Fuite sans fin et exil impossible : Le Livre d’un homme ... ?· Fuite sans fin et exil impossible…

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    16-Sep-2018

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267Fu ite sans f in e t ex i l impossible : Le Livre d un homme seu l de Gao X ing jianLa figure de lcrivain Gao Xingjian, n en 1940 au Jiangxi en Chine, laurat du prix Nobel 2000, permet daborder deux aspects de la question de lexil. Dabord, du point de vue biographique, Gao Xingjian a quitt la Chine en 1987 pour lAllemagne o il avait obtenu une rsidence dun an. Ce sjour sest prolong en France, o il sest trouv en juin 1989, au moment de la rpression du mouvement tudiant de la place Tiananmen. Gao a alors choisi de demander le statut de rfugi politique, dclarant la tlvision franaise quil ne rentrerait pas en Chine tant quun gouvernement dictatorial y rgnerait 1.En ralit, si lon peut parler dexil au sujet de la vie de Gao en France, celui-ci nest gure que le dernier pisode dans une succession de fuites et dexils qui ont rythm son existence en Chine mme. Il est significatif de ce point de vue que les deux principaux pisodes dexil chinois font lobjet des deux grands romans de Gao Xingjian. La Montagne de lme, commenc en 1982 et achev Paris en 1989, se structure autour de lerrance du narrateur dans la Chine rurale et retire du haut Fleuve bleu. Le rcit est nourri par lex-prience de lauteur qui, partir de 1983, sest loign de Pkin pour chapper la campagne contre la pollution spirituelle , dont sa pice exprimentale LArrt dautobus tait lune des cibles privilgies. Remontant dans le temps, Le Livre dun homme seul, rdig en France de 1996 1998, sapproprie la matire historique du premier exil de Gao, envoy la campagne dans une cole du 7-Mai dans la grande purge des cadres du Parti pendant la Rvolution culturelle.Au-del de la biographie, la thmatique de la fuite et de lexil occupe une place importante dans luvre de Gao. Ds les premires pices du dbut des annes 1980, la vie sous le socialisme est prsente sous la forme dune alternative entre le conformisme social et la poursuite dun projet individuel douverture au monde, thmatise sous la forme dune fuite. Se dessine ainsi la dualit structurante des thories de Gao, entre dun ct lengagement, la politique et les utopies tragiques du sicle, et de lautre la marginalit de lcrivain et la littrature froide .1. Voir N. Dutrait, Gao Xingjian, litinraire dun homme seul , Esprit, no 280, (dcembre 2001), p. 151.sebastian veg268Comment lexil sinscrit-il dans ce schma ? Lieu commun de la littrature traditionnelle chinoise depuis le pote Qu Yuan (4e s. av. J.-C.), lexil sou-lve la question du statut de la culture chinoise, et de sa relation au pouvoir politique, notamment la modernisation du pays 2. Lexil est synonyme dans la littrature ancienne de la dcouverte des cultures minoritaires, loignes du confucianisme centralisateur du pouvoir imprial, veine que reprend Gao dans La Montagne de lme. Avec Le Livre dun homme seul, cest une nouvelle dimension qui sintroduit : le rcit fait depuis lexil parisien du sjour la campagne pendant la Rvolution culturelle ne donne pas lieu un loge de la culture paysanne. Il ne sarrime pas davantage la littrature franaise contem-poraine, comme par exemple la pice Quatre quatuors pour un weekend. Ce roman, qui inscrit dans sa structure le point de vue extrieur de lcrivain, nen reste pas moins ancr dans lhistoire chinoise moderne, se construisant autour dune srie danalepses dans lesquelles le narrateur, dsormais exil, voque la Rvolution culturelle. On peut donc se demander dans quelle mesure ce roman cristallise un dtournement par rapport la Chine ou une rupture avec celle-ci, alors quune partie de la matire concerne directement un pisode cen-tral de lhistoire chinoise moderne. Dans ce contexte, lvocation thmatique directe du dpart de Chine et de la rupture avec la culture chinoise rvle-t-elle le sens de lexil dans le roman ?Dans un article consacr ce sujet, Gao crivait en 2000 : en ce qui me concerne, lexil, plus que la nostalgie, fut une sorte de renaissance de ma crati-vit 3. Lexil reprsente-t-il alors une libration par rapport la pesante histoire et culture chinoises ou au contraire une faon pour lui de se les rapproprier en les rinterprtant ? Si, comme il laffirme, lexil est le paradigme mme de la position de lcrivain vis--vis du rel, se situant lextrieur de toute culture et histoire nationales comme de tout pouvoir politique et de toute responsabilit vis--vis dun lecteur, comment comprendre sa position vis--vis de la culture et de lhistoire du pays dont il utilise la langue ? Il nous semble quune analyse serre du Livre dun homme seul, roman de lexil par excellence en ce quil thmatise la fois la Chine et la distance avec la Chine, permet de nuancer les affirmations de Gao sur lexil et la littrature froide , ou du moins den redfinir la porte dans le sens dune continuit de la rflexion sur la Chine et dun engagement thique de lcrivain.2. Larticle suivant donne un aperu de la question pour les crivains chinois contemporains, mais ne mentionne pas le cas de Gao Xingjian : O. Krmer, No Past to long for ? A sociology of Chinese writers in exile , in M. Hockx (d.), 1999, The Literary Field of 20th c. China, Rich-mond, Curzon, p. 161-177.3. Gao X., Lcriture en exil , in J.-J. Gandini (d.), 2000, O va la Chine ?, Paris, d. du Flin, p. 166.Fuite sans f in et exil impossible : Le Livre dun homme seul de Gao Xing jian2691. Un roman de lexilEn finir avec la ChineDans un entretien ralis en 1993, Gao Xingjian aborde la question de lexil sous la forme dune rupture irrversible avec la culture chinoise et dun tournant dans son uvre :Quand on crit en dehors du pays, non seulement la langue, mais aussi les matriaux et lobjet mis en ordre par luvre voluent. Aprs lach-vement de La Montagne de lme en septembre 1989, jai constat que jen avais fini avec le complexe chinois . Si larrire-plan de ce roman est encore la Chine, son achvement fut comme un point final ; cela a mis fin cette nostalgie que jprouvais pour mon pays 4.Alors que La Montagne de lme apparat bien des gards comme une rflexion sur ce quon appelle souvent trop vite la culture chinoise, sous forme dune qute dans laquelle la Montagne de lme, centre impossible de cette culture, se drobe toujours, lcriture du Livre dun homme seul rend plus dlicate linterprtation du trait final que Gao cherche tirer sous sa relation avec son pays dorigine. Dans la mesure o il revient dans ce roman une thmatique chinoise, il faut comprendre que la Chine y sera traite sans nostalgie , et sans complaisance pour le complexe chinois . Le Livre dun homme seul, crit entirement en France (en chinois), serait alors luvre de lexil par excellence, une introspection dtache, une vision de la Chine depuis la France.Un roman du dpartSur le plan thmatique, le dpart et la rupture avec la Chine sont inscrits dans le texte du roman, ds les chapitres 3 et 5. Les chapitres impairs tant initialement consacrs lvocation de la Chine et du pass, ces deux cha-pitres, situs en position stratgique aprs une rverie sur lhistoire familiale partir dune photo du narrateur au chapitre 1, mettent en place des bornes, consistant en un dpart dont le narrateur ne sait pas encore quil est dfinitif (chap. 3) et en un retour impossible, sous forme de cauchemar (chap. 5).Au chapitre 3, le personnage dsign par le pronom il reoit une invi-tation pour se rendre ltranger puis, finalement, le passeport et le visa lui permettant de partir. Dans un premier temps, ce dpart apparat comme une simple priptie : il pensait seulement se laisser un peu aller, respirer plus 4. C. Chen-Andro (d.), 2004, Visite Gao Xingjian et Yang Lian, trad. C. Chen-Andro, Paris, Caractres, p. 105-106.sebastian veg270librement en se dlivrant de lombre qui les recouvrait, lui et son pays (39 5). Mais en passant la douane o il est harcel par le douanier, et en entendant ce quil souponne tre lappel de linfirmire avec qui il entretient une liaison, Une ide traversa son esprit comme un clair : ce pays ntait pas le sien. (40) Le cheminement de sa pense est retrac dans lavion :Il naurait pas cru pouvoir un jour quitter ce pays, ctait seulement lorsque lavion stait mis vrombir et avait dcoll de la piste de la-roport de Pkin quil avait ralis quil en serait peut-tre ainsi, il avait alors pens que peut-tre il ne retournerait plus sur cette terre qui stalait sous le hublot, cette terre jaune quon appelait patrie, o il tait n, avait grandi, avait t duqu, tait devenu adulte, avait souffert et que jamais il navait pens quitter. Dailleurs, avait-il une patrie ? Cette question navait travers son esprit que plus tard et la rponse navait t claire que peu peu. (39)La rupture avec la Chine est ici prsente comme inluctable. Lide col-lective de patrie est mise distance par un fractionnement de la vie en seg-ments dexprience purement individuels, qui entrane une interrogation sur le terme mme de patrie. La terre jaune laquelle le personnage ne marque aucun attachement trouve un cho plus loin avec le fleuve Jaune, image du berceau de la civilisation chinoise, o le narrateur a une sorte de rvlation ngative : tait-ce vraiment l que lantique civilisation chinoise avait pris sa source ? (299) Cette dmystification est soutenue par lenlisement du person-nage dans ce qui est en ralit un torrent de boue : Jamais un tre humain ne pourrait boire cette soupe jauntre et mme les poissons avaient du mal y survivre. [] Cet immense courant de boue le plongea dans la stupfaction, un grand vide se fit en lui. (300) Le roman est donc plac sous le signe dune rupture avec la Chine qui nest pas seulement fortuite et due aux vicissitudes politiques, mais ncessaire.De faon symtrique, le chapitre 5 commence par lvocation dun retour du il dans son appartement pkinois, dont son ancien chef de section, en ralit mort depuis longtemps, lui apprend quil a t rquisitionn : cet instant, il se souvient que son appartement a t mis sous scells depuis long-temps. (51) Le lecteur comprend peu peu quil sagit dun cauchemar, que le narrateur commente finalement ainsi :Cela faisait longtemps quil navait plus fait ce genre de cauchemar et mme sil lui arrivait den faire, ceux-ci navaient prsent plus aucun rapport avec la Chine. [] quand on lui demandait sil ne pensait 5. Les numros de page entre parenthses renvoient ldition suivante : Gao X., 2001, Le Livre dun homme seul, trad. N. et L. Dutrait, Paris, La Tour dAigues, LAube, poche .Fuite sans f in et exil impossible : Le Livre dun homme seul de Gao Xing jian271jamais la Chine, il disait que ses parents taient morts tous les deux. Et la nostalgie du pays natal ? Il lavait aussi enterre. Il avait quitt ce pays dix ans auparavant et ne voulait plus se rappeler ce pass avec lequel il pensait avoir compltement rompu (53).Le projet du Livre dun homme seul apparat ds lors comme paradoxal : en labsence de toute attache, de toute nostalgie, et mme de toute volont de se remmorer sa vie en Chine, comment lauteur peut-il former le projet dun roman sur la Chine ? On relve le contraste entre la volont affirme de ne plus se souvenir, mme en rve et le retour du pass sous forme de cauchemar, jus-tifi par la nuance implicite dans la formulation pensait avoir compltement rompu qui suggre quen effet cette rupture ne se ralise pas entirement.Alors que lexil est prsent comme une libration, le roman sapparente un cauchemar qui vient perturber cette libert de lexil : prsent, il tait un oiseau libre. Cest une libert intrieure, il na plus le moindre souci, il est libre comme lair, comme le vent. [] La libert nest pas un droit de lhomme concd par le ciel et la libert de rver nest pas non plus acquise ds la naissance : cest une capacit quil faut prserver, une conscience, dautant plus que les cauchemars ne manquent pas de la perturber. (53-55)Le roman cristallise cette tension entre la conscience et les cauchemars ; son existence consacre cependant lchec dune libration dfinitive par lexil, comme le suggre le narrateur : Tu trouves que cette Chine que tu as quitte continue te gner, tu voudrais ten dbarrasser au plus vite (70).Structure alterne et distanceCes tensions initiales se retrouvent sur le plan structurel. Le roman consiste en effet en une alternance de chapitres la troisime personne, qui se droulent en gnral dans le pass et en Chine, majoritairement pendant la Rvolution culturelle, et de chapitres la deuxime personne, situs au prsent et hors de Chine, en particulier Hong Kong et en Europe. On retrouve donc lalter-nance entre lvocation de la Chine et laffirmation de la position de lexil, dont la mise en place du point de vue se voit accorder une importance gale celle du rcit proprement dit. Lalternance des pronoms, dj utilise dans La Montagne de lme, soutient ici cette mise distance revendique du pass chinois grce au recours la troisime personne. La distance de lexil permet du mme coup de mettre entre parenthses la subjectivit. Dans Le tmoignage de la littrature , Gao oppose ainsi histoire et littrature :Lhistoire porte toujours lempreinte du pouvoir et elle est crite et rcrite chaque fois quun pouvoir en remplace un autre. Luvre sebastian veg272littraire, une fois publie ne peut tre change. Cest pourquoi la res-ponsabilit de lcrivain vis--vis de lhistoire est beaucoup plus lourde. [] Lorsque lcrivain sengage dans cette sorte dcriture, le mieux est quil devienne spectateur, quil conserve une distance suffisante, surtout lorsquil touche une poque historique remplie de catastrophes 6.Lalternance du tu et du il est le reflet formel et proprement lit-traire de cette mise distance de lhistoire dont lexil est limage spatiale, le tu situ au prsent et hors de Chine permettant de prendre la distance indispensable par rapport au il de la Rvolution culturelle, non seulement parce que le narrateur a quitt le territoire chinois, mais parce quil a rompu avec tout sentiment dappartenance 7.Cette distance est affirme dans lartifice qui justifie la structure du roman. Ds le chapitre 2, le premier rdig la deuxime personne, la rupture du tu avec la Chine est directement mise en parallle avec le rcit de Marguerite, la femme quil retrouve dans une chambre dhtel Hong Kong, lieu de passage et dexil par excellence, 10 ans aprs lavoir connue Pkin : Tu dis que la Chine, pour toi, cest dj trs loin. Tu dis que tu nas pas de patrie. Elle dit que bien que son pre soit allemand, sa mre est juive, elle na donc pas de patrie non plus, mais elle ne peut se soustraire au souvenir. (30) Ces deux personnages, qui se rencontrent dans un lieu emblmatique du renoncement toute attache gographique, se rapprochent donc avant tout par leur rejet commun de lappartenance nationale, rejet qui conditionne un retour rflexif sur leur histoire. Lalternance des chapitres, et la mise en regard qui reste implicite (Marguerite ne se replonge jamais dans ses souvenirs familiaux) de la Rvolution culturelle avec lHolocauste, servent donc mettre dis-tance lide dun lien particulier du roman avec lhistoire chinoise. Ds lors, la structure alterne donne le primat lexil : les chapitres narrs la deuxime personne renvoient vers luniversalit de la condition dexil, la deuxime per-sonne permettant dailleurs au lecteur de se lapproprier, alors que ceux crits la troisime personne, rduisent lexprience chinoise au rang dun matriau d observation particulier parmi beaucoup dautres possibles. La rflexion sur la Rvolution culturelle na lieu qu travers lexprience de lexil, puisque le tu , tel quil apparat dans les chapitres pairs, ne se plonge dans les souvenirs voqus aux chapitres impairs, que sous limpulsion de cette femme qui ne peut se soustraire au souvenir .6. Gao X., 2004, Le tmoignage de la littrature , in Le Tmoignage de la littrature, trad. N. et L. Dutrait, Paris, Le Seuil, p. 143-144.7. Voir la remarque suivante de Gao : Jen tire dsormais un bnfice sur le plan psychologique, un crivain en exil ne relve daucun pays, il se contente derrer par le monde, o est le dsa-vantage ? Se retrouver seul face au pays, face au peuple, te conduit pratiquer lintrospection. Visite Gao Xingjian et Yang Lian, op. cit., p. 106.Fuite sans f in et exil impossible : Le Livre dun homme seul de Gao Xing jian273On peut donc considrer Le Livre dun homme seul comme un roman de lexil, dune part parce que la thmatique chinoise y fait retour sous le signe du cauchemar, alors mme que le narrateur se fait lcho de lauteur en affirmant sa rupture avec son pass chinois ; dautre part parce que, du point de vue structurel, la plonge dans lhistoire chinoise apparat comme une exprience particulire, qui alterne avec une rflexion qui se veut dtache de toute appar-tenance culturelle, enclenche par une confrontation une autre histoire et une autre exprience de lexil. Cest en ce sens que lon peut alors considrer que le roman rompt symboliquement avec la nostalgie et le complexe chinois tout en revenant la Chine, dans un mouvement circulaire sans doute caractristique de tout exil.2. Lexil comme fuite et oubliOubli et jouissanceQuel traitement le roman propose-t-il ds lors de la Chine et de son histoire ? Le premier tiers consiste en une alternance stricte entre chapitres impairs, la troisime personne, et consacrs aux souvenirs partir du cha-pitre 7 uniquement ceux de la Rvolution culturelle , et chapitres pairs, la deuxime personne, consacrs aux quatre jours que le narrateur passe avec Marguerite dans la chambre dhtel et dans les bars de Hong Kong. Il faut dabord noter que lenclenchement de lcriture du roman est plusieurs fois attribu Marguerite, le narrateur se prvalant de sa propre hostilit au projet. Au chapitre 8, alors quil affirme : Le pass, cest le pass, il faut savoir rompre avec lui , Marguerite rpond : Non, tu nas pas coup avec les souvenirs, ils restent enfouis en toi et ils surgissent par instants. Bien sr, ils peuvent attrister, mais ils peuvent aussi donner des forces. (84-85) Contre cette injonction une remmoration thrapeutique, le narrateur affirme sa volont de jouir de la vie prsente : Rien de plus ennuyeux que de parler de la Rvolution culturelle allong dans le noir, lampe teinte, avec une femme dont la peau touche la tienne ; seule une juive dote dun cerveau allemand et parlant chinois peut y trouver de lintrt. (109) Tel est le dcalage qui sinstaure, non sans humour, tout au long du premier tiers du roman : le narrateur cherche avant tout sduire Marguerite, consacrant de longs passages leurs jeux rotiques dans la chambre dhtel, la prsence du souvenir ne servant qu procurer une jouis-sance plus leve du moment prsent. Il affirme ainsi : Tu dis que tu nes pas historien et que cest dj une chance que tu naies pas t dvor par lhistoire, inutile de lui payer encore un tribut. (110) La jouissance de la vie se conjugue pour lui avec labsence dattaches, lexistence dun Ulysse ternel (236) que Marguerite refuse, en se moquant de lui dans une lettre : Trouve-toi donc une sebastian veg274Franaise, fais avec elle des jeux rotiques, satisfais tes fantasmes, cela taidera dans ton inspiration, et nvoque plus tes souffrances. (236)Cette figure se ralise dailleurs la fin du roman sous les traits de Syl-vie , qui semble tout droit sortie dun film dric Rohmer, et qui reprsente en quelque sorte le paradigme de la fuite devant lhistoire au profit de lpanouissement personnel que Gao a thmatis maintes fois dans ses crits antrieurs. son refus de la dimension thrapeutique de la mmoire Per-sonne ne peut dlivrer personne de sa souffrance, alors laisse-le partir (551) correspond un loge de la jouissance.CulpabilitLexil se ralise-t-il alors dans cette affirmation dune libert sensuelle et rotique permettant deffacer les souffrances de lhistoire ? Force est de consta-ter quun mcanisme plus complexe est luvre ici. Malgr ses affirmations, le narrateur se plonge en effet dans ses souvenirs, mme si ce retour se fait sur un mode ngatif :Tu ne savais pas ce qutait devenue Marguerite, elle qui tavait pouss dans ce bourbier pour crire ce livre de merde. Tu ne pouvais plus ni avancer, ni reculer, tu ne pouvais rien faire. Plus personne ne sintres-sait ces vieilles histoires, ces souffrances que mme toi tu trouvais parfaitement ennuyeuses. (235)Est-ce seulement lattachement sentimental du narrateur qui le pousse dans ce retour en arrire qui semble presque aussi douloureux que les vnements narrs eux-mmes ? Et peut-on vraiment le suivre quand il affirme que ce retour en arrire nintresse personne et surtout pas lui-mme ? Plutt que leur manque dintrt, cest en effet la souffrance associe ces souvenirs et son absurdit rtrospective qui empchent le narrateur de spancher .Il est contraint sy replonger en premier lieu parce que Marguerite lui semble mconnatre la signification de lhistoire. Quand elle linterroge sur sa premire femme dont il craignait jusque sur loreiller quelle le dnonce, il rpond : ctait une poque effrayante en Chine, je nai pas envie de reparler du pass (91) ; mais quand elle lui rtorque quelle se mfie aussi de ses voisins parce que le nazisme risque de revenir en Allemagne, il rpond, excd : Le fascisme nexiste pas quen Allemagne, tu nas jamais vcu en Chine, la terreur de la Rvolution culturelle na rien envier au fas-cisme, dis-tu froidement. Mais ce nest pas pareil, les fascistes procdent un gnocide, cest seulement parce que dans tes veines coule du sang juif, ce nest pas une question didologie, de point de vue politique. Ils nont pas de thorie politique, rfute-t-elle en levant la voix.Fuite sans f in et exil impossible : Le Livre dun homme seul de Gao Xing jian275 Thorie de merde ! Tu ne comprends rien la Chine, tu nas pas connu la terreur rouge, cette maladie contagieuse peut rendre tout le monde fou ! temportes-tu soudain.Elle ne dit plus rien. (92-93)Cet change permet dabord dinscrire une nouvelle fois la rflexion sur lhistoire chinoise rcente dans un cadre non pas culturel ou culturaliste, mais universel, travers la reprise de la comparaison entre nazisme et communisme qui, peut-on relever, a particulirement agit le monde intellectuel franais pendant les annes de rdaction du roman de Gao 8.Au-del de ce dbat, ce dialogue incite penser que le nud de la rsistance du narrateur aux souvenirs de la Rvolution culturelle est justement chercher dans le caractre contagieux de la terreur rouge. Il savre en effet au cours des rcits des luttes entre fractions de gardes rouges que le personnage dsign par il y a lui aussi. Sil sest employ lutter contre lpuration des vieux cadres, il a d pour cela, lui aussi, entrer dans le jeu des factions politiques. Le lecteur dcouvre au chapitre 23 comment il sinstalle la tribune rouge des sances de lutte de son unit de travail la place de lancien chef Wu Tao :En tant que prsident de ces sances, il se devait dtre extrmement rigoureux, il savait parfaitement que la tristesse quil avait perue ne suffisait pas elle seule dsigner Wu Tao comme opposant au dirigeant suprme, mais sil ne renversait pas ce bonhomme, au cas o celui-ci relverait la tte, lui-mme courait le risque dtre immanquablement tax de contre-rvolutionnaire puisquil avait dirig la sance. (241)Il perquisitionne ensuite chez Wu mais, malgr la haine quil peroit chez celui-ci, il rechigne exploiter une lettre compromettante quil trouve ; nan-moins cet pisode montre bien lengrenage de terreur mutuelle dans lequel tous les acteurs du jeu politique sont pris.On en trouve un autre exemple au chapitre 29 o il mne linterrogatoire dun vieux cadre malade du cur et accus davoir travaill pour le Guo-mindang, le sommant davouer quil a trahi le Parti : Je ne te demande pas comment tu es sorti de prison : si tu navais pas avou, on taurait laiss sortir ? Parle ! Tu as trahi ou non ? (294) Ces injonctions rptes sont accompagnes du commentaire : son rle tait dsagrable jouer, mais il valait mieux tre lenquteur que celui sur qui on enqute. (294) Dune certaine faon, mme sil na pas renonc toute justification morale de ses actes il sen prend seulement des cadres qui ont dans le pass perscut des rebelles et leur laisse eux aussi une marge de dignit , ce il a nanmoins t un moment du 8. Louvrage de Franois Furet, Le Pass dune illusion, a t publi en 1995 ; celui dirig par St-phane Courtois, Le Livre noir du communisme, en 1997.sebastian veg276ct des tortionnaires. Au cours dun dialogue hsitant, quand Marguerite lui demande avec insistance : ce que je veux savoir, cest si tu es aussi une bte sauvage , il finit par lui rpondre : Oui, dis-tu aprs un instant de rflexion (156). Cest cette brutalisation 9 de la vie sous le totalitarisme qui introduit, ses yeux, une asymtrie entre Marguerite et lui, bien quil sefforce de la convaincre : Si tout le monde perdait la tte, toi aussi tu te transformerais en bte sauvage (155). Cette asymtrie, qui lui semble incomprhensible pour qui na pas connu la terreur rouge, est sans doute lune des raisons principales de sa revendication de loubli plutt que de la mmoire.Refus de la collectivit politiqueCest pour cette raison quil refuse galement la politique :Tu voudrais te dbarrasser de la politique qui sinfiltre partout et colle inti-mement la vie de tous les jours, qui est aussi bien dans la langue que dans les actes, et laquelle personne ne pouvait chapper lpoque. Ce que tu veux dcrire, cest lindividu souill par cette politique, mais absolument pas cette politique rpugnante. (237)Son implication dans la terreur est justement le rsultat de la politisation des moindres niches de lexistence, qui provoque chez lui un refus en bloc de la politique comme entreprise collective. Contrairement Marguerite, il ne cherche pas extraire du pass une forme dexemplarit ou de rdemption, ni mme dappartenance collective :Elle veut confirmer son identit, mais toi ? Tu veux justement te dbar-rasser de ton tiquette chinoise, tu ne joues pas le rle dun Jsus-Christ, tu ne veux pas que la croix de cette nation tcrase, tu as dj de la chance de ne pas avoir t cras par elle. (85)Cest justement linvestissement excessif de lexprience personnelle par une signification politique qui la souille : Gao rejette ici du mme ct la mmoire collective, lengagement, et lasservissement de lcrivain une ide ou une communaut. Il dissocie ainsi symboliquement son destin de la collectivit chinoise la faveur dune individualit ralise qui passe par loubli de lhistoire commune :Elle a besoin de replonger dans son histoire, alors que toi, tu as besoin doublier. Elle a besoin de porter sur elle les souffrances des juifs et la honte de la nation germanique, quand toi tu as besoin de raliser grce son corps que tu vis encore la minute prsente. (93)9. Cette notion est employe propos du nazisme par Ch. Browning 1992, Ordinary Men, New York, Harper, p. 161 et O. Bartov, 1990, Hitlers Army, Oxford, OUP.Fuite sans f in et exil impossible : Le Livre dun homme seul de Gao Xing jian277Cest sans doute cette mise en avant provocante du choix de lexil par rap-port toute appartenance, du refus dassumer toute responsabilit collective vis--vis de lhistoire, et en termes parfois caricaturaux, de la sensualit contre la mmoire, qui reprsente lapport le plus intressant de Gao la rflexion sur la Rvolution culturelle et sur la mmoire. Loin de toute nostalgie, cet exil est donc bien une libration.Ce refus procde dune perte des illusions. Linterrogatoire du vieux cadre du chapitre 29 entrane un mouvement de compassion parallle la perte des illusions sur toutes les formes dengagement politique : aprs avoir perdu sa propre foi dans le mythe de la rvolution, il en avait aussi fini avec la lgende fabrique par la grandiose rvolution sur lhomme nouveau pourvu dune absolue puret (297). Cette prise de conscience provoque des interrogations en cascade :Et si lon navait pas la foi ? [] Ne pas tre rvolutionnaire tait-il tre contre-rvolutionnaire ? Si lon ntait pas homme de main au service de la rvolution, devait-on encore souffrir pour celle-ci ? Si tu ne mourais pas pour la rvolution, avais-tu encore le droit de vivre ? Et comment schapper enfin de lombre de cette rvolution ? (297)La politique est ainsi irrmdiablement souille : partir de l, il neut plus didal (p. 274). Cette dsillusion dclenche un long mouvement de fuite qui conduit le personnage dabord sillonner la Chine pour effectuer ostensiblement des enqutes fictives, ensuite la campagne, puis finalement en Europe. Le refus de toute doctrine, le refus mme de se positionner par rapport la rvolution entrane jusquau rejet de la posture du dissident. Alors que Marguerite lui enjoint de consigner par crit son tmoignage, il lui rpond que ses crits ne valent rien ct des archives qui souvriront un jour ; quand elle cite le nom de Soljenitsyne, elle est coupe net : Tu linterromps pour lui dire que tu nes pas un combattant, un porte-drapeau 10. (110)10. Gao Xingjian a galement donn une justification thorique de ce refus : Quand lcrivain part en qute de la ralit masque par lhistoire, restaure la mmoire perdue, plutt que dexhumer des documents historiques froids, il est plus important pour lui de sappuyer sur lexprience des vivants, souvent la sienne propre et celle de ses proches []. Cette littrature tmoin nvite videmment pas la politique, et pourtant la matire des crits ne vise pas servir la politique, nappelle pas battre le tambour pour telle ou telle tendance, se dresse encore moins sur le char de combat de tel ou tel parti, et dpasse donc ce que lon appelle la dissidence. [] cest finale-ment lindpendance absolue de la littrature qui est encourage, ainsi que la libert spirituelle laquelle lauteur aspire assidment. G. Xingjian, Le Tmoignage de la littrature , art. cit, p. 143-144. Sur la question du tmoignage, on se reportera avec profit larticle suivant : NGAI Ling Tun, Yu yu hai xiu. Lun Yige ren de shengjing de Wenge jiyi (Une parole hsitante. Sur la mmoire de la Rvolution culturelle dans Le Livre dun homme seul), Zhong wai wenxue (Littrature chinoise et trangre), vol. 37, no 1 (mars 2008), p. 12-46.sebastian veg278Le rapport la Chine quimplique la posture de lexil telle quelle est prsente dans Le Livre dun homme seul consiste donc en un double refus. Le refus de la mmoire, nourri de la certitude que la souffrance ne peut tre amoindrie par le souvenir, puisquelle procde galement dune culpabilit, se double dun refus de toute reprsentativit ou appartenance collective dans linterprtation de lhistoire individuelle, en particulier de toute appartenance politique. La figure de lexil recoupe ainsi, du moins pour partie, celle de la fuite, qui nourrit luvre de Gao, affirmant le primat de la jouissance indivi-duelle dune vie dbarrasse de toute signification collective, dans un loge de la marginalit et de loubli, nourri dune conviction anthropologique formule par le narrateur : Lhomme nest pas non plus un hros, il est incapable de rsister la violence du pouvoir, il ne lui reste que la fuite. (111)3. Le retour sur la Chine : lexil comme paradigme littraire ?La littrature froideLexil prend ainsi des contours paradigmatiques, apparaissant comme pure de lattitude de solitude, dindividualit, du refus de toute appartenance. Gao se situe loppos la fois de lexil militant de lopposant politique, et de lexil comme recration dune culture chinoise lextrieur de la Chine, ce quon a appel la Chine culturelle (wenhua Zhongguo). Cest pour cette raison que le terme dexil lui sert pratiquement de synonyme pour ce quil appelle la littrature froide dfinie comme une littrature de fuite, une littrature de sauvegarde spirituelle , la marge de la politique et [sans] la moindre responsabilit envers le lecteur 11 . Lexil devient ainsi lemblme dune atti-tude existentielle : Celui qui a pris pleinement conscience de lui-mme est toujours en exil. Quand tu te dpouilles couche par couche des choses quon ta ajoutes, imposes, tu assois peu peu ta propre valeur y compris mme le doute sur soi 12. Lexil impose un doute permanent, et le dpouillement de tous les masques que sont les identits ou appartenances collectives, natio-nales, culturelles ou politiques. Cet arrachement aux identits est selon Gao le propre de la littrature moderne : Les grands matres de la littrature au xxe sicle ont, pour la plupart, une exprience de lexil, or il ny a pas parmi eux un seul patriote 13. Renouant avec la tradition du 4 mai 1919, il dfinit la littrature moderne comme un arrachement la tradition culturelle. Cet 11. Gao X., La littrature froide , Le Tmoignage de la littrature, op. cit., p. 44 et p. 40.12. Visite Gao Xingjian et Yang Lian, op. cit., p. 111.13. Ibid., p. 110.Fuite sans f in et exil impossible : Le Livre dun homme seul de Gao Xing jian279arrachement va de pair avec une certaine intransitivit jaime dire quun crivain na dautre responsabilit que celle qui le lie sa propre langue, il nen a aucune vis--vis de la patrie, du peuple, y compris vis--vis de ses lec-teurs, dailleurs je ne sais mme pas qui sont mes lecteurs 14. Mme la relation au lecteur reprsente pour Gao une rmanence de la dimension emblmatique dune littrature embrigade par le maosme, quil congdie en mme temps que les autres collectivits.Cest ces conceptions que se rattachent les affirmations parfois contra-dictoires du narrateur dans Le Livre dun homme seul, comme au chapitre 16 :Par chance tu as fini par obtenir la libert de texprimer, tu ne connais plus dinterdit, tu dis et tu cris ce que tu veux. Peut-tre faudrait-il, comme elle la dit, crire tout cela, revenir sur ton pass. Tu devrais te regarder toi-mme dun il dtach, comme un simple individu, ou comme un animal dot de conscience, une bte aux abois dans la jungle humaine. (184)La raffirmation dune libert totale dcrire ou de ne pas crire pose demble un cadre dans lequel le souvenir nest contraint par aucun devoir de mmoire collectif. Sil est possible de revenir dans le pass, cest titre purement individuel, et plus analytique encore, en observant lindividu que le narrateur a t, la fois dans sa violence ( une bte aux abois ) et sans complaisance, sans oublier que cette bte tait dou[e] de conscience . cette condition, un retour dans le pass devient possible, mais seulement dans la mesure o il nannule pas larrachement individuel ce pass.Le projet saffine au chapitre 18, avec la raffirmation du refus de la dimen-sion collective :Lhistoire telle quelle est raconte par le peuple est aussi tellement variable selon la personne qui la rapporte : est-ce lhistoire de la Rvo-lution culturelle telle que la vcue un ancien garde rouge aujourdhui g ? [] Ou bien lhistoire des souffrances dun peuple abstrait ? Et le peuple possde-t-il vraiment une histoire ? (198)Il ne sagit donc pas dun rcit de la Rvolution culturelle, mais du rcit dun individu. Cet individu se peroit de faon de plus en plus clive :Tu ne dois dcrire que ses impressions et son tat desprit de ce temps-l ; pour ce faire tu dois mticuleusement radiquer tes impressions prsentes et mettre de ct ce que tu penses maintenant. [] Tu ne dois pas confondre ta fureur avec sa vanit et sa stupidit, tu ne dois pas non plus masquer sa peur et sa lchet [] Tu dois laisser sortir 14. Ibid., 94.sebastian veg280de ta mmoire ce il , cet enfant, cet adolescent, cet homme qui nest pas devenu adulte, ce rescap qui vivait en plein jour, ce disciple de lextravagance, ce type qui devenait chaque jour de plus en plus rus, ce tu qui navait pas encore perdu sa connaissance intuitive mais gardait encore quelques sentiments, tu ne dois pas te repentir et te justifier sa place. (237-238)Ce projet de sparation tanche entre le personnage du pass et le person-nage du prsent dicte lalternance entre le tu et le il , qui structure le texte ; il doit permettre de reprsenter sans complaisance le personnage pass, y compris sous ses aspects que le narrateur prsent condamne. Le nud de cette sparation rside donc dans labsence de jugement sur ce il pass, puisque de toute faon tu ne sais o est la justice (253). Assumant jusquau bout la posture de lcrivain sans responsabilit, le narrateur dit : Si tu cris, ce nest que pour dire que cette vie a exist, plus infecte quun bourbier, plus relle quun enfer imagin, plus effrayante que le Jugement dernier. (253) Nul jugement, nul regret, nulle responsabilit ne doivent relier le narrateur prsent et son alter ego pass, spars de faon tanche par les blancs entre les chapitres, telle est linjonction que le narrateur se lance lui-mme.Contamination des points de vueCette ide dune littrature parfaitement froide est sans doute intenable et contredite par le roman mme. Il est caractristique cet gard que laccu-mulation dinjonctions ( tu dois ) se situe ex post, un moment o le roman est dj largement entam (chap. 24), de mme que la justification de lana-lepse par la rencontre de Marguerite est en ralit prcde par des souvenirs pars grens au chapitre 1 sans aucune justification autre que lincipit : Il na pas oubli quil a eu une autre vie. (11) Toujours est-il que la construction alterne qui permet de sparer rigoureusement le narrateur observant et le narrateur observ finit par vaciller. partir du chapitre 27, le roman est en effet envahi par le rcit la troisime personne, un moment o la Rvolution culturelle semballe. Si lalternance formelle il/tu est rtablie au chapitre 31, qui fait basculer le tu du ct des chapitres impairs, cest seulement la faveur dun portrait en miroir du tu et du il qui sobservent mutuellement, puis de brves incursions du tu dans les chapitres impairs suivants, mais dans lintrigue de la Rvolution culturelle. Le tu qui cherchait se tenir lcart de lhistoire est ainsi irrsistiblement pris dans son propre rcit, dont il ne parvient se dgager quau chapitre 49, avec lapparition de Sylvie.De ce point de vue, il nest pas possible de sparer clairement les res-ponsabilits : Tu ne pouvais pas ne pas accepter le contrle militaire, tout comme tu ne pouvais pas ne pas participer aux manifestations organises pour Fuite sans f in et exil impossible : Le Livre dun homme seul de Gao Xing jian281acclamer les plus rcentes directives de Mao (347) ; Il ttait interdit de penser, dprouver des sentiments, de tpancher, dtre seul ! (426) Cest ici le tu qui prend en charge le rcit de deux moments cls, la mise au pas des gardes rouges et la vie la campagne avec Xu Qian, la femme qui a voulu dnoncer le narrateur. Inversement, le il est galement contamin par la situation dnonciation : il na plus de patrie, plus de ce que lon appelle le pays natal, ses parents sont morts tous les deux, il na plus de maison de famille, plus de proccupations, il est seul au monde, beaucoup plus lger. (524) Ce constat de labsence de patrie au chapitre 56 fait cho celui du chapitre 2 la deuxime personne : Tu dis que la Chine pour toi, cest dj trs loin. Tu dis que tu nas pas de patrie. (30) Se trouve ainsi raffirme la dimension paradigmatique de lexil soi-mme, qui ne concerne plus seulement le nar-rateur observateur, mais galement le narrateur observ. Ces contaminations rciproques montrent les limites de la position froide de lexil.Tout devient soudain rversible :On peut aussi changer dangle de vue, tu te trouves parmi les specta-teurs, tu le regardes monter sur scne [] il doit pendant un instant shabituer cette lumire avant de pouvoir [] te distinguer toi, assis sur un fauteuil de velours rouge au dernier rang au fond du thtre vide aussi. (321)Si les positions de lobservateur et de lobserv peuvent sinverser, que le il peut galement observer le tu , le dialogue et le jugement deviennent invitables. la fin du chapitre 33, le tu et le il dbattent ainsi de la possibilit de ne pas prendre parti :Eh bien, quest-ce que cest que cette rbellion ? Est-ce que tu entres ton tour dans ce hachoir viande ou est-ce que tu rajoutes quelques ingrdients ?Maintenant, quand tu reviens sur le dbut des faits, tu ne peux pas ne pas te poser de questionsMais il dit que les circonstances empchaient dobserver les choses froi-dement en se tenant sur la touche, il avait dj compris quil ntait quun pion au sein de ce mouvement, que ce ntait pas pour le com-mandement suprme quil se tourmentait et se battait sans cesse, mais pour survivre. (335)Tout au long de ce dbat serr, le il argue de limpossibilit dagir autrement quil ne la fait, ce quoi le tu oppose toujours linutilit de tous les stratagmes du il . Le dbat se termine sur une sorte de neutrali-sation : le il rit amrement , affirmant quil na pu faire autrement que dtre un insecte dans la ruche, aprs quoi le tu observe avec intrt cet insecte capable de rire. Les deux visages du narrateur finissent ainsi par devenir sebastian veg282interchangeables, comme dans lincise suivante extrait dun des derniers cha-pitres : Il est assis face toi, vous vous regardez, et il rit gorge dploye devant le miroir. (525) Cette image en miroir peut se comprendre ainsi : le il du pass nest pas plus coupable davoir cd la terreur rouge et aux mythes politiques que le tu prsent nest innocent et dgag de tout souvenir et de tout rapport son pass et son pays. De ce point de vue, le geste du tu qui cherche symboliquement en finir avec le pass et la culture chinoise ne fait que reproduire celui des gardes rouges, et du il , oblig de brler photos et manuscrits pendant la Rvolution culturelle, ce paralllisme tant particulirement clair dans les correspondances entre les chapitres 9 et 10.Cette mise bas du bel difice de la construction alterne et de la distance objective entre le tu et le il doit ainsi montrer quil est impossible de dissocier le prsent et le pass, la mmoire de la Chine et lexprience de lexil. Dans ce roman, lexil correspond une fuite sans fin, qui ne permet cependant jamais lcrivain dchapper entirement un questionnement thique et politique qui nest pas sparable de son individualit. Limplication dans lhistoire et la distance vis--vis de celle-ci ne sexcluent pas : la distance de lexil, si elle permet dviter les jugements htifs, ne dispense pas dune rflexion thique sur lhistoire ; les points de vue ne sont pas tanches. De ce point de vue, l exil au sens de la littrature froide , la position stabilise dun individu dtach de toute proccupation sociale et historique, ne peut renvoyer qu un je 15 absent et introuvable dans le schma narratif.Si Le Livre dun homme seul est un roman de lexil, au sens o il cherche en finir avec la nostalgie de la Chine et le complexe chinois , revenir la thmatique chinoise tout en marquant une rupture avec elle, la signification de cette thmatique de lexil se transforme au cours du roman. Le narrateur cherche tracer une frontire tanche entre le souvenir et le prsent, refusant dans un premier temps toute plonge dans le pass au profit dun oubli hdoniste, puis observant son alter ego comme un insecte , sans assumer son pass. Mais cette position la marge de toute collectivit et de tout engagement politique se rvle intenable, et le tu finit par apparatre comme limage en miroir du il , oblig lui aussi faire des choix et prendre position par rapport la Chine.15. Voir ce sujet Zhang Y., Gao Xingjian et Jorge Semprun : mmoire et fiction identitaire , in N. Dutrait (d.), 2006, Lcriture romanesque et thtrale de Gao Xingjian, Paris, Le Seuil, p. 47-69.Fuite sans f in et exil impossible : Le Livre dun homme seul de Gao Xing jian283En effet, la fiction pose, elle aussi, en dernier lieu un problme thique, comme le laisse entendre le narrateur : Tu vomis les jongleries politiques, mais en mme temps, tu es en train de fabriquer une autre sorte de mensonge, littraire cette fois-ci, car la littrature est rellement mensonge (254). Le narrateur et, du mme coup, lauteur, ne peuvent se situer tout fait en dehors du jeu fictionnel :La prtendue sincrit des potes est comme la prtendue vrit des romanciers, lauteur se dissimule derrire elle comme un photographe se cache derrire son objectif, en apparence il a lair froid et impartial derrire son objectif neutre, mais ce qui est expos sur le ngatif, cest son amour et sa compassion envers lui-mme ou bien de la masturba-tion ou du masochisme. (255)De ce point de vue, lexil soi-mme est impossible, ft-ce dans une fiction, aussi froide soit-elle. Si Gao rejette toute esthtique de la dnonciation, quil estime mensongre Quand on remplace la souffrance par la dnonciation de la souffrance, elle devient plus supportable (255) , la fiction cristallise ncessairement un positionnement thique vis--vis de ce que Gao appelle le rel , en loccurrence lhistoire. En somme, lcriture de fiction est toujours un peu plus quune fuite. De ce point de vue, lapaisement final du narrateur, dans un caf de Perpignan, rconcili avec une Chine personnelle qui na plus aucune relation avec lautre (554), ne peut tre quun moment de rpit dans une fuite qui ne tarde pas recommencer lheure o il faut reprendre lavion de Paris.Sebastian VegCentre dtudes franais sur la Chine contemporainesebastian veg284

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