ne semblent pas videntes au non spcialiste. Je me souviens pas exemple de la visite d'une chambre bulle, qui comporte un trs fort champ magntique. Celui-ci, agissant sur un trousseau de clef qu'un des visiteurs portait dans une de ses poches de pantalon lui donna en toute innocence pendant la visite une allure quelque peu indcente. Les systmes qui comportent des courants trs haute frquence exigent que l'on se dbarrasse de tout ce qui pourrait de loin ou de prs ressembler une spire, comme un collier ou une alliance. Un jour un chercheur avait simplement approch sa main d'un systme HF. L'alliance qu'il portait l'annulaire provoqua un violent "couplage inductif", se transformant instantanment en mini-four induction. Il ne sentit rien mais vit son doigt tomber comme une fleur coupe, la fois sectionn et cautris. On imagine ce qui se serait pass s'il s'tait agi d'une femme porteuse d'un collier en argent massif, mtal fortement conducteur de l'lectricit. Je pris cong de Fowler. Cette visite dans un des hauts lieux de la fusion me laissait rveur. Ils taient tous prts chacun dans leur coin pour le grand jour. J'avais remarqu que Ying Yang tait entour d'pais murs de plomb capable d'absorber un ventuel dgagement de radioactivit. Mais trente annes avaient pass. Les cheveux de Fowler avaient blanchi et la fusion contrle s'tait chaque fois loigne comme un mirage du dsert. Il tait embt par des arrachements d'atomes aux parois, Alstrm s'efforait, grce aux calculs de Nuckhols, de comprimer sa mini toile sans -coups. Ces labos taient-ils des bastions avancs o s'tablissait le contact avec un inconnu brlant ou des forteresses semblables celle du dsert des Tartares ? Rsoudre les problmes n'est au fond pas grand chose. C'est comme creuser la roche avec un pic dans un matriau plus ou moins rsistant. Le problme est de savoir si on creuse rellement dans la bonne direction. Comment ont fait nos anctres pour recrer le feu ? Il leur a fallu d'abordLes Enfants du Diable1/j/aa16croire qu'ils pouvaient par eux-mmes dclencher cette magie, sans attendre que la foudre ne s'en charge. Je ne crois pas qu'un bushman allumant un feu ait eu un instant conscience qu'il faisait de la physique ou de la chimie. Cela devait tre conu comme un rituel et peut-tre associ des prires et incantations. Les silex frapps par accident crachaient des petites tincelles semblables aux escarbilles des foyers. Il tait donc logique de penser que ces pierres contenaient une vertu lucifrine. Mais qui pensa la premire fois qu'en frottant longuement deux bois l'un contre l'autre on pouvait parvenir au mme rsultat ? Voil un bien grand mystre. La recherche est une sorte d'archologie o, en creusant, on cherche mettre jour non le pass mais l'avenir. Alstrm avait une maison trs agrable. C'tait le printemps et il faisait une temprature assez douce dans ce dsert. Il avait invit une vingtaine de personnes et se ctoyaient l des patrons de services, des secrtaires, des pouses rsignes et des tudiants ressemblant des collgiens. Il m'entrana dans le jardin. - Alors, tu as vu Janus, c'est une belle bte, non ? - Impressionnant. - Sais-tu quelle est sa puissance de crte, lorsqu'il donne plein ? - Non. - Un trawatt par bras. Deux trawatts en tout. Deux millions de millions de watts. Je me souvenais que tra voulait dire monstrueux en grec et calculais mentalement que ceci devait correspondre la puissance collecte par un miroir solaire de trente kilomtres de diamtre. Lors du sige de Syracuse on prtend qu'Archimde aurait enflamm les voilures des galres ennemies avec des miroirs de bronze d'un mtre de diamtre. Alstrm, lui, voulait enflammer des noyaux d'atomes. Je me pris penser tout haut : - Avec mille watts on chauffe une petite chambre, avec un mgawatt, un million de watts, on chauffe un million de chambres, c'est dire une ville. Avec un trawatts, c'est dire un million de mgawatts, on chaufferait un million de villes. En somme, chaque essai, tu manipules une nergie comparable celle que les habitants de la plante utilisent pour chauffer leurs logements. Franchement, on a du mal comprendre tout cela du premier coup. - Il ne faut pas confondre puissance et nergie. Si Janus dveloppe un trawatt de puissance lumineuse il ne faut pas oublier qu'il ne fonctionne que pendant dix milliardimes de seconde. Calcule l'nergie, cela fait peine dix mille joules, c'est dire ce que contient... une tasse de th !Les Enfants du Diable1/j/aa17Je me souvenais effectivement que j'avais fait des calculs semblables dix ans plus tt. Nous avions construit des gnrateurs lectromagntiques qui convertissaient directement en lectricit l'nergie d'un explosif. Le gnrateur lui-mme tait une petite tuyre de dix centimtres de long et de vingt cinq centimtres carrs de section. L'appareil complet avait la forme d'un canon dont nous tions les artilleurs. Il avait une lourde culasse d'acier que nous reculions entre chaque essai sur un chariot muni de roulettes. Dans cette "cartouche" on introduisait un mlange de gaz combustibles, savoir de l'hydrogne et de l'oxygne. A l'extrmit du canon se trouvait un gros solnode branch sur une puissante batterie de condensateurs. On actionnait le canon en mme temps que se dchargeait la batterie, la commutation tant assure par un interrupteur de locomotive lectrique bricol dans lequel passaient plus de cinquante mille ampres. Le canon, long de six mtres, permettait d'envoyer deux kilomtres par seconde un "projectile" de cinquante centimtre de long qui tait en fait une "carotte" de gaz comprim port trs haute temprature. Lorsque cette masse gazeuse passait dans l'entrefer de l'lectro-aimant le gnrateur crachait deux mgawatts. Rien de mystrieux dans tout cela. Un gnrateur lectrique n'est jamais qu'un systme qui convertit de l'nergie cintique en lectricit, que celle-ci provienne d'une chute d'eau ou de l'expansion d'un gaz dans une turbine. Dans une dynamo cette nergie est stocke dans une pice mobile qui est un rotor mtallique. Dans ce type de gnrateurs, dit magntodynamique 3 , invents par l'Anglais Faraday, la pice mobile est tout simplement ... un gaz trs chaud. L'ensemble avait un temps de fonctionnement d'un vingtime de millime de seconde. Je me rappelle quelle avait t ma surprise de constater un jour que cela ne reprsentait finalement de quoi faire marcher une lampe de bureau pendant... une seconde. Alstrm avait une nergie de dpart cent fois plus grande et le temps de fonctionnement tait cinq mille fois plus court. Tout cela cadrait. Mais ce qui surprenait c'est qu'en jouant l- dessus on arrivait finalement des puissances comparables ce que l'homme mettait en jeu quotidiennement sur l'ensemble de sa plante. Dans ce jardin nous discutions comme des personnages d'un roman de Jules Vernes, comme ces membres du Reform Club dans le livre De la Terre la Lune. Nous n'tions pas dans un club Anglais mais dans une party bien amricaine o chacun dambulait avec sa boite de bire ou son verre en carton empli de whisky. Alstrm me rejoignit.Ces canons lectricit furent pas la suite repris et dvelopps en secret pour alimenter, dans des stations de tir orbitales, les lasers et les canons lectrons de la guerre des toiles.3Les Enfants du Diable1/j/aa18- Tu as vu le grand btiment en cours d'achvement derrire le hall de Janus. On y abritera Shiva qui sera constitu de vingt quatre bras d'un trawatt chacun. Cela fera vingt quatre millions de millions de watts. Il faudra que cela fusionne ou que cela dise pourquoi, comme vous dites, vous les Franais. - Mais ces lasers au nodyme n'ont qu'un rendement d'un pour cent, diton. Cela fait quand mme pas mal d'nergie stocker, non ? - Dans les condensateurs ? Il y a juste de quoi te faire chauffer un bain, mon vieux. Nous passmes table. J'avais la tte farcie de trawatts, de mgajoules et de nanosecondes qui y menaient une vritable sarabande. Jamais je n'aurais imagin, en voyant nos petits lasers d'il y a dix ans, qu'ils auraient pu devenir sans crier gare de tels monstres. Cela avait quelque chose de fascinant et d'inquitant la fois. Il me semblait qu'il allait falloir un peu de temps pour s'habituer tout cela. En dix ans la puissance des lasers avait t multiplie par un million, en accroissant leur taille et l'nergie brute disponible, mais surtout en jouant sur la concentration de la rmission d'nergie dans le temps, en diminuant la dure des impulsions. A priori il n'y avait aucune raison pour que cela ne continue pas. On pouvait faire laser des tas de matriaux et apporter l'nergie par des tas de procds et les condensateurs n'taient d'ailleurs certainement pas la faon la plus compacte de la stocker. Mon ami Meyer, qui enseignait la philosophie la facult des lettres d'Aix en Provence , m'avait expliqu jadis que le phnomne technologique tait bas sur le principe du relais. A une poque donne telle technique correspond une performance donne et une croissance donne, laquelle dpend par exemple des matriaux utiliss. Prenons par exemple le domaine des moyens de calcul. Quand j'tais tudiant on tait limit au papier crayon, la table de logarithme et la rgle calcul. Je me souviens de travaux pratiques interminables o on passait un temps fou compulser des tables remplies de chiffres. Quand j'entrais l'Ecole Suprieure de l'Aronautique de Paris, nous avions des machines calculer mcaniques. Le haut de gamme tait une machine Monro qui calculait des racines carres et dont le prix tait quivalent dix millions de nos actuels centimes. Elle comportait des centaines et des centaines de rouages dlicats. Quand elle fonctionnait en crpitant sur un bureau trop lisse, elle se.. dplaait. C'tait l'issue d'une volution qui avait dbut avec premire machine calculer invente par Pascal. Il tait vident que cette technologie atteignait son plafond, la fois en capacit et en vitesse. Prvoir un avenir bas sur cette technique de calcul eut t illusoire. Vinrent alors les machines "tout lectrique" o les rouages taient remplacs par des condensateurs, desLes Enfants du Diable1/j/aa19selfs et des rsistances. Le gain de vitesse tait considrable. Mais on assemblait encore ces machines la main. Les composants lectriques standards taient monts par des ouvriers sur des cartes, sur des circuits imprims, puis souds au fer, la main. En reprsentant graphiquement l'volution de ce phnomne calcul on pourrait par exemple mettre en abscisse le temps et en ordonne quelque chose combinant le nombre d'oprations par seconde et la capacit mmoire, rapport au volume de la machine ou son cot de fabrication. Une sorte de rapport qualit-prix. En partant de la machine de Pascal on obtiendrait une certaine courbe de croissance avec un plafonnement vers les annes cinquante. Sur le mme graphique on pourrait alors porter les mmes paramtres, mais concernant des calculateurs composants lectriques, c'est dire en fait les premiers ordinateurs. Cette courbe prendrait naissance vers 1943-1945 avec une croissance rapide, suivie galement d'un plafonnement aux alentours des annes soixante. Resterait introduire l'apparition d'une nouvelle technologie, celle du microprocesseur. Ici, saut qualitatif, diffrence essentielle : les composants de la machine ne sont plus monts la main mais directement "sculpts" sur un support de silicium, la vitesse de la lumire, par un pinceau laser. Le microprocesseur n'est mme plus dmontable ou rparable puisque ses lments ne mesurent plus que quelques millimes de millimtre. Nouvelle monte vertigineuse de la performance et du rapport qualit-prix.Les Enfants du Diable1/j/aa20Le thme du "relais technologique" de Franois Meyer Les trois courbes de croissance se superposent et chaque fois une technologie prend le relais de la prcdente. Extrapoler l'une d'elles pour prvoir l'avenir aurait t toute poque une complte erreur, que font semble-t-il avec insistance tous nos futurologues depuis des dcennies. Je voyais soudain dans le laser l'mergence d'une technologie relais dont les paramtres pouvaient s'appeler puissance ou plus prcisment densit d'nergie par unit de volume. Le saut n'tait somme toute pas plus gigantesque que celui qu'avait reprsent le passage du calculateur mcanique au microprocesseur. Restait savoir ce qu'on allait faire de tout cela. Des "bougies" pour moteur deux temps fusion, des dtonateurs de bombe, ou quoi ? Alstrm me tira de ma rverie. - Ici tu devrais aller voir John. Il n'est pas l ce soir mais il fait des choses intressantes avec les lectrons. Le lendemain j'tais chez John. C'tait un grand maigre pas trs accueillant, le genre de type qu'on a toujours l'impression de dranger. J'essayais de lui tirer les vers du nez, mais cette fois cela n'avait pas l'air facile. - Il parait que vous essayez de tirer des pinceaux d'lectrons trs rapides avec vos "venitian blinds" ( le dispositif qu'il utilisait voquait effectivement une succession de stores vnitiens ). - Hein ! Comment savez-vous cela ? - Eh bien j'ai vu des photos en couleur dans le hall de l'entre principale. - Quoi ! dans le hall ? Il me remorqua presque en courant dans l'escalier de fer et nous nous engouffrmes dans sa voiture. Nous traversmes le centre de recherche de part en part, ce qui nous prit dix bonnes minutes. Livermore, c'est immense. Les photos taient l, en bonne place dans l'entre, accompagnes d'un commentaire relativement dtaill. John les regarda avec des yeux ronds et partir d'un petit rire sec. - Savez-vous quoi ? J'ignorais totalement ce fait. On nous a toujours dit que ce projet tait secret et moi, comme un imbcile, je rangeais tous les documents s'y rfrant dans mon coffre, chaque soir. Et voil que je trouve tout cela, tal au grand jour dans le hall de lentre nord, depuis des mois. - Vous n'aviez jamais vu ces photos ? - Il y a plusieurs entres Livermore. Ca c'est l'entre nord que je n'emprunte jamais puisque j'habite au sud. Vraiment, c'est incroyable...Les Enfants du Diable1/j/aa21L'anecdote est parfaitement authentique. Mais on verra que ce genre de msaventure est plus frquent qu'on ne le pense, surtout aux Etats-Unis.Les Enfants du Diable1/j/aa22DE LIVERMORE A SANDIALa dernire tape de mon voyage aux Etats-Unis passait par le laboratoire Sandia, gros complexe scientifico-militaire implant dans le dsert du nouveau Mexique proximit de la ville d'Albuquerque. L'avion faisait une escale Las Vegas o mes frais de mission ne me permettaient malheureusement pas de sjourner. L'avion tait rempli de joueurs. Certains, whisky la main, tapaient furieusement le carton. D'autres jouaient aux ds et la carlingue ressemblait un tripot. Les Texans se signalaient par leurs immenses chapeaux et leurs bottes ouvrages. Lorsque nous arrivmes la capitale internationale du jeu l'avion se vida. Le dernire image que j'emportais de Las Vegas fut celle d'une vieille dame enfournant machinalement des pices d'un dollar avec un regard teint dans une des innombrables machines disposes dans le hall de transit. Je repensais ma visite Livermore. Les Amricains ne fonctionnaient dcidment pas comme nous. Dans nos pays occidentaux nous souffrons d'une espce de complexe de pays en crise. Ds les bancs de l'universit on inculque l'aspirant chercheur que la recherche est un luxe coteux, inutile, non rentable. Avant mme de commencer son mtier il ne peut se dfaire de son image de marginal. Le doute s'installe en lui. Le doute n'existe pas aux Etats-Unis et c'est ce qui fait la force de ces gens qui ne sont ni plus malins ni, si on compare avec l'ensemble du produit national brut Europen, plus riches que nous. Au fond rien ne disait que Fowler ou Alstrm allaient russir leurs entreprises, mais quoi qu'il en soit ils y croyaient. Cela faisait partie du jeu. Qu'est-ce qui avait donn aux Amricains cette confiance dans le pouvoir de la science ? ( en employant le mot science par opposition la technologie qui n'est qu'une gestion du savoir scientifique acquis ). La rponse est sans doute dans la bombe atomique. Elle marque un tournant. Avant cela la science de haute vole tait une sorte de jeu, de rituel. Le monde tait bien sr transform petit petit par les dcouvertes, mais avec un retard apprciable. Le lien direct n'tait pas immdiat et souvent non apparent. Les scientifiques qui cherchaient percer les secrets de la matire avaient l'impression de travailler dans des domaines qui ne trouveraient leur application qu'une ou plusieurs gnrations plus tard. La connaissance pouvait tre considre comme une fin en soi et la communaut scientifique tait en gnral dpolitise, dsengage. Le petit peuple de la science se rencontrait un peu partout dans le monde en formant une caste part.Les Enfants du Diable1/j/aa23La rvolution scientifique du dbut du sicle. Le monde entier connat le nom d'Albert Einstein et sa clbre formule liant masse et nergie. il est vrai qu'on peut le considrer comme l'initiateur de cette rvolution scientifique du vingtime sicle qui fit sortir les savants de leurs tours d'ivoire. Avant la premire guerre mondiale la science vivait sur le solide acquis des sicles passs. L'difice de la physique mcaniste, dterministe, tait achev. Il avait permis par exemple de calculer avec prcision les trajectoires de plantes dans le ciel, rompant ainsi avec les anciens mythes. Jadis Newton avait dcouvert la gravitation, mais il croyait encore que Dieu intervenait de temps en temps pour assurer la stabilit des orbites plantaires en remettant priodiquement les astres dans le droit chemin. Ce fut Laplace qui scella le dclin de la prsence de la religion dans la science en montrant que le calcul seul pouvait rendre compte de l'harmonie des choses du ciel. A Bonaparte qui, la Malmaison, lui demandait, la manire de Jacques Chancel : - Et Dieu, dans tout cela ? Il rpondit simplement qu'il n'avait pas eu besoin de cette hypothse dans ses calculs. La mcanique et l'lectromagntisme permettaient de crer un nombre infini de machines. La thermodynamique avait donn naissance la machine vapeur. Les chimistes avaient cr un principe directeur : rien ne se perd, rien ne se cre. Avec une telle boite outils, aussi riche de certitudes, aussi opratoire, la religion et l'alchimie, en tant que dmarches cognitives, n'avait plus eu qu' partir au vestiaire. L'ducation est une cole de conformisme. Elle prpare les gens tout finalement sauf faire des dcouvertes scientifiques. Il est bien connu qu'Einstein avait mal digr la sienne. Etant tout jeune enfant on raconte qu'il tait mme incapable d'attraper une balle qu'on lui lanait, signe qu'il avait a priori un certain retard dans la perception de l'espace et du temps, qu'il combla ultrieurement avec un certain brio. Faut-il s'tonner que les grands dcouvreurs soient souvent des gens mal l'aise dans la socit laquelle ils sont cens appartenir ? Peut-on rellement trouver quelque chose de neuf en refaisant des gestes sculaires, en acceptant sans mot dire les numros que nous sert la science, vieille coquette allant de liftings en liftings et tentant sans cesse de nous convaincre, force de maquillage, qu'elle est reste jeune et belle ?Les Enfants du Diable1/j/aa24Il existe des thories psychanalystes sur la dmarche de recherche. J'ai entendu un jour dire que les chercheurs seraient au dpart des enfants qui, pour une raison ou pour une autre, auraient manqu d'information sur la "scne primitive" et qui se seraient demands pendant des annes " mais fichtre, comment font-ils ? ". Plus tard, mme aprs avoir acquis cet indispensable complment d'information, cette attitude de recherche se conserverait. Ma foi, pourquoi pas ? Quand on dit que les chercheurs sont de grands enfants, c'est peut-tre effectivement une chose prendre la lettre. Innover passe par une contestation de ce qui existe dj. Einstein tait un contestataire tous azimuts. Mettant en doute systmatiquement ce qui lui tait enseign , refusant par ailleurs ds son jeune ge de subir un entranement paramilitaire, en usage dans les coles sous contrle Prussien, il se fit mal noter, puis mettre la porte avec une tiquette d'asocial. Seul un tre aussi part, qui sur la fin de sa vie continuait se passer de chaussettes, pouvait rejeter de la sorte le poids des vidences. Avant Einstein l'univers tait un grand vide peupl de petites billes dures, les atomes. Leur premier dcouvreur, un paquet de sicles plus tt, l'poque o le microscope n'existait pas, avait t le philosophe Lucrce, auteur d'un ouvrage intitul De Natura Rerum, de la nature des choses. Celui-ci nous donne d'ailleurs un excellent exemple de pense sauvage, analogique. Frapp par la ressemblance entre des coulements d'eau et de sable il avait eu l'ide assez folle de vouloir vrifier si le principe d'Archimde svissait dans ce second milieu. Au fond, cela ressemble une histoire de fous o l'un dirait l'autre : - Passe-moi ton bac sable que je voie si le principe d'Archimde marche l-dedans. Pour ce faire donc, il avait plac successivement un morceau de mtal et un fragment de bois lger dans un rcipient empli de sable fin. Il s'aperut alors en frappant contre les parois et en permettant aux grains de sable de se mouvoir les uns par rapport aux autres, que le mtal "coulait" au fond alors que le bois remontait la surface. Il se trouve que j'ai refait il y a quelques annes pour la tlvision une telle exprience en utilisant le sable trs fin que l'on trouve Fontainebleau, un morceau de plomb et une balle de ping-pong. Il faut avouer que la chose tait fort spectaculaire. Il suffisait d'enfouir la balle de ping-pong sous la surface du sable et de poser le plomb dessus. Puis en secouant le bac, le morceau de mtal "coulait", tandis que la balle jaillissait vivement du sable. Lucrce alla jusqu' essayer avec des sables diffrents et montra que plus le grain tait fin, plus le phnomne tait vident. Il en dduisit fort logiquement que l'eau devait tre une sorte de sable d'une extrme finesse.Les Enfants du Diable1/j/aa25Dans son ouvrage, il poussa les choses trs loin, allant mme jusqu' concevoir le mouvement d'agitation des atomes. Cet homme avait-il le pouvoir de voir travers les choses ? Bien sr, l'analogie prsente certains risques. Aristote avait ainsi fait une erreur en structurant le cosmos la manire des socits humaines, lui qui voyait ici-bas un monde de turpitude et de changement et dans l'azur ordre et harmonie ternels. On sait maintenant que les astres sont des tres trs dissips, trs volutifs et instables. A la vrit, si Aristote avait coll de plus prs aux ralits politiques il n'aurait peut-tre pas raisonn ainsi. Qui, de nos jours, percevant travers le journal tlvis les heurts, incertitudes et scandales divers agitant la classe dirigeante pourrait dire "ici tout n'est qu'ordre et beaut, luxe calme et volupt". En rgle gnrale cette dmarche analogique dplat fort aux scientifiques, bien qu'ils l'utilisent en fait trs souvent inconsciemment. Mais, quand cette analogie est valable, quel bond en avant, quel raccourci fantastique ! Dans le sable au repos, si un objet fait de plomb ne coule pas, c'est parce qu'il existe un lien fort entre les lments constituant ce milieu. Le sable n'est pas un "fluide". En mettant celui-ci en vibration on rduit ce frottement et ce sable devient... un fluide. Dans un muse comme celui de la Villette, si on disposait un bac empli de sable trs fin en tat de vibration permanente, on pourrait y faire naviguer des bateaux mus par une hlice, ou mme peut-tre s'y baigner, ce qui produirait sans doute des sensations singulires. Inversement un morceau de verre est un liquide qui n'en finit plus de couler. Dans un solide les atomes sont lis par une charpente cristalline. Mais le verre en est exempt, on dit qu'il est "amorphe". Ce milieu vitreux reste "visqueux", mais le frottement interne y est trs lev. Ce qui n'empch qu'on peut parfaitement mesurer, l'chelle du sicle, l'infime tassement sur elle-mme d'une glace de salon. Il y a des annes je bourlinguais Djibouti. Un ami m'emmena dans le dpotoir de la ville, cras le jour par un soleil de plomb. Il y faisait tellement chaud qu'on ne pouvait s'y rendre qu' la nuit tombe. On y trouvait des tas de bouteilles entasses les unes sur les autres et celles qui taient en dessous devaient se trouver une temprature plus leve encore cause d'un intense effet de serre. Ainsi les flacons abandonns pendant plusieurs annes s'affaissaient-ils sur eux-mmes de faon trs spectaculaire. J'ai gard dans mon bureau une bouteille de whisky qui ressemble une outre dgonfle. Si Lucrce avait connu ce fait il s'en serait srement servi pour conforter sa thorie.Les Enfants du Diable1/j/aa26L'exprience de Michelson. Avant Einstein le temps tait indpendant de tout. Il tait cens s'couler de manire uniforme, indiffrent tous les phnomnes. La physique et la chimie dpendaient de lois de conservation devenues videntes : masse, quantit de mouvement, nergie. Mais ceci ne cadrait pas avec certaines expriences mettant en jeu la lumire. Imaginons deux personnages debout sur le toit d'un TGV filant vive allure. Ils ont chacun un chronomtre , mettent et reoivent des signaux sonores, produits l'aide de pistolets. Le son issu des armes se propage dans l'air ambiant qui, lui, est immobile, c'est dire en fait en mouvement par rapport aux deux exprimentateurs. Sans tre un grand physicien on se dit bien que le temps sparant l'mission de la rceptionLes Enfants du Diable1/j/aa27des signaux sonores doit diffrer selon que ceux-ci seront mis vers l'amont ou vers l'aval. En rflchissant on s'aperoit qu'il doit tre plus court dans le second cas. Michelson et Morley, lorsqu'ils firent leur clbre exprience, s'attendaient trouver un rsultat semblable avec la lumire, le train tant cette fois remplac par la Terre filant dans l'espace. Ils voulaient en fait savoir quelle vitesse la plante se mouvait dans "l'ther" c'est dire dans l'espace absolu, suppos fixe, concept introduit par l'Anglais Newton. Ils eurent la surprise de constater que cette vitesse tait strictement la mme quelle que soit la direction de l'mission de la lumire. Ceci ne cadrait avec aucune des lois physiques en vigueur et plongea les savants dans un abme de perplexit. Pour sortir de cette impasse Einstein dut refaire le monde totalement. L'homme de la rue n'a pas rellement conscience de cette rvolution philosophique profonde et s'imagine par exemple qu'il suffit de planter un peu partout dans le cosmos des pancartes portant la mention "vitesse limite trois cent mille kilomtres par seconde" pour rsoudre le problme, ce qui permet certains de s'interroger encore sur ce qui pourrait se passer si on dpassait cette vitesse fatidique. En fait le gnie d'Einstein fut de remettre en cause les fondements gomtriques mmes du monde o nous vivions. C'est l'acte scientifique suprme, l'acte du crateur d'univers. L'ampleur de cette rvolution qui affecte profondment la structure gomtrique de l'espace-temps en liant ces deux composants de manire indissoluble est fort difficile apprhender par le profane 4 . On dbouche donc sur un monde o la vitesse influence l'coulement du temps. Vis vis d'une personne immobile, plus on va vite, moins on vieillit. Si la vitesse de la lumire tait d'un mtre par seconde, par exemple, et si vous diniez avec des convives, le simple fait d'aller chercher le sel la cuisine ferait qu' votre retour vos amis auraient dj fini leur repas, ou, pire encore, s'ils avaient eu la patience de vous attendre, vieilli de dix ans. Nous n'avons pas, dans notre vie de tous les jours, conscience de ces phnomnes relativistes, tout simplement parce que nous nous dplaons des vitesses ngligeables devant cette vitesse de la lumire c. Nous avons une perception sensible du monde et nous sommes immdiatement tents de penser que ce que nous voyons est bien rel : le temps, les distances, la matire, la lumire. Einstein rendait toutes ces choses relatives. La seule chose qui restait invariante, qui apparaissait comme une constante absolue tait la vitesse de la lumire.Pour en savoir plus, lire ma bande dessine Tout est Relatif, ditions Belin, 8 rue Frou, Paris 750064Les Enfants du Diable1/j/aa28Les scientifiques se veulent toujours rassurants, d'une poque l'autre. Ds qu'un ensemble d'ides a fait ses preuves, il le dfendent, en font la publicit. - Accrochez-vous ces ides, elles sont solides, elles ont fait de l'usage. Faites-nous confiance. Par opposition les philosophes pratiquent un doute systmatique. Il est dommage que l'enseignement de la philosophie et de l'histoire des sciences soit absent des cursus scientifiques. Lorsqu'on sort d'une cole d'ingnieur, tel un apprenti portant sur l'paule une lourde trousse outils, on a des certitudes plein la tte. J'avais fait jadis l'trange exprience consistant me retrouver parachut dans un dpartement de philosophie, o j'tais cens enseigner les sciences exactes, ce qui me donnait une position inconfortable vu que cela signifiait que les autres ne l'taient pas. J'essayais donc de communiquer des bribes de science mes tudiants, en utilisant le langage de l'exprience et du dessin. Mes cours taient des rouleaux de papier interminables porteurs d'une centaine de dessins, que je projetais sur un cran l'aide d'un pidiascope, sorte de lanterne magique. Pour leur communiquer des rudiments de mcanique des fluides, je leur faisais construire des avions en papier. Je leur expliquais la mthode avec laquelle Bessel avait mesur pour la premire fois la distance des toiles proches avec un systme comprenant des planches de parquet, les clous et de la ficelle. Un autre jour nous faisions bouillir diffrents liquides pour mettre en vidence des phnomnes de thermodynamique. Lorsque j'attaquais la relativit, l'intrt de mes ouailles redoubla. En utilisant diffrents modles issus de mon imagination je parvenais leur en faire sentir les grandes lignes. Mais, que cela soit dans ce domaine ou dans un autre, des questions taient formules auxquelles je ne pouvais rpondre. - Pourquoi la vitesse de la lumire est-elle considre comme une constante absolue ? - C'est trs simple, sa constance est dmontre par l'exprience de Michelson. Cette vitesse, on la mesure, en tous lieux et on trouve la mme valeur partout, tous les jours de la semaine. - J'entends bien, disait l'tudiant, mais qui nous dit que cette valeur est la mme en tous points de l'espace. Qui nous dit qu'elle n'a pas vari au cours des milliards d'annes couls depuis le BIG BANG ? En toute honntet j'tais oblig de convenir qu'il s'agissait l d'une hypothse purement opratoire qui pouvait toujours tre mise en doute et j'avouais que je ne m'tais jamais pos la question auparavant. Disons qu'il s'agissait l d'une hypothse de travail momentanment fconde et, dans l'immdiat, d'une simple mesure d'hygine mentale.Les Enfants du Diable1/j/aa29Mais ces philosophes, si on les coutait, on finirait par remettre en cause l'existence mme de l'univers. Einstein avait donc refait le monde d'un audacieux et fantastique coup de serpe. Platon et sa caverne refaisaient surface. On avait mis mille ans forger des mots comme la masse, la vitesse, l'nergie, l'inertie, pour les lier entre eux et en faire des choses mesurables et voil que d'un coup Einstein montrait en 1905 que ce rve mcaniste n'tait que l'approximation au premier ordre d'un monde autrement plus dconcertant. La polmique fut quasi inexistante car cet difice avait l'avantage considrable de rendre compte de l'effet constat par Michelson et Morley, ce qu'aucune autre thorie ne parvenait faire. Il ne restait plus qu' tenter de se forger une nouvelle intuition partir de l. L'intuition de l'homme de la rue en matire de relativit est quasi inexistante. Mais empressons-nous de prciser que celle du scientifique ne vaut gure mieux. Un exemple : dans cette reconstruction relativiste si le temps devenait lastique,les distances subissaient galement la fameuse "contraction de Lorentz". Gamov raconta entre les deux guerres dans ses ouvrages de vulgarisation ( les aventures de monsieur Tomkins ) que les passagers d'un vhicule atteignant des vitesses relativistes devaient avoir d'tranges perceptions . En regardant par la fentre ils devaient avoir l'impression de voir les choses se tasser dans le sens du mouvement. Tout le monde crut dur comme fer cela pendant un bon demi sicle. Je me souviens d'un ouvrage de vulgarisation de la collection Time-Life, auquel avaient collabor les plus grands scientifiques et qui racontait une histoire de train. Les voyageurs, lorsque celui-ci s'approchait de la vitesse de la lumire, voyaient la pendule d'une gare, dfilant toute allure, de forme ovale, rtrcie dans le sens de la largeur. Et le tout l'avenant. Ceci est une ide fausse , introduite et propage par les scientifiques euxmmes. L'affaire a t rgle il y a seulement quelques annes, assez discrtement d'ailleurs, mais vous ne risquez plus de retrouver ces images gamoviennes dans les ouvrages de vulgarisation. Ceci montre en tout cas la difficult d'intgrer dans sa tte ces nouveaux lments. Mais alors, quel est la signification de cette fameuse contraction de Lorentz ? Qu'est-ce qui se contracte ? par rapport quoi ? Est-ce le vhicule en mouvement, ou le dcor ? La rponse est : il n'y a ni tassement ni longation, ce sont ces mots mmes qui ne veulent pas dire grand chose. Platon nous avait enseign que les choses du monde sensible taient comme des ombres sur la paroi d'une caverne, que nous prenions fallacieusement pour des ralits. Un hypermtrope a besoin de lunettes convergentes. La premire fois qu'il met ses bsicles les objets lui apparaissent lgrement plus grands.Les Enfants du Diable1/j/aa30Comme l'il transmet des images au cerveau travers tout un systme de codage, trs rapidement pour lui c'est du pareil au mme. Phnomne inverse chez un myope. Quand ces gens mettent ou enlvent leurs lunettes ils ne s'crient pas sans cesse "tiens le monde est plus petit ou plus grand". Il existe cependant des gens qui ne portent pas de lunettes et qui sont censs fournir du monde une vision de rfrence. On pourrait tre tent de se dire "Einstein nous a appris qu'on ne pouvait voir le monde qu'avec des lunettes, dont la convergence varierait avec la vitesse". L'image ne serait pas non plus bonne car elle crerait une fois de plus une distinction entre l'observateur et la chose observe, qui serait cense avoir une existence intrinsque. Mais comment imaginer une vision du monde o il n'y aurait que des images... et pas d'objet ? Imaginons que nous appartenions un flatland, un monde plat dessin sur une feuille de caoutchouc. Sur ce support nous dessinons le dcor et l'observateur, qui est prcisment en train de mesurer quelque objet avec un mtre gradu. Tirons sur le caoutchouc : tout s'tire, l'objet mesur, le mtre gradu et l'observateur ( lequel n'a videment pas conscience de l'opration ). Cette image didactique est dj plus proche de cette ide de contraction de Lorentz. Le saut gigantesque fait en 1905, qui reprsente l'avnement de la Relativit Restreinte est loin d'avoir t intgr dans les mentalits, que cela soit celles de l'homme de la rue ou du scientifique. Si ces choses nous semblent si trangres c'est peut-tre parce que nous pensons mal et que nous n'employons pas les bons mots, ou que nous cherchons dsesprment dcrire ces choses avec des mots du pass. Comment aurait-on pu parler avec pertinence d'un phnomne d'oxydorduction ou de supraconductivit en ne disposant que du phlogistique et des quatre lments ? Dans un futur lointain nos descendant, manuvrant un bagage linguistique compltement diffrent, trouveront peut-tre cela.. lumineux. Le nouveau monde d'Einstein passait par une relation d'quivalence entre la masse et l'nergie, le clbre E = m C2 Cette dcouverte, qui tait en fait une sorte de retombe de cette irruption de la philosophie dans la science, intrigua le monde scientifique. Selon le calcul, un seul gramme de matire quivalait quarante tonnes de dynamite. La plupart des gens ne crurent pas que cette affaire-l puisse tre un jour exploite physiquement. Poincar lui-mme dclarait :Les Enfants du Diable1/j/aa31- Je doute qu'on puisse un jour dtruire une ville avec une livre de matire. Pourtant en ce dbut de sicle tout se mettait en place, qui allait permettre de librer l'nergie nuclaire. Un scientifique, plus philosophe que physicien, allait, sans le savoir transformer l'histoire des sciences en tragdie. En ce printemps 1976 l'avion presque vide survolait une succession de mesas, de tables rocheuses semblables celle de Los Alamos, situ plus au nord, o Oppenheimer et le gnral Groves avaient construit le premier engin nuclaire. Je pris conscience que je volais vers une vritable usine de bombes. A Livermore on m'avait donn une plaquette se rfrant aux productions des laboratoires Sandia. Sur la couverture on voyait le directeur, il noir, paules troites, arborant un rictus qu'il voulait avenant, assis sur le rebord d'un vaste bureau. Des ttes nuclaires taient poses devant lui, en rang d'oignon, de la taille de pains de sucre. - Nous avons les plus petites du monde, disait le prospectus.Les Enfants du Diable1/j/aa32SANDIA L'avion descendait mollement sur Albuquerque. Sur la gauche on apercevait des dizaines de petites taches colores sur le ciel parfaitement pur. Une "compagne" de montgolfires, pour employer une expression du midi. Je savais qu'Albuquerque tait un haut lieu de l'arostation. Comme je n'avais rendez-vous que le lendemain, avant de me rendre l'htel je demandais au chauffeur du taxi de faire un crochet. Un tel spectacle n'tait pas si frquent, aprs tout. Je me rappelais ma seule exprience en la matire. Un bonhomme avait install une trs grosse montgolfire sur un vaste terre-plein, en bordure de mer, la sortie de Saint Tropez. Il se contentait d'emmener des passagers une centaine de mtres d'altitude, l'engin restant captif d'une longue corde. L'homme achevait d'insuffler de l'air chaud dans l'enveloppe quand soudain le ballon fit mine de s'lever. - Quelqu'un pour retenir ce ballon ! Je m'agrippais la nacelle, mais celle-ci s'envola avec le reste et je me retrouvais pendu comme un jambon dix ou vingt mtres en l'air. Heureusement l'air, en se refroidissant, diminua la portance du ballon qui me ramena au sol. Au dessus d'Albuquerque le spectacle tait grandiose et color. Mais les spectateurs n'avaient d'yeux que pour l'une des machines sous laquelle tait accroche un deltaplane, l'aide d'une corde. Je pratiquais ce sport depuis son introduction en France au dbut des annes soixante-dix, mais je n'avais jamais imagin qu'on puisse partir d'un ballon. La chose n'tait d'ailleurs pas dnue de risques. A l'poque de nombreux pilotes d'aile libre avaient trouv la mort en s'engageant dans un piqu trop prononc et en connaissant une fatale "mise en drapeau". Au dbut du sicle deux Amricains, un noir et un blanc, s'taient produits aux Etats-Unis de ville en ville avec un dispositif semblable, une montgolfire servant lever un frle planeur de toile et de bambou. L'affaire s'tait d'ailleurs l'poque trs mal termine. Lors d'une dernire exhibition le pilote de la montgolfire avait vu son malheureux ami plonger vers le sol, envelopp dans les dbris de sa machine volante comme dans un linceul. Ici la montgolfire devait avoir atteint cinq ou six cent mtres lorsque son pilote trancha la corde qui la reliait au deltaplane. La foule poussa un hourrah, mais fort heureusement l'homme volant russit la redresser enLes Enfants du Diable1/j/aa33poussant sa barre de contrle bout de bras et se posa sur le terrain aprs quelques jolies arabesques. Toujours ce fascinant got d'entreprendre, d'essayer, de prendre des risques, chez les Amricains. Je me rappelais qu'une anne j'tais all voir un ami franais, Michel Katzman, qui mettait au point ces ailes sur la cte ouest pour un constructeur, un Californien qui prtendait avoir mis au point un procd de remorquage des ailes par bateau. J'acceptais d'en faire l'exprience. Le lendemain nous tions sur une plage de sable gris, prs de Santa Barbara. On me sangla et l'Amricain prit position face la plage avec un canot automobile. Sa femme nous lana une corde en paquet dont on fixa l'extrmit accrocha l'aile l'aide d'un mousqueton largable, le reste gisant lov sur le sable. - Qu'est-ce que je dois faire, je dois courir ? Pour toute rponse l'Amricain mit les gaz fond et le canot s'loigna vive allure. Je vis avec effroi le paquet de corde se dlover rapidement devant moi et quand celle-ci se tendit je n'eus pas faire le moindre pas, l'aile m'arracha littralement du sol comme un vulgaire cerf-volant. Si mes lacets n'avaient pas t bien serrs j'aurais laiss mes chaussures sur la plage. Tout se passa bien, nanmoins, aprs m'tre repos sans encombre, je dclinais poliment l'offre d'un second essai. Le deltaplane tait n aux Etats-Unis. Ce sport pacifique fut en fait une retombe d'tudes finances par les militaires et conduites par l'ingnieur Rogallo dans les annes soixante. L'ide tait simple : les missiles nuclaires manquant encore de prcision l'poque on avait envisag de leur adjoindre cette sorte d'aile dployable et pilotable, pour leur permettre de tomber lgamment sur leur cible. Mais la prcision des tirs s'tant accrue on abandonna le projet qui devint un sport de loisir. Le journal m'avait retenu une chambre au Hilton du coin. Dans le hall une magnifique fanfare Mexicaine accueillait les clients. Chapeaux immenses, costumes noirs brods, trompettes, guitares et moustaches pour tout le monde. Huit jours plus tt j'tais Evanston, dans l'Illinois. Devant l'htel o j'avais pris pension trnait une reproduction en grandeur nature de la tour de Pise. J'avais discut avec le grant. - Cela doit tre un atout publicitaire fantastique d'avoir un tel objet. Vous devez tre le seul htel au monde possder une telle enseigne. - Pensez-vous. Il y en a dj une bonne douzaine dans le pays. C'est une socit qui les construit. Dcidment, l-bas, tout semblait dmesur. Pour ma premire venue aux Etats-Unis, en 1961. J'avais travers l'atlantique sur le Mauretania, un antique liner Anglais qui faisait l son dernier voyage. New York m'avait effray avec ses landes d'asphalte et ses forts vierges de bton. Je meLes Enfants du Diable1/j/aa34souvins que j'avais atterri dans un htel immense qui devait avoir quatre cent chambres. La ville, dont le mtro est un des plus crasseux du monde, m'avait happ. Distrait par dformation professionnelle je m'aperus au retour que j'avais laiss ma clef sur la porte. Pire, je n'avais pas moindre ide ni de l'tage ni du numro de la chambre. Il me fallu une bonne demiheure pour la localiser. J'ai toujours t la fois fascin et effray par les Amricains, par leur esprit d'entreprise et leur conservatisme, par leur curiosit et leur lourdeur, par leur gnrosit nave et leur absence de sens moral. La blonde ravissante qui tenait le bar du Hilton avisa le prospectus que je tenais toujours la main. - Alors, me lana-t-elle, vous allez visiter le centre nuclaire ? - Oui, enfin, je vais essayer. Tout est plutt secret ici ce qu'on m'a dit. - Moi je crois qu'il n'y a rien de vraiment secret, vous savez. Tenez, il y a quelques annes j'ai affol le responsable des tirs de fuses qui venait souvent dans ce bar. Un jour je lui dis : - Alors, nous allez bientt tirer une nouvelle fuse ? - Grand Dieu, Joy, qui vous a dit cela ? - Personne, mais mon frre travaille la gare routire. Il m'a dit qu'il y a deux jours vous aviez reu un singe en provenance de Houston, et quand vous en recevez a n'est pas pour les montrer dans les foires. Joy tait fort jolie. Les scientifiques sont des hommes comme les autres et je me pris lui faire la cour. Mais elle m'arrta : - En Amrique les choses ne se passent pas aussi vite qu'en France. Vous autres, les Franais, vous tes terribles. Ici on invite la femme dner, on discute, les choses se passent plus progressivement. - D'accord, Joy, mais je ne reste que trois jours ici. - Alors c'est diffrent, lcha-t-elle. Nous montmes dans ma chambre et sautmes dans le lit. Inoubliable, cette Joy. Au moment o elle atteignait le septime ciel, elle eut cette phrase mmorable : - Vive la France ! Avant mon rendez-vous du lendemain il ne me restait qu' aller dner dans la vieille ville Espagnole o l'on servait dans des patios des plats vous emporter la bouche. Je pensais au chemin parcouru entre le court papier d'Einstein et cette industrialisation de la mort violente l'chelle plantaire.Les Enfants du Diable1/j/aa35Lorsque nous contemplons cette fameuse relation E= m C2 nous pensons aussitt un phnomne de libration de l'nergie par les noyaux d'atomes. Or l'poque o Einstein laborait son article, Ernst Mach trouvait encore le moyen d'crire : " Il n'est pas scientifique de s'intresser des choses hypothtiques comme les atomes qui sont des objets que l'on n'observe pas directement".La dcouverte des atomes. En ce dbut de sicle le concept d'atome sortait lentement de sa gangue. Depuis un sicle des chimistes comme Dalton avaient remarqu que les ractions chimiques mettaient en jeu des proportions invariables, en poids, des diffrentes substances. De l envisager des lments standards, inscables, des atomes, semblables de briques constituant des molcules il n'y avait qu'un pas. Ceux qui tudiaient l'lectricit, comme l'Amricain Benjamin Franklin, pensaient galement une nature corpusculaire du fluide lectrique. L'lectromagntisme vint finalement au secours de la chimie. Pour effectuer des mesures sur ce que l'on ne pouvait ni voir ni peser directement on envisagea de mettre en mouvement ces objets et d'tudier le comportement de tels jets de matire. Thomson, si maladroit qu'il prfrait laisser d'autres le soin de manipuler ses appareils, fut le premier, au laboratoire Anglais Cavendish, obtenir en 1897 des renseignements sur la masse et la charge de l'lectron. Il calcula en fait le rapport entre la masse et la charge en tudiant les trajectoires d'lectrons courbes par un champ magntique. On peut facilement se resituer dans un tel cadre exprimental si on dispose d'un simple tlviseur et d'un aimant. Un tube de tlvision, o rgne un vide trs pouss, produit une image l'aide d'lectrons qui le traversent et qui viennent frapper le produit luminescent de son cran. Si vous approchez l'aimant de l'cran vous agirez sur les trajectoires lectroniques et vous verrez l'image se distordre. Un conseil : utilisez un tlviseur en noir et blanc. Il y a quelques annes nous tions avec mon ami Jacques Boulesteix dans un centre informatique o l'on effectuait le traitement d'images en provenance de galaxies avec des reprsentations dites en fausses couleurs. J'avais un aimant en poche et je l'approchais du tube. O surprise, non seulement l'image se dformait, mais il se formait des moirages du plus bel effet. Nous joumes pendant un bon moment avec cela en nous amusant beaucoup. Mais quand nous abandonnmes cette ide de l'aimant nous emes une dsagrable surprise. L'cran restait tout tach. Il ne s'agissait pas d'un banal cran de tlvision couleur mais d'un terminal graphique extrmement coteux coupl un ordinateur. NousLes Enfants du Diable1/j/aa36tions exactement comme deux gosses extrmement embts qui viennent de tacher le tapis du salon avec de la peinture et qui se demandent quoi faire pour arranger cela.. Dans un tlviseur couleur chaque tache colore est forme par trois pinceaux d'lectrons qui frappent des ensembles de trois cellules minuscules ragissant diffremment en produisant trois couleurs diffrentes. C'est la combinaison de ces trois taches, la sommation par l'il de ces trois informations colores ( en gnral un rouge, un vert et un bleu ) qui permet de produire toutes les couleurs du prisme. En agitant inconsidrment notre aimant devant l'cran nous avions laiss une aimantation rsiduelle dans le milieu et drgl cet ajustage prcis. Nous ne savions que faire. Comment nettoyer une tache qui est.. l'intrieur ? Finalement nous nous rappelmes qu'en crant un champ magntique alternatif on pourrait "secouer" les atomes du pigment et leur faire perdre leur magntisme rsiduel. Il nous fallut des heures en fixant l'aimant sur un crayon et en le faisant tourner pour remettre cet cran dans l'tat initial. En connaissant la vitesse des lectrons et l'intensit du champ magntique, puis en mesurant la distorsion de l'image, il serait possible de refaire les calculs assez simples de Thomson et d'en dduire le rapport masse sur charge de l'lectron. Des expriences ultrieures permirent de mesurer la charge de l'lectron, donc d'en dduire sa masse. En procdant de manire analogue avec des trajectoires d'atomes chargs on arriva progressivement valuer la masse des atomes eux-mmes avec un appareil nomm spectrographe de masse. Un an avant cette dcouverte de l'lectron par Thomson (1897), le franais Becquerel avait mis en vidence fortuitement, l'aide d'une plaque photographique laisse accidentellement au contact d'un sel d'uranium, le phnomne de radioactivit. En 1898 Marie Curie mettait en vidence des rayonnements analogues manant du thorium, puis elle dcouvrit un nouvel lment, le radium, plusieurs millions de fois plus actif que celui-ci, extrait laborieusement partir d'un minerai, le pechblende. En 1903, deux ans avant l'article d'Einstein, Rutherford, un no-zlandais travaillant au Cavendish Institute, en Angleterre, proposa un modle d'atome constitu d'lectrons chargs ngativement entourant un noyau extrmement petit charg positivement. Il avait commenc par deviner la nature de ces rayons uraniques dcouverts par les Franais Becquerel et Marie Curie en identifiant l'un d'eux ( le rayonnement ) des jets d'ions, puis avait bombard des plaques mtalliques l'aide de ces particules et constat que celles-ci pouvaient tre rflchies par les lments du mtal.Les Enfants du Diable1/j/aa37En mettant en vidence ce phnomne de rflexion l'aide d'un cran de sulfure de Zinc, jouant pour ces particules le mme rle que l'cran fluorescent du tube de tlvision vis vis des lectrons, et grce des calculs complexes il put dduire le caractre extrmement concentre de la masse dans ce qu'il appela un noyau. La nature corpusculaire de la matire s'affirmait. Certains membres de l'cole Allemande, Ernst Mach en tte , continurent cependant nier avec vhmence pendant plusieurs annes cette nouvelle ralit. La nouvelle thorie atomique tait si mal accueillie en Allemagne que cela poussa le pauvre Boltzmann, un des fondateurs de la thermodynamique moderne, qui avait bas tous ses calculs sur cette hypothse, se suicider en 1906. Le phnomne de radioactivit s'associait un tonnant pouvoir de libration d'nergie, qui fut mesur en 1903 par les Franais Curie et Laborde. Ceux-ci montrrent que celle-ci tait cent mille fois plus intense que dans une raction chimique ordinaire. Ainsi le radium produisait cent calories par heure, c'est dire assez de chaleur pour se fondre lui-mme en quelques heures si celle-ci n'tait pas dissipe. Ce dgagement de chaleur reste un des problmes importants des dchets radioactifs des racteurs nuclaires. Lorsqu'on les achemine vers la Hague, il est indispensable de les placer dans des containers munis de radiateurs huile. Au moment du stockage dfinitif , il faudra bien prendre garde ce que cette chaleur puisse sans cesse s'vacuer librement pendant toute la dure de vie ces radio-isotopes, qui peut se chiffrer en dizaines ou en centaines d'annes, sous peine de risquer une dtrioration, de l'enveloppe. Ce phnomne d'mission de chaleur par les radio-isotopes crs lors de la catastrophe de Tchernobyl en grande quantit est galement responsable des reprises d'incendies dans le racteur, considr tort comme "teint" ( chimiquement, oui, nuclairement, non ). Cette dcouverte n'chappa pas Rutherford, qui fut le premier suggrer en 1904 le soleil pouvait tirer son nergie d'un processus semblable, fond sur des collisions entre atomes. Il est tout fait remarquable de constater, par ces sortes de rendez-vous de l'histoire, que des hommes suivant des voies totalement diffrentes, l'un thoricien gnial, les autres exprimentateurs, taient arrivs un an prs aux mmes conclusions, savoir la possibilit d'extraire une fabuleuse nergie partir de la matire elle-mme.Les Enfants du Diable1/j/aa38Il est vrai que l'quivalence de la matire et de l'nergie et la possibilit de transmuter des lments les un dans les autres sont des thmes trs anciens. Il existe un passage de Vingt mille lieues sous les mers, merveilleusement mis en scne dans un film par Walt Disney, o le commandant du Nautilus, le capitaine Nemo, entrane ses htes dans les trfonds du sous-marin dont la chaufferie ne requiert ni charbon ni ptrole. Les passagers, le visage masqu de fer, y taient alors admis contempler travers d'pais hublots la fabuleuse alchimie de la matire se transformant en nergie. A travers le personnage de Nemo Jules Vernes prsentait un savant qui avait souffert des rigueurs d'un rgime politique odieux, lequel l'avait dport dans un bagne situ dans une le o on exploitait d'ailleurs le nitrate destin la confection des explosifs. S'entourant de fidles compagnons ayant tous eu des destins semblables, Nemo avait dvelopp dans le cratre d'un volcan, celui de l'le de Calypso (il n'existait l'poque ni avions ni satellites d'observation), un centre de recherche exceptionnel o il lui avait t permis de faire toutes ses dcouvertes. Dans le Nautilus c'tait alors la rencontre entre deux scientifiques, Nemo et Arronax, et c'est la qualit mme de ce naufrag qui faisait que le commandant du sous-marin avait exceptionnellement accept de le prendre son bord, rompant avec une totale misanthropie. Au fil des jours on voyait se nouer une vritable tragdie. Pendant les semaines d'une paisible croisire sous les mers on oubliait d'abord les conflits violents ravageant la plante. On dcouvrait un monde o l'homme russissait s'intgrer merveilleusement l'environnement, exploitant les infinies ressources de cette mer nourricire dans des fermes marines. Puis, petit petit Arronax venait bout des rsistances de Nemo le sceptique. Il parvenait le convaincre de ne pas garder gostement ses secrets pour lui seul et de communiquer ses fantastiques dcouvertes ses semblables dans le but de crer un vritable ge d'or. A la fin du film Nemo, convaincu, conduisait le sous-marin dans l'le de Calypso. Hlas l'inconscient marin Ned Land, compagnon d'Arronax, en jetant des bouteilles la mer, avait prvenu les nations du monde. Les passagers du Nautilus, en arrivant en vue du volcan, dcouvraient la consternante ralit. Des soldats en escaladaient ses flancs, fusil en main. Nemo dcidait alors de dtruire in extremis ses installations mais prissait, touch par une balle perdue. Arronax, catastroph, assistait l'agonie de son compagnon, qui prenait la dcision de disparatre avec tous ses fidles dans le tourbillon du Malstrom. Quand le premier sous-marin nuclaire fut lanc on l'appela le Nautilus dans l'ide de rendre hommage au grand auteur de science-fiction Franais. S'il avait t encore vivant nulle doute qu'il se serait cri aussitt :Les Enfants du Diable1/j/aa39- Donnez-lui n'importe quel nom, sauf celui-l ! Dramatique caricature : le premier sous-marin mu par l'nergie nuclaire avait ainsi t conu ds le dpart pour transporter l'outil le plus destructeur n de l'imagination humaine, vritable perversion de la dcouverte. Nemo est un personnage trs rel et trs prsent dans notre monde contemporain. C'est Einstein, c'est Sakharov. Il cristallise tout le drame de cette science terrestre qui revient sans cesse sa liaison dangereuse avec la chose militaire. Ceci dit on est en droit de se demander comment certains auteurs de science fiction se dbrouillent pour prvoir ainsi l'avenir avec une telle justesse, ce que nos futurologues sont ternellement incapables de faire. Peut-tre leur intuition leur permet-elle de s'affranchir de la rigide dmarche de l'intelligence dductive qui se comporte, quand on veut rellement se projeter dans l'avenir, comme une prison du langage, comme une sorte de cage d'cureuil o tournerait l'esprit. Cet enfermement de intelligence dans la prison du langage correspond ce qu'on appelle un paradigme. Sous cet clairage la science fiction deviendrait en quelque sorte une sorte de pense sauvage, en libert. Mais, avant eux, qui mit dans la tte des alchimistes l'ide folle de la transmutation des lments ? Dcidment la dmarche de connaissance restait une chose bien obscure, comme l'avait not Kstler dans "les somnambules".Les premiers "atomistes". Ceux que l'on appellerait plus tard des physiciens nuclaires avaient au dpart une formation de chimistes. Ils pensaient donc que pour produire de l'nergie partir de noyaux il fallait envisager de rarrangements entre ceux-ci, analogues aux rarrangements molculaires, et conduisant des synthses ou des dissociations exo nergtiques. Rutherford fut le premier raliser, Manchester, en 1911, la brisure d'un noyau. Il utilisait toujours le radium comme source de particules pour bombarder diffrents matriaux, en particulier des mtaux. Celui-ci mettait des particules , identifies plus tard des noyaux d'hlium, porteurs de deux charges lectriques positives. Rutherford constatait l'effet des impacts, toujours l'aide de son cran au sulfure de Zinc. En analysant les trajectoires des particules rmises, courbes par un champ magntique5 , il en conclut que celles-ciSi une particule passe dans l'entrefer d'un lectro-aimant, sa trajectoire s'incurve. Le sens de l'incurvation dtermine le signe de la charge et l'analyse de cette trajectoire permet de mesurer sa charge. Une particule neutre, comme le neutron, n'est pas dvie.5Les Enfants du Diable1/j/aa40devaient tre des noyaux d'hydrogne, c'est dire des protons. Il commena par se demander si ces protons ne correspondaient pas l'expulsion d'atomes d'hydrogne prexistant dans la cible titre de traces. Mais il eut l'ide de tirer les particules a cette fois travers des gaz et lorsqu'il introduisit de l'azote dans la chambre d'exprience les scintillations redoublrent. Quelque chose s'tait donc pass dans ces collisions entre atomes cibles et particules projectiles . Dans le compte rendu de cette exprience il crivit : - Les rsultats obtenus incitent conclure que les atomes qui font scintiller le sulfure de zinc distance, la suite des collisions entre les particules a mise par le radium et les atomes d'azote ne sont pas des atomes d'azote; ce sont des atomes d'hydrogne. Nous devons donc en dduire que l'atome d'azote s'est dsintgr lors de la violente collision avec une particule a rapide et que l'atome d'hydrogne libr tait un des constituants du noyau d'azote. Ainsi, plus gnralement, on peut penser qu'en utilisant des particules ou des particules analogues d'nergie comparable on pourrait esprer dcomposer la structure d'un grand nombre d'atomes en atomes plus lgers. Il poursuivit dans cette voie et en 1917 lorsqu'il se rendait une runion du comit de recherche militaire o on se proposait d'tudier la meilleure manire de lutter contre les sous-marins Allemands, il dclara tout de go : - Les recherches sur lesquelles nous travaillons actuellement autorisent croire que l'homme sera bientt capable de provoquer la dsintgration de l'atome et cette dcouverte, si elle se rvle exacte, est bien plus importante que toutes vos guerres ! Vingt huit ans avant Hiroshima, un homme, Ernest Rutherford, connaissait donc les possibilits fantastiques de l'atome. La machine infernale tait en marche. Il est impossible d'imaginer les conditions dans lesquelles travaillaient les exprimentateurs cette poque dans les laboratoires Europens. L'oscilloscope n'existait videment pas. Tous fabriquaient eux-mmes leurs instruments de mesure. Lorsqu'on tombe sur une photo reprsentant le montage avec lequel Rutherford dcouvrit le noyau atomique on a l'impression d'tre devant un vieux bout de tuyau fix sommairement l'aide de pattes de cuivre courbes la main et visses sur une planche de bois mal quarri. Les recherches s'effectuaient dans des caves ou desMais on ne connaissait sa son existence l'poque, puisqu'il fut dcouvert par Chadwick en 1932Les Enfants du Diable1/j/aa41hangars, chauffs l'aide d'un pole ou mme dmunis de chauffage. On travaillait soit sur des paillasses couvertes de carrelage blanc, soit sur des tables en chne sculaire. Les instruments de mesure standards correspondaient ce que nous trouvions dans une salle de TP de lyce juste aprs la guerre. Balances, ampremtres et voltmtres cadre mobile, cercls de cuivre, rhostats manivelle. L'outil d'atelier le plus couramment utilis tait le marteau. Rhuteford s'accommodait de cette rusticit. A un de ses lves qui s'en plaignait il rpondit un jour : - Mon cher, je pourrais faire de la recherche au ple nord ! Il eut t bien tonn de voir les futurs laboratoires de physique nuclaire, les monstrueux acclrateurs, les lasers ou les machines plasma de Livermore. Toujours est-il qu'en ce dbut de sicle naissaient une vitesse incroyable tous les outils et concepts de la science moderne. La ralit atomique tait acquise et dcrite : le recours systmatique la spectrographie de masse 6 avait rapidement permis de dterminer les charges et les masses des diffrents atomes, regroups dans la clbre Table du Russe Mendliev 7 . On essayait de se faire une ide plus prcise de ce que pouvait tre une molcule 8 . En peu d'annes la chimie avait achev sa mutation en cessant d'tre une manipulation de substances pour devenir un lego bas sur une centaine de pices lmentaires. Les atomes se combinaient entre eux pour donner des molcules. Celles-ci pouvaient leur tour donner des assemblages plus complexes ou se briser en fragments, ou mme en atomes. La clef de ces rencontres de ces mariages, divorce, changisme, tait l'nergie. Or presque au mme moment on dcouvrait que les atomes taient des fruits possdant des noyaux qui apparaissaient euxmmes comme des assemblages d'lments. Pour des gens comme Rutherford les rarrangements nuclaires dtects, l'mission d'nergie, devaient immanquablement ouvrir sur une chimie des noyaux avec dissociations, synthses, ractions productrices ou consommatrices d'nergie et mme catalyse 9 . Il n'y avait aucune rupture entre les deuxTechnique consistant "tirer" des atomes, pralablement chargs lectriquement, dans un champ magntique et d'en dduire leur masse par analyse de la courbure de leur trajectoire. 7 Il s'agit de la "classification priodique des lments", mode rationnel de classement des atomes en fonction de leur masse et de la structure de leur cortge lectronique. 8 Molcule : assemblages d'atomes. Exemple : H2, H2O, CO2 etc... 9 Dans la catalyse une substance appeler catalyseur facilite une raction. Exemple : les poles catalyse, o un produit solide permet une combustion complte relativement basse temprature des hydrocarbutes gazeux, comme le butane.6Les Enfants du Diable1/j/aa42dmarches cognitives, si ce n'est les ordres de grandeur de nergies mises en jeu, qui taient sans commune mesure.L'nergie chimique et l'nergie nuclaire. L'vocation des tats molculaires me rappelait les jeux de mon enfance sur la plage de la Baule. Nous faisions de grands chteaux de sable sur lesquels nous faisions rouler de jolies billes de verre. Un jeu consistait placer un grand nombre de billes dans des petites cuvettes qui communiquaient entre elles par des sortes de routes sinueuses. Il suffisait alors de lcher une bille sur un des flancs du chteau de sable pour qu'elle aille dloger ses surs, celles-ci allant leur tour dloger d'autres billes de leur logement. En quelques secondes le chteau de sable s'animait au rythme du cliquetis des sphres de verre. Le monde de la chimie est une sorte de chteau de sable. Si on prend une bille qui se trouve un tage infrieur et qu'on souhaite la loger un peu plus haut, il faudra lui fournir de l'nergie. La raction correspondant sera dite endo-nergtique, ou endo-thermique si l'nergie fournie est de la chaleur. Dans le cas contraire la raction sera dite exo nergtique, ou exothermique si l'nergie dgage est de la chaleur. Considrons un ensemble de billes occupant des logements. Leurs rebords seront plus ou moins hauts et l'importance de ces petits murets figurera l'nergie mettre en uvre pour faire sortir la bille de son trou. En fournissant une certaine nergie de dpart on pourra provoquer la chute d'une bille qui jectera la bille suivante, etc... C'est exactement ce qui se produit lorsqu'on frotte une allumette. Le frottement communique une certaine nergie localement aux molcules qui ragissent en entranant leurs voisines. Il en serait de mme si on enflammait un mlange d'hydrogne et d'oxygne, la combustion gagnant petit petit tout le mlange gazeux disponible. Plus le chteau sera pentu, plus le phnomne sera violent. Un chteau de sable aux parois abruptes figurerait un explosif. Dans certains domaines de la chimie le chteau a des flancs peu accentus et les ractions s'y droulent paisiblement, comme en biochimie par exemple. Les bords sableux des cuvettes ont tendance s'effriter. Rien n'est parfaitement stable dans la nature. Le temps que met chaque rebord disparatre, librant la bille, est en quelque sorte la dure de vie de l'tat, du systme. Je me souviens d'une amusante exprience de chimie. Le professeur fabriquait un corps nomm iodure d'azote sous forme de prcipit et recueillait celui-ci en humectant une feuille de papier buvard. Puis il continuait tranquillement son cours. C'tait une farce qu'il aimaitLes Enfants du Diable1/j/aa43faire chaque anne ses lves. En effet lorsque toute l'eau s'tait vapore, au bout d'un temps qu'il tait videment difficile de prvoir, cette substance devenait violemment instable et explosait avec un claquement de ptard. Le monde des noyaux suggrait aussi un chteau de sable, mais aux flancs vertigineux. Les cuvettes contenant les billes taient galement beaucoup plus profondes que celles correspondant au monde de la chimie. S'il existait une potentialit d'extraire d'un tel ensemble de l'nergie, c'tait en ralisant localement un apport bien plus considrable que dans la chimie. Si certains, au dbut du sicle, avaient pu observer un dgagement d'nergie c'tait parce que les balcons de certaines cuvettes taient naturellement assez instables pour librer de temps en temps une bille qui dvalait alors la pente grande vitesse, sans russir dsquilibrer les atomes voisins. Elle pouvait ainsi quitter sans encombre le "chteau de sable". Tels taient le thorium ou le radium, naturellement "radioactifs". On aurait pu videment se dire : pourquoi ne pas extraire le radium ou le thorium du sol et les utiliser tels quels comme "combustible", comme source de chaleur. Malheureusement l'affaire eut t conomiquement non rentable tant donn la raret de ces substances. La radioactivit naturelle n'tait donc pas exploitable et Rutherford l'avait bien compris. Comment, dans ces conditions, ngocier cette chimie des noyaux ? On pouvait envisager de vritables ractions nuclaires entre deux types d'lments, productrices d'nergie, et analogues aux classiques ractions chimiques mais moins que les alchimistes n'aient dispos de quelques secrets permettant d'oprer " froid", les ordres de grandeur des nergies mettre en uvre pour altrer les structures nuclaires paraissaient d'emble considrables, si l'on se basait par exemple sur l'nergie des particules a utilises par Rutherford dans son exprience de fission du noyau d'azote. Entretenir par ailleurs quelques ractions de dissociation exo nergtiques avec de telles particules eut t galement illusoire. La solution ne pouvait tre qu'ailleurs.L'ge d'or de la science du 20 sicle. Ce dbut de sicle tait phnomnal. Notre poque scientifique actuelle semble en tat de complte lthargie en comparaison. A cette poque il se produisait une ou plusieurs dcouvertes absolument fondamentales, la fois sur le plan thorique et sur le plan exprimentale, chaque anne . La science ressemblait un immense chantier. Arnold Sommerfield, homme plein d'humour, qui enseignait Munich, avertissait ses tudiants en chaque dbut d'anne en leur disant :Les Enfants du Diable1/j/aa44- Attention, la science est en danger d'croulement. Domaine provisoirement ferm pour cause de transformations radicales. En 1900 Planck avait dcouvert les quanta, c'est dire suggr que l'nergie puisse tre mise partir des corps par paquets discrets et non en continu. En 1905, en mme temps qu'il publiait son clbre papier sur la relativit restreinte, Einstein, appliquant les ides de Planck, avait pu rendre compte des bizarreries de l'effet photo-lectrique. Rutherford avait imagin l'atome, Bohr, en 1911, en donnait une premire reprsentation thorique. Des nuclons se rassemblaient dans un noyau central. Les lectrons ne pouvaient occuper autour de celui-ci que des orbites bien particulires, comme des plantes orbitant autour d'un noyau-soleil. Cette image tait une consquence directe de la thorie quantique et de la mcanique ondulatoire naissante. Les lectron ont tous la mme masse, mais lorsqu'ils cheminent une vitesse donne on leur associe une onde de frquence . On dit qu'ils sont la fois onde et particule. On pourrait les comparer une ondulation cre dans une corde, qui se propagerait le long de celle-ci. Quand on considrait les orbites lectroniques possibles il tait ncessaire que la force centrifuge quilibrt l'attraction lectrique exerce par le noyau, charg positivement, sur l'lectron, charg ngativement. De la mme manire qu' une distance donne de la Terre la vitesse d'orbitation circulaire, lie la force centrifuge, devait quilibrer l'attraction terrestre. Dans une reprsentation mcaniste classique, toutes les orbites taient a priori possibles, mais Bohr imagina que les lectrons se plaaient sur celles qui permettaient le bouclage de l'onde associe sur elle-mme, c'est dire celles dont le primtre tait un multiple de la longueur d'onde associe.Le secret des quantas : le bouclage de la fonction d'onde de l'lectron sur elle-mme, qui n'autorise que certaines orbites particuliresLes Enfants du Diable1/j/aa45Jadis Pythagore avait cherch l'harmonie du monde. A cette poque, musique, science et religion ne formaient qu'un. Les musiciens savaient depuis longtemps qu'il existait des modes de vibration prfrentiels des cordes de leurs instruments. Lorsqu'on les pinaient simplement elles produisaient un son correspondant une frquence dite fondamentale. En les pinant en leur milieu les cordes vibraient selon deux "ventres" et ceci donnait l'octave suprieur. Et ainsi de suite. L'harmonie des sons se trouvait donc dpendre de rapports de nombres entiers. Pythagore avait donc suppos que le monde tait fait de rapports subtils qui impliquaient galement des nombres entiers ou des fractions de nombres entiers. La numrologie devenait le fil conducteur de la connaissance. Hlas un jour un olibrius montra qu'il pouvait exister des nombres dits irrationnels , tels la racine carre du nombre 2 , qui ne pouvaient s'identifier un quelconque rapport de deux nombres entiers. Le monde Pythagoricien s'croulait. La secte voulut garder la chose secrte, mais il y eut des fuites, et le peuple connut ce sacrilge mathmatique. Les dieux punirent parait-il l'impie en le faisant prir dans un naufrage. Le dix neuvime sicle avait t le triomphe du continu. Les successeurs de l'Allemand Leibniz, inventeur du calcul infinitsimal, s'en taient donn cur joie en dcoupant tous les paramtres de la physique et de la chimie, l'nergie, la masse, en parties aussi petites que l'on voulait. Avec Planck et Bohr le continuum espace-temps scrtait un trange et insolite parfum de Pythagorisme qui allait donner naissance trs vite aux "nombres quantiques". Les savants avaient dduit de leurs calculs, bass sur la diffusion des particules, le diamtre des noyaux. Pour raliser des rarrangements nuclaires il leur semblait ncessaire que les noyaux fussent au contact. Or ceux-ci taient porteurs de charges positives, donc avaient tendance se repousser fortement. On calcula l'nergie cintique ncessaire pour que ces noyaux minuscules viennent au contact, en les lanant violemment l'un contre l'autre. En identifiant cette vitesse d'impact la vitesse d'agitation thermique des lments d'un gaz on obtint les ordres de grandeurs des tempratures lies cette chimie des noyaux. Celles-ci taient formidables et se situaient entre cent millions et plusieurs milliards de degrs. A Livermore Alstrm et Fowler tentaient, par deux approches diffrentes, de reconstituer ces conditions infernales. Entre les deux guerres des telles expriences eussent t inenvisageables mais une nouvelle dcouverte allait prcipiter les choses en avanant l'horloge de la science d'un bon sicle.Les Enfants du Diable1/j/aa46A l'assaut de la forteresse atome. En 1930 on connaissait les masses et les charges des noyaux. Rutherford, ayant russi la premire jection d'un des constituants du noyau en 1911. Ayant montr que celui-ci se comportait comme un noyau d'atome d'hydrogne, comme un proton, il en dduisit que tous les noyaux taient faits de protons. Mais comme les charges lectriques mesures taient le plus souvent infrieures de moiti au nombre de nuclons 10 ( supposs tre des protons ) dduits de la mesure de la masse, Rutherford mit l'hypothse que le noyau devait receler des couples proton-lectron, l'ensemble donnant quelque chose de neutre, sans d'ailleurs justifier pourquoi certains lectrons pourraient se trouver en orbite loin du noyau et d'autres l'intrieur ( les forces de liaisons du noyau n'taient pas encore connues ). On nomma ces couples des "neutrons". Dans une confrence faite en 1920 Rutherford suggra que si l'on pouvait disposer de neutrons l'tat libre ceux-ci constitueraient des projectiles idaux pour partir l'assaut de la "forteresse atome" tant donn leur insensibilit au champ lectrique rpulsif du noyau. En 1932 l'Anglais Chadwick, un des tudiants de Rutherford, dcouvrit en bombardant du brylium, une particule lectriquement neutre ( sa trajectoire n'tait pas courbe par un champ magntique ). Sa masse apparut tre trs voisine de celle du proton. C'tait donc ce fameux neutron dont on montra par la suite qu'il ne s'agissait pas d'un tandem proton lectron mais bien d'une nouvelle particule lmentaire. Comme on savait produire ces neutrons on se mit les utiliser leur tour pour bombarder toutes sortes de corps. Avant mme que les premiers rsultats exprimentaux aient t obtenus, d'autres que Rutherford taient saisis par l'intuition qu'une dcouverte de premire importance se prparait. Le professeur Fritz Houtermans mentionnait ainsi dans son discours l'universit de Berlin que cette particule minuscule, tout rcemment dcouverte Cambridge, pourrait librer les immenses forces prisonnires de la matire. Trois ans plus tard, le Franais Frdric Joliot-Curie, recevant le prix Nobel Stockholm avec sa femme Irne pour la dcouverte de la radioactivit artificielle ( ils avaient cr des radiolments instables par transmutation, en le bombardant avec des particules charges et ceux-ci s'taient rvls leur tour metteurs de rayonnement ) s'exprimait dans des termes semblables :10Nuclon, du Latin nucleus : noyau.Les Enfants du Diable1/j/aa47- Nous sommes en droit de penser que les chercheurs, brisant et construisant les lments volont, trouveront le moyen de raliser de vritables transmutations caractre explosif. Si de telles transmutations arrivent se propager dans la matire on peut concevoir l'norme libration d'nergie utilisable qui aura lieu. La nature avait effectivement laiss dans un mme matriau, l'uranium, la fois l'explosif et les allumettes. Si le phnomne de raction en chane n'avait pas exist dans cet lment, il n'y aurait encore de nos jours ni racteurs ni bombes atomiques. Etant donn les ennuis que cette affaire est en passe de nous causer on peut se demander s'il ne s'agit pas l d'une intervention du diable. A Sandia la physique reprenait son cours laborieux et normal, guid par les contraintes technologiques. Joy m'avait conduit au centre avec sa vieille Chevrolet dcapotable. Elle tait divorce et vivait seule avec son fils. Livermore, en comparaison de Sandia, ressemblait un moulin vent. Ici on est finissait plus de contrler la fois mon identit et les lettres de crance dont j'tais porteur et je passais une bonne heure dans les diffrents postes de garde. Les diffrentes zones concentriques correspondaient entre elles par de longs couloirs qui me rappelaient la nouvelle de Borgs intitule "la bibliothque". Ces zones taient barrs par des portes munies de barreaux absolument identiques ceux ces prisons. Le responsable des relations extrieures m'accueillit en bras de chemise, nud de cravate descendu. Nous parlmes de mon sjour Californien. - On m'a dit que vous meniez ici des recherches en quelque sorte parallles celles effectues Livermore et qui viseraient crer des ractions de fusion en bombardant une cible avec des lectrons. - C'est exact. Nous nous occupons d'un projet de fusion par faisceaux d'lectrons. - Sera-t-il possible de voir quelques expriences ? - Rigoureusement impossible. L'ensemble des activits de ce secteur de Sandia est totalement classified. La seule faon que vous pourriez avoir de visiter le centre serait de vous noircir le visage et de sauter de nuit en parachute. A part cela que pouvons-nous faire pour vous ? Lui et son adjoint se mirent rire. Tout cela n'tait gure encourageant. Je passais la journe dans un bureau sans fentre compulser la documentation qu'ils me fournirent. A Livermore Alstrm jouait les Archimde. Ici c'tait plutt Jovien. Dans la mesure o ce qu'on cherchait crer tait finalement trs proche de la foudre cela donnait la manip un ct assez Frankenstein.Les Enfants du Diable1/j/aa48Imaginez une sorte de camembert de trente mtres de diamtre, ou plutt un de ces fromages "Vache-qui-rit",o la crme est rpartie en petits secteurs, chacun d'entre eux tant un puissant canon lectrons. L'ensemble de ces dispositif tant immerg dans de l'eau, faisant office de dilectrique, c'est dire de milieu assurant le stockage des charges lectriques. A Livermore on faisait la chasse aux poussires et aux moucherons. Ce que craignaient les gens de Sandia, c'taient les bulles. Avant chaque essai des plongeurs munis de bouteilles allaient s'assurer que des bulles d'air n'adhraient pas aux organes immergs de la machine, qu'ils frappaient doucement avec des marteaux. Le systme de Sandia consistait crer une dcharge radiale, centripte, dont le point d'arrive tait une sphre-cible de la taille d'un poids. Lorsque les trente six canons lectrons tonnaient en mme temps, les jets d'lectrons parcouraient les rayons de cette roue d'Ezechiel et venaient converger vers son moyeu. L'nergie stocke dans l'eau tant cent fois plus importante qu' Livermore et pouvant tre dlivre en un temps comparable, c'est dire en une dizaine de milliardimes de seconde Il suffisait de faire le calcul : la puissance instantane pouvait alors atteindre cent mille milliards de watts, cent trawatts, c'est dire la puissance collecte par un miroir solaire de trois cent kilomtres de diamtre, suprieure celle de toutes les machines cres par l'homme sur Terre fonctionnant en mme temps. Le charg des relations extrieures ne m'avait pas lch d'une semelle de la journe. Je le bombardais de questions auxquelles il fut vite incapable de rpondre.- Dites, vous posez de sacres questions pour un journaliste. Tout ce que je pus savoir tait qu'il y avait des problmes de focalisation de ce flot d'lectrons turbulents. La puissance tait l mais cette foudre artificielle se concentrait pour le moment dans un volume quivalent celui d'un uf de pigeon. On me proposa d'interrompre l ma visite et de revenir le lendemain pour discuter avec le responsable du projet, un certain Grald Yonas. En rentrant l'htel avec Joy je me prenais imaginer quelque savant fou la Frankeinstein montant une exprience analogue, mais utilisant carrment l'nergie de la foudre. On tait de toute faon bien loin des expriences de Cambridge.Les Enfants du Diable1/j/aa49RENCONTRE AVEC YONASLe rendez-vous avez Yonas, responsable du projet de fusion par faisceaux d'lectrons de Sandia, tait fix l'aprs midi du lendemain. En attendant j'allais traner dans la vieille ville avec Joy pour acheter quelques bijoux indiens en me disant qu' il tait peu probable qu'il me laisse voir quoi que ce soit de ses installations, comme j'avais pu le faire Livermore. La chance ne vous sourit pas chaque fois. Sandia tant un des hauts lieux de la mise au point des ttes thermonuclaires, on ne pouvait quand mme pas esprer y entrer comme dans un moulin. La science moderne est une affaire d'tat. Il y a des sicles la science, la morale et la religion taient considres comme un tout indissociable mais au dix-septime sicle les acadmies des sciences avaient consacr l'clatement de ce trio en dcidant d'carter de leurs sances tout dbat concernant les questions morales, politiques ou thologiques . La science avait dcid d'aller vivre sa vie sans rendre compte ses deux surs. Au dbut du sicle la finalit de la dmarche scientifique tait donc la connaissance pure. Le savant travaillait pour arracher la nature ses derniers secrets. Les tudes de pointe sur la structure de la matire se droulaient essentiellement en Europe dans la priode qui suivait la premire guerre mondiale, laquelle n'avait t pour les chercheurs qu'un intermde fcheux qui avait nui aux changes des ides.La communaut des savants avant la guerre de 39-45. Mme au plus fort de la guerre la solidarit internationale, trs vive, avait continu de jouer. L'Anglais Chadwick, futur dcouvreur du neutron, s'tait ainsi retrouv coinc en Allemagne au moment de l'ouverture des hostilits et intern prs de Berlin. Immdiatement ses collgues Allemands Nerst et Rubens se dbrouillrent pour lui fournir du matriel pour qu'il puisse continuer ses recherches pendant sa captivit, ce qu'il fit. En dpit de la phrase prophtique de Rutherford en 1917 il tait vident qu' l'poque personne n'escomptait retirer un profit quelconque, au point de vue stratgique, des recherches sur l'atome et la dmarche de Nerst et de Rubens tait parfaitement dsintresse. Des ingnieurs mettaient bien sr leurs connaissances au service de l'arme et dveloppaient des choses comme l'avion et le sous-marin, mais la technique restait une cousine loigne de la science. Les scientifiques n'envisageaient pas commeLes Enfants du Diable1/j/aa50maintenant les consquences immdiates de leurs actes sur le sort des armes et cette question lui semblait bien loin de ses proccupations. La guerre acheve, les savants reprirent immdiatement leurs changes, n'ayant pas la moindre ide de ce que pouvaient signifier des mots comme secret et censure. Dans le laboratoire Cavendish de Cambridge l'irascible Rutherford continuait son travail de prcurseur dans ce monde nuclaire, qu'il avait dcouvert le premier. Pour illustrer l'tat d'esprit qui rgnait alors voici une anecdote significative. Avant le dbut de la guerre l'Institut Viennois du Radium avait prt Rutherford deux cent cinquante milligrammes de cette prcieuse substance dont les uniques gisements se trouvaient Joachimstal, en Bohme, et taient l'poque la proprit de la monarchie Austro-Hongroise. Pendant la guerre le gouvernement Anglais en avait dcid tout naturellement la confiscation et lorsque la paix fut signe, celui-ci considra que l'universit de Cambridge en restait propritaire. Mais Rutherford, passant superbement outre, entreprit de ddommager le prteur. En avril 1921 il put crire son collgue autrichien Stefan Meyer : - J'ai t alarm par votre communication relative aux finances de l'Institut du Radium de Vienne et j'ai fait tout mon possible pour runir les capitaux ncessaires l'achat de la petite quantit de radium si gnreusement prte par l'Acadmie. Elle m'a t d'un grand secours dans mes recherches. Meyer lui crivit que le cours du radium tait devenu "monstrueusement lev" sur le march mondial, mais Rutherford battit la campagne pour runir la somme, ce qui fut d'un grand secours pour cet institut, pris dans la tourmente de la dvaluation qui avait suivi la guerre. Ce geste illustre quel point les savants des diffrents pays se considraient comme en dehors de toute ingrence politique. A Copenhague Niels Bohr reconstruisait le monde travers la mcanique quantique, en France le couple Joliot-Curie dcouvrait la radioactivit artificielle en russissant transformer de l'aluminium en un isotope radioactif du phosphore par bombardement l'aide de noyaux d'helium. Gttingen, en Allemagne, vritable ppinire scientifique, constituait le quatrime sommet de ce carr. La comptition tait rude au plan du prestige entre exprimentateurs et thoriciens. Bohr et son quipe ouvraient une re nouvelle o l'on prdisait la nature des choses avant de la constater, la clbre quation de Schrdinger tant exploite comme une matrice fconde. Ce dernier avait construit sa clbre quation dans le but de rendre compte de quelque problme d'optique et c'est un peu par hasard qu'on s'tait aperu que celle-ci semblait dcrire avec bonheur la ralitLes Enfants du Diable1/j/aa51microscopique. Il n'est pas mauvais de revenir un instant sur l'origine de cette clef de vote de la science contemporaine. On a coutume de penser que les quations trouvent leur fondement dans une longue approche exprimentale. A certains moments de l'histoire des sciences certaines personnes construisent des jeux d'quations un peu comme on invente les lments, les rouages d'un meccano, qu'on se met exploiter par la suite. Les outils de base sont videment emprunts aux mathmatiques, lesquelles trouvent leur fondement dans une exprience plus ancienne encore. Toute ce qui prend par exemple la forme d'quations diffrentielles trouve sa base dans l'uvre de Leibniz, inventeur du calcul infinitsimal. Lorsque des gens comme l'Anglais Maxwell et le Franais Poisson construisirent les quations permettant de rendre compte des phnomnes lectromagntiques et gravitationnels, ils tentrent simplement d'intgrer, dans un tout cohrent, de bon nombre d'expriences antrieures. On considre gnralement Maxwell comme le plus grand thoricien ayant vcu entre Newton et Einstein. C'tait un simple professeur de physique exprimentale au laboratoire Cavendish de l'universit de Cambridge. En analysant toutes les donnes exprimentales du temps il avait pu en extraire un jeu d'quations trs lgantes, mais solidement ancr dans des phnomnes directement perceptibles et mesurables. Quand on se tourne vers l'quation de Schrdinger, le tableau apparat fort diffrent. Sa dcouverte fut une sorte de hasard "exprimental" et aujourd'hui encore les physiciens thoriciens doivent admettre avec agacement qu'elle ne possde aucune base ontologique. En appelant un chat un chat l'quation de Schrdinger repose.... sur l'quation de Schrdinger, sa seule raison d'tre tant son caractre extraordinairement prolifique et opratoire, qui n'a jusqu' prsent jamais pu tre mis en dfaut. Si le monde de la relativit restreinte chappe quelque peu l'intuition, c'est encore bien pis pour celui de la mcanique quantique. Que manipule-t-on au juste avec tout cela ? Personne ne peut le dire aujourd'hui encore. Ceux qui sont thoriciens dans l'me n'en ont cure, d'ailleurs. Aux exprimentateurs de s'en accommoder. On en revient au mythe Platonicien, exprimentateurs et thoriciens vivant dans la mme caverne. Mais voici que les thoriciens, grce la complicit des mathmatiques se mettaient avoir quelque dialogue privilgi avec les choses de l'extrieur. Tout cela ne faisait pas l'affaire de Rutherford, qui grommelait : - Ces thoriciens ont trop de prtention. C'est nous, hommes de laboratoire, de leur rabattre le caquet.Les Enfants du Diable1/j/aa52A l'oppos, le mathmaticien Hilbert, qui animait avec Born et Frank l'Institut de Gttingen, lui renvoyait la balle en disant qui voulait l'entendre : - Non, voyez-vous, la physique est dcidment trop difficile pour les physiciens. Hilbert tait passionn par la qute de la nature profonde des choses et n'avait que mpris pour les "techniciens". Il s'tait donn pour but de recourir aux mathmatiques pour venir en aide la physique "spirituellement dficiente" et avait donc cr pour les physiciens des outils de travail paradoxalement extrmement abstraits mais qui allaient se rvler trs performants et qui furent ultrieurement consigns dans un livre de venu clbre et intitul Methodes Mathmatiques de la Physique. Tous les physiciens thoriciens se doivent de nos jours de se familiariser ds les bancs de l'universit avec les "espaces de Hilbert", mondes tranges qu'aucun objet physique n'habite puisqu'ils ne sont peupls que de.. fonctions mathmatiques. Mais Hilbert aimait cacher sa proccupation des choses concrtes derrire des boutades acerbes. Ainsi il avait du un jour remplacer un collgue mathmaticien, Flix Klein, qui laissa son nom un objet topologique en forme de bouteille 11 , pour animer une rencontre avec des ingnieurs. Inquiets, les organisateurs lui avaient recommand une attitude d'ouverture et de dialogue. Mais Il ouvrit sa confrence en lchant d'un ton acerbe : - On entend dire tout propos que savants et ingnieurs sont ennemis. Je ne crois pas que cela soit vrai. Je suis mme tout faite sr du contraire, car en vrit ils n'ont rien faire ensemble. Cette boutade n'tait pas l'expression d'une intransigeance ou d'un dogmatisme mais rvlait au contraire un grand souci d'honntet. La science n'tait pas comme aujourd'hui un difice prtentieux devenu la proprit d'administrateurs du savoir scientifique, c'tait un chantier retentissant des tirs de mine. Dans les universits la nourriture quotidienne des tudiants ne constituait un ensemble de faits depuis longtemps dmontrs mais un lot de questions ouvertes, vivantes, propre stimuler leur imagination et leur crativit. Einstein avait montr qu'une nergie fantastique se cachait dans la matire et tous se demandaient, souvent avec une certaine inquitude, si on allait un jour tre rellement capable de l'en faire sortir. Ainsi le physicien Nerst crivait en 1921 :La "bouteille de Klein" est une surface unilatre qui, comme le ruban de Mbius, est unilatre, ne possde qu'un seul ct.11Les Enfants du Diable1/j/aa53- Nous vivons pour ainsi dire sur une le de fulmicoton, mais, pour mettre le feu aux poudres nous n'avons, Dieu merci, pas encore trouv d'allumettes.Gttingen. Chaque printemps la petite ville Allemande de Gttingen, en basse Saxe, voyait affluer tout le gotha scientifique international et connaissait une invraisemblable concentration de prix Nobel l'hectare. Chaque soir les auberges retentissaient de discussions scientifiques passionnes. Les tudiants taient mis au courant de l'avancement des recherches pendant les cours et les professeurs n'hsitaient pas prsenter des questions non rsolues en lanant la cantonade : - Quelqu'un aurait-il une suggestion sur la faon de rsoudre cet agaant problme ? Tous avaient l'impression qu'un nouveau monde tait en train de natre, que la boite de Pandore nomme atome tait sur le point de s'ouvrir et ils en parlaient avec une curiosit souvent mle de crainte. Tmoin cette phrase de Franck, un des directeurs de l'universit : - Je sais qu'une ide nouvelle est vraiment importante quand sa naissance me saisit soudain d'une terreur profonde. L'Amrique semblait bien conventionnelle ct de ce bouillonnement Europen et la petite ville Allemande attirait les chercheurs d'outre Atlantique. Ceux-ci, selon leur propre expression, effectuaient rebours le trajet de Christophe Colomb, la recherche d'un nouveau monde. Un matin de 1926 un jeune chercheur trs maigre, fils d'un homme d'affaires de New-York, s'inscrivit Gttingen pour y faire un doctorat. Il s'appelait Oppenheimer. Tous les acteurs qui allaient jouer un rle important dans la tragdie passrent un moment ou un autre sur cette scne Allemande : les Hongrois Slizard et Teller, l'Anglais Dirac, le brillant Heinsenberg. Mais bientt la pousse de l'hitlrisme allait agir la manire d'un coup de pied dans cette fourmilire. Certains scientifiques sduits par le national socialisme et la naissance d'un "ordre nouveau", soutenus par des tudiants en chemises brunes, avaient tent de dnoncer le "bluff juif" que reprsentaient leurs yeux les thories d'Einstein et de Bohr. Mais leurs remarques acerbes leur avaient aussitt attir des rponses condescendantes et moqueuses de la part de collgues plus avertis.Les Enfants du Diable1/j/aa54Inexorablement l'tau hitlrien se referma sur la petite communaut et aprs la prise de pouvoir en 1933 l'puration commena. La victime la plus illustre fut le prix Nobel Franck, qui fut un des premiers expulss. Suivirent Bohr, Teller, Slizard et beaucoup d'autres. Les nazis taient des techniciens, non des savants. L'ide d'un effort scientifique soutenu et coordonn sur une longue priode de temps leur tait trangre tout simplement parce qu'ils avaient prvu une guerre courte. Ils se mfiaient des intellectuels et nommrent ministre de la science le docteur Rust, qui tait un dirigeant faible, de peu d'agilit mentale et dont l'attitude envers les savants se rvla immdiatement aprs sa nomination, lorsqu'il dclara : - Les scientifiques sont des charlatans, sans la moindre ide originale. Selon une plaisanterie de l'poque, Rust tait "l'unit de mesure standard du minimum de temps coul entre la promulgation d'un dcret et son abrogation". Pourtant l'Allemagne nazie n'avait pas perdu son respect traditionnel envers le savoir et allouait des salaires relativement levs aux chercheurs, mais l'anti-intellectualisme des nationaux socialistes se traduisait par une grande mfiance envers les savants. Les juifs expulss d'Allemagne ne constituaient qu'une fraction minoritaire de la population scientifique, environ douze pour cent. Mais cette perte se rvla beaucoup plus dommageable dans la mesure o ceux qui faisaient mine de poursuivre les travaux des expulss taient leur tour considrs comme des "juifs blancs". Dans l'esprit des penseurs nazis les thories d'Einstein et de Bohr taient des thories fausses. Lorsque Rust se rendit Gttingen il demanda au cours du dner Hilbert s'il tait vrai que l'institut ait tant souffert du dpart des juifs et de leurs amis. Celui-ci rpondit : - Souffert ? il n'a pas souffert, il n'existe plus ! Les annes qui suivirent devaient se rvler dcisives dans le chemin qui allait mener la ralisation de la premire bombe atomique. Les physiciens pensaient qu'en brisant des noyaux on pourrait provoquer un dgagement d'nergie extrmement intense mais il ne voyaient pas comment disloquer un arrangement aussi solide. Une particule charge comme le proton ( noyau de l'atome d'hydrogne ) pouvait constituer un projectile possible dans cet assaut men contre la forteresse atome, mais hlas elle s'puisait dans son approche du noyau vaincre une trs forte "barrire de potentiel" de nature lectrostatique. L'nergie qu'on devait lui communiquer paraissait ainsi hors de porte de ce dont on disposait l'poque. Pour donner une image du problme on pourrait reprsenter les noyaux comme des trous de golf situs au sommet d'une butte trs leve. Pour pntrer dans le noyauLes Enfants du Diable1/j/aa55le proton-balle de golf devait tre lanc une vitesse considrable pour russir escalader la butte, faute de quoi il retombait en vitant l'obstacle. A l'poque o les noyaux furent dcouverts on ne se posait pas le problme de savoir d'o ils venaient. Ce n'est qu'avec le temps que les mcanismes de la nuclosynthse furent lucids et que l'on comprit du mme coup comment fonctionnaient les toiles et comment elles fabriquaient dans leur chaudire interne, de manire paisible ou paroxysmique, l'ensemble des lments de la table de Mendliev. Les molcules taient faites d'atomes, lis ensemble par des lectrons, ceux-ci faisant le va-et-vient de l'un l'autre. La physique thorique imposa petit petit l'ide que toute force devait tre associe un certain type de particule. Ainsi la force lectromagntique tait tout simplement associe au photon. L'lectron devenait le vhicule des forces liant les atomes entre eux dans les molcules. Il subsistait un bien grand mystre : comment les noyaux n'explosaient-ils pas ? Qu'est-ce qui empchait les protons contenus dans ces noyaux de se repousser avec violence ?La boite de Pandore s'ouvre. En 1935 le japonais Yukawa dcouvrit une relation simple entre la port d'une force et la masse de la particule dont l'change produit la force. Il existait une distance partir de laquelle la force n'agissait pratiquement plus et celle-ci tait simplement inversement proportionnelle cette masse. Dans le cas de l'lectromagntisme la masse de la particule change (les photons) tant nulle, la porte des forces tait par consquent infinie et l'intensit dcroissait simplement selon l'inverse du carr de la distance. Dans le cas des liaisons chimiques, par changes d'lectrons, la porte correspondante tait de 10-13 mtre. Ainsi, si la force liant les nuclons dans le noyau tait due un change d'lectrons le diamtre des noyaux atomiques devait tre de cette taille. En fait, comme l'avaient montr Geiger et Mardsen, ce diamtre tait plusieurs centaines de fois infrieur. Yukawa en dduisit que l'change d'lectrons n'tait pas le mcanisme responsable des forces nuclaires. Il supposa qu'il devait exister dans les noyaux des forces lies des particules, qu'il baptisa msons, dont la masse devait tre quelque deux cent fois leve que celle de l'lectron. Les noyaux taient donc des sortes de "molcules" o les protons jouaient le rle des atomes, et les msons celui des lectronsLes Enfants du Diable1/j/aa56La stabilit d'une molcule est lie sa gomtrie, une molcule compacte, harmonieuse, tant a priori plus stable qu'une autre. Il en tait de mme pour les noyaux. L'un des noyaux les plus stable est celui de l'atome d'hlium, qui est constitu de quatre nuclons, deux protons et deux neutrons, qui s'agencent de manire former un ttradre. Cet objet est identique aux piles de quatre boulets que l'on plaait jadis auprs des bombardes. Il est vident qu'on aurait beaucoup plus de mal crer une structure compacte et symtrique avec cinq nuclons. On peut facilement en faire l'exprience ne manipulant quatre ou cinq boules de mie de pain. Aussi cette dernire structure nuclaire est-elle instable. Les atomes stables dans la nature correspondent des assemblages gomtriquement compacts. On avait montr qu'en bombardant certains lments et en les enrichissant en nuclons on pouvait perturber cette belle harmonie et crer des lments nouveaux plus ou moins instables qui changeaient de configuration en mettant leur tour des particules, en devenant leur tour radioactifs, phnomne qui avait t dcouvert par les Joliot-Curie en 1934. Mais il existait dans le lot un lment totalement instable : l'uranium 236. Lorsqu'on bombardait un noyau d'Uranium 235 avec un neutron, celui-ci, en l'absorbant, devenait l'lment 236, mais instantanment cet apport dsquilibrait totalement l'ensemble du noyau. Au lieu de r jecter l'intrus, celui-ci se brisait en deux parties de masse ingale, en mettant son tour plusieurs neutrons, susceptibles de produire leur tour d'autres "fissions". La potentialit de raction en chane peut se comprendre si on reprend l'image du chteau de sable. On pourrait alors reprsenter les atomes d'uranium 235 par des cuvettes, aux bords relativement peu levs, figurant une espce de petit cratre lunaire assez peu accus, contenant en son centre plusieurs billes. Si l'une d'elle dvale la pente elle aura la possibilit de glisser dans une de cuvettes situes sur son chemin et d'en jecter les billes qu'elle contient ( figurant les neutrons susceptibles d'tre rmis par fission du noyau ) . Ceci tant on aurait plus une bille dvalant les flancs du chteau, mais plusieurs, elles mme susceptibles de dsquilibrer et de vider de nouvelles cuvettes.Le "chteau de sable" : chaque bille, dans sa cuvette, reprsente un atome d'uranium 235Les Enfants du Diable1/j/aa57Intuitivement on se dit que la chose ne sera statistiquement possible que si la bille initiale a effectivement une chance de rencontrer sur son passage l'une de cuvettes et de tomber dedans. Les noyaux sont trs espacs dans la matire, mme sous forme solide. Il faudra alors un trs grand chteau pour que le phnomne ait des chances de se produire. Avec un tas de sable trop petit une bille n'aura qu'une chance infime de rencontrer une cuvette et sortira simplement sans interagir.Le "tas de sable" est trop petit. Une bille quitte son logement et sort sans interagir. Pas de raction en chane. Masse infrieure la "masse critique". Simple dsintgration naturelle de l'U235 avec faible mission de neutrons. Sporadique. Si on faisait effectivement cette exprience avec des tas de sable de plus en plus grands on tomberait sur une diamtre critique partir duquel toute bille lche crerait aussitt un dsquilibre du chteau tout entier.Le "tas de sable" est assez grand : une bille quittant son logement peut en dsquilibrer une autre et crer un phnomne d'avalanche, de "raction en chane". La "masse critique" est atteinte. On a ici reprsent les consquences de la "chute" d'un unique neutron. Le phnomne, tendu l'ensemble du "tas de sable", se traduirait par une mission massive de "neutrons". On voit ainsi apparatre le concept de masse critique, qui est en fait, en tendant ceci dans les trois dimensions, un volume critique. Une autre ide peut tre mise en vidence. Si la bille initiale est trop rapide et si elle aborde une des cuvettes par sa priphrie elle ne pntrera pas franchement dans celle-ci en heurtant les billes qu'elle contient mais seLes Enfants du Diable1/j/aa58contentera de ressortir du "cratre" sans interagir avec les billes situes en son centre. Lorsqu'un joueur de golf effectue un "put" pour loger sa balle dans un trou, il ne frappe pas celle-ci comme un fou, sinon il n'aurait aucune chance de russir son coup. Ainsi des neutrons lents ont-ils beaucoup plus de chance de crer des fissions que des neutrons rapide. Dans le tas de sable on pourrait aussi mnager d'autres cuvettes, vides celles-ci, qui captureraient simplement les billes, annulant toute possibilit d'jection ultrieure. Ce faisant on illustrerait un autre concept, celui d'absorbeur de neutrons."Tas de sable" peupl, ici et l, de cuvettes vides, simulant les "absorbeurs de neutrons". La premire raction de fission fut obtenue en 1934 par l'italien Enrico Fermi Rome, mais il ne sut pas sur le moment interprter son exprience.Schma d'une raction de fission.Il constata galement l'efficacit des neutrons lents en ayant l'ide d'interposer entre la source et la cible son bocal de poissons rouges, dont l'eau faisait office de ralentisseur de neutrons et constata que ceciLes Enfants du Diable1/j/aa59augmentait la rmission de particules d'un facteur cent. En constatant cette rmission de neutrons, il crut avoir cr par transmutation des lments de charge plus leve que celle de l'uranium, des "transuraniens". Dj on songeait trouver un nom ces nouvelles substances. Il tait dj trs connu dans l'Italie fasciste qui tenta de faire pression sur lui pour qu'on profite de cette occasion pour glorifier le rgime en appelant par exemple le premier lment le littorio ( les licteurs taient des officiers romains qui portaient, pour signaler leurs fonctions d'administrateurs et de juges, des faisceaux de verges, qui taient devenus le symbole de l'Italie mussolinienne). Mais un collaborateur de ses collaborateurs, Corbino, qui avait le sens de la rpartie, fit remarquer que ces lments risquaient d'avoir une dure de vie trs courte et que a n'tait peut-tre pas le meilleur moyen de clbrer le rgime. Un chercheur de l'institut physico-chimique Allemand de Fribourg, Ida Noddack, commentant l'exprience de Fermi, crivit alors dans la Revue de Chimie Applique : - Rien n'empche de supposer que cette dsintgration nuclaire ne s'accompagne pas de ractions toutes nouvelles diffrentes de celles produites jusqu'ici par l'action des rayons protons et et des rayons ( noyaux d'hlium ) sur les noyaux atomique. On peut donc penser que, dans le bombardement des noyaux lourds par les neutrons, ces noyaux se divisent en fragments assez grands, isotopes d'lments connus, mais non voisins des lments soumis aux radiations. Fermi lut cette critique dans la revue mais il ne la trouva pas crdible. Otto Hahn l'Institut Kaiser de Berlin rejeta galement la suggestion d'Ida Noddack en dclarant qu'il ne voulait pas la ridiculiser, mais que cette hypothse d'clatement du noyau d'uranium en fragments assez grands tait totalement absurde. Depuis des annes on bombardait des noyaux avec des particules charges dotes d'nergie de plus en plus considrable et elles ne craient que des altrations minimes dans ces assemblages. Personne ne voulait croire que des neutrons dots d'une nergie dix millions de fois plus faible pussent provoquer la dislocation totale d'un noyau, librant l'nergie qu'il reclait. C'est comme si une troupe munie de fusils plomb russissait faire clater un blockhaus que n'arrivait pas entamer des obus de fort calibre. Parmi ceux qui s'taient mis bombarder les atomes de neutrons se trouvait le couple Joliot-Curie. Irne Joliot-Curie publia un article en 1938 qui contestait cette thse de cration de transuraniens par bombardement de neutrons. Elle avait en effet dtect dans les produits de raction des substances qui ne cadraient pas du tout avec un schma de cration de transuraniens imagin entre temps par Hahn.Les Enfants du Diable1/j/aa60Dans ce dernier acte de la prise de conscience de la libration d'nergie par la matire se situe une polmique peu brillante comme il en existe couramment dans le monde des sciences. Hahn et sa collaboratrice la plus proche, Lise Meitner, ne croyant pas aux conclusions de madame JoliotCurie et mettant mme carrment en doute la fiabilit de ses rsultats exprimentaux disaient leur entourage : - Madame Joliot-Curie tient ses connaissances de chimie de sa clbre mre, aujourd'hui elles ont un peu vieilli. Mais Hahn tait partisan de ne pas contre attaquer trop vivement. - Il y a assez de sujets de discorde entre l'Allemagne et la France en ce moment,disait-il, n'en crons pas de nouveau. Il suggra au couple Joliot de refaire ses expriences. Ceux-ci ne donnrent pas suite mais publirent un second papier qui signifiait "persiste et signe". Hahn refusa de le lire tant cette attitude de "persvrance dans l'erreur" chez ces Franais l'agaait. A l'automne 38 madame Joliot-Curie publia un troisime rapport que lut un des collaborateurs de Hahn, Strassman, qui comprit qu'il pouvait y avoir l une piste digne d'intrt. Il supplia Hahn d'y jeter un il, mais celui-ci rpondit travers la fume de son cigare : - Ce que cette dame crit l ne m'intresse pas. Strassman dcida de passer outre et exposa en quelques minutes les rsultats de ce dernier rapport. Il raconta plus tard : - Hahn en fut frapp comme par la foudre. Sans prendre le temps de finir son cigare, qu'il dposa brlant sur son bureau, il descendit avec moi en courant jusqu'au labo. Hahn avait refus l'vidence pendant des annes, tout simplement parce que cette ide contredisait une thorie qu'il avait labore sur la cration des transuraniens. Ce jour l il bascula du tout au tout et dcida de refaire lui-mme les expriences des Joliot. En peu de semaine il tablit que le bombardement de l'uranium par des neutrons avait bien provoqu sa rupture en deux morceaux , l'un d'eux tant dans cette exprience un noyau de baryum, d'une masse sensiblement moiti de celle de l'uranium. Ce jour l, craignant d'tre devanc par les Franais, il prit fbrilement contact avec les ditions Springer, qui ditaient la revue Naturwissenschaften en demandant au responsable de la rdaction de lui passer une communication en urgence, qui fut date du 22 dcembre 1938. L'analyse complte du processus de fission avec mise en vidence de la rmission de neutrons fut donne peu aprs par sa collaboratrice Lise Meitner, qui avait du entre temps migrer en Hollande pour fuir lesLes Enfants du Diable1/j/aa61perscutions nazies. En lisant son article Niels Bohr se frappa le front en s'criant : - Comment avons nous pu ignorer cela si longtemps ? La boite de Pandore venait de s'ouvrir. La prdiction de Rutherford, mort un an avant, venait de s'accomplir. Ce moment est absolument essentiel dans l'histoire des sciences. Pour la premire fois des savants avaient mis le doigt sur une dcouverte susceptible d'apporter des changements qualitatifs profonds et immdiats, de bouleverser le cours de l'histoire. A partir d'expriences de table, mettant en jeu des nergies somme toute assez ridicules on voyait se dessiner une inquitante possibilit de "divergence", peut-tre incontrlable. Les scientifiques n'taient absolument pas prpars une telle perspective. C'tait fini des petits amusements entre amis, entre happy few. La science n'tait plus seulement une qute curieuse des secrets de dame nature mais une sorte de jeu d'apprenti sorcier qui pouvait devenir soudain extrmement dangereux. De nos jours un phnomne semblable est en train de se produire en biologie, travers les manipulations gntiques car il existe un risque non nul de crer un jour par hasard au fond d'une simple prouvette un virus qui puisse chapper tout contrle et se propage trs grande vitesse travers le globe, sans qu'on soit mme de trouver temps une parade efficace 12 . En analysant l'poque prcdant la seconde guerre mondiale il faut se souvenir que la prsence de la science ( contemporaine ) dans la vie des hommes tait une chose toute rcente. En 1900 l'lectricit n'existait pratiquement pas dans les laboratoires, o l'on s'clairait au gaz ou au ptrole. La richesse d'un laboratoire pouvait s'estimer au nombre de piles qu'il possdait et les hautes tensions taient obtenues partir de simples bobines de Ruhmkorff. Toute la technologie utilise tait d'une rusticit extrme et d'un cot relativement modique. Jamais on aurait song un instant investir dans une recherche des sommes comparables celles ncessits par la construction d'un navire vapeur, par exemple. Le changement d'chelle s'amora Leyde, en Hollande, en 1926 avec la cration par Kamerlingh Onnes du premier laboratoire cryognique, ax sur la physique des basses tempratures. Au mme moment Berlin et Princeton les chercheurs commenaient construire des gnrateurs de particules charges, fonctionnant sous des tensions d'un million de volts et plus, qui prfiguraient les monstrueux acclrateurs de particules des dcennies suivantes. A Berlin Brash et Lange construisirent un gnrateurCertains pensent que le SIDA pourrait tre le rsultat d'une manipulation gntique due l'action de micro-ondes sur des virus.12Les Enfants du Diable1/j/aa62d'impulsions pour acclrer des protons pour raliser des dsintgrations nuclaires. Ils essayrent mme d'utiliser les hautes tensions des nuages d'orage dans le plus pur style Frankenstein, ensemble de recherches qui n'taient pas sans risque puisqu'elles entranrent plusieurs fois mort d'homme. Aux Etats-Unis Lawrence, qui donna son nom au laboratoire que j'avais visit la semaine passe, construisait les premiers cyclotrons, fer de lance d'une future "science lourde". En janvier 1939 les savants marquaient donc le pas, effrays par leurs dcouverte. Cependant la plupart conservaient une attitude providentialiste. Einstein dclarait la presse qu'il ne croyait pas la "libration de l'nergie atomique" et Otto Hahn disait ses proches collaborateurs : "Dieu ne le permettra pas !". Hahn avait montr que la rupture d'un gros noyau s'accompagnant d'une trs forte libration d'nergie, tait possible. L'ide complmentaire tait celle de la raction en chane. Cette possibilit avait t signale ds 1932 par Slizard et Joliot-Curie. Que la fission produise plusieurs neutrons et que ceux-ci puissent ensuite engendrer d'autres fissions et tout devenait possible des chelles qui n'avaient plus rien voir avec celle du laboratoire. Ainsi en cette veille de la seconde guerre mondiale, une toute petite poigne de savants, utilisant leur capacit d'extrapolation et se basant sur un rsultat obtenu avec des moyens drisoires, connaissaient prcisment la potentialit d'une arme capable de tuer des millions d'hommes. Slizard, juif hongrois, avait migr aux Etats-Unis en mme temps que Fermi, lequel avait fui l'Italie fasciste. Ds qu'il apprit que l'ide de fission tait devenue une ralit exprimentale, il fit des pieds et des mains pour monter des expriences propres conforter son jugement. Pour ce faire il emprunta deux mille dollars un ami, afin de se procurer un gramme d'uranium. A l'poque il n'avait pas encore de poste fixe et avait russi se faire accueillir par un laboratoire de l'universit de Colombia, New York. Mais, en peu de jours, il put constater cette mission supplmentaire de neutrons, caractristique de cette autocatalyse nuclique. Il avoua lui-mme qu'il avait fortement espr que cette rmission fut nulle, ou insuffisante pour tre exploitable. Hlas, non. Convaincu, il suggra une vritable autocensure scientifique l'chelon international et recueillit l'assentiment de quelques scientifiques dont Edward Teller, galement migr aux USA.Une dcouverte qui chappe ses inventeurs. En France Frdric Joliot-Curie tait le leader en matire de recherche sur la fission. Il travaillait galement dans le but de produire la raction enLes Enfants du Diable1/j/aa63chane que Slizard avait obtenue Colombia et celui-ci le savait. Il lui tlgraphia en l'enjoignant d'adhrer une convention rciproque de non publication des rsultats. Mais Joliot, qui venait lui aussi d'obtenir ce rsultat essentiel, ngligea cette demande et se pressa au contraire de publier dans la revue Anglaise Nature. L'hmorragie commenait. Il est trs intressant de rechercher les deux motifs de la surdit de Joliot cet appel pressant. Il aurait d'abord pris le tlgramme de Slizard pour une simple plaisanterie ( il portait la date du premier avril ! ) , puis il avoua qu'il avait besoin de publier ce rsultat scientifique de premire grandeur, opration qui lui semblait ncessaire pour obtenir du gouvernement Franais les crdits qui lui taient indispensables pour ses recherches. Il est vrai que la position des chercheurs en France a toujours t remarquablement inconfortable, et cela ne date pas d'hier. Trois ans aprs leur prix Nobel, les Curie n'avaient toujours pas de laboratoire et continurent travailler sans ventilation ni support technique minimum, dans un simple hangar, ce qui cota la vie Marie. Aux Etats-Unis Slizard et Teller , estimant que cette affaire les dpassait un peu, cherchrent alors rencontrer des reprsentants du gouvernement Amricain pour dbattre de cette question avec eux. A cette poque une runion officielle eut lieu Berlin, l'initiative du ministre de science, Rust, au 69 de l'avenue Unter den Liden, pour discuter de la possibilit d'utiliser l'nergie de fission, identifie par le chimiste Allemand Otto Hahn, pour actionner des moteurs. Hahn n'avait pas t convi car son attitude notoirement hostile au national-socialisme dplaisait au rgime. On demanda aux scientifiques prsents de garder tout cela pour eux, mais l'un d'eux, Mattauch, raconta ce qui s'tait dit au docteur Flgge, proche collaborateur de Hahn. Flgge s'cria : - La meilleure faon de conjurer une dcouverte aussi effroyable serait de la publier et d'en informer le public. Et il s'empressa de rdiger un article et de le publier dans la revue Naturwissenshafen o il expliqua en termes vulgariss, parfaitement accessibles au grand public, les consquences des ractions en chane dans l'uranium ! Le grand public resta de marbre, mais ceci accrut srieusement les inquitudes des atomistes rfugis aux Etats-Unis. Ceux-ci se dirent : - Si les nazis se permettent de publier tant de dtails sur le problme de l'uranium, c'est qu'ils en savent encore plus. Conclusion : nous n'avons plus de temps perdre. La thse de la politique de l'autocensure, propose par Slizard, perdait du terrain, y compris chez son auteur. Au cours de l't 39 se prsenta une chance inespre de contact avec les atomistes Allemands. Heinsenberg vint aux Etats-Unis. Fermi, galementLes Enfants du Diable1/j/aa64rfugi outre-Atlantique, tenta une approche, peut-tre trop timide, de l'auteur du principe d'incertitude. Il est vrai qu'tant donn la tension internationale du moment a n'tait pas chose facile. Ultrieurement Heinsenberg dclara : - Au cours de cet t 1939, douze hommes, par une convention commune, auraient pu empcher la construction des bombes atomiques. Peut-tre, mais il ne faut pas fonder trop d'illusions sur les capacits de l'homme orienter la formidable machinerie scientifique. Le chat tait dj hors du sac, comme disent les Anglais, et il eut t bien difficile de l'y faire rentrer. On sait que Slizard, qui commenait tre de plus en plus convaincu que la bombe allait natre entre les mains d'Hitler, d'autant plus que les Allemands venaient d'interdire toute exportation d'uranium hors du territoire Tchcoslovaque, rcemment occup, eut recours l'aide d'Einstein pour convaincre Roosevelt de lancer le projet Mannathan. Peu de temps aprs la seconde guerre mondiale clatait. Que se passait-il en Europe, du ct Allemand ? Bohr tait toujours au Danemark, qui venait d'tre occup en ce dbut de guerre, laquelle, pour le moment, n'intressait que l'Europe. Heinsenberg avait choisi lui aussi de rester dans son pays, en particulier pour tenter de protger un certain nombre de ses collgues d'origine juive, en dpit d'invites Amricaines formules pendant sa visite de l't 39 . Ds l'hiver 39-40 il avait achev un travail thorique qui lui avait montr qu'il existait deux possibilit d'exploiter l'uranium, soit dans des bombes, soit dans des racteurs nuclaires pouvant alimenter des moteurs, mais, prudent, la diffrence de Joliot, il s'tait bien garder de diffuser ce travail. Nanmoins un projet uranium avait vu le jour en Allemagne, dans l'Institut Kaiser-Wilhem ( qui devait devenir aprs la guerre le clbre institut Max Planck ) qu'Heinsenberg dirigeait en collaboration avec Weizscker. Un troisime personnage avait cette poque en Allemagne conscience des potentialits de l'nergie nuclaire. En septembre 1940 le physicien Allemand Houtermans avait de son ct entrevu clairement comment fabriquer dans des piles atomiques des quantits mesurables d'une lments susceptible d'entrer galement en fission et que l'on devait appeler ultrieurement le Plutonium. Houtermans avait tent de fuir le rgime hitlrien en passant l'est, ce qui l'avait aussitt plong dans les cachots de la Gpou pour accusation d'espionnage. Tortur, il s'en tait sorti grce une ruse de scientifique, prtendant tre entr en territoire Sovitique dans le but de mesurer la vitesse des avions Russes grce une machine perfectionne, pour le compte des Allemands. Il fournit des plans dtaillsLes Enfants du Diable1/j/aa65de cet appareil qui n'tait qu'un tissu d'absurdits, sachant que ceux-ci seraient soumis ses collgues de Moscou, et en particulier Kapitza, ex collaborateur de Rutherford. La ruse fonctionna merveille, Kapitza comprit le "message", et Houtermans fut expuls et remis aux autorits nazies Brest Litovsk au printemps 40. Aprs quelques ennuis avec la Gestapo il se mit contact avec Heisenberg et Weizscker et fut soulag de constater qu'au lieu de lancer les nazis sur la voie de la bombe ils avaient au contraire tout fait pour les dtourner de cette proccupation. Avec une dizaine de savants Allemands le trio monta une vritable conspiration pour convaincre les pilotes de la machine de guerre Allemande que l'atome ne pouvait prsentement tre utilis que pour crer des chaudires, elles-mmes alimentant des moteurs. En attirant adroitement l'attention sur l'aspect nergtique, jug par ailleurs de trop long terme pour intervenir efficacement pendant la dure de la guerre ils dtournrent sciemment l'attention des autorits de la bombe elle-mme 13 . Heinsenberg, cur par la folie meurtrire d'Hitler, joua pendant toute la guerre un jeu subtil en cachant ses propres opinions et en affichant parfois l'extrieur des ides pro nazies pour mieux donner le change. Ces hommes taient dchirs par une terrible prise de conscience car ils savaient fort bien que leur passivit en matire de recherche pourrait terme provoquer la dfaite de leur propre pays. Ils avaient par ailleurs la crainte que cette arme fut en gestation chez l'adversaire, actuel ou potentiel, avec les consquences terribles que ceci pourrait entraner pour le peuple Allemand. Ainsi les savant Allemands russirent l o ceux du monde libre avaient chou. Heinsenberg avait t invit faire une confrence Copenhague et il en profita pour rendre visite son ancien matre, Niels Bohr. Bien que demiJuif, celui-ci tait rest dans la capitale Danoise, principalement pour protger des compatriotes et ce malgr les appels incessants des allis qui lui recommandaient de fuir pendant qu'il en tait encore temps. La rencontre Heinsenberg-Bohr fut historique et ... catastrophique. Bohr se mfiait d'Heinsenberg dont il ne connaissait que les dclarations "extrieures", officiellement pronazies (Celui-ci avait approuv l'entre de l'arme Allemande en Pologne ), mais ignorait tout de ses activits secrtes. Heinsenberg tenta maladroitement de faire passer son message, savoir que les physiciens rests en Allemagne nazie, quoique convaincus de la faisabilit d'une bombe uranium, avaient dcid de ne pas pousser les recherches dans ce sens. Bohr tait un homme direct et le discours d'Heinsenberg, habitu louvoyer avec les autorits Allemandes, accrut saCet aspect a t bien dvelopp dans le livre paru aux ditions Albin Michel, intutul "L'affaire Heinsenberg", de Thomas Powers13Les Enfants du Diable1/j/aa66mfiance. Lorsqu'Heinsenberg rentra en Allemagne il avait obtenu exactement l'inverse du rsultat qu'il escomptait, Bohr tant convaincu que les nazis prparaient la bombe, ne voyant dans la dmarche de son ancien lve qu'une provocation. L'histoire raconte par ailleurs que peu de temps aprs l'occupation de Copenhague Bohr expdia un ami Anglais nomm Frisch un tlgramme o il demandait des nouvelles "Maud Rey and Kent". Comme le destinataire ne se souvenait pas d'avoir connu les nomms Maud et Kent les services secrets Anglais tentrent de dcrypter ce message et trouvrent "radium taken" : les Allemands ont pris le radium ! Un peu plus tard Bohr demanda des nouvelles d'un ancien lve nomm D.Burns et on pensa aussitt que "D" voulait dire Deutrium 14 et "Burns", brle. Ces deux mprises incitrent les allis penser que les Allemands dveloppaient la bombe et que Bohr, l'ayant su, tentait de le leur faire savoir. Lorsque Bohr gagna Los Alamos en 1943 il confirma, en rapportant cette conversation avec Heinsenberg, cette impression premire des allis. Ce ne fut qu'aprs l'effondrement de l'Allemagne nazie qu'on ralisa qu'en fait ces craintes avaient t vaines et qu'en fait aucune recherche n'avait t faite sur ordre de Hitler en direction de la fission de l'uranium. Entre temps la science tait devenue une affaire d'tat.Deuxime jour Sandia. La voiture de Joy, une Chevrolet couleur framboise, franchissant quelques kilomtres de dsert, m'emmenait de nouveau vers les laboratoires Sandia, une enfilade gomtrique de blocs gristres, protgs par plusieurs enceintes grillages. Le charg des relations extrieures avait des cravates vulgaires, style Hawa des annes sixties et un gros derrire qu'il tranait derrire lui en chaloupant. Avisant mon chauffeur il me lana : - Hey, que faites-vous dans la vie en dehors de draguer nos barmaids ? Je ne rpondis pas sa question et il me conduisit au bureau de Grald Yonas, responsable dans ce centre du projet fusion par faisceaux d'lectrons. Celui-ci contrastait par son lgance raffine avec son collaborateur. Veste de tweed, cravate choisie avec got. Il me fixa un moment et me dit : - Dites, vous posez beaucoup de questions pour un journaliste. Avezvous fait des tudes suprieures avant d'embrasser cette profession ?14Le deuterium est un isotope de l'hydrogne o le noyau est compos d'un proton et d'un neutron. Les thoriciens savaient cette poque d'une "bombe deuterium" tait possible, mais ce n'tait l'poque qu'une ide thorique trs vague.Les Enfants du Diable1/j/aa67J'abattis mon jeu et lui parlais de ma visite chez Alstrm. Il confirma l'impossibilit d'accder de visu aux installations qu'il contrlait mais se dclara prt rpondre aux questions d'ordre purement scientifique et ajouta : - Vous savez, cette exprience est relativement simple. Nous sommes des ingnieurs et nous cherchons bourrer le plus d'nergie possible sur une cible sphrique en utilisant des lectrons. Je savais que a n'tait pas si simple. Si on avait voulu remplacer les flux lectroniques par des coulements d'eau il aurait fallu imaginer un ensemble de trente six canaux disposs selon les rayons d'une sorte de roue, leur section diminuant de la priphrie vers le centre. En amont de chaque canal se trouverait une cluse retenant une certaine masse liquide. Au moment o on dclenchait l'exprience toutes les cluses libreraient en mme temps ces flots qui iraient converger vers le "moyeu" de la roue. Selon cette reprsentation analogique la difficult aurait alors rsid dans la possible turbulence de la masse fluide, refusant de se laisser guider dans un canal qui se resserrait de plus en plus.Reprsentation ( schmatique ) de l'exprience de Sandia.Les fleuves d'lectrons de Yonas taient apparemment assez instables et turbulents et c'tait son souci. Je lui demandais o en taient les Sovitiques dans ce domaine. Le sujet eut l'air de l'exciter beaucoup. - Nous savons que les Russes font de trs gros efforts dans cette direction. Ils ont des batteries de canons lectrons qui sont apparemment plusLes Enfants du Diable1/j/aa68puissantes que les ntres. Le type qui s'occupe de cela l-bas s'appelle Velikhov. - Vlikhov ? Je l'ai bien connu celui-l. Cela me ramenait dix ans en arrire. En 1966, jeune ingnieur de recherche, je travaillais l'Institut de Mcanique des Fluides de Marseille ( o j'avais d'ailleurs connu Alstrm ). Grce un contrat DGRST ( dlgation gnrale, scientifique et technique ) nous avions construit cette espce de canon dont j'ai un peu parl plus haut et qui convertissait l'nergie d'un mlange combustible ( hydrogne-oxygne ) en lectricit par l'intermdiaire d'un puissant champ magntique. On appelait cela des convertisseurs magntohydrodynamique ou MHD. Un peu partout dans le monde des laboratoires s'taient lancs dans l'aventure sans trop rflchir. C'tait une poque de vaches grasses et on hsitait pas investir tout va. Au CEA, Fontenay aux Roses, Ricateau et Zetwoog avaient construit une sorte d'norme bouilloire o mitonnait quelques six cent degrs un mlange d'hlium et de csium sous pression . Ce mlange tait envoy en une courte rafale sur des barres de tungstne portes deux mille cinq cent degrs par un puissant courant lectrique. Des filaments de lampes gants en quelque sorte. Elles rchauffaient le gaz quelques mille cinq cent degrs et il dboulait alors vitesse supersonique dans l'entrefer d'un lectro-aimant champ constant. Et tout cela tait cens produire du courant lectrique. En vrit ces machines ne dbitaient pratiquement rien au point de vue puissance. A l'Edf, au centre des Renardires on avait une installation analogue o le gaz tait cette fois produit par la combustion d'hydrocarbures, dans un bruit assourdissant. Des calculs d'piciers faits par des ingnieurs avaient indiqu la possibilits de produire des puissances notables avec des rendements bien suprieurs ceux des turbines gaz. Le robinets milliards s'taient ouverts et tous ces gens avaient plong bille en tte. Alors Velikhov, jeune chercheur, avait sorti un papier de quelques pages. C'tait en 1964, au congrs de Newcastle. Il y prvoyait l'apparition d'une violente instabilit du plasma ( laquelle il laissa son nom d'ailleurs ) et qui devait rduire zro toutes les performances des gnrateurs. Ce fut exactement ce qui arriva. Dans ces dispositifs o le gaz en mouvement, assez chaud pour devenir conducteur de l'lectricit (il tait galement ensemenc en csium, substance aisment ionisable, dans ce but ) se comportait comme un gnrateur lectrique, le courant tait oblig de circuler dans la tuyre d'une lectrode l'autre. Mais les lectrons, du fait de cette instabilit, suivaient des trajectoires capricieuses, en zigzag, dans cette couche gazeuse, en la transformant en vritable mille-feuille, ou si l'onLes Enfants du Diable1/j/aa69veut en condensateur, lequel n'a jamais t l'outil idal pour vhiculer un courant continu, c'est bien connu. Les manips du CEA ( Typhe ) et de l'EDF furent des checs cuisants et il en fut de mme dans tous les laboratoires du monde. Nous fmes les seuls au monde sortir de la puissance en rgime stable parce que le gaz sortant de notre canon tait trs chaud, bien que cela ait t inexploitable pour un usage industriel. Mais toutes ces recherches furent abandonnes en France en 1974 dans la plus complte incohrence 15 . La hard science qui avait fait ses preuves pendant la guerre, avec la bombe et le radar, tait devenue la mode. On s'tait dpch de crer dans la plupart des pays des institutions, des ministres, des dlgations ceci et cela, avec des cohortes de chargs de mission , bref une administration bien charpente destine "coordonner" la dmarche de recherche. Aujourd'hui le rsultat de cette volution, en France, est trs perceptible. Quand j'arrivais dans le laboratoire en 1965 il n'y avait aucune direction de recherche effective. Les gens y faisaient un peu n'importe quoi. Personne ne cherchait quelque chose en particulier. Mme les jeunes avaient des mentalits de petits fonctionnaires qui s'affirmrent largement par la suite. Quant au patron de notre laboratoire, il fonctionnait avec des connaissances scientifiques en retard d'une bonne trentaine d'annes. Il avait bien tent de se recycler en prparant laborieusement pendant un t, sous son parasol, un cours pour le diplme d'tudes approfondies de la spcialit, manuscrit qu'il m'avait firement tendu la rentre. Hlas, il s'tait tromp de livre et je ne pus que lui dire : - Je suis navr, mais je crois que tout ceci se rfre aux atmosphres d'toiles et non aux conditions de nos expriences de laboratoire. Si vous m'aviez demand.. Au dessus de ce pouvoir mandarinal local se trouvait une espce d'olympe nbuleuse nomme ministre et auquel notre patron rendait frquemment visite. J'tais trop jeune l'poque pour deviner l'tat de vacuit intellectuelle courant dans ces hautes sphres. Il me fallut pour ce faire raliser, quelques annes plus tard, que la dcision d'abandon total des recherches avait t prise par des gens qui n'taient mme pas au courant de nos travaux, faute d'avoir lu nos rapports. En 65 j'avais donc connu Vlikhov16 lors d'un colloque sur la MHD au commissariat de l'nergie atomique. On avait pas encore pris au srieux les15Paradoxalement, aprs les progrs raliss par le Japonais, la France vient de recrer au dbut des annes 90 un groupe nomm PAMIR : Ple des Applications de la MHD l'Industrie et la Recherche, aprs un "trou" de quinze ans. 16 Qui devint par la suite vice-prsident de l'Acadmie des Sciences d'URSS.Les Enfants du Diable1/j/aa70prdictions de ce petit homme rond, jovial, qui ressemblait un peu Kroutchev et ne devait pas avoir plus de trente ans. Pourtant, au milieu de ces ingnieurs, qui passaient plus de temps djeuner et se rendre visite qu' rflchir, il apparaissait comme un vrai scientifique et crevait littralement l'cran lors de ces rencontres, dominant tout le monde sur le plan scientifique de la tte et des paules. Les Franais taient lgants et prtentieux. Les Russes avaient des costumes dsuets et des chaussettes d'un mauvais nylon, qui dgringolaient sur leurs chaussures. Nous avions visit les puissantes et coteuses installations Franaises et personne l'poque ne se rendait compte qu'elles finiraient bientt la casse. Le directeur du centre Edf avait emmen la dlgation Russe visiter le parc voisin des bancs d'essai, qui se trouvait Moret sur Loing. Velikhov demanda : - Moret sur Loing, a me dit quelque chose. Est-ce que a n'est pas l que s'est arrt d'Artagnan lors qu'il est mont sur Paris ? Aucun de nous ne le savait et nous restmes comme des idiots. Le directeur demanda Velikhov combien il avait lu d'ouvrages Franais. - Deux ou trois cent, je crois... Mais ces Russes taient trs clectiques. A dire vrai, cette semaine-l, la plupart passrent leurs nuits bringuer dans la capitale. Je me souviens d'un certain Popov qui avait fait toutes les boites de Pigalle et qui chaque repas de midi critiquait ces murs dcadentes. - Alors, dourak 17 , pourquoi y passes-tu tes nuits ? lui avait lch Vlikhov, goguenard. Le dernier soir je l'invitais dner ainsi que son co-worker Golubev , chez mon beau-pre, dans le dix septime arrondissement. C'tait leur premier sjour hors de l'union Sovitique. Ils dbarqurent les bras chargs de disques, de bouteilles de Vodka, d'normes pots de caviar et de cadeaux divers. Golubev avait mme une balalaka dans les bras. - Mais... c'est trop ! - On avait amen cela en prvision d'invitations. Nous repartons pour Moscou aprs demain et comme personne ne nous a invit, c'est vous qui allez en profiter. Nous passmes une soire mmorable, buvant comme des Russes et chantant tue-tte. Je jouais de la guitare et Vlikhov de la Balalaka. Personne n'avait pens inviter le futur vice-prsident de l'acadmie des sciences d'union Sovitique et leader de la guerre des toiles Russe.... Yonas m'expliqua que les Sovitiques semblaient avoir mis au point des acclrateurs de particules charges haute nergie, extrmement17En Russe : imbcile.Les Enfants du Diable1/j/aa71compacts. Quelques mtres de long seulement. Assez lgers selon mon interlocuteur pour tre embarquables bord de satellites. - Mais, je croyais que les acclrateurs de particules taient des objets toujours imposants ? - Tout dpend comment on s'y prend pour acclrer. - Eh bien, classiquement je suppose qu'on utilise un puissant champ magntique. Les particules charges ont tendance fuir les rgions o le champ magntique est lev. On peut envisager une configuration o un systme de spires parcourues par des courants convenables cre un champ magntique voquant l'intestin de quelqu'un qui est en train de digrer. Priodiquement ces lignes se resserrent et le champ devient plus intense alors que plus loin elles s'cartent en constituant des cellules o les particules charges auront naturellement tendance se loger. Le dessin ciaprs est un schma d'un tel acclrateur " ondes progressives". On distingue la srie de bobines qui crent le champ magntique. Comme l'une d'elle est parcourue par un courant plus intense, les lignes de champ magntiques ( reprsentes ) se resserrent et le champ est alors dans cette rgion plus intense. En variant dans le temps l'intensit du courant lectrique qui parcourt les diffrentes bobines, on dplace ce "pincement du champ magntique" de la gauche vers la droite. Une boule de gaz ionis qui se trouverait dans ce "canon lectromagntique" se trouverait alors vigoureusement chasse vers la droite, comme indiqu.Schma d'un acclrateur de plasma ondes progressives. Une bonne image consiste comparer ce dispositif avec un intestin qui se contracte pour entraner un bol alimentaire :Les Enfants du Diable1/j/aa72Comparaison avec l'entranement du bol alimentaire dans l'estomac. Mais, avec un champ magntique, on peut obtenir grce une intense et rapide variation des courants des acclrations pouvant conduire des vitesses relativistes, c'est--dire s'approchant de la vitesse de la lumire. Nous voqumes ces acclrateurs ondes progressives, et j'objectais l'intensit des courants, les problmes d'alimentation. - Cela dpend de la source d'nergie primaire. Cela ne peut videment pas tre des condensateurs car cela serait beaucoup trop lourd. Mais la prsence de votre ami au centre de ce jeu devrait vous mettre sur la voie. - Vous voulez dire que ces acclrateurs utiliseraient des gnrateurs lectriques MHD ? Les puissances que nous manipulions dix ans plus tt m'apparaissaient quand mme un peu justes. Et puis il fallait produire cette puissance lectrique, la canaliser, l'utiliser pour alimenter l'acclrateur. Tout cela me semblait bien compliqu. - Pourquoi tous ces intermdiaires ? Connaissez-vous les travaux d'Andri Sakharov sur les gnrateurs explosif solide ? - Ma foi non.Les plasmodes d'Andri Sakharov. Yonas m'expliqua avec un enthousiasme difficilement contenu et force croquis les ides que Sakharov avait apparemment introduites et dveloppes ds 1951 en union Sovitique. C'tait parfaitement gnial et simple. Le lecteur intress trouvera l'essentiel de ces ides dans l'annexe 7. - Savez-vous quel champ magntique Sakharov a pu obtenir avec cela ? - Non.Les Enfants du Diable1/j/aa73- Vingt cinq millions de gauss, soit vingt fois la valeur obtenue prcdemment par son compatriote Kapitza dans les annes vingt. Kapitza avait t l'lve de Rutherford. Ce fils d'un gnral du tsar avait fui la russie en 21. Excentrique, il aimait rouler une vitesse folle sur les paisibles routes de la campagne Anglaise, ou se jeter nu dans une rivire en imitant le cri des cygnes. Il construisait des machines lectromagntiques comme on joue avec les allumettes. Un jour il crivit Rutherford, en commentant une de ses expriences : - Nous avons obtenu des champs de plus de 270 000 gauss. Impossible daller plus loin, le pas de vis a saut avec un bruit de tonnerre. Cela vous aurait bien amus si vous l'aviez entendu. La puissance dans le cble s'levait treize mille cinq cent kilowatts, peu prs ce que produisent ensemble les trois centrales de Cambridge. L'accident a t la plus intressante de toutes les expriences. Nous savons maintenant quoi ressemble un arc de treize mille ampres.... Kapitza fut retenu en URSS sur ordre de Staline aprs un voyage dans son pays et contraint de poursuivre ses activits scientifiques l-bas. Ni Rutherford, ni le ministre des affaires trangres Anglais n'y purent rien. Sakharov avait donc imagin d'utiliser des valeurs extrmement leves du champ magntique pour comprimer, propulser et expulser des charges lectriques des vitesses dfiant l'imagination. Le bureau de Yonas se couvrait de croquis divers. Il commenta : - Finalement toutes ces choses sont des canons. Pour propulser un projectile il faut pousser dessus l'aide d'un fluide. On fait exploser quelque chose dans une chambre, dans une culasse, qui fournit la pression et le gaz fait son travail. Mais dans le canon classique on doit mettre deux choses en mouvement : le projectile et le gaz. C'est pour cela que les vitesses d'jection sont somme toute assez limites. Si on enlve le projectile et qu'on tire la cartouche blanc, les gaz jects ne vont gure plus vite car ils possdent leur propre inertie. Il existe d'ailleurs une vitesse limite qui varie comme la racine carr de la temprature en fin de raction dans la chambre. C'est l qu'on est bloqu. Sakharov l'a parfaitement compris et s'est mis traiter le champ magntique comme un fluide en lui demandant d'assurer la propulsion du projectile, quel qu'il soit. - Mais cette fois la masse du fluide propulseur, c'est dire du champ magntique, est nulle, puisque ce champ est matrialis par des photons, qui sont sans inertie.Les Enfants du Diable1/j/aa74- Exactement. La vitesse limite d'un canon lectromagntique est seulement....la vitesse de la lumire. Si on comprime un champ magntique par magntostriction dans une chambre et s'il existe pour ce champ un moyen de s'chapper, un trou ou une me de canon, il s'vadera la vitesse c par l'orifice. Le champ magntique se comporte alors comme le gaz propulseur d'une arme explosif chimique. - Mais par contre si on place sur l'orifice un bouchon, celui-ci sera ject des vitesses considrables, n'ayant plus rien voir avec les vitesses des obus conventionnels. Yonas me montra un des articles publis par Sakharov o l'on voyait effectivement une sorte de culasse lie un ensemble de deux tubes coaxiaux 18 . L'astuce tait dans la faon de comprimer le champ magntique. Il disposait un tube selon l'axe central, empli d'explosif, qu'on mettait feu par une de ses extrmits. L'explosion dilatait alors violemment le tube en lui donnant la forme d'un entonnoir conique. En fait la propagation de la dtonation dans l'explosif transformait celui-ci en une sorte de poinon conique s'enfonant dans le tube de cuivre en le dformant et c'est la propagation de cette dformation qui assurait la compression du champ. La seule possibilit qui tait offerte au champ magntique de s'chapper tait l'espace contenu entre le tube du "canon" et le tube central empli d'explosif. Sakharov y avait donc plac un projectile d'un gramme, en aluminium, en forme d'anneau qui tait vaporis, transform en plasma au moment de l'jection. - Savez-vous qu'avec un tel systme, pesant en tout cent kilos et avec des charges de quinze kilos d'explosif, Sakharov a pu obtenir des vitesses de cinq cent kilomtres par seconde, et tout cela avec un rendement nergtique voisin de cinquante pour cent ! A mon avis l'utilisation optimale d'un tel canon devrait se faire dans le vide, c'est dire dans l'espace. Pour moi cela ne fait aucun doute, avec ces gadgets les Russes sont en train de dvelopper les armes anti-satellite de la future guerre spatiale. - Mais, est-ce que le projectile reste stable aprs jection. Vous me dites qu'il est vaporis ? - Oui, mais il emporte avec lui son propre champ magntique, li aux intenses courants induits qui le parcourent. On obtiendrait ce qu'on appelle un plasmode auto-confinement. Ce sont des objets mal matriss tant au plan exprimental que thorique. - Autrement dit, c'est de la foudre en boule, propulse cinq cent kilomtres la seconde.18Le montage est dcrit dans l'annexe 7Les Enfants du Diable1/j/aa75- Et le dpt de l'nergie au moment de l'impact ne s'effectuerait pas n'importe comment, il pourrait y avoir des phnomnes analogues ceux des charges creuses des obus antichar. Dans la vaste bureau de Yonas, j'ouvrais des yeux ronds. De tels canons ou mitrailleuses plasmodes pouvaient communiquer leurs projectiles la mme nergie que celle contenue dans un obus anti arien, donc faire voler en clat un satellite ou une fragile station spatiale. En rgle gnrale plus on rduisait la masse du projectile et plus on accroissait sa vitesse. En limitant celui-ci une poigne de particules charges on pouvait envisager une vritable chevrotine protons, propulsant sa charge des vitesses proches de la vitesse de la lumire. Sakharov avait commenc sa production scientifique ds la fin de la guerre. Un des ses premiers papiers introduisait le concept de catalyse msonique. Une ide emprunte la chimie et applique au nuclaire. Dans les molcules les atomes sont lis par des lectrons. On peut alors chercher perturber ces liaisons lectroniques en bombardant les molcules avec des lectrons libres issus d'une simple dcharge. On peut aussi effectuer des synthses. L'exprience de Miller dans le domaine de la biologie, en est un exemple 19 . Sakharov avait imagin un schma o on bombardait les noyaux avec les msons invents par Yukawa en provoquant des ractions exo nergtiques elles-mmes productrices de msons, capables de propager la raction. Cette ide, extrmement astucieuse, qui pourrait dboucher sur une fusion "tide", est toujours d'actualit bien qu'elle n'ait pas reu de confirmation et se heurte au problme de la dure de vie des msons. Ensuite on peut dire que Sakharov travailla sans discontinuer sur les armes pendant vingt ans en mettant toute son imagination au service de ses convictions. Il fallait d'urgence apporter l'union Sovitique d'armes quivalentes celles dont les imprialistes s'taient dots. Ce fut lui par exemple qui imagina avec son patron Tamm le montage permettant d'utiliser une bombe A comme dtonateur pour la fusion. On savait que les bombes fission craient dans les premiers instants un flux trs intense de rayons X. C'est d'ailleurs ceux-ci qui, capts par l'air ambiant produisaient la "boule de feu" autour de l'engin. Aprs essai des engins fission, Russes et Amricains se demandrent s'il serait possible d'utiliser ce flux pour chauffer un mlange de fusion une temprature convenable et cet effet les Amricains montrent dans le pacifique l'exprience Greenhouse ( serre ). Mais aux Etats Unis le physicien Ulam19Miller fut le premier a crer des acides amins partir d'une "atmopshre primitive" en la soumettant des dcharges lectriques, dans une ampoule.Les Enfants du Diable1/j/aa76eut une ide, reprise et mise en avant par Teller. Il s'tait souvenu de l'exprience faite par Michal Faraday avec deux miroirs et deux masses de poudre, places chacun des foyers. En enflammant l'une d'elles on crait l'aide du premier miroir un faisceau de rayons parallles qui pouvaient tre refocaliss distance par le second sur son foyer et par de l enflammer la seconde masse de poudre. Tamm eut l'ide d'utiliser un miroir unique constituant une espce de four de forme ellipsodale, en disposant la bombe A l'un des foyers et la charge fusible ( ou du moins l'extrmit de cette charge ) au second foyer. L'ide enthousiasma Teller qui patinait sur le problme depuis de longs mois.Bombe atomique moderne : l'explosif comprime une sphre creuse de plutonium au centre, crant la "masse critique". Le tout a le volume d'une balle de ping-pong.Les Enfants du Diable1/j/aa77L'ide d'Ulam-Sakharov : Les rayons X mis par la bombe A sont rflchis sur la face interne d'un ellipsode creux, en uranium 238 et focaliss sur une cible constituant la "bombe hydrogne" proprement dite. La bombe A sert de dtonateur.On peut videment se demander de quel matriau devait tre fait un miroir capable de rflchir les rayons X qui avaient la rputation d'tre particulirement pntrants. Des matriaux comme l'uranium avaient un certain pouvoir absorbant, qui se transformait en pouvoir rflchissant lorsque le mtal passait l'tat de vapeur, de plasma. Les rayons X ne sont rien d'autre que des ondes lectromagntiques au mme titre que la lumire ou les ondes radio. On sait que ces dernires peuvent se rflchir sur les couches ioniss prsentes en haute altitude ( mode de propagation grande distance des ondes courtes ). Il en tait de mme pour des rayons X frappant un plasma d'uranium. En Union Sovitique Sakharov joua le rle d'Ulam et Tamm celui de Teller, ce qui permit aux Sovitiques d'avoir leur bombe H en un temps record. Sakharov effectua tous les calculs la main ( alors que les Amricains disposaient dj des premiers calculateurs comme MANIAC, invent par Von Neumann ). Leur efficacit et leur prcision permit aux Sovitiques, on s'en souvient, de passer directement la bombe "sche", oprationnelle, fonctionnant non avec un mlange d'hydrogne lourd quiLes Enfants du Diable1/j/aa78devait tre refroidi trs basse temprature pour se trouver l'tat liquide, mais l'hydrure de lithium. Apparemment, aprs ce coup de la bombe H, Sakharov avait entrepris de doter son pays d'armes spatiales. Mais en 1965 "l'installation", nom de code utilis par les Sovitiques, lui avait demand d'accrotre la puissance des bombes hydrogne ( c'est dire en fait hydrure de lithium 20 ). Il n'y a aucune limite de puissance aux "bombes H", contrairement la bombe A, o on est limit par la masse critique ( voir annexe 2). Dans une bombe H il suffit d'allumer en un point une masse quelconque d'hydrure de lithium. La dtonation se propage alors l'ensemble. Les gouvernement Sovitique rclama donc une bombe de cent mgatonnes ( huit mille fois Hiroshima ), que Sakharov construisit. Elle fut essaye, au dessus de l'le de Nouvelle Zemble, au Nord de l'URSS, comme d'habitude. Cette terre ruine pour des millnaires, perdue, est le plus fantastique dpotoir en dchets radioactifs de la plante. Le grand public, aprs l'effondrement de l'URSS en 1991 a pu voir dans les journaux des photos de cet engin rellement apocalyptique, sorte de gros bidon ventru de cinq mtres de long et de deux mtres et demi de diamtre. Devant le monstre, une belle jeune femme donnait l'chelle. Dans ses mmoire, publies peu de temps avant sa mort, Sakharov prcisa que l'engin fut lanc partir d'un avion, ce qui impliquait que l'on pouvait dj l'poque la placer au sommet d'une fuse. Les Russes avaient dj des lanceurs lourds capables d'emmener cette charge de dix tonnes. Les Amricains, qui enregistrrent videmment cette explosion, la plus fantastique de tous les temps, avaient sous-valu sa puissance, en la chiffrant soixante mgatonnes. Le chiffre exact, prs de deux fois suprieur, fut donn plus tard par Sakharov dans ses mmoires. Les Russes fabriqurent un nouvel engin de ce type, qui fut galement test "avec succs". Sakharov lui-mme ne savait pas tout de ce qui se passait rellement dans son pays en matire d'essais nuclaires. Par exemple, le second engin fut ralis dans un autre centre, une sorte d'installation bis, sans doute gre par ce que nous appelons des "ingnieurs militaires". Les scientifiques concevaient les engins dans l'installation, puis les militaires les dveloppaient dans un autre centre et en assurait la production en srie. Ce sont eux qui firent exploser des bombes autour deContrairement ce que pensent les non initis les "bombes hydrogne" modernes" ne fonctionnent pas avec l'hydrogne lourd ( deutrium-tritium ) comme dans les machines fusion mais avec de hydure de lithium LiH. Voir annexe 220Les Enfants du Diable1/j/aa79villages Russes, pour "valuer les effets produits", etc. Depuis l'effondrement de l'Empire on dcouvre chaque fois de nouvelles horreurs 21 . Sakharov raconte, dans ses mmoires, qu'il calcula le nombre de cancers que ce genre d'exprience allait crer sur toute la plante ( cent mille par "exprience ) et que cette constatation le dcid, cette fois, rendre son tablier. Construire des bombes pour garantir la scurit de son pays, oui. Organiser la fin du monde, non. Ds lors, en 1967, ce gnie, qui aurait pu assurer l'URSS une matrise dans le domaine thermonuclaire et spatial, cause de ses astuces fantastiques et de ses exceptionnelles capacits de thoricien, lesquelles permettaient aux Russes de compenser une infriorit technologique certaine, s'orienta alors dfinitivement vers la cosmologie thorique. En 1967 il publia avec la mdaille Field Novikov un travail sur une thorie gmellaire d'univers 22 . En dpit des pressions inimaginables qu'il subit pendant prs de vingt ans, il ne cda pas et refusa toute collaboration. Il perdit sa datcha, sa rsidence secondaire, sa voiture de fonction, tous les privilges accords ceux qui acceptaient de "bien servir le rgime". Les siens furent soumis des pressions. Ses enfants furent menacs de mort, au point qu'il prfra les faire migrer l'ouest. Il fut assign rsidence Gorki pendant des annes. En donnant sa dmission de l'installation, il s'engagea ne rien rvler des secrets qu'il dtenait, et tint parole, jusque dans ses mmoires, publies peu de temps avant sa mort. Le grand public le connat plus par ses actions courageuses, menes pour la dfense des droits de l'homme, mais semble ignorer qu'il fut le premier gnie de l'atome qui dcida un jour de dire "maintenant, a suffit". Sur ce plan il constitue l'exception qui confirme la rgle. Sakharov aurait en particulier pu tre la locomotive du Soviet-Starwar, de la guerre des toiles faon Sovitique, qui utilisait fond le MHD. Ce fut Vlikhov qui reprit le flambeau.Mais les Amricains n'ont rien envier sur ce plan aux Sovitiques. On a maintenant la preuve qu'ils exposrent dlibrment leurs jeunes recrues aux effets des rayonnement, en les plaant prs des engins essays. Par ailleurs une enqute a rvl rcemment qu'Oppenheimer, le sympathique Oppie, si "dcontract", avait lui mme sign une lettre autorisant que soient faites des injections de plutonium de jeunes soldats Amricains. 22 Ignorant ses travaux, je publiais dix ans plus tard, en 1977, deux notes aux Comptes Rendus de l'Acadmie des Sciences, assez semblables. Aujourd'hui je continue dans cette voie ( "The missing mass problem", Nuevo Cimiento, 1994 &*). Mais comme on le verra pas la suite, cet axe de recherche n'est pas, lui non plus, exempt de retombes destrutrices encotre plus terrifiantes que celle du thermonuclaire.21Les Enfants du Diable1/j/aa80Yonas m'expliqua que certains de ses collgues n'entendaient pas laisser aux Sovitiques l'exclusivit de ces futures armes anti-satellites et que certaines des expriences se Sakharov avaient t refaites au laboratoire militaire Argonne. En ce printemps 1976, Livermore, j'avais dcouvert une espce d'Archimde moderne qui jonglait avec les trawatts en cherchant fondre les atomes. A Sandia Yonas voquait devant moi des machines dignes d'un docteur Mabuse, lgres, compactes, crachant des ampres et des gauss comme s'il en pleuvait, avec lesquelles, en oprant partir de l'espace, on pouvait faire n'importe quoi, une guerre des toiles par exemple...Les Enfants du Diable1/j/aa81RETOUR VERS LE VIEUX MONDEPhilippe Cousin, rdacteur en chef de Science et Vie, avait souhait que je ramne d'outre Atlantique des impressions sur ce qui tait en train de bouger. J'aurais pu choisir la micro informatique ou la robotique, ou bien aller voir un des Tokamaks Amricains Princeton. Je revenais de ce voyage perplexe, aprs avoir rendu visite deux princes du nouvel empire des sciences, le second s'tant content de me recevoir dans sa poterne. Bien sr, il ne me serait pas venu l'ide d'interroger ces deux-l sur leurs scrupules moraux. On ne parle pas de vertu aux pensionnaires d'une maison close. Tous les deux taient sur deux grosses affaires, deux tentatives de concentrer le maximum d'nergie dans le minimum de temps et dans le plus petit volume possible. Apparemment a pouvait tre le tout dbut de quelque chose que je distinguais mal. Je sentais confusment, aprs l'vocation faite par Yonas de l'effort Russe, qui devait avoir son pendant aux Etats-Unis, que cet ensemble de recherches constituait une chose totalement nouvelle et potentiellement trs dangereuse. Mais peut-tre fallait-il revenir sur le pass pour comprendre, faire le lien, trouver le relais entre les choses, si relais il y avait.Une mort programme. La atomes sont fabriqus par les supernov, sortes de spores spatiales. Dans sa chaudire, toute toile fabrique des atomes de plus en plus lourds, par "fusion", en oprant ce qu'on appelle une nuclosynthse. Le premier produit de ce travail est l'hlium, quatre nuclons, issu de la fusion d'atomes de l'hydrogne primitif. C'est comme a que marche notre soleil, qui, lui n'est qu'une braise insignifiante. Les toiles plus massives ( 10 ou 20 fois lamasse du soleil ) ont des pressions et des tempratures centrales trs leves. Alors elles "brlent leur hydrogne par les deux bouts" et leur rserve est vite puise. Quand c'est le cas, l'toile tend s'effondre, comme un souffl au fromage en dessous duquel on aurait coup le gaz. Elle se transforme en moteur diesel : compression, combustion. L'hlium pourrait alors continuer de "brler" en donnant d'autres atomes, comme du carbone. Mais l'hlium, sous de telles pressions, se comporte comme un explosif et l'toile... explose. Imaginez un moteur combustion interne dont vous rcupreriez les gaz d'chappement. Une fois votre gasoil puis, vous dcidez de rutiliser les produits de combustion dans votre moteur, en comprimant un peu plus.Les Enfants du Diable1/j/aa82Hlas, ce qui sort de votre pot d'chappement c'est de la nitroglycrine ! Au premier coup de piston, tout part en clat. Les supernov explosent donc et lors de ce processus, incroyablement violent et rapide en comparaisons de la lente combustion qui est l'uvre au cur de notre soleil se produisent tout un tas de fusions qui engendrent dans la foule les atomes de la table de Mendliev. Les atomes dont nous nous constitus ont t un jour synthtiss lors de l'explosion d'une supernov, ce qui permet tous les chantres de l'astrophysique, tous nos Pangloss, de dclarer potiquement que nous sommes "fils des toiles". Mais en mme temps l'toile cre des tas d'atomes plus ou moins instables, ayant des priodes varies. Parmi eux, l'uranium 235, source de tous nos ennuis actuels, dont la "priode" est de sept cent millions d'annes. Si la nature n'avait pas invent ce fichu machin, nous ne vivrions pas comme aujourd'hui assis sur un vritable stock de dynamite. L'uranium naturel est un mlange de deux istotopes 23 , l'U235 et l'U238. Dans un minerai type il y a 99,3 % de 238 et 0,7 % de 235. Les premier est aussi instable, mais sa priode est de quatre milliards et demi d'annes. En se dcomposant il donne du radium, dont la priode est seulement de 1600 ans. Plus la priode, le temps caractristique de dsintgration, est faible et plus la substance est "radioactive". Finalement, cette suite de dsintgrations nuclaires, de transmutations, aboutissait au plomb, lment stable. Le hasard avait voulu que certains lments aient des priodes assez longues pour que le phnomne de radioactivit se soit poursuivi jusqu' nous, mais assez courtes pour que l'mission soit notable, mesurable. Sans ce phnomne la chimie des noyaux ne se serait peut-tre dveloppe qu'un bon sicle plus tard. En effet les efforts coteux et problmatiques effectus en direction de la fusion contrle ne furent poursuivis que parce que les gens savaient par exprience que l'nergie nuclaire pouvait tre libre. Si cette certitude avait fait dfaut les recherches comme celles qui se poursuivaient Livermore n'auraient peut-tre pas vu le jour avant la fin du millnaire. Le hasard avait voulu galement que subsistent, avec une abondance apprciable, certains lments susceptibles de prsenter spontanment des possibilits de dsintgration auto catalytique, c'est dire o certains produits de dsintgration ( des neutrons ) taient eux-mmes capablesDeux isotopes d'un mme corps sont deux varits qui ont les mmes proprits chimiques, lies leur structure lectronique, mais dont les noyaux diffrent par leur nombre de neutrons. L'uranium 238 a trois neutrons de plus que le 235.23Les Enfants du Diable1/j/aa83d'engendrer par collision avec des noyaux voisins d'autres dsintgrations identiques, pour peu que les dimensions du systme soient suprieures la longueur de pigeage des neutrons rmis, ce qui avait dbouch sur le concept de masse critique. Il s'tait trouv de plus que cette longueur de pigeage, donc cette masse critique, s'tait avre assez faible pour donner naissance une concrtisation "exprimentale". Si cette distance de rabsorption avait t seulement dix fois plus grande dans l'uranium ceci aurait ncessit un volume de matire fissile mille fois plus grand, ce qui aurait accru la masse critique d'autant, et eut rendu la ralisation des bombes (et des racteurs) inenvisageable conomiquement. Des astrophysiciens contemporains, comme Brandon Carter et Wheeler, n'en finissent plus de nos jours de s'tonner du hasard prodigieux liant les constantes de la physique comme celle de Planck, celle de Boltzmann, celle de la gravitation ou mme simplement la vitesse de la lumire. Selon leurs calculs la vie telle que nous la connaissons cessant de devenir possible ds qu'on tentait de modifier sensiblement l'un quelconque de ces "ingrdients", ils voulurent y voir quelque volont dlibre conduisant ncessairement l'apparition de l'homme et ont donn tout ceci le nom de principe anthropique ( de anthropos, homme ). A l'oppos on pourrait se dire que la nature, en donnant une telle valeur la longueur de rabsorption des neutrons par l'uranium, avait en quelque sorte programm l'autodestruction de cette humanit au bout de quelques milliards d'annes de pnible volution. Si la vie tait une chose ncessaire, invitable, inclue dans le programme de l'univers sur certaine plantes, il se pourrait que la mort le fut aussi, en vertu de d'obscures combinaisons issues du mme tonneau. On pourrait suggrer de complter ce principe anthropique par un principe thanatotropique, ou de lier les deux dans un principe anthropo-thanatotropique, l'ensemble se situant dans un divertissement pour divinit en mal d'ternit ( ce stade on serait en droit de se demander si tout cela tait bien utile). En ce dbut de guerre, donc, les scientifiques Allemands ayant pour leur compte dcid de priver Hiltler de l'arme nuclaire, les autres acteurs de cette nouvelle version de la machine infernale enfilaient leurs costumes. Joliot, pendant le peu de temps o la France fut effectivement en guerre contre l'Allemagne, envoya au ministre de la dfense nationale un rapport complet sur l'arme fission. A l'poque la France possdait la plus grande rserve d'uranium au monde ainsi que toute l'eau lourde, c'est dire 185 kilos . On se souvient de l'exprience faite par Fermi Rome avec son bocal de poissons rouges, qui avait montr que l'eau, en ralentissant les neutrons, accroissait d'un facteur cent le rythme de fission. Par la suite il tait apparu que l'eau (lourde) forme avec un isotope de l'hydrogne, leLes Enfants du Diable1/j/aa84deutrium, contenant deux nuclons au lieu d'un, tait un ralentisseur encore plus efficace. Au moment o le front lcha Sedan les prcieux bidons d'un produit considr dornavant comme stratgique, furent mis en sret Bordeaux, puis achemins vers l'Angleterre. Pour plus de sret Joliot russit faire croire aux Allemands que le bateau avait t coul, puis il revint Paris o il passa toute la guerre en jouant avec l'occupant au jeu du chat et de la souris. En Angleterre et aux Etats-Unis les savants eurent beaucoup de mal convaincre les autorits de l'importance de ce projet uranium. En frappant aux portes des ministres ils craignaient qu'on ne les prenne pour des fous. La science n'tait que peu prsente dans l'art militaire. Les armes nouvelles taient plutt chez ces professionnels de la mort violente un sujet de plaisanterie. En recevant des savant atomistes un officier Amricain leur avait dit : - La semaine passe quelqu'un nous a envoy un appareil metteur de rayons mortels. Nous l'avons essay sur le bouc qui est la mascotte de notre rgiment. Je peux vous garantir qu'il vit encore, l'animal,et qu'il est plus solide que jamais ! Essayez d'imaginer de nos jours des savants, la vieille d'un conflit plantaire, essayant de proposer l'tude et la construction d'une coteuse machine capable de se dmatrialiser pour chapper aux coups de l'adversaire en rapparaissant sur ses arrires. De nombreuses choses freinrent le dmarrage de l'tude de la bombe, et en particulier le fait que dans la troupe de savants capables de la construire, beaucoup pouvaient tre considrs comme des trangers ou des ressortissants ennemis, comme par exemple Fermi, qui tait italien. Mais les savants s'accrochrent. On passa sur ces dtails et en 1942 Roosevelt et Churchill, enfin convaincus 24 , dcidrent de concentrer les efforts des savants atomistes aux Etats-Unis, dans une entreprise unique, le projet Mannathan, dont la responsabilit fut confie au gnral Groves. Celui-ci tait surtout un architecte militaire qui avait construit, outre de nombreuses casernes, le clbre Pentagone. Il eut la tche difficile de faire sortir de terre trois ensembles nuclaires importants, Los Alamos, Oak Ridge et Hanford, c'est dire un centre de recherche et deux usines de sparation isotopique, occupant au total cinquante mille personnes. Au milieu de cette arme d'ouvriers, de techniciens d'ingnieurs et de chercheurs seule une douzaine de personnes devait connatre l'ensemble du projet. Le travail devait donc tre morcel, compartiment de manire ce24Roosevelt fut convaincu par une lettre rdige par Slizard et signe par EInstein.Les Enfants du Diable1/j/aa85que les gens se sachent pas vraiment ce sur quoi ils travaillaient, ce qui ne fut pas sans poser des problmes. Les ouvriers de Hanford ne comprenaient par exemple pas pourquoi on avait mnag un accs l'usine au moyen d'une autoroute huit voies alors qu'eux taient logs fort modestement dans des baraques des alentours et interprtaient cette mesure comme du pur gaspillage. Groves ne pouvait videment pas leur dire que ceci tait fait de manire pouvoir assurer une vacuation ultra rapide du centre en cas d'une catastrophe dans le genre de celle de Tchernobyl. Pour la premire fois dans l'histoire un groupe relativement important de scientifiques de tout premier plan se retrouvait embringu dans une opration manage par des militaires. Niels Bohr avait fini par gagner l'Angleterre bord d'un avion bimoteur lger Mosquito. Il avait fait le voyage assis sur la soute bombe o on l'avait plac de manire pouvoir larguer plus facilement ce dangereux gnie en cas d'engagement avec la chasse Allemande. En aucun cas Bohr ne devait tomber entre les mains des nazis. Il arriva Londres inanim. Le pilote lui avait bien expliqu avant le dpart l'usage du masque oxygne, mais le savant, ds que l'avion eut dcoll, s'tant absorb dans un problme de physique, avait compltement oubli cette recommandation et avait perdu connaissance haute altitude. Le premier contact avec Bohr fut traumatisant pour Leslie Groves. Celuici passa un long moment lui expliquer les consignes concernant le secret et la scurit, qu'il sembla couter avec la plus grande attention. Il lui dcrivit tout ce qu'il devait dire et ne pas dire et l'autre approuvait en hochant la tte. Hlas, moins de cinq minutes aprs cet entretien il trouva Bohr en train de raconter tout cela gravement au premier venu. Groves flanqua donc celui-ci d'une demi douzaine d'agents de la scurit, chargs de ne pas le perdre d'une semelle. Ceux-ci s'acquittrent de leur tche avec difficult en manquant plusieurs fois de se faire craser dans les rues de New-York. En effet la spcialit de Bohr tait de s'engager vive allure dans les passages pour pitons au moment o le feu tait au vert, puis de faire demi-tour en plein milieu de la rue. Bohr eut beaucoup de mal se faire son nouveau nom de Nicholaus Baker, dont l'avait affubl Groves pour assurer son incognito. Celui-ci venait une nouvelle fois de l'exhorter la prudence quand en s'engageant dans un ascenseur il tomba sur la femme de son ancien collgue von Halban. Ne sachant pas que celle-ci tait divorce il l'aborda en lui disant : - Bonjour, n'tes-vous pas madame Halban ? - Oui, rpondit la femme, mais je m'appelle maintenant madame Placzek. Mais vous, n'tes-vous pas le professeur Bohr ? - Non, rpondit Bohr, je m'appelle maintenant Baker.Les Enfants du Diable1/j/aa86O "Oppie" entre en scne. Oppenheimer tait un personnage complexe. Il avait termin son doctorat en physique atomique Gttingen en 1927 sous la direction du physicien Max Born, puis, aprs deux annes d'tudes supplmentaires Leyde et Zurich avait rejoint l'universit de Berkeley, prs de san Francisco. Trs cultiv, on le trouvait frquemment plong la bibliothque dans des ouvrages de posie d'auteurs Franais du seizime ou du dix-septime sicle, ou encore dans des textes de philosophie Indoue. A la mort de son pre, en 1937, il se retrouva la tte dune fortune assez considrable qu'il utilisa pour faire diffrents dons des organismes de gauche. En 1936 il s'prit d'une jeune tudiante en psychiatrie, Jean Tatlock, dont le pre tait professeur de littrature Anglaise l'universit. Elle passait pour une communiste convaincue et attira son attention sur des mouvements ns aux Etats-Unis en mme temps que la guerre d'Espagne. A travers elle Oppie fut mis en contact avec les uvres de Marx et d'Engels et avec diffrentes cellules communistes Californiennes. Lorsque cette liaison prit fin et qu'il se maria, assez brutalement, avec une autre femme, il rompit ses liens avec ces groupes communistes locaux, mais conserva des contacts amicaux avec certains de leurs membres. Oppenheimer avait un problme profond, cependant. Il n'avait apport la science aucune contribution essentielle, marquante. A l'aube de sa quarantime anne il n'avait fait aucune dcouverte qui soit susceptible de marquer l'histoire des sciences, la diffrence de nombreux scientifiques qui avaient rejoint les prestigieuses universits Amricaines et dont les travaux avaient t sanctionns par le prix Nobel, et il en souffrait. Au cours d'une confrence tenue Washington en 1939 le savant Niels Bohr, pre de l'atome, avait voqu pour la premire fois sur le continent Amricain la dcouverte faite par l'autrichien Otto Hahn, concernant la fission de l'uranium, et la possibilit d'une raction en chane. Oppenheimer ralisa aussitt que ceci pourrait donner naissance une bombe et on raconte qu'il se livra le soir mme des calculs concernant la "masse critique". Il fut immdiatement hant par un projet qui lui paraissait la hauteur de ses ambitions, et ce sans le moindre scrupule moral. Sous cet aspect il avait quelque chose d'assez monstrueux qui rejoint la personnalit de Frank, gauleiter de Pologne, chez lequel cohabitaient galement une sduisante sensibilit artistique et une adhsion tranquille un projet terrifiant.Les Enfants du Diable1/j/aa87Ceci dit il tait quand mme infiniment plus facile aux gens vivant aux Etats-Unis de s'atteler un projet militaire qu'aux Allemands par exemple. Ces derniers subissaient un rgime inique et taient parfaitement conscients de la folie meurtrire et de la paranoa d'Hitler. En tentant un face face avec le Fhrer au sujet des perscutions contre les juifs, le vieux Planck, pourtant trs conservateur, n'avait russi qu' provoquer une colre violente chez Hitler, qui l'avait jet dehors. Ajoutons que la lecture de Mein Kampft eut t suffisante pour clairer tout intellectuel digne de ce nom, ds sa parution. Il fallait un cerveau tout fait spcial pour russir y faire cohabiter des connaissances scientifiques et une vaste culture avec de telles neries. Inversement les Amricains se sentaient lchement agresss. Cela avait commenc par l'attaque surprise de Pearl Harbour, en dcembre 41. Puis il y avait eu les attaques sur Midway ( mot qui signifie "ce qui est michemin" ) et les les Aloutiennes, aux confins de l'Alaska, en octobre 42, qui, elles, avaient chou. En un an les Japonais avaient conquis tout le pacifique sud et affirmaient un violent expansionnisme dans cette immense partie de la Terre, de mme qu'Hitler considrait l'ensemble de l'Europe, puis ultrieurement l'Afrique, comme une sorte de proprit prive. Les vieilles dmocraties se sentaient en grave danger, coinces entre deux paranoa de mme nature. Les Amricains avaient entrepris leur reconqute du pacifique sud par la technique dite des sauts de puce, propose par Mac Arthur et avaient ainsi repris pied aux confins du sud est sur Tarawa et sur Guadalcanal en dcouvrant l'incroyable acharnement combatif des Nippons qui allait s'exacerber totalement lorsque la dfense du territoire Japonais serait en jeu. N'oublions pas que les Amricains taient parfaitement convaincus qu'Hitler dveloppait l'arme nuclaire. Pour tout cet ensemble de raisons un scientifique rsidant sur les territoires Amricains ou Anglais pouvait difficile chapper ce qui tait considr comme un devoir urgent. Il est facile, quarante ans plus tard, de le condamner en vertu de positions humanitaires fondamentales. Ceci dit ce projet, pour Oppenheimer, tombait pic dans sa recherche d'un but ultime, parfaitement gocentrique : la notorit et le pouvoir. En d'autres temps, dans un autre contexte, Oppenheimer aurait tout aussi bien pu devenir un grand industriel ou un politicien habile, mais le hasard de cette rencontre avec Bohr fut dcisif. Poursuivant cette logique de l'arme atomique il fut le premier envisager et proposer la solution thermonuclaire, c'est dire la bombe fusion. Certains mlanges de noyaux comme le deutrium et le tritium, isotopes de l'hydrogne, contenant respectivement trois et quatre nuclons, pouvaientLes Enfants du Diable1/j/aa88se combiner en donnant un noyau d'hlium et un neutron. Mais cette raction de "chimie nuclaire" n'tait pas, comme la fission, autocatalytique, c'est dire que les produits de raction ne suffisaient pas crer spontanment un processus de raction en chane, " froid". Il fallait donc, pour que les noyaux puissent se combiner, les animer de vitesses considrables, cest dire porter le mlange trs haute temprature. Dans les expriences de fusion tentes Livermore par Fowler, dans ses "bouteilles magntiques" on cherchait porter ce mlange seulement cent millions de degrs, ce qui donnait un temps caractristique de raction de l'ordre de la seconde. Pour provoquer non une lente combustion, mais une dtonation, il fallait des tempratures se chiffrant en milliards ou en dizaines de milliards de degrs. Une exprience simple permet d'illustrer cette continuit entre le combustible et l'explosif. Prenez une allumette et prlevez sur celle-ci son bout soufr. Puis enfermez ces dbris dans du papier de chocolat ou dans une capsule de Yoghourt en serrant trs fort. Ceci fait, chauffez cela avec une autre allumette ou avec la flamme d'un briquet. La raction chimique, au lieu de dmarrer localement la suite de l'chauffement du la friction, ce qui donnerait un temps d'allumage de la seconde, dgnrera en une dtonation trs sche, le bout d'allumette ayant t port plusieurs centaines de degrs avant que celle-ci ne s'amorce. De la mme manire Oppenheimer avait immdiatement envisag de chauffer un des mlanges ractifs tels deutrium-tritium ou lithium-hydrogne ou bore hydrogne, avec l'nergie fournie par la future bombe fission, avant mme que celleci ne fut ralise et exprimente. Oppie avait un sens inn de l'organisation. Bien dcid faire de ce macabre projet l'uvre de sa vie il proposa trs vite de concentrer un nombre important de spcialistes en un lieu adquat au lieu de les disperser dans diffrents centres ou universits. Dou d'un charme certain, la fois diplomate et ferme, il russissait merveilleusement avec tous, sachant tour tour sduire ou convaincre, utilisant les hommes comme artisan de sa gloire future. Quant ses tudiants, ils lui vouaient une admiration sans bornes. Aussi lorsque le gnral Groves, soldat de mtier, demanda Compton de lui dsigner un matre d'uvre du projet Mannathan, celui-ci se tourna-til aussitt vers Oppenheimer pour mener bien cette vaste opration. La rencontre historique entre celui-ci et Groves fut illustre rcemment ( ce texte a t crit en 1986 ) dans un excellent feuilleton produit par la tlvision Franaise. Elle eut lieu de nuit dans un train filant vers la cte ouest. A la lueur des lampes Oppie exposa un plan mrement rflchi depuis longtemps. Sur le flanc du wagon, on pouvait lire :Les Enfants du Diable1/j/aa89-Twentieth Century Limitedce qui pouvait se traduire par " Compagnie du Vingtime Sicle, responsabilit limite". Ds qu'il fut investi de la responsabilit scientifique de la "mesa" de Los Alamos, sorte de haut plateau isol du dsert du nouveau Mexique, aux flancs escarps, o Groves avait implant le centre de recherche sur la bombe, Oppie sut attirer lui tout le gotha scientifique du pays. A chacun il tenait un langage diffrent, appropri son type de personnalit. A l'un il exaltait le devoir patriotique consistant doter les Etats-Unis d'une puissance militaire imparable, d'autres il vantait le charme du Nouveau Mexique. Mais en gnral il insistait sur l'aspect "frontier" cher aux Amricains, sur cette tche passionnante des pionniers qui consisterait arracher la nature un de ses secrets les plus mystrieux : la conversion directe de la masse en nergie. Une aventure laquelle ils ne pouvaient manquer de participer. Peu de temps avant la guerre, Oppenheimer avait rencontr la femme de sa vie, une jeune femme qui s'tait spcialise dans l'tude des champignons au laboratoire de botanique de Pasadena. Il avait aussitt plaqu Jean Tatlock pour l'pouser. Or l'poque o il tait compltement immerg dans le montage du projet Mannathan, celle-ci reprit contact avec lui. Trs prouve par leur rupture brutale, laquelle elle ne s'attendait pas du tout, elle avait du subir un traitement psychiatrique. Le 12 juin 1943 Oppenheimer la rencontra une dernire fois, ignorant que chacun de ses gestes taient pis par des gens des services secrets. Il tint lui expliquer que leurs rencontres devaient dfinitivement cesser, mais les agents du FBI le virent raccompagner la jeune fille son appartement, o il passa la nuit. Ds cette poque on commena se mfier de lui et on se demanda s'il n'avait pas gard des liens dans les milieux communistes. Oppenheimer tait beaucoup trop occup par le projet pour cela, nanmoins en 1943 il fut soumis une enqute. En fait les scientifiques tels que lui n'avaient pas trs bien ralis, en entamant ce flirt avec l'arme, ce que tout cela pouvait impliquer. Les services de scurit se mirent le serrer de prs, puis se dcidrent l'interroger.Comment Oppie traitait ses vieux amis. Il tait trs li avec un ami d'origine norvgienne, Haakon Chevalier. Malgr un patronyme consonance norvgienne, celui-ci, n aux Etats-Les Enfants du Diable1/j/aa90Unis, avait un poste l'universit de Californie comme enseignant en langues romanes. Oppie l'avait connu en 1934 et s'tait li d'amiti avec cet homme spontan et gnreux. Tous deux partageaient un got trs vif pour la littrature Franaise et en particulier pour Proust, sur lequel Oppenheimer tait intarissable. Un soir de 1943 Chevalier voqua devant lui une rencontre qu'il avait eue avec une de leurs connaissances communes, un certain Eltenton en rapportant que celui-ci lui avait dit : - Il est quand mme regrettable que les scientifiques Amricains et Sovitiques n'changent pas leurs informations. Nous sommes allis, que diable, et ceci pourrait hter la fin de la guerre. Est-ce que certains ne pourraient pas par exemple confier certains de leurs rsultats, titre priv ? - Je pense, avait aussi dit Oppenheimer, que ceci serait de la haute trahison. Eltenton, pas plus que Chevalier, n'tait la solde de Moscou. Ce dernier, rapportant cette histoire comme un simple incident, n'insista pas et ils n'en parlrent plus jamais. Lorsqu'il se trouva questionn par l'agent de la scurit, qui s'appelait Pash, Oppenheimer se trouva sur la sellette. L'homme, se comportant comme un chien qui a saisi un os, voulait absolument obtenir d'Oppie une confidence quelconque, dfaut d'une confession. Militaires et civils taient partenaires dans ce projet Mannathan, mais il est clair que les premiers se considraient comme les matres d'uvre de toute l'opration et comme les vritables responsables, les seconds n'tant que des excutant turbulents, a priori difficiles manier. Les scientifiques tiraient leur pouvoir de leur savoir et donnaient videment peu de prise sur ce terrain aux militaires. Qu'on se souvienne de gens comme Rutherford et de son attitude persifleuse lors de cette runion au ministre de la guerre en 1917, ou de cette affaire de l'uranium autrichien o il avait superbement ignor la dcision politique prise ce sujet. Avant ce projet Mannathan les militaires n'avaient que peu de prise sur les scientifiques. Mais ce sont des gens qui a priori n'aiment gure partager le commandement. Groves entendait avoir barre sur tous ces "crackpots", ces "ttes fles", pleines de condescendance, runies sur la mesa et, pour ce faire, les prendre en dfaut n'tait pas le plus mauvais moyen. C'est dans cet esprit que l'officier de scurit demanda Oppenheimer : - Avez-vous entendu parler de contacts qui auraient eu lieu entre certains de vos collaborateurs de Los Alamos et des gens de l'extrieur qui auraient voulu leur soutirer des renseignements ?Les Enfants du Diable1/j/aa91C'tait un appel la dlation. Repensant sans doute cette discussion avec Chevalier, Oppenheimer s'entendit dire : - Certaines personnes de l'extrieur ont effectivement contact un certain nombre de scientifiques pour leur proposer de leur fournir des renseignements concernant les recherches. C'tait l'poque totalement faux. Press par l'autre, Oppie, l'homme qui cherchait plaire tout le monde, lui avait-il simplement fourni la rponse qu'il attendait ? Possible, toujours est-il qu'il s'tait pig tout seul. Il ne s'agissait pas d'un certain nombre de collgues mais de lui-mme. Il sentait qu'aprs cette boulette il ne lui serait mme plus possible de raconter en toute simplicit ce qui s'tait pass car il n'aurait fait qu'accrotre la suspicion de son interlocuteur son gard. Lorsque Pash lui demanda : - Pouvez-vous me donner leurs noms ? il rpondit : - Non, a je ne le peux pas. Ce qui revenait dire "je fais mon boulot, mlez-vous de ce qui vous regarde !", rponse qui ne pouvait videment pas satisfaire l'enquteur. Oppenheimer ignorait par ailleurs que les gens du FBI l'avait vu passer la nuit dans l'appartement de son ex-amie, laquelle se suicida quelques mois plus tard. Pash fit sur lui un rapport assez ngatif en crivant : - Notre service est d'avis qu'Oppenheimer ne mrite pas la pleine confiance et que sa fidlit est incertaine. Nous croyons que le seul sentiment de loyaut qu'il soit capable d'prouver, il le rserve la science, et il est prvoir que, si le gouvernement Sovitique lui offrait davantage pour poursuivre sa mission scientifique, il choisirait ce gouvernement pour l'assurer de sa loyaut. Groves, mis au courant, et trs ennuy, demanda Oppenheimer de rvler le nom de ce mystrieux intermdiaire sur lequel l'attention commenait se focaliser. Il rpondit : - Si vous y tenez absolument, je vous le dirai, mais cela me contrarie. Evidement, c'tait contrariant car Oppie n'avait que deux choix, ou dnoncer un innocent, ou passer pour un imbcile. Groves n'insista pas, mais il y eut par la suite des interrogatoires plus pressants. Les rticences d'Oppenheimer paraissaient de plus en plus suspectes. Un second rapport sur lui fut adress par le FBI Groves, qui disait : - L'opinion demeure qu'Oppenheimer cherche activement obtenir l'aide du projet Mannathan une rputation scientifique mondiale et uneLes Enfants du Diable1/j/aa92place dans l'histoire. Or je crois que l'arme a les moyens de lui offrir ce qu'il dsire, mais qu'elle a aussi les moyens de couvrir son nom d'opprobe et de ruiner sa rputation et sa carrire. Si on faisait clairement envisager cela Oppenheimer, cela pourrait lui ouvrir une toute autre perspective sur sa position l'gard de l'arme... Ca n'tait pas si mal vu, aprs tout, et ce texte montre que, dans cette mise au pas de scientifiques, les militaires taient prts ne ngliger aucun moyen. Oppenheimer craignit de se voir exiler loin du projet, dans les "tnbres extrieures" en voyant sa "clearance", c'est dire son accs toute la confidentialit des travaux, supprime, et il choisit finalement de livrer le nom de son ami Chevalier en "amplifiant" cet incident insignifiant pour que ce coupable, fabriqu de toute pice, eut l'air crdible. Peu de temps aprs Chevalier, parfaitement innocent, perdit sa chaire pour une raison qu'il ne comprit pas et resta sous la surveillance du FBI, qui ne trouva videment rien sur son compte. Cet pisode peu connu permet de saisir la personnalit d'Oppenheimer, complexe, mais entirement domine par l'ambition et la recherche de la gloire. L'homme de la rue se fait de terribles illusions sur les "savants". Ce ne sont que des hommes comme les autres. Il leur arrive de changer et certains moments de leur vie il peut leur arriver de faire de terribles btises. On a vu comment Slizard, au dpart le plus conscient des risques lis l'arme nuclaire, avait fini, en entranant Einstein dans son entreprise ( le lettre Roosevelt ) par devenir le responsable numro un de sa mise en uvre. Dans l'histoire des armes nuclaires il faut se dfier de toute vision manichenne. Edward Teller est souvent cit comme le modle ayant servi pour le clbre film Docteur Folamour. Prsentement c'est tout fait justifi. Mais c'tait aussi un de ceux qui avaient sign la dclaration de principe, avant la guerre, visant le dveloppement de l'arme. Sakharov, ardent dfenseur des droits de l'homme depuis 1967 avait t auparavant un artisan trs actif de la course aux armements. De tels projets se prsentent pour les scientifiques comme les cnes creuss par cet insecte qu'on appelle le fourmi-lion. Ils tournent, tournent, autour de cet objet qui exerce sur eux une vritable fascination, et finissent un jour par tomber dedans de manire difficilement rversible. Ce puissant attrait de la dcouverte fait partie intgrante de la dmarche scientifique, fondamentalement amorale.Les Enfants du Diable1/j/aa93Il existe une seconde motivation : la volont de pouvoir. Avant le projet Mannathan la science se faisait encore dans un certain climat de libert insouciante, au cur des universits. On montait des expriences sur des lourdes tables de chne, on utilisait parfois d'antique appareils aux lourdes montures de bronze, sorte de patrimoine scientifique, transmis de gnration en gnration. La science avait ses traditions. Les quipes taient peu nombreuses. Le Matre, quelques disciples, c'tait tout. Le nuclaire avait cr une nouvelle race de savants : les gnraux de la science. Pour construire la bombe A il avait fallu mobiliser l'quivalent d'un bataillon de scientifiques, de techniciens et d'ingnieurs. Oppenheimer, sous ses dehors dcontracts et son ternel chapeau mou, avait t fascin par cette puissance offerte, et cet universitaire extrmement cultiv prenait un plaisir vident conduite "l'entreprise Mannathan" d'une main de fer, la manire d'une homme d'affaire Texan. Fermi avait fait fonctionner le premier racteur nuclaire sur les gradins du stade de Chicago. Une des conclusions premires fut la dcouverte de la grande quantit de dchets radioactifs, de radiolments artificiels que crait la fission grande chelle. Il n'y avait pas production d'une ou deux substances standards, mais une gamme trs varie de poisons dont la nature dpendait du rgime de fonctionnement. L'arme agirait donc non seulement par ses effets mcaniques et thermiques, et par le puissant rayonnement mis, mais aussi travers des "retombes" dont les effets biologiques taient dj connus. Par ailleurs le fait se confirmait que l'on pourrait l'aide d'un tel appareil crer une nouvelle matire fissile, le Plutonium,, possdant 239 nuclons, qui n'existait pas l'tat naturel, sa priode tant trop faible pour que cet lment ait survcu jusqu' nous. Mais on pouvait le recrer en le bombardant avec des neutrons, rapides cette fois, partir de l'Uranium 238, non fissible, mais existant en abondance dans des gisements. On envisagea donc de synthtiser l'aide du racteur une certaine quantit de cette autre forme de ce qu'on appelait en code "la matire finale", ce qui n'est pas sans rappeler une solution du mme nom, de triste mmoire. En Europe Gbbels faisait des discours en brandissant la menace d'armes de reprsaille, secrtes et terribles. Les Allis connaissaient l'avance des Allemands en matire de "vecteurs" : le V1, une bombe volante propulse par raction et la clbre fuse V2, ne du gnie du physicien Von Braun. Pour les Amricains il ne faisait aucun doute que la bombe fission en faisait partie et ils se htaient du mieux qu'il pouvaient. Au Japon la lente reconqute du Pacifique sud se poursuivait, au prix d'un nombre incalculable de vies humaines. A Iwo Jima les pertes Amricaines avaient mme excd les pertes Japonaises. Vingt six mille contre vingtLes Enfants du Diable1/j/aa94cinq mille. Les Japonais, contraints par un code d'honneur, le Bushido, inconnu en occident, ml des convictions religieuses, ne se rendaient pas. L'tau se resserrant, les Japonais avaient pour la premire fois utilis des Kamikazes, lors du dbarquement Amricain aux Philippines. Ce qui aurait pu paratre monstrueux dans un systme de pense occidental tait en fait un acte assez naturel chez les fils du ciel et plus de six mille prirent ainsi sereinement jusqu' l'armistice, dans cette forme de combat qui ne faisait que crer un raccourci fulgurant entre l'engagement au combat et les consquences logiques de l'acte, l'accomplissement total et suprme vers lequel tendait tout soldat nippon, vou corps et me au service d'un empereur-dieu. Cette situation n'incitait pas les Amricains abandonner la production d'armes nuclaires, au contraire.Alsos : la recherche du nuclaire Allemand. En novembre 44 ils dcidrent de crer un groupe nomm ALSOS destin suivre la progression des troupes lors de la pntration en France et dans l'Allemagne nazie. Ce nom tait la traduction littrale, en grec, du nom de Groves, qui veut dire bosquets. Pash fut charg de mener l'opration et la premire tape de ce voyage fut Paris o Joliot, qui y avait maintenu son laboratoire en activit pendant la guerre, tait considr par les allis comme un tratre. Sur place on s'aperut qu'il avait au contraire jou un jeu extrmement dangereux en entreposant les armes des rsistants dans son laboratoire avec qui il fit mme le coup de feu lors de la libration de la capitale. Mais Pash n'apprit rien de sa part concernant l'ventuel dveloppement de l'arme nuclaire par l'Axe. Une technique de dtection particulire consistait pour Pash et ses collaborateurs analyser l'eau de tous les fleuves, de toutes les rivires, qui aurait pu servir refroidir un ventuel racteur, en y cherchant des traces de radioactivit. Un jour Pash eut l'ide de joindre aux chantillons prlevs dans l'eau du Rhin des bouteilles de vin du Roussillon en joignant la mention "pour analyse". Une semaine aprs le laboratoires d'analyse envoyait un tlgramme disant : - Eau, test ngatif. Vin radioactif. Prire envoyer davantage et de faire vite. Pash prit cela pour un retour de la plaisanterie, mais de nouveaux tlgrammes firent tat d'une demande plus pressante. Rien n'y fit, il dut expdier dans le sud de la France une quipe charge de poursuivre uneLes Enfants du Diable1/j/aa95analyse plus approfondie de faon savoir si les Allemands n'avaient pas implant quelque laboratoire secret dans cette rgion vinicole. Les missaires Amricains furent pris par les viticulteurs pour des experts chargs de goter les productions Franaises en vue de futures exportations et ils furent reus avec un enthousiasme bien comprhensible en tant balads de chais en chais. Il revinrent finalement Paris avec les fameuses caisses et une solide gueule de bois. En fait on dcouvrit par la suite que certaines plantes avaient la proprit de concentrer les substances radio actives dj prsentes dans le sol, comme ce fut le cas pour des plantes aromatiques comme le thym et le romarin Provenaux aprs la catastrophe de Tchernobyl. La chute de Strasbourg permit aux Amricains de mettre la main sur de nombreux rapports concernant le plan uranium Allemand, et en particulier sur les archives de Weiszcker, collaborateur de Heinsenberg. Ces papiers apportaient la preuve formelle que l'Axe avait au minimum deux annes de retard sur les allis. L'Allemagne apparemment ne possdait ni rserve suffisante de matire fissile, ni racteur comparable aux installations Amricaines d'Oak Ridge et de Hanford. Les Amricains mirent cependant la main sur tous les atomistes Allemands qu'ils purent trouver, dont Heinsenberg , von Weizscker et Hahn, qui furent intern. A cette poque se situa un pisode tragi-comique de cette chasse aux cerveaux Un homme fut captur au milieu de la dbcle, qui avait le mme nom qu'un des chercheurs travaillant dans l'quipe d'Heisenberg, un certain Jordan. Il prtendit tre un simple tailleur mais on ne le crut pas et il fut expdi de force aux Etats-Unis malgr ses dngations. Finalement lorsque qu'il fut soumis au feu roulant des questions des gens du FBI le seul moyen qu'il trouva pour prouver sa vritable identit fut de confectionner devant ceux-ci un complet veston. Convaincus, les Amricains le renvoyrent sa patrie d'origine.Slizard tente dsesprment de tout stopper. Lorsque Slizard apprit qu'on s'tait tromp en pensant que les Allemands envisageait de construire une bombe atomique il se rendit Los Alamos et rencontra Oppenheimer dans le but de lui proposer d'interrompre le projet en cours. Mais le projet Mannathan avait dj cot plus de deux milliards de dollars et mobilis cent cinquante mille personnes pendant plusieurs annes. Oppie refusa la proposition de Slizard en avanant plusieurs arguments. Il y avait videmment parmi ceux-ci l'alibi d'une future production d'nergie nuclaire, mais en fait Oppenheimer voulaitLes Enfants du Diable1/j/aa96poursuivre jusqu'au bout une entreprise o il s'tait investi totalement. Il dclara son visiteur : - Rendez-vous compte des efforts qui ont t consentis par tous ces gens. Est-ce que vous me voyez leur disant soudain "les gars, on arrte tout ! ". Non, cela, je n'aurais pas le cur de le faire. Remarque qui plongea Slizard, principal promoteur du projet, dans le dsespoir. Vritable Cassandre il avait cette facult d'anticiper l'avenir. Au moment o les gens ne voyaient dans cette arme atomique qu'un instrument de guerre de plus, lui en percevait trs bien les prolongements long terme : l'accroissement monstrueux de la puissance des engins, la dissmination de l'arme travers le monde et bien entendu la course aux armements qui en rsulterait.Vers Hiroshima. A cette poque on assassinait grande chelle sur la plante. La seconde guerre mondiale avait introduit un phnomne nouveau. A cause de l'aviation et des bombardements grande distance il n'y avait plus ni front ni arrire. Lorsque la Lutwafe fut balaye du ciel les anglo-Amricains avaient donn l'Allemagne hitlrienne une punition svre en crasant ses villes sous les bombes et les Anglais qui montaient dans leurs forteresses volantes crivaient la craie sur leurs engins "remember Coventry", souvenez-vous de Coventry. Le scenario de fin de guerre changeait totalement. A la fin de la guerre de 14-18, si on exceptait une bande de terre servant de "thtre des oprations" o tait joue la pice, les populations civiles restaient peu touches. La guerre se terminait par puisement rciproque des belligrants. Ici il s'agissait de dtruire de fond en comble les ressources industrielles du pays en pilonnant ses usines et de terroriser les populations en incendiant les mtropoles. A Dresde on avait test avec succs une technique consistant semer sur la ville un vritable tapis de bombes incendiaires. Celles-ci reprsentaient un tel apport calorique au sol que les habitants taient rtis, o qu'ils soient, y compris dans les abris. Ceci entranait galement la naissance de minicyclones, de vortex de feu, qui accroissaient le pouvoir destructeur de manire incroyable, attisant les incendies avec des vents atteignant plusieurs centaines de kilomtres l'heure. Il y a quelques annes le midi de la France et en particulier la Corse, fut le sige d'incendies de fort exceptionnellement tendus. Je me rappelle trs bien avoir vu la tlvision la naissance d'un tel vortex, vritable trombeLes Enfants du Diable1/j/aa97incendiaire, qui avanait en se dandinant et dvorait les pins les uns aprs les autres en quelques secondes tel un horrible Djinn sorti de l'enfer. A l'poque o Slizard et quelques autres commenaient s'affoler les Amricains avaient de leur ct dj entrepris le pilonnage des villes Japonaise, devenues porte de leurs superforteresses B 29. On se focalise maintenant sur la puissance des bombes lches sur Hiroshima et Nagasaki, qui taient l'quivalent de douze mille tonnes de TNT, mais ce qu'on tend oublier c'est qu'en Mars 1945 une vague de 450 bombardiers, oprant sans discontinuer pendant deux heures quarante dversa sur Yokohama huit mille deux cent tonnes de bombes causant quatre vingt cinq mille morts . Peu de temps aprs cinq cent cinquante B 29 , la plus grande formation jamais vue ce jour, dversrent sur Tokyo quatre mille cinq cent tonnes de bombes incendiaires sur le quartier populeux de Shingawn, causant le plus grand incendie de l'histoire et entranant la perte de cent mille vies humaines, essentiellement de civils . Les flammes furent visibles trois cent cinquante kilomtres. L'arme atomique n'tait qu'un pisode de plus, une variante technique, dans cette entreprise visant mettre l'ennemi genoux par tous les moyens. En parallle les Amricains, qui avaient amen pied d'uvre une armada charge de trois cent mille combattants, subissaient Okinawa, une le situe au sud est du Japon et tte de pont de la future invasion de l'le du soleil levant, l'attaque mille huit cent kamikazes, qui dtruisirent trente six navires et en endommageant gravement quatre cent. La conqute de l'le allait coter aux Amricains douze mille tus et quarante mille blesss, tandis que cent mille Japonais trouvaient la mort dans une rsistance dsespre. Dans ce contexte les voix des atomistes portaient peu. Slizard demanda une nouvelle fois Einstein, qui tait par ailleurs rest totalement en dehors du projet Mannathan, mais commenait se mordre srieusement les doigts d'avoir sign la premire, de signer une nouvelle lettre destine Roosevelt. Mais le prsident mourut avant de d'avoir pu en prendre connaissance. Slizard se tourna alors vers Truman, son successeur, mais celui-ci, dbord par toutes les tches de la succession, ne lui accorda pas audience. Il ne put rencontrer qu'un de ses adjoints, Byrnes, qui ne comprit pas un tratre mot et lui rpondit : - Ne croyez-vous pas que vous vous crez des soucis exagrs et inutiles ? Et comme son visiteur insistait : - Si je ne me trompe, il n'y a pas d'uranium en Russie, non ? Slizard nota cependant une dernire phrase de Byrnes, rvlatrice de l'tat d'esprit de la maison blanche :Les Enfants du Diable1/j/aa98- Est-ce que vous ne pensez pas que cette bombe pourrait tre une carte matresse, par la suite, vis vis des Russes ? Pour Groves, trs au fait des aspects de la guerre du Pacifique, la question de savoir si on mnerait le Projet terme et si on lancerait la bombe sur le Japon ne se posait mme pas. En fait tout se passait comme s'il redoutait que la guerre ne se termint avant que l'arme n'ait pu tre utilise. Roosevelt n'ayant pas donn de directives sur les suites du projet Mannathan, Stimson, ministre de la guerre provoqua la runion d'une "scientific panel" compos d'Enrico Fermi, d'Arthur Compton, d'Ernest Lawrence ( l'inventeur du cyclotron ) et bien entendu d'Oppenheimer. Compton se souvint trs bien qu'on leur avait demand non si la bombe devrait tre utilise, mais comment elle devrait l'tre. Groves assista la runion en tant qu'observateur mais il appuya fortement ses vues et finalement emporta l'adhsion gnrale. La conclusion fut que : . La bombe devrait tre utilise contre le Japon aussitt que possible. . Elle devrait tre utilise contre un objectif double, c'est dire contre des installations militaires ou usines d'armements situes proximit immdiate de quartiers d'habitation. . Elle devrait tre lance sans avertissement pralable sur sa nature.Le rapport Franck, un document fondamental. Slizard runit alors Chicago un contre comit compos de sept chercheurs, prsid par le physicien Franck, qui rendit au ministre de la guerre un rapport, le "rapport Franck", tentant de s'opposer dsesprment aux conclusions des experts officiels. Voici ce texte historique, in extenso : 1.Prambule La seule raison de traiter l'nergie atomique autrement que tous les autres dveloppements de la physique rside dans la possibilit de son utilisation des fins de pression politique en temps de paix et de destruction brutale en temps de guerre. Tous les plans existants pour l'organisation de la recherche, les progrs scientifiques et industriels et la publication, dans le domaine atomique, sont conditionns par le climat politique et militaire dans lequel on s'attend voir ces plans excuts. C'est pourquoi, si l'on fait des propositions pour l'organisation de la recherche atomique d'aprs guerre, on ne peut viter la discussion des problmesLes Enfants du Diable1/j/aa99politiques. Les savants du Projet ne se permettent pas de traiter avec autorit des problmes de politique nationale et internationale. Cependant nous nous sommes trouvs ces cinq dernires annes, par la force des vnements, dans la position d'un petit groupe de citoyens instruits d'un grave danger pour la scurit du pays et l'avenir de toutes les autres nations , danger dont le reste de l'humanit ne se doute pas. Nous estimons donc de notre devoir de prier instamment que l'on reconnaisse dans toute la gravit les problmes soulevs par la matrise de l'nergie atomique et que l'on adopte des mesures permettant leur tude et la prparation des dcisions prendre. Nous esprons que la cration par le Ministre de la Guerre du Comit charg de traiter tous les aspects de la recherche atomique indique que le gouvernement a dj tir ces mmes conclusions. Nous croyons que notre connaissance des lments scientifiques de la situation et notre proccupation continue touchant ses infrences politiques mondiales nous imposent l'obligation de prsenter au Comit quelques suggestions quant la solution de ces graves problmes. On a souvent autrefois accus les savants de fournir des armes nouvelles pour la destruction mutuelle des nations au lieu d'amliorer leur bien-tre. Il est indniable que la dcouverte de l'aviation, par exemple, a apport jusqu'ici l'humanit plus de malheurs que de joies et de profits. Cependant les savants pouvaient autrefois dcliner toute responsabilit quant l'emploi de leurs dcouvertes dsintresses par l'humanit. Mais de nos jours nous sommes obligs de prendre une position plus active , car le succs que nous avons remport dans les progrs de la recherche atomique est charg de dangers infiniment plus grands que ne l'taient toutes les inventions du pass. Nous qui sommes bien au courant de l'tat actuel de la science atomique, nous avons constamment devant les yeux l'image soudaine d'une destruction s'abattant sur notre pays, d'un dsastre la Pearl Harbour, mais la puissance mille, sur chacune de nos villes. Dans le pass la science tait le plus souvent capable de fournir, en mme temps que les nouvelles armes offensives qu'elle inventait, les moyens de protection contre ces mmes armes; mais elle n'est pas mme de nous assurer une protection efficace contre la force destructrice de l'nergie atomique. Cette protection ne peut nous venir que d'une organisation politique mondiale. Parmi tous les arguments militant en faveur d'une organisation internationale de la paix, c'est l'existence des armes atomiques qui a le plus de force. En l'absence d'une autorit internationale capable d'empcher tout recours la force dans les conflits mondiaux, on pourrait encore dtourner les nations du chemin qui conduirait invitablement la destruction totale mutuelle par une convention internationale formelle empchant la course aux armes atomiques.Les Enfants du Diable1/j/aa1002. Perspectives de la course aux armements atomiques. On pourrait proposer, afin que le danger de destruction par les armes atomiques soit vit - du moins en ce qui concerne notre pays - soit que nous gardions nos dcouvertes indfiniment secrtes, soit que nous dveloppions nos recherches sur les armes atomiques un rythme tel qu'il ne vienne l'ide d'aucune nation de nous attaquer par crainte de reprsailles accablantes. Voici notre rponse la premire proposition : bien que nous soyons actuellement la tte du reste du monde dans ce domaine, les principes fondamentaux de l'nergie atomique sont connus de tous. Les savants Anglais sont aussi avancs que nous en ce qui concerne l'volution de la science atomique du temps de guerre - sinon au sujet des procds particuliers utiliss par nos ingnieurs; le rle jou avant guerre par les savants Franais dans la recherche nuclaire et leurs relations occasionnelles avec nos projets, leur permettront de nous rattraper rapidement, du moins en ce qui touche aux dcouvertes scientifiques fondamentales. Les savants Allemands dont les travaux figurent l'origine du dveloppement nuclaire, ne semblent pas avoir progress durant la guerre autant que nous l'avons fait en Amrique; mais jusqu'au dernier jour de la guerre d'Europe, nous vivions dans l'apprhension constante de leurs ralisations ventuelles. La certitude que les savants Allemands travaillaient sur cette arme et que leur gouvernement n'aurait aucun scrupule l'utiliser ds qu'elle serait disponible, fut le facteur dterminant de la dcision des savants Amricains de hter dans leur pays et sur une grande chelle les dveloppement de la recherche atomique pour des buts militaires. En Russie galement o l'on connaissait bien en 1940 les bases de la science atomique et ce qu'elle impliquait, l'exprience des savants dans ce domaine est amplement suffisante pour leur permettre de reconstituer nos travaux d'ici quelques annes, mme si nous faisons tout notre possible pour les tenir secrets. Et mme si nous russissions conserver un certain temps le premier rang dans les connaissances fondamentales de la science atomique, en gardant secrets tous les rsultats obtenus par le Projet et tous les projets accessoires, il serait absurde d'esprer nous protger, de ce fait, au del de quelques annes. On peut se demander si nous ne pourrions pas empcher les progrs de la science atomique militaire. Nous rpondrons que, si la plus grande partie des gisements de minerai d'uranium connus ce jour est contrle par les puissances appartenant au groupe "occidental" ( Canada, Belgique et Indes Britanniques ), les anciens gisements de Tchcoslovaquie chappent leur influence. On sait aussi que la Russie extrait de l'uraniumLes Enfants du Diable1/j/aa101sur son territoire; et mme si nous ignorons l'ampleur des gisements dcouverts jusqu'ici en URSS, nous ne pouvons fonder notre scurit sur l'espoir qu'on ne dcouvre pas de trs grandes rserves d'uranium dans un pays couvrant un cinquime de la Terre ( sans compter les pays satellites ). C'est pourquoi nous ne pouvons esprer viter la course aux armes atomiques en cachant aux nations engages les fondements scientifiques de la recherche atomique, ni en accaparant la matire premire ncessaire une telle course. Considrons maintenant la deuxime proposition mise en tte de ce chapitre et voyons si nous ne pouvons pas nous sentir en scurit dans une course aux armements atomiques grce notre plus grand potentiel industriel : des connaissances scientifiques plus tendues, un corps de chercheurs plus nombreux et plus efficaces, une plus grande exprience dans l'organisation; tous facteurs dont l'importance a t remarquablement dmontre au cours de la guerre actuelle par la conversion de notre pays en arsenal des Nations-Unies. Nous rpondrons que tous ces avantages n'aboutiraient qu' accumuler un plus grand nombre de bombes atomiques, plus grosses et plus perfectionnes. Cependant un tel avantage quantitatif dans les stocks de l'nergie destructive mise en rserve ne nous mettrait pas l'abri d'une attaque brusque. Prcisment parce qu'il craindrait d'tre surpass en armes, un ennemi ventuel pourrait tre irrsistiblement tent d'essayer de nous porter un coup de surprise sans provocation - surtout s'il lui tait donn de nous suspecter des nourrir des intentions agressives contre sa propre scurit ou celle de sa sphre d'influence. C'est le type de guerre par excellence o l'avantage penche si lourdement en faveur de l'agresseur. Il peut disposer d'avance ses "machines infernales" dans tous nos grands centres et les faire exploser simultanment, dtruisant ainsi la majeure partie de notre industrie et une grande part de la population extrmement dense agglomre dans nos centres urbains. Nos possibilits de reprsailles - si tant est que l'on puisse considrer les reprsailles comme une compensation correspondant la perte de plusieurs millions de vies et la destruction de nos plus grandes villes - seraient largement handicapes du fait que nous devrions transporter nos bombes par avion et que nous pourrions avoir affaire un ennemi dont l'industrie et la population sont disperss sur un immense territoire. En fait, si l'on permet la course aux armements de prendre le dpart, il semble bien que la seule faon d'assurer la protection de notre pays contre les effets paralysants d'une attaque surprise serait la dispersion de nos industries essentielles l'effort de guerre en mme temps que la dispersion des populations de nos grands centres. Aussi longtemps que les bombesLes Enfants du Diable1/j/aa102atomiques seront en petit nombre ( c'est dire aussi longtemps que l'uranium sera la seule matire premire ncessaire leur fabrication ), la dispersion efficace de notre industrie et l'parpillement de notre population urbaine attnueraient considrablement la tentation de nous attaquer au moyen d'armes atomiques. Il se peut que l'explosion des bombes atomiques actuelles dchane des effets gaux ceux de 20 000 tonnes de TNT. Une seule de ces bombes pourrait alors dtruire une surface urbaine de trois miles carrs environ ( huit kilomtres carrs ). On peut alors s'attendre produire d'ici une dizaine d'annes des bombes contenant une grande quantit de matriel radioactif et pesant moins d'une tonne, capables de dtruire plus de dix miles carrs d'un centre urbain (vingt cinq kilomtres carrs). Une nation ayant sa disposition 10 tonnes d'explosif atomique pour une attaque sournoise de notre pays pourrait alors esprer raliser la destruction complte de toute l'industrie et de la plus grande partie de la population sur une surface de 500 miles carrs et plus ( mille deux cent cinquante kilomtres carrs ). Mais s'il ne se trouvait sur l'ensemble du territoire Amricain aucun objectif d'une surface de 500 miles carrs contenant une assez large fraction de l'industrie nationale et de la population pour que leur destruction paralyse le potentiel de guerre de la nation et ses possibilits de dfense, alors l'attaque ne se justifierait plus et serait peuttre abandonne. Actuellement, toutefois, on pourrait aisment choisir dans notre pays une centaine d'aires de cinq miles carrs chacune dont la destruction simultane porterait un coup d'assommoir la nation. La surface totale des Etats-Unis tant d'environ trois millions de miles carrs, il serait possible de rpartir ses ressources industrielles et humaines de telle faon qu'il ne reste aucune aire de cinq cent miles carrs assez importante pour servir d'objectif une attaque atomique. Nous nous rendons parfaitement compte des incroyables difficults qu'entranerait une modification aussi radicale de la structure sociale et conomique de notre pays. Nous pensons toutefois que le dilemme devait tre pos pour dmontrer quel genre de mthode de protection l'on pourrait considrer tour tour si nous n'arrivions pas un accord international satisfaisant. Il faut remarquer encore que, dans ce domaine, notre position est moins favorable que celle des pays population plus disperse, industries plus dissmines, ou dont les gouvernements ont un pouvoir illimit sur les mouvements de population et l'emplacement des installations industrielles. Si l'on naboutit pas un accord international efficace, la course aux armes atomiques prendra le dpart le lendemain de notre premire dmonstration de l'existence des armes atomiques. Ensuite il faudrait aux autres nations trois ou quatre ans pour regagner notre avance prsente, etLes Enfants du Diable1/j/aa103huit ou dix ans pour s'aligner avec nous si nous continuons notre travail intensif dans ce domaine. Ceci pourrait bien correspondre la dtermination de nouveaux emplacements de notre population et de notre industrie. Il est donc vident qu'il faut, sans perdre de temps, remettre l'tude de ce problme entre les mains des experts. 3. Perspectives d'accords Les consquences d'une guerre atomique et le genre de mesures prendre pour protger un pays de la destruction totale par la bombe atomique doivent faire horreur aux autres nations autant qu'aux Etats-Unis. La situation de l'Angleterre, de la France et des petites nations Europennes avec leurs concentrations humaines et industrielles serait particulirement dsespre en face d'une telle menace. La Russie et la Chine sont actuellement les deux seules nations qui survivraient une attaque par la bombe atomique. Cependant, bien que ces pays soient connus pour attacher moins de valeur la vie humaine que les peuples d'Europe occidentale et d'Amrique, et bien que la Russie en particulier dispose d'un immense territoire o elle peut disperser ses industries vitales et d'un gouvernement capable d'ordonner cette dispersion le jour o une telle mesure lui paratrait ncessaire, il ne fait aucun doute que la Russie tremblerait l'ide de la dsintgration soudaine de Moscou ou de Lningrad, presque miraculeusement prservs dans cette guerre, et de ses nouvelles cits industrielles de l'Oural et de Sibrie. Par consquent, seul le manque de confiance, et non pas l'absence de dsir d'entente, peut se mettre en travers de la conclusion d'un accord propre empcher la guerre atomique. La ralisation d'une telle convention dpendra donc essentiellement de l'intgrit des intentions des intresss et de leur empressement sacrifier une portion de leur propre souverainet. Le seul moyen de faire connatre au monde l'arme atomique - et ce moyen sduirait particulirement ceux qui considrent la bombe atomique avant tout comme une arme secrte exploite en vue de gagner la guerre serait de l'utiliser, sans avertissement, sur des objectifs choisis, au Japon. Bien que l'on puisse, sans aucun doute, obtenir d'importants rsultats tactiques par l'introduction soudaine des armes atomiques, nous croyons pourtant qu'il serait ncessaire que la question de l'emploi des premires bombes atomiques dans la guerre Japonaise soit trs soigneusement examine, non seulement par les autorits militaires, mais encore par les hauts dirigeants politiques de notre pays. La Russie et mme les pays allis qui se mfient moins de nos agissements et de nos intentions, de mme que les pays neutres, pourraientLes Enfants du Diable1/j/aa104tre profondment rvolts par notre dcision. Il pourrait tre difficile de persuader au monde que l'on peut faire confiance une nation capable de prparer secrtement puis de dclencher soudain une nouvelle arme aussi aveugle qu'une bombe lance par fuse et mille fois plus destructrice, lorsqu'elle dclare vouloir que de telles armes soient interdites par une convention internationale. Nous possdons de larges stocks de gaz toxiques mais nous n'en faisons pas usage et de rcents sondages ont montr que l'opinion publique de notre pays est oppose leur utilisation, mme si celle-ci devait hter la victoire dans la guerre d'Orient. Il est vrai qu'un lment illogique de la psychologie des masses estime plus rvoltant l'emploi de gaz que celui d'explosifs bien que la guerre des gaz ne soit en aucune faon plus "inhumaine" que la guerre par bombes ou par balles. Nanmoins si l'on pouvait clairer l'opinion Amricaine sur les effets des explosifs atomiques, il n'est pas du tout certain que celle-ci soit d'accord pour que notre pays soit le premier introduire un procd aussi aveugle de destruction massive de la vie civile. C'est pourquoi du point de vue "optimiste"- et dans l'attente d'une convention internationale interdisant la guerre atomique- la sauvegarde des vies Amricaines et les avantages militaires ventuellement obtenus grce la brusque utilisation des bombes atomiques seraient largement dpasss par la perte de confiance qui en rsulterait, par la vague de terreur et de rprobation qui passerait sur le reste du monde et peut-tre diviserait notre opinion publique. A cause de cela, il serait prfrable qu'une dmonstration de la nouvelle arme puisse tre ralise sous les yeux des reprsentants de toutes les Nations Unies dans le dsert ou dans une le aride. On obtiendrait sans doute un climat favorable la conclusion d'un accord international, l'Amrique pouvant dire au monde : " Voil l'arme que nous possdons. Nous ne l'avons pas utilise. Nous sommes prts renoncer l'employer dans l'avenir si d'autres nations sont galement prtes y renoncer elles aussi et organiser en commun un contrle international efficace". Aprs un telle dmonstration et si les Nations-Unies ( et notre propre opinion publique ) taient d'accord, on pourrait peut-tre faire usage de l'arme contre le Japon aprs un ultimatum l'engageant se rendre ou du moins vacuer certaines rgions, faute de quoi il s'exposerait la destruction totale. Une telle affirmation peut sembler fantastique, mais nous possdons avec les armes atomiques un pouvoir de destruction inou et si nous voulons exploiter fond les avantages qu'elles nous confrent il nous faut envisager des mthodes entirement nouvelles. Nous insistons sur le fait que si l'on adopte le point de vue pessimiste et que l'on fasse peu de cas des possibilits d'un contrle effectif internationalLes Enfants du Diable1/j/aa105 l'poque actuelle, alors l'opportunit d'un usage htif de la bombe atomique contre le Japon devient encore plus discutable, indpendamment de toutes considrations humanitaires. Si on ne conclut pas un accord international immdiatement aprs la premire dmonstration, ce sera le dpart en flche pour une course aux armements illimite. Si cette course est invitable, nous avons toutes les raisons d'en retarder le dpart aussi longtemps que possible de faon augmenter encore notre avance initiale. Les avantages et la sauvegarde des vies Amricaines que notre pays s'assurerait en renonant une dmonstration prochaine de la bombe atomique et en laissant sans empressement les autres nations entrer en lice sur la base de simples conjectures et sans avoir l'assurance que "l'engin marche", compenseraient largement le profit obtenu par l'usage immdiat dans la guerre Japonaise des premires bombes relativement peu puissantes. D'un autre ct on peut prtendre que, faute de dmonstration prcoce, il pourrait se rvler difficile d'obtenir les appuis ncessaires au dveloppement intensif de la recherche atomique dans notre pays et qu'ainsi le temps gagn jusqu' l'ouverture diffre de la course aux armements ne pourrait plus tre convenablement employ. De plus il est permis de penser que les autres nations sont actuellement au courant de l'tat de nos travaux ou ne tarderont pas l'tre et que, par consquent, l'ajournement de la dmonstration pourrait fort bien manquer son but et ne pas empcher la course aux armements, mais seulement crer un climat de mfiance aggravant plutt qu'amliorant les chances de succs d'un accord final sur le contrle international des explosifs atomiques. Donc, si l'on peut considrer comme assez limites dans le futur proche les perspectives d'une entente, les arguments noncs pour et contre la rvlation prochaine au monde de notre possession des armes atomiquesnon seulement par leur usage immdiat contre le Japon, mais aussi par une dmonstration annonce par avance doivent tre soigneusement pess par les dirigeants politiques et militaires du pays et la dcision doit tre laisse aux seules considrations de tactique militaire. On pourrait nous faire remarquer que ce sont les savants qui ont commenc les recherches en vue de la ralisation de cette "arme secrte" et qu'il est trange de les trouver rticents quand il s'agit de l'essayer sur un ennemi ds qu'ils peuvent en disposer. La rponse cette objection a dj t donne : ils furent obligs de mener leurs recherches une allure record dans la crainte o ils taient que les Allemands ne fussent techniquement capables de produire une arme semblable et que le gouvernement Allemand ne ft gn par aucune retenue morale pour en faire usage.Les Enfants du Diable1/j/aa106Un autre argument en faveur de l'utilisation de la bombe atomique aussi prte est le suivant : les contribuables ont investi de si grosses sommes d'argent dans ces travaux que le Congrs et le public Amricain demanderont compte de leur emploi. L'attitude de l'opinion Amricaine rappele ci-dessus, concernant l'utilisation des gaz toxiques contre le Japon, prouve bien que l'on peut esprer du public Amricain une large comprhension quant l'avantage de garder parfois une arme en rserve pour l'utiliser seulement en cas d'extrme urgence; et ds qu'on aura rvl au peuple Amricain les possibilits des armes atomiques, on peut tre sr qu'il soutiendra toutes les tentatives pour en interdire l'emploi. Une fois ce but atteint, les normes installations et les accumulations de matriel explosif qui sont actuellement prvues pour des fins militaires, deviendraient disponibles pour d'importantes recherches pacifiques, y compris la force productrice , les grandes entreprises de gnie civil et la production massive de matriel radioactif. De cette faon l'argent dpens pour les recherches atomiques en temps de guerre pourrait tre converti en une aide favorable la recherche pacifique pour l'conomie nationale. 4. Moyens de contrle international. Considrons maintenant la question de la ralisation d'un contrle international effectif des armes atomiques. C'est un problme difficile, mais il ne nous parait pas insoluble. Il doit tre tudi par les hommes d'Etat et les lgistes internationaux et nous pouvons seulement offrir quelques ides prliminaires cette tude. La confiance mutuelle et la bonne volont de tous les partis disposs abdiquer une certaine part de leurs prrogatives, en acceptant un contrle international sur des stades donns de leur conomie nationale tant acquises, le contrle pourrait s'exercer (alternativement ou simultanment) sur deux plans diffrents. Le premier moyen, et le plus simple, est de rationner la matire premire, en particulier le minerai d'uranium. La production d'explosifs commence avec le traitement de grandes quantits d'uranium dans de vastes usines de sparation des isotopes ou dans d'norme piles productrices. Les quantits de minerai extraites du sol dans les diffrents gisements peuvent tre contrles sur place par des agents du Comit International de Contrle, et l'on peut allouer chaque nation une quantit telle que la sparation sur une grande chelle des isotopes fissiles lui soit impossible. Une telle limitation aurait l'inconvnient de rendre impossible galement le progrs de la recherche atomique pour des fins pacifiques. Toutefois elle ne doit pas empcher une production suffisante d'lments radioactifs capable de rvolutionner l'emploi industriel scientifique et technique de cesLes Enfants du Diable1/j/aa107matires premires, conservant ainsi les principaux bnfices que la science atomique promet d'apporter l'humanit. Un accord sur un plan plus lev, et qui demanderait encore plus de confiance mutuelle et de comprhension, devrait permettre une production illimite, mais tiendrait compte du sort exact de chaque livre d'uranium extraite. Si l'on contrle ainsi la conversion des minerais d'uranium en matriaux purs fissiles, la question se pose alors de savoir comment empcher l'accumulation de grandes quantits de ces matriaux entre les mains d'une de plusieurs nations. Des stocks de cet ordre pourrait tre rapidement convertis en bombes atomiques si une nation s'avisait de se soustraire au Contrle International. On a propos de s'entendre sur la dnaturation des isotopes purs fissibles : il suffirait de les affaiblir une fois obtenus , avec des isotopes convenables pour les rendre impropres aux emplois militaires, alors qu'ils resteraient encore capables de produire de la force motrice. Une seule chose reste parfaitement claire : toute convention internationale touchant la prvention des armes atomiques doit tre appuye par des contrles rels et effectifs. Aucun accord sur le papier ne saurait tre suffisant car notre pays, pas plus que n'importe quel autre, ne peut jouer son existence sur sa confiance dans la signature des autres pays. Toute tentative pour entraver le Contrle International devrait tre considre comme une violation de cette convention. 5. Rsum Le dveloppement de l'nergie atomique ne constitue pas seulement un important apport la puissance technologique et militaire des Etats-Unis, mais il cre aussi de graves problmes politiques et conomiques pour l'avenir de notre pays. Il n'est pas possible que la bombe atomique reste une "arme secrte" la disposition exclusive de notre pays pour plus de quelques annes. Les faits scientifiques base de sa construction sont bien connus des savants des autres pays. A moins que l'on ne puisse crer un contrle effectif international des explosifs, la course aux armes atomiques commencera ds que le monde apprendra que nous possdons cette arme. En l'espace d'une dizaine d'annes, les autres puissances peuvent avoir des bombes atomiques pesant moins d'une tonne et capable de dtruire une surface urbaine de 1O miles carrs. Dans la guerre o nous conduirait vraisemblablement une telle course aux armements, les Etats-Unis, avec leurs concentrations d'industrie et de population seraient handicaps l'gard de pays o population et industrie sont disperss sur d'immenses territoires.Les Enfants du Diable1/j/aa108Nous croyons qu'en raison de ces considrations, l'utilisation pour une attaque surprise prmature au Japon est dconseiller. Si les Etats-Unis taient les premiers dclencher ce moyen de destruction aveugle sur l'humanit, ils perdraient le soutien de l'opinion publique du monde entier, ils prcipiteraient la course aux armements et ils ruineraient les possibilits d'entente en vue d'un accord international pour le contrle futur de telles armes. On crerait un climat d'entente bien plus favorable la conclusion d'un tel accord si on rvlait pour la premire fois au monde l'existence de la bombe atomique par une dmonstration dans une rgion inhabite dment choisie. Si on doit considrer que les chances d'aboutir un contrle effectif international des armes atomiques sont actuellement minimes, non seulement l'utilisation de ces armes contre le Japon, mais encore la simple dmonstration prmature pourraient tre contraire aux intrts de notre pays. L'ajournement de cette dmonstration aurait dans ce cas l'avantage de retarder aussi longtemps que possible le dpart de la course aux armes atomiques. Si le gouvernement se dcidait en faveur d'une prochaine dmonstration des armes atomiques, il aurait alors tenir compte de notre opinion publique et de celle des autres pays avant de se rsoudre utiliser ces armes contre le Japon. De cette faon, les autres nations pourraient assumer une part de responsabilit dans un si fatale dcision. Rdig et sign par : J.Franck L.Slizard E.Rabinowitch C.J. Nickson D.Hugues T.Hogness G. SeaborgCe texte, prsent au Ministre de la Guerre le 11 Juin 1945, soit vingt cinq jours avant le premier essai d'Alamogordo et cinquante six jours avant Hiroshima fut le dernier cri lanc par la fraction de la communaut scientifique parfaitement avertie et responsable. Quand on parcourt ces lignes on y trouve, avant mme que la dmonstration de l'arme ne fut effectue, plusieurs prophties terribles. Primo la certitude de la prolifration rapide de l'arme nuclaire avec prdiction parfaite du temps ncessaire au dveloppement de l'arme par les autres nations conomiquement dveloppes. Secundo la prdiction de la course aux armements et de l'tat de paranoa plantaire qui s'en suivrait.Les Enfants du Diable1/j/aa109Le rapport contient par contre une erreur fondamentale concernant la raction de l'opinion publique internationale. Peu d'annes aprs le premier emploi de l'arme le qualificatif d'atomique dsignait la teneur d'un cocktail ou le sex appeal d'une actrice, tandis que le lieu d'une essai nuclaire dans le pacifique s'immortalisait en devenant la marque d'un costume de bain... Compton, Fermi, Oppenheimer et Lawrence, les quatre cavaliers de l'Apocalypse, eurent communication de ce dossier. Pour tout commentaire ils dirent qu'ils ne se sentaient pas comptents pour dcider si on devait ou non utiliser l'arme nuclaire. Certains exprimrent leur scepticisme quant l'efficacit, face un ennemi aussi fanatique, d'une dmonstration dans un lieu inhabit. On a dit que Truman n'avait pas rellement pris de dcision au sujet de la bombe, mais qu'il avait simplement laiss le projet suivre son cours, sans s'y opposer. En fait le courrier priv de Truman fut dclassifi en 1979 et ceci permit d'clairer ce point d'histoire. Le nouveau prsident ne fut pas l'poque, comme le notait Groves dans ses mmoires "un enfant lanc dans un toboggan". Il semble au contraire qu'il ait trs bien mesur l'importance stratgique ( et politique ) de l'arme nuclaire. Dans la correspondance prive qu'il eut avec sa femme il mentionna trs clairement que cette arme nouvelle pourrait tre un moyen efficace de limiter l'expansion Sovitique en Asie. Devenu prsident le 12 avril 1945 il fut avis un mois plus tard par William Donovan, directeur de l'office de renseignement, du souhait des Japonais de ngocier un cesser le feu, sous rserve que l'empereur ne serait pas mis sur la touche, c'est dire "ne perdrait pas la face". A la fin Juin la maison blanche fut saisie d'une nouvelle demande de ngociation de la part du Japon, transmise par l'union Sovitique. Cette dmarche avait t paralllement intercepte par les services Amricains, qui avaient dcrypt le code secret Japonais. De nombreuses dmarches furent faites alors par diffrentes personnalits, y compris Einsenhover, prconisant une prise de contact avec les Japonais et un abandon du projet d'utilisation de l'arme nuclaire. Le 17 Juillet les allis dcidrent qu'ils n'accepteraient qu'une capitulation sans conditions, dclaration qui fut rendue publique le 25. Les Japonais ne saisirent alors pas cette perche, jugeant cette condition pralable inacceptable. Plus rien ne pouvait dsormais arrter cette infernale machinerie, invente par les hommes, mais qui venait ce jour l de leur chapper et poursuivrait dsormais son existence propre, hors de porte de toute rflexion et de toute dcision humaine.Les Enfants du Diable1/j/aa110Quand l'atome se banalise. L'htesse vint servir le repas, me tirant de ma rverie. Pendant que je revoyais en pense tous les livres dans lesquels, jeune tudiant, j'avais dcouvert toute cette gense du nuclaire, en particulier celui de Jungk, je me demandais comment tout cela avait tre ce point oubli et comment la science, aprs avoir un bref instant, le temps d'un clair "plus clair que mille soleils", montr un visage si inquitant, avait pu retrouver retrouver ce point son aspect providentialiste et rassurant, chant longueur d'anne par les potes du Big Bang ou les capitaines des acclrateurs de particules. Comment l'atome avait pu se banaliser, s'aseptiser et se fonctionnariser se point. Plusieurs annes auparavant j'avais fait ma premire visite dans un grand centre nuclaire Franais. Le lieu m'avait impressionn par sa vastitude. A perte de vue on voyait des btiments aux formes simples, trs disperss, portant des noms emprunts la musique ou la mythologie : Rhapsodie, Pgase. Aprs avoir t contrls machinalement l'entre par des vigiles distraits nous avions subi l'expos ennuy et ennuyeux du chef des relations extrieures, qui ne devait pas tre sa premire prestation du mme type. Puis nous avions parcouru des enfilades de laboratoires. Salles froides, salles chaudes, salles blanches. Nulle fivre en ces lieux, mais une sorte d'immense apathie, de vide, de routine, dans cet immense centre qui ressemblait au chteau de la belle au bois dormant. Les ingnieurs, sollicits, se perdaient dans le dtail de leur travail particulier. Ruptures de gaines, boites gants, bras de manipulation, dcontamination, changeurs sodium. J'avais l'impression de visiter les plantes du petit Prince avec tous ses habitants, le vaniteux, l'homme d'affaires, l'allumeur de rverbre. La visite se termina dans un immense hall obscur, surmont d'un gigantesque pont roulant. Au centre se trouvait un racteur piscine, clair d'une lueur bleutre. En s'approchant prudemment du bord on pouvait voir les entrailles mmes de la pile uranium. Ce type de racteur d'tude avait t utilis aprs la guerre en utilisant l'eau la fois comme barrire de protection contre les radiations et comme agent de refroidissement. Ainsi tous les organes essentiels du racteur, les gaines contenant les piles de pastilles "d'lments combustibles" et les barres de contrle de cadmium, absorbeuses de neutrons, se trouvaient directement visibles, ainsi que le rayonnement bleut mis, quelques huit ou dix mtres sous la surface limpide et calme.Les Enfants du Diable1/j/aa111La lumire se propage trois cent mille kilomtres par seconde dans le vide. Mais dans un matriau quelconque les absorptions et rmissions de photons par les atomes, non instantanes, freinent sa progression. La vitesse du message lumineux chute et le rapport entre la vitesse nominale et la vitesse effective s'appelle prcisment l'indice de rfraction du milieu. Dans le racteur piscine des neutrons taient mis une vitesse suprieure celle du flux lumineux et ceci crait ce qu'on appelait l'effet Tcherenkov. Tout objet prsent dans le racteur, immerg dans ce flux de neutrons, se comportait alors comme un obstacle, comme une maquette place dans un courant supersonique et s'entourait de cnes la surface desquels la lumire en quelque sorte s'accumulait, ayant tout fait l'allure d'ondes de choc. C'tait d'une beaut en couper le souffle. Je restais un long moment contempler ce prodige, tel Arronax dans le Nautilus. Comment une chose aussi belle, porte de main, pouvait-elle tre aussi dangereuse ? Quiconque aurait eu la folie de plonger dans cette eau , invisible force de limpidit, aurait aussitt t brl mort, irrmdiablement. Maintenant les racteurs ont dfinitivement baiss leurs jupes et ne montrent plus que des enfilades anodines de vannes, de cadrans et d'enregistreurs. Les racteurs ont pris place dans nos paysages, dans nos villes et sur nos rivires, images de puissance, de confort et de scurit confiante. Les bombes ne se montrent plus visage dcouvert, elles explosent sans bruit, si discrtement, dans les entrailles de la terre. Les missiles ne sont que de jolies fuses du quatorze juillet, montant majestueusement vers la nuit spatiale, dont les flammes oranges saturent les crans de nos tlviseurs et les images d'Hiroshima, perdues entre celles des attentats et de tremblement de terre, semblent appartenir une autre plante. A Livermore ou Sandia il eut t dplac, vain, d'voquer ces choses du pass devant ces apprentis sorciers, Faust modernes, qui ont d'ailleurs totalement oubli qu'un jour, leurs pres vendirent leurs mes.Les derniers prparatifs. A Los Alamos Alvarez conut le dispositif qui devait permettre l'amorage de la bombe, juste avant son lancement. Celle-ci tait constitue de deux demi sphres qui, runies brutalement l'aide d'un explosif, devaient constituer la masse critique ( "crit", selon l'argot de la Mesa ). Louis Slotin fut charg de dterminer cette masse avec le plus de prcision possible. Il existait, bien sr, des moyens thoriques d'y parvenir, mais ilLes Enfants du Diable1/j/aa112tait nanmoins ncessaire de s'assurer de la validit des calculs en se livrant des expriences. Slotin utilisait donc un montage trs rustique o il faisait coulisser les deux petites hmisphres l'aide d'un simple tournevis. D'origine canadienne, c'tait un homme trs tonique qui avait toujours recherch l'excitation et l'aventure. Par got des sensations fortes il s'tait d'abord engag dans les brigades internationales lors de la guerre civile espagnole, o il avait t servant d'un poste de DCA. Ds qu'avait clate la guerre il avait cherch s'engager dans la RAF, mais avait t cart en raison de sa myopie. Il avait donc finalement trouv Los Alamos une manire de satisfaire son got pour les jeux dangereux et appelait cette opration de dtermination de masse critique "taquiner la queue du dragon". Avec Frisch et Alvarez il mit au point les mcanismes internes des premires bombes. Ce dernier partit d'ailleurs dans l'atoll de Tinian en vue de procder au montage ultime avant le lancement des engins oprationnels. Pendant que les futurs pilotes du B29 Enola Gay s'entranaient dans l'Utah les chercheurs avaient procd au montage de la premire bombe A, baptise du nom blasphmatoire de "trinity". Elle fut essay le 16 juillet 1945 et les savants organisrent des paris sur la puissance de l'explosion. On avait amen l'engin en pices dtaches le long d'une route portant le nom vocateur de "Jornada del Muerto" ( le voyage de la mort ). Le site tait voisin d'une localit appele "Sombre" ( sombre ), non loin d'Alamogordo. L s'levait dans le dsert la haute tour mtallique au sommet duquel on devait placer l'engin. Le temps tait orageux. Dans les jours prcdents on avait pendu un cble, sous un portique, une bombe conventionnelle de forte puissance, titre d'essai, une maquette bien modeste, en fait. La foudre tait tombe dessus et l'avait faite exploser comme dans un dernier avertissement du ciel. Mais les savants, tout leur affaire, n'en avaient cure. A quinze kilomtres du point zro ils essayaient leurs lunettes noires et s'enduisaient le visage d'une crme solaire pour viter un bronzage intempestif du la prvisible mission de rayons ultraviolets. Dans les baraquements les haut-parleurs diffusaient de la musique douce. Il tait cinq heures du matin. Dans une station de contrle situe neuf kilomtres du point zro Oppenheimer supputait les chances de succs ou d'chec, refaisant mentalement certains calculs dans sa tte. Enrico Fermi tait pench sur les enregistreurs de pression, bandes, les vrifiant une dernire fois. Quelques mois plus tt il s'tait moqu de collgues qui avaient tentLes Enfants du Diable1/j/aa113de lui faire signer un document prconisant l'arrt de la construction de la bombe en lchant : - Vous m'embtez, c'est quand mme de la belle physique, non ? De l'aveu gnral personne ne pensait un instant aux destructions de vies humaines que cette bombe allait engendrer, et encore moins l'Apocalypse. Personne ne vit la lueur initiale qui aurait immdiatement aveugl l'imprudent. Personne ne contempla le visage de cette gorgone surgie droit de l'enfer mais tous furent surpris de la forte lumire qui se refltait sur les nuages et les montagnes environnantes. Oppenheimer, cramponn un des piliers de la station de contrle, se rappela l'instant quelques phrases du livre sacr de l'Inde, le Bhagavadagta : Si le rayonnement de mille soleils Irradiait dans cet instant le ciel Dans toute sa splendeur Apparatrait le Tout-Puissant. Je suis la MORT La fin de tous les temps. Les scientifiques sont en principe athes par dformation professionnelle, mais en cette journe marque d'une pierre noire la plupart rapportrent ce qu'ils avaient vu en termes emprunts la religion ou la mythologie, non en termes scientifiques. Au bout de trente secondes l'onde de choc toucha le btiment de contrle comme un coup de tonnerre. Ceux qui taient prsents restrent quelques heures en tat de choc. On raconte que certains furent incapables de conduire leur voiture pour retourner leur laboratoire. Mais ce sentiment de terreur disparut vite. Groves dut consoler un des savants, constern par la destruction des appareils de mesure qu'il avait installs pour enregistrer la puissance de l'explosion. - Enfin, de quoi vous plaigniez-vous ? Bien sr, vous n'avez rien pu mesurer, mais si les appareils ont t dtruits c'est que la puissance tait suffisante, non ? On plaisanta, on sabla le champagne, et le gnral Groves, responsable administratif et militaire de toute l'opration rsuma l'avis gnral en disant : - Finie la guerre ! Avec un ou deux de ces engins, le Japon est liquid.Les Enfants du Diable1/j/aa114Le premier test sur du matriel humain. La premire bombe oprationnelle fut essaye moins d'un mois plus tard, le 6 aot, sur la ville d'Hiroshima. Le premier objectif envisag avait t la ville sainte de Kyoto au sujet de laquelle quelqu'un avait dit : - Cette ville est habite par des gens cultivs. Ils seront peut-tre plus mme que d'autres de comprendre la signification de l'acte. Mais Oppenheimer, arguant la destruction d'un patrimoine culturel inestimable, s'y tait vivement oppos. On s'tait donc fix sur une ville importante qui, outre des arsenaux militaires, reclait une importante population civile, suffisamment dense. Il existe videmment peu de documents photographiques concernant les suites immdiates de l'explosion, mais un peintre d'estampes, qui tait prsent, en fit de nombreux croquis. On peut y voir des foules hagardes de gens nus et couverts de sang de la tte aux pieds. Un des effets du rayonnement tait en effet de provoquer un fort afflux sanguin cutan. Les gens taient aussi dvors de soif en raison de l'intense dshydratation due aux brlures. Une des dessins montre un bassin o des centaines de personnes taient venues mourir aprs avoir tent de s'abreuver. Tous les gens qui avaient reu de plein fouet le rayonnement thermique portaient des brlures laissant apparatre le squelette et moururent trs rapidement. Ceux s'taient trouvs derrire des vitres avaient le visage incrust de milliers de dbris de verre. Un tmoin raconte avoir vu un jeune enfant de trois ou quatre ans debout, appuy contre une porte, immobile. Il l'avait hl puis, comme il ne semblait pas entendre, s'tait approch de lui. Quand il le toucha, il tomba. Il tait dj mort. Tout cela tait affreux, mais gure plus qu' Yokohama ou Tokyo dans les semaines prcdentes. On a des photos des rues de Tokyo, la suite des bombardements incendiaires, qui les montrent jonches de milliers de cadavres atrocement brls. L'horreur du bombardement d'Hiroshima a parfois tendance faire oublier celle de la guerre elle-mme. Quelques heures plus tard les Japonais se mirent et qute d'un des rares spcialistes du pays en matire de physique nuclaire, le professeur Yoshio Nishima. Les Japonais taient loin d'tre la trane en physique de pointe. En 1935 Yukawa n'avait-il pas reu le prix Nobel pour sa dcouverte des forces intra-nuclaires. Nishina avait construit un petit cyclotron et il est parfaitement exact qu'il avait suggr plusieurs annes auparavant l'tatmajor la possibilit de construire une bombe uranium. Celui-ci s'en souvint et lui demanda s'il croyait la nouvelle annonce par la radioLes Enfants du Diable1/j/aa115Amricaine selon laquelle une bombe atomique venait d'tre lance sur le pays. Il acquiesa vivement. - Fort bien, lui dit Kawabe, le chef d'tat-major, seriez-vous en mesure de construire une bombe atomique dans un dlai de six mois ? Nous pourrions tenir jusque l. Nishina rpondit que six annes ne suffiraient pas construire et mettre au point un tel engin et que de toute faon le Japon ne possdait pas un gramme d'uranium. Un peu dcontenanc, Kawabe lui demanda quelle mesure de dfense il prconisait. - C'est simple, abattez tous les avions qui survolent le Japon ! Le haut commandement Japonais refusa de croire une chose pareille. Au moment o Nishina s'apprtait quitter Tokyo un ronronnement lointain rvla la prsence d'un B 29 Amricain survolant la ville haute altitude, hors d'atteinte de la chasse Japonaise, d'ailleurs pratiquement absente. Il se dit que l'appareil s'apprtait peut-tre lcher une nouvelle bombe et son rflexe fut de prvenir les gens qui l'entouraient. Mais l'tat-major lui avait donn l'ordre formel de garder le secret. Il songea alors se mettre l'abri, mais refusa finalement cette ide qui lui semblait dshonorante. Le lendemain, en contemplant les ruines fumantes d'Hiroshima il confirma que seule une bombe uranium avait pu causer de telles destructions. Certains officiers d'tat-major avancrent l'ide qu'une bombe emplie d'air liquide aurait pu tre utilise, mais Nishima haussa les paules et s'en alla faire des mesures de radioactivit au point d'impact. Quelques semaines plus tard son corps se couvrait d'ampoules, consquence du manque de prcautions apporte ces mesures. En 1943 Staline s'tait engag auprs des Amricains, sur leur demande, dclarer la guerre au Japon ds que le troisime Reich se serait croul. A Tokyo certains politiciens de l'entourage de l'empereur pensaient que la guerre tait perdue et cherchrent bien avant les attaques nuclaires ngocier la paix. Des tentatives furent faites par l'intermdiaire de la Sude et de Moscou, avec qui les Japonais entretenaient toujours des relations diplomatiques. L'amiral Kantoro Suzuki, chef du nouveau gouvernement, se risqua confier son ambassadeur Moscou un message pour Staline l'invitant servir de mdiateur. Les Japonais esprait encore obtenir une paix ngocie, mais le 26 Juillet 45 les chefs allis rendirent publique la "Dclaration de Potsdam" o il tait prcis que la seule issue envisageable devait tre une capitulationLes Enfants du Diable1/j/aa116sans condition. Cette intransigeance allie effraya les Japonais qui imaginaient l'invasion de leur territoire comme une suite de tueries, de viols et d'outrages contre la personne de l'empereur. Le 8 aot, deux jours aprs Hiroshima, Staline dclarait la guerre au Japon, suivant ainsi le plan stratgique qui avait t confirm lors de la runion de Potsdam, et envahissait la Mandchourie, ce vaste territoire situ entre la Russie et la Core, geste qui n'tait que la faon logique, pour les Sovitiques, d'approcher le territoire Nippon. Il est hautement probable que cette imminence d'une dclaration de guerre Russe ait dcid les Amricains finir cette guerre au plus vite, pour viter un nouveau partage du butin et limiter les prtentions Sovitiques en Asie. Aprs le bombardement d'Hiroshima certains militaires et hommes politiques Japonais souhaitaient encore poursuivre la lutte pour amener les allis envisager des conditions moins radicales. Mais le neuf aot une seconde bombe s'abattit sur Nagasaki. Les destructions d'Hiroshima et de Nagasaki entranrent la capitulation du Japon, qui crut que les Amricains disposaient de tout un stock de bombes leur permettant de rayer de la carte une ville par jour, ce qui tait faux.Hahn apprend l'existence de la bombe. Aprs l'effondrement du Reich, tous les atomistes Allemands qui avaient pu tre rafls par les Allis avaient t regroups et interns dans une proprit Anglaise nomm Farm Hall et mis sous bonne garde. Cette nouvelle fit un effet considrable sur des savants comme Heinsenberg, Von Weizscker et Otto Hahn, inventeur de la fission. Aprs un moment de scepticisme, devant se rendre aux ralits, Hahn sombra dans une dpression et ses compagnons l'entourrent, craignant qu'il ne se suicide. Tous l'entourrent de leur sollicitude. Contrairement ce que 'avait cru Hahn, Dieu n'avait strictement rien fait pour empcher la naissance du monstre.Le premier "accident de travail" des atomistes. Un incident mit en contact direct les gens de Los Alamos avec les effets des rayonnements. Le 21 aot 1945 un jeune physicien de vingt-six ans, Harry Daignan, provoqua accidentellement un dbut de raction en chane en manipulant une petite quantit de matriau fissible et il eut la main droite fortement irradie. Conduit l'hpital il ne remarqua rien sauf uneLes Enfants du Diable1/j/aa117certaine insensibilit des doigts et des picotements, mais la main se mit rougir et enfler. Ses cheveux tombrent et il mourut au bout de vingt quatre jours d'une leucmie foudroyante. Ainsi les chercheurs eurent-il l'occasion de contempler en direct la mort qu'ils venaient d'infliger des centaines de milliers d'individus, des dizaines de milliers de kilomtres de l. Pendant ce temps-l le gnral Groves dclarait la presse que "la mort par irradiation tait tout fait agrable". Mais Hiroshima et Nagasaki, comme du reste Yohohama et Tokyo, n'avaient sans doute t pour lui que des chiffres parmi d'autres chiffres. Il existe en fait deux sortes de militaires. Ceux qui font effectivement les guerres et ceux qui les font faire par d'autres. La seconde guerre mondiale donna naissance une nouvelle race d'individus, les ingnieurs militaires, capable de contribuer trs efficacement l'limination physique de millions d'tres sans avoir jamais entendu un coup de feu ou vu un cadavre. Quand j'tais tudiant Suparo, cole de technique d'aronautique civile, beaucoup de nos enseignants taient de ces techniciens en mort violente. L'un d'entre eux tait le baron Hugues de l'Estoile, l'accent de titi parisien malgr l'abondant sang bleu qui coulait dans ses veines. (Il devint par la suite l'un des principaux responsables Franais des ventes d'armes l'tranger). Un jour nous emes sous sa direction une preuve crite dont le sujet tait un bombardement "stand off", par dessus l'paule. Certains d'entre nous savaient dj que cette technique tait lie au largage de bombes atomiques par les avions. L'appareil passe d'abord trs basse altitude au dessus de son objectif, puis le pilote tire sur le manche et entame une large ressource. Pendant son ascension la bombe est largue et retombe sur l'objectif dans une trajectoire parabolique. Parvenu au terme de cette figure d'acrobatie appele renversement le pilote dgage de l'objectif tandis que la bombe explose. Nous fmes quelques tudiants refuser de faire cette preuve la grande surprise de l'enseignant, prtextant que, appartenant une cole civile, ceci ne nous concernait pas. Quant la seconde guerre mondiale fut termine, l'arme Amricaine, travers le War Department et sous l'impulsion de Groves, tenta alors une main mise complte sur la chose nuclaire travers un projet de loi, le "May-Johnson Bill" que l'on essaya de faire passer discrtement en profitant de cette euphorie de l'aprs-guerre et de la dmobilisation, physique et morale, des personnes impliques. Ce texte mettait toutes les techniques nuclaires, et leur dveloppement ultrieur, y compris les racteurs, sous le contrle exclusif des militaires, avec priorit complte du dveloppement des bombes sur celui de l'nergie. On sait que les racteurs nuclaires peuvent tre utiliss transformer l'uranium 238, le plusLes Enfants du Diable1/j/aa118commun, en plutonium 238 ( celui qui avait t utilis dans la bombe de Nagasaki ). Tout ce qui touchait l'atome devait tre considr comme confidentiel dfense, tout manquement entranant une lourde peine de prison pour le coupable. Mais Slizard, toujours lui, ragit et mobilisa pendant des mois une phalange de savants qui lutta pied pied contre le projet, comme cela ne peut se faire qu'aux Etats-Unis. Ils eurent finalement gain de cause et un autre texte, la loi Mac-Mahon, fut adopte qui articula le dveloppement des recherche autour d'un modle somme toute assez voisin de ce qui devint en France aprs la guerre le Commissariat l'Energie Atomique. Ce mouvement entra dans l'histoire sous le nom de "Croisade des Savants". Ceux-ci attendaient par ailleurs qu'aboutissent des ngociations secrtes avec les Sovitiques concernant le contrle souhait du nuclaire l'chelle plantaire. Il apparat clair que le mouvement des atomistes Amricain eut son pendant en union Sovitique o les recherches taient bien entendu dj engages. Kapitza, ancien collaborateur de Rutheford, lana un appel ses collgues de l'ouest ( ainsi qu' ses collgues Sovitiques ) en crivant : - Evoquer l'nergie atomique sous le seul rapport de la bombe est aussi absurde que de considrer seulement l'lectricit comme moyen d'actionner la chaise lectrique. Il disparut aussitt de la scne publique. Ce ne fut que longtemps aprs qu'on apprit qu'il tait, comme Sakharov le fut plus tard, consign sine die dans sa maison de Zwenigorod. Ceux qui n'taient pas connus en occident, et qui refusrent de s'atteler exclusivement la construction des bombes furent purement et simplement dports dans des camps par Staline. Immdiatement aprs l'armistice, Oppenheimer tait plus conscient qu'aucun autre des implications des armements nuclaires. Il savait pertinemment que les deux bombes A n'taient que des simples ptards ct de ce qui allait natre par la suite. Rappelons-nous qu'il avait t le premier suggrer la solution thermonuclaire, c'est dire fusion. Il savait galement que les Sovitiques roulaient pied au plancher vers la ralisation de leurs propres engins et il avait fait crer un rseau de surveillance d'ventuelles retombes radioactives. En bon gestionnaire prvoyant, il crivit cette poque un de ses amis, le professeur Tolman, prsident d'une commission d'tude sur les questions atomiques ) : - L'actuelle supriorit de notre pays l'gard des problmes scientifiques et techniques poss par l'utilisation des ractions nuclaires Les Enfants du Diable1/j/aa119la fabrication d'armes explosives est le rsultat de quelques annes d'un travail sans doute intensif, mais mal organis. Nous ne pourrons sauvegarder cette hgmonie qu'en poursuivant sans relche l'tude des aspects techniques et thoriques du problme. La prsence de matriaux radioactifs et la participation d'ingnieurs et de savants qualifis sont donc galement indispensables. Nul gouvernement ne saurait remplir ce rle de sauvegarde s'il se reposait sur les succs obtenus pendant la guerre. En crivant ces lignes il prenait rsolument le contre-pied de tous ceux qui voulaient crer une commission internationale, divulguer les secrets de l'atome, et rendre la mesa se Los Alamos "aux coyotes du dsert". En fait, quatre semaines aprs la fin de la guerre on creusait dj les fondations d'une nouvelle usine atomique au pied de la chane du Sandia, o on allait dsormais organiser la production massive de bombes. Un nouvel atomiste tait mort en manipulant l'atome, Louis Slotin. Mme motif, mme punition. En faisait des expriences sur la recherche de la masse critique afin d'accrotre la puissance des bombes fission, Slotin dplaa l'une des demi sphres d'uranium l'aide d'un simple tournevis. Soudain l'engin lui chappa des mains et la masse d'uranium glissa dangereusement vers sa sur jumelle. Une clart bleutre envahit la pice. Slotin spara aussitt des deux objets mains nues et la lueur disparut aussitt. Il ne ressentit aucune douleur, aucune sensation spciale, mais il sut aussitt qu'il tait perdu. Il ricana. - Les gars, j'ai gagn le gros lot. Il tait absolument inutile de courir ou de tenter quoi que ce soit . Slotin demanda aux collaborateurs prsents dans la pice de reprendre leur place au moment o s'tait produit l'incident. Avec un mtre ruban il mesura la distance qui les sparait du mcanisme et effectua au tableau un rapide calcul des doses que chacun avait reues. Puis il dcrocha lentement le tlphone et appela une voiture pour emmener tout le monde l'hpital. Il rangea ses dossiers, rdigea un dernier compte rendu et dit ses collaborateurs, au moment de monter dans le vhicule : - Vous vous en tirerez, mais pour moi, c'est termin. Neuf jours aprs mourait dans d'atroces souffrances celui qui avait dtermin la masse critique de la premire bombe atomique et qui conservait avec fiert au milieu de ses souvenirs et fanions universitaires, au milieu de ses certificats scolaires et trophes de boxe ce qu'il considraitLes Enfants du Diable1/j/aa120comme la pice matresse de sa collection : une copie du document attestant la livraison l'arme de la partie interne de la premire bombe atomique termine. Manipuler l'atome est une chose trs dangereuse, mme pour des spcialistes avertis. L'accident peut survenir au moment le plus inattendu car il peut tre caus par une simple modification de la gomtrie de l'exprience. Un jour un exprimentateur contemplait un autre dangereux montage d'tude de cette masse critique. Cette fois-ci les lments avaient t fixs pour interdire tout mouvement intempestif mais une simple brique, objet banal, tranait sur la paillasse. Les chercheurs utilisent souvent ce matriau rfractaire pour caler des appareils ou effectuer une petite soudure. L'homme la prit et eut le geste machinal de la ranger derrire le montage. Elle fit aussitt office de rflecteur de neutrons, cause de sa richesse en lments hydrogns et la raction en chane s'amora. Lui aussi mourut quelques jours aprs. Dans un centre de retraitement un ouvrier manipulait des dchets radioactifs qu'on avait transforms en liquide. Il eut simplement l'ide de joindre les contenus de deux bidons dans un rcipient un peu plus grand. La encore il y eut dbut de criticit et l'homme perdit la vie. Il existe un danger inhrent l'activit scientifique. Les biologistes peuvent inhaler des produits toxiques ou contracter des cancers en manipulant des virus. J'ai rencontr des spcialistes des rayons X dont les mains taient presque rduites au squelette. Des ouvriers montant un radar de puissance dans l'Alaska se trouvrent soudain dans l'axe d'mission des micro ondes. Aucune sensation spciale, mais l aussi mort quelques jours plus tard. Au fond, c'tait sans doute une trs bonne chose que notre tudiant ait renonc son laser cyanure, dans le temps. Je me souvenais d'une autre ide que quelqu'un avait eu, dans un autre laboratoire que j'avais frquent. A la recherche de substances lasantes, le directeur avait envisag de nous lancer dans l'tude des lasers chimiques, fonctionnant par combustion d'hydrogne dans du fluor. Ces engins produisent alors des rayonnements capables de percer l'atmosphre dans un but qu'il est inutile de prciser. L'ennui est que la raction produit de l'acide fluorhidrique FH. Il invita donc un chimiste d'un labo voisin pour lui demander quelles prcautions spciales on devrait prendre pour manipuler ce dangereux produit, qui attaquait mme le verre. L'autre nous fit un cours sur les proprits de l'acide fluorhydrique. Mais, dtail que tout le monde remarqua : il lui manquait une phalange qui avait t brle par une simple goutte du produit...Les Enfants du Diable1/j/aa121L'atome, ailleurs. Dans l'avion qui approchait de Paris, en me remmorant toute cette histoire, cette gense des armes nuclaires, je pensais la sous estimation courante chez des gens non avertis, et en particulier des politiques ou des militaires, des possibilits de la science Sovitique, et ultrieurement de la science chinoise, comme si le monstre communiste se devait de rester une crature brutale et primitive, incapable de ralisations d'envergure. Je me souvenais de ma premire visite l'Institut Krutchatov 25 ( l'Oppenheimer Russe ) dans les annes 70. Notre groupe avait t emmen en car pour visiter les ralisations Sovitiques en matire de magntohydrodynamique, de MHD. Nous dcouvrmes des installations importantes, mais d'apparence vtuste. Les halls d'essai taient mal clairs, les vitres petits carreaux taient sales et la rouille souvent visible. Mon jeune collgue Vladimir Golubev, que j'avais connu Paris, nous guidait travers ces locaux selon un ddale de couloirs poussireux et d'chelles de fer branlantes. Les reprsentants de l'ouest, en particulier les Amricains, de gaussaient ouvertement de cette totale absence de "design" dans les installations. Je fus intress par la soufflerie ondes de choc construite par Golubev et qui tait la rplique de celle que j'avais construit l'Institut de Mcanique des Fluides de Marseille. J'avais donc sous les yeux l'quivalent exact des recherches que nous menions l'ouest avec des moyens modestes. C'tait une sorte de canon de six mtres de long truff de capteurs, de fils et d'lectrodes, destin produire des rafales gazeuses de brve dure, des tempratures de dix mille degrs. A Marseille mon technicien et ami, l'actif Barthlmy, avait eu cur de peindre l'ensemble de belles couleurs orange et blanche ( "sinon, tu comprends, a marque mal.." ). L'appareil de Golubev tait grossirement barbouill d'une peinture grise de mauvaise qualit, dont on voyait les traits de pinceau. Dans un coin se trouvaient les oscilloscopes permettant d'enregistrer les paramtres lectromagntiques pendant les essais. Extrieurement ils ressemblaient aux tlphones de campagne utiliss pendant la guerre. Les boutons taient en baklite marron et les chssis, de couleur kaki, taient peints la main. Mais, renseignements pris, ils avaient exactement les mmes performances que les superbes et coteux Tektronix flambant neuf qui ornaient mon laboratoire. Leur "temps de monte", leur caractristique essentielle, tait mme bien infrieur. Dans les expriences que nous menions nous avions eu raliser des bobinages, des solnodes, dans lesquels passaient des courants de plus de cinquante mille ampres. On sait qu'un solnode ragit son propre champ25Kurtchatov gra, pour les sovitiques, le dveloppement de la bombe A.Les Enfants du Diable1/j/aa122magntique, ce qui tend carter leurs spires et les faire clater. Au dbut nos solnodes explosrent et nous dmes les renforcer l'aide d'un volumineux habillage fait de fibre de verre et de rsine expoxy. A de tels niveaux de courant ces bobinages de cuivre rouge n'avaient pas une rsistance mcanique propre suffisante pour rsister l'clatement. Je remarquais que Golubev utilisait des solnodes non renforcs. - Tu travailles avec les mmes champs magntiques que moi. Comment fais-tu pour que tes bobines ne t'clatent pas la figure chaque essai ? Je ne comprends pas. Vladimir sourit malicieusement et dsigna une machine qui semblait sortir tout droit du muse des Arts et Mtiers. - J'ai rcupr cet appareil qui permettait jadis de tendre les cbles et je l'utilise pour tirer mon ruban de cuivre avant de le bobiner. Tu sais que le courant ne passe que pendant un temps trs bref, de l'ordre de quelques millimes de seconde. Ainsi ce qui tend briser les bobines n'est pas une force constante, mais une impulsion de brve dure. Quand on tire le cuivre au del de sa limite d'lasticit, a le "recuit". - Oui, mais cela diminue sa solidit, non ? - Vis vis d'une force constante, oui. Mais en changeant ainsi sa structure microscopique on le rend du mme coup moins "fragile". Le cuivre recuit est bien sr moins rsistant quand on le soumet une force constante, mais il rsiste mieux aux chocs. C'tait extrmement astucieux et j'en pris bonne note. En mme temps j'essayais d'attirer l'attention d'un collgue Allemand sur cette ingnieuse et conomique solution. Mais il ne me crut pas un instant lorsque je lui dclarais que cet antique bloc de rouille servant tirer le cuivre tait la partie la plus intressante de tout le dispositif. Il est vrai que les laboratoires Allemands, comme ceux de Grching, taient remarquablement luxueux et propres. Dans ces locaux on aurait pu, comme disait ma mre "manger par terre". On se souvient des dispositifs voqus par Grald Yonas Sandia et qui se rfraient des expriences menes dans les annes cinquante par Andri Sakharov. Nul doute que ces montages devaient avoir un air de famille avec le capharnam de mon ami Golubev.Les Enfants du Diable1/j/aa123Dans l'immense palais de la science Sovitique o se tenait le colloque, et qui ressemblait une sorte de hideux gteau d'anniversaire marron, les ascenseurs tombaient en panne, les couteurs dans les salles de confrence grsillaient, mais cela n'tait qu'une apparence trompeuse, une sorte de camouflage naturel de l'excellence de la recherche Sovitique, renforc par la tendance naturelles des occidentaux prendre leurs dsirs pour des ralits. Des annes plus tard je visitais Moscou l'immense hall o taient prsentes les ralisations du rgime en matire spatiale. Ce fut pour moi un vritable choc et je ne pus m'empcher de manifester une irrpressible hilarit. devant moi, sur une table, se trouvait l'une des premires sondes spatiales envoye en haute altitude. Les appareillages lectroniques, base d'antiques tubes vide, taient abrits sous un capotage d'aluminium. L'ouvrier qui avait faonn cette coiffe partir d'une mince tle plane avait visiblement eu des problmes. Il avait su crer une forme peu prs sphrique, mais le primtre de cette coupole tait apparu, l'opration termine, suprieur celui du support (en bois) des instruments, sur lequel elle tait cense s'adapter. Plutt que de refaire la pice il avait prfr contraindre cette coiffe s'adapter en disposant des vis en dpit du bon sens et en crant d'affreux plis. Prcisons qu'il ne s'agissait pas d'une maquette mais d'un authentique modle de vol. Un peu plus loin trnait la clbre capsule de Gagarine. Un mannequin de plastique avait pris sa place, revtu d'une combinaison de vol en mauvais nylon orange. Il portait des brodequins lacets et l'amnagement intrieur gnral tait des plus rustiques. Fix la paroi, je remarquais un meuble en contre-plaqu muni d'un tiroir et grossirement peint au vernis. Mais ce qui m'amusa le plus fut le rideau destin masquer la fentre et qui n'tait qu'un simple bout de tissu imprim, achet sans doute au Goum ( le clbre supermarch de Moscou ) et enfil sur deux tringles l'aide de deux ourlets passablement effilochs. Dans le parc le visiteur peut toujours voir la clbre fuse de Korolev, Semiorka, dresse vers le ciel. Elle est fixe, comme au temps des premiers vols, sur un wagon de chemin de fer standard aux lourdes roues d'acier. On sait qu'aprs la guerre les Amricains avaient lanc des tudes sur des moteurs fuses gants F1 qui quiprent plus tard l'immense fuse Saturn des vols lunaires. Ceux-ci posaient de terribles problmes d'homognit de combustion et possdait des "divergents" assez vastes pour contenir une automobile. Il fallut de longues annes pour les mettre laborieusement au point. A l'poque les Sovitiques avaient dvelopp des moteurs beaucoup plus modestes dont les "coquetiers" avaient un diamtre de sortie infrieurLes Enfants du Diable1/j/aa124au mtre. L'ide gniale de Korolev fut de mettre ensemble vingt lments semblables, ce qui stupfia les occidentaux. Semiorka tait ainsi plus trapue et donc infiniment moins sensible aux dangereuses vibrations transversales au moment du lanc. Mais ces moteurs d'apparence rustique avaient aussi une "impulsion spcifique", c'est dire une vitesse d'jection des gaz, bien suprieure aux modles occidentaux. Dans la stratgie Sovitique on retrouve toujours cette constante : se dbrouiller avec les moyens du bord. Ils sont habitus depuis toujours une certaine pnurie technique, la diffrence des Amricains, qu'il doivent donc compenser en recourant plus intensivement leur imagination. Et les Russes sont un peuple fantastiquement imaginatif. Derrire chaque scientifique il y a toujours le moujik astucieux, habitu improviser. Je regardais de plus prs les moteurs de la fuse de Korolev. Les divergents des tuyres taient de simples tles d'inox roules et soudes selon un cne, ce qui n'est pourtant pas l'optimum en matire de rendement propulsif. Je constatais que le cordon de soudure n'avait mme pas t surfac et poli, ce qui devait crer une turbulence locale. Mais, au fond, ntait-ce pas mieux ainsi ? En polissant le cordon de soudure, en amliorant lcoulement interne dans la tuyre, les ingnieurs l'auraient fragilise. Une critique classique, en occident, concernant la technoscience Russe, et avec laquelle on nous rabat les oreilles, concerne cette fiabilit dont les Amricains sont si fiers. Mais la brave Semiorka, loin d'tre dclasse aprs plus de trente annes de bons et loyaux services, continue inlassablement de mettre ses charges sur orbite, tel un camion de l'espace, alors que, sauf erreur, les Amricains semblent avoir quelques problmes en la matire... Mme sous estimation constante en matire d'aronautique. L encore, priodiquement, les Amricains connaissent des rveils pnibles, puis se rendorment, rassurs d'avoir dcouvert quelque faille dans les appareils Russes. Ainsi en 1970 les Sovitiques mirent-ils en service un lourd intercepteur tout temps, le MIG-25 Foxbat, qui l'poque pulvrisa tous les records d'altitude, de vitesse ascensionnelle et de vitesse tout court. Cette machine aux formes trs pures atteignait.. 3380 kilomtres l'heure, ce qui lui permit de survoler Isral en 1971 sans tre le moins du monde inquit par la chasse ou par les missiles. Les spcialistes de l'OTAN reconnurent l le meilleur intercepteur du monde, mais ils se rassurrent aprs avoir constat que l'lectronique de l'appareil, livr au Japon en 1976 par le pilote Blenko, tait base sur des tubes vide et non des transistors. Mais dix ans plus tard les Amricains ralisrent que ceci rendait l'appareilLes Enfants du Diable1/j/aa125insensible au puissant effet lectromagntique (electromagnetic pulse ou EMP), du l'explosion de bombes H en haute altitude.. Comme me disait un jour un ingnieur Moscou : - C'est rustique, c'est lourd, mais a marche.. Dans les jours qui suivirent, dans le Tupolev qui me ramenait de Moscou, mon attention fut attire par la bance du revtement de plastique entourant un des hublots de l'appareil. Ayant t ingnieur de l'aronautique je savais que les avions de ligne taient soumis des rvisions priodiques dont certaines impliquaient un dshabillage complet de la cabine. Cet appareil, d'un modle assez ancien, avait sans doute subi cet examen approfondi, mais l'ouvrier qui avait remont cet encadrement de hublot avait eu des difficults. A l'endroit o le plastique tait dcoll il n'avait pas pu reposer de rivet car les trous n'taient plus en face. Il avait alors bravement tortill un bout de fil de fer la pince et recouvert le tout. Ma foi, une solution en vaut une autre.. Les Chinois sont comme les Russes. Je me souvenais d'un colloque de MHD qui s'tait tenu Boston, au clbre Massachusset Institute of Technology. Pour la premire fois les Chinois avaient souhait participer ce genre de runion internationale et taient arrivs, flottant dans des costumes gris identiques, valise en carton la main. Je tombais l'aroport sur un de ces spcialistes Chinois, qui n'tait jamais sorti de son pays, et qui manque de se faire craser en contemplant les buildings qui l'entouraient. Lors de la confrence, les Amricains ( et les Russes !) dcouvrirent avec stupeur que la Chine menait depuis dix ans un effort trs soutenu dans ce domaine. Ils avaient suivi la mme dmarche, construit des bancs d'essai aux performances comparables et couvraient tous les aspects du problme. Lors de la confrence le porte parole de la dlgation Chinoise prsenta des diapositives. L'installation MHD principale, situe prs de Nankin, ressemblait une usine de ciment. Toits de tle ondule, fentres petits carreaux trs dix-neuvime sicle, murs de parpaings. A ct de moi un spcialiste Amricain ructait : - Bon sang, nous avons des satellites d'observation qui quadrillent toute la plante et nous n'avons pas t fichus de dceler leur activit en MHD. C'est incroyable, non ? En fait, les satellites Amricains, comme les plus belles filles du monde, ne peuvent pas donner plus que ce qu'elles voient. Quant aux spcialistes Amricains, penchs sur leurs clichs, ils cherchent longueur d'anne desLes Enfants du Diable1/j/aa126installations semblables ce qu'on trouve en occident. Tout le monde sait qu'un laboratoire de pointe est avant tout une suite de btiments aux formes gomtriques trs dpouilles, associe un immense parking automobile. En Chine, seul le nombre de bicyclette constitue une indication fiable. Ceci dit les Chinois ont quand mme russi possder les bombes A et H relativement rapidement, puis se doter des vecteurs ad hoc ( dont la clbre fuse "longue marche" ). Ils excellent galement dans le domaine des lasers et possdent une quipe de physiciens thoriciens de tout premier plan. En 1945 Groves, sous-estimant totalement l'aptitude des Russes entrer dans le jeu nuclaire, pensait que les Sovitiques mettraient au moins soixante annes pour fabriquer leur premire bombe atomique. Pourtant une rapide enqute aurait pu l'clairer aisment. Ds que fut connue en 1939 la possibilit d'extraire de l'nergie partir de l'uranium les Sovitiques s'attaqurent au problme avec la mme attention que leurs collgues occidentaux. Kurtchatov, qui allait devenir l'Oppenheimer Russe, donnait la mme anne une explication thorique mentionnant la possibilit d'une raction en chane. En Avril 1940 l'Acadmie des Sciences de Moscou annonait dans son bulletin mensuel la cration d'un "comit pour l'uranium", dans lequel se trouvaient des scientifiques de premier plan comme Flerov et Petrschak, qui avaient en fait dcouvert les premiers, lors d'expriences menes dans un couloir dsaffect du mtro de la capitale, la fission spontane de cet lment. Dans le numro de nol 1940 le journal Isvestia consacrait une page la question de l'uranium 235 dans lequel on pouvait lire : " L'humanit va dcouvrir une nouvelle source d'nergie qui dpassera des millions de fois toutes les possibilits antrieures. Le pouvoir de l'homme va entrer dans une re nouvelle". En octobre 1941, Piotr Kapitza, bien connu pour ses travaux sur les champs magntiques ultra-forts, donnait une interview qui fut reprise par de nombreux quotidiens et o il disait : - Selon les calculs thoriques il est possible d'envisager une bombe atomique dont la puissance permettrait de dtruire d'un coup une ville d'un million d'habitants. L'annonce des explosions d'Hiroshima et de Nagasaki ne fut donc pas une surprise pour les Sovitiques, qui avaient d'ailleurs t informs des dveloppements du projet Mannathan par l'espion Klaus Fuchs, qui fut dmasqu et arrt en 1950. Ds 1943 ils avaient lanc leur propre programme de construction d'engins nuclaires. En fait, s'il y eut effectivement, l'ouest comme l'est, des mouvements, tendant au contrle plantaire du nuclaire travers un organisme international, ils neLes Enfants du Diable1/j/aa127furent le fait que de groupes de savants. Les gouvernements et les tatsmajors des deux blocs ne l'entendaient pas du tout ce cette oreille et se lancrent sans un battement de cil dans la course aux armements. Le public tait remarquablement ct du problme, contrairement ce que prvoyait le rapport Franck. En 1946 eut lieu l'essai nuclaire sousmarin, prs de l'atoll de Bikini, qui permettait la Navy de prendre sa revanche sur l'arme de terre, matre d'uvre des premiers engins. On se demanda l'poque si, en portant l'eau des ocans une temprature aussi leve, on ne risquait pas de provoquer une cascade de ractions incontrlables dans ce nouveau milieu. Cela valait d'tre examin et la Navy confia un atomiste, le professeur Breit, le soin d'examiner ce dtail. Sollicit par ce "dlicat problme de physique" il accepta de se dtourner un moment de ses recherches pour effectuer un savant calcul et donner un avis d'expert. Mais il rassura ces marins. - Aucun risque, vous pouvez y aller sans arrire penses. La bombe de Bikini produisit un magnifique champignon de vapeur d'eau du plus bel effet.L'effet "Cassandre". Loin des champs de bataille l'arme nuclaire devint simplement un symbole de la puissance Amricaine et le monstre se banalisa. Quarante annes plus tard le nom du lieu est encore clbre et connu de tous, la diffrence qu'il dsigne un maillot de bain particulirement sexy, qui figure d'ailleurs, signe des temps, sous cette dnomination dans le petit Larousse. Me mot atomique quitta vite toute connotation ngative pour devenir synonyme de force et de modernit. L'arme atomique tait au fond semblable un dragon qui aurait dormi pendant des millnaires qui, Hiroshima, avait dmontr sa frocit implacable. Loin des hommes, il semblait "domestiqu", synonyme de protection et de scurit. Tout le drame est dans cette fabuleuse inconscience. Les hommes croient navement qu'ils peuvent dcider de leur destin, alors qu'en fait ils ne sont que des pions prisonniers d'un jeu qui les dpasse et dont ils ignorent les rgles. Que devenait Einstein, le "pre" de l'nergie atomique, dans tout cela ? Il avait cr "l'Emergency Comity of Atomic Scientists" qui tait un groupe de savants minents s'tant donne pour tche d'instruire le public sur le danger nuclaire. Mais, en 1947, lors dune interview donne un organe de presse tranger, Einstein avouait sa dception et son dcouragement :Les Enfants du Diable1/j/aa128- Le public a t clair sur les dangers de la guerre atomique, mais il na rien entrepris pour les combattre, il a mme fait tout son possible pour carter cet avertissement de son esprit. Einstein dcouvrait "l'effet Cassandre". En cette poque d'immdiat aprs guerre, Oppie n'tait dj plus un savant comme les autres. La mutation s'est opre. Il reprsentait un tat de transition entre l'homme de science tel qu'il apparaissait Gttingen avant la guerre et le "politique", futur gestionnaire du savoir scientifique et technique. Toute l'ambivalence de son personnage se manifestait maintenant. Intellectuel conscient, penseur, il tait aussi l'homme du pouvoir, prenant plaisir dsigner les hommes politiques en vue, qui le consultaient sans cesse, par leurs prnoms. Oppenheimer profitait galement fond de sa notorit. L'une de ses secrtaires avait par exemple pour unique tche de collecter et de classer tous les articles et coupures de presse le concernant. Pourtant il dcida soudain de quitter la direction du centre de Los Alamos pour retourner enseigner Berkeley. - Je ne comprends pas, lui dit Edward Teller. Il y a trois mois vous disiez qu'il tait essentiel de poursuivre l'effort entrepris Los Alamos, et voil que vous quittez le navire..L'arme prend le pouvoir dans les sciences. Groves tait galement assez contrari. Mais les choses tournrent finalement bien pour les militaires parce qu'ils surent exploiter la situation avec intelligence. Aprs l'chec du May-Johnson Bill ils russirent transformer leur essai en emprisonnant les scientifiques dans leurs filets. Les uns furent contraints, quand cela tait possible, de collaborer, sous peine de devoir abandonner leur profession. Aux autres ils dirent : - Nous sommes prts maintenir vos subventions. Vous n'aurez pas fermer un seul de vos laboratoires, ni congdier votre personnel. Nous ne vous demandons mme pas de travailler des interventions que nous puissions utiliser immdiatement. Vous pourrez poursuivre vos recherches fondamentales. Nous avons intrt voir se dvelopper une activit scientifique florissante. Au sicle o nous vivons, la force d'une nation ne se mesure pas seulement ses arsenaux, mais ses laboratoires. Poursuivez tranquillement votre mission pacifique.Les Enfants du Diable1/j/aa129Tout cela tait fort habile et fonctionna parfaitement en instaurant une situation de totale dpendance. La recherche militaire avait maintenant besoin d'un vaste ensemble d'tudes diversifies et il tait facile aux chercheurs de se concentrer sur leurs recherches sans envisager l'ensemble du problme et sa vritable finalit. Une attitude classique consistait en une simple abdication de toute responsabilit : - Je n'ai pas d'inquitude. Le gouvernement prendra ses prcautions. Et pourquoi me tourmenterais-je d'une choses laquelle je ne peux rien ? Mais par dessus tout les militaires jouaient sur la fascination de la recherche sur les chercheurs. L'un des artisans de la bombe d'Hiroshima rsumait cela en disant : - Je redoutais l'emploi de cette nouvelle bombe. J'esprais qu'on ne l'utiliserait pas et je tremblais la pense des dgts qu'elle pourrait causer. Et pourtant, en toute sincrit, je brlais de savoir si elle justifierait les espoirs qu'on avait mis en elle, en un mot si elle "fonctionnerait". Penses effrayantes, je l'avoue, mais irrsistibles. Oppenheimer avait t le premier imaginer, avant mme que l'on ait song construire la bombe A, que celle-ci puisse tre utilise comme dtonateur pour des ractions de fusion. A la diffrence des armes fission, dont la puissance tait limite par la finitude de la masse critique, la bombe fusion, surnomme "Super" par les atomistes, tait un open ended weapon, une arme sans limite, qui pouvait tre facilement mille fois plus puissante que la bombe A. La bombe H fut pour Edward Teller ce que la bombe A avait t pour Oppie. Comme Oppenheimer Teller rvait d'attacher son nom une ralisation d'envergure et se fit immdiatement le champion de ce nouveau projet qu'il appelait affectueusement "my baby", mon bb. Aprs le dpart d'Oppenheimer de Los Alamos, Teller prit de plus en plus de pouvoir dans la mesa. Jamais, dans l'aprs guerre, celui qui avait sign la premire lettre de Slizard en 1939, visant stopper les recherches sur la fission, ne cessa de militer pour le dveloppement des armes nuclaires de tous ordres. Lorsqu'on lui proposa un accroissement de ses responsabilits dans les projets nuclaires, il rpondit :Les Enfants du Diable1/j/aa130- OK, mais sous deux conditions. Ou on dveloppe intensivement le projet de bombe fusion, ou on me garantit un minimum de douze essais de bombes A par an.Teller est finalement l'inventeur de la thse de la dissuasion. Il fut le premier dire que si on crait des bombes monstrueuses cela empcherait leur utilisation. Le prsent lui pour le moment donne raison, mais cela durera-t-il ternellement ? En poussant plus loin des raisonnements de ce type ne pourrait-on pas dire par exemple que plus une nation est petite et plus elle a a priori d'ennemis potentiels ? En consquence les pays qui devraient disposer du plus fort stock d'armement devraient ainsi tre le Lichtenstein et la rpublique de San Marin. Mais le 23 septembre 1949 le prsident Truman annonait dans un bref communiqu qu'une explosion atomique avait eu lieu en union Sovitique. Ceci engendra une flambe d'inquitude dans les milieux scientifiques Amricains. L'histoire ne se rpte jamais, elle bgaye, c'est bien connu. L'Amrique se retrouva en ce dbut des annes cinquante dans la mme situation o elle s'tait trouve dix ans plus tt lorsqu'elle craignait que l'Allemagne nazie ne fut sur le chemin de la bombe A. Hans Bethe, chef de service de Teller Los Alamos, pendant le "projet", qui avait le premier dcouvert que le soleil n'tait qu'un immense racteur tirant son nergie de la fusion thermonuclaire, joua cette fois le rle de Slizard. Devenu momentanment le chef de la lutte contre la construction de la bombe H, il crivit : - Il serait presque impossible aujourd'hui d'effacer la bombe atomique de notre programme d'armement, car la plupart de nos plans stratgiques reposent sur elle. Je ne voudrais pas voir la mme chose se produire avec la bombe H". Oppenheimer refusa en octobre 1949 de collaborer la bombe hydrogne. Mais par la suite, Bethe et un groupe de savants adoptrent vis vis du projet d'engin thermonuclaire une position diffrente. Ils adressrent au prsident Truman une lettre disant : - Nous demandons au gouvernement des Etats-Unis de dclarer solennellement que nous n'utiliserons jamais cette bombe les premiers. La seule circonstance susceptible de nous contraindre l'employer serait que nous eussions subir nous mme, ou nos allis, une attaque par la mme bombe. Le seul moyen qui nous permette de justifier la ralisation de la bombe hydrogne, c'est d'interdire jamais son emploi.Les Enfants du Diable1/j/aa131Autrement dit : "nous voulons bien construire cette bombe, mais qu'on nous donne des garanties qu'on ne s'en servira jamais.." Personne, bien entendu, ne prit cet engagement et Bethe poursuivit une dmarche semblable celle de Slizard. En se jetant dans son tude il espra ainsi dcouvrir que sa ralisation tait impossible. En 1954 il devait crire : - Je dois dire que mes soucis profonds ne m'ont jamais quitt. je n'ai pas encore rsolu le problme de ma collaboration la bombe H et je garde le sentiment que j'ai agi dans l'erreur. Mais, hlas, j'ai agi ainsi. En Juin 1950 le dclenchement de la guerre de Core entrana une nouvelle migration patriotique des savants vers les centres de recherche militaire. Cependant l'opration semblait se heurter des difficults techniques difficiles surmonter. Les calculs, raliss l'aide du premier ordinateur, l'ENIAC, conu par Von Neumann, et raliss par Teller, Fermi et Feynman montraient que la temprature atteinte lors de l'explosion d'une bombe A au voisinage d'un mlange de fusion risquait de ne pas tre suffisante. Un essai ralis en mai 1950 sur l'atoll d'Eniwetok et baptis Greenhouse, c'est dire la serre, confirma cette impression ngative. L'hydrogne lourd, refroidi trs basse temprature et mis au contact d'une charge de fission, ne s'enflamma pas, ce qui mit Teller tait au dsespoir. C'est alors qu'Ulam, un jeune collaborateur de Teller, suggra d'utiliser une coquille mtallique en guise de four pour refocaliser le rayonnement X mis par la bombe (formule dj voque plus haut). Au mme moment, en union Sovitique, Sakharov et Tamm avaient la mme ide. En Juin 1951 cette ide outsider fut dbattue devant un groupe de savants l'Institute for advanced studies de Princeton. Oppenheimer tait de ceux-ci. Un tmoin rapporte que celui-ci partagea l'enthousiasme de ses collgues vis vis de l'ide, qu'il qualifia de "technically sweet" ( un vrai plaisir technique ). Fermi, qui tait entre temps sorti de ses tats d'me concernant la Super, se joignit cet enthousiasme gnral. Il en va ainsi de tous ces savants. Leur conscience morale est bien fragile ds que se profile une possibilit de raliser une exprience passionnante qui balaye tous les scrupules comme des feuilles mortes. L'tude de la nouvelle bombe se fit un rythme d'enfer et dans un climat de passion, aid par le nouvel ordinateur cr par Von Neumann et baptis MANIAC, c'est dire Mathematical Analyzer Numerical Integrator and Computer. Mais Maniac en Anglais veut galement dire fou.Les Enfants du Diable1/j/aa132Mike. Teller convainquit les officiels d'implanter ces recherches non Los Alamos, mais dans un nouveau sanctuaire le Lawrence Livermore Laboratory, celui-l mme que je venais de visiter huit jours plus tt. La bombe, baptise "Mike", fut construite Livermore, sous la direction de Lawrence. Comme d'habitude les Amricains donnrent des tas de surnoms ses diffrents composants. Ainsi l'enveloppe protectrice qui l'abritait fut-elle baptise la "Kaaba", nom de l'difice qui contient la pierre sacre de l'Islam. Elle fut mise feu le premier novembre 1952 sur l'le d'Elugelab, dans l'atoll d'Eniwetok. Les spectateurs durent cette fois s'loigner soixante dix kilomtres de l. La puissance fut de trois mgatonnes, bien plus que ce que MANIAC avait prvu. Elle cra un cratre de deux kilomtres de diamtre et de soixante mtres de profondeur. Quand le champignon de sept kilomtres de diamtre se fut dissip on constata que l'lot avait tout simplement disparu et qu'il allait dsormais falloir modifier la carte de la rgion. Teller n'assista pas au tir, ou plutt il le suivit des milliers de kilomtres de l, pench sur un sismographe ultra sensible de l'universit de Berkeley, ce qui dmontra que l'ont pouvait parfaitement dtecter tous les tirs de produisant n'importe o dans le monde, au ras du sol, l'aide de cet appareil, et mme d'valuer leur puissance. Voici comment il raconta luimme l'exprience telle qu'il la vcut : - Le moment prvu pour le "shoot" tait venu. Il ne se passa rien et rien ne pouvait se passer en vrit. Il fallu attendre un quart d'heure environ pour que le choc produit au fond du bassin du pacifique atteigne la ct californienne. Je brlais d'impatience. Toutes les minutes le sismographe enregistreur avait une nette vibration qui servait marquer le temps. Puis vint le signal auquel devait succder le choc de l'explosion. Il me semblait effectivement que le moment tait venu : le point lumineux menait une danse effrne et irrgulire. Peut-tre tait-ce le mouvement du crayon que je tenais la main comme repre ? J'attendis encore plusieurs minutes pour tre sr que tous les chocs avaient t enregistrs. Ensuite on enleva le film pour le dvelopper. J'tais presque convaincu d'avoir t l'objet d'une illusion. Ce que j'avais vu n'tait peut-tre que le mouvement de ma propre main et non le signal de l'explosion de la bombe hydrogne ? Puis laLes Enfants du Diable1/j/aa133trace apparut sur la plaque photographique. Elle tait claire et grande et on ne pouvait s'y tromper. "Mike" avait russi et j'tais fou de joie. Trs satisfaits de ce premier essai de leur bombe hydrogne lourd les Amricains envisagrent de passer des systmes oprationnels. En effet, pour se prsenter dans un tat suffisamment dense le deutrium et le tritium de la charge devaient se prsenter sous forme liquide, donc tre refroidis trs basse temprature, ce qui avait fait surnommer ce premier engin, de soixante tonnes, le frigidaire. Il tait donc exclu de charger bord d'avions, et a fortiori de missiles, des bombes deutrium-tritium. La suite logique tait de passer un mlange de deux hydrures de Lithium, permettant de fixer les deux isotopes de l'hydrogne lourd sous forme solide : le deutrure de Lithium et le Tritiure de Lithium, combinaisons chimiques de 6Li et de 2H ou de 3H ( voir annexe 2 ). Le choix de l'hydrogne lourd avait t dict par le fait que la temprature de raction nuclaire produisant un noyau d'hlium et un neutron tait la plus basse possible. Mais le 8 aot 1953 les Russes coiffrent les Amricains au poteau en faisant exploser une bombe fusion utilisant directement l'hydrure de lithium, calcule par Sakharov et Tamm sans ordinateur ! Ceci mit cette fois les scientifiques Amricains en tat de choc. Que les Russes arrivent rattraper les Amricains en peu d'annes tait dja inquitant, mais qu'ils les dpassssent tait inadmissible. A Livermore et Sandia on fora les feux. Les Amricains possdaient bien sr des bombardiers raction capable d'apporter des charges nuclaires en territoire Sovitique mais l'intgration finale dans un systme d'armes passait par le missile intercontinental, invent par le physicien nazi Von Braun qui travaillait maintenant aux Etats-Unis. Ici se situe un pisode assez morbide et fascinant la fois. Ces missiles taient guids par des centrales inertie comme on en trouve maintenant dans tous les longs courriers ( le Boeing 474 en possde deux ). A l'poque ces premires centrales inertielles, relativement rustiques, assuraient aux engins, en fin de course balistique, une prcision de un pour cent, ce qui faisait cent kilomtres dix mille kilomtres. Pour crer des dommages suffisants une telle distance il fallait donc envisager des bombes qui soient de vritables monstres, la puissance compensant l'imprcision de l'impact. Les bombes fusion avaient aussi des inconvnients : elles taient trop propres. Les bombes au bore hydrogne par exemple ne produisaient que des noyaux d'hlium, mme pas de neutrons, ou si peu. Elles n'agissaient donc principalement que par les effets thermiques et par le souffle. Que la bombe tombe au creux d'une valle faisant cran, ou qu'une couvertureLes Enfants du Diable1/j/aa134nuageuse absorbe la chaleur et ces effets pouvaient tre compltement annihils. L'ide de voir l'arme tributaire de conditions mtorologiques tait terriblement vexante. A l'poque Von Neumann se mourrait d'un cancer incurable dans un hpital, mais, du fond de son lit de douleur, entour d'une fort de tuyaux assurant momentanment sa survie, il continuait rflchir au problme. Soudain la solution lui apparut et il appela au plus vite ses chers collaborateurs de toujours, Teller, Fermi et tous les autres et leur dit : - J'ai trouv la solution. Une bombe A sert de dtonateur pour une charge par exemple l'hydrure de lithium. Mais au lieu de mettre un rflecteur d'uranium appauvri U238 relativement mince il faut au contraire paissir cette enveloppe. Ainsi les neutrons de fusion mis entranera sa transmutation en plutonium Pu239 qui fissionnera immdiatement. Comme l'uranium 238 est non fissible, on peut en mettre autant qu'on en veut et on obtient ainsi une super bombe fission, productrice d'une quantit absolument phnomnale de dchets mortels. Comme a, si la bombe n'atteint pas exactement son but, ou si la mto n'est pas bonne ce jour l, a n'est pas grave, car ces retombes couvriront, j'ai fait le calcul, un bon millier de kilomtres carrs. Cette ide tait celle d'une bombe trois tages fission-fusion-fission ( bombe "FFF" ). On notera au passage que cette transformation de l'uranium 238 en plutonium 239 est ralise dans ce qu'on appelle les "breeders" ous surgnrateurs neutrons rapides. Ce systme permet, partir d'un produit fissile de base comme l'uranium 235 de fabriquer de trs grandes quantits de Pu 239 , fissile, mais n'existant pas dans la nature cause de sa "priode" trop faible. Tous les pays qui optrent ensuite pour cette filire, soi-disant pour des raisons nergtiques, le firent en vrit pour obtenir un matriau de construction de bombes plus facile qu'en "distillant" l'uranium naturel par sparation isotopique, lequel contient 98 % d'u238 et seulement 2% d'u235 ( le seul qui soit fissile ). Comme l'ide d'Ulam, cette nouvelle suggestion gniale de Von Neumann enthousiasma les savants et on le remercia chaudement d'avoir laiss l'humanit une telle chose, juste avant son passage dans l'au-del. Cette bombe, d'une puissance de 22 mgatonnes, fut essaye le premier mars 1954. Mais, ce jour l, un vent marin soufflait. Un navire de pche Japonais, le Dragon du Bonheur numro cinq, croisait quelques deux cent kilomtres de l'explosion, c'est dire bien au del du "primtre de scurit" fix par les autorits Amricaines. Quelques heures aprs une sorte de neige sale tomba sur le pont du bateau et les marins, intrigus, s'employrent la rejeter la mer mains nues. Deux semaines plus tard ilsLes Enfants du Diable1/j/aa135abordaient dans le port de Yaizu, atteint d'un mal qu'ils ne comprirent pas. L'un des membres de l'quipage, le radiotlgraphiste Kuboyama, mourut quelques mois plus tard. Tous ses compagnons depuis cette date, achvent de pourrir dans des hpitaux Japonais, tant rapidement devenus de vritables paves humaines. L'affaire inquita les occidentaux. On savait que les jet streams de la haute atmosphre pouvaient entraner des poussires de trs grandes distances, et mme l'autre bout de la Terre. Que ces retombes tuent quelques jaunes, passe encore, mais qu'elles aillent altrer la sant de citoyens Amricains, voil qui n'tait plus admissible. Cette affaire se situa au moment o le chef d'Etat-Major Gnral des armes Amricaines, l'Amiral Radford, venait de proposer au haut commandement une participation Amricaine la guerre du Vietnm,o les Franais semblaient en bien mauvaise posture, leurs troupes tant encercles Dien Bien Phu, travers un bombardement par quelques bombes "tactiques". Le projet fut abandonn, d'autant plus que l'on commenait retrouver du strontium radioactif, gnrateur de cancers, dans les huiles de graissage d'avions indiens et dans les champs Australiens. Comme dans l'affaire de Tchernobyl les militaires Amricains se dpchrent de publier des communiqus rassurants. L'amiral Strauss, responsable de ces essais dans le Pacifique, envoya des experts aux quatre coins de la plante faire des prlvements sur les quantits de radiolments mis par les bombes fixs par les plantes et les hommes. Cette commission d'enqute portait le nom potique de Sunshine 26 , c'est dire rayon de soleil. La commission rendit heureusement des conclusions trs optimistes et les experts affirmrent que ces retombes trs grande distance restaient trs en dessous du seuil supportable par tout un chacun. Mais le clbre biologiste Sturtevant rpliqua schement : - On est invitablement amen conclure que les bombes dj clates auront un jour pour rsultat la naissance d'un grand nombre d'individus anormaux. Je regrette qu'un fonctionnaire aussi haut plac puisse affirmer que des petites doses de radiations ne comportent pas de risque biologique. Un autre biologiste, qui refusa de signer sa dclaration par peur d'tre rvoqu, montra que si on continuait les essais ce rythme, dans dix ans la dose de radiostrontium par habitant serait sur l'ensemble de la Terre suprieure au seuil reconnu comme dangereux. Ces dclarations mirent Teller en rage, lui qui tait partisan de poursuivre les essais quelles qu'en puissent tre les consquences. La plante avait trouv son Folamour.26Eclat du soleil.Les Enfants du Diable1/j/aa136Les scientifiques taient dcidment bien indisciplins. Il tait temps d'effectuer un rappel l'ordre. Oppenheimer tait une cible idale. Objet de vives jalousies, il allait de ville en ville en laissant un sillage smillant. Pendant qu'il utilisait son loquence lgendaire et son charme son profit, le contrle et l'laboration des armes nuclaires lui chappait de plus en plus. Autour de Teller, l'inconditionnel, s'tait form un noyau dur qui ne demandait qu' prendre le pouvoir. Oppenheimer se rendit en Europe durant l't 1953 et il ne manqua pas d'aller rendre visite son vieil ami Chevalier qui, ne parvenant plus trouver de travail aux USA, avait du quitter le pays. En France ses difficults avaient d'ailleurs continu, par exemple travers les tracasseries que lui faisait l'ambassade Amricaine pour prolonger son visa, attitude qu'il ne comprenait absolument pas. Ironie du sort, dans ces situations, c'est vers Oppenheimer qu'il se tournait, en lui demandant d'intervenir. Oppie promettait de faire quelque chose, mais bien sr ne faisait rien, ce qui ne l'empcha pas cet t l d'aller loger dans l'appartement du couple Chevalier, sur la butte Montmartre, o il fut accueilli chaleureusement. Certaines personnes ont vraiment les couilles en acier inoxydable. Chevalier, exclu de toute activit universitaire, avait trouv un modeste emploi de traducteur. Lorsqu'il apprit la venue prochaine de son ami, il annula sa participation une confrence en Italie pour pouvoir tre le premier l'accueillir sa descente d'avion et ensemble ils sablrent le champagne en voquant le bon vieux temps. Profitant de cette absence de plusieurs mois les durs rests au pays prparrent leur complot. Ils trouvrent pour ce faire une oreille complaisante et une aide puissante auprs des services secrets. Pendant la guerre ce qui allait devenir plus tard la CIA avait pris de plus en plus d'importance dans la vie Amricaine, en particulier aprs l'affaire de l'espion Fuchs. Ce scientifique de grande valeur, sous le contrle constant du Kremlin, avait en effet pu infiltrer totalement le dispositif Amricain depuis le dbut du projet Mannathan. Jouant parfaitement son rle de "taupe scientifique" il avait particip des runions au plus haut niveau juste avant son arrestation, y compris celles o avaient t dfinis les grands traits du projet concernant la bombe hydrogne. Malgr sa diplomatie coutumire Oppenheimer restait pour son entourage quelqu'un de distant et d'insaisissable. On se souvient comment il avait commenc par refuser de rpondre aux premiers interrogatoires de 1943 en accueillant l'enquteur Pash avec condescendance. Il s'agissait maintenant pour les politiques et les services secrets, en train de devenir une puissance part entire, de casser du scientifique pour intimider tousLes Enfants du Diable1/j/aa137ces "crackpots", ces "pots fls" et leur faire admettre dfinitivement un contrle constant et total de leur vie publique et prive, en obtenant d'eux un engagement sans faille, pur de tout tat d'me. L'affaire Oppenheimer allait permettre de faire un exemple.Oppie mis sur le banc de touche. A son retour des Etats-Unis Oppenheimer fut compltement cueilli froid par l'attaque lance contre lui par ses collgues et les services de renseignements. Il trouva chez lui une lettre qui le stupfia, comprenant vingt quatre griefs, et lui enjoignant de dmissionner immdiatement de toute responsabilit officielle pour viter un scandale. Mais c'et t admettre une relle culpabilit, ce qu'il n'prouvait nullement, et il refusa. En attendant le procs, qui dura trois mois, sa "clearance", c'est dire son accs aux projets, lui fut retire. A cette poque du dbut de la guerre froide une simple mollesse vis vis des projets d'armements tait considre comme suspecte. Les collgues d'Oppie lui apportrent cependant leur sympathie, plus par esprit de corps que par souci de justice. Par ailleurs ce qui arrivait Oppenheimer pouvait trs bien devenir leur lot, mais beaucoup trouvaient assez singulier qu'un homme volant habituellement au devant des dsirs des militaires et des politiques et dont la souplesse tait lgendaire se retrouvt ainsi au banc des accuss. On peut voir dans ce procs deux choses. Primo un besoin de condamnation dfinitive de toute indpendance des scientifiques vis vis du pouvoir militaire et politique, secondo une sorte d'exorcisme psychodramatique dont la nation Amricaine avait besoin, les accusateurs utilisant Oppie pour se dcharger de leur culpabilit inconsciente. A la surprise gnrale il ne se dfendit pas. Lui qui possdait mieux que personne le don de la parole se montra maladroit, absent. En repensant cet pisode, je me souvenais d'un vieux film Franais sorti pendant la guerre et qui s'intitulait La Main du Diable. Le thme tait le suivant : Un certain nombre de personnages rencontraient, dans leur vie, le diable. Ils avaient tous des mtiers manuels : musicien, chirurgien, peintre, etc.. Le diable leur offrait, en change de leur me, une dextrit extraordinaire, grce laquelle ils pouvaient aspirer de hautes destines. Dans cette version moderne de Faust, au dernier moment ils ralisaient leur dangereuse erreur et, en rompant le contrat, perdaient leur main. Oppenheimer, lui, avait perdu sa voix.Les Enfants du Diable1/j/aa138Il y a toujours un ct acteur chez un scientifique, qui commence sa carrire sur les planches des estrades des universits. Oppenheimer prit sans difficult ce nouveau rle de martyr qu'on lui imposait et il l'assuma. Il avait t le messie de l'atome, entour de ses douze disciples. Maintenant ceux-ci le trahissaient les uns aprs les autres, commencer par Teller qui avait donn le rle de Judas. Certains tmoins appels la barre furent galement l'objet d'accusations secondaires. La question unique, lancinante, se rsumait "acceptez-vous, oui ou non, de continuer servir votre pays, avez-vous t fidle au gouvernement des Etats-Unis ?", ce qui faussait d'entre le dbat. La question aurait du tre "avez-vous t fidles l'humanit ?".La perversion de la science apparaissait chaque jour plus clairement. En 1949 Lawrence avait ainsi tent d'impliquer un de ses collgues, Conant, un ancien de Los Alamos, dans un projet de dispersion de poussires radioactives sur les populations civiles. Satur, Conant avait rpondu : - Je ne veux plus entendre parler de cette affaire, j'ai fait suffisamment mon devoir pendant la guerre. Tmoin charge, Alvarez, l'homme qui avait de ses mains assembl les derniers lments de la bombe d'Hiroshima et pris place dans l'Enola Gay lors de son macabre voyage, fustigea cette attitude comme tant un "signe de fatigue, de vieillesse et de dcrpitude". Sur un divan de cuir Oppenheimer avait pris le visage d'un empereur romain et rpondait distraitement aux questions poses. Andr Malraux, qui l'avait personnellement connu, ainsi que Chevalier d'ailleurs, ragit parait-il la lecture du procs verbal d'audience. Ne comprenant pas son attitude passive et rsigne il se serait exclam : - Enfin, qu'attend-t-il pour leur dire "messieurs, la bombe, c'est moi ! En vrit qu'aurait pu faire Oppie ? Ce procs n'tait pas celui d'un homme mais celui d'une socit qui se voyait entrer dans un ge angoissant et redoutable. Tout le monde avait besoin d'un coupable et le fait que l'accusation soit parfaitement inconsistante n'avait rien voir l'affaire, ce qui rapprochait ce procs des grands psychodrames Sovitiques ou de procs de sorcellerie du moyen-ge. Sa simple position d'accus et son rel pass de sympathisant communiste le condamnaient pratiquement d'avance. Il devenait la cible de deux craintes Amricaines majeures : celle de l'atome et celle des Russes. Par ailleurs le projet Mannathan avait t conduit, orchestr par un homme seul et centr sur un but unique : la constructionLes Enfants du Diable1/j/aa139d'une bombe fission. Maintenant la recherche but militaire commenait se dployer largement. Le royaume tait devenu trop vaste. Oppenheimer endossa donc ce personnage tragique, faute de pouvoir faire autrement. Il fut condamn et dsormais exclu de tout accs aux secrets scientifiques. Il ne lui restait plus qu' prendre son bton de plerin et aller de place en place, avec son beau visage maci, expliquer que lui et ses pareils "avaient fait le travail du diable" ( Alors qu'on sur plus tard qu'il avait sign de sa main un papier autorisant que l'on fit des injections de plutonium des jeunes recrues Amricaines, ce qui le place, sur ce plan, au niveau du monstre Allemand, le docteur Mengele ). Mais un de ses anciens tudiants, un scientifique connu, exprimait ainsi son scepticisme : - Je crains qu'il ne joue l un nouveau rle de son grand rpertoire. Par la force des choses il est actuellement le martyr et le saint, mais, vienne l'occasion, il se remettra marcher avec Washington ! Oppenheimer mourut d'un cancer Princeton, (universit Amricaine qui vit galement les derniers jours d'Einstein), en 1967, au moment du dsengagement Amricain au Vietnam, dans une solitude complte. Une de mes amies, qui tait l-bas cette poque, me raconta qu'on l'y traitait pratiquement en pestifr. Singulier destin pour un homme qui avait sacrifi son me son ambition. En atterrissant Roissy je tenais la main le livre d'Emilio Segr, prix Nobel, ancien de la mesa, que j'avais achet l-bas. Un des phrase de ce livre pourra surprendre le lecteur et je ne peux pas m'empcher de la citer tant elle est rvlatrice de choses totalement ignores du grand public "Le laboratoire et la ville de Los Alamos, tels qu'ils taient pendant la guerre, n'existent plus. Ils ont t remplacs par une ville plus ou moins conventionnelle o architectes et urbanistes ont dtruit sans piti la singulire beaut du site. Los Alamos vit dans la mmoire de bien des premiers participants comme le souvenir d'une jeunesse unique et d'une priode romantique de leur vie."Les Enfants du Diable1/j/aa140L'EUROPE HORS DU COUPAprs mon retour en France je passais quelques jours digrer le dcalage horaire, flner et mettre de l'ordre dans mes notes et dans les diffrents documents que j'avais rapports, puis je m'attaquais la rdaction de mon papier. Etant donn le volume des informations collectes ( il y avait en particulier les premires photos couleur des lasers de Livermore, cadeau royal de l'attach de presse du labo ) je jugeais prfrable de faire deux articles et je les prsentais Cousin. En sortant de l'ascenseur je retrouvais l'ambiance familire de Science et Vie, ou j'avais depuis 1974 publi de nombreux articles,et sa structure linaire tire tout au long d'un couloir qui dbutait la rdaction et se terminait dans une salle o les maquettistes composaient les numros. Un des premiers bureaux sur la gauche tait occup par un des journalistes permanents, Renaud de la Taille, descendant d'une grande famille, et collectionneur d'armes feu. Je ne m'entendais gure avec lui, nous tions trop diffrents. Je me souvenais qu'il avait publi un ou deux ans plus tt un article tonnant o une illustration montrait les diffrents domaines des sciences comme des lots autour desquels la mer tait en train de se retirer. Selon l'auteur de l'article ceci signifiait que des ponts apparaissaient entre les diffrents domaines des sciences. Il pronostiquait dans un avenir proche un asschement total, une unification de l'ensemble et un compltement final de la connaissance. Bizarre, en revenant de ce voyage j'avais plutt l'impression que la mer tait en train de monter. Plus cela allait et moins je comprenais se sens de la science et le comportement de ceux qui la vivaient. Cousin lut l'article en chaussant ses petites lunettes pliantes de presbyte, en caille. - Bon, trs bien, on va voir tout cela. Mais les articles furent totalement rewrit par une jeune journaliste rcemment engage. Visiblement personne ne crut un mot de tout ce que j'avais racont. Il en sortit quelque chose d'assez incolore, rduisant les expriences sur les plasmas aux deux approches la mode, les laser et les bouteilles magntiques. Tout ce qui avait trait aux futures armes faisceaux avait saut. Il n'en restait plus la moindre trace. Les belles photos en couleur des lasers de Livermore ne furent mme pas publies. Je n'eus gure l'occasion de protester. Quelques jours plus tard un stupide accident dans mon laboratoire me mit hors service pour une anne.Les Enfants du Diable1/j/aa141Il m'tait arriv d'avoir quelques ennuis avec les hautes tensions. La faon dont nous travaillions, l'encombrement du labo exigu et la vtust de machines hors d'ge constituaient un risque permanent. Je me souvenais d'un jour o, ayant pris une srieuse dcharge dans la main gauche, j'avais contempl mon pouce orn d'un trou noirtre par lequel s'chappait une lgre fume. Une autre fois mon ami Maurice avait ramass une bonne secousse de cinq mille volts qui l'avait laiss le cul par terre, hbt pendant plusieurs minutes. Mais jamais je n'aurais pu imaginer qu'un lourd bobinage d'un quart de tonne, brisant son lingue, ait pu choir un jour en me brisant les reins. C'tait pourtant ce qui tait arriv et cet incident me transforma en tre horizontal pendant de longs mois, puis en individu mi-homme, mi-triton, passant la moiti de ses journes dans les piscines. Avec le temps qui passait je finissais par observer avec attention mon piderme, m'attendant y voir apparatre des cailles. Je passais videment de bien mauvais moments aprs cet accident 27 . On imagine mal comme le monde se rtrcit quand on est clou sur un lit. D'un naturel assez remuant, je ne pouvais ni bouger ni m'asseoir et les tre humains taient devenus pour moi "perpendiculaires". Le plafond tait comme un mur, que je contemplais jour aprs jour. A cette poque heureusement naissaient les premires calculatrices programmables. On m'en offrit une et je pus ainsi m'vader en travaillant du fond de mon lit. Quand je me mis remarcher de nouveau, je me souviens que j'avais le vertige d'tre "si haut". Maintenant tout cela n'est plus qu'un vilain souvenir, une de ces tuiles qui vous tombent dessus sans crier gare une fois dans votre vie. Bien sr je dus abandonner regret les vires en Land Rover au Kenya et le parachutisme ouverture retarde. Par ailleurs, ne pouvant absolument plus mener cette existence de garon de caf, sans cesse debout, qu'est le travail d'exprimentateur, je devins de plus en plus thoricien. Au fond, j'avais de la chance, les nouveaux ordinateurs arrivaient en vagues et permettaient du fond d'une chambre de tenter de passionnantes "expriences numriques". Je devins informaticien. Je repensais ce priple Amricain et tout ce que j'avais entrevu. Vues de la France les informations glanes Livermore et Sandia semblaient quelque peu irrelles. Nos lasers locaux semblaient ridicules ct des monstres Amricains et il n'y avait rien, ici, en matire de canons lectrons. L'arme Franaise entassait paisiblement ses mgatonnes au fond des containers de ses sous-marins ou dans les silos du plateau d'Albion, en conservant la classique stratgie de la dissuasion nuclaire.27Pension du CNRS ( invalidit 8% ) : 540 F par trimestre.Les Enfants du Diable1/j/aa142En cette anne 1977, qui se souciait, en France des systmes nergie dirige et de leur possible utilisation comme armes ? Le laser, il est vrai, n'avait pas vingt ans d'ge. Lorsque j'interrogeais, de loin en loin, des collgues qui taient de la partie, ils me rpondaient invariablement : - Mon vieux, tu lis trop d'ouvrages de science-fiction !La course aux "vecteurs". A cette poque des revues Amricaines, comme Aviation Week and Space Technology, spcialise dans des lchs doss d'informations caractre stratgique, traduisaient, sous plume de son dracteur en chef Clarence Robinson, rpercutant les propos du major G.Keegan, chef des services secrets de l'Air Force, les inquitudes du Pentagnone vis--vis de perces qui auraient t ralises par les Sovitiques dans le domaine de ce qu'on allait appeller plus tard les armes nergie dirige. Face cette nouvelle menace des rouges l'opinion publique et les scientifiques restaient partags. S'agissait-il d'une nouvelle menace, bien relle, ou d'un intox manant du Pentagone, soucieux de crer un climat d'angoisse pour mieux alimenter son budget. Avant de revenir sur cette question, revenons un peu sur le pass. En 1957 les Amricains furent, dit-on, compltement pris au dpourvu par la perce Sovitique, laquelle avait t ralise avec des moyens globalement infrieurs. Lorsque la nouvelle de la premire mise en orbite du Spoutnik fut connue, Einsenhover, chef de l'excutif, affirma que la signification stratgique des ralisations Sovitiques tait insuffisante pour justifier une rvision profonde des programmes de recherche et de dveloppement dans le domaine des missiles. L'Amrique avait des projets en cours, jugs solides, qui visaient mettre au point des vecteurs de bombes atomique, telles les fuses Redstone ( poudre ) et Atlas ( propergol liquide ), et l devait se porter l'effort. Il voulut mettre fin la "vague d'hystrie" souleve par cette affaire en prcisant que ceci "n'avait pas augment ses inquitudes d'un iota". Bon, un objet manufactur en Union Sovitique, gros comme une orange, survole plusieurs fois par jour le territoire Amricain, et alors, la belle affaire ? Einsenhover pensait simplement que le retentissement des exploits spatiaux serait de brve dure. Il sous estimait en tout cas totalement l'importance psychologiques de telles actions, en particulier sur les pays enLes Enfants du Diable1/j/aa143voie de dveloppement, ce qui fut immdiatement exploit par l'astucieux Kroutchev. Il faut ajouter qu'Eisenhover tait trs conscient de la monte de la course aux armements et tentait se s'y opposer. En 1953 il avait particip un mouvement "Atom for Peace" qui avait tent un contrle du dveloppement de l'industrie nuclaire, sans obtenir plus de succs que le plan Barrush de 1946, autre tentative du mme style. En 1957 la communaut scientifique Amricaine n'tait gure fascine par l'espace et ne voyait pas le moindre intrt mettre un astronaute en orbite. Einsenhover avait nomm James Killian la prsidence du President Scientific Advisory Council ( groupe charg de conseiller la prsidence en matire scientifique ), avec mission de raliser une valuation court et long terme de ces questions spatiales. Celui-ci rsumait sa position en disant : - Les Sovitiques ont utilis leur technologie comme moyen de propagande. Ils ont prsent leurs ralisations spectaculaires comme des preuves de puissance, mais long terme leurs choix coteux en faveur du spatial de suffiront pas maintenir cette image. Seuls des efforts quilibrs dans tous les domaines de la science et de la technologie donneront terme des rsultats. Je ne crois pas que nous devrions nous satisfaire de la seconde place, mais nous ne devons pas pour autant entrer dans une course au prestige avec l'URSS. Il nous faut poursuivre nos propres objectifs. L'avenir des Etats-Unis sera-t-il favoris davantage par les milliards de dollars investis dans l'ducation ou dans l'espace ? Cela rappelait un peu l'attitude des militaires Franais la veille de la guerre de 14-18, concernant l'emploi de la mitrailleuse. La stratgie Franaise de l'poque tait avant tout base sur le nombre des fantassins participant une attaque, l'arme finale tant... la baonnette. La consommation infernale de munitions lie l'emploi de l'arme automatique, qui ncessitait elle seule autant de balles que celles constituant la dotation de cinq cent soldats, rendait pour nos experts l'engin peu crdible. Les Amricains avaient eux aussi leur stratgie, militaire et scientifique, et n'entendaient pas en changer, sous prtexte que l'opinion bait d'admiration devant ces gadgets circumterrestres. Au del de cet aveuglement se lisait l'ternelle sous-estimation du potentiel technicoscientifique et de l'imagination des Sovitiques, attitude qui rappelle celle des Russes vis vis des Japonais, avant 1905, ou celle de Hitler vis vis des Sovitiques en dcembre 1942. Deux cultures totalement diffrentes taient confrontes, l'une ayant une perception totalement errone de l'autre.Les Enfants du Diable1/j/aa144Spoutnik pesait une vingtaine de kilos. Il aurait pu tre lanc par une fuse relativement modeste et l'poque jamais les Amricains n'auraient imagin que derrire ce premier satellite se profilait un lanceur fantastique, Semiorka, mis en chantier ds 1953, issu de l'imagination du gnial Korolev, et dont ils taient loin de possder l'quivalent. Les Amricains savaient bien que les Sovitiques avaient rcupr, lors de l'invasion de l'Allemagne nazie, un certain nombre de spcialistes hautement qualifis, du niveau du clbre Von Braun, lequel avait rejoint les USA en 1946, avec cent vingt collaborateurs et des monceaux de matriel rcupr. Les Russes avaient mis la main dans les usines du Hartz, sur des documents qu'ils exploitrent, aids pour cela par les deux cent techniciens de Pennemnde dsireux de poursuivre leurs travaux sur les fuses. Comme les Amricains ils remontrent des V2 et les essayrent, mais ds 1948 les quipes Sovitiques s'isolrent de ces conseillers de la premire heure et dvelopprent dsormais leurs propres projets. En 1947 leur technique galait celle des Allemands. La situation gographique de l'Union Sovitique joua aussi normment. Ne disposant pas, comme les Amricains, d'un chapelet de bases avances en Europe ou en Asie, ils durent d'emble envisager des "vecteurs" intercontinentaux, puissants, capables d'attaquer leur ennemi potentiel via le ple. En Union Sovitique il exista ds le dpart des liens troits entre l'quipe de l'acadmicien Kurtchatov, matre d'uvre de la bombe A Russe et celle de Korolev, "constructeur principal" et responsable du projet de lanceur lourd. A l'inverse les Amricains progressaient en ordre dispers , chaque arme ayant ses propres projets, dans une situation qui tenait plus de la concurrence que de la collaboration. Haute de trente mtres, trapue ( dix mtres de diamtre la base ! ), la fuse de Korolev, Semiorka, pesait trois cent tonnes au dcollage et dveloppait une pousse de cinq cent tonnes. Elle tait ainsi trois fois plus lourde que l'Atlas, en cours d'tude aux Etats-Unis, et qui ne devint oprationnelle que quelques annes plus tard. Cette solution prsentait de grands avantages au point de vue de la solidit. Quatre "boosters" identiques flanquaient la fuse principale et se dtachaient aprs avoir rempli leur fonction, qui tait d'aider la fuse sortir le plus vite possible des basses couches atmosphriques. Les Amricains avaient opt pour un empilement d'tages, qui posait de srieux problmes de vibration au dcollage. Tous les lments Sovitiques taient bass sur un inique moteur de vingt cinq tonnes de pousse, le RD-107, multipli pour la circonstance en vingt cinq exemplaires. Ceux qui ont l'ge de s'en souvenir penseront auxLes Enfants du Diable1/j/aa145spculations qui coururent l'poque. On se demandait si les Sovitiques n'avaient pas quelque carburant miracle, ou toute autre chose du mme genre. En fait ils n'avaient fait qu'utiliser astucieusement un moteur relativement simple, mais qui fonctionnait fort bien. Au moment o la conqute de l'espace allait dbuter les Amricains avaient effectivement un projet de mise en orbite d'une charge scientifique, l'occasion de l'anne gophysique internationale : le Vanguard et bien entendu tout cela avait t annonc dans la presse et dcrit de A Z. Ils taient d'ailleurs navement convaincus qu'ils seraient les premiers placer un objet en orbite circumterrestre. Les Sovitiques n'eurent gure de mal les coiffer au poteau pour cette premire, ce qui plongea les yankees dans la confusion la plus totale. Aprs Spoutnik, l'Amrique demanda au clbre docteur Von Braun de ngocier l'envoi d'un homme dans l'espace. Il ne s'agissait pas d'une vritable mise en orbite, mais d'un simple saut de puce hors de l'atmosphre terrestre. La fuse Atlas, capable de mettre en orbite basse 1300 kg et prvue pour transporter des charges nuclaires, pouvait se prter l'opration 28 . Mais c'tait quand mme un tour de force de loger dans une aussi faible charge utile un homme, une capsule assurant sa survie, son bouclier thermique pour la phase de rentre, ses dispositifs de contrle et de transmission radio. Le devis de poids tait tellement serr que les astronautes durent batailler pour avoir droit un hublot et des commandes manuelles afin d'tre un peu plus qu'un simple bombe humaine ( bien leur en prit : un des vols Mercury se serait termin en catastrophe si l'homme n'avait pas t l pour pallier aux dfaillances de la machine ). Le projet Amricain tant comme d'habitude annonc son de trompe, les Russes forcrent les feux pour leur souffler cette premire, ce qui leur tait facile tant donn les capacit d'emport de leur lanceur. Il s'en fallut cependant de peu que les Amricains ne russissent les premiers. Au dernier moment Von Braun demanda un vol de confirmation supplmentaire avec une capsule vide et trois semaines plus tard Gagarine, Apollon des temps modernes, s'lanait sur son char de feu pour faire le tour de la Terre. Cinq jours plus tard le coup de main de la baie des cochons, commandit par les Amricains, chouait lamentablement. Je me souviens avoir visit les lieux du dbarquement des migrs Cubains, lors d'une campagne de chasse sous-marine dans cette baie du sudMais comme les Amricains connurent des ennuis sans nom avec Atlas, c'est finalement juch sur une fuse Militaire, Redstone, tel le baron de Munchasen sur son boulet, qu'Allan Sheppard fit son premier vol spatial.28Les Enfants du Diable1/j/aa146de Cuba, une des plus poissonneuses qui soient. Les migrs ( surnomms par les Cubains les guzanos, ce qui veut dire ver de terre ) avaient t amens d'un pays d'Amrique centrale, aprs avoir t intensivement entrans en Floride. L'ide tait de couper l'le en deux, puis de tenter de soulever la population. Les Amricains espraient que le commando, compos de quelques centaines d'hommes , pourrait atteindre la cte nord et tenir quelques jours, ce qui aurait suffi pour justifier une intervention arme pour "venir en aide la contre-rvolution Cubaine". L encore on trouve une dmonstration de l'incroyable inefficacit des services de renseignement Amricains qui ont une tendance constante prendre leurs dsirs pour des ralits. Ils pensaient que ce petit groupe d'homme rsolus, appuy par quelques avions, n'aurait gure de difficult atteindre l'axe routier servant d'pine dorsale l'le et longeant la cte nord. On estimait que la population de l'le, en majorit analphabte, allait se comporter passivement. En fait le corps expditionnaire se heurta une rsistance immdiate et extrmement vive. Des camions chargs d'hommes sommairement arms ( parfois mme de simples lances ), mais prts mourir pour la nouvelle rvolution Cubaine, qui avait dbarrass leurs villes de la mafia et leurs filles de la prostitution, dferlrent de la Havane en empruntant l'autoroute dont le page servait auparavant la femme du dictateur Batista s'acheter des toilettes. Les migrs Cubains furent stopps dans les marais et capturs un un dans leurs jours qui suivirent. Castro acheva de ridiculiser les Amricains en les changeant par la suite contre des mdicaments et des tracteurs... Kennedy avait attendu fbrilement le rsultat de l'opration toute la nuit. Ce second coup du sort, s'ajoutant au vol triomphal du Sovitique, exigeait un redorage de blason immdiat. Ainsi naquit le projet Amricain de conqute de l'astre slne. Cette fantastique opration de prestige resta sans lendemain mais elle eut des retombes technologiques innombrables dont la plus importante se situe dans le domaine de l'informatique miniaturise. Sans le projet Appolo les micro ordinateurs n'existeraient sans doute pas encore et on a d'ailleurs calcul que chaque dollar investi dans le projet en avait au moins rapport dj trois, ne serait-ce qu' cause de ce boom des micro computers. Kroutchev avait fait de cette conqute spatiale un fantastique instrument de propagande, destin prouver la supriorit militaire des Sovitiques et impressionner le monde entier, en particulier les pays du tiers monde. Il annona que son pays possdait des milliers de fuses prtes fondre sur les Etats-Unis, porteuses d'armes thermonuclaires, ce qui l'poque tait largement exagr. Mais ceci inquita fort le Pentagone et engendra un dveloppement intensif des satellites-espions.Les Enfants du Diable1/j/aa147Cette surveillance serre de la plante ne fut pas sans retombes positives. On s'aperut que grce ces engins on pouvait faire une meilleure mtorologie, dtecter des ressources en minerais, guider les navires, retransmettre grande chelle des programmes de tlvision et synthtiser des mdicaments et des alliages impossibles obtenir dans un laboratoire soumis la pesanteur terrestre. L'espace, synonyme de dfenses effrnes et inutiles, devenait la surprise gnrale, rentable.La vritable "raison suffisante" de l'astronautique. Il restait doter les fuses d'un systme de guidage prcis. Les fuses Allemande de la seconde guerre mondiale avait des systmes primitifs, bass sur des gyroscopes. On les dota d'abord de systmes inertiels, semblables ceux qui pilotent nos actuels liners. En 1957 l'erreur circulaire probable tait de huit kilomtres. Elle tait de 400 mtres en 1970. Aujourd'hui elle est infrieure cent mtres. Quand vous prenez place bord d'un 747, le pilote se contente d'afficher sur l'ordinateur de bord les coordonnes du point de destination, aprs un calage prcis de la centrale inertielle sur les coordonnes locales, bas sur des donnes fournies par des radio-balises, aprs le dcollage. La machine se charge du reste et emmne sa charge humaine quatre mille kilomtres avec une prcision de moins de deux kilomtres. Jadis le "navigateur" de l'avion faisait le point. Rappelez-vous ces bulles de plexiglas qui faisaient saille sur le dessus des avions, et qui permettaient l'homme de pointer le soleil avec un vulgaire sextant, comme du temps de la marine voile. Il y a belle lurette qu'elles ont disparu et l'avion moderne recale sa centrale inertielle automatiquement en utilisant les donnes fournies par les radiobalises. En vue du terrain l'ordinateur "repasse la main au pilote", qui gre alors son "tour de piste" et son atterrissage. On lui laisse cette tche pour qu'il ne sombre pas totalement dans la dpression, mais en vrit la technique pourrait trs bien se charger de l'ensemble, l'avion pouvait tre guid jusqu'au contact avec le sol par un "faisceau Hertzien", sorte de rail lectromagntique invisible qui se dresse l'entre de piste. On est loin du temps de Mermoz et de Guillaumet. Plus la prcision est faible, plus la charge emporte doit tre leve, car son efficacit dcrot en raison inverse du carr de la distance entre le point d'impact et la cible. Les fuses Pershing furent ainsi munies d'un radar qui, en phase terminale, traait une carte trs prcise du site vis. Cette carte, "digitalise", tait ensuite compare une carte pralablement dresse parLes Enfants du Diable1/j/aa148les satellites d'observation et mmorise dans le calculateur de bord. Le dernier tage du missile pouvait alors modifier sa trajectoire pour frapper sa cible avec un prcision de quelques dizaines de mtres. D'o le concept de "frappe chirurgicale". Un dispositif analogue quipa les missiles de croisire. Mais comme ces machines, volant quelques mtres du sol, taient susceptibles de rencontrer des obstacles imprvus, on les rendit "intelligentes", pour leur donner la possibilit de changer d'itinraire par elles-mmes. Plus lents que les missiles, mais prcis, ces diaboliques engins pouvaient frapper des milliers de kilomtres de distance, toujours par identification radar, une cible d'un mtre de diamtre ! Leur efficacit a t largement dmontre lors de la guerre du golfe, ou le grand public dcouvrit ces tranges bassets ariens, tirs partir de navire de surface ou de sous-marins. Ce guidage des missiles, plus encore que la robotique, reprsente l'essentiel de l'effort fait en matire de reconnaissance de formes et de stratgie dcisionnelle. Si un jour nous survivons l'holocauste gnral, les femmes de mnage lectriques qui briqueront les meubles dans les appartements des terriens hauts revenus seront des produits directement issus de ce type de recherche. Jusqu' l'effondrement de l'Empire un vieux fantasme entranait les Occidentaux croire que les Sovitiques ne pouvaient que le copier.. C'est ce qui fait croire aux petits franchouillards que le constructeur du Tupolev s'est servi des plans du Concorde pour concevoir son transport supersonique. Ce qu'on ignore c'est qu' un stade donn de la technologie aronautique, tous les avions se mettent plus ou moins se ressembler. Si d'autres pays que l'URSS, la France et l'Angleterre, avaient voulu se doter d'un transport civil Mach 2, il y aurait eu plthore d'appareils de ce type, l'aile "gothique" tant la mieux adapte ce type de croisire, tant donn sa forte portance l'atterrissage et sa bonne pntration en supersonique. On remarquera au passage que les Sovitiques, avec leur Mig 25 Foxbat, qui croisait allgrement Mach trois, et tait considr l'poque par les spcialistes de l'OTAN comme le meilleur intercepteur du monde. C'tait quand mme pas trop mal pour des soi-disant plagiaires. Ce qui a tu l'effort Sovitique dans le domaine militaire, a n'est ni l'insuffisance scientifique, ni l'insuffisance technologique ( que les Russes compensaient par des astuces bien suprieures celles de Occidentaux ), c'est la faiblesse de leur conomie. En 1950 l'espion Klaus Fuchs fut arrt Londres et accus d'avoir fourni l'Est les secrets de la bombe atomique. Fuchs tait rellement un espion, mais s'il n'avait pas jou son rle, les Sovitiques seraient de touteLes Enfants du Diable1/j/aa149manire parvenus au rsultat qu'ils visaient. Pourquoi ne pas rappeler aussi en passant l'avance Sovitique de 1953 au sujet de la bombe fusion "sche", voque plus haut. Mais fort tait le dsir de minimiser les capacits de l'adversaire potentiel, dans un but de rassurance.Les plans succesifs de dsarmement. Il y eut, la suite de la proposition de 1953 d'Eisenhover ( atom for peace) et qui prconisait un contrle plantaire rel de l'activit nuclaire, plusieurs propositions Amricaines de "gel" des armements stratgiques. En 1964 les Amricains proposrent, sous le gouvernement Johnson, une destruction partielle des stocks d'engins fission. Les Amricains auraient ainsi dtruit 60 tonnes d'uranium et de plutonium et les Russes 40 . Par destruction il faut entendre dnaturation de l'isotope fissile U235 en le diluant dans l'isotope non fissile U238, ous forme d'un alliage des deux, de manire en faire du carburant pour les racteurs civils. Proposition gnreuse... Mais celle-ci tait lonine, et les Sovitiques la refusrent, la jugeant insuffisante, ce qui permit aux occidentaux de rendre l'URSS une fois de plus responsable de la course aux armements. En effet la quantit de matire fissile dtenue par chaque grande puissance est difficilement apprciable ( par rapport au parc de missiles ). C'est une donne couverte par le secret militaire. Il est vraisemblable qu' l'poque o cette proposition fut formule par les Amricains, leur stock tait bien plus important que celui des Sovitiques ( cette destruction de 60 tonnes n'tait en fait qu'une fraction minime du stock yankee ) et cette dnaturation, en l'absence d'un contrle rel des arsenaux nuclaires in situ, n'aurait pas eu le mme effet chez chacun. Par ailleurs les stocks Amricains taient dj majoritairement sous forme de plutonium, difficile dnaturer de manire dfinitive cause de possibilits de rcupration ultrieure par des procds simplement chimiques. 29 De grandes propositions pacifistes furent lances intervalles rguliers d'un ct ou de l'autre. Conues pour tre inacceptables, c'taient en fait des manuvres purement politiques, destines impressionner les opinions internationales. Lorsque l'un des grands proposait une "rduction" , c'est toujours parce qu'il esprait y trouver son compte.Dans les dbris du bloc Socitique gt, ici et l, un stock de plutonium de cent cinquante tonnes, impossible "dnaturer", qui reprsente une menace collossale de dissmination de l'arme thermonuclaire travers le monde.29Les Enfants du Diable1/j/aa150Ces problmes sont devenus aujourd'hui obsoltes, aprs l'effondrement brutal de l'Empire Sovitique. Mais il n'est pas mauvais de rappeler ce point d'histoire. Aujourd'hui, stratgiquement parlant, les Amricains sont devenus les matres du monde, un point que le grand public est loin de supposer et qu'on prcisera par la suite. Le partenaire traditionnel a disparu, s'est effondr, et Clint Eastwood reste comme un imbcile, avec en main, de quoi dtruire la plante.Le paroxysme de MAD. MAD veut dire "mutual assured destruction", destruction mutuelle assure. C'tait la clef de vote du systme de la dissuasion. Jusqu' l'effondrement de l'empire Sovitique nous avons vcu sous le signe constant de mad ( mot qui en Anglais signifie fou ). Une armada de missiles intercontinentaux, tapis dans des silos ou se promenant sur des vhicules autotracts, complts par des missiles emports bord de sous-marins indtectables taient l pour assurer la scurit de notre plante, coup de milliards de dollars et de milliards de roubles. Mais qui devait dcider des gestes faire ? Les prsidents des deux super-puissance ? Sur quelle base ? De part et d'autre les deux grands avaient dploy un systme de surveillance troite fond sur d'normes radars installs aux confins de la Sibrie, dans le grand Nord Canadien ou dans des avions du style "Awacks". Une attaque serait ncessairement passe par le ple, chemin le plus court . Une attaque massive de missiles se serait concrtise par l'apparition de multiples taches sur les crans radars. Temps de vol des missiles tirs partir des bases continentales : 20 mintes. Mais l'attaque la plus dangereuse pouvait provenir des sous-marins tapis quelque distance des eaux continentales. L, le temps de vol tombait quatre minutes ! Alors ? Le dpart des missiles est enregistr. Le prpos au radar tente de joindre le prsident, qui ce jour-l joue au golf ( comme Roosevel le jour o les Japonais dclenchrent leur attaque sur Pearl Harbour ) ou cuve sa vodka. Celui-ci se prcipite sur son tlphone-ordinateur, cherche dans saLes Enfants du Diable1/j/aa151poche le numro de code secret sans lequel l'ordre mortel ne peut tre donn. Tout cela en quatre minutes ? - Pas srieux, dit un jour Garwin, expert du Pentagone. La solution est de confier tout cela un ordinateur. Folamour, plus que jamais. Selon Garwin, l'ordre final devait tre donn par une machine, garante de la scurit plantaire... Schmatisons : Le systme de surveillance serait alors coupl un ordinateur central, qui analyserait les donnes et dciderait s'il s'agirait bien de missiles, ou d'un phnomne arologique, voire d'une migration de mouettes. Quand le seuil de probabilit est estim suffisant, la machine dclencherait toute la borde d'un coup. Pourquoi toutes les fuses ? Pour la bonne raison que la chose neutraliser en priorit seraient les bases de lancement, les sous-marins dont on a estim la position, les silos, etc. Par ailleurs il serait ncessaire de lancer tous les missiles disponibles avant que ceux de l'adversaire n'aient atteint leur but, ne serait-ce que pour protger cette capacit de riposte. Si un missile frappe un silo, mme s'il ne dtruit pas tous les engins, il met le systme de dfense HS pour un paquet d'heures. En effet les explosions thermonuclaires dans le sol, outre qu'elle ont un effet sismique, assez limit d'ailleurs puisque les silos sont protgs contre ces chocs, expdie dans la stratosphre des millions de tonnes de dbris divers, poussires, cailloux, roches. Impossible de tirer les "missiles dfensifs" travers un tel plafond de pierraille. Donc c'est tout ou rien. Garwin intitula ce projet "La Rponse sur Attaque". Les programmeurs se mirent l'ouvrage. L'ordinateur, c'est bien connu, est le meilleur ami de l'homme. Mais jetez un il aux anecdotes ci-aprs. Lors du vol de la navette Amricaine qui emportait Patrick Baudry il avait t prvu de faire un essai de tir d'un laser de faible puissance partir d'une station situe aux les Hawa en prenant le vhicule spatial pour cible, ceci dans le but de voir si on pouvait pointer valablement pointer sur une cible de dimensions modestes quelques 500 kilomtres de distance. Premier passage, rien... Les techniciens furent trs dus. Soudain quelqu'un s'aperut que les calculs avaient t programms en pieds au lieu de l'tre en mtres. L'affaire, rapporte au journal de vingt heures, fit sourire les Franais, mais se rend-t-on compte de la gravit d'histoires de ce genre et desLes Enfants du Diable1/j/aa152consquences que pourraient avoir de telles programmation stratgique l'chelle de la plante ?erreursdansuneDans un pass plus ancien on se rappellera que la capsule Gemini V manqua le point d'atterrissage prvu de 150 kilomtres tout simplement parce que le programmeur qui avait conu le suivi de son vol circumlunaire avait tout simplement oubli de tenir compte du mouvement de la Terre autour du soleil. Tout cela peut paratre tout fait extraordinaire, mais cela n'est que la stricte vrit. On pourrait crire un ouvrage entier dcrivant toutes les bvues des machines. Un autre exemple : pendant la guerre des Malouines la dfense du Sheffield tait en principe assure par un ordinateur assez sophistiqu assurant toutes les surveillances d'actes hostiles et les conduites de tir des diffrentes batteries tirant obus ou missiles. Soudain un radar de bord dtecta la venue d'un objet se dplaant neuf cent kilomtres l'heure, droit sur le btiment, au ras des flots. Il s'agissait bien videment d'un des missiles Exocets vendus par la France aux Argentins. Les radars de bord recevaient galement les signaux mis par cet engin autodirecteur, guid par son radar de bord. Ces signaux, transmis l'ordinateur furent identifis comme provenant d'un engin "ami". Rassur l'ordinateur ne broncha pas et le missile frappa le destroyer de plein fouet sans qu'aucun geste de dfense n'ait t esquiss. S'agissant de dfense spatiale, le Pentagone ne compte plus, depuis vingt ans, les fausses alertes dclenchs par des facteurs divers comme les ruptions solaires ou simplement le disfonctionnement d'un composant. Le 3 juin 1980 le commandement de l'espace arien nord Amricain prvint les diffrentes bases stratgiques et la prsidence qu'une attaque de missiles menaait les Etats-Unis. Or il s'avra que ce message n'tait du qu' la dfectuosit d'un circuit, qui engendrait des signaux incorrects. Que se serait-il pass si ce message avait t automatiquement dirig vers l'ordinateur charg de dclencher les reprsailles ? Ce sont videment des choses qu'on ne crie pas sur tous les toits. Imaginons d'ailleurs, dans un pilotage complet du systme de dfense par ordinateur qu'un gros mtorite frappe la terre en trajectoire rasante et explosant en un millier de fragments s'parpillant sur une large surface. Comment l'ordinateur pourrait-il faire la diffrence entre ces fragments et des ttes nuclaires ? L'inconvnient de tels systmes de dfense c'est qu'ils sont impossibles tester en situation relle. On se leurre d'ailleurs totalement sur les performances des complexes de dtection. On entend couramment dire queLes Enfants du Diable1/j/aa153la surveillance radar de la banlieue terrestre est sans faille et le moindre dbris en orbite, fut-il gros comme un uf de pigeon, est instantanment identifi et suivi jour aprs jour. Aucun objet ne pourrait donc se joindre au ballet spatial sans tre immdiatement repr et pris en chasse. Alors comment se fait-il, lors d'une des missions de la Navette, qui prvoyait l'injection d'un gros satellite de tlcommunication, celui-ci ait t perdu pendant plusieurs heures ? Les erreurs dues aux ordinateurs peuvent tre beaucoup plus subtiles. En fait il existe trois sortes de logiques : celle des stratges, celle des hommes et celle des ordinateurs. Il s'agit chaque fois de trois mondes compltement diffrents. L'exemple ci-aprs va nous permettre de dcouvrir le logique des ordinateurs. Il y a quelques annes je roulais sur l'axe Aix-Marseille. Soudain nous fmes stopps par un accident. Une DS noire avait heurt un bus l'arrt. Son conducteur, un voyageur de commerce, avait voulu doubler et s'tait trouv coinc par les vhicules arrivant en sens inverse. A tout prendre il avait prfr, en clair, percuter un vhicule l'arrt plutt que des voitures allant sa rencontre cent kilomtres l'heure. Sous le choc, malgr sa ceinture de scurit, il tait parti en avant et sa tte avait heurt le rtroviseur. Je sortis de mon vhicule pour lui porter secours. Sa blessure n'tait pas trs grave et il semblait simplement sonn. Il me posa quelques questions : - O suis-je ? - Sur la route d'Aix-Marseille. - J'allais vite ? - Encore assez si j'en juge par l'tat de votre voiture. - Quelle heure est-il ? - Il doit tre un peu moins de quatre heures. Durant ce dialogue il avait eu un certain nombre d'expressions, fronant les sourcils, hochant la tte. Il y eut un moment de silence puis il dit de nouveau : - O suis-je ? Je rpondis de la mme faon. Alors, avec la mme expression qu'il avait eue quelques secondes auparavant il continua : - J'allais vite ?Les Enfants du Diable1/j/aa154J'eus la prsence d'esprit de lui rpondre exactement de la mme manire. Nous vcmes donc ce dialogue deux fois, identiquement, la manire d'acteurs rptant une scne. Que s'tait-il pass ? Le traumatisme crnien subi par ce brave voyageur de commerce drgla sans doute un court instant sa, ou ses horloges biologiques, un peu comme un choc peut faire sauter la tte d'une platine pour microsillons. Il y a quelques annes les Amricains s'apprtaient pour un des premiers tirs de la navette spatiale. Au moment o tous les voyants taient "go", le systme informatique annula l'ordre de lancement dfinitivement. Pourtant tout avait l'air en ordre techniquement. On fit descendre les astronautes, on vidangea l'engin et on se mit questionner les quatre ordinateurs de bord contrlant le vol. Dans les engins spatiaux le problme de fiabilit est crucial. Si les avions de ligne n'avaient qu'un seul pilote, la compagnie ferait sans doute des conomies mais les accidents seraient plus nombreux. L'histoire de l'aviation compte en effet plusieurs cas d'infarctus en vol, ou autres choses du mme genre. Il eut mme, comme au Japon, quelques cas de folie subite ou de dsespoir sentimental suicidaire. En mettant deux pilotes dans un avion on estime que la probabilit que les deux aient un infarctus ou deviennent subitement fous au mme moment est suffisamment faible. En rflchissant, la machine humaine est quelque chose de remarquablement fiable sur des dures trs importantes. Dans les engins spatiaux on multiplie les ordinateurs. La Navette en possdait quatre. Les trois premiers taient rigoureusement identiques. On s'tait dit que si l'un des ordinateurs devenait soudain dfectueux, ceci apparatrait par contraste avec le comportement des deux autres. Mais il restait la possibilit d'une erreur de programmation. On avait donc adjoint un quatrime ordinateur, compltement diffrent des trois autres par ses composants et sa programmation. Les deux programmes avaient d'ailleurs t conus par deux quipes diffrentes. Or, lorsque l'ordre de lancement fut donn, du fait que les deux ensembles n'avaient pas le mme microprocesseur, donc pas la mme horloge interne, il se cra un lger cart de quelques microsecondes dans leur "perception du temps". Les capteurs situs un peu partout dans la Navette fournissaient aux ordinateurs des informations sur tous les paramtres du vol : pressions, tempratures, etc. Puis ces ordinateurs changeaient celles-ci entre eux titre de contrle. L'cart temporel entre le quatrime ordinateur et les trois premiers fit que celui-ci devint convaincu que la Navette rditait un vol dj fait, mais ne parvenait pas en trouver trace dans ses mmoires. Sans passion maisLes Enfants du Diable1/j/aa155quand mme dconcert par cette "impression de dj vu", il avait tout arrt. Quand on voit ce qui peut arriver l'chelle de cette simple Navette et qu'on projette le problme celle d'une armada qui comporterait plusieurs milliers d'units du mme style, par ailleurs impossible tester en vraie grandeur, on se demande quelles chances un programme grant la bataille de l'espace, comportant au minimum un million de lignes de "code", aurait de tourner correctement. Si tant est qu'un tel logiciel puisse tre cr et qu'il veuille bien fonctionner, il faudrait tenir compte de la distorsion des messages ( due l'intense actions armes EMP 30 ), qui devraient donc se propager dans des milieux extrmement perturbs. On a aussi voqu la possibilit d'un sabotage possible de tels logiciels par des espions, ou l'action de virus. C'est parfaitement envisageable. Le temps de recherche d'une erreur de conception dans un logiciel varie exponentiellement en fonction de sa longueur, telle enseigne que lorsqu'un systme important prsente des symptmes nvrotiques lgers on prfre souvent s'en accommoder plutt que de s'embarquer dans une longue et coteuse "psychanalyse", tant donn le risque de crer alors.. de nouvelles erreurs ! La guerre moderne souffre d'un dfaut qui va en s'aggravant : elle devient trop complique, comme un jeu d'chec qui comporterait de plus en plus de pices sujettes des rgles de plus en plus dconcertantes. Avec MAD le monde avait dcouvert la logique de l'absurde : dpenser une fortune en outils de destruction pour maintenir la paix. Derrire MAD, puis Starwars, qui devait galement tre dot d'un tel systme de "gestion", se profilait l'ultime sottise des hommes : confier le destin de la plante un ordinateur, vritable Folamour des temps venir. L'volution des techniques militaires a entran de considrable progrs en matire de robotique, de reconnaissance de forme et d'intelligence artificielle. Malheureusement, dans ce dernier domaine, on a peine atteint le seuil de la btise. Confier la dfense un ordinateur serait quivalent confier un 745 Magnum un enfant de cinq ans.Electromagnetic pulse : systme o les effets lectromagntiques d'un engin thermonuclaire sont utiliss systmatiquement pour perturber l'lectronique adverse. Voir annexe 530Les Enfants du Diable1/j/aa156Starwars. Comme si les choses n'taient pas aussi compliques, de nouvelles donnes scientifiques allaient relancer la question de la stratgie plantaire de manire hallucinante. Dans cette fin des annes soixante-dix des rumeurs commencrent circuler, concernant la possibilit de l'existence de projets nouveaux, lis des progrs raliss en matire de lasers et de canons lectrons. En France, les spcialistes accueillirent ces nouvelles avec un sourire amus. Je le souviens en particulier d'experts militaires qui avaient dclar sur un plateau de tlvision : - Une guerre dans l'espace, coup de lasers ? Vous n'y pensez pas ! Les missiles et les ogives sont des cibles minuscules, dont la dimension est de l'ordre du mtre. Viser de telles cibles des distances de plusieurs milliers de kilomtres, cela reprsente une prcision d'un microradian. Autant viser une tte d'pingle un kilomtre ! Avec un fusil, certes, c'est problmatique. Mais militaires ne sont pas astronomes. Ce que ces olibrius ignoraient c'est que le premier tlescope venu, implant au sol, a des capacits de vise dj suprieures, sinon on ne pourrait pas faire d'astronomie. A l'Institut des Hautes Etudes de la Dfense Nationale, les nouvelles continuaient d'arriver, que les experts accueillaient avec incrdulit. On pouvait lire, ple-mle, ques des satellites Amricains, spcialiss dans l'observation du sol, dans la gamme de l'infrarouge ( pour dtecter les dparts de fuses ) aurait t aveugls par des tirs laser manant de stations bases sur le territoire Sovitique. D'autres parlaient de mystrieuses stations de tir orbitales, alimentes par des gnrateurs MHD explosifs (celles que j'avais tudies l'Institut de Mcanique des Fluides de Marseille dans les annes soixante-dix ), quipes d'un "canon protons". Le nom de Vlikhov apparaissait dans les colonnes d'Aviation Week, ce qui tait pour moi un indice suffisant pour prendre cette affaire au srieux. Le major G.Keegan, chef des services secrets de l'Air Force, poussait des cris d'alarme, la manire des oies du Capitole, pour alerter l'opinion publique Amricaine. A l'entendre les Sovitiques auraient t en train de dvelopper des types d'armes entirement nouvelles, lasers hyper-puissants et canons particules. Il prtendait qu'on pourrait un jour dtruire en plein vol des avions, ou mme des satellites ou des missiles, avec de tels systmes, ce qui faisait sourire les physiciens Amricains et grincer la CIA, dont les services de renseignement taient en quelque sorte concurrents de ceux de l'Air Force.Les Enfants du Diable1/j/aa157Une opinion ne reoit que ce qu'elle veut bien entendre et cela vaut aussi pour les milieux scientifiques, politiques ou militaires. Les innovations en matire militaire sont rarement des secrets absolus. Il y a toujours la base un travail de laboratoire ou une perce technique, qui pendant un moment reste accessible. On l'a vu pour la fission, comme ce fut vrai pour la mitrailleuse, dont la puissance de feu quivalait cinq cent soldats, ou pour le radar. Mais il existe un stade o l'innovation en est ses balbutiements et o seule une poigne de spcialistes parfaitement au courant peut valuer l'ampleur et la divergence possible de ses performances. Cela avait t, bien sr, pouss l'extrme avec l'invention d'Otto Hahn, la fission, o le saut nergtique tait compltement fou. Mais que pouvait-on dire des lasers ? On a vu plus haut que la bombe atomique dcoulait logiquement de la "chimie des noyaux". Le laser est issu de travaux effectus par Einstein sur les mcanismes d'absorption et d'mission de lumire par la matire. Le premier laser ( mot qui veut dire Light Amplifier by Stimulated Emission of Radiation, ou amplificateur de lumire par mission stimule de radiation ) fonctionna en 1960 aux Etats-Unis, mais il ne faut pas oublier qu'antrieurement les Sovitiques Bassov et Prokhorov en avaient jet, avec le Franais Kastler, les bases thoriques.Comment fonctionne un laser Il y a quelques annes je faisais une course dans la valle de Chamonix. La journe s'avanait et nous tions en train de redescendre, c'est dire qu'on tait en dbut d'aprs midi : En haute montagne, on se lve en pleine nuit, on attaque la marche d'approche dans les sracs en s'clairant la lampe frontale, et on se lance dans les parois aux premires lueurs de l'aube. En effet l'alternance de gel nocturne et de fonte diurne de l'eau infiltre dans les roches a tendance les faire clater. Lorsque l'eau gle, la nuit, la roche se fend puisque la glace occupe un volume plus important que l'eau l'tat liquide, mais reste colle la paroi. Ca n'est qu'en plein midi, si on a le malheur d'tre encore en pleine action, que les blocs se dtachent et vous tombent dessus trois cent kilomtres l'heure, avec un bruit voquant un tissu qui se dfroisse. La neige a aussi de nombreuses structures diffrentes. Elle peut se prsenter sous forme d'une masse assez compacte, ou au contraire ressembler du gros sel, avec passage d'un tat l'autre sans transition par simple lvation de la temprature. Nous contemplions la valle inonde de soleil lorsque nous vmes, loin devant nous, sur l'autre versant, une majestueuse coule blanche etLes Enfants du Diable1/j/aa158vaporeuse. Quelques secondes plus tard un sourd grondement envahissait toute la valle. Aussitt une seconde avalanche se produisit, puis une autre, visiblement dclenches par la premire. Imaginons que nous soyons maintenant dans une valle trs encaisse, ferme aux deux extrmits par deux parois, deux murs abrupts, l'un d'entre eux tant fendu d'un troit passage, d'une gorge troite. Sur le flancs montagneux, de nombreuses masses de neige sont accroches, en quilibre trs instable. Ces balcons taient pentus, la chute des masses neigeuses qu'ils supportent est inluctable.Image analogique d'un laser, avec sa "cavit rsonante. Soudain l'une d'elle dvale son couloir d'avalanche en mettant un grondement formidable. L'branlement sonore se propage travers la valle et se rflchit sur les murailles qui la barrent.Une avalanche se produit, au hasard. Le bruit mis va dclencher la chute de toutes les masses neigeuses qui sont en quilibre prcaire. LeLes Enfants du Diable1/j/aa159fait que l'onde sonore se rflchisse sur les deux verrous accentue l'effet. Cette onde sonore fait ainsi plusieurs allers-retours en rebondissant sur ces deux barrires et sur son chemin dclenche toutes les autres masses neigeuses qui dgringolent leur tour. Cependant une partie de cette puissance sonore, nourrie des avalanches successives, parvient s'chapper par la gorge.Toutes les avalanches se trouvent dclenches. A l'intrieur, l'onde sonore rebondit d'un verrou l'autre, mais une partie de l'nergie parvient s'chapper par l'troite gorge, sur la droite.Rechargement du systme. Les chutes de neige remplissent de nouveau les balcons, prt pour une nouvelle srie d'avalanches. Notre valle s'est comporte comme un laser. Remplaons les masses neigeuses par des atomes ou des molcules, gorges d'nergie par unLes Enfants du Diable1/j/aa160procd quelconque, et enferms dans une enceinte cylindrique. Remplaons les barrires rocheuses par des miroirs parfaitement parallles fermant le cylindre.Schma d'un laser. L'ensemble substance lasante-miroirs, forme ce qu'on appelle une cavit rsonante, qui est en fait un four rayonnement. La semi-permabilit du miroir de droite permet une partie de l'nergie de s'chapper.L'un d'eux a un pouvoir rflchissant proche de l'unit alors que l'autre ne rflchit le rayonnement qu' quatre vingt dix neuf pour cent. Tous les atomes sont instables, dans cet tat excit qui possde une certaine dure de vie. Soudain un des atomes, au hasard, relche son excdent d'nergie sous forme d'un branlement lectromagntique, c'est dire d'une onde lumineuse. Celle-ci va faire de rapides allers-retours entre les deux miroirs et sur son passage dclenchera de nouveaux apports d'nergie sous forme de rayonnement. Le miroir qui possde un pouvoir rflchissant partiel laissera chapper une partie de l'nergie pige dans la cavit, qui pourra tre exploite l'extrieur. Les atomes ou les molcules peuvent-ils appartenir un milieu gazeux et si oui, quelle diffrence existe-t-il alors entre ce dispositif et un simple tube au non, galement sige d'excitations et de dsexcitations d'atomes ? Il existe des lasers bass sur des solides et sur des gaz. Mais un tube au non de bureau ne lase pas. Ici lapport d'nergie est du au passage du courant lectrique dans le tube. Les lectrons libres du gaz, aspir par le champ lectrique cr par les lectrodes filent comme des gupes et heurtent les atomes en leur communiquant une certaine nergie. Dans ce cas prcis ce sont les lectrons plantaires de l'atome de non qui changentLes Enfants du Diable1/j/aa161alors d'orbite. On appelle cela une transition lectronique. Des couches basses, ils passent vers des orbites plus lointaines. Au bout d'un cent millionime de seconde ces lectrons tendent retourner sur leur orbite de dpart. L'excs d'nergie est vacu sous forme de rayonnement. En se dsexcitant, l'atome de non met un quantum d'nergie, un photon. Mais dans le tube au non ce phnomne de dsexcitation se produit n'importe o et n'importe quand. Dans le schma ci-dessus, vous reconnaissez les lasers de Livermore, o la substance lasante tait le nodyme, prsent l'tat de traces dans le verre. La source d'nergie tait alors la lumire mise par une puissante batterie de tubes au xnon, ceinturant chaque bloc de verre et ralisant, avant chaque tir, ce qu'on appelle un "pompage optique".Le rayonnement mis chargeait en nergie les atomes de nodyme. Il existe une foule de types de lasers. Les plus courants sont des laser gaz, hlium-non. Les lasers militaires-types fonctionnent avec du gaz carbonique, qui est excit lectriquement. Mais les sources d'nergie peuvent tre de toutes natures, y compris chimiques ( laser au fluor ). On connat un nombre infini de substances qui peuvent laser. Pour ce faire il faut que leurs composants soient susceptibles de retenir l'nergie, sous une forme quelconque, pendant un temps suffisamment long, de l'ordre d'un millime de seconde 31 . Cela permet alors de dclencher les avalanches toutes ensemble. On a vu, dans le montage de Livermore, que c'tait un petit laser, le "trigger", la "dtente", qui dclenchait le processus. Le laser suivant relchant son nergie, servait son tour de trigger pour le laser aval, et ainsi de suite, jusqu'aux deux derniers lasers de cette double chane, gorgs d'nergie, qui produisaient l'essentiel du rayonnement dirig vers la cible.Un autre type de laser : les superradiants. Envisageons maintenant une autre image. Soit un canal sur le bord duquel se trouvent des retenues d'eau dont les portes-cluses sont fragiles.31La dure de vie-type d'un "tat excit" est de l'ordre d'un cent millionime de seconde. Les atomes ou les molcules qui "lasent" possdent des tats mtastable, o le rejet d'nergie peut dclench ( de mme que l'onde sonore peut dclencher une avalanche )Les Enfants du Diable1/j/aa162Modle de laser superradiance Au dpart le canal est vide.Les Enfants du Diable1/j/aa163Un des "atomes" du systme relche soudain son nergie. Celle-ci dferle dans le canal. Mais l'une des retenues d'eau se brise et une vague parcourt celui-ci. Au passage elle brise les autres retenues qui relchent leur tout leur contenu. Intuitivement on se dit que les masses d'eau libres viendront grossir, en phase avec elle, la vague initiale.Les Enfants du Diable1/j/aa164Phnomne de superradiance. L'onde initiale, mise par un atome, se trouve renforce l'nergie des autres atomes, qu'elle libre sur son passage. Ces lasers-l n'ont pas besoin de miroir, de "four lumire", interne. On les appelle "superradiants". Pour qu'ils puissent fonctionner il est bon que les atomes soient gorgs d'une nergie trs importante. Comme on le verra plus loin, les lasers aliments en nergie par une explosion nuclaire satisfont cette condition. Le laser, miroir ou superradiant, reprsente une manire extrmement brutale de relcher une nergie donne. Imaginons en effet des gens qui voudraient briser une planche. Dans un premier temps ils montent sur des chelles et sautent pieds joints sur celle-ci sans aucune discipline. La planche vibre mais ne rompt pas. Maintenant si ces gens acceptent de rester en haut des chelles et d'attendre un signal pour sauter tous ensemble, l'effet sera bien suprieur, et la planche cdera. C'est cela qui fait que le laser est une des plus grandes dcouvertes de notre poque. La concentration du phnomne dans le temps et l'espace ( dispersivit trs rduite ) en fait un outil scientifique, industriel et militaire dont les limites sont loin d'tre atteintes.Les Enfants du Diable1/j/aa165Nos premiers lasers de 1966, dans mon premier laboratoire, taient des dispositifs extrmement rustiques : de simples tubes en verre d'une cinquantaine de centimtres de long et d'un centimtre de diamtre, ferms par deux petits miroirs dont on pouvait ajuster le paralllisme l'aide d'une simple vis. Une pompe sculaire et poussive permettait d'y crer d'abord un vide modeste, puis nous les remplissions d'argon. Deux lectrodes, disposes latralement, permettaient de crer la dcharge excitatrice, accompagne d'une lueur diffuse de couleur rose. Lorsque les miroirs taient convenablement rgls, le miracle s'accomplissait et le rayon magique apparaissait. Ces laser dveloppaient quelques fraction de watt et on en interrompait aisment le faisceau avec le doigt ou une simple feuille de papier. Bien sr, l'poque nous aurions eu du mal imaginer que ces puissances puissent tre, quinze ans plus tard seulement, multiplies par un million de millions de fois. Il est vrai qu'une graine peut donner un arbre. Le laser est promthen et en thorie sa puissance ne connat pas de limite, condition qu'on sache le nourrir convenablement.Scepticisme en France. Pendant que des nouvelles continuaient d'merger, dans les revues, en cette fin des annes soixante-dix, les chercheurs Franais haussaient les paules comme des fonctionnaires de mairie drangs dans leur travail. Beaucoup disaient : - Et la source d'nergie ? As-tu pens la formidable source d'nergie qu'il faudrait pour alimenter de machines ? Un laser l'hydrogne fluor consomme une quantit apprciable de mlange, la seconde. Pour alimenter une station spatiale de combat, bases sur des lasers chimiques, il faudrait mettre sur orbite de vritables armadas de citernes. Compte le nombre de mises en orbite qui seraient ncessaires pour satelliser tout cela... Les lasers de Livermore n'impressionnaient personne. Avec un rendement de deux pour cent et un lourd impedimenta nergtique, l'utilisation de telles machines dans l'espace, telles quelles, quivalait mettre sur orbite une petite centrale nuclaire. Mais en y rflchissant de plus prs, condamner a priori le laser orbital tait comme nier la possibilit de crer une machine volante l'aide de cylindres, de pistons et de bielles, en contemplant les premires locomotives vapeur.Les Enfants du Diable1/j/aa166Lorsque des articles taient parus dans diffrentes revues d'Europe en 1939, voquant les possibilit de la raction en chane ( qui n'est pas d'ailleurs sans prsenter une certaine analogie avec l'effet laser ), ceux-ci n'tait pas passs inaperus. Ils avaient t lus par des scientifiques, mais la plupart avaient simplement refus d'y croire. Il est des messages qu'on ne peroit pas. Imaginez que vous mettiez dans une fort une pancarte avec la mention : attention, dinosaure cinquante mtre ! Je doute que les gens y prtent beaucoup d'attention, car on considre le dinosaure comme une espce teinte depuis des dizaines de millions d'annes. Dans ces annes soixante-dix, en Europe, le laser tait enferm par les chercheurs dans une sorte de champ aux frontires technologiques bien dfinies, et personne ne se souciait de jeter un il au-del, vers le futur. Cette myopie scientifique est une constante. J'tais tudiant en mathmatiques suprieures au Lyce Condorcet lorsque le premier Spoutnik fut mis sur orbite par les Sovitiques. Le jour mme je discutais avec mon professeur de physique en pronostiquant l'envoi proche d'un homme dans l'espace et l'existence future de stations orbitales habites. Sa rponse fut la suivante : - Moi je n'y crois pas du tout. Mettre un petit quipement scientifique en orbite, passe encore, mais est-ce que vous imaginez les fuses qui seraient ncessaires pour raliser de telles oprations ? Ce serait de vritables monstres. Non, c'est totalement irraliste. A cette poque, l'ouest, les fuses telles qu'on pouvait les voir dans les livres ou les revues taient encore des engins d'un mtre de diamtre tout au plus. Mon professeur ignorait, comme tout le monde, que les Russes avaient dj chang d'chelle. Il y a toujours toutes les poques, des gens qui peuvent tre des ingnieurs pleins de bon sens, et qui vous dmontrent, crayon en main, que les plus lourds que l'air ne peuvent pas voler, que le cur s'arrte pass cent kilomtres l'heure, qu'on ne pourra jamais convertir directement de la matire en nergie, ni franchir les distances interstellaires. Finalement, paradoxalement, et dans tous les domaines, lorsque quelqu'un vous dit "non, cela, c'est de la science fiction ! " cela devrait tre au contraire assez confortant, puisque depuis des dcennies la SF trouve le moyen de prdire assez bien l'avenir. Cette science fiction ne nous montre-t-elle pas des vritables croiseurs de l'espace, propulss par l'nergie nuclaire, arms de rayons dsintgrateurs et faisant feu par tous leurs sabords. La vision est peut-tre un peu nave, mais l'accroissement constant des tonnages orbitaux va dans ce sens.Les Enfants du Diable1/j/aa167Notre ancien tudiant brouillon de l'Institut de Mcanique des Fluides de Marseille, Bernard Fontaine, qui avait un jour voulu construire son laser au cyanure, ne croyait pas non plus aux lasers spatiaux. Pourtant, dans mon ancien laboratoire, il tait progressivement pass d'autres types de lasers, dit excimres ( fluorure de Xnon ). On peut crer l'aide d'une dcharge lectrique des composs instables de fluorure de xnon ou de krypton, corps qu'on appelle des excimres (mot provenant de la contraction de excitated polymers, polymres excits ) Le xnon et le krypton est sont des gaz rares, en principe chimiquement inertes. On sait que les atomes, dans les molcules, le lient entre elles en mettant en commun les lectrons de leurs couches externes,le lien maximal tant obtenu lorsque cette mise en commun atteignait le nombre huit, correspondant une loi de saturation de cette orbite. Le xnon et le krypton, sortes de vieux garons de la table de Mendliev, possdant huit lectrons sur leur couche priphrique, taient en principe indiffrents toute combinaison molculaire sauf si on leur forait un peu la main en les bombardant l'aide d'lectrons supplmentaires. A l'Institut de Mcanique des Fluides de Marseille, les chercheurs faisaient balbutier des laser fluorure de xnon. Les halls s'taient au fil des annes peupls de grosses sources d'nergie qui devaient tre semblables, une chelle videment infiniment moindre, ce que l'on devait trouver dans le sanctuaire de Yonas, Sandia. Ces lasers excimres avaient une caractristique essentielle : leur rayon pouvait plus aisment percer l'atmosphre, y compris par temps couvert. Ainsi il ne fallait pas s'tonner de voir ce laboratoire CNRS fonctionner dsormais avec de fortes subventions de la DRET ( Direction des tudes et recherches techniques, organisme finanant les recherches but militaire ). Mes anciens collgues n'avaient pas chang. Aucun d'eux n'avait le regard inquitant d'un docteur Mabuse, loin s'en faut, mais les locaux s'taient adjoint une bizarre tour de bton gris, implante quelques dizaines de mtres des btiments principaux. Cet objet sans fentres, au dessin trs futuriste, faisait trois mtres de haut et tait ferm par une lourde porte d'acier noir. Renseignement pris il reclait un miroir dont le but tait de rflchir et d'orienter les faisceaux lasers pour des tirs grande distance, sur des cibles distantes de plusieurs kilomtres, implantes dans la garigue environnante. - Oh, tu sais, on ne s'en est pas encore servi... Ce nouveau centre avait t implant dans le campus de Luminy, vritable fief universitaire de gauche. Je demandais Fontaine :Les Enfants du Diable1/j/aa168- Ca ne t'embte pas parfois de travailler sur ces choses-l ? - Vois-tu, j'ai rsolu une fois pour toutes la question en me disant qu'on utiliserait jamais ces engins. C'tait videment une solution. La conscience morale des chercheurs peut sembler bien lastique. En fait elle est devenue simplement absente et ma question avait du lui paratre bien incongrue. Inglesakis, qui tait galement un ancien de la MHD Franaise, travaillait galement sur ces lasers. A l'poque je cherchais promouvoir un certain type de propulseur lectromagntique. Je me souviens d'une conversation qui m'avait beaucoup frapp. Georges tait certainement l'homme le plus paisible que je connaisse, le genre de type dont on aurait dit qu'il n'aurait pas fait de mal une mouche. Lorsque nous discutions de mon projet il me dit soudain : - Tu sais, ce type de propulseur est lourd et consomme pas mal d'nergie, mais il pourrait peut-tre convenir pour une torpille thermonuclaire. Tu devrais proposer cela aux militaires. Ca pourrait peut-tre les intresser.L'tonnante pudeur des scientrifiques qui travaillennt pour le compte de l'arme. Depuis la guerre, l'industrie de la mort violente s'est compltement banalise. Mais peut-tre en a-t-il toujours t ainsi. Los Alamos contenait peut-tre une majorit d'Inglesakis. C'est mme trs probable.Si on excepte quelques excits mgalomanes, du style Oppenheimer ( que je comparerais personnellement au mdecin Allemand Mengele, tant donn qu'il a cautionn de sa main l'acte consistant injecter du plutonium de jeunes G.I. ) les bombes A et H ont trs probablement t conues par une arme de "braves types". Cette absence de dimension morale est un trait dominant de l'activit technico-scientifique. Des annes plus tard, en 1979, je visitais un centre de recherche de l'arme, situ dans l'ancien fort d'Arcueil, prs de Paris. Un personnage assez trouble, Gilbert Payan, dj voqu dans mes prcdents livres 32 , m'y avait emmen dans l'espoir de me voir me dcider collaborer avec ces braves gens. J'y trouvais de puissants lasers gaz carbonique. L'entre tait bien garde. Je me souviens que pour accder aux laboratoires on devait prsenter une carte magntique devant une machine commandant l'ouverture des portes. Les habitus sortaient distraitement la leur en32Enqute sur les OVNIS, Albin Michel.Les Enfants du Diable1/j/aa169l'agitant devant une sorte de plaque grise, ce qui entranait l'ouverture de l'huis. J'eus moins de succs qu'eux et la mienne refusa de remplir son rle de ssame. Agac, le cerbre qui venait de me confier la carte sortit de son box vitr en me jetant un regard noir, mais, rien faire, il fallut m'en donner une autre qu'il dut manipuler lui-mme. A croire que la machine tait plus perspicace que l'homme. A l'intrieur d'un grand hall se trouvait un cyclope de mtal sombre. Derrire une vitre paisse on pouvait voir luire ses entrailles bleutes. De jeunes ingnieurs de l'armement s'affairaient autour de lui. On me montra des plaques d'acier paisses de plusieurs centimtres, troues comme de vulgaires passoires. - Nous faisons de la dcoupe de tles. Etrange endroit pour dvelopper un systme de dcoupe aussi dispendieux. Je lui fis remarquer qu'il ne devait pas faire bon se trouver dans l'axe de ce "outil", mais l'ingnieur me regarda avec une sorte de stupeur gne, comme si ma question lui avait paru extrmement dplace. De nos jours on a un peu honte de la mort que l'on pourrait provoquer. Personne n'attaque, tout le monde se dfend, c'est bien connu. D'o ce nom de Ministre de la Dfense. A l'extrme limite une attaque ne pourrait un jour n'tre qu'une sorte de dfense prventive. Les chasseurs sont beaux et racs, les missiles sveltes et lgants, comme des fuses de fte foraine, les chars sont puissants et maniables. Je suppose que si les fusils n'existaient pas on les tudieraient sous la forme de lance rivets. Aucun de ces ingnieurs militaires n'a jamais vu, ni ne verra peut-tre jamais un corps brl ou un crne clat. Ce sont des choses que l'on voit d'ailleurs rarement, sauf accidentellement sur les autoroutes. Dans les reportages tlviss on cache le sang des victimes. Montrer ces choses ne serait pas convenable et risquerait d'exacerber quelque mauvais instinct. Dans leurs laboratoires, les ingnieurs en mort violente sont dcidment des gens bien paisibles.Les Enfants du Diable1/j/aa170QUAND FOLAMOUR REVIENTUn jour le diable parcourut la Terre en tous sens la recherche d'une me. Hitler avait t un trs bon coup, malheureusement cet idiot, cause de son antismitisme primaire, n'avait pas voulu s'intresser l'arme nuclaire. Oppenheimer avait tent d'chapper au dernier moment au Malin, prfrant, tel un Faust moderne, tenter un salut problmatique et sans gloire travers un pnible purgatoire. Sakharov avait t pour Lucifer une trs grosse dception. Sujet extrmement brillant, capable des pires choses, il avait brutalement chang de camp en 1967. On disait mme qu'il tait en train de devenir une sorte de saint, pense qui mettait le diable dans tous ses tats. Pensif, morose, il arpentait un jour son bureau, quand sa secrtaire l'appela : - Matre, j'ai un appel de l'extrieur, sur la ligne "science". - Ah, qui est-ce ? - C'est Edward Teller... Celui-ci avait t constern lors de la signature en 1963 du trait interdisant les expriences nuclaires dans l'atmosphre, la mer et l'espace. Priv de ces intressantes expriences de plein air, revigorantes en diable, il s'tait rabattu sur des expriences souterraines, mettant en jeu des engins hlas des dizaines de fois moins puissants. Les nations du monde avaient commenc protester, aprs l'affaire de Bikini. - Allez faire cela ailleurs ! Que quelques pcheurs Japonais en subissent les consquences, voil qui n'tait qu'un moindre mal, un prt pour un rendu, en quelque sorte. Mais voil, les vents emportaient ces intressants produits de raction des dizaines de milliers de kilomtres. Ils pouvaient ainsi gter les bls ukrainiens, ou, pire, empoisonner ceux du Minesota. Alors on s'tait rabattu sur l'underground, mais, comme on dit, c'tait mieux que rien. Teller estimait qu'il restait nombre d'informations essentielles collecter sur les bombes et qu' Hiroshima et Nagasaki on avait fait qu'effleurer les sujet. De plus, comme on avait refus d'utiliser l'arme nuclaire en Core et au Vietnam, ce qui l'avait constern, on avait rat deux excellentes occasions de collecter d'intressantes donnes exploitables en cas de conflit plantaire. Pendant la guerre du Vietnam le prsident Nixon avait cr la commission Jason, regroupant des scientifiques de trs haut niveau, dont leLes Enfants du Diable1/j/aa171but tait d'envisager les applications possibles de toute nouvelle dcouverte scientifique la Dfense ( et non l'attaque, cela va sans dire ). Teller avait t un des premiers rejoindre le groupe avec enthousiasme. Les discussion y taient fort intressantes. Un jour par exemple le professeur Gell-Mann, prix Nobel de physique et inventeur des quarks, subparticules censes tre les lments constitutifs du proton, dmontra mathmatiquement qu'il tait beaucoup plus rentable , dans une guerre comme le Vietnam, de blesser les gens que de les tuer . Un mort c'est un mort, on l'enterre et c'est tout. Mais un bless, particulirement un infirme, devient un poids coteux pour le pays auquel il appartient. Suivant les conseils du professeur Gell-Man on inventa donc les bombes billes, puis ultrieurement des bombes projetant trs grande vitesse des fragment minuscules en matire plastique, capable de se loger dans une moelle pinire. La nouveaut rsidait dans le fait que ces dbris, microscopiques, ne pouvaient plus tre dcels la radio, l'oppos des clats de grenade. Les chimistes et les biologistes apportrent galement des contributions extrmement intressantes. Dlaissant l'Yprite et autres produits trop dangereux manipuler, ils crrent ( l'Est comme l'Ouest ) une remarquable panoplie de produits abrutissants, incapacitants, invalidants, baptiss ( pudiquement, comme toujours ) "dfoliants". Dans un autre ordre d'ide, s'agissant de cette tche pnible, mais indispensable, qu'est la collecte du renseignement, on mit au point des techniques plus labores que l'affreuse "ggne", une simple injection de turbocurarina conduisant par exemple au mme rsultat, sans laisser la moindre trace sur l'individu ainsi questionn. Dans les expriences souterraines, comme on ne pouvait plus monter en puissance ( celle-ci tait limite cent kilotonnes, dix fois Hiroshima ), on sophistiqua les engins. On cra la bombe neutrons, ou bombe radiations renforces ( voir annexe 4 ). C'tait un engin o l'on s'arrangeait pour produire 80 % de l'nergie sous forme de neutrons, capable alors de traverser des blindages de chars et de transformer leurs occupants en passoires sans qu'ils s'en aperoivent sur le moment. L'irradiation nuclaire tant indolore. On tuait ainsi les hommes, mais on pouvait ensuite rcuprer le matriel et le recycler, ce qui limitait ce stupide gchis inhrent toutes les guerres. Contrairement ce qu'avait cru le gnral Groves, les Sovitiques taient entrs trs rapidement dans le club nuclaire, accroissant ainsi dangereusement, et de manire "totalement irresponsable", l'inscurit plantaire. Comme ces idiots s'taient de plus dots de missilesLes Enfants du Diable1/j/aa172intercontinentaux, d'une porte permettant des tirs transpolaires, il devenait ncessaire de trouver la parade, c'est dire une arme antimissile. La premire ide qui vint l'esprit de Teller fut d'envoyer la rencontre des ogives attaquantes d'autres missiles porteurs de bombes atomiques. Il n'tait videment pas indiqu de faire dtoner leur charge dans les basses couches, cause des effets nfastes que subirait celui qui les lancerait. Mais Teller savait qu'une bombe engendrait un puissant rayonnement lectromagntique, capable de drgler le systme de mise feu des engins ennemis, en les empchant de fonctionner, ou en provoquant leur explosion en haute altitude, ce qui tait un moindre mal. On cra donc des missiles anti-missiles, sortes d'norme moteur emportant une charge minuscule cent kilomtres d'altitude en trente secondes. Les dernires explosions nuclaires en haute altitude avaient mis en vidence un fait nouveau, l'effet EMP ( electromagnetic pulse, voir annexe 5 ). Les couches suprieures de l'atmosphre terrestre recevaient, dans les dix premiers milliardimes de seconde de l'explosion, une violente dgele de rayons gamma qui ionisaient l'air des hautes couches en provoquant des trs violents orages lectromagntiques, qui perturbrent l'poque pendant des heures les communication radio. Au fond, tout cela aurait t prvisible. Le soleil bombarde quotidiennement l'atmosphre terrestre de rayonnements et particules diverses qui arrachent eux aussi des lectrons des molcules d'air. On appelle d'ailleurs la couche suprieure atmosphrique "l'ionosphre". La nuit le phnomne s'attnue et la rception est meilleure, parce que le soleil s'en prend l'autre hmisphre. La bombe jouait donc avec l'atmosphre terrestre, comme un autre soleil. Au grand regret de Teller on avait jamais pu exprimenter pleinement cet intressant aspect des choses, en vraie grandeur, c'est dire avec des engins de dix mgatonnes, mais les calculs et les expriences souterraines montrrent qu'on pouvait esprer crer au sol des impulsions de champ lectriques suprieures celles de la foudre, capables de griller instantanment ordinateurs, postes de radio, radars et plus gnralement tout ce qui utilisait, de prs ou de loin, l'lectronique. La porte de cette arme, norme, n'tait en fait limite que la courbure de la Terre. Quelques bombes bien places, explosant cent kilomtres d'altitude, pouvaient ainsi dtruire les systmes nerveux de pays grands comme les Etats-Unis ou l'Union Sovitique. En 1979, aprs l'invasion de l'Afghanistan, les Amricains refusrent de ratifier les accords SALT II, qui interdisaient le dveloppement des armes anti missiles, ce qui laissait les mains libres aux chauds partisans de laLes Enfants du Diable1/j/aa173Guerre des Etoiles. Teller remonta les manches et chercha comment apporter une contribution personnelle la hauteur de ce projet grandiose. Le 23 juillet 1981 un nouvel article d'Aviation Week rendit compte de des rsultats de ses efforts. On avait d'abord envisag de pomper, l'aide de l'nergie dgage par une bombe atomique, des lasers eximres, produisant un rayonnement ultraviolet, donc capable de percer la couche atmosphrique. Mais les calculs indiqurent que diffrentes comme l'aluminium ou le lithium, violemment insoles par le rayonnement X mis par la bombe, pouvaient en engranger une partie et le restituer de manire "superradiante ". Dans ce type de laser, comme on l'a vu plus haut, il n'y a pas de "cavit rsonante ", ni de miroirs aux extrmits. Dans un premier temps les atomes se gorgent d'nergie, la manire dont la neige s'accumule le longs des couloirs d'avalanche d'une valle. Puis un des balcons neigeux cde et tout suit d'un coup. Les scientifiques du Lawrence Livermore Laboratory rendirent donc compte d'expriences faites sur un systme trs simple dans lequel une mini bombe, grosse comme un ballon d'enfant, avait t entoure d'un ensemble de fines tiges mtalliques, d' peine trente centimtres de long. Au premier essai rien n'avait t obtenu car les systmes d'enregistrement n'avaient pas fonctionn, mais au second on mesura une mission laser, dans une longueur d'onde d'un millime de micron, de 400 trawatts. Quatre cent millions de millions de watts, la puissance d'un miroir solaire ayant un diamtre de six cent kilomtres. L'impulsion durant quelques milliardimes de seconde la cible recevait une nergie de cent mille joule, proche de celle d'un obus. Le trs grand nombre de tiges, des rods, permettait un large arrosage ( dispersion sur un diamtre de 400 m 4000 kilomtres ) : systme de la chevrotine.Les Enfants du Diable1/j/aa174L'ide de grand-papa Teller : la chevrotine rayons X source d'nergie thermonuclaire. Taille : celle d'une "boite d'ananas"Le systme reut le nom de code Dauphin. L'article prcisait que l'engin tait si petit : de la taille d'une petite boite d'ananas, qu'il tait possible d'en loger dans la soute de la Navette 33 un nombre suffisant pour stopper une attaque nuclaire massive d'un millier de missiles. Notons au passage que l'un des intrts de ce type de rayonnement est d'tre absorb cent pour cent par les alliages d'aluminum utiliss pour construire les corps des boosters des fuses, alors qu'une virole de fuse, polie comme un vrai miroir, pouvait rflchir plus de 95 % d'une nergie mise dans les longueurs d'onde infrarouge, visibles ou ultraviolettes. Dans sa revue, Aviation Week, Robinson prcisait qu'un tel gadget allait pouvoir peser dans la balance vis vis des menaces Sovitiques. L'obstacle majeur soulev par un dfense base sur des lasers chimiques ( projet Talon Gold, stations de 5 25 mgawatts quipes de lasers hydrogne-fluor ) tait la fantastique masse de carburant qu'il allait falloir mettre en orbite, prs de six mille tonnes ! Le recours au nuclaire une fois de plus entranait un changement la fois qualitatif ( dans les puissances instantanes, cent millions de fois plus leves ) et quantitatif ( un seul de ces gadgets source d'nergie nuclaire pouvait recler une nergie quivalente l'ensemble du carburant mettre en orbite, soit six kilotonnes ).33Ne nous y trompons pas. La Navette spatiale estavant tout un projet militaire.Les Enfants du Diable1/j/aa175Teller, qui avait alors dpass soixante quinze ans et souffrait d'un cancer, avait fait de son mieux pour laisser l'humanit, avant de passer l'arme gauche, un enfant de vieux terriblement dangereux et turbulent. Bien sr, le rendement laser de ces premires expriences devait tre excessivement faible, de l'ordre d'un milliardime, mais peu importait dans la mesure o on disposait d'une nergie aussi abondante sous un volume et un poids aussi modestes ( et rien ne s'opposait ce que ce rendement ne puisse pas tre ultrieurement amlior ).D'aucuns auraient pu s'tonner en se demandant comment il devait tre possible de loger dans un aussi petit engin les systmes de dtection et de pointage. Mais en rflchissant on pouvait toujours se dire que l'engin porteur, plus important, pouvait se charger de ce travail et, aprs avoir sem ses ufs dans le vide spatial, leur donner distance les ordres de pointage adquats. Le parapluie spatial lasers chimiques tait peu discret. Il fallait dployer des engins ayant la taille de camions citernes, munis de grand miroirs paraboliques a priori assez vulnrables. Installer demeure un tel arsenal pouvait accrotre dangereusement la tension. Par contre il tait possible de loger les engins largueurs de "boites d'ananas" dans des sousmarins embusqus prs des ctes ennemies. Il est vrai que les Amricains disposaient depuis peu de vritables lviathans de cent quatre vingt mtres de long et de seize mtres de large, les sous-marins Ohio et Trident ( les Sovitiques avaient des engins de mme tonnage, les Typhon, capables de tirer leurs missiles travers les glaces du ple, dont on a pu voir tout rcemment les premires images ). L'article reprenait le thme des lasers eximres pomps par bombe atomique, mais sans mentionner de rsultats probants en la matire. Ailleurs on voquait une possibilit fantastique bien que totalement hypothtique, celle des "grasers" ou lasers rayons gammas. En thorie on peut faire laser n'importe quoi, des solides, des liquides, des gaz, des molcules, des atomes, et pourquoi pas des noyaux. La physique des hautes nergie tudiait les tats excits des noyaux et on avait montr que l'on pouvait faire vibrer ceux-ci de plusieurs faons diffrentes. Un tel noyau contient de l'nergie, donc il tait a priori capable de relcher celle-ci par superradiance, comme les atomes d'aluminium ou de lithium des escopettes de grand-papa Teller. Un laser rayons gammas constituerait une arme redoutable car, en agissant directement sur la charge fissile il pourrait la faire dtoner par "photofission". Ceci dit apparemmentLes Enfants du Diable1/j/aa176personne ne voyait comment faire laser ces noyaux, du moins pour le moment. Je repensais cette conversation avec Yonas, Sandia, cinq ans plus tt. Cela se confirmait, un sacr truc tait sorti de cette fichue boite de Pandore nomme Science. Ces papiers soulevrent une nouvelle polmique entre scientifiques Amricains. Les objections fusrent, comme pour le projet de lasers chimiques. Teller proposait une mise en place des lasers rayons X, des fameux "Dolphin", juste au moment o les satellites de surveillance Amricains dcleraient les dparts de la borde des mille missiles Sovitiques ( stratgie baptise "Pop Up" ). Mme en tirant ces engins partir de sous-marins situs le plus prs possible des ctes Sovitiques il leur fallait atteindre une altitude minimale pour tre porte de tir. Les rayons X ne se prtaient pas, comme les rayons mis par les lasers chimiques, une rflexion par un systme de miroirs ( de trente mtres de diamtre ) dj en place sur des satellites. Or la dure de la phase propulse des missiles tait de quelques deux cent secondes, ce qui les amenait une altitude de 140 kilomtres. En supposant que la dtection fut instantane et que les sous-marins tirassent leur missiles porteurs dz "boites d'ananas" dans le peu de secondes qui suivaient et qu'ils atteignent au prix d'acclrations fantastiques, comparables celles des premiers missiles anti-missiles, une altitude suffisante pour tre porte de tir, il n'existait qu'une "fentre" assez faible en temps pour porter un coup au but. Si le missile tait une altitude infrieure 80 kilomtres, l'atmosphre le protgeait. L'interception devait donc tre ralise quand l'engin ennemi tait une altitude comprise entre 80 et 140 kilomtres, c'est dire pendant les quelques dizaines de secondes o sa trajectoire tait encore reprable.Les Enfants du Diable1/j/aa177Reprsentation schmatique de la stratgie "pop up" de Teller. Le missile ennemi est repr grce la puissante mission d'infrarouge de sa tuyre, surant sa courte phase propulse. Celle-ci est dtect par un satellite de surveillance. L'ordre de tir est donn automatiquement un sous-marin, qui tire une fuse porteuse des "boites d'ananas". Celle-ci s'oriente et tirent sur le missile 4000 km de distance. Le faisceau de rayons x doit tangenter la couche suprieure de l'atmosphre terrestre ( 80 km d'altitude ). L'air absorbe les x-rays. Ce tir doit tre effectu avant que le propulseur ne s'teigne, sinon le missile cesse d'tre reprable.D'autres objectaient que si les Russes modifiaient leurs missiles en les dotant de propulseurs plus puissants ( et en allgeant leur charge utile ) il leur serait possible de raccourcir cette phase propulse 100 ou mme 80 secondes. Ils entreraient alors en phase balistique des altitudes plus basses. Donc la "boite d'ananas" devrait tre catapulte une altitude encore plus grande pour avoir des chances d'apercevoir le Sovitique derrire l'horizon avant que son moteur ne s'teigne. Mais Teller balayait ces objections d'un revers de main, en disant : - Si les frres Wright taient venus vous proposer leur machine, vous l'auriez refuse en objectant qu'elle n'tait pas capable d'emporter des charges lourdes vitesse supersonique.Les Enfants du Diable1/j/aa178Ces nouveaux articles d'Aviation Week suscitrent des haussements d'paules chez la plupart des scientifiques Franais. Je me rappelle avoir l'poque tre retourn l'Institut de Mcanique des fluides de Marseille. Inglesakis s'affairait sur son laser gaz carbonique, mais cette machine impressionnante aurait t bien incapable de percer des tles. Mme chose pour le laser eximres de Fontaine, couv par la DRET comme un enfant qui vient de natre, mais bien chtif en regard des monstres Amricains et Sovitiques. Lorsque je leur parlais de lasers pomps par des bombes atomiques ils sourirent. - Tout cela est loin d'tre prouv, disait Fontaine. A y regarder de prs les lasers Franais semblaient plus adapts au soudage des plombages dentaires ou la gravure des microprocesseurs qu' une utilisation militaire. La grande presse, en 1977, se moquait encore perdument de tout cela. La galaxie de Gutemberg a ses rgles, ses modes, et j'ai mis longtemps le comprendre. Quand un sujet n'est pas "dans le vent", rien faire. Lorsque Reagan remplaa Carter, Teller entreprit aussitt de lui faire pouser ses ides grandioses de dfense spatiale tous azimuts. Il sut employer des mots simples, adapts aux possibilits intellectuelles de cet ancien acteur de westerns. De toute manire, Reagan tait pour un accroissement de l'arsenal des Etats-Unis et son investiture allait tre le signe d'une reprise phnomnale de la course aux armements du ct Amricain, au milieu de laquelle le dveloppement des armes nergie dirige promettait de reprsenter un sacr pactole pour le lobby militaro industriel. Qui avait lanc cela le premier ? les Russes ? Fallait-il les rendre responsables de cette relance ? Etait-elle vitable ? A mon avis le dbat est sans intrt. On tait seulement parvenu une sorte de point critique o ces systmes nergie dirige ne pouvaient qu'apparatre. Ils taient d'ailleurs en germe dans les deux pays les plus dvelopps technologiquement au monde. Il ne restait qu' dclencher l'ternelle conversion du progrs techno scientifique en armements, phnomne qui prcde en gnral toute application civile. Aujourd'hui le programme Starwar est en principe abandonn, ou du moins mis en veilleuse. Mais qu'on ne s'y trompe pas, le feu couve toujours sous la cendre, sinon les militaires ne seraient pas en troite collaboration, dans tous les pays, avec les gentils astronomes ( cause des miroirs ). QueLes Enfants du Diable1/j/aa179se passera-t-il en effet lorsque l'arme thermonuclaire aura parachev sa dissmination travers le globe, laquelle va bon train ? Qui pourra clouer les fuses au sol ou des dtruire en vol ? Trente ans plus tt la fission se prsentait elle aussi comme une sorte de point de passage oblig de l'histoire des sciences. Il eut t illusoire d'esprer passer ct. De toute manire on a vu que les Allemands, les Franais, les Amricains, les Russes et les Japonais avaient mis le doigt sur ce problme. Tout action malthusienne n'aurait fait que retarder cette libration de l'nergie atomique, tel un dragon sommeillant depuis des milliards d'annes, de quelques annes tout au plus.Aujourd'hui. A l'poque o j'avais crit ce livre, en 1986, le possibilit d'un affrontement catastrophique entre l'Est et l'Ouest existait encore. J'avais alors analys les forces en prsence et les risques encourus. Mais les temps ont chang. Le colosse Sovitique, aux pieds d'argile, comme celui du rve que Nabuchodonosaur avait racont au prophte Daniel, s'est effondr brutalement, sans crier gare. Aujourd'hui le risque s'est dplac. On craignait avant une pousse de fivre paroxysmique. Maintenant vient l're de la septicmie. Rien ni personne ne pourra arrter la dissmination inluctable des technologies de pointe en matire d'armements. Les atomistes Russes migrent. Les monstrueux stocks de matire fissile sont gards dans des hangars ferms par des cadenas, surveill par du personnel qui ne sait pas trs bien si sa paye tombera le mois prochain. Tout cela dpasse les films de science fiction les plus fous et, comme d'habitude, aucun futurologue n'aurait imagin une chose pareille. Le public dcouvre la ralit de la techno-science Sovitique, hallucinante, mlange de sophistication et de bricolage. Dans un vaste hangar, la super-fuse Russe dort, voue la casse. Un peu plus loin on dcouvre les restes du module pour l'alunissage, dont on subodorait l'existence. Mme destin. Des bribes de haute technologie remontent, comme des bulles du fond d'un lac. La science Russe, en perdition, recherche des partenaires. On dcouvre ainsi leur avance en matire de propulsion hypersonique, par statoracteur. Un objet simple, astucieux, bien conu. Dans un reportage tlvis on a pu voir, pour la premire fois, les sousmarins Russes Typhon, bass Mourmansk, longs de cent quatre-vingt mtres, larges de vingt-quatre, porteurs de vingt quatre missiles ttesLes Enfants du Diable1/j/aa180multiples. Une seule de ces units serait capable de dtruire les Etats-Unis. Ces images sont la plus parfaite illustration de la folie des hommes et de l'immense gchis de ressources qu'a reprsent "cet effort en matire de dfense", en Russie comme dans tous les pays du monde. Si les gens n'taient si acharns "se dfendre" les uns contre les autres, il y a longtemps que le niveau de vie des les hommes de toute la plante serait devenu tout fait convenable, s'il avait t possible, bien sr de rsoudre leurs problmes ethniques et religieux aigus, toujours aussi aigus. C'tait le capitaine d'une de ces units qui avait, disait-il, de sa propre initiative, accept de laisser les journalistes montrer tout cela. La Russie est dans un tel tat de chaos qu'il est fort possible qu'il ait tout simplement dit la vrit. On dcouvrait un brave type, patriote, sensible et convaincu, qui nous montrait ses navires et son petit appartement, o il vivait, avec femme et enfant. On le voyait mme saisir une guitare et chanter une chanson de sa composition. Mme les militaires sont des tres humains. Il y chantait sa dtresse, son dsarroi. - Que faire, maintenant, de tout cela ? Quel sens tout cela avait-il maintenant ? Mme impression lorsqu'on interviewait les jeunes recrues qui servaient bord. Des gosses, paums, inquiets, comme nous le sommes tous. En dcodant le message de ce capitaine de sous-marin de l'Apocalyspe, un homme comme les autres, un homme comme vous et moi, j'aurais pu traduire ses paroles en disant : - Dites-moi ce que je fais l ? Quel est le sens de ma mission ? Que fautil faire ? Mon pays que j'aime est en train de s'effondrer. La dmocratie s'installe dans cet empire dcompos, c'est dire que les ethnies s'y gorgent, que les spculateurs s'empiffrent, s'achtent des Rolls et que les politiciens laborent leurs dcisions dans les brumes de la vodka. Dans les halls de gare des gens dracins vivent de trafics. Des enfants de mon pays, l'abandon, deviennent des meurtriers professionnels, des hommes de main. Nos filles se prostituent. C'est a ou mourir de faim. La chanson de cet homme avait la couleur du dsespoir.Les Enfants du Diable1/j/aa181L'AMI QUI VENAIT DU FROID Un jour quelqu'un me demandait, dans les annes quatre-vingt, comment je faisais pour entretenir des liens avec les chercheurs des pays de l'Est. Je lui rpondis : - C'est trs simple, j'utilise la poste... C'est un procd lent ( pour un change de lettres il faut compter un minimum d'un mois ) mais qui a l'avantage d'tre conomique. Il est vident qu'on ne peut encore pas dire dans une lettre : - Cher ami, pourriez vous me donner des dtails sur le dveloppement de vos projets lasers de puissance. Les Russes devaient encore cette poque mettre imprativement l'adresse de l'expditeur sur l'enveloppe et auraient sans doute pris de gros risques en s'tendant trop sur des dtails trop prcis. La communication pouvait sembler un peu sens unique, mais la vraie rponse vous parvenait des mois ou des annes plus tard, expdie de manire anonyme d'un bureau de poste occidental. C'est ainsi que pendant vingt ans j'ai pu entretenir des contacts assez troits avec quelques collgues Sovitiques. J'avais connu Vladimir Alexandrov lors d'un de ses sjours l'tranger. C'tait jeune chercheur et spcialiste de mcanique des fluides et nous avions sympathis, ayant pas mal de gots communs. Lorsqu'il me fut donn de sjourner de nouveau Moscou, en septembre 1983, l'occasion d'un nouveau colloque international de MHD o je devais prsenter deux travaux personnels, je l'en avertis. Moscou tait toujours aussi gris et terne. Je fis un tour en arrivant sur la place Rouge et tentais cette fois de rendre visite ce brave Lnine. On ne voyait point la classique queue de deux cent mtres devant le mausole et ceci m'intrigua. Hlas, en arrivant devant la porte, j'en fus pour mes frais. La momie, ayant subi des dommages du temps et l'action pernicieuse de champignons,tait en cours de rparation. Signe des temps. Dpit je me tournais vers le Goum, ce clbre supermarch Moscovite qui tend ses hectares gris bleu et ses verrires vtustes en face du Kremlin. Les marches d'escalier uses et les balcons intrieurs dont les motifs disparaissaient sous les couches de peinture successives me rappelaient le lyce o j'avais fait mes tudes. La foule tait toujours aussi dense. Les militaires taient reconnaissables de loin cette espce de trente trois tours plant sur l'arrire qui leur sert de casquette. Les connotations changent d'un pays l'autre. Chez nous un tel port de couvre-chef est li un certain laisser-aller. L-bas, c'est le port standard, rglementaire.Les Enfants du Diable1/j/aa182Par curiosit j'entrais dans une des boutiques en me frayant grand-peine un passage au milieu des chalands. Les articles ne semblaient gure avoir chang en neuf annes. Quel diffrence avec le luxe de l'htel Rossia o nous, chercheurs, tions logs d'autorit. A l'ge des calculettes les vendeuses vtues de noir faisaient toujours leurs additions sur des bouliers de bois. Pas la moindre caisse enregistreuse l'horizon mais un antique empilement de fiches sur des tiges de fer. Le beurre ou les canons, visiblement... L'htel immense hbergeait des centaines de congressistes venus de pays trangers et des membres de la nomenclatura. Les femmes de ces dignitaires taient remarquablement bien habilles et jetaient un il assez mprisant sur cette faune de scientifiques occidentaux. Le soir tous ces privilgis se retrouvaient dans le night club du sous-sol et sablaient gaiement le champagne Ukrainien au son des balalakas en regardant des danseuses en bas rsille. Golubev tait hors de Moscou en cette priode, appel dans une autre runion, et Velikhov avait srement d'autres choses faire que de participer ces rencontres civiles. Le colloque regroupait trois cent Sovitiques, une vingtaine d'Amricains, cinquante Japonais et une poigne d'Europens famliques dont un Franais, moi, qui tranaient comme des parents pauvres. Il se tenait loin de l'htel dans un btiment flambant neuf voquant un grand magasin occidental des annes soixante. Dans un grand hall vitr des ascenceurs-bulles en plexiglas faisaient la navette. Une enfilade de magasins offraient des machines laver et des chanes HIFI payables en dollars, donc rservs la clientle des privilgis du rgime. Au centre du hall se dressait un coq assez monstrueux, aux plumes de cuivre, de plusieurs mtres de haut. Toutes les heures il se rveillait, battait des ailes et claquait du bec. Avec un peu d'imagination je me serais cru aux galeries Lafayette. Entre les sessions les scientifiques tenaient des conciliabules par petits groupes. Quatre vingt dix pour cent de papiers prsents taient Russes et cette anne-l, signe des temps, le comit organisateur n'avait pas jug bon de les traduire en Anglais, langue internationale. Les reprsentants des pays devise forte, Amricains, Japonais et hollandais essentiellement, taient les seuls invits convenables de cette runion, depuis qu'en 1974 les Europens avaient quitt le club des "MHD men". Le second jour je vis apparatre Vladimir Alexandrov dont je reconnaissais la grande et puissante silhouette. - Content de te revoir. Ca fait un sacr paquet d'annes.Les Enfants du Diable1/j/aa183Nous allmes un peu l'cart dans la cafeteria d'un magasin. Il avait rejoint en 1972 l'quipe de Nikita Moisseev au centre de calcul de l'universit de Moscou, qui s'occupait de mtorologie. Moisseev avait eu l'poque le projet ambitieux de reconstituer son ordinateur les mcanismes arologiques l'chelle de la plante et Alexandrov s'tait intgr son quipe en mettant profit ses connaissances de mcanicien des fluides. Par la suite je savais qu'il avait nou de contacts troits avec des chercheurs Amricains de l'universit d'Oregon, o il avait sjourn plusieurs reprises pendant plusieurs mois, utilisant pour ses recherches les super ordinateurs Amricains. A Moscou il travaillait sur un BESM-6, cinq cent fois moins rapide que les Cray-one Amricains. Il me tendit un petit fascicule gris bleu. - Je t'ai amen un travail que nous venons d'achever avec Stenchikov. Nous venons de dboucher dans les simulations numriques. Concrtement on a dcoup l'atmosphre terrestre en plusieurs couches, puis chaque couche en cases d'environ quatre cent kilomtres de ct. Ca a l'air assez valable pour modliser la biosphre. Je regardais le titre du rapport :"On the modeling of the consequencess of the nuclear war" ( sur la modlisation des consquences d'une guerre nuclaire ). - Il a eu pas mal de choses publies ces temps derniers l-dessus aux Etats-Unis, non ? - Oui, on s'en est servi et on a voulu voir ce qui pouvait suivre une attaque nuclaire massive, dans les cinq mille mgatonnes. Tu liras. En gros les phnomnes primaires sont de deux natures. Un grand nombre de bombes explosent dans le sol ou proximit immdiate, dans le but de neutraliser les silos de missiles. On a pris une borde de cinq mille mgatonnes. Ceci provoque des ascendances de cinq cent kilomtres l'heure qui emportent dans la stratosphre, une douzaine de kilomtres d'altitude une masse de poussires extrmement fines, de la taille du micron. De fait elles sjournent l-haut pendant plus d'un an. - Comme les poussires du Krakatoa ? - Exactement. Mais ce qui est extraordinaire, quand on fait le calcul, c'est la diminution de la lumire qui en rsulte. L'attnuation correspondrait un facteur 400.Les Enfants du Diable1/j/aa184- Autrement dit, au voisinage des rgions touches, a serait rapidement la nuit complte, un "nuit nuclaire" 34 . - Les tudes qui ont t faites de la diffusion des micro particules dans la haute atmosphre par les jet streams ont montr qu'en fait cette couverture opaque s'tendrait trs rapidement l'ensemble de l'hmisphre nord. On disposait des donnes observationnelles trs prcises de ce genre de phnomne, lies l'observation par les satellites infrarouges de nuages mis par des ruptions, comme en 1982 celle du volcan mexicain El Chichon, dont les rejets avaient fait baisser d'un demi degr la temprature dans une grande partie de l'hmisphre nord. Alexandrov m'expliqua que l'obscurcissement atmosphrique du la dispersion des dbris arrachs au sol entranerait une baisse trs importante de la temprature au sol, en moyenne de 25 sur tout l'hmisphre nord, une sorte d'Hiver Nuclaire. Le calcul indiquait que la temprature ne remonterait que trs lentement, en plus d'un an. - Selon toute vraisemblance, ajouta-t-il, la conjonction du froid et de la privation de lumire devrait faire prir tous les vgtaux et animaux de l'hmisphre nord. Le rapport comportait des cartes qui montraient les diffrentes baisses de temprature selon les rgions. L'ensemble de l'Europe et les Etats-Unis connatrait ainsi des tempratures de -20 -25 centigrades et dans certaine rgions continentales, comme le centre de l'Union Sovitique les tempratures pourraient descendre -40 avec une pointe -56 en Sibrie. - On a mis en vidence d'autres aspects qui n'taient pas connus, continua mon ami. L'action des dizaines de milliers de ttes nuclaires crerait videment des incendies fantastiques dans les centre urbains et les forts. J'imaginais la Taga en feu. Alexandrov m'expliqua que ces incendies sans aucun prcdent historique emmneraient des masses trs importantes de cendres dans les couches de moyenne altitude. - Je suppose que ceci accentuerait la baisse de temprature ? - Oui, mais c'est plus complexe. Tu vois, les poussires sjournant dans la stratosphre commenceraient par intercepter toute la lumire solaire. Puis34Pour ceux qui douteraient d'un tel effet, voir l'obscurit qui s'tait abattue sur le Koweit au moment de l'incendie des puits de ptrole par Saddam Hussein, jusqu' ce qu'on russisse les teindre. L le phnomne serait d'une ampleur difficilement imaginable par un non-scientifique.Les Enfants du Diable1/j/aa185cette nergie serait rmise sous forme d'infrarouge, dans toutes les directions. La moiti irait donc se perdre dans le cosmos.L'inversion de temprature prvue par Vladimir Alexandrov.- C'est le classique effet de serre, mais, si nous sommes privs de lumire, nous devrions quand mme rcuprer une partie de ce rayonnement infrarouge au sol ? - Justement non. Stenchikov et moi avons montr que les couches moyennes seraient alors tellement pollues qu'elles intercepteraient totalement leur profit ce rayonnement calorifique et qu'elles monteraient alors progressivement en temprature. - Autrement dit on aurait un sol glac surmont d'une masse d'air chaud. - Oui, et dans ces conditions le mouvement vertical de l'air cesserait. . Je me souvenais d'une exprience que j'avais faite devant mes tudiants de philosophie. J'avais plac un radiateur parabolique sur le dessus d'une casserole. En quelques minutes un lger panache de vapeur tait apparu, mais je leur avais montr, en plongeant la main dans le rcipient, que cette chaleur n'atteignait nullement la masse liquide, se contentant de faire bouillir une fine pellicule superficielle. Pour cette atmosphre, qualifie de superstable par Vladimir, il en serait de mme. Pour provoquer un brassage du fluide il fallait le chauffer imprativement par le dessous. - Si je comprends bien, dans de telles conditions, il n'y aurait plus ni pluie ni nuages ? - Le rchauffement de l'air en altitude entranerait la fonte des neiges et de glaces, qui dgringoleraient sur les basses terres en crant des inondations comme nous n'en avons jamais connues. Puis, quand cette eau serait descendue, elle serait progressivement pompe par l'air chaud, ce qui desscherait la surface du sol.Les Enfants du Diable1/j/aa186- Aprs les trombes d'eau, le dsert. J'avais habit quelques annes dans un appartement possdant un chauffage par le plafond. C'tait infernal. Ds qu'on chauffait on avait la bouche comme du carton et il fallait sans cesse tenter de r humidifier l'air avec des appareils divers, assez inefficaces. On pouvait ajouter ce tableau inquitant que le gaz carbonique des incendies aurait, lui, tendance s'accumuler dans les cuvettes naturelles, asphyxiant les rares survivants. J'avais lu aussi quelque part que le brassage de l'atmosphre avait entre autre comme fonction d'emporter les bactries en altitude o elles taient tues par le rayonnement ultra-violet. La Terre risquait de devenir un vritable bouillon de culture. Alexandrov m'expliqua que la fragile couche d'ozone, de quelques millimtres d'paisseur, qui nous protge ordinairement des radiations mutagnes ultraviolettes serait trs probablement dtruite par les oxydes d'azote produits dans les incendies. Ainsi, quand les nues commenceraient se dissiper, les tres vivants ayant pu survivre seraient sans dfense face cette nouvelle agression. Je dcouvrais l'Apocalypse sur ordinateur. Jadis, il y a soixante cinq millions d'annes, les dinosaures disparurent. Il existe une thorie comme quoi cette disparition aurait pu dcouler de la rencontre de la plante avec une mtorite de bonne taille, d'une puissance peut-tre quivalente plusieurs centaines de milliers de mgatonnes de TNT, laquelle aurait provoqu l'emport dans la stratosphre de milliards de tonnes de poussires. Nos braves dinosaures n'auraient alors pas rsist au froid intense qui aurait suivi, et, sauf erreur, nous risquions bien de faire comme eux. Je me souvenais d'un film Amricain sorti il y a une vingtaine d'annes et intitul Le Dernier Rivage. Le thme tait effectivement celui des suites d'une guerre nuclaire. L'action se passait en Australie o les survivants attendaient avec angoisse la descente vers l'hmisphre sud des nues nuclaires radioactives. Encore une fois la fiction prcdait la ralit d'un bon paquet d'annes. - Si je comprends bien, pour avoir une chance de s'en tirer, il faut se dpcher d'habiter l'hmisphre sud ? - On a calcul avec Stenchikov la propagation de ces nues dans un sens nord-sud. C'est une affaire de mois, mais, finalement, c'est l'ensemble de la Terre qui serait touch. - Quelqu'un aurait-il alors une chance de s'en sortir ? - Ca n'est pas vident. Aprs l'explosion des bombes une pluie grasse, comme celle qui est tombe Hiroshima, rpandrait largement les dchets radioactifs dangereux. Il est fort possible que l'ensemble de la Terre seLes Enfants du Diable1/j/aa187retrouve couverte de dbris radioactifs au point que la dose ltale soit atteinte pour chaque individu. - Comme disait Einstein, ce moment-l les vivants envieraient les morts. - Il y a des gens qui chapperaient peut-tre tout cela. Ce sont les cosmonautes de nos futures stations orbitales, o ceux qu'on enverra un jour vers Mars et qui disposeront de rserves en vivre et en oxygne pour deux ans. Quand ils reviendront la radioactivit aura peut-tre suffisamment baiss pour qu'ils puissent mettre le pied par terre. Cela me rappelait une nouvelle de Ray Bradburry intitule Morte Saison, dans Chroniques Martiennes. Un couple de colons s'tait tabli sur Mars, proximit de mines qui allaient tre exploites. Ils avaient fait le plein de Coca et de Hot Dogs en s'apprtant amasser un joli magot avec la population de mineurs qui allaient tre prochainement envoye sur la plante Rouge. Un soir la Terre semblait s'embraser, puis s'teindre d'un coup. Les deux restaurateurs comprenaient que l'holocauste nuclaire avait fini par se produire et la femme concluait: - Tu veux que je te dise, a va tre la morte saison. Un jour prochain, peut-tre, des astronautes, en train de dguster leur nourriture synthtique cinq cent kilomtres d'altitude verront la Terre se consteller d'tincelles. Aux premires loges ils observeront les passages des missiles, semblables des bolides aveugles tandis que leurs systmes lectroniques de bord grilleront comme des sardines, cuits par les effets lectromagntiques des bombes explosant dans la haute atmosphre. Les "balles perdues" des armes rayons creront dans la stratosphre des aurores borales colores du plus bel effet. Puis, quand le feu d'artifice sera achev, dix minutes plus tard, la Terre commencera se couvrir d'une affreuse chose brune et sombre, drivant comme une flaque d'huile dans un caniveau. Une semaine plus tard ni les ocans, ni les continents ne seront plus visibles. Il ne restera plus qu'une grosse boule morte. Vladimir me demanda de l'aider faire connatre ce travail l'extrieur et je promis d'essayer de faire de mon mieux mon retour. En attaquant de telles questions il avait bien entendu t amen s'intresser tous les types d'armements existants et rencontrer de nombreux spcialistes. Nous parlmes longuement de cette fameuse guerre des toiles qui se profilait. Soudain il eut un long silence. - Tu sais, mon avis, il y a autre chose qui se profile.Les Enfants du Diable1/j/aa188- Quoi ? - Est-ce que tu as entendu parler des armes au plasma?Les armes au plasma. Cela faisait partie des bruits qui couraient dans les colloques internationaux. On disait que dans certains laboratoires o on travaillait sur les milieux hyperdenses d'tranges phnomnes avaient t constat, en particulier aux Etats-Unis et en Chine, et que cela pourrait bien un jour donner naissance un autre type d'arme. En fait, en poussant fond les ides introduites par Sakharov, trente ans plus tt, il tait tout fait possible d'utiliser les systmes magntostriction pour crer des pressions suprieures celles que l'on pouvait trouver l'intrieur du soleil. Quallaiton trouver au bout de tout cela ? Les acclrateurs de particules ne permettent pas de reconstituer, contrairement ce qu'on a l'habitude de dire, des conditions proches du Big Bang. On donne un petit nombre de particules des vitesses relativistes qui leur confrent des nergies individuelles correspondant effectivement aux trs hautes tempratures lies aux ractions matire-antimatire. Mais il manque le paramtre densit. Ces milieux restent rarfis, donc les conditions ne sont pas totalement reconstitues. On connat trs mal la physique des tats hyperdenses. Lorsque la foudre tombe sur le sol elle se traduit par un trs fort courant lectrique crant un champ magntique intense. Ce champ ragit sur la dcharge elle-mme en la "pinant" ( pinch effect ). Des photographies d'un clair, prises avec une camra ultra-rapide, montrent en effet que le plasma donne de fines gouttelettes de matire brillante, de nature inconnue. Apparemment, dans certaines conditions des tats stables peuvent se manifester, donnant lieu ce phnomne qu'on appelle la foudre en boule. Une grande quantit d'nergie se trouve concentre dans ces objets, qui parfois explosent comme des grenades en dshabillant les tmoins. On a parl de plasmodes autoconfins, mais comme on a pas t capable de reproduire le phnomne en laboratoire on est gure plus avanc. Ce phnomne montre que la matire trs condense peut offrir certains aspects paradoxaux. La foudre en boule est-elle un gaz, un liquide ou un solide, personne ne le sait exactement. Il s'agit peut-tre d'un autre tat n'ayant rien de commun avec les prcdents et que nous ignorons. Les atomes, les particules, crent tout autour des champs de force. Les noyaux par exemple, tant fortement chargs positivement, ont tendance se repousser mutuellement. Mais le calcul montre que si ces noyaux sont trs fortement presss les uns contre les autres, dans un milieu trs hauteLes Enfants du Diable1/j/aa189densit, ces barrires de potentiel ont tendance s'abaisser par "effet d'cran", phnomne dcouvert par le hollandais Debye. Il est fort possible que ce phnomne, qui vaut pour ces forces lectrostatiques, apparasse galement pour d'autres types de forces : la matire condense, sige de processus collectifs, n'a foncirement pas le mme comportement temprature gale, que la matire peu dense ou moyennement dense. Les thoriciens de la mcanique quantique restent totalement dsarms face ces problmes. Celle-ci est riche en paradoxes. Citons un exemple classique. Lorsqu'on fait passer un courant dans un mtal, celui-ci dgage de la chaleur par effet Joule. Or si on abaisse la temprature du mtal en dessous d'un certain seuil, sa rsistance lectrique tombe brutalement zro. Il ne s'agit pas d'une faible rsistance mais d'une rsistance strictement nulle . L'effet Joule disparat et il n'y a plus aucun dgagement d'nergie. Ainsi un des phnomnes les plus apparents dans la pratique de l'lectrodynamique s'vanouit purement et simplement dans ces conditions "quantiques". Le possible et l'impossible sont des mots d'emploi hasardeux en mcanique quantique. Ainsi certaines ractions nuclaires censes mobiliser de fabuleuses nergies deviennent-elles soudain trangement facilites par ce qu'on appelle des "effets tunnel". Si on compare les noyaux des forteresses aux remparts levs, certains "sapeurs" peuvent s'y frayer un chemin un cot bien moindre. On a coutume d'imaginer que plus on comprime un milieu, plus il rsiste. Il est possible qu'un effet tunnel inconnu permette soudain de raliser un vritable collapse de la matire. Qu'en rsulterait-il, personne n'en a la moindre ide. Nous nous sommes habitus prdire les phnomnes grce au puissant formalisme quantique et de fait, de nombreuses particules nouvelles ont t dans les prcdentes dcennies dcrites par le calcul bien avant d'tre observes dans les "chambres bulles". Ceci pourrait nous entraner imaginer qu'aucun phnomne inconnu ne puisse nous prendre de court. Or les phnomnes nuclaires ont t identifis au dbut du sicle bien avant que la thorie ne permette d'en rendre compte. De nos jours les physiciens tentent de dissquer les nuclons, protons et neutrons, dans les acclrateurs de particules gants. Le physicien thoriciens Gell-Man cra dans les annes soixante une thorie selon laquelle les constituants du noyau devraient tre form d'un nombre impair de particules hypothtique appeles quarks. Si la physique acceptait de livrer une fois de plus ses secrets il devait suffire de bombarder les noyaux avec des nergies de plus en plus leves pour pouvoir observer la brisure d'un proton ou d'un neutron, c'est ce qu'on fit, mais personne ne put observer de quark l'tat libre. En fait, lorsqu'on mettait en jeu des nergiesLes Enfants du Diable1/j/aa190de plus en plus importantes dans les acclrateurs des particules, celle-ci ne faisait que se "condenser", sous forme de nouvelles particules, mais sans entraner la rupture des nuclons en quarks. Certains pensent d'ailleurs que toute sparation physique des composants des nuclons est un non-sens. Depuis des annes, donc, on patine, et certains thoriciens vont mme jusqu' penser que ce concept naf d'intrieur et d'extrieur d'une particule, de son extension spatiale, pourrait l'chelle du proton, perdre quelque peu son sens. A chaque chelle correspond une possibilit nergtique. Les molcules contiennent une certaine forme d'nergie de liaison et la libration de celleci conduit l'nergie de nature chimique. A une chelle infrieure on trouve l'nergie nuclaire, dix millions de fois plus importante. Pourquoi cette squence s'arrterait-elle ? Y aurait-il nouvelle une forme d'nergie librable l'chelle des particules elles-mmes, et si oui, quel serait son ordre de grandeur ? Tout ce que j'avais entendu dire c'est que des expriences souterraines, lies l'tude des plasmas hyperdenses, mettant en jeu non des processus d'interaction entre deux noyaux, mais des processus collectifs intressant un grand nombre de noyaux dans de la matire condense qui, sous des centaines de millions d'atmosphres, pourraient provoquer de nouveaux rarrangements exo nergtiques. - Je crois, dit Alexandrov, qu'il existe dj des programmes d'tudes de ces nouvelles armes. Aux Etats-Unis un tel programme porterait le nom de code DSP 32. - Ce qui veut dire Defense Support Program 32. - D'aprs ce que j'ai entendu dire, mais il ne s'agit que de bruits qui circulent, la puissance d'un seul engin de ce genre pourrait tre quivalente aux quatre ou cinq mille mgatonnes de la borde thermonuclaire actuelle. - C'est la Doom Day Machine d'Herman Kahn, la machine du jugement dernier. Personne voudra croire un l'instant une chose pareille. - C'est sr, mais a n'est pas plus fou que le passage des explosifs conventionnels la premire bombe A, en 39. Tu verras que ce truc finira par remonter la surface. Il ajouta, en baissant la voix : - Tu sais, je sais des choses... dont je prfre ne pas parler. Chez moi, je reois des courriers anonymes, manant de collgues qui travaillent sur des black programs, comme aux USA. Ces gars en ont gros sur la patate de faire des choses pareilles et veulent soulager leur conscience. Mais s'ilsLes Enfants du Diable1/j/aa191parlaient, on les effacerait immdiatement. Ils m'ont fourni des donnes techniques sur un projet d'arme anti-matire. - Vladimir, si tu sais quelque chose, dbarrasse-t'en immdiatement. Publie tout, sinon tu es un homme mort. - Tu le penses ? - C'est dans la logique des choses. Si tu dtiens quelque secret sensible, crois-tu qu'on hsitera faire disparatre un mtorologue ? Nous nous quittmes. J'imaginais un engin de 4000 mgatonnes, explosant dans l'atmosphre en formant une boule de feu de cent kilomtres de diamtre 35 porte des dizaines de millions de degrs. Le sol serait vitrifi sur d'immenses tendues, des ondes de choc ravageraient l'ensemble de la Terre en ne laissant pas grand chose debout sur leur passage et la plante perdrait mme une partie importante de son atmosphre, qui irait se fondre dans le cosmos. Un joli spectacle.. vu de loin. Je rentrais l'htel. La science me donnait soudain la nause et j'avais envie de rentrer. Dans le hall les Amricains et les Japonais discutaient avec animation. Les Sukhoi Sovitiques venaient de descendre un Boeing sud-Coren prs de l'le de Sakhaline.35La "boule de feu" de l'explosion d'Hiroshima faisait cent mtres de diamtreLes Enfants du Diable1/j/aa192L'ETRANGE GALAXIE DES MEDIA Lorsque je rentrais en France en septembre 1983 je tentais aussitt de faire connatre le petit rapport gris bleu que m'avait remis Vladimir Alexandrov. Je prparais un dossier assez complet comprenant la traduction fidle du texte accompagn d'un commentaire suffisamment vulgarisateur pour que la chose soit accessible un non spcialiste. . Je fis une trentaine d'envois tous les grands journaux et aux chanes de tlvision. Parmi ceux-ci le Monde, l'Express, le Figaro, le Nouvel Observateur, Actuel, Match, VSD, Science et Vie, La Recherche, Pour la Science, Science et Avenir et j'en passe. Rien ne se passa. Personne ne rpondit. Un mois plus tard je revins la charge en envoyant des textes d'articles et en prcisant que si un journaliste voulait les rcrire, je n'y voyais aucun inconvnient. Aucune rponse de qui que ce soit. Je garde de cette priode un souvenir assez fou. Dbut 84 j'arrivais quand mme entrer en contact direct avec certains journalistes. Certains demandrent de la documentation supplmentaire, que je fournis en abondance, mais aucun n'crivit la moindre ligne. Parmi les deux ou trois rponses crites que je reus je garde une lettre de Philippe Boulanger, rdacteur en chef de la revue Pour la Science qui m'crivit : "La vrit ne gagne rien tre rpte, au contraire." A croire que moins on parlait de ces choses-l, plus elles conservaient de poids. D'autres m'expliquaient en souriant que "le grand public commenait tre satur de toutes ces choses touchant aux armes nuclaires". En Janvier, quatre mois aprs mon retour, je n'avais pas russi dclencher la sortie du moindre papier. On peut s'interroger a posteriori sur un tel insuccs, mais comme on le verra par la suite, c'est une rgle assez gnrale dans notre pays qui procde par modes successives, par engouements, et aussi par imitation de ce qui sort l'tranger, en particulier aux Etats-Unis. La plupart des revues de vulgarisation scientifique Franaises, par exemple, comme Science et Vie, attendent simplement que les nouvelles sortent dans des organes de presse comme Scientific American, Science, ou Nature. Avec une telle politique, toute nouvelle scientifique parvenant directement au journal et n'manant pas d'organes ou de groupes considrs comme reprsentatifs de grands courants actuels est considre automatiquement comme douteuses.Les Enfants du Diable1/j/aa193Las de trouver chaque matin ma boite aux lettres vide j'crivis au Pape, qui venait de faire des dclarations mettant en garde les scientifiques des risques qu'ils faisaient courir au monde. Son secrtaire, Rovasenda, me rpondit, et j'appris qu'il existait au Vatican une Academia Scientiarum dont le but tait de suivre l'actualit scientifique internationale et d'en analyser les consquences. Le padre Rovasenda m'avertit qu'une runion tait prvue pour le dbut 84, prcisment pour analyser les consquences d'une guerre nuclaire. Carl Sagan 36 devait y venir et il m'avertit de son intention, suite ma lettre, d'inviter galement Alexandrov. Une telle rencontre au Vatican, o deux personnalits en provenance des deux camps se trouveraient runies, avait quelque chose de singulier. je fis une nouvelle tentative pour intresser les media cette nouvelle, sans plus de succs que prcdemment. Finalement un article que j'avais publi dans une revue cologiste petit tirage, nomme Covolution, attira l'attention de deux journalistes de France Culture, De Beers et Crmieux, qui s'occupaient depuis longtemps d'une mission intitule Le Monde Contemporain. On me proposa un face face avec le clbre gnral Gallois que j'acceptais aussitt.Le face face avec le gnral Gallois. Crmieux tait communiste et De Beers RPR. A eux deux ils formaient un trange tandem. Lorsque j'arrivais la maison de la radio, ils me recommandrent la modration dans ce dbat, qui dura une heure et quart et fut retransmis d'une traite. Nous nous retrouvmes assis tous les quatre autour d'une petite table ronde, Gallois me faisant face. Ses cheveux coups court avaient grisonn. Il attaqua en force : - Je suis heureux de me trouver face Jean-Pierre Petit. J'ai lu ce qu'il a publi et ceci est un exemple parfait de dsinformation. Une des donnes de la stratgie actuelle est prcisment l'accroissement de la prcision des frappes nuclaires. Les missiles, en particulier les engins Amricains, parviennent percuter leur cible avec une prcision qui est infrieure cent mtres. Dans ces conditions il n'est plus ncessaire de recourir, pour frapper un objectif, aux bombes mgatoniques du pass. L o on aurait envoy il y a dix ans des engins d'une mgatonne on se contente maintenant de ttes beaucoup plus modestes de l'ordre de la dizaine de kilotonnes, ou mme moins. En consquence cette borde nuclaire de 5000 mgatonnes est parfaitement irraliste. Pourquoi voulez-vous que les gens utilisent 500036Le Hubert Reeves AmricainLes Enfants du Diable1/j/aa194mgatonnes alors que 300 suffisent largement mettre l'adversaire knock out ? D'ailleurs, tout le monde sait que le stock nuclaire a trs fortement diminu depuis ces dix dernires annes. On est bien loin, par exemple aux Etats-Unis, des vingt cinq mille mgatonnes des annes soixante. Ce stock a pratiquement t divis par quatre. - Attendez, mon gnral, ceci une vision incomplte des choses. Les silos de missiles sont censs tre la cible des MIRV, c'est dire de missiles ttes multiples. En haute atmosphre un "bus" positionne chaque tte en lui assignant un objectif spar. Dans les parcs de missiles les silos sont en gnral distants de cinq kilomtres en moyenne. Or la porte destructrice de chaque bombe est largement suprieure. Donc il est absolument indispensable que les ttes, qui pntrent dans l'atmosphre sous un angle de 23, frappent toutes le sol au mme moment, une fraction de milliseconde prs. Sinon la premire bombe qui explose risquerait d'annihiler tout le potentiel destructeur de ses voisines. - J'entends bien, c'est ce qu'on a appel l'effet fratricide. Gallois voquait un article qui venait d'tre publi dans Scientific American. En effet, lorsqu'un bombardier lchait au cours de la seconde guerre mondiale un chapelet de bombes conventionnelles, personne ne se souciait de savoir quelle bombe exploserait avant les autres, l'onde de choc de la premire bombe touchant le sol provoquant l'explosion de ses voisines. S'agissant de bombes atomiques les choses taient totalement diffrentes, chacune tant un assemblage dlicat n'entrant en action que pour une gomtrie bien prcise de la charge fissile. Il n'y avait dans ces conditions aucune raison pour que l'explosion de la premire bombe ne provoqut celle des suivantes, tout au contraire. Elles seraient simplement dtruites et leur prcieux explosif, pniblement amen pied d'uvre, perdu. Je continuais : - A ma connaissance jamais un MIRV n'a t essay dans des conditions relles. Personne ne sait s'il est rellement possible d'assurer le synchronisme des dtonations de faon satisfaisante. Par ailleurs, si ces bombes explosent prs du sol, ou mme dans le sol, en dpit de ce que vous appelez leur faible puissance, puisque chacune reprsente quand mme celle qui a dtruit Hiroshima, elles vont provoquer l'envoi dans l'atmosphre de toute une kyrielle de dbris de toutes tailles. Comme les vents ascendants qui propulsent les champignons dans la stratosphre font quand mme plusieurs centaines de kilomtres l'heure, ces dbris pourront atteindre plusieurs dizaines de kilos. Ultrieurement, quand les gros dbrisLes Enfants du Diable1/j/aa195seront retombs tout le site sera couvert uniformment d'un nuage de particules d'une taille non ngligeable, qui interdiront toute seconde frappe pendant un bon moment. Je doute que chaque adversaire, dans un louable souci cologique se contente de cette dose "homopathique" pour clouer au sol les missiles ennemis dans une frappe chirurgicale . Supposons que les silos n'aient pas t dtruits. Au bout d'un temps suffisant, l'ennemi pourrait envisager de riposter, alors qu'il sera lui-mme hors d'atteinte des coups de l'adversaire. En effet ses missiles, en phase ascensionnelle, pourront avoir des chances de traverser le nuage sans trop de dommages, vitesse rduite, ce qui ne sera pas le cas pour les ttes d'une seconde frappe qui dboucheront trs grande vitesse au milieu de ce vritable nuage abrasif. Par ailleurs, le tir simultan de toutes les fuses n'est-il pas le plus sr moyen de mettre hors d'attente le potentiel de frappe du pays ? Trois cent mgatonnes reprsentent effectivement la dose minimale pouvait permettre de neutraliser les dits silos, mais logique de l'efficacit recommanderait de dcupler la dose, par prcaution. Le chiffre utilis par Alexandrov n'a donc rien d'irraliste. Gallois rejeta en bloc le travail d'Alexandrov en dclarant qu'il s'agissait l d'une nouvelle intox orchestre par le KBG. - Vous allez bien entendu tomber dans le panneau, vous les scientifiques, sans vous rendre compte qu'il s'agit l d'un nouveau moyen de mieux dmobiliser les occidentaux. Exit l'Hiver Nuclaire. Gallois expliqua alors que la clef de la situation internationale tait la dissuasion : - Les deux grandes puissances sont semblables deux prisonniers d'une mme cellule, arms chacun d'une grenade. Aucun ne peut attaquer l'autre, sous peine d'en prendre lui-mme plein la figure, c'est aussi simple que cela. Il ne faut pas oublier que si nous sommes en paix depuis trente ans c'est uniquement cause de l'arme nuclaire et c'est la flotte des sous-marins lance-missiles qui garantit cet tat de non belligrance. Maintenant ce qui est aberrant c'est cette quantit de bombes stockes de part et d'autre. Il y a vingt cinq ou trente ans les deux grandes puissances dtenaient un stock raisonnable (...) de bombes H, tout fait suffisant pour interdire la guerre, mais ce sont les opinions publiques, aides par les media, qui ont faitLes Enfants du Diable1/j/aa196pression sur les gouvernements pour qu'on accroisse de manire dmentielle les armements. Crmieux s'trangla. - Attendez, attendez, vous nous expliquez l que les gouvernement des grandes puissances ne souhaitaient pas du tout ce surarmement, mais que sont les peuples qui l'ont souhait, aids en cela par nous, les journalistes. Gallois confirma ce propos assez singulier, la bande enregistre en tmoigne. Le moins qu'on puisse dire c'est que dbat tait anim. J'attaquais ensuite le gnral sur le thme de la scurit de la frappe nuclaire. Selon lui elle tait totale et il n'y avait aucune bile se faire. - Vous savez, nous dit-il, les scurits sont tellement nombreuses qu'en fait on en arrive se demander si les missiles partiraient vraiment. - Mon gnral, savez-vous combien d'officiers suprieurs ont effectivement le pouvoir de faire partir les missiles aux Etats-Unis en cas de guerre. ? Il ne le savait pas et je lui appris que ce nombre se montait cinq cent, rpartis en groupes d'un minimum de trois personnes. On considrait donc comme totalement impossible que trois officiers suprieurs Amricains puissent devenir fous simultanment. Mais Gallois affirma avec force que ces gens, "tris sur le volet", constituaient de vritables "lites responsables". Pendant ce face face, deux monde s'affrontaient. Pour Gallois, visiblement, la force de frappe tait toute sa vie. Elle tait la grandeur et la force du pays et moi je n'tais qu'un imbcile d'universitaire qui n'avait rien compris. Cet homme, dont les connaissances scientifiques auraient gagn tre srieusement remises jour, vouait visiblement une sorte de culte la technologie, symbole de force, de "rationalit". Sa faon de dfendre tout prix l'efficacit sans faille du systme avait quelque chose d'enfantin. Je racontais une anecdote. - Mon gnral, avez vous vu des photographies de la soute de la Navette spatiale Amricaine lorsqu'elle emporte un satellite ou un module d'exprimentation scientifique. Avez-vous remarqu que les charges sont toujours situes plein arrire ? C'est assez illogique puisque le compartiment d'habitation est l'avant et qu' l'arrire il n'y a que lesLes Enfants du Diable1/j/aa197moteurs, au point qu'on a t oblig de mettre une sorte de tunnel qui permet aux astronautes de se rendre en rampant leurs postes de travail. - Je suppose qu'il doit y avoir une raison ? - Je la connais et je vais vous la dire. Je tiens cette histoire d'un ingnieur du centre d'essais en vol de Brtigny, Claudius Laburthe, qui est un de mes anciens camarades de l'Ecole Suprieure de l'Aronautique. Figurez vous que lors du premier vol de la Navette, au moment o l'engin traversait les couches suprieures atmosphriques le pilote annona soudain la radio : " l'appareil s'engage en piqu, j'ai le manche au ventre et cela ne donne rien. Je ne contrle plus ". De longues secondes s'coulrent, puis la lourde machine reprit une assiette plus normale. Rappelez-vous, lors de ce vol, de nombreuses "tuiles" de protection thermique se dtachrent, dont bon nombre se situaient sur la partie suprieure arrire de l'appareil, sur cette grosse bosse abritant le compartiment moteur. Les Amricains n'en soufflrent mot personne, mais l'affaire finit quand mme par se savoir, dans les milieux spcialiss. Pourtant cette machine avait fait l'objet de milliers d'heures d'tudes en soufflerie et de calculs aussi serrs que possible. Elle concentrait tout le savoir accumul en arodynamique supersonique depuis un demi sicle, mais au premier essai il s'en tait fallu d'un cheveu pour que l'affaire ne vire la catastrophe. Il tait trop tard pour modifier le dessin gnral de la machine et les ingnieurs de la Nasa dcidrent simplement de lui "lester un peu plus le cul". Je pense en connatre un bout sur la technologie, je sais qu'elle est indissociable de notre monde actuel, mais n'ai pas votre confiance tranquille dans toutes ces choses. De Beers, qui se divertissait fort de ce dbat, mit ensuite sur le tapis le thme de la guerre des toiles. Bien que Reagan ait prononc son fameux discours il y avait dj un an, le thme de Starwars ne trouvait que peu d'cho en Europe, et en tout cas en France. L'onde de choc de l'IDS ne devait atteindre l'Europe que vers la fin de l'anne. Gallois grommela : - Oui, vous voulez parler de cette histoire de lasers mis sur orbite. Moi je n'y crois pas, il y a trop de contre-mesures possibles. Tenez, par exemple, il suffit qu'un missile, aprs sa sortie hors de l'atmosphre, lche en mme temps que ses ttes nuclaires une centaine de ballonnets mtalliss gonflables pour qu'il soit matriellement impossible de se dfendre contre une telle attaque. Imaginons que les Russes lancent un millier de missiles d'un coup. Il faudrait alors, pour ne rien oublier, dtruire en moins de vingt minutes cent mille objets. Totalement irraliste...Les Enfants du Diable1/j/aa198- Mais le projet parle de dtruire les missiles lorsqu'ils sont en phase propulse. - Alors l, je vous arrte. Il existe une contre-mesure extrmement simple : faire tourner le missile sur lui-mme, ce qui empche matriellement les lasers d'agir efficacement. - Mon gnral, de quels lasers parlez-vous ? - Eh bien, des lasers chimiques de deux mgawatts 37 .. - Je crois qu'il vous manque quelques ordres de grandeur. Si on utilise des lasers rayons X, o la puissance se chiffre en centaines de millions de mgawatts, et o le pulse est extrmement bref, de l'ordre de quelques milliardimes de seconde, le mouvement de rotation de la fuse n'empchera rien. Gallois ouvrit des yeux ronds. - Quels lasers rayons X ? Je lui tendis la revue. - Tenez, lisez Aviation Week, tout est dcrit, on parle de puissances de 400 trawatts 38 , c'est dire 200.000 fois suprieures celles des lasers chimiques . - Je ne suis pas au courant. Qu'est-ce que c'est ?... Gallois, l'expert, le porte parole officiel, n'tait pas au parfum. Il se rattrapa quelques mois aprs l'mission et, aprs une srieuse mise jour, publia un an aprs un livre constell d'illustrations en couleur trs futuristes, vritable revue de dtail de la panoplie spatiale 39 . Il ne manquait plus un bouton de gutre. Aprs l'mission nous discutmes avec Crmieux. Je lui parlais des difficults que j'avais rencontres pour faire parler du travail d'Alexandrov. - Avez-vous fait un envoi l'Huma ? - J'avoue que je n'y avais pas pens. C'est sans doute le seul journal grand tirage que j'ai oubli. Je ne pensais avoir l la moindre chance de publier une libre opinion. - Regrettable. Vous tes Paris demain ? Je vous prends un rendez-vous avez Cabanne au journal. Les Sovitiques avaient entam l'poque une nouvelle campagne pacifiste. Cabanne accepta l'ide d'une "libre opinion" et je dois dire que37 38 39Un mgawatt : un million de watts. Un trawatt : un million de mgawattsLa Guerre des Cent Secondes, 1985, chez Fayard.Les Enfants du Diable1/j/aa199mes quatre pleines pages sortirent sans qu'une phrase ait t change. Nous nous tions mis d'accord et j'avais bien prcis que dans ces textes je ne rendrais aucun des deux camps en particulier responsable de l'actuelle situation. Ceux qui ont lu ces articles se souviendront d'une phrase que j'avais jointe, tonnante pour un tel journal : - On ne peut que s'inquiter de voir les deux plus grandes puissances mondiales diriges par deux hommes ayant dpass soixante dix ans ( c'tait avant la mort d'Andropov ) . A peu prs au mme moment sortit un film Amricain, initialement cr pour la tlvision, intitul "Le Jour d'Aprs". Il eut un effet dclencheur dans les media et remit le thme de la guerre nuclaire la mode pendant quelques mois. Il y eut quelques pseudo dbats compltement creux la tlvision, autour de ce thme. Le film laissait effectivement une impression certaine de malaise. Il tait cens se situer Kansas City. Ce choix n'tait pas laiss au hasard car au sud-ouest de la ville se trouve un des plus grands ensembles de silos de Minuteman Amricain. Ce qui tait intressant c'tait que le film montrait comment ces silos taient intgrs au dcor de la vie agricole Amricaine. Chez nous les silos sont regroups sur un plateau dsertique inaccessible et interdit de survol. Aux Etats-Unis les silos sont parfaitement visibles depuis les fermes environnantes. Ce sont de simples zones entoures de grillage et protgs par des gardes. Tous les jours il y a relve des officiers suprieurs qui occupent la petite salle de contrle souterraine jouxtant le puits contenant la fuse. Pendant leurs heures de libert, ils doivent plaisanter dans les bars de la rgion avec les habitants, regardent les matches de base-ball la tlvision, ou tondent leur gazon. Le film commenait par une priode de tension internationale croissante. Les gens coutaient la radio avec un air angoiss. Et puis soudain, dans les campagnes verdoyantes, les lourdes portes en bton recouvrant les puits s'ouvraient avec un bruit sec, surprenant les paysans assis sur leurs tracteurs. Tous les gens de la rgion voyaient partir les missiles, laissant derrire eux de longs panaches de fume blanche. La faon dont les gens ragissaient tait sans doute assez bien vue. Les soldats du poste de garde ralisaient soudain que, si les missiles Amricains venaient de partir, ceux des Russes ne tarderaient pas dbouler, dans un quart d'heure tout au plus. Ceux du poste de tir souterrain, conformment aux consignes, s'taient compltement isols de l'extrieur. On voyait unLes Enfants du Diable1/j/aa200des soldats essayer de trouver refuge sous le couvercle d'une citerne, pendant que les autres s'enfuyaient comme ils pouvaient. Les ractions des gens dans leurs foyers taient galement dcrites. On voyait un paysan Amricain prvoyant, incitant sa famille gagner une cave sommairement amnage. Au dernier moment il tait oblig d'entraner de force son pouse, qui effectuait comme un automate les tche mnagres, faisant le lit des enfants, et refusant de quitter une maison en dsordre. Les routes taient pleine de gens en voiture, tentant de fuir droit devant eux. Soudain tous les moteurs s'arrtaient sans qu'on ait rien vu ni rien entendu 40 . On voyait ensuite le ciel se peupler de champignons. Mais le film semblait se terminer rapidement, toujours sous le ciel bleu du Middle West, par une ouverture sur l'espoir, un envoy du gouvernement exhortant les paysans se remettre leur tche de produire des aliments pour les survivants (...). Toutes proportions gardes, la catastrophe dcrite dans le film voquait tout au plus les effets d'une grande inondation, d'un tremblement de terre ou d'un incendie de grande ampleur du un bombardement, mais restait tout fait en dessous de ce que les spcialistes considrent comme le minimum prdictible. De toute faon le scnariste n'avait pas tenu compte de l'obscurcissement du ciel prvu par Alexandrov. Le reste du film tait ax sur l'effet des retombes et l'tat d'hbtude frappant les populations. C'tait un film dur, mais de toute vidence qui restait trs en dessous de la ralit. En fait nul homme n'est capable de s'imaginer ce qui se passerait rellement aprs l'embrasement. C'est bien au del des possibilits de l'entendement humain. Chaque tre vit chaque heure comme s'il tait immortel, spcialement dans nos civilisations occidentales. Toute la vie est axe sur ce refus de la mort. Bien peu sont capables d'affronter celle-ci de face. Tous les mdecins connaissent cette ngation dsespre de leur tat de condamn. Lorsque les choses deviennent videntes, les hommes et les femmes qui connaissent cette chance se construisent un monde imaginaire o la mort n'a plus sa place. Dans toutes les villes des pays dvelopps se trouvent des mouroirs o des gens abandonns par la mdecine coulent leurs derniers jours, bourrs de morphine, fermement convaincus d'tre "en convalescence".L'attaquant ferait exploser des bombes proximit de l'atmosphre terrestre. L'irradiation crerait une forte iniosation dans l'ionosphre et un terrible orage stratosphrique, qui engendrerait des champs de 500 volts par centimtre au sol, grillant toute l'lectronique non protge.40Les Enfants du Diable1/j/aa201Peut-tre vous et moi ferons-nous de mme, le jour venu. J'ai quelque fois l'impression que notre civilisation technologique se trouve soudain confronte un problme analogue. La mort de la plante toute entire est devenue une chose possible et tous les hommes qui l'habitent, militaires ou simples mortels, se dbrouillent comme ils peuvent face cette sinistre ralit : ils se contentent de la refuser ( cette attitude tait trs nette chez un Gallois, face une hypothse qu'il qualifie d'inenvisageable ).Nos futurologues s'interrogent gravement sur ce vingt et unime sicle que nous avons droit devant nous. Des gens comme Teller ou Lyndon La Rouche 41 , tous deux cancreux, se tournent vers la technologie comme vers une divinit d'o sortira, par miracle, la solution, le deus ex-machina. L'attitude de bien des scientifiques cet gard tient du culte et il n'est pas tonnant de voir que les vulgarisateurs, qui sont, comme des prtres, les intermdiaires entre le temple et le monde des hommes, sont parmi ceux qui refusent le plus vivement, de trs rares exceptions prs, cette perspective inquitante. Quand une chose est trop angoissante, on l'enferme dans l'imaginaire. Dans nos socits mdiatises, la mort est devenue un fantasme. Si on carquille un peu les yeux, on peut s'tonner de voir que quatre vingt dix pour cent des films que nous voyons contiennent bon nombre de morts violentes. Mais ces morts sont ritualises. Dans les anciens westerns il n'y avait mme pas de sang, ou si peu. Les choses ont volu, la violence est devenue plus apparente, sans tre plus crdible. Mme la ralit a cess depuis longtemps de l'tre. Lorsqu'ils voient fugitivement sur leurs crans des corps rougis emports la hte par des ambulanciers, lors d'un compte rendu d'attentat, les gens se rendent-ils rellement compte de ce qu'ils voient ? Pas vraiment. Dans les mois qui suivirent cette mission la guerre des toiles s'tala dans les media. On a pas fini d'en parler, mais dj elle a perdu tout son contenu dangereux. Les lecteurs et les spectateurs regardent les belles couleurs des lasers et subissent la sduction de la prouesse technique. Les "beams" crachs par des stations spatiales incendient le ciel noir du cosmos, les sous-marins nuclaires fendent gracieusement les flots et les missiles escaladent le ciel, assis sur de jolis panaches blancs, comme de joyeuses fuses de fte foraine. Les gosses jouent avec des dsintgrateurs laser et des vaisseaux de l'espace hrisss de canons particules et l'apocalypse41Journaliste, leader d'un mouvement d'extrme-droite, militant pro-nuclaire' diteur de la revue "fusion".Les Enfants du Diable1/j/aa202achve de se fondre dans le dcor du quotidien. Les images de la Guerre du Golfe ressemblaient des jeux vido. En 1983, lorsque j'tais Moscou, je regardais frquemment la tlvision, ne serait-ce qu' cause des nouvelles qui pouvaient tre donnes propos de l'affaire du Boeing Sud-Coren. Bien videment le pilote qui avait tir le missile tait prsent, sinon comme un vritable hros, du moins comme un homme qui avait fait son devoir en veillant la scurit du territoire de son pays. Il semblait pourtant bien mal l'aise. On le serait moins. Cette assiduit devant le petit cran Sovitique me permit d'avoir un petit coup d'il sur le message mdiatique vhicul, en matire d'armements, par la tlvision Sovitique. Les missions consacres l'arme y taient quotidiennes . En gnral celle-ci rediffusait un des milliers de films produits aprs la guerre de 39-45, consacr la lutte contre l'Allemagne nazie. Suivaient des interviews d'anciens combattants abondamment mdaills, des visites de casernes, des dossiers sur les armes et des rencontres entre enfants et soldats. Le ton patriotique rappelait un peu la srie "Pourquoi nous combattons", diffuse en France aprs la libration. Tout semblait fait pour entretenir l'ide obsdante d'une menace planant sur le pays, vritablement pour accrditer la thse d'un tat de sige permanent.La mort : un "travail". L'Amrique Reaganienne, aprs les doutes exprims au moment de la guerre du Vietnam, d'abord travers des allgories ( Le soldat bleu, Little Big Man ) puis directement ( Retour de l'enfer ), s'orienta vers un style infiniment plus direct, dans le plus style western, bien en rapport avec l'ancienne profession du Prsident. Clint Eastwood s'y mit flinguer du Russe sans un battement de cil, tandis que Rambo grillait les jaunes au lance-flamme. Le film Top Gun, qui reprsente ce qui se fait de mieux actuellement en matire de conditionnement des gens, et en particulier des jeunes, qui cette production est spcialement destine a remport un succs considrable aux Etats-Unis ( moins en France ). Le thme tait un stage dans lequel l'lite des jeune pilotes Amricains se formait aux techniques du combat arien sur jet, au plus haut niveau. En les accueillant, le commandant de cette base cole annonait tranquillement la couleur : - Nous n'avons pas nous poser ici des questions politiques. Ces dcisions ne nous concernent pas, nous sommes l pour effectuer un certain travail, c'est tout.Les Enfants du Diable1/j/aa203Le film se terminait par un affrontement rel avec des Mig Sovitiques ( les rles tant "jou" par des braves Northrop Talon, repeints bien entendu en noir et frapps de l'toile rouge ). L'action se droulait l'intrieur des eaux territoriales Sovitiques, o les jets Amricains taient censs venir en aide un de leurs navires "gar". Les pilotes Sovitiques avaient d'inquitantes visires fumes, pour accentuer l'aspect fantasmatique et le combat se terminait par une victoire crasante des Amricains, coup de missiles, et ils taient acclams leur retour par l'quipage du porte avion. Des victoires redevenues "propres" ( de simples bouffes de flammes oranges signalant les impacts de missiles ), sans visages grimaants dans les cockpits, avec des acteurs jeunes et vitamins, exempts d'tats-d'me. . Un message brutal, cru, sans nuances. Aprs le rarmement tout court, le rarmement moral. Comment diable esprer crer un jour une entente entre les peuples en oprant un tel matraquage ? Un jour, lors d'un enregistrement radiophonique le prsident Reagan fit une boulette de taille. On lui demandait de prononcer une phrase quelconque dans un micro pour effectuer un rglage, ce qu'il fit. Mais celleci ayant t enregistre, fit le tour du monde : - Mes chers compatriotes, j'ai le plaisir de vous annoncer que je viens de signer une loi bannissant la Russie pour toujours. Le bombardement commencera dans cinq minutes. Boutade inconsidre, ou cri du cur ? A la mme poque un des mes informateurs Amricains m'crivait que les armes au plasma (galement, selon lui, tudies en URSS ) venaient de franchir un pas dcisif dans les expriences souterraines du Nevada et qu' son avis Reagan ne cherchait dans l'IDS qu'un moyen d'assurer la survie des Etats-Unis en vue d'une "solution finale" permettant de rayer l'URSS de la carte du monde d'un coup. Il est vrai que ce genre d'humour apocalyptique n'a jamais t l'apanage des seuls Amricains. En 1970, lorsque Brejnev faisait Pompidou les honneurs d'une visite de Bakounour, la cit spatiale Sovitique, il lui demanda, entre deux explications, de presser sur un bouton, ce que le prsident Franais fit. - Ah,ah, s'exclama Brejnev, vous venez de dtruire Paris !Les Enfants du Diable1/j/aa204La mort ritualise. Il y a pas mal d'annes, Alfred Hitchkock sortit toute une srie de petits films pour la tlvision, en noir et blanc, qui taient prcds par la projection sur l'cran de son ombre ventrue et lippue. Dans l'un d'eux on voyait un militaire rendre visite un couple d'amis. Ceux-ci avaient un jeune garon de cinq ans, qui arpentait l'appartement habill en cow-boy. On apprenait que l'ami avait amen avec lui un cadeau pour l'enfant, mais qu'il le lui donnerait le soir seulement. Eperdu de curiosit, pendant l'absence des adultes, le bambin explorait la valise du visiteur et y dcouvrait un splendide et vritable rvolver, qu'il prenait videment pour le cadeau qui lui est destin. Dans la suite de l'histoire, tout le suspense tait bas sur la recherche anxieuse, par le couple, l'ami, et la police, du gamin, qui se promenait dans cette petite ville tranquille, avec ce jouet pouvantable. Un geste d'enfant si banal comme de pointer une arme en direction de n'importe qui, prenait alors une rsonance compltement diffrente. Le barillet tant aux trois quart vide, l'enfant jouait la "roulette Russe" sur tous les gens qu'il croisait sur son passage, qui se prtaient d'ailleurs complaisamment son jeu. Comment nos civilisations ont-elles pu intgrer ce point cette ritualisation de la mort ? Cela n'est pas une chose nouvelle. De nombreuses civilisation, par le pass, ont vcu en symbiose avec la mort, comme les prcolombiens qui l'intgraient compltement dans leur crmonial religieux. Les SS portaient une tte de mort sur leur casquette sans la moindre gne. Chez nous, la manipulation des armes, spcialement par les jeunes garons, est associe un dveloppement sexuel harmonieux. Ne vous inquitez pas, disent les psychologues, ces armes ne sont pas vraiment des armes, ce ne sont que des substituts de phallus dont l'enfant a besoin pour s'affirmer et pour pratiquer le rituel du meurtre symbolique de son pre. Fort bien, mais est-ce qu'on ne pourrait pas trouver autre chose ? Avant la seconde guerre mondiale, Reich avait dnonc cette collusion entre le sexe et le got de tuer. Selon lui la solution tait de librer au plus vite les gens de toute frustration sexuelle, gnratrice d'agressivit. Des crches ouvrires avaient t installes, dans la svre Allemagne PRussienne, o les enfants taient laisss totalement libres dans leurs bats, et o on notait une baisse assez nette de leur agressivit et une plus grande socialisation. Inversement, il y a toujours quelque chose de pas net chez les maniaques des armes feu. J'avoue que quand j'coutais le polytechnicien Gallois, siLes Enfants du Diable1/j/aa205sr de lui, dans cette rencontre la maison de la radio, au milieu de cette avalanche de chiffres et d'affirmations prremptoires, j'avais soudain l'impression d'tre face un enfant aux cheveux gris, un forte en thme qui aurait un peu trop jou la guerre. Mais quelle est la solution ? Le Thanatos suggr par Freud est-il jamais en chacun de nous ? En vrit on cherche toujours juger l'individu de manire statique. On cherche savoir s'il est bon ou mauvais, agressif ou pacifique, intelligent ou stupide. Je suis persuad que des conditions de vie prolonges l'chelle de plusieurs gnrations gravent dans les cerveaux des impressions transmissibles, comparable ce que l'on appelle en lectromagntisme l'hystrsis. Il ne doit pas tre possible de prendre un peuple qui a connu la violence pendant des gnrations et de lui dire brle-pourpoint : - Voil, c'est fini, le guerre est termine, il faut maintenant vivre la paix. Les expriences vcues par les tres vivants le transforment, au fil des gnrations. Petit petit le bagage gntique est modifi et on appelle cela l'volution. Pourquoi en serait-il diffremment avec le mental ? Lorsqu'un enfant nat, son cerveau est tout sauf une boite vide. Bien qu'il ne soit pas immdiatement dot du pouvoir de s'exprimer pleinement, l'ducation qu'il recevra ne fera le plus souvent que rvler, en bien ou en mal, des structures qui existaient dj la naissance. Ces structures mentales de base ont la mme nature gntique que les structures morphologiques, et donc la mme lenteur d'volution. Fini le "bon sauvage" ou "l'honnte homme" parfaitement objectif. Nous tranons derrire nous des millions d'annes d'histoire, comme des mtaux conservent le souvenir d'une magntisation antrieure. Au point de vue biologique, les exemples abondent. Le cholestrol est une substance scrte par une glande endocrine qui acclre la mobilisation des sucres dans le sang. C'est "l'overdrive", utilis par nos anctres pour mieux prendre leurs jambes leur cou en cas de danger. Dans la vie moderne l'homme est soumis un stress intense. Le pdg d'une affaire en difficult, au cours d'un conseil d'administration particulirement tendu, scrte sans le savoir des quantits importantes de cholestrol, tant son dsir inconscient de fuir est grand. Hlas cette substance, non limine par l'effort, se dposera dans ses artres, provoquant terme de graves troubles cardiovasculaires. Nos structures mentales possde de tels archasmes, quelle que soit l'ethnie considre et c'est cela qui nous met en danger de mort. Le cerveau reptilien, ou mammalien, palpite sous la mince couche "rationnelle", y compris chez le gnral Gallois et chez tous ceux qui ont en charge notreLes Enfants du Diable1/j/aa206"scurit" ( on aurait envie de dire notre "inscurit" ). Mais le mythe de la rationalit, cultiv par les adeptes de La Rouche, a la vie dure. Dans la bouche d'un Gallois on entend sans cesse : - Ne vous inquitez pas, ces gens savent trs bien ce qu'ils font... Je n'en suis pas si sr. Nous parlions ce moment-l de l'affaire du Boeing sud coren abattu par les Russes en 83. Gallois tait convaincu qu'il s'agissait l d'une dcision prise froidement par le Kremlin, dans le but de dcourager les actions d'espionnage occidental. - Vous comprenez, ils en ont eu marre... Moi je pencherais plutt pour la thse de la bavure. Il existe dans les Boeing plusieurs centrales inertielles.Peu aprs le dcollage le pilote, ou le navigateur, affichent sur un clavier les coordonnes de la route suivre, avec l'altitude. Puis l'appareil passe entirement sous le contrle du pilote automatique est des ordinateurs de bord. Dans un vol nocturne de ce genre, le travail de l'quipage se rsume alors, jusqu' arrive en vue du point de destination, une surveillance des rgimes moteurs et des diffrents circuits. On peut imaginer que l'oprateur, en affichant les coordonnes de la route, ait fait une lgre confusion de chiffres. L'avion aurait alors doucement driv vers l'ouest. Au moment o la radio aurait dtect les conversations de routine mises par le sol, en vue de l'le de Sakhaline, haut lieu stratgique Sovitique, l'quipage aurait ralis son erreur. Mais il y avait longtemps que l'appareil avait t dtect par les Russes, ds approche des eaux territoriales, et tait convoy par des groupes de Sukho se relayant. Lorsque le pilote du Boeing ralisa quel point il s'tait aventur, il tait au sud est de l'le. Il fit alors ce que n'importe pilote aurait fait sa place : il se drouta en tentant de prendre de l'altitude. Le chef du groupe des Sukho rendit un avis de spcialiste : - Il a mis ses volets, grimpe et perd de la vitesse. Nous n'allons pas pouvoir nous maintenir dans son sillage et dans quelques secondes nous allons le dpasser. Si nous voulons tre de nouveau en position de tir il nous faudra faire un large virage et alors il pourra sortir des eaux territoriales. Qu'est-ce que je fais ? L'ordre d'abattre l'intrus ne put tre donn par le Kremlin. Il mana probablement d'un simple colonel charg de la dfense ctire, un peu nerveux. Ce n'est pas l'homme "rationnel" qui prit cette dcision en aussiLes Enfants du Diable1/j/aa207peu de temps, mais celle-ci partit d'une des sous-couches cervicales, comme un simple rflexe. Comment sortir d'un tel dilemme ? D'abord en prenant les hommes tels qu'ils sont, comme d'anciens animaux, ni bons, ni mauvais, mais ptris d'irrationalit. Peut-on changer le mental ? Peut-tre, mais pas l'chelle d'une gnration. Nos attitudes agressives sont le fait d'un lent conditionnement. Si nous russissons aborder le vingt et unime sicle, il nous faudra, l'chelle plantaire, russir une vaste opration de psychanalyse terrestre et crer d'autres conditionnements que nous devrons dcouvrir et dont nous ne pouvons pas avoir la moindre ide. Edgar Morin a bien raison quand il crit dans un de ses derniers livres : Sciences sociales : an zro.Les Enfants du Diable1/j/aa208L'anne d'aprs. A partir de 1984 tout le monde se mit parler de l'IDS et de l'Hiver Nuclaire. Le sujet devint la mode. La revue La Recherche publia en Juillet un article assez document intitul The Year After, c'est dire " l'anne d'aprs", par opposition au titre du film "Le Jour d'Aprs". Dans celui-ci on trouvait, enfin, des informations abondantes sur les recherches d'Alexandrov et de ses quivalents Amricains. D'autres journaux reprirent ce thme dans leurs "pages magazine" du dimanche.Paradoxes.... Dans les revues de vulgarisation style Science et Vie, le point de vue dvelopp, apparemment assez contradictoire , tait le suivant : - La guerre des toiles, a ne marchera jamais, c'est irraliste, c'est une illusion. Ceci dit, a se dveloppe.... Suivait quelque nouvelle faisant tat d'un nouveau pas franchi. Les Sovitiques, par exemple, avaient dvelopp des annes plus tt une procdure d'interception de satellites en reprenant la mthode du rendezvous. Le satellite "tueur" se lanait la poursuite du satellite-cible, puis explosait comme une grenade en arrivant proximit. La Amricains s'taient lancs dans quelque chose de totalement diffrent mais d'infiniment plus efficace : l'interception en collision. Un simple chasseur Eagle lanait la rencontre de la cible orbitale, un missile trs modeste, de 3 mtres de long et pesant une tonne tout au plus, dont le systme d'autoguidage tait assez prcis pour permettre un croisement, quelques quinze kilomtres par seconde, au mtre prs, ce qui reprsente une performance assez incroyable. Ds qu'il quittait l'atmosphre terrestre, ce missile intercepteur dployait une trentaine de "faux", simplement par rotation, lesquelles dcoupaient l'engin-cible en rondelles, la manire dont les lames acres places dans l'antiquit sur les roues des chars rduisaient les combattants adverses en nourriture pour chats. Tout cela fonctionna la perfection. Il y eut galement des destructions au sol de fuses par lasers chimiques. Par ailleurs, Livermore, Sandia et Los Alamos, ou Semipalatinsk, on accroissait la puissance des "beams", pied au plancher.Les Enfants du Diable1/j/aa209.. et rcupration. On vit alors apparatre une floraison d'ouvrages luxueusement illustrs, qui rappelaient les catalogues d'armes et cycles dits par la manufacture de Saint-Etienne. Quand on ouvrait un de ces livres, on saturait trs vite. SS20, Pershing II, Trident, sous-marins, ABM, bombes "de thtre" ( des oprations ), lasers en tous genres, tout cela donnait le tournis. Mais ces ouvrages avaient un dnominateur commun : il dnonaient la pousse formidable des armements Sovitiques. Dans les ouvrages en couleur, les engins Amricains avaient de belles couleurs et de jolies cocardes toiles, alors que les missiles Russes taient d'un kaki inquitant. Des cartes du monde montrait l'Union Sovitique constelle de fuses, de bombardiers et de sous-marins et la conclusion des ouvrages ou des articles restait invariablement : ne restons pas les bras croiss face cette menace croissante. Armons-nous, armons-nous. Lisez, lisez chez Fayard, l'ouvrage de Pierre Gallois, expert en matire de stratgie ( qui a, au passage, effectu un srieux recyclage aprs notre face face radiophonique ), intutul "la Guerre des Cent Secondes". Il est constell de chiffres, de graphiques en couleur, d'illustrations seyantes. C'est un trs beau livre. Il ne manque que les corps calcins, les visages tordus de souffrance. Sa conclusion : il faut que les Europens se dotent, eux aussi, d'un bouclier spatial, quel qu'en soit le cot. Pour le polytechnicien Gallois, qui n'a jamais vu un mort de sa vie et n'en verra sans doute jamais, la guerre est un jeu. En lisant ce livre on a l'impression que la seule chose qui existe c'est la stratgie et que le reste du monde n'existe pas.Information, dsinformation. Alexandrov avait particip au printemps 84 cette fameuse runion Vaticane, trouvant un cho trs vif chez Carl Sagan. Avec la bndiction du pouvoir Sovitique il poursuivait maintenant une croisade travers le monde en prsentant sa thse de l'Hiver Nuclaire. Les Japonais, particulirement sensibiliss, firent en 85 un film, diffuss sur de nombreuses chanes trangres, consacr aux consquences d'une guerre nuclaire.Les Enfants du Diable1/j/aa210Inutile de dire que du ct occidental, les stratges et matres penser se mirent dnoncer ce qu'ils considraient comme une intoxication mrement orchestre par le KGB, destine dmobiliser le monde libre. Dans son ouvrage "La Guerre des Cent Secondes", le gnral Gallois vacuait carrment le problme en quelques lignes, sans donner la moindre justification. Citons-le : - Visitant Hiroshima, en fvrier 1981, le pape pronona un discours montrant l'vidence que le phnomne nuclaire ne lui tait pas familier, lors qu'il disait : ".. aujourd'hui c'est l'ensemble de la plante qui se trouve sous la menace nuclaire... partir de maintenant, c'est seulement par un choix raisonn et une politique dlibrment dfinie que l'humanit peut survivre". La ralit est toute autre. On peut exprimer les vues de la majorit de l'opinion publique, mal documente, sans pour cela dire le vrai. On ne voit pas en effet, pour quelles raisons, s'il y avait conflit nuclaire, les belligrants se dtruiraient mutuellement, en anantissant la plante; quant l'humanit, sa survie n'est pas assure par une politique dtermine, mais par l'vidente absurdit d'un massacre mutuel, chaque partie dtenant des armes invulnrables qui frapperaient aussitt celui qui aurait frapp le premier. En imaginant le pire, c'est dire l'irralisable, l'analyse des effets d'une guerre imaginaire a dmontr que ni l'espre humaine, encore moins la plante, ne seraient en pril. Le Saint-Pre avait repris son compte un clich trs rpandu, mais dpourvu de fondements. Autrement dit, primo les grandes puissances ne seraient jamais assez sottes pour utiliser leur plein potentiel nuclaire et s'entre dtruire. Secondo, si par malheur cela arrivait, a ne serait pas si grave qu'on le dit.. Sur quelle analyse Gallois se basait-t-il ? L'histoire ne le dit pas. En France je fus invit de nombreuses fois faire des confrences ou participer des dbats dans le cadre de cellules ou d'instituts de recherche Marxistes. Je reus mme une lettre d'encouragement du comit central Sovitique pour le dsarmement ( Ils n'avaient pas du bien lire mes papiers dans l'Huma ). Mais cette curiosit et ce parrainage cessrent lorsqu'on se rendit compte que je ne voulais absolument pas passer sous silence les projets d'IDS Russe. On peut douter de l'impact de ce battage mdiatique sur le grand public. Le premier effet est sans doute la saturation, avec comme corollaire un effet de dsinformation naturelle. Un attentat, une guerre, a frappe les gens. Dix attentats, dix guerres, a ne passe plus. Soyons ralistes, quelleLes Enfants du Diable1/j/aa211diffrence, maintenant, entre les nouvelles diffuses par le journal tlvis et le bon srie B du soir ? Je laisse le lecteur tre son propre juge.Disparition d'Alexandrov Au printemps 1985 un court article du Monde signala, en France, la disparition de Vladimir Alexandrov, lors d'un colloque qui s'tait tenu en Espagne. On signalait que le confrencier, avant de disparatre sans laisser de trace, s'tait copieusement enivr. La nouvelle n'mut pas grand-monde et passa totalement inaperue au plan international. Immdiatement je tentais d'en savoir plus. Des rumeurs varies et sans fondement se mirent courir. On se demanda si Alexandrov n'tait pas pass l'ouest. Mon dieu, pourquoi faire ? Vladimir, mcanicien des fluides de son tat, n'avait ma connaissance aucune connaissance "sensible", exploitable. Ceci fut confirm par un propos de Teller, durant l't qui suivit, lors des rencontres internationales d'Erice , en Sicile. L'le contenait un luxueux centre consacr la culture scientifique internationale qui recevait chaque anne le Gotha de la physique. En 1983 Alexandrov s'y tait d'ailleurs rendu, en compagnie de Vlikhov, et avait prsent ses travaux sur l'Hiver Nuclaire. En cet t 1985, Erice, quelqu'un demanda Teller : - Sont-ce les Amricains qui ont enlev Alexandrov ? - Diable, rpondit-il, que voulez-vous que nous fassions d'un mtorologue ? Cette thse du passage L'ouest est certainement la moins crdible de toutes. Lorsqu'un Sovitique saute le pas, la chose est exploite abondamment. Ce geste est interprt comme une dnonciation du rgime Sovitique, ou comme un choix de meilleures conditions de travail.Sans laisser de trace. Plus d'un an aprs, aucune trace, aucun cho. Il fallut attendre l't 1985 pour qu'une revue Amricaine, Science Digest, publie le rsultat de la premire enqute faite sur place, et aux Etats-Unis, auprs des diffrents collgues qu'Alexandrov avait connu, en particulier l'universit de Colorado.Les Enfants du Diable1/j/aa212Son premier voyage aux Etats-Unis avait eu lieu en 1978, mais en 1980 il fit un sjour de plusieurs mois l'universit de l'tat d'Oregon, invit par son collgue et ami Larry Gates, qui faisait exactement le mme travail que lui. Il se fit normment d'amis l-bas, et cela ne m'tonne gure, c'tait un homme trs ouvert et chaleureux. Il rsida donc plusieurs mois au domicile de son collgue. Il est peut-tre difficile de se faire une ide prcise sur quelqu'un qu'on rencontre de loin en loin dans des congrs, mais une cohabitation de plusieurs mois est beaucoup plus rvlatrice. Gates, qui tait de nous tous celui qui le connaissait le mieux, a toujours dit qu'Alex tait un type sans problme particulier, enthousiaste, aimant la vie, et en tout cas sobre. Dans un appartement confortable, empli de souvenirs de voyages, au 5 rue Archipov, deux pas de la place Rouge, Alexandrov vivait avec sa femme , la fragile Alia, et sa fille Olga, une gentille petite boulotte qu'il adorait. Aux Etats-Unis, Vladimir et Gates avaient travaill dans une ambiance trs agrable la mise au point du modle de dynamique de la biosphre, bas sur les premiers travaux de Larry. Alexandrov avait accs aux super ordinateurs Amricains Cray-one, ce qui le changeait des machines Sovitiques, qui accusent quand mme un retard certain par rapport aux engins Amricains ( Le Cray faisait en six minutes ce que le BESM de Moscou faisait en 48 heures ). Il faisait galement de frquentes visites au LLL ( Lawrence Livermore Laboratory ). Dbut 1984, aprs la confrence du Vatican o il avait t invit par Rovasenda, il retourna aux Etats-Unis, puis gagna Tokyo et Hiroshima, o fut tourne une courte squence avec Carl Sagan, destine tre incluse dans le film que prparaient les Japonais. A Tokyo, il acheta un magntoscope, puis revint Moscou. Gates dit que sa femme tait malade, souffrait d'une sorte de cirrhose, ce qui le proccupait. Inquiet, il tait entr en contact avec des spcialistes trangers et avait en particulier eu un long entretien tlphonique avec un mdecin Anglais qui avait tent un diagnostic sur la base de ce qu'Alexandrov avait pu lui dire. Il devait aussi soutenir sa Soviet Doktorat, la fin de l'anne. Ses pairs le lui avaient signifi. Ce grade est bien suprieur la thse de doctorat d'Etat franaise ou au Phd Amricain. C'est une sorte de brevet pour une entre ultrieure l'Acadmie des Sciences d'Union Sovitique. L'imptrant doit soutenir un feu roulant de questions pendant cinq heures, et Gates dit qu'Alexandrov apprhendait un peu cet examen et qu'il n'avaitLes Enfants du Diable1/j/aa213pas que des amis l'universit ( mais dans le monde de la recherche les gens sans ennemis sont bien rares ).Contre-attaque du Pentagone. En Mars 1985 le Pentagone publia un communiqu tendant discrditer ses travaux. Peu de mois avant l'accs aux super ordinateurs Amricains lui avait t interdit. Mesure purement politique. En effet lorsqu'il utilisaient les machines, Vladimir devait fournir ses listings, qui taient analyss et introduits par un programmeur Amricain, et n'avait pas un contact direct avec l'ordinateur. Impossible, dans ces conditions, de glisser la sauvette un calcul de bombe neutrons au milieu du lot. Contrairement aux allgations du Dpartement de la Dfense, cette exclusion n'tait absolument pas base sur des critres de scurit. Dans son communiqu du premier mars 85, le Pentagone crivit : - Il est difficile de faire la diffrence entre un scientifique Sovitique et un propagandiste Sovitique... Vladimir Alexandrov et G. Stenchikov ont dvelopp des travaux bass sur un modle Amricain ancien considr depuis comme totalement obsolete.... Ils tirent des conclusions exagres de leurs travaux, qui leur ont attir de vives critiques de leurs collgues trangers...En dpit de ces critiques ils persistent donner la mme prsentation de leur thse. Aprs avoir, dans les milieux scientifique, baign presque comme un poisson dans l'eau ( Alexandrov tait plus Amricain que les Amricains, disait Gates ) , c'tait soudain la disgrce. Mais, n'exagrons rien. Les Sovitiques ont quand mme des ordinateurs trs convenables et le fait d'tre soudain "interdit de Cray-one" ne pouvait pas pousser un tel homme, plein de ressources, la dpression. S'agissant des dclarations du Pentagone, je peux prciser qu'elles ne reposent sur aucun fondement scientifique tabli. J'ai reu en 1986 une publication de Stenchikov, intitule "Mathematical modelling of the influence of the atmospheric pollution on climate and nature". Elle contenait une tude sur l'influence des quantits croissantes de gaz carbonique relche dans l'atmopshre par l'activit des hommes, mais reprenait aussi l'ensemble du travail sur l'hiver nuclaire, dont les rsultats se trouvent confirms amplement : Stenchikov avait explor une large gamme de scenarii initiaux, allant de 100 25 000 MT et montrait en particulier qu'il ne pouvait pas exister de "petite" guerre nuclaire, vis visLes Enfants du Diable1/j/aa214des graves dsordres causs la biosphre. Les effets taient toujours prsents et qualitativement semblables. Au cas o une flure importante et exist dans l'ensemble de l'difice thorique je vois mal comment Stenchikov aurait dlibrment dcid de la passer sous silence, au risque d'un grave discrdit sur le plan scientifique, pour lui et pour toute l'quipe travaillant sur ce sujet au centre de calcul de l'universit de Moscou. En vrit le Dpartement de la dfense Amricain n'avait sans doute pas trop prt attention ces travaux, toutes ce dernires annes. Quel tait au juste l'impact des thses d'Alexandrov ? Elles dmontraient qu'il tait inutile d'accrotre plus avant le potentiel nuclaire, puisque celui qui existait dja, non seulement pouvait tuer des milliards de personnes, mais mettait catgoriquement en danger la survie de l'humanit en tant qu'espce . En 1985 Lyndon La Rouche avait publi un nouvel article dans sa revue Fusion o il se flicitait de voir Edward Teller, puis le prsident Reagan, pouser ses thses. Suivait un appel vibrant une militarisation outrance pour rtablir la parit vis vis de Moscou. Sur ce fond de dcor les thories d'Alexandrov risquaient d'entraner une rflexion, suivie d'une possible remise en question de cette mass production d'ogives, de sous-marins et de bombadiers, si profitable pour le lobby militaro-industriel Amricain. D'o une vigoureuse exculsion du Sovitique des cnacles scientifiques Amricains, suivie d'une opration de dsinformation, pas trs taye scientifiquement, vrai dire. Il serait intressant de connatre l'opinion des chercheurs rellement comptents sur ces travaux, et en particulier celle de Gates et de son quipe, dont les travaux taient en mme temps remis en cause. On rejette ce qui vous drange. En 84 j'avais trouv cette mme attitude systmatique chez Gallois, confirme dans son livre paru en 86, 42 accrue sans doute par la crainte de voir les armes spatiales, hors de porte des europens, mettre au rencart les missiles du site d'Albion et la flotte des sous-marins nuclaires, vritable fiert franaise.Le film de la disparition. L'limination d'Alexandrov fut l'uvre de grands professionnels. Il se volatilisa purement et simplement Madrid la suite d'une confrence qu'il donne, sur l'invite du groupe communiste de Cordoue. Ses dernires42Pierre Gallois : La Guerre des Cent Secondes, dit chez Fayard, page 36Les Enfants du Diable1/j/aa215heures durent tre semblable celles du personnage des "Trois Jours du Condor" et il ne vit vraisemblablement pas venir le coup. La presse internationale, pour le peu d'cho qu'elle donna cette affaire, vite touffe, parla de son tat d'brit. Faux, Alexandrov ne buvait pas. On perd subitement sa trace devant l'htel Habana. Le lendemain de sa disparition, le lundi 31 avril 1985 des employs de l'ambassade Sovitiques vinrent l'htel Habana. Constatant son absence ils dcidrent de rcuprer ses affaires et de payer sa note. Ils prirent aussi, dtail qui a son importance, son passeport. Par la suite l'ambassade aurait officieusement demand la police espagnole d'effectuer des recherches au sujet de son ressortissant. Ici s'arrte l'histoire Espagnole. Le 3 mai John Wallace, directeur du dpartement des tudes de la biosphre Washington reut un appel tlphonique d'Alya, l'pouse d'Alexandrov, qui s'inquitait de ne pas voir rapparatre son mari. La conversation fut difficile parce qu'Alya parlait trs mal l'Anglais et Wallace pas du tout le Russe. Nanmoins la nouvelle se rpandit rapidement dans cette petite communaut scientifique, qui dcida un black out, au cas o Alexandrov aurait tent un passage l'ouest ou se serait cach quelque part en Espagne. Les mois passrent et le 4 juillet la revue Nature brisa le silence, suivie par le New York Times et le quotidien Espagnol El Pais. Un jour aprs la diffusion de cette nouvelle, et 108 jours aprs la disparition d'Alexandrov, les autorits Sovitiques dposrent une requte officielle auprs de la police et du ministre des affaires trangres espagnols. La premire mention de la disparition du savant Russe ne fut faite dans la presse Sovitique qu'en dcembre 85. Celle-ci accusa alors la CIA, en se basant sur un article sign de Ralph de Toledano, dat du 29 octobre et paru dans le Washington Times, o celui-ci voquait, de sources secrtes, un interrogatoire qu'Alexandrov aurait subi aprs son passage l'ouest. Cette thse fut fortement rfute par John Wallace : - Alexandrov tait trs attach aux siens et la culture Russe. On peut videment supposer que le pression qu'il subissait depuis un an, lie ses activits mdiatiques, aient pu provoquer chez lui une sorte de dpression nerveuse. Mais je refuse de croire une dcision calcule.Les Enfants du Diable1/j/aa216Indiffrence des media franais. A ce stade on en est rduit aux spculations. Je peux en tout cas attester d'une chose : j'ai rencontr dans les media franais la mme surdit qu'en 1983 vis vis de la thse de l'hiver nuclaire. Bien sr, ds que j'ai su la nouvelle j'ai tent des dmarches tous azimuts. Mais l'affaire ne semblait absolument pas intresser les ditorialistes franais, de la presse crite ou parle. J'ai en tte la rponse que me fit l'un d'eux, travaillant l'Express : - Oui, mais depuis sa disparition, qu'y a-t-il comme faite nouveau ? rien... Mais, en gnral, je dois avouer qu'on se contenta de ne pas rpondre du tout. J'ai fini avec le temps par acqurir une certaine vision du monde journalistique. Un jour un journaliste me disait : - Dans vos milieux de recherches, vous avez des rgles, des lois plus ou moins occultes. Vous avez aussi des phnomnes de mode. Quand vous tapez en dehors de ces lois ou de ces modes, a ne prend pas, vous le savez trs bien. Pourquoi voulez-vous que chez nous a soit diffrent ? Si un film comme "Les trois jours du Condor", qui dcrit le drame d'un homme pourchass par le CIA pour avoir mis le doigt par inadvertance sur un secret dont il ignorait la porte, tait sorti sur les crans, les rdacteurs en chef auraient peut-tre dit : - Tiens, coco, a ferait pas mal, cette affaire Alexandrov, avec la sortie du film. Est-ce que tu peux me flasher quelque chose l-dessus ? Aucun succs non plus du ct d'organismes comme Amnesty International, que cela soit au plan franais ou au plan international. Nous emes une rponse du style : - Est-ce que vous ne connaitriez pas des collgues Espagnols qui pourraient nous aider ? Nous n'en connaissions pas. Des amis chercheurs, les Rivire, tentrent des dmarches officieuses par l'intermdiaire d'un charg de mission en poste Madrid. La rponse qu'ils obtinrent des Espagnols fut assez dconcertante :Les Enfants du Diable1/j/aa217- On ne sait rien, et dans ce cas particulier, on a pas envie de savoir... Je recontactais Stenchikov Moscou ainsi que Y. Shmyglevsky, chef du dpartement de mcanique des milieux continus au centre de calcul de Moscou, et donc chef hirarchique direct d'Alexandrov. Ce dernier me rpondit dans une lettre du 24 fvrier 86 qu'il n'en savait pas plus que ce qui avait t publi dans le Washington Post du 29 Octobre 85 et qu'il souhaitait vivement avoir d'autres informations. En 1986 Alexandrov avait disparu depuis plus d'un an et personne n'esprait plus qu'il rapparaisse. Dans la mesure ou aucun organe de presse franais n'avait encore entrepris d'enqute, il tait douteux que l'on connaisse un jour la vrit. Que vaut la peau d'un chercheur ? Pas grandchose, je suppose. Au printemps 86 j'crivis aux responsables de l'mission Rsistance, d'Antenne II. Une des journalistes, Dominique Torrs, me contacta. Il fut question d'une mission Madrid laquelle j'aurais particip en septembre octobre. Mais l'affaire resta sans suites. Alexandrov disparut dans l'indiffrence la plus totale. Il doit reposer quelque part, dans la banlieue de Madrid, dans une dalle de ciment.Gonzales Matta. En 1987 une possibilit me fut donne de me rendre Moscou. La revue Actuel avait dcid de consacrer un article mes travaux de MHD. A l'poque les Russes taient les seuls continuer dans cette voie. Le rdacteur en chef m'envoya donc l-bas avec un journaliste, Patrice Van Eersel. A l'aroport nous attendait le fidle Golubev, qui m'treignit dans ses bras. - Jean-Pierre, mon frre... Il est des amitis durables qui ne connaissent pas de frontires. Je rencontrais le mathmaticien Arnold, spcialiste de topologie. Avant de venir me rejoindre l'htel, celui -ci me dit : - Mais ...comment pourrai-je vous reconnatre ? - C'est simple : je serai le seul client de l'htel qui aura une surface de Boy 43 dans les bras.43Il s'agit d'une surface invente en 1902 par le mathmaticien Autrichien Werner Boy , lve de Hilberth. Son quation algbrique fut trouve par le mathmaticien FranaisLes Enfants du Diable1/j/aa218- Ah, dans ces conditions je peux difficilement vous rater. J'avais galement souhait rencontrer Sakharov, qui avait publi les premiers travaux sur un modle gmellaire d'univers, dix ans avant moi. Hlas, fatigu par le harclement mdiatique celui-ci tait parti avec sa femme, Hlna Bonaire, avec un certain humour, se reposer ... Gorki, la ville o il avait t assign rsidence, en disant : - Au moins, l-bas, je connais tout le monde. Je discutais quelques heures dans ma chambre d'htel avec un jeune chercheur, encore inconnu l'poque, Linde, qui me regarda comme si je dbarquais d'une autre plante. - Ce que vous dites aurait srement beaucoup intress Andri. Hlas Sakharov mourut peu de temps aprs et mes chances de discuter avec lui sur ce passionnant problme disparurent jamais. Nous visitmes diffrents centres de recherche. Dans les couloirs on voyait se promener des chats. - Que font ces chats dans votre laboratoire ? demanda Patrice la jeune femme qui nous faisait visiter un laboratoire o se trouvait un petit Tokamak. - Mais comment faites-vous, chez vous, pour les souris ? Au CEA, il n'y a pas de souris, en Russie, si, et elles bouffent les connexions lectriques. Alors chaque labo a un budget "chats". A Paris nous avions obtenu quelques renseignements d'un collaborateur d'Actuel, Gonzales Matta, ancien des services secrets Espagnols. - Mes petits, cette affaire vous dpasse. J'ai gard des contacts avec les gens des services secrets Espagnols. L'un d'eux a voulu en savoir plus sur la disparition d'Alexandrov, comme a... - Et alors ?Apry, qui se servit, pour se faire, de la description que j'en avais faite, l'aide de mridiens elliptiques. Le lecteur intress en trouvera une description dans mon ouvrage "Le Topologicon", ditions Belin, 8 rue Frou, Paris. Il existe galement une maquette, que j'ai faite raliser, qui achve de s'oxyder au centre de la salle pi, au Palais de la Dcouverte, Paris.Les Enfants du Diable1/j/aa219- Il a t tu dans un parking. L'affaire Alexandrov, croyez-moi, a mord, trs ford. Laissez tomber. Le conseil semblait sage. Mais par gard pour mon ancien ami je tins cependant rendre compte de ce que nous avions appris l'Institut de Mtorologie de Moscou, avec lequel je pris rendez-vous, pour la veille de notre dpart. - Tu es fou, me dit Patrice, on va se jeter dans la gueule du loup. Ca doit tre truff de gens du KGB, l-bas ! - Certainement, et c'est pour cela que j'ai arrang notre entrevue pour la veille du dpart. En Russie, les administrations sont lentes et, avec un peu de chance, quand ils commenceront ragir, on sera dj dans l'avion. - Le ciel t'entende ! Le jour dit Stenchikov vint nous chercher avec sa voiture et nous conduisit son directeur, Schmyglevsky. Celui-ci, en nous saluant, nous fit tout de suite une signe voquant la prsence de micros dans son bureau, et en plaant son doigt sur ses lvres. Nous allmes discuter dans le parc. Tout ce que je pouvais faire c'tait leur enlever leurs dernires illusions de retrouver leur collgue vivant. Selon Matta, on avait retrouv du sang devant l'htel. Des prostitues aurait t tmoin de son enlvement. Il aurait t assomm. Dans le Tupolev qui nous ramenait vers Paris Van Eersel me dit : - Cette nuit, j'ai mal dormi.Les hypothses. Que conclure sur cette disparition d'Alexandrov ? - Le passage l'ouest : Personne ne retient un instant cette thse, la moins crdible. Alexandrov ne prsentait pas vraiment d'intrt pour le Pentagone. Ca n'tait pas non plus ce qu'on appelait un dissident. Il militait sincrement pour le dsarmement, mais ne s'opposait pas en ce sens aux thses de Gorbatchev, et son action tait visiblement encourage. - La fugue : Mme commentaire. Une aventure amoureuse ne l'aurait pas conduit un tel silence pendant aussi longtemps. Et il tait notoirement trs attach son foyer.Les Enfants du Diable1/j/aa220- L'limination physique pure et simple. Et dans ce cas, par qui et surtout pourquoi ? J'adhre cette dernire hypothse, de mme que Rovasenda, le secrtaire Scientifique du Pape, qui me le confirmait dans un courrier. Tout ce que nous pouvons faire, faute d'indices, c'est de chercher qui, ou quel groupe Alexandrov drangeait. On a a dj vu que son action s'inscrivait tout fait dans la pousse mdiatique des actuels dirigeants du Kremlin ( propositions de contrle des armements in situ faite par Gorbatchev ). On ne voit pas pourquoi Moscou aurait commandit son assassinat. A moins que, tel le hros des Trois Jours du Condor, il ait, travers ses multiples contacts avec ceux qui avaient en charge des projets hautement secrets, mis le doigt sur une information par trop dangereuse. Auquel cas on aurait choisi une limination dans une terre trangre pour mieux brouiller les pistes. Alexandrov, en se proccupant des consquences des armes nuclaires, ne pouvait pas ne pas s'intresser l'ensemble du problme des armements, dans son pays comme dans les pays trangers. On a vu que quand on fouine dans ce champ l, on finit toujours par tomber sur quelque chose. Par ailleurs il est bien connu que les chercheurs impliqus dans des projets par trop inhumains ont parfois des problmes moraux. Or, comme lorsqu'on adhre la mafia, il est des engagements qui deviennent un jour irrversibles. L'histoire rapporte le cas d'un chercheur Amricain du nom de Twitchell, travaillant aprs la guerre l'universit de Berkeley, Californie, des projets visant l'amlioration des armes nuclaires. On peut supposer qu'il connaissait d'importants secrets dans ce domaine. Le public n'a jamais su dans quelles circonstances il tait tomb malade, mais il mourut en dlirant, dans un hpital militaire Amricain, sans qu'aucun de ses proches ne soit autoris l'approcher avant son dcs. Un autre technicien d'Oak Ridge, atteint de folie subite, surpris dans un train par les agents de la scurit en train de commenter les travaux qu'il effectuait dans la ville atomique, fut galement intern dans un hpital psychiatrique d'un genre trs particulier, galement en tat d'isolement complet. A l'oppos de cette possibilit resterait l'action d'un des services parallles la solde du complexe militaro industriel d'un des deux blocs. On sait qu'aux Etats-Unis le CIA est un vritable tat dans l'tat, chappantLes Enfants du Diable1/j/aa221souvent totalement au contrle du pouvoir politique, et il pourrait en tre de mme pour certaines sections du KBG Sovitique. En tout tat de cause les thse d'Alexandrov s'opposaient ce type d'activit de militarisation intensive. On a vu, au plan franais, dans le livre de Gallois, comment la thse de l'Hiver Nuclaire tait dlibrment passe sous silence.La solution finale. Lorsque nous nous tions vus Moscou en 83, Alexandrov avait brivement voqu l'mergence possible d'une nouvelle bombe, antimatire 44 . Or trois ans plus tard ce thme faisait surface, y compris dans des revues scientifiques comme La Recherche. Personnellement je m'en tiendrai une conversation que j'ai eue son domicile, en novembre 86 avec Marceau Felden, conseiller militaire franais et ancien directeur du laboratoire de physique des plasmas de Nancy ( et par ailleurs auteur de l'excellent ouvrage "La Guerre dans l'Espace", paru aux ditions Levrault ). Celui-ci me dclarait sans ambages : - On sait dj depuis longtemps synthtiser l'anti-matire et la conserver dans les anneaux de stockage des acclrateurs de particules. La refroidir, c'est dire faire en sorte que les atomes d'anti-matire acquirent des vitesses gales, ne pose pas de difficult a priori. Dans ces conditions on peut la cristalliser. Un cristal d'anti-matire, dans une enceinte au vide suffisamment pouss, pourrait tre conserv en lvitation lectromagntique trs basse temprature, l'aide du phnomne de supraconduction, pendant un temps indtermin. On obtiendrait ainsi une bombe d'une puissance thoriquement illimite. Pour la dclencher, il suffirait de couper le systme de lvitation. L'antimatire viendrait alors au contact de la paroi et s'annihilerait avec une quantit quivalente de matire. Puissance : une mgatonne de TNT pour vingt cinq millionimes de grammes d'anti-matire. On obtiendrait d'ailleurs un engin relativement propre, car les dchets radioactifs, c'est bien connu, viennent essentiellement des systmes fission. En prenant ce thme de la bombe anti-matire on remarquera que cent grammes d'anti-matire quivaudraient 4000 mgatonnes de TNT, soit la borde thermonuclaire actuelle de l'un des belligrants potentiels.L'anti-matire, qui peut tre synthtise dans les acclrateurs de particules, en trs faible quantit, s'annihile totalement avec une quantit quivalente de matire, en produisant un dgagement d'nergie 10.000 fois plus intense que les ractions de fission ou de fusion, car le rendement est alors de 100 % ( toute la masse se trouver convertie en nergie).44Les Enfants du Diable1/j/aa222Il serait donc thoriquement possible, dans le cadre de la physique contemporaine, de construire ce que le futurologue Amricain Herman Kahn avait appel "The Doom Day Machine", la machine du jugement dernier, c'est dire un engin embarquable bord d'un unique missile et capable de dtruire toute vie sur Terre d'un seul coup d'un seul... C'est une menace terrifiante, car par opposition l'arsenal nuclaire actuel un tel engin permettrait de crer un effet de surprise dfinitif. Il pourrait en effet tre log dans un objet ayant l'apparence d'un banal satellite d'observation, et tre mis feu sans pravis au dessus du territoire de l'adversaire,qu'il dtruirait totalement . Resterait, bien sr, trouver le moyen de synthtiser une telle quantit d'anti-matire. Si on s'en tient aux articles publis, les quantits qu'on envisagerait de synthtiser, ou qu'on aurait dj synthtises (?...) se chiffreraient en microgrammes. Ces charges seraient alors utilises comme dtonateurs, en particulier dans les bombes neutrons ( voir annexe 3 ). Mais notons immdiatement qu'un microgramme d'anti-matire reprsente quarante kilotonnes de TNT , soit plus de trois fois la bombe d'Hiroshima.... Qui aurait imagin, En 1945, aprs Hiroshima, aprs l'norme effort technique li au projet Manhattan, que la production massive de matire fissile puisse atteindre une dizaine d'ogives par jour . Si un jour on sait produire de l'antimatire par microgrammes, il n'y a aucune raison pour cette production ne s'accroisse pas. Faisons confiance aux hommes, ils trouveront srement un moyen d'accrotre ce rythme.Des secrets qui tuent. La bombe anti-matire serait bien videment lie un certain nombre de secrets technologiques et scientifiques. Alexandrov aurait-il t en contact avec l'un de ces secrets ? Ca n'est pas impossible. Il est bien vident que les travaux qu'il menait le mettaient automatiquement en contact avec tout ce qu'il pouvait y avoir de plus performant en matire d'armements de destruction massive. Nous avons vu qu'aucune structure de secret n'est absolument tanche. Qui veut savoir et se met en contact avec suffisamment de gens, finit par apprendre des choses, directement ou indirectement. Les gens qui sont impliqus sur des projets aussi monstrueux ne peuvent pas rester de marbre. S'il leur est impossible de s'exprimer directement, il n'est pas exclu qu'ils soient tents de communiquerLes Enfants du Diable1/j/aa223certaines informations de manire anonyme des gens qui, comme Alexandrov, puissent devenir des vecteurs de communication et pousser un indispensable cri d'alarme. Je connais des chercheurs qui reoivent ainsi des courriers anonymes, posts d'endroits forts divers et porteurs d'informations aussi bouleversantes qu'invrifiables. Dans ce cas la rgle absolue est de ne rien conserver par devers soi. Etre l'unique dtenteur d'un quelconque secret est un danger mortel. Alexandrov avait peut-tre oubli cette rgle lmentaire. Quoi qu'il en soit, cette voix importante s'est tue, qui tait en quelque sorte la conscience des enfants du diable.Les bouteillons de l'Apocalypse. Les bruits les plus fous circulent dans les couloirs des grands colloques internationaux. Certains pensent que la bombe anti-matire serait dja oprationnelle aux Etats-Unis depuis 1985 et qu'elle serait essaye, sous trs petites quantits, dans les expriences souterraines du Nevada. Les Russes, galement engags dans cette course, auraient perdu la partie cause de leur faiblesse trs nette dans le domaine de la supraconduction, vis vis des Amricains. Gorbatchev, conscient de cet cart mortel, aurait alors cherch ngocier en catastrophe. D'o ses tentatives d'ouvertures et d'o cette drobade des Amricains, peu soucieux d'interrompre leurs fructueux essais souterrains, dans l'espoir de parvenir un rsultat dcisif, capable de "faire la diffrence". Que signifiait par ailleurs cette plaisanterie de mauvais got lche par Ronald Reagan la radio Amricain, lorsqu'il se croyait hors antenne : - Je viens de signer une convention qui va permettre de dtruire la Russie. Le bombardement va commencer dans cinq minutes.Les Enfants du Diable1/j/aa224LA MAIN DU DIABLE,ENCORE Les tranges confidences de Le Quau. J'ai travaill vingt ans dans le domaine de la MHD. Pendant quinze ans j'ai t le seul Franais m'accrocher dans ce domaine. J'ai dj racont ce pan de ma vie de savanturier dans un autre ouvrage 45 . En 1975, dans des circonstances qui nous emmneraient trop loin, j'ai t amen envisager que l'on puisse, l'aide de la MHD, faire circuler dans l'air un vhicule propulsion lectromagntique, vitesse supersonique et sans onde de choc, ce qui avait videmment un lien direct avec les OVNIS. Je rencontrais dans cette qute des difficults considrables, non sur le plan scientifique, mais sur le plan institutionnel. Mon lve, Bertrand Lebrun, soutint une thse de doctorat sur ce sujet. Il est possible maintenant, de faire le point sur ce sujet en citant un passage d'un rapport effectu sur moi par le CNRS, sous la plume du prsident de la section 17, d'astrophysique et de cosmologie Dominique Le Quau : "Un rapporteur tranger, que j'ai consult, dclare, propos des travaux de J.P.Petit sur la suppression des ondes de choc qu'il s'agit d'un problme important, bien trait en utilisant la mthode classique des caractristiques". Je dois dire que c'est galement mon avis, partir de la lecture de la thse de B.LEBRUN, effectivement beaucoup plus facile apprhender que dans les articles publis par Petit et Lebrun dans des revues comit de lecture : il y a l un travail apparemment srieux de modlisation thorique des coulements supersoniques, tay par des simulations numriques qui me semblent correctement ralises. Il aurait pu constituer le dbut d'une ligne de travail plus approfondie, relevant du domaine des "Sciences pour l'Ingnieur", si le sujet - possibilit de mouvement supersonique sans onde de choc - avait fait l'objet, l'poque, d'un soutien renouvel de la part du CNRS". Depuis 1987 j'ai totalement abandonn la MHD pour me consacrer plein temps la cosmologie thorique. Disons que ce rapport confortera le lecteur non initi sur le srieux de ma dmarche. Dans les annes 80 le directeur gnral du CNRS, le sympathique Pierre Papon, avait t intress par le thme et nous avait fait aider par son directeur du dpartement "Sciences Physiques de l'Ingnieur" : Combarnous. Les choses allrent fort loin. Les calculs ayant t faits, nous avions envisag de faire une exprience, qui devait tre monte au45Enqute sur les OVNI, Albin Michel, 1989Les Enfants du Diable1/j/aa225laboratoire du professeur Valentin, Rouen, laquelle devait tre monte par Claude Thnard, matre de confrence. Pour ce faire nous avions rcupr, Combarnous et moi, une montagne de condensateurs que le CEA devait vendre des ferrailleurs et qui provenaient de l'ancien Tokamak de Fontenay-aux-Roses. - Formidable, disait Combarnous, on va faire de la recherche de pointe avec du matriel de rebut. J'tais sr de mon coup. Toutes mes expriences ont toujours march au premier essai. En utilisant des forces lectromagntiques nous allions aspirer, annihiler les ondes de choc qui se formaient devant une petite maquette. Mais tout bascula soudain. Il y eut un changement politique. Papon sauta et fut remplac par Feneuille, Combarnous par Charpentier. L'arme fit pression pour que je n'aie aucune responsabilit officielle dans cette exprience, que je devais de fait conduire de A Z. Fontaine, adjoint de Combarnous et trs introduit la DRET ( recherche militaire ) me signifia tlphoniquement : - Etant donn qu'il a travaill avec toi, Lebrun n'a aucune chance d'tre pris dans un quelconque laboratoire Franais. En clair, dis-lui de se retrouver un job dans le priv. Je levais les pouces et, priv de mes directives, Thnard ne put mener la manip bien. Ses tuyres explosrent les unes aprs les autres. De toute manire on avait bien senti que quelqu'un ne voulait pas que cette manip se fasse, du moins au grand jour. Si elle avait march, elle aurait fait merger le problme OVNI de sa gangue de manire irrversible. Un an plus tard je rencopntrais Thnard Rouen, qui me confia : - Tu sais, j'ai rencontr Bradu, qui est notre contact la DRET. Tu sais ce qu'il m'a dit ? - Non - Que la DRET doublait toutes ces recherches dans ses laboratoires secrets. En Avril 1994 nous djeunions Marseille, le Quau, prsident de la section du CNRS, Baluteau, directeur de l'observatoire, et moi. Soudain Le Quau nous lcha :Les Enfants du Diable1/j/aa226- En tout cas, je peux vous dire une chose. C'est bien l'arme qui a fait capoter les travaux de MHD de Petit. - Pourquoi, hasarda Baluteau, cela ne les intressait pas ? - Tout au contraire et je peux vous dire qu'ils continuent plein pot dans leurs laboratoires secrets. - Mais comment peux-tu affirmer une chose pareille ? - J'ai mes entres l-bas. Tu sais que j'ai t l'lve de Pellat 46 . Jadis j'tais assez antimilitariste, mais en vieillissant j'ai mis de l'eau dans mon vin. Disons que j'ai mes entres la DRET. Rien de tel qu'un ancien soixante-huitard pour les retournements de veste. Avant on s'en doutait. Maintenant on sait. L'arme s'intresse aux OVNIS, cette "science venue d'ailleurs", et cela ne date pas d'hier. Savez-vous pourquoi ? Pour pouvoir construire un jour un missile de croisire hypersonique, porteur d'une charge thermonuclaire. J'ai tenu, dans ce livre, a consigner cette conversation. Comme on a pu le voir avec Alexandrov, il est des choses qu'il est dangereux de savoir. Et dans ces cas-l, mieux vaut s'en dbarasser au plus vite, comme d'une peste qui peut tre mortelle. Alexandrov ne s'tait pas mfi et n'avait mme pas vu le coup venir. Combarnous m'avait dit un jour : - Mon vieux, si tu continues, un jour tu te retrouveras dans un cercueil plomb. Peut-tre, mais si je ne parle pas, qui le fera ?46Mon ancien directeur de recherche au CNRS. Membre de l'ex conseil scientifique du groupe cr par le CNES pour l'tude des OVNIS : le GEPAN, ex-prsident du CNRS. Actuellement directeur des projets scientifqiues du CNES.Les Enfants du Diable1/j/aa227EPILOGUE Alexandrov a t cras, tel Laocoon par des serpents sortis de l'onde, pour maintenir le destin de la plante sur ses rails. Dans ce livre j'ai voulu montrer comment la science tait devenue le composant principal de l'histoire des hommes. Les dcouvertes scientifiques et techniques apportent des bouleversements de plus en plus rapides. Les scientifiques, ces Jean de la Lune, en sont devenus pratiquement les principaux acteurs. Avant le projet Mannathan les "savants" taient de simples marchands qui accompagnaient la caravane sans la diriger, des marginaux qui scrutaient les secrets de la nature en ayant l'impression d'tre en dehors de l'agitation humaine. Le hasard en a fait les principaux artisans de l'histoire. Ils ont fourni aux hommes de quoi s'entre-dtruire. Ils ont dsquilibr de fragiles quilibres, remplac les flches par des Kalachnikov, les canons par des bombes thermonuclaire, en... toute innocence. Les biologistes ont sorti de la boite de Pandore scientifique d'autres outils, peut-tre terme encore plus dangereux que l'atome. Ce bond en avant technologique, exponentiel, n'a rien chang au mental des hommes. Les conflits actuels sont la ractualisation de conflits tribaux sculaires, ethniques, raciaux, religieux. Seuls les "moyens d'expression" ont chang. On a l'impression que l'homme possde, sans le savoir, un archolencphale trs actif, qui cohabite avec son cerveau rationnel et dont l'influence sur ses actes n'a rien voir avec son quotient intellectuel. Le vie d'un homme comme Oppenheimer, o un intellect puissant tait mis au service d'une ambition simpliste, en est la caricature. Qui trouvera la solution de la crise plantaire actuelle ? L'ONU ? Cela fait sourire 47 . Les hommes politiques, les scientifiques, les conomistes, les leaders religieux ? Ils ont dnus de la plus petite parcelle d'imagination. Paradoxalement, l'intelligence ne semble plus opratoire, la science non plus, qui engendre plus de dsordres qu'elle n'apporte de vraies solutions.Comment terminer ce livre ?47Lors de la Guerre du Golfe, un G.I. raliste et dot du sens de l'humour avait peint sur son casque l'inscription "Oil War".Les Enfants du Diable1/j/aa228Par un vibrant appel aux populations ? L'exprience a montr la vanit d'une telle dmarche. Depuis des dcennies les mouvements pacifistes dploient en vain leurs efforts. Leurs discours se perdent dans la cacophonie gnrale. Faut-il alors conclure avec pessimisme ou, au contraire, y aurait-il un deux ex-machina salvateur, outsider, imprvu ? Quelle est la cause des dsordres sur cette plante ? Les hommes se battent parce qu'ils ne se connaissent pas. Il y a quelques semaines je voyais une mission sur la ville d'Hbron o se retrouvent face face, autour du mme sanctuaire, le tombeau d'Abraham, 100.000 Palestiniens et 300 colons juifs. On voyait des gosses juifs qui partaient l'cole, protgs par des militaires et traversant une ville hostile o leurs parents ne se dplaaient qu'arms, en chantant des chansons appelant la mort des Arabes, apprises de la bouche de fanatiques aveugles. En face, on voyait d'autres gosses, jetant des pierres. Deux haines, deux livres crits il y a des sicles. A un moment je journaliste demanda l'un des enfants juifs : - Connais-tu un Arabe ? L'enfant, qui tait aussi beau et aussi blond que l'tait mon fils lui rpondit simplement - Non. On ne peut pas dplacer des milliards d'hommes pour leur apprendre se connatre. Cela coterait trop cher. Mais la technique moderne a rendu une chose possible : ils peuvent se parler. Des rseaux existent. Le tlphone tait coteux. Le fax a diminu ce cot d'un facteur cent. Mais le fax, c'est de l'image. La NASA, pour des raisons stratgiques, a dvelopp un systme nomm INTERNET ( rseau international ). De loin, cela peut paratre compliqu. Les utilisateurs ont besoin de disposer d'un ordinateur et d'une liaison. Mais le concept existe. Ce qui est fondamental c'est que la communication est ultra-rapide et trs peu coteuse. INTERNET passe 5000 caractres par seconde. Une lettre passe en une fraction de seconde, d'un bout l'autre de la Terre, un livre entier en quelques minutes. L'ordinateur n'est pas un problme, ni de cot, ni de matire premire. On peut en construire des millions bas prix. Le problme, c'est la langue.Les Enfants du Diable1/j/aa229Reconstruire la Tour de Babel. Dans la Bible il est crit que les hommes voulurent un jour construire une tour pour escalader le ciel. Dieu, mcontent, aurait alors confondu leurs langages et les auraient disperss aux quatre coins de la plante. Il existe dj un projet nomm BABEL, qui est une caricature de communication. Ses auteurs veulent seulement que les missions de tlvisions, relayes par les satellites, puissent tre sous-titres en toutes les langues. Formidables : les media, au service d'oligarchies pourraient alors dverser leurs neries tous vents. Publicits, bourrages de crnes en tous genres, ventes par correspondances, missions religieuses, jeux, feuilletons, pseudo-dbats, pseudo-informations, pseudo-tout. Ce qu'il faut faire c'est exactement l'inverse. Crer la possibilit d'un dialogue direct, sans aucun intermdiaire, prcisment sans media. Se pose alors le problme de la barrire de langue. Il n'est pas insoluble, contrairement ce que l'on peut penser. Pourtant toutes les tentatives de traduction d'une langue l'autre ont t des checs. Si un Franais tape : - Ca fait belle lurette L'ordinateur a toutes les chances de traduire dans d'autres langues : - Voici de magnifiques bougies ! Pour le moment la traduction d'un texte brut est une chose impossible. Mais pas si le systme est interactif. On pourrait doter BABEL plusieurs niveaux. On ne peut pas envisager d'emble de faire dialoguer un Papou et un Eskimo. La premire version de BABEL serait rserve au lot des langues usuelles ( la langue standard d'INTERNET est l'Anglais ). L'essentiel est de donner le coup d'envoi un telle ide, que je ne suis probablement pas le seul avoir eu. Imaginez que cela existe. Vous tapez : - Je m'appelle Jacques Dupont. J'ai 25 ans. Je suis technicien en aronautique. J'ai deux filles. La premire s'appelle Samantha et la seconde Marie-Dominique. J'habite Lyon, en France.Les Enfants du Diable1/j/aa230Un programme simple peut traduire instantanment cela en une multitude de langues, sauf peut-tre en Papou ou en Maasai, lesquels ignorent la signification des mots "technicien" et "aronautique". Si votre phrase est plus complexe, l'ordinateur tentera de l'analyser de son mieux et vous rpondra : - Je ne suis pas sr de bien vous comprendre. Mais voici vingt phrases voisines, qui sont pour moi traductibles . Si l'un d'elle vous convient, cliquez dessus avec votre "souris", sinon reformulez votre phrase plus simplement. Les ordinateurs, les banques de donnes, sont capables d'engranger des sommes phnomnales d'informations. Celles-ci ne seront pas dans votre ordinateur, mais peut-tre des dizaines de milliers de kilomtres de l. Peut-tre aurez vous tlcharg sur votre disque dur, ou dans votre mmoire centrale, un sous-programme de traduction spcialis, par exemple Arabe-Hbreu. Des programmeurs, des linguistes, des logiciens, peuvent faire natre ce programme en peu de temps. C'est un travail de groupe ( comme INTERNET ). Rapidement, des milliards d'tres humains pourraient converser en utilisant un langage simple, assorti de milliers ou de dizaines de milliers de "phrases-types". Entendons-nous bien. Il ne s'agirait pas de crer, travers l'informatique, l'quivalent de l'Esperanto. BABEL serait un programme intelligent, sans cesse enrichi par les apports de gens bi ou multilingues. Je suis convaincu que des milliers d'hommes de la Terre seraient prt consacrer du temps, bnvolement, pour enrichir cette me collective plantaire artificielle. La capacit des ordinateurs est dj telle qu'elle peut absorber toutes les langues de la Terre. La Bible reprsente deux mega-octets.Les ordinateurs des gros centres de calcul ont une capacit d'ores et dej un million de fois suprieure. Les lettres, les caractres, sont des informations minuscules, au regard du son et de l'image. Or le plus important, ce sont les ides. La communication se plantarise. Il y a vingt ans, quand on voulait alors une communication ( par cble sous-marin ) avec les Etats-Unis, l'opratrice vous rpondait "il y a une attente de tant..." etr la liaison-son tait souvent fort mauvaise. Ce problme, grce aux satellites de tlcommunication a pratiquement disparu. Aujourd'hui on dcroche son tlphone, on appelle Berkeley ou Sydney et on a l'impression que l'interlocuteur est dans la pice ct. Plus encore : on peut dans certains pays faire la mme chose en utilisant des radio-tlphones individuels.Les Enfants du Diable1/j/aa231Il existe des projets visant couvrir l'espace circumterrestre avec soixante dix satellites de tlcommunication qui permettront de relier instantanment deux personnes situes en n'importe quel point du globe, dans une ville ou en plein fort Amazonienne. Les besoins de la plante en images dbouchent sur des projets encore plus ambitieux. Au milieu de ces torrents d'informations, l'envoi d'une simple lettre sera une goutte d'eau dans un fleuve. Quoi qu'on fasse, la potentialit de communication entre les hommes, fable cot et sans limitation, se construit technologiquement, mme si les motivations des projets en cours sont plus que douteuses. Quand ces rseaux seront en place, le "courrier lectronique" et "l'dition lectronique d'ouvrages" s'y insreront comme des parasites minuscules. Comment le projet BABEL pourrait-il tre lanc ? En utilisant les possibilits d'INTERNET, qui touche potentiellement 30 millions de personnes. Si quelqu'un a quelque chose dire, il peut crire un livre. Mais au lieu de se chercher pniblement un diteur ( qui il faudra plaire ) , un circuit de diffusion, un traducteur, il pourrait crire son ouvrage en vingt-quatre langues d'un coup, son livre pourrait tre "dit" potentiellement en des millions d'exemplaires. Tout utilisateur aurait alors la possibilit de le "tlcharger" gratuitement et l'imprimer, chez lui 48 . BABEL pourrait tre dot d'un systme de synthse vocale, pour ceux qui ne savent pas lire 49 . Ceux-ci pourront alors charger la version sonore du livre, sous forme code, "compacte", que le synthtiseur vocal de leur ordinateur pourra leur restituer. Bien sr, l'auteur ne touchera pas de droits. Mais est-ce l le but premier d'un livre ? A terme on pourrait ouvrir BABEL ceux qui ne connaissent pas l'criture. Leur ordinateur serait simplement quip d'un systme de reconnaissance et de synthse vocale.Que les diteurs se rassurent. Il leur restera un vaste crneau pour les ouvrages " caractre littraire".Une quipe Amricano-Japonaise a rcemment mis en uvre avec succs un systme de communication fond sur un ensemble de 300 mots ( projet STAR : speech translation advanced research ). L'entre s'effectuait par saisie direct de la parole et la sortie s'oprait par synthse vocale. Le problme est donc matris, mme si la possibilit de traduction reste trs embryonnaire et limite de simple changes techniques et commerciaux ( descriptions d'appareils, propositions de contrats )4948Les Enfants du Diable1/j/aa232BABEL, forum plantaire, ne serait pas conu pour fondre les cultures plantaires en une culture unique, mais pour les fdrer. Toutes les nuances de la pense humaine pourraient y trouver leur place. Comme le MINITEL et INTERNET, BABEL aura d'innombrables messageries, ventuellement avec des pseudonymes, des clefs, des codes, pour assurer l'anonymat ceux qui en auront besoin pour s'y exprimer librement, loin de la surveillance de leurs "frres". Jusqu' prsent les hommes n'ont jamais communiqu en cur cur, mais travers des filtres innombrables, idologiques, religieux, mediatiques. Bien sr, BABEL pourrait tre le sige de toutes sortes de tentatives de manipulations et de rcuprations. Mais les hommes sont plus nombreux que ceux qui les manipulent. Il y a moins de vingt ans l'ordinateur tait un luxe coteux. Les heures d'ordinateur taient chres. J'ai connu l'poque, o l'quivalent d'une calculette ( de marque Frieden, affichage diodes ) cotait l'quivalent de dix millions de centimes. Aujourd'hui que cote une calculette capable de faire les quatre oprations et extraire des racines carres, un franc ? Les ordinateurs pourront tre produits par millions, tre aliments par des capteurs solaires et coupls des satellites par des antennes en forme de parapluie ( comme en avaient les journalistes pendant la guerre diu Golfe ). Il existe des projets, qui de toute faon aboutiront, visant couvrir le ciel de centaines de satellites de tlcommunication. La plupart des projets sont lis la gnralisation du tlphone portable. D'autres, plus ambitieux, visent le transport des images. Dans ce rseau, les textes seront des informations minuscules, presque ngligeables. BABEL n'est pas un projet ambitieux, en regard de ceux-l. C'est une goutte d'eau dans ce brouhaha. Mais cette goutte d'eau s'appelle libert.Les incidences philosophiques d'un tel projet. Imprvisibles. Mais, fondamentalement, c'est la libert pour tous. La libert de parler et d'entendre. Le court-circuitage complet et instantan de toutes les pressions idologiques et religieuses. Nous sommes potentiellement libres et nous ne le savons pas. Pas encore. Imaginez deux hommes, dans deux villes en guerre, qui soudain se parleraient.Les Enfants du Diable1/j/aa233- Moi je suis de telle ville, et toi. - Moi je suis de l. cette guerre, j'en ai marre. J'en ai assez de ces tueries. - Moi aussi. Nos chefs nous racontent que vous tes hassables. - Les ntres aussi. - Ils disent que cette terre nous appartient. - Les miens disent pareil. Ils disent que nous ne devons pas mler notre sang au vtre. - Mais cette terre, pourquoi ne pas la partager ? Pourquoi ne pas vivre ensemble, mieux nous connatre, et, pourquoi pas, nous aimer ? Pendant la guerre de 14-18 beaucoup de soldats sortirent des tranches, las de se tirer dessus, de se mitrailler, de se bombarder, de se gazer, et fraternisrent. Les gnraux, des deux cts, matrent ces rvolts en pratiquant la dcimation. Et la guerre continua.Les Enfants du Diable1/j/aa234ANNEXESLes Enfants du Diable1/j/aa235ANNEXE 1 : LA BOMBE A FISSIONLa fission d'un noyau d'uranium 235 dgage une nergie de 190 Millions d'lectrons-volts ( 190 Mev ). Sachant q'un lectron-volt quivaut 1,6 1019 joule, ceci reprsente 3 10-11 Joule. Chaque fission libre en moyenne 2 ou 3 neutrons. Chacun des neutrons mis parcourt statistiquement un certain libre parcours avant d'interagir avec le noyau suivant ( raction en chane ). Si le diamtre d'une sphre d'uranium 235 est infrieur ce libre parcours les neutrons produits sortiront sans interagir et il n'y aura pas raction en chane. La masse ncessaire pour provoquer une raction en chane dpend troitement de la puret du matriau, c'est dire de sa richesse en matriau fissible. L'uranium naturel se compose de 99,3 % d'U238, non fissible et de 0,7 % d'U235, fissible. Si on raffine cet uranium naturel au point d'obtenir 40 % d'U235 la masse critique est alors de 35 kg. Un mlange avec 80 % d'U235 aura une masse critique de 20 kg, et celle de l'U235 totalement pur est de 15 kg. Les bombes utilisent un uranium comportant de l'ordre de 90 % d'U235 o la masse critique est alors voisine de 17 kg. Le plutonium n'existe pas dans la nature parce possdant une dure de vie trop faible l'chelle de l'ge de la Terre. On le fabrique en bombardant de l'uranium naturel U238 l'aide des neutrons rapides mis par un racteur fonctionnant haut rgime, par exemple un racteur type surrgnrateur neutrons rapides ( "breeder" ). Il se forme alors du Pu 239, puis du Pu 240 et du Pu 241. Seul le Pu 239 est intressant. On arrte donc le racteur avant apparition d'une trop grande quantit des deux derniers isotopes, typiquement au bout de trois cent jours de fonctionnement. La masse critique du plutonium Pu 239 pur est de 4,4 kg. Dans la pratique on utilise un mlange des diffrents plutoniums contenant 40 % de Pu 239. Dans ces conditions, une sphre conduisant la raction en chane aura un diamtre de dix centimtre, ce qui correspond une masse de 11 kg ( la densit du plutonium est de 19,5 g par centimtre cube ). Il est possible de rduire cette masse critique en comprimant le mtal l'aide d'un explosif chimique conduisant des pressions de crte d'un million d'atmosphres. Dans ces conditions la matire fissile peut tre comprime de 3 5 fois. La masse critique de plutonium n'est plus alors que de 2,75 kg. Cette masse, la pression normale, correspond une sphre de 6,3 cm de diamtre ( une balle de ping-pong ). Lorsque la raction en chane dbute, les noyaux fissionnent et ainsi, en trs peu de temps les neutrons mis ne trouvent sur leur chemin qu'un mlange d'atomes fissiles et des dbris de fission. Le nombre de fissions parLes Enfants du Diable1/j/aa236unit de temps dcrot alors rapidement. Pour obtenir une explosion puissante il faut donc runir une masse initiale nettement suprieure la masse critique. Par exemple une sphre de 9 cm de diamtre, en dessous du diamtre critique la pression normale, mais correspondra, l'tat comprim, trois fois la masse critique de 2,75 kg. Il existe un rendement de fission, calculable. Ainsi pour cette masse de 2,75 kg de plutonium la puissance produite quivaut 45 kilotonnes de TNT. Une tonne de TNT quivaut 1012 calories, soit 4,18 1012 Joules. La bombe envisage correspond 1,88 1014 joules. Utilisant la loi E = mC2 on peut alors calculer la masse ainsi convertie en nergie. Comme C = 3 10 8 m/s, un kilo de matire se transforme en 1016 joules. La bombe quivaut donc la conversion en nergie de 19 grammes de matire, soit un centimtre cube. Lorsque l'explosion dbute un certain nombre de produits peuvent s'en chapper librement : les neutrinos ( ne pas confondre videment avec les neutrons) et le rayonnement gamma. Ce phnomne dure dix milliardimes de seconde et reprsente dix pour cent de l'nergie libre. Immdiatement aprs se situe une impulsion lectromagntique de trs grande intensit, dans une plage de frquence allant de 1 100 mgahertz ( effet EMP, ou electromagnetic pulse ). Mais les produits de fission restent l'intrieur de la masse. La temprature du milieu grimpe videment en flche et l'objet bombe devient un plasma totalement ionis, c'est dire un mlange de noyaux, de dbris de noyaux et d'lectrons libres, en tat d'quilibre thermodynamique. A ce stade la bombe est un "corps noir", mlange de matire et de rayonnement pig dans celle-ci. La temprature finale dpend de la puissance de la bombe. Un engin de 5 kilotonnes se prsente en fin de fission comme une boule de matire chaude ( et de rayonnement ) porte 140 millions de degrs. Dans ces conditions l'nergie contenue dans la fraction rayonnement atteint 90 % de l'nergie totale et ce rayonnement est sous forme de rayons X "durs" d'une nergie de 17 keV. Plus la puissance de l'engin est leve et plus cette temprature finale crot. Ce processus s'tend sur un peu moins d'un millionime de seconde. Lorsque cette sphre de plasma entre en expansion, elle libre ce rayonnement X contenu qui se trouve pig par l'air ambiant sur un rayon qui est alors celui de la "boule de feu". Cette boule entre alors elle-mme en expansion brutale en crant une onde de choc ( effet de souffle ) et en rayonnant son tour de l'nergie, en ultraviolet, dans les visible mais en particulier sous forme infrarouge ( effets thermiques ). L'onde de choc reprsente 50 % de l'nergie produite, les radiations thermiques 40 %, les radiations gamma 10 % .Les Enfants du Diable1/j/aa237Les gammas ont une nergie moyenne de 0,75 MeV et sont extrmement pntrants. Ils peuvent par exemple traverser 30 centimtres de bton. On a utilis diffrents montages permettant de conduire la masse critique. Le montage "usuel" ( pour une bombe servant de dtonateur de fusion ) consiste maintenant tirer l'aide d'un explosif conventionnel un cylindre de matire fissile dans une sphre o un logement a t mnag, le projectile agissant la manire d'un poinon. Cette opration a deux effets, il y a compression du mtal et constitution de la masse critique. Dans les bombes fission pure on entoure une sphre de matire fissile creuse d'une couche d'explosif. Quand celui-ci explose, la sphre implose avec de nouveau les deux phnomnes : compression et constitution de la masse critique. La fission est dclench par une source de neutrons (dans le dtonateur de bombe fusion cette source est incluse dans le projectile cylindrique). Cette source est constitue dun mlange de polonium 210 et de brylium, qui, en se mlangeant, produisent une norme bouffe de neutrons, qui dclenchent la fission de l'uranium 235 ou du plutonium 239. La premire bombe A pesait quatre tonnes et faisait 3,67 mtres de long et 1,27 mtres de diamtre. Sa puissance fut value douze kilotonne de TNT. Les diffrents pays possdent maintenant des mini engins d'une puissance d'une kilotonne, pesant 26 kilos et transportables dans un simple sac dos. On peut tirer ces engins, sous forme d'obus, partir d'un simple mortier. Les racteurs nuclaires utilisent typiquement de l'uranium lgrement enrichi. On passe ainsi d'une teneur de 0,7 % en U235 une teneur de 3,3 % qui est suffisante pour avoir un fonctionnement correct. Le chargement d'un racteur comporte alors de l'ordre de cinq cent kilo d'uranium, c'est dire l'quivalent de trente bombes atomiques. La fission est plus efficace lorsque les neutrons sont lents. Les "racteurs neutrons lents" industriels comportent donc une substance qui ralentit les neutrons en les faisant passe de 20.000 m/s 1000 m/s. Dans un surgnrateur on ne cherche plus ralentir les neutrons qui peuvent alors quitter le cur pour aller frapper une "couverture fertile" d'U238 qui se transformera en Pu 239 par capture de ces neutrons ( qui ne se produirait pas si ceux-ci taient lents ). Les surgnrateurs sont donc utiliss pour fabriquer l'explosif des bombes fission, typiquement du Pu239. Bien sr, ces engins sont prsents, en priode de pnurie d'nergie, comme un moyen conomique de fabriquer partir d'U238 naturel une nouvelle quantit de matire fissile destine alimenter des racteurs. Mais le but, non avou, est militaire. Ces surgnrateurs, travaillant plus prs desLes Enfants du Diable1/j/aa238conditions critiques, sont beaucoup plus dangereux que les racteurs neutrons lents. Tout pays qui possde un racteur nuclaire et un certain capital en uranium, est mme, un jour ou l'autre, de se mettre fabriquer du plutonium pur susceptible de donner naissance des bombes.Les Enfants du Diable1/j/aa239ANNEXE 2 : LA BOMBE "H"La premire bombe fusion Amricaine fonctionna sur la base d'un mlange de deux isotopes de l'hydrogne, le deutrium ( symbole D ) et le tritium ( symbole T ). L'hydrogne lger a un noyau qui est constitu d'un proton unique. Le noyau de deutrium possde un proton et un neutron, celui du tritium un proton et deux neutrons. La raction de fusion D-T est : D + T ---> He (noyau d'hlium ) + n ( neutron ). La raction produit une nergie de 22,3 MeV lectrons-volt. Pour que cette raction soit possible il faut que le milieu de fusion soit suffisamment dense, c'est dire que le mlange soit l'tat liquide, ce qui implique le recours un dispositif cryognique. Pour cette raison ceci ne peut tre utilis en tant qu'arme.La "vritable" bombe H, oprationnelle, fonctionne diffremment. Les isotopes sont prsents sous forme d'hydrures de Lithium 6Li ( six nuclons ). La premire bombe Sovitique fonctionna avec un mlange moiti moiti de compos lithium-deutrium et de lithium-tritium, une bombe fission servant de dtonateur. La bombe fission produit dans l'instant qui suit sa mise feu un intense flux de rayons X durs. Les calculs montrrent qu'en entourant simplement une bombe A par une charge de fusion, celle-ci se trouvait disperse avant que les ractions ne dmarrent. Il fut donc ncessaire d'loigner la charge de fission et le mlange de fusion en concentrant une partie du rayonnement X sur celle-ci l'aide d'un miroir en forme d'ellipsode, d'uf. Des mtaux lourds comme l'uranium 238 ( uranium naturel ), non fissibles, possdent un certain pouvoir, assez faible, de rflexion des rayons X. On utilisa ce pouvoir rflchissant partiel ( ide d'Ulam et de Sakharov ) pour insoler une cible constitue du mlanges des deux hydrures. Une puissance d'une kilotonne est obtenue, par la fusion de 12,3 grammes de deutriumtritium ou de 42 grammes d'hydrures. Les bombes H furent ensuite perfectionnes. Le tritium, n'existant pas l'tat naturel ( son temps de demi-vie n'est que de douze ans ) devait tre synthtis par irradiation par des neutrons du 6Li, lequel se transforme alors en tritium et en hlium. Cette fabrication de tritium fut assure en utilisant des racteurs nuclaires.Les Enfants du Diable1/j/aa240Dans la version standard de la bombe fusion le mlange solide se prsente maintenant sous la forme d'une sorte d'obus termin par une excroissance sphrique.Gomtrie typique d'une bombe hydrogne, montrant son dtonateur ( bombe A ), l'chelle 1/1. Ce type de bombe peut tre log dans un obus de mortier lourd ( bombe neutrons ). La charge en hydrure de lithium est illimite.L'excroissance est un mlange des deux hydrures 6Li D et 6Li T . L'obus lui-mme n'est fait que de 6Li D. L'explosion de la bombe A focalise le rayonnement X sur l'excroissance sphrique, qui fusionne. Cette fusion intervient aprs compression de la sphre , son volume tant diminu d'un facteur 500. Grce cette compression l'nergie ncessaire pour entraner sa fusion quivaut l'explosion de 500 kg de TNT. Son expansion rapide entrane le dpart d'une onde de dtonation travers le corps qui la prolonge. Cette onde comprime l'hydrure, sa densit tant accrue d'un facteur huit. La temprature monte des valeurs dpassant le milliard de degr. En mme temps le bombardement par les neutrons rapides mis par la fission de la petite sphre transforme le 6Li en un noyau d'hlium et un noyau de tritium, qui ragit aussitt avec le deutrium libr par l'hydrure. Dans ces conditions le rendement de fusion atteint 30 40 pour cent. Autour de l'obus une chape d'U238 fait office de rflecteur de neutron pourLes Enfants du Diable1/j/aa241donner l'ensemble, jusqu' achvement des raction de fusion, une allure de four cylindrique. Il s'agit d'une raction auto catalytique dans laquelle le tritium ncessaire la fusion est produit en continu par la raction elle-mme, cause de la constante rmission de neutrons rapides. A chaque cycle 22,3 Mev sont dgags. Le deutrium est stable, mais le tritium ne l'est pas. Il est donc ncessaire de changer priodiquement l'excroissance cible des bombes fusion, sans toucher par contre l'obus fait de deutrure de lithium. On a galement perfectionn les rflecteurs d'uranium en utilisant des systmes multicouches, alternant le mtal et des matriaux synthtiques. La puissance d'une bombe fusion est illimite puisqu'elle ne dpendra que des dimensions de l'obus contenant le 6Li. L'engin Amricain oprationnel le plus puissant est le W53 emport par un missile Titan, et dont la puissance est de 9 mgatonnes. Les Sovitiques ont procd des essais de deux engins atteignant cent mgatonnes ( tmoignage d'A.Skharov, dans ses mmoires ). Dans les bombes F.F.F ( fission-fusion-fission ) on entoure la bombe H d'un pais manteau d'U238. Soumis au bombardement par les neutrons de fusion, rapides, celui ci se transforme en Pu 239, fissible. Il existe des bombes H de toutes puissances. Pour une "frappe chirurgicale" on on utilisera des bombes de quelques kilotonnes. Les bombes envoyes sur des sites de missiles ou des installations stratgiques concentres feront de 10 100 kilotonnes. Les bombes capables de dvaster totalement de trs vastes rgions, de la taille des plus grandes mtropoles plantaires, feront de une dix mgatonnes. Une bombe de cent kilotonnes explosant prs du sol est capable de crer une surpression de mille atmosphres, suffisante pour enfoncer les portes des silos de missiles. Au point de vue thermique, tout est vitrifi au point d'impact. A trois kilomtres du point d'impact le rayonnement est encore capable de faire fondre une tle d'aluminium de plusieurs millimtres d'paisseur ( comme la paroi du rservoir d'un missile ). La bombe H est en tat de perfectionnement permanent. La bombe neutrons ( voir annexe 3 ) en est une des variantes. Il existerait des bombes H dont la charge de fusion aurait un dessin tel qu'elle pourrait donner des effets semblables aux charges creuses chimiques. On sait que les obus charge creuse ont une gomtrie d'explosif tout fait spciale Lorsque cette charge dtone les ondes de choc convergent vers l'axe de l'obus en donnant naissance un dard de plasma trs chaud, anim d'une trs grande vitesse, capable de percer les plus pais blindages ( jusqu' unLes Enfants du Diable1/j/aa242mtre d'acier ). Dans le domaine nuclaire le dard thermonuclaire, propuls mille kilomtres par seconde, pourrait percer les abris les plus pais ( et en tout cas les protections des silos de missiles ). On ignore en fait quelles pourraient tre les "performances" de tels engins, qui n'ont jamais t essays en vraie grandeur, mais leur existence semble avoir conduit les Amricains abandonner leur super abri des Rocheuses pour le remplacer par un PC oprationnel volant, simple Boeing 747 amnag o le prsident serait cens prendre place avec son tat-major en cas de conflit, zigzaguant entre les explosions... Une autre application de l'arme thermonuclaire charge creuse pourrait tre l'EMP ( voir annexe 5 ). En effet, si le dard de plasma thermonuclaire est dirig dans un champ magntique puissant on peut obtenir thoriquement une impulsion lectromagntique extrmement puissante. Ce champ magntique pourrait tre produit par l'expansion mme du plasma ( systme auto induction ).Les Enfants du Diable1/j/aa243ANNEXE 3 : LA BOMBE A NEUTRONS Dans la bombe H prsente dans l'annexe 2 on dardait le rayonnement X mis par une bombe A sur une sphrule qui tait un mlange des deux hydrures 6Li D et 6LI T. On s'arrangeait pour cette violente insolation ait deux effets : chauffer la cible et galement accrotre sa densit par compression. Pour que l'engin fonctionne coup sr on utilisait une bombe A dtonateur d'une puissance relativement leve, de l'ordre de plusieurs dizaines de kilotonnes, ce qui permettait d'utiliser un rflecteur relativement primitif. La clef de la bombe neutrons consiste d'abord possder un rflecteur des rayons X extrmement sophistiqu, multi couches et multifrquences, qui atteigne un coefficient de rflexivit de 5 %, de manire pouvoir provoquer l'allumage de la cible d'hydrure avec la bombe A la moins puissante possible. Pour que ce miroir garde ses proprits le plus longtemps possible il sera relativement massif, disons qu'il fera un centimtre d'paisseur. On cherchera ensuite avoir la meilleure compression possible de l'hydrure en l'entourant d'un "pusher", c'est dire d'un matriau ablatif qui absorbera bien les rayons X et se dilatera violemment, entranant l'crasement de son contenu. Un ablateur en acier aura une paisseur de cinq millimtre. La cible, contenue dans cette coquille mtallique, aura peu prs la taille d'un gros uf. Lorsqu'elle fusionnera, les neutrons mis, au lieu d'aller solliciter du deutrure de lithium en produisant du tritium, s'chapperont librement travers l'enveloppe de la bombe. De telles bombes ont t conues pour tre utilises par des fantassins sur le champ de bataille en tant tires par de simples canons, des obusiers de 230 mm. Quel que soit le dessin de tels engins, environ 20 % de l'nergie totale dlivre se retrouvera sous forme mcanique ( effet de souffle ). Une bombe n'mettant que des neutrons serait un leurre. Sa puissance minimale est dtermine par la plus petite charge de fission ncessaire amorcer la fusion, qui correspond une demie kilotonne de TNT. La "bombe neutrons" permettrait en principe de dlivrer des doses ltales aux passagers d'un char, dans un rayon de sept cent mtres autour du point d'explosion, irradiation qui entraneraient la mort des occupants de la machine dans les minutes suivant l'explosion. Certains doutent de l'efficacit de l'arme tant donn primo la tactique de dispersion des forces vers laquelle s'orientent les belligrants potentiels, d'autre part l'excellente protection des chars modernes vis vis desLes Enfants du Diable1/j/aa244neutrons, due la sophistication des blindages sandwiches ( dvelopps simplement pour mieux rsister aux armes anti-char ), atteignant trente centimtres d'paisseur, o interviennent des composites trs hydrogns et qui se trouvent constituer d'excellents filtres anti-neutrons. La bombe neutrons ncessite de nombreux essais souterrains pour la mise au point du rflecteur. C'est aussi un certain exercice de matrise en matire de technologie de bombe et de miniaturisation. C'est aussi en particulier pour la France une faon comme une autre de justifier la poursuite intensive des essais souterrains Mururoa. Sur fond d'absurdit de tout cet arsenal nuclaire, la bombe N apparat comme une simple affaire de standing. En vrit les tentatives de cration de ractions de fusion l'aide de lasers, comme celle de Livermore, sont essentiellement des tudes de l'efficacit des "pushers", donc lies au dveloppement de la bombe neutrons.. Il est significatif qu'un dcret du Journal Officiel 3 avril 1980 ait, en France, couvert ce type de recherche de fusion par confinement inertiel par le secret militaire. Le plus beau camouflage de ces recherches aura t, dans les dbuts, de les faire passer pour orientes vers des applications civiles.Les Enfants du Diable1/j/aa245ANNEXE 4 : Bombe radioactivit rsiduelle rduite (RRR) Cette bombe produit des effets inverses de la bombe neutrons. Dans ces conditions on cherche prioriser les effets mcaniques et sismiques sur les effets des rayonnements. La premire ide consiste partir d'une bombe neutrons (de faible puissance) en l'entourant d'un manteau capable pais de plusieurs dizaines de centimtres, capable de les absorber, fait d'lments lgers, riches en hydrogne. Du polythylne pourrait convenir. La seconde solution consiste utiliser une bombe fusion o le mlange ne produit pas ou trs peu de neutrons de fusion. On peut citer deux mixtures : Premire formule : Deutrium + 3He ---> 4He + HC'est dire un mlange de deux isotopes, l'un d'hydrogne, l'autre d'hlium, l'ensemble redonnant les isotopes standards, hlium 4 et hydrogne 1. L'hlium 3, bien que stable, n'existe pas dans la nature. C'est le produit de la dsintgration du Tritium prsent dans les bombes fusion classiques. On le recueille systmatiquement dans les oprations priodiques de maintenance des bombes. Seconde formule : H + 11B -----> 4He C'est dire hydrogne lger et Bore, donnant quatre noyaux d'hlium. Le Bore existe largement dans la nature. Mais ces mlanges ont des tempratures d'ignition respectivement quatre et huit fois suprieures celle de du mlange deutrium-tritium. Ceci fait que ces bombes ne peuvent tre de faible puissance car il est ncessaire d'employer une bombe A trs puissante ( ainsi que des rflecteurs de rayons X trs efficaces ) pour porter le mlange de fusion une temprature suffisante. Les pays membre du club nuclaire tudient intensivement ces formules dans les explosions souterraines. Il semble que les essais aient principalement port jusqu'ici sur le premier mlange. Nanmoins cesLes Enfants du Diable1/j/aa246formules n'liminent pas totalement les radiations. On estime que leur puissance est divise par un facteur dix. Une bombe RRR serait faite pour exploser en dessous de la surface du sol, en entranant des effets mcaniques et sismiques considrables, capables par exemple de briser des abris comme le fameux PC oprationnel Amricain des rocheuses. La notion d'abri antinuclaire total est donc un leure. Ceci dit ces engins RRR pourraient tre utiliss des fins civiles par exemple pour le creusement de canaux d'irrigation. Dans les solution de fusion but civil, dans la mesure o le techno science permettrait d'atteindre d'aussi formidables tempratures, trs suprieures aux cent millions de degrs recherchs dans les Tokamak, ceci conduirait idalement des racteurs nuclaires fusion "propres" dont les dchets pourraient tre simplement relchs dans l'atmosphre, puisqu'il s'agit d'hlium, respirable (...). Cette remarque fait comprendre que le nuclaire n'est pas systmatiquement polluant, bien que les difficults de mise au point d'une telle filire soient a priori considrables.Les Enfants du Diable1/j/aa247ANNEXE 5 : L'EFFET EMP On sait depuis longtemps que tout engin nuclaire, A ou H, produit d'intenses effets lectromagntiques. L'intense rayonnement gamma mis par la bombe ionise l'air environnant sur une distance assez grande, de l'ordre de plusieurs centaines de mtres. Un phnomne appel effet Compton fait que les lectrons libres produits sont "souffls" loin des ions par le rayonnement et cette sparation des charges induit un trs fort champ lectrique, puis ultrieurement un trs fort champ magntique, l'ensemble se traduisant par la propagation d'un champ lectromagntique. On a tout d'abord envisag d'exploiter ce phnomne pour les armes antimissiles. Les systmes de contrle des ttes de rentre sont dlicats et il est difficile d'assurer leur blindage, leur "durcissement", de manire parfaitement efficace. Une bombe A ou H explosant proximit d'une tte ou d'un missile peut donc crer dans la structure interne de la cible des courants induits suffisants pour griller les circuits et en particulier les transistors, trs sensibles, et fortiori les microprocesseurs. Ceci peut aussi entraner la mise feu prmature de l'engin. L'engin anti-missile Amricain Sprint, capable d'acclrer cent "g", tait avant tout un monstrueux moteur fuse capable de communiquer une vitesse supersonique l'ensemble au bout d'un tiers de seconde, ds l'altitude de... quinze mtres ! Il tait porteur d'une bombe A et devait exploser au voisinage de sa cible. Mais, trs vite, on s'aperut que les bombes pouvaient produire des effets lectromagntiques bien plus considrables, dans deux situations : 1) Explosion prs du sol, par exemple au voisinage d'un silo de missile . Dans ces conditions l'effet Compton cre une charge lectrique spatiale importante dans l'air environnant, dans un rayon de plusieurs centaines de mtres, immdiatement aprs l'mission de la forte bouffe de rayons gamma, qui est le premier phnomne signalant l'explosion de la bombe. Ceci tend crer un courant lectrique, mais comme le sol est priori meilleur conducteur que l'air, ce courant se boucle travers le sol selon des trajectoires incurves. Ce phnomne donne naissant un trs fort champ magntique qui se propagera en profondeur, vers le missile en silo. Comme ce champ est rapidement variable, il en rsultera des courants d'induction lectromagntique dans tous les circuits conducteurs, y compris transistors, microprocesseurs, etc..Les Enfants du Diable1/j/aa248Le champ lectrique induit est de l'ordre de mille volts par centimtre ( aucun transistor ne saurait y rsister ). Ce champ est comparable celui rgnant avant le dclenchement de la foudre. Les ondes lectromagntiques mises ont des frquences trs varies allant du kilohertz dix mgahertz et couvrent donc toutes les frquences radio usuelles. Un tel parasite pourrait, entre autre, entraner l'allumage intempestif des ttes prsentes dans les missiles les silos. Un engin de 100 kilotonnes crerait un effet EMP important dans un rayon de vingt kilomtres, donc capable de neutraliser tous les missiles en silos d'une base stratgique. Le blindage d'un silo impliquerait donc d'entourer le missile d'une coque fortement conductrice de l'lectricit ( effet d'cran lectromagntique et cage de Faraday ). 2) Explosion en haute altitude. L'effet est assez semblable, mais la faible densit de l'atmosphre permet alors aux rayons gamma de franchir des distances considrables, de l'ordre de plusieurs milliers de kilomtres. On considre en fait que le rayon d'action est alors uniquement limit par la courbure de la Terre. Ces bombes devront donc clater haute altitude, de l'ordre de trois cent cinq cent kilomtres. Il s'agira de bombe H trs forte puissance, de l'ordre de dix mgatonnes. Lorsque le soleil connait des phases ruptives, des particules haute nergie dferlent sur les hautes couches atmosphriques, crant des ionisations et des phnomnes de charge d'espace. Les phnomnes lectromagntiques (orages lectromagntiques) qui en rsultent crent des parasites radio. Dans la journe cette irradiation est responsable du bruit de fond des rcepteurs. Elle est videment plus faible la nuit, lorsque la terre tourne le dos au soleil. Le mcanisme de l'arme EMP explosant en haute altitude procde de la mme ide, mais les puissances mises en jeu et l'agent ionisant ( rayons gamma ) sont infiniment plus efficaces. Une bombe EMP crerait donc un fantastique orage lectromagntique dans la haute atmosphre,qui durerait plusieurs heures et dont les effets seraient sensibles jusqu'au ras du sol. Une bombe EMP explosant en haute altitude pourra crer des effets sensibles sur une surface de l'ordre de celle de l'Europe de l'ouest. Quelques engins suffiraient couvrir des territoires comme les Etats Unis et l'union Sovitique. Des engins thermonuclaires spcialises, charge creuse, produisant une torche de plasma thermonuclaire trs grande vitesse, agissant comme une antenne mettrice, munis de systmes lectromagntiques auto-excitation sont tudis et expriments dans les expriencesLes Enfants du Diable1/j/aa249souterraines. Le rayonnement lectromagntique se situerait dans les gammes de 10 kilohertz cent mgahertz et serait ainsi capable de perturber tous les systmes lectriques, radio et radar. Un orage lectromagntique naturel perturbe galement ce type d'appareils, mais dans ce cas de l'effet EMP a puissance est si considrable que ceux-ci sont tout simplement dtruits, comme pourraient l'tre des systmes lectriques ou lectroniques situs proximit du point d'impact de la foudre. Le champ lectrique de l'effet EMP atteindrait des valeurs de crte de l'ordre de cinq cent volts par centimtre, ce qui entranerait la mort immdiate de tout microprocesseur, transistor, circuit imprim et mme de la plupart des circuits lectriques industriels ou militaires. Le rayonnement pouvait se rflchir sur le sol et sur la couche ionise de la haute atmosphre, nul ne sait en fait quelle serait la porte relle de l'effet. Les missiles autodirecteurs deviendraient aveugles et stupides. De nombreuses charges exploseraient prmaturment, en vol ou dans les silos. Les chars, mais aussi les automobiles, seraient immobiliss. Les avions de lignes pilotage assist lectroniquement deviendraient fous. Aucune communication radiolectrique ne serait possible pendant toute la dure du phnomne, qui pourrait tre entretenu par une suite d'armes EMP lches intervalles rguliers Toutes les installations civiles vitales seraient paralyses, ceci plongeant les pays touchs dans la plus grande confusion. Les spcialistes de la guerre nuclaire s'accordent penser qu'une attaque surprise dbuterait ncessairement par l'explosion d'un certain nombre d'engins EMP au dessus du territoire de l'adversaire, pour annihiler chez lui toute possibilit de communication, et rduire considrablement ses possibilits de riposte. Etant donne l'altitude de mise feu il n'y aurait aucun moyen de prvoir une telle attaque, par exemple en constatant l'amorce d'une trajectoire de rentre, puisque les bombes pourraient tre mises dans des satellites d'apparence parfaitement banale, extrieurement semblables aux satellites d'observation et orbitant prcisment ces altitudes. Les militaires Franais n'ont commenc examiner cette question que tout rcemment (...). Vis vis de l'arme EMP les silos de la force de frappe sont totalement vulnrables. Des nombreuses tudes sont en cours, en particulier aux Etats-Unis, pour examiner la sensibilit des missiles et bombardiers, chasseurs, aux impulsions lectromagntiques, et envisager des blindages plus ou moins efficaces. Lorsque l'avion Sovitique Foxbat, capable d'voluer Mach 3, livr aux occidentaux par un pilote Sovitique, fut examin, on constata que son lectronique tait essentiellement bas sur la technologie des tubes vide. Dans un premier temps on interprta cela navement comme un retard des Sovitiques en matire d'quipementsLes Enfants du Diable1/j/aa250lectroniques de pointe. Mais il est clair que l'lectronique "antique" est cent mille fois moins sensible que les transistors, et a fortiori les microprocesseurs, aux forts champs lectromagntiques, un tube pouvant encaisser des excursions de tension de plusieurs milliers de volts. A terme la solution passe par des systmes de contrle entirement bass sur les fibres optiques. Des calculateurs fibres optiques minuscules, avec microlasers intgrs sont intensivement dvelopps l'est comme l'ouest, dans le but d'quiper les futurs missiles.Les Enfants du Diable1/j/aa251ANNEXE 6 : L'Hiver Nuclaire Le travail de Vladimir Alexandrov dbute lorsqu'il entre en 1972 dans l'quipe de Nikita Moisseev, au Centre de Calcul de l'Universit de Moscou. Un des buts poursuivis par Moisseev tait de matriser totalement dans une vaste simulation sur ordinateur les phnomne intressant la biosphre. En 1977 Alexandrov rencontre lors d'un colloque sur la dynamique de la biosphre le chercheur Amricain Larry Gates, travaillant l'universit d'Oregon. Par la suite son travail se fera en collaboration assez troite avec les chercheurs de cette universit, o il se rendra de nombreuses fois pour bnficier entre autres des possibilits de calcul offertes par les supercomputers Amricains Cray one. Il publie avec son collgue Stenchikov en 1983 un article intitul "Modlisation des consquences climatiques d'une guerre nuclaire". C'est un travail de mcanicien des fluides et de physicien o il tente d'intgrer dans un mme modle les diffrents phnomnes intressant la biosphre. L'ordinateur utilis est le BESM-6 du Centre de Calcul de Moscou, qui est environ 500 fois plus lent qu'un Cray-one Amricain. C'est cette limitation par le temps de calcul qui contraignit Alexandrov et Stenchikov a dcouper l'atmosphre terrestre en cases de calcul qui correspondent 12 selon les latitudes et 15 selon les longitudes, ce qui revient dcouper la sphre terrestre en un maillage de 360 cases reprsentant une surface maximale de deux millions de kilomtres carrs. La maille moyenne reprsentant en gros un carr de 400 km par 400 km. Un tel maillage ne permet pas d'obtenir des renseignements trs fins sur les phnomnes atmosphriques, l'chelle de l'intrieur d'un pays, mais peut donner des indications gnrales valables l'chelle des distributions des tempratures dans les masses continentales et ocaniques. Tout l'intrt d'Alexandrov et de Stenchikov s'est port sur l'volution dans le temps de la situation atmosphrique plantaire. Les tudes ont ainsi t pousses sur des plages temporelles allant de une deux annes. Le temps caractristique de retour une situation d'quilibre apparait tre de l'ordre de l'anne, ce qui, sur le BESM-6 de Moscou ncessita chaque essai 40 heures de calcul. Le modle atmosphrique utilis correspond au modle multicouches de Mintz-Arakawa, perfectionn l'aide des travaux de Gates. Il y est tenu compte de l'influence solaire, des mouvements verticaux et horizontaux des masses atmosphriques ainsi que de l'interaction avec les masses ocaniques. Alexandrov et Stenchikov on suppos qu'une attaque nuclaire se traduisait dans un temps trs bref par le dpt uniforme sur toutLes Enfants du Diable1/j/aa252l'hmisphre nord de deux types de polluants dans l'atmosphre : des poussires, localises dans la stratosphre ( 12 40 km d'altitude ) , dont la masse et de l'ordre du milliard de tonnes et des dbris carbons 50 , dus aux incendies urbains et sylvestres, localiss dans la tropopause, altitude moyenne. La rapidit de diffusion des polluants en longitude a t justifie par les informations extraites de l'tude de diffrents phnomnes comme les ruptions volcaniques ( du type de El Chichon ) et ou les incendies de forts., ces mesures de dispersion ayant t faites par les satellites d'observation en infrarouge. Les valuations faites sur l'enrichissement en polluants des masses atmosphriques ont intgr toutes les donnes disponibles, lies l'tude des incendies importants et des retombes des explosions nuclaires. Parmi celles-ci figurent les donnes granulomtriques des polluants leur vitesse de retombe sur la surface du sol, ainsi que les coefficients de transparence des couches pollues vis vis des diffrents types de rayonnements. Il a t suppos que l'attaque se produisait pendant une saison intermdiaire, correspondant pour l'hmisphre nord au printemps ou l'automne. L'tude fit apparatre les aspects essentiels suivants, sur la base d'un attaque nuclaire massive correspondant un potentiel de plusieurs milliers de mgatonnes ( cinq dix mille correspondant l'impact de 3000 6000 engins stratgiques d'une puissance unitaire de 1,5 2 mgatonnes ). - La stratosphre absorbait pratiquement toute la lumire solaire l'instant t = 0 , l'attnuation correspondant un facteur 400 ). La premire consquence immdiate de l'attaque tant de plonger l'hmisphre nord dans la nuit complte, la luminosit correspondant grosso modo une nuit de pleine lune. Le temps caractristique de retour la transparence est de l'ordre de l'anne. Trois mois aprs l'attaque la luminosit du ciel correspondrait celle d'un temps orageux couvert. La photosynthse serait totalement interrompue pendant un mois et demi, ce qui "asphyxierait" toutes les plantes. - Cette privation de lumire provoque une chute assez brutale de temprature, le minimum se situant deux semaines aprs l'instant zro. Cette descente de la temprature correspond une diminution moyenne de 25 sur tout l'hmisphre nord, avec des pointes correspondant une baisse de quarante degrs dans certaines rgions continentales. Trois mois aprsDes publications Amricaines ultrieures ( 1987 ) visrent minimiser les effets d'Hiver Nuclaire, en ne parlant que d'un "Automne Nuclaire". En fait les auteurs jourent sur une sous-estimation systmatique de la masse de matire emporte dans la stratosphre.50Les Enfants du Diable1/j/aa253l'attaque la baisse de temprature moyenne est encore de 5 par rapport aux moyennes saisonnires. La temprature moyenne sur le sol Franais ( et sur l'ensemble de l'Europe de l'ouest ) baisserait dans ces conditions des valeurs allant de -20 -25. Temprature identique New-York ou sur le continent Chinois. Les continents Africain, sud-Amricain et Australien connaitraient des tempratures infrieures zro degr. Aux latitudes leves ou l'intrieur des masses continentales les tempratures descendraient -30 ou -40 ( -56 en Sibrie ). - Un des aspects originaux mis en vidence par cette simulation consiste en une remonte constante de la temprature des couches atmosphriques moyennes, le maximum se situant six mois aprs l'instant zro et correspondant un accroissement moyen de vingt degrs. L'explication en est simple. La lumire solaire serait absorbe par les poussires stationnant dans les hautes couches atmosphriques. Ces microparticules rmettraient alors cette nergie source forme de radiations infrarouges, la fois vers le haut et vers le bas. La moiti de l'nergie serait donc perdue. Mais cette nergie infrarouge, susceptible de rchauffer la surface du sol serait intercepte par les couches moyennes cause de leur pollution propre, due aux incendies. On dboucherait donc sur une situation climatique sans prcdent historique connu : un sol froid surmont d'une atmosphre chaude, superstable. Toute convection verticale cesserait immdiatement. Les masses ariennes ne seraient plus strilises par les ultra violets lors de leur passage en haute altitude et la surface du sol deviendrait vraisemblablement un bouillon de culture, dans les rgions o la temprature resterait modre. De plus ce rchauffement en altitude entranerait la fonte des neige et glaces prsentes sur les flancs montagneux, avec les inondations qui pourraient en rsulter. Paradoxalement, aprs cette descente brutale de l'eau retenue en altitude sous forme de neige et de glace, cette atmosphre chaude, se gorgeant d'humidit, pomperait celle du sol. Il n'y aurait plus ni pluie, ni rivires, ni fleuves et certaines rgions du globe pourraient connatre une scheresse exceptionnelle. Les diffrences leves de tempratures rgnant entre les masses continentales et ocaniques conduiraient la cration de cyclones et de vents ctiers trs violents, dont le modle, tant donn la largeur de son maillage, ne peut videment pas rendre compte.Les Enfants du Diable1/j/aa254- Les consquences de ces conditions extrmes, de longue dure, seraient la destruction massive de la vie vgtale et animale la surface du globe. La plupart des vgtaux, en particulier les conifres, ne rsistant pas une privation prolonge de lumire solaire. Lorsque l'atmosphre redeviendrait progressivement transparente, l'emport en haute atmosphre de masses importantes d'oxydes d'azote NO et NO2 aurait entran entre temps, par combinaison chimique, la destruction de la fragile couche d'ozone protectrice, qui dans les conditions normales fait quelques millimtres d'paisseur, et le rayonnement ultra violet, n'tant plus absorb par cette couche protectrice, dtruirait ce qui resterait de la vgtation et qui aurait pu survivre la privation de lumire et de chaleur. Idem pour la vie bactrienne, animale ou planctonique. Les animaux et hommes survivants seraient littralement aveugls par le rayonnement UV. - Un quart de la population plantaire humaine mourrait vraisemblablement immdiatement, ou dans les heures qui suivraient l'attaque. Un autre quart, porteur de graves blessures dues l'effet de souffle, aux brlures ou l'effet des radiations, dcderait son tour assez rapidement. La plante se couvrirait de dchets radioactifs qui rendraient toute nourriture ou eau inconsommables et provoqueraient des lgions de cancers et de leucmies. Les naissances qui suivraient l'attaque comprendraient un nombre lev de malformations congnitales non viables. Pour avoir quelque garantie de survie, un homme devrait disposer d'un abri lui permettant de vivre en autarcie totale (rserve de nourriture, recyclage de l'oxygne ) , analogue une capsule spatiale, et ce pendant un temps de l'ordre de dix huit mois.Les Enfants du Diable1/j/aa255ANNEXE 7 : La guerre des toiles selon Sakharov En 1951 Andri Sakharov propose un systme de cration de champs magntiques ultra forts bas sur le principe suivant. Un solnode est log l'intrieur d'un tube mtallique, lui-mme serti dans une charge explosive de forme torodale.Figure livre Sakharov page 29, gnrateur MK 1 magntostriction La dcharge d'un condensateur provoque le passage d'un courant I dans le solnode de self L, ce qui reprsente une nergie 1/2 L I2. Le champ magntique au centre du systme reprsente alors la valeur relativement modeste de 30.000 gauss ( 3 teslas ). Puis l'explosif est mis feu et le tube est comprim radialement une vitesse suprieure dix kilomtres par seconde. Le flux magntique, gal H x p R2, o R reprsente le rayon du solnode, doit tre conserv. La rduction du rayon du solnode du fait de la compression entrane une lvation corrlative de la valeur du champ magntique. En fin de compression, le diamtre du solnode tant de 4 mm le champ magntique maximal atteignait 25 millions de Gauss, c'est dire 2500 teslas. La pression magntique, qui est aussi celle qui s'exerce sur le tube en fin d'crasement, atteint vingt cinq millions d'atmosphres. Le rendementLes Enfants du Diable1/j/aa256nergtique ( conversion de l'nergie chimique en nergie magntique ) est de l'ordre de 50 %. Les premires expriences ont t faites en 1952. Ces systmes magnto cumulatifs Ont alors t utiliss pour la propulsion de projectiles. Le schma est alors le suivant :Figure 11 du livre page 44. Canon plasmode d'A.Sakharov (1965) Une dcharge de condensateur dans le solnode cre un fort champ magntique dans l'enceinte. L'explosif crase alors le dispositif cylindro-cnique et, au del, le solnode lui-mme ( l'effet serait accru en utilisant des matriaux supra-conducteurs ). Le champ magntique se comporte alors comme un "gaz de photons" qui se trouve expuls selon l'me du canon. Celui-ci entrane alors la bague d'aluminium 100 km/s, vaporise sous forme d'un plasma auto-confin, qui devient le projectile. Un solnode cre un puissant champ magntique dans la rgion situe entre le tube central de cuivre empli d'explosif, et la culasse. La mise feu de l'explosif, en bout, entrane une dformation plastique du tube de cuivre selon un cne se dplaant grande vitesse ( dix kilomtres par seconde, c'est dire la vitesse de dtonation dans l'explosif solide. Le champ magntique se trouve alors emprisonn entre la culasse mtallique et le tube central en cours de dformation. Il est rsulte une accroissement intense du champ et de la pression magntique, qui agit sur un petit anneau d'aluminium de deux grammes enserrant le tube axial, qui sert de guide.Les Enfants du Diable1/j/aa257L'anneau est alors transform en un tore de plasma et ject une vitesse de cent kilomtres par seconde. On appelle ce genre d'objet un plasmode.Ici l'onde de dtonation commence comprimer le cne de cuivre. L'nergie magntique se conservant, la pression magntique crot et c'est elle qui expulse la bague d'aluminium, vaporise sous l'effet des courants induits. Parmi la batterie d'ides introduites par Sakharov on trouve galement un gnrateur de courant lectrique MK-2 correspondant au schma ci-aprs :Les Enfants du Diable1/j/aa258Gnrateur MK-2 d'Andri Sakharov Un condensateur cre une forte dcharge lectrique dans un solnode constitu de quelques spires cartement variable, et de self L. En fin de dcharge l'nergie stocke est 1/2 L I2 . Au centre du systme se trouve un tube de cuivre empli d'explosif qui est mis feu par une extrmit et subit, comme dans le montage prcdent, une dformation plastique conique se dplaant trs grande vitesse. Le cne de cuivre court-circuite les spires du solnode les unes aprs les autres. La conservation de l'nergie dans le solnode, dont la self ainsi dcrot, implique une monte de l'intensit duLes Enfants du Diable1/j/aa259courant qui la parcourt. Des essais effectus en 1953 sur ce gnrateur MK 2 ont permis de produire des courants allants jusqu' cent millions d'ampres avec une masse d'explosif de quinze kilos reprsentant dix millions de joules. Ce systme, extrmement simple, permettant de crer des intensits de cent millions d'Ampres ( en 1953 !) tait totalement inconnu en 1977 non seulement des Franais, mais des militaires Amricains, qui envisagrent ultrieurement d'alimenter leurs stations de tir l'aide de gnrateurs homopolaires, semblables ceux qui alimentent les Tokamaks. Sakharov couple ensuite les deux systmes, le gnrateur MK2 produisant le courant destin alimenter le solnode d'un gnrateur MK1, avant son implosion . On ignore quels ont t les intensits de champ magntique obtenues, mais dans article datant de 1966 Sakharov a propos l'extension de tous ces dispositifs des expriences thermonuclaires effectues dans des cavits souterraines. Citons-le : "A notre avis la plus importante application scientifique des gnrateurs magntocumulatifs pourrait bien tre la fourniture d'une puissance trs leve aux acclrateurs de particules lmentaires et aux installations de mesure et d'enregistrement. Pour obtenir une nergie de 1000 Gev soit un tralectron volt, en tablant sur une valeur de dix millions de gauss au centre d'un btatron explosif ( ce qui ne constitue srement pas une limite ) l'nergie ncessaire reprsenterait l'quivalent d'un million de tonnes de TNT. L'nergie totale serait videment plusieurs fois suprieure, c'est dire qu'il s'agirait de l'explosion souterraine d'une charge thermonuclaire de puissance "moyenne". Une telle explosion peut avoir lieu sans retombes radioactives une profondeur quelque peu suprieure un kilomtre. La dpense principale correspondrait la construction une telle profondeur d'une chambre ayant un volume suprieur dix mille mtres cubes et au montage dans cette structure de plusieurs milliers de tonnes de structures mtalliques. Il existe une possibilit que l'on pourrait qualifier de fantastique. Au moyen de vastes lentilles magntiques pulses ( l'nergie du champ mettre en uvre reprsenterait quelques centaines de kilotonnes 18 protons, d'explosif ) il serait possible de focaliser un intense flux de 10 mis en 10-5 seconde sur une surface d'un millimtre carr. " Ce texte de Sakharov, datant de 1966, prfigure les systmes nergie dirige et haute nergie dvelopps ultrieurement par les Sovitiques.Les Enfants du Diable1/j/aa260Ces protons ont une nergie unitaire de 1012 lectron-volts, soit 1012 x 1,6 10-19 = 10-7 joule. L'ensemble de flux mis quivaut 1,6 1011 joules soit une borde d'un millier d'obus. La puissance est de 1016 watts, soit dix mille trawatts. Il existe un autre thme de recherche, lanc en 1948 par Andri Sakharov, pourrait avoir partie lie avec les futures armes spatiales. L'existence des msons en tant que particules de liaison l'intrieur des noyaux d'atomes a t postule en 1935 par le physicien Yukawa. Les molcules sont des assemblages d'atomes lis par des lectrons jouant des rles de "go-between", faisant l'aller retour entre les noyaux. Selon Yukawa les noyaux taient des assemblages de nuclons lis galement par des particules de liaison, sortes d'lectrons lourds ( galement chargs ) , les msons. La masse des particules de liaison tant inversement proportionnelle la porte de la force Yukawa, se basant sur les mesures faites sur les dimensions des noyaux, dduisit que les msons devaient avoir des masses gales deux cent fois celle des lectrons. Ces msons furent par la suite identifis l'tat libre et on montra que leur dure de vie atteignait deux millionimes de seconde. En 1948 Sakharov eut communication d'un article de Frisch ( USA ) interprtant des expriences faites Berkeley par Powell comme un effet de catalyse muonique. L'ide d'une telle catalyse avait prcdemment t mise par Frank en 1947, dans la revue Nature. Dans les molcules les noyaux sont lis par les lectrons. Une molcule d'oxygne, basse temprature, donc neutre, faisant intervenir des lments lourds ou lgers, reprsente une liaison due l'change de deux lectrons. A plus forte temprature l'hydrogne s'ionise. Un des lectrons devient libre et la liaison dans l'ion n'est plus assure que l'lectron restant. Cette ionisation est obtenue pour une temprature de l'ordre de trois mille degrs ( extrmement faible par rapport aux tempratures recherches dans les machines fusion, qui sont de l'ordre de cent millions de degrs, donc trente mille fois plus leves ). Il est envisag alors de remplacer l'lectron de liaison dans l'ion par un mson (suffisamment ralenti ) , ce qui aurait alors pour effet dans cet "ion msonique" de rapprocher les deux noyaux une distance de l'ordre des distances internuclons dans les noyaux, par rduction de leur "barrire de potentiel", avec in fine fusion des dits noyaux. Ce phnomne fut mis en vidence en 1956 par Alvarez. Sakharov montra qu'aprs cette fusion exonergtique des deux noyaux , par exemple de deutrium et de tritium, lis dans un ion msonique, le mson pouvait tre libr en tant susceptible de crer d'autres ions msonique et d'autres fusions. D'o un processus autocatalytique dit de "catalyse msonique".Les Enfants du Diable1/j/aa261Le tout donnant naissance au concept de "fusion froide". Cette ide souleva un grand enthousiasme dans les annes 50 mais se heurta malheureusement des problmes de ralisation pratique, qui pourraient peut-tre tre levs en fonctionnant trs haute densit. L'ide de Sakharov, subtile, est l pour rappeler que les mcanismes nuclaires n'ont pas livrs tous leurs secrets, ni dvoil toutes leurs possibilits. Le concept de catalyse froide est familier tout lecteur qui aura vu s'initier une raction de combustion d'un mlange d'hydrogne et d'oxygne sur une mousse de platine, la temprature ordinaire, raction qui, dans d'autres conditions, ne s'amorce qu' des tempratures se chiffrant en centaines de degrs. Le dveloppement de canons msons, assez voisins dans leur principe des canons lectrons, aux Etats-Unis (Los Alamos) comme en URSS, apporte une nouvelle possibilit sur la fusion distance de cibles par faisceaux d'nergie.Les Enfants du Diable1/j/aa262ANNEXE 8 La Force de Frappe Franaise ( donnes de 1986 ) Anglais et Amricains possdent un nombre de ttes quivalant 3 % de l'ensemble mondial. Ceci dit, avec ses joujoux, la France elle seule peut tuer de 25 35 millions de personnes et dtruire entre 16 et 25 % de la capacit de production Sovitique. 51 En 1986 France possdedait 18 missiles S-3 de porte intermdiaire porteurs d'une ogive mgatonique, implants en 1980 dans le site d'Albion ( trs vulnrables ) , 80 missiles M-20 embarqus partir de sous-marins nuclaires type Redoutable ( 16 par btiment ), porteurs galement d'une ogive dune mgatonne. Un nouveau sous-marin a t lanc en 1985, l'Inflexible, porteur de 16 missiles M-4 ttes multiples pilotables et pouvant frapper des cibles spares ( incorpores un "bus" de "livraison" ). Chacun de ces missiles a une puissance de 150 kilotonnes. Enfin 18 bombardiers Mirage IV, dont le rayon d'action tendu par ravitaillement en vol est de 3500 km, taient porteurs d'une charge unique de 70 kilotonnes. Le nombre de ttes dans les silos et les bombardiers est de 36, alors que les sous-marins emportent 176 ogives. Le total est donc de 212 ttes nuclaires. Il faut noter que la mise en service en 1985 du sous-marin l'Inflexible, missiles mirvs, a reprsent lui seul un doublement de la force de frappe Franaise. La France est en train de rquiper ses Mirages IV d'un missile nuclaire ASMP, de porte intermdiaire, qui vitera les alas du ravitaillement en vol. D'ici 1995 tous les sous-marins existants seront quips du missile M-4 mirv , ce qui multipliera le nombre de ttes embarqu par les sous-marins par 3 ( 576 ttes pilotables ). Deux nouveaux sous-marins nuclaires seront construits. Il existe un consensus politique assez exceptionnel en France au sujet de la force de frappe et ce programme ne modernisation ne sera sans doute pas remis en cause. Le gouvernement socialiste a en particulier accentu la part de l'effort militaire consacr au nuclaire, vis vis de celle dvolue aux forces conventionnelles. A la fin 1990 le systme stratgique Franais pourra lui seul tuer entre 38 et 55 millions de personnes et mettre bas 40 % de la puissance conomique d'un pays quivalent l'ex-URSS. Quand les sixime et51Sources : "Les forces nuclaires franaises et britanniques", par John Prados, Joel Wit et Michael Zagurek. Pour la Science Octobre 1986 numro 108. pp. 94-106.Les Enfants du Diable1/j/aa263septime sous-marins nuclaires seront oprationnels, vers 1995, la France pourra tuer environ 80 millions de personnes et dtruire les deux tiers du potentiel conomique d'un pays quivalent l'ex-URSS ( il est noter que les Sovitiques et les Amricains peuvent de leur ct tuer deux milliards et demi de personnes, ce qui correspond une situation d'Overkill ). La stratgie Franaise est du type anti-cits. Les britanniques ont galement une force de frappe sous-marine base sur des missiles de fabrication Amricaine. Quatre sous-marins nuclaires du type Resolution emportent chacun 16 missiles de type Polaris, mirvs 3-6 ttes de 40 kilotonnes chacune. Les Anglais ont cr leur propre "bus de livraison", nomm Chevaline. En Juillet 1980 Margaret Thatcher a dcid d'acheter aux Etats-Unis le missiles Trident I qui quipe ses nouveaux sous-marins nuclaires. La force de frappe Anglaise comporte 512 ttes et est quivalente la force Franaise. Prsentement la force de frappe Franaise reprsente un total de 113 mgatonnes, environ dix fois le potentiel Anglais ( les Polaris emmnent des charges de 40 kilotonnes ). L'Angleterre fait partie de l'OTAN, la France non. La seconde a donc toute indpendance quant l'emploi de ses forces nuclaires. Lors des ngociations SALT les occidentaux ont adopts deux positions successives contradictoires. Dans un premier temps, s'agissant de discussions sur la limitation des armes nuclaires tactiques, faible et moyenne porte, il ont souhait exclure les forces nuclaires Europennes, prtendant que celles-ci taient du type stratgique. Puis, quand les dbats portrent sur la limitation des forces stratgiques, ils tentrent cette fois de prsenter celles-ci... comme des forces tactiques, afin de les exclure de nouveau des ngociations (...) A travers ces chiffres il est facile de voir que France et Angleterre ont suivi les mouvement gnral de gonflement des arsenaux nuclaires de ces dernires annes et que leur effort reste dirig en ce sens. Les positions occupes par les deux pays ne sont qu'un lment de plus de l'absurdit gnrale.Les Enfants du Diable1/j/aa264Thmes Thmes abords ORBAN 1 pages 1 23 Prologue, Livermore. ORBAN 2 Pages 24 36 De Livermore SandiaLac Vegas - Le doute n'existe pas aux USA - L'Univers avant Einstein Lucrce - Michelson et Morley - Le Cosmic Park - Les cours en philo L'intuition relativiste - Page 36 retour dans l'avion - Lecture du prospectus Sandia ORBAN 3 pages 37 57 SANDIA L'avion descend sur Albuquerque - Montgolfires et deltaplane- 41 retour aux atomes - tube de tl - Dcouverte de la radioactivit - Nemo Futurologie et SF - Rutherford - Le tas de sable - Reijkiavik - La science en chantier - L'atome de Bohr - Pythagore - Premires vocation de la fission 55 Sandia, premire journe ORBAN 4 Rencontre avec Yonas pages 58 89 Science, morale et religion - Chadwick coinc en Allemagne en 14-18 Schrodinger - Hilberth - Gottingen - Rust - Chasse aux juifs - Yukawa Retour au chateau de sable - Fermi et la premire fission - Hahn - Slizard Joliot - Ruse des atomiste Allemands - Rencontre Heseinberg Bohr - 77 retour Sandia - 78 IMFM et MHD - Vlikhov - 81 Yonas voque les projets Russes - 83 Sakharov - Kapitza - La fusion par msons - L'ide Sakharov Tamm - Les armes antisatellites ORBAN 5 Retour vers le vieux monde pp. 90 128 La Terre, crassier cosmique - Priode des lments naturels - Principe Anthropique - Dbut Guerre 39 - Lettre de Slizard Einstein - Groves Oppenheimer - 100 Chevalier - Attraction des sujets scientifiques - Alsos et la chute de l'Allamagne - Pilonnage des villes Japonaises - Nouvelle dmarche de Slizard - 110 Rapport Franck - Dcision de bombarder le Japon - Visite CEA Effet Tcherenkov ORBAN 6 (Suite chapitre prcdent ) pp. 129-162Les Enfants du Diable1/j/aa265Slotin - Essai de la bombe - Hiroshima - Diplomatie et bombardements Daignan - Croisade des savants - Dernier appel de Kapitza - Mort de Slotin - Incidents nuclaires - Gunoche et le FH - Dans l'avion je me souviens de Kurtchatov - Astuce de Golubev - La salle de l'stronautique Russe - Le Foxbat - Les Chinois et la MHD - 144 les Russes et la fission - Einstein et L'emergency comity - Oppie aprs la guerre - L'arme US et les savants La course la bombe H - Teller Ulam - Esai bombe U US - Essai Russe L'ide de la FFF de Von Neumann - Morts Japonais par retombes Oppenheimer Paris - Procs Oppneheimer - Phrase de Segr ORBAN 7 L'Europe hors du coup pp. 163-189 Retour France, mise en ordre de la doc - Mon papier Rewrit - L'accident - Satellites US aveugls - Keegan - Le laser, son fonctionnement - Les Franais sceptiques - La myopie scientifique - Fontaine et les lasers eximeres - Visite Arcueil - Semipalatinsk - 176 le rveil US dans le spatial - La baie des cochons - Rencontre avec Lichn ORBAN 8 : Nouveaux lchers dinformations pp. 190- 199 La rponse Amricaine dans AW fin 78 - 187 les ngociations sur la limitation des armes - Coef de lthalit ORBAN 9 : Retour aux sources pp. 200- 205 Colloque MHD 1974 - Colloque Boston,Afghanistan - Machine Pamir Vlikhov au centre de la guerre des toiles - Le parapluie Talon Gold lasers chimiques. ORBAN 10 : Folamour revient. p. 206- 217 Teller - La commission Jason - ABM - EMP - Boston 1979 - L'oursin Polmique au sujet de la thse de Teller - Asthnie Franaise - Relance de la course aux armements - La Rouche - MAD et la ritualisation de la guerre ORBAN 11 : La Guerre des Etoiles pp. 218 - 222 Le projet IDS - Ractions en France ORBAN 12 : STARWARS CONTRE MAD pp. 223- 234Les Enfants du Diable1/j/aa266MAD et la force sous marine stratgique - La SEP Istres - La stratgie de rponse sur attaque - alas d'une guerre conduite par ordinateur ORBAN 13 : L'ami qui venait du froid. pp. 235- 247 Alexandrov - L'Hiver Nuclaire - Les armes au plasma ORBAN 14 : L'Etrange Galaxie des Media pp. 248 - 266 Impossibilit de faire passer l'information dans la presse - Contact avec le Vatican - Face face avec Gallois - Les msaventures de la Navette - Les articles dans l'Huma - Le jour d'aprs - L'apocalypse fantasme - Le cerveau primitif - L'affaire du boeing - Messages mediatiques Russes et Amricains - films - Les boulettes de Reagan et de Brejnev - Le reconditionnement plantaire - le film d'Hitchkock - Reich - L'affaire du boeing sud coren ORBAN 15 : La nouvelle ligne Maginot. pp. 267 - 273 Le battage mdiatique - La croisade d'Alexandrov - La dsinformation Salt, donnes numriques - La politique de rarmement de Reagan Attitude de Gallois vis vis des thses d'Alexandrov ORBAN 16 : Disparition d'Alexandrov pp. 274 - 286 Pass scientifique d'Alexandrov - Conditions de sa disparition - Contre offensive du Pentagone son sujet - Film de sa disparition - Les communiqus du Pentagone - Indiffrence de la presse - Les hypothses ORBAN 17 Epilogue pp. 287 - 297 Le colloque d'Orsay - Les trafics d'armes - La tutelle du militaire sur le scientifique - Le colloque Franais science et dfense - L'affaire Gell-man La perversion de l'activit scientifique - L'homme en tat d'volution non biologique - La naissance possible d'un "corps" humain - L'hypertlie L'illusion d'un malthusianisme technologique - L'appel de Sakharov L'utopie ou la vitrification.Les Enfants du Diable1/j/aa267ANNEXES SCIENTIFIQUES : Annexe 1 : la bombe A pp. 298 - 2 Annexe 2 : la bombe H pp. 295 - 298 Annexe 3 : la bombe neutrons pp. 299 Annexe 4 : La bombe radiations rduites pp. 300 - 301 Annexe 5 : L'effet EMP pp. 302 - 306 Annexe 6 : L'Hiver Nuclaire pp. 307 - 311 Annexe 7 : La guerre des toiles selon Andri Sakharov pp. 312 - 316 Annexe 8 : Le plan Gorbatchev du 17 janvier 86 pp. 317 - 321 Le texte de la proposition - commentaires Annexe 9 : La Force de Frappe Franaise pp. 322 - 324 Etat des forces nuclaires Franaises et Anglaises Projets de modernisation.

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