Grande Revue de Vulgarisation Scientifique "ÉIÉ

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Grande Revue de Vulgarisation Scientifique

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1. ESSAI SUR L'NONC DU PROBLME.

1.1. Qu'est-ce que la mdecine technicienne f Plutt que de tenter de cerner le contenu de ce

concept de manire thorique, on peut se livrer une analyse des thmes dvelopps dans ce numro.

D'aprs l'orientation gnrale de la revue (technique, culture...), ledit numro ne peut que traiter de cette mde-cine technicienne. Qu'en est-il ?

Les techniques abordes font rfrence au modle biologique de l'organisme humain (recherche biomdi-cale, Worndecine, Wothique).

Les techniques voques visent recueillir de l'infor-mation (chographie, amniocentse) mais surtout traiter des problmes (fcondation in vitro, greffe de moelle, transplantation d'organe, radiothrapie, intervention chi-mique par le mdicament...). La personne est donc envisa-ge en tant qu'organisme biologique [reproduction, intro-duction de substituts une fonction mcanique (cur), cellulaire (greffe de moelle)...].

Les fonctions sur lesquelles la technique est utilise sont pour la plupart des fonctions essentielles la survie biologique.

Le rle propre de la personne (le patient ) est plu-tt considr comme une contrainte par rapport aux don-nes gnrales de matrise du processus rparateur ( consentement clair et libert du patient face l'ex-primentation, biothique et acceptabilit sociale ; greffes de moelle et aspects psychologiques et thiques).

La mdecine technicienne voque ici est celle prati-que dans nos hpitaux et tout particulirement dans les services de pointe des centres hospitaliers universitai-res. La machinerie conceptuelle alimentant les pratiques travers les diffrents strates d'tudes, de recherche fonda-mentale et applique nous vient pour l'essentiel des scien-ces de la vie et de manire marginale des sciences humai-nes.

1.2. Alternatives la technique ou techniques alternatives f

Selon Paul Robert1, la mdecine est la science qui a pour objet la conservation et le rtablissement de la sant. Elle est aussi l'art de prvenir et de soigner les maladies de l'homme .

Que les modes d'intervention des mdecins se rf-rent un corps de doctrine bien tabli sur le plan scientifi-que ou qu'ils rsultent d'une codification progressive d'un procd de travail, ils sont composs d'un ensemble de techniques.

La question des alternatives la mdecine techni-cienne se pose avant tout par rapport aux techniques mdicales dominantes.

1.3. Problmes de sant et norme sociale. Comme tout fait social, l'expression de la bonne et

mauvaise sant fait l'objet d'une normalisation sociale, soit passagre sous forme de modes (allaitement du nourrisson par sa mre et allaitement artificiel, norme par rapport l'image du corps selon les poques, pratiques alimentai-res...), soit plus profonde et permanente (mutilations

sexuelles, modalits de l'accouchement, de la mort...). Plus gnralement, c'est l'image mme de la sant et de la maladie qui peut dans certaines socits prendre des aspects diffrents. Dans les socits africaines, la maladie apparat comme un dfi au groupe familial et la commu-naut. La maladie est donc vcue comme l'instrument de l'quilibre du groupe. La causalit n'est pas envisage de manire mcaniste (la chute entrane la fracture) mais de manire plus globale (pourquoi la chute, pourquoi lui plu-tt qu'un autre)2. Les notions de sant et de maladie doi-vent donc tre interprtes en fonction du contexte histo-rique, gographique, sociologique et culturel.

1.4. Qui parle de la sant ? Et pour quoi faire f Il faut distinguer diffrents types de discours et d'la-

boration conceptuelle sur la sant et la maladie, entre l'an-goisse naissante lie un malaise passager (et non verbali-se), l'histoire de vie d'un malade chronique (celle qu'il raconte, celle qu'il vit, celle que les autres vhiculent son sujet) ou encore le discours savant du spcialiste.

Dans le champ de la sant (sans doute plus qu'ail-leurs), il est essentiel de situer le lieu et les circonstances du discours3 (ses diffrents niveaux d'laboration, en prenant en compte les expressions non verbalises) pour en com-prendre la signification.

1.5. De la ncessit d'une approche psychanalyti-que de la maladie.

Si la socit dicte sa norme l'individu et si la souf-france physique et morale est toujours mal supporte, l'in-dividu garde toutefois une marge de libert ; il peut vivre la maladie ou la dgradation de sa sant de manire positive (opportunit pour renforcer des liens avec les proches, mise l'cart d'une fonction sociale trop pesante, appren-tissage de la souffrance) ; mais il est certain que ce vcu est le plus souvent ngatif. Pour faire face, l'individu a recours la mdecine, autrement dit un mdiateur qui peut res-ter purement idologique et personnel (la maladie vue de manire positive), mais lui est le plus souvent extrieur. La mdiation peut s'oprer un niveau strictement personnel (automdication, discipline du corps, de l'alimentation, autodiagnostic...) ou faire l'objet d'un recours un tiers (proche ou professionnel).

La relation entre le monde des soignants et celui des soigns se fait donc essentiellement d'individu individu et mme si quelques problmes de sant font l'objet de processus prventifs ou thrapeutiques collectifs (vaccina-tion, traitement de maladies pidmiques), ces pratiques sont trs fortement limites par l'entrave aux liberts indi-viduelles qu'elles occasionnent.

Si la sant peut tre dfinie comme un tat de complet bien-tre physique, mental et social comme le prconise l'Organisation mondiale de la sant, l'acte de dclaration du problme ne peut tre que l'expression du seul individu. Le recours un mdiateur n'intervient que dans un second temps et le malade devient patient .

Le fait pour le malade de solliciter le soignant (quel qu'il soit) reprsente d'un point de vue psychanalytique un transfert, le dsir inassouvi de gurir est report sur le soignant. Le malade attend de lui une solution au pro-blme tel qu'il l'a pos.

On pourrait ainsi tre tent de traiter des approches psychanalytiques comme des alternatives la mdecine technicienne. Cette option n'a pas t retenue dans ce texte sans doute parce que trop extrieure l'approche gnrale de ce numro.

La psychanalyse ne pourrait-elle pas faire en soi l'ob-jet d'un numro de cette revue ?

2 . MDECINES ET TECHNIQUES MDICALES.

Elles sont nombreuses. Elles ont fait l'objet d'un inventaire rcent en France, la demande du ministre de la Sant4 et d'une publication de l'Organisation mondiale de la sant5.

Pour tenter de dfinir les mdecines , on peut se rfrer deux sortes de typologie : l'une est culturelle, his-torique et philosophique (les ethnologues parlent de syst-mes mdicaux), l'autre est pratique (et technique).

2.1. Les systmes mdicaux. Il s'agit d'envisager diffrents systmes de pense

ayant trait la manire d'tre, de se sentir et d'avoir recours la nature ou au corps social ds lors qu'un ds-quilibre individuel se produit. On peut ainsi dcrire les spcificits de la mdecine moderne occidentale, de la mdecine traditionnelle chinoise et de la mdecine ayurve-dique indienne pour ne retenir que celles qui sont trs dveloppes, reconnues par les gouvernements et dotes d'un large arsenal de techniques ; mais il faudrait aussi voquer la mdecine unani du monde musulman (surtout pratique dans la pninsule Indopakistanaise), les apports de la mdecine africaine notamment dans le champ de la sant mentale, les traditions mdicales en Amrique latine... Bref, chaque civilisation s'exprime dans le champ de la sant, produit des techniques qui peuvent apporter une contribution au patrimoine commun de l'humanit.

2.2. Les techniques mdicales : le diagnostic et les traitements.

On peut ainsi dcrire les diffrents moyens utiliss ici et l pour rsoudre les problmes de sant. Un premier constat : on retrouve la mme dichotomie diagnostique et pronostique, d'une part, thrapeutique, d'autre part, dans tous les systmes mdicaux.

Si, comme nous allons le voir, les procds thrapeu-tiques sont innombrables, la dmarche diagnostique est relativement univoque.

L'observation de l'individu, le recueil d'information de toutes provenances (histoire de la personne, investiga-tions techniques diverses, analyse de l'environnement physique, psychologique, social) sont trs semblables d'un systme l'autre et s'interpntrent (les techniques d'investigation modernes sont utilises au mme titre que les anciennes dans les mdecines traditionnelles).

La dmarche par analogie des cas semblables ou par limination progressive d'autres diagnostics possibles (diagnostic diffrentiel) est commune la plupart des sys-tmes mdicaux.

Ce qui les diffrencie, c'est la nature du modle uti-lis pour mettre en relation ces diverses informations. Ce

modle est conditionn la fois par la thorie gnrale du systme mdical et par le type de prestation que le mde-cin est en mesure de mettre en oeuvre dans le contexte dtermin.

3. QUELQUES MDECINES.

3.1. Mdecine chinoise traditionnelle. Wang Pei, dans un article trs document sur la

mdecine chinoise traditionnelle6, indique : Le Livre des rites, manuel de crmonies rdig au cours de la dynastie Zhon (1100 800 avant J . -C) , signale l'existence de sp-cialistes dans quatre domaines, savoir la nutrition, la mdecine interne, la chirurgie et la mdecine vtrinaire. Il indique galement que les mdecins sont responsables des lois et dcrets mdicaux . En cas de maladie, il faut se faire soigner. En cas de dcs par une certaine maladie, la cause du dcs doit tre consigne et communique aux mdecins.

Il s'agit probablement l du systme le plus ancien de notification des maladies. Le Livre des rites prvoit gale-ment l'valuation annuelle obligatoire des connaissances et des comptences des mdecins afin de dterminer leur classe salariale. L'ouvrage mdical clbre de la Chine, le Classique interne ou Classique interne de l'empereur jaune , trait de mdecine le plus ancien et le plus complet qui existe, est paru vers 300 avant J.-C. ; il combine la thorie mdicale et la pratique clinique7. L'ouvrage, qui comprend dix-huit volumes, souligne la thorie fonda-mentale de la mdecine chinoise traditionnelle et contient des renseignements importants sur l'hygine, les sympt-mes cliniques, les recettes et les mdicaments, l'acupunc-ture et la moxibustion.

C'est dans ce trait qu'est dveloppe la thorie du Yin et du Yang, base de la thorie fondamentale de la mdecine chinoise traditionnelle. Le Classique interne demeure encore un manuel essentiel dans les coles de mdecine chinoise traditionnelle.

Sur le plan technique, la mdecine empirique chi-noise a dvelopp trs tt des savoir-faire essentiels : la variolisation (inoculation de la variole dans un but prophylactique), base de l'immunologie moderne, tait pratique couramment au cours du premier millnaire de notre re.

Wang Pei8 rapporte que le Xin Siu Ben Cao, de la dynastie Tang ( V I I e sicle), constitue la plus vieille pharma-cope promulgue par le gouvernement... Au X V I I e

sicle sous la dynastie Ming, dans le Ben Cao Gang Mu (rpertoire de matire mdicale), Li Shi Zhen, le clbre pharmacologue, a recens 1 892 types de mdicaments et 11 000 recettes.

En 1929, le gouvernement du Kuomintang a pro-mulgu une loi interdisant la mdecine traditionnelle afin d'ouvrir la voie aux progrs de l'action mdicale9 . Mais il n'a pas russi supprimer la mdecine tradition-nelle.

La rpublique populaire de Chine, depuis sa fonda-tion, a eu comme ligne politique de favoriser l'unit entre les mdecins chinois et les mdecins formation

occidentale10 . Le ministre de la Sant publique a mis en place en son sein un bureau de la mdecine traditionnelle, des dpartements de mdecine traditionnelle au niveau provincial et municipal. Des facults de mdecine chinoise traditionnelle ont t cres dans les coles de mdecine. Par ailleurs, la production de mdicaments base de plan-tes a t encourage et s'est peu peu transforme en acti-vit industrielle.

Il existe aujourd'hui trois types de mdecins en Chine : des mdecins traditionnels, des mdecins forma-tion occidentale et des mdecins formation occidentale diplms en mdecine traditionnelle. Il semble que l'on s'achemine progressivement vers une intgration des deux systmes.

3.2. UAyurveda. L'Ayurveda, qui signifie science de la vie , s'est

d'abord dvelopp en Inde. Il est pratiqu en Asie du Sud-Est, au Npal, au Pakistan, au Sri Lanka.

Selon Kurup 1 1, dans la philosophie hindoue, l'uni-vers et toutes les lois de l'univers ont t dcrts par Brahma. Celui-ci est suppos avoir enseign l'Ayurveda qui a t transmis Indra, lequel est considr comme le matre commun de toutes les branches de la mdecine.

L'Ayurveda trouve ses sources dans l'Atharveda (veda = livre de la sagesse) qui compte 114 hymnes dcri-vant le traitement des maladies. L'Ayurveda s'est dve-lopp en huit branches (mdecine interne, pdiatrie, mdecine psychologique, ORL et ophtalmologie, chirur-gie, toxicologie, griatrie, eugnique et aphrodisiaque) et deux grandes coles (cole des mdecins, cole des chirur-giens).

La thorie considre l'homme de manire globale et en relation complexe avec son environnement. Selon l'Ayurveda, l'tre humain vit en symbiose avec l'univers, l'astrologie occupe donc une place importante dans la for-mation mdicale. Les tudes astrologiques apportent des lments au mdecin aussi bien au stade du diagnostic qu' celui du traitement. La maladie est considre comme un dsquilibre, la restauration de cet quilibre limine la maladie. L'objectif poursuivi est non seulement de lutter contre la maladie mais de la prvenir. L'Ayurveda comprend cet effet des principes de vie (rgle de vie diurne, nocturne, saisonnire, morale), d'alimentation, de sommeil, de vie sexuelle. L'tablissement du diagnostic positif et diffrentiel, du pronostic et du traitement fait appel aux mmes types d'observations que dans la mde-cine occidentale. L'Ayurveda accorde une grande impor-tance au rgime alimentaire dans le cadre du traitement.

Les praticiens ayurvediques prparent eux- mmes leurs mdicaments ou conseillent leur malade quant leur prparation. Dans les zones urbaines, ils tablissent des ordonnances et les malades obtiennent leurs mdicaments en pharmacie. Une rglementation de la fabrication de mdicaments ayurvediques est assure dans certains pays.

Comme pour la mdecine traditionnelle chinoise, il existe actuellement une formation traditionnelle de gn-raliste et de spcialiste et des formations mixtes avec la mdecine occidentale. En Inde, un programme de mde-cine ayurvedique uniforme a t adopt l'chelon natio-

nal. La dure des tudes est de cinq ans aprs les tudes secondaires et la spcialisation dure trois ans.

3.3. La mdecine unani. Elle est issue.de la mdecine grco-arabe (unani =

ionienne). Elle est pratique dans la pninsule Indopakis-tanaise. Les musulmans continuent l'appeler mdecine unani, les historiens europens prfrent l'appeler mde-cine arabe.

Le principe fondamental de la mdecine unani veut que la personne soit considre comme un tout, corps et esprit. L'idal recherch est l'quilibre harmonieux entre les fonctions corporelles et spirituelles.

La mdecine unani vise remdier aux dsquilibres dans les limites imposes par la constitution mme ou l'tat de l'individu considr1 2 . Il ne s'agit donc pas d'em-pcher la mort de survenir ou de gurir mais de favoriser et d'amplifier les mcanismes de dfense de l'organisme. Le temprament (mizaj) du patient occupe une place impor-tante, sa modification est interprte comme l'expression d'une perturbation de l'quilibre humoral.

Les mdicaments (utilisant largement des produits naturels) servent principalement remdier au tempra-ment pathologique anormal 1 3.

L'arrive de nombreux immigrants de la pninsule Indopakistanaise au Royaume-Uni y a amen un dvelop-pement de cette mdecine. Les praticiens (hakim) attirent une clientle dans le milieu migrant, mais aussi dans la population britannique, ce qui n'est pas sans poser quel-ques problmes 1 4.

3.4. La mdecine occidentale. Place dans ce large panorama, la mdecine occiden-

tale semble se dmarquer des mdecines traditionnelles par la disparition de toute rfrence mtaphysique, cultu-relle et sociale.

La division du travail a conduit sparer le somati-que et le psychique et privilgier le somatique.

La parole, qui est si importante dans la relation entre soignant et soign (notamment dans les socits africai-nes), est considre comme une thrapeutique secondaire (en dehors de l'intervention spcialise du psychologue et du psychiatre).

Le transfert de l'angoisse face aux problmes de sant se faisait traditionnellement sur le groupe social, l'environ-nement, travers le discours (c'est la faute des autres, du temps...). Il se fait aujourd'hui travers l'ordonnance sur des objets produits par la technique. (Il est plus facile de prendre un mdicament que de suivre des rgles hygino-dittiques, ou de discuter de ses problmes avec un tiers.)

Le dterminisme bactrien que l'on doit Pasteur et la mdecine exprimentale de Claude Bernard induisent des comportements thrapeutiques mcanistes (la chirur-gie enlve la partie malade, l'antibiotique dtruit le microbe, l'antimitotique, la radiothrapie dtruisent les cellules anormales...).

Au niveau de l'organisation du systme de soins et de prvention lui-mme, le travail mdical est extrmement parcellis entre les mdecins (les diffrentes spcialits mdicales) et les paramdicaux (infirmiers, kinsith-

http://issue.de

rapeutes, orthophonistes, orthoptistes, pdicures, psy-chologues, ergothrapeutes...) et les autres intervenants (gestionnaires, ambulanciers, brancardiers...). Prvention et soins sont totalement spars et font appel des interve-nants distincts (les mdecins ne peuvent pas soigner dans le cadre de leur exercice de prvention).

Fait dterminant, l'exercice de la mdecine occiden-tale est trs rglemente ; ne peuvent l'exercer que ceux qui ont subi une initiation et une validation de leur savoir par l'Universit ; les paramdicaux ont leur tche respec-tive caractrise et ne peuvent agir sans prescription mdi-cale.

Enfin, et surtout, il faut s'interroger sur les transfor-mations rcentes du contrle social exerc par les profes-sionnels de sant :

contrle de la relation des individus avec leur acti-vit sociale principale (par l'arrt et la reprise du travail) ;

contrle de la naissance (la quasi-totalit des accouchements a aujourd'hui lieu l'hpital), de la mort (70 % des dcs se produisent l'hpital).

Cette mdicalisation, de fait, ne doit cependant pas conduire trop vite la conclusion qu'il existe une volont dlibre de prise de pouvoir des professionnels. Il faudait galement s'interroger sur le poids de la dmission indivi-duelle et collective face la souffrance, la mort, la folie...

Par ailleurs, si premire vue la pesanteur du corps des professions de sant apparat plus importante dans notre socit (ne serait-ce que par son poids dmographi-que), il faudrait vrifier qu'au-del des apparences la pesanteur idologique de notre systme mdical n'est pas moindre que celle de systmes o mdecine et philosophie sont plus intgres.

4. QUELQUES TECHNIQUES THRAPEUTIQUES.

4.1. L'acupuncture. Selon Wei Ru-Shuh 1 5, l'acupuncture a t utilise en

Chine depuis au moins 2 000 ans. L'acupuncture est une mthode physique qui con-

siste exciter des points prcis de la peau (acus : aiguille, puncture : piqre) pour attnuer ou faire disparatre des phnomnes douloureux ou des perturbations de certai-nes fonctions. Cette excitation est habituellement produite par des aiguilles, mais peut l'tre par la chaleur ou la pres-sion.

La pratique de l'acupuncture exige une connaissance des points d'acupuncture situs sur des mridiens , lignes imaginaires au nombre de 14, disposes longitudi-nalement sur le corps.

L'auriculothrapie est une extension de cette mthode : des stimulations effectues selon une cartogra-phie prcise au niveau du lobe de l'oreille permettent d'at-tnuer ou de supprimer des phnomnes douloureux sur des parties spcifiques du corps.

La moxibustion consiste en la stimulation des points d'acupuncture en faisant brler un morceau de plante mdicinale (Artmisia vulgaris)16 soit sur la tte de l'ai-guille d'acupuncture (stimulation par la chaleur), soit dans

certains cas directement sur la peau. Le mot chinois pour acupuncture, zhen diju, qui signifie piqre d'aiguille-moxibustion , exprime bien l'importance attribue ce procd.

A l'heure actuelle, certains utilisateurs de l'acupunc-ture font rfrence la thorie mdicale chinoise, alors que d'autres se servent de l'acupuncture de manire empiri-que.

L'acupuncture peut tre utilise soit comme traite-ment unique ou en association d'autres mesures thra-peutiques, soit comme traitement d'appoint.

Diverses techniques sont des drivs de l'acupunc-ture :

la neuralthrapie1 7 utilise des injections locales d'anesthsiques qui auraient pour effet de lever des inhibi-tions empchant ou contrariant l'action des thrapeuti-ques classiques ;

la msothrapie1 8 consiste en l'injection intrader-mique ou sous-cutane, en de nombreux points proches les uns des autres, de doses trs rduites de produits mdi-camenteux (rfrence l'homopathie).

L'Acadmie de mdecine traditionnelle chinoise dite un manuel o figure une liste complte des maladies pour lesquelles le traitement par acupuncture est indiqu 1 9.

Il existe un certain nombre de contre-indications de l'acupuncture (grossesse accompagne de certaines mala-dies, hmophilie, prsence d'un stimulateur cardiaque...). Comme pour les autres thrapeutiques, la poursuite des recherches sur les indications ou les contre-indications est ncessaire.

L'acupuncture permet aussi une analgsie suffisante pour tre utilise lors des interventions chirurgicales (en rpublique populaire de Chine, 15 20% de toutes les interventions chirurgicales sont faites sous analgsie par acupuncture2 0). L'acupuncture donne lieu une analgsie sans perturbation des autres sens (temprature ou pres-sion).

En France... En France, l'acupuncture a t introduite vers 1930

par Souli de Morant 2 1. Cette technique est pratique par environ dix mille mdecins et un nombre indtermin de non-mdecins 2 2.

Cette spcialit est reconnue par la Scurit sociale, elle ne l'est, par contre, pas par l'Universit. L'enseigne-ment (comme la recherche) est essentiellement du domaine de l'initiative prive (quelques facults de mde-cine dlivrent des diplmes d'Universit).

L'Acadmie de mdecine, dans un avis du 18 aot 1953, a dclar que l'acupuncture ne pouvait tre pratique que par un mdecin. Cet avis a t confirm par le conseil national de l'ordre des mdecins qui prcise que les mdecins qui enseignent l'acupuncture des paramdi-caux peuvent tre poursuivis pour complicit d'exercice illgal de la mdecine2 3.

4.2. La mdecine manuelle. La mdecine manuelle se propose de traiter par des

manipulations les affections d'origine mcanique. Cette mdecine a des appellations diverses : manipu-

Quelques thories et pratiques thrapeutiques.

Homopathie. Naturopathie (Heilpraktiker). Mdecine anthroposophique. Gurison mtaphysique. Diagnostic astrologique. Cyberntique humaine. Iridologie. Psychosynthse. Diagnostic par examen de la langue. Diantique. Kinsiologie applique. Autosuggestion. Diagnostic psychique. Hypnose. Aura. Training autogne. Photographie Kirlian. Psychologie neurophysiologique. Biorythmes. Galvanisme. Test des couleurs de Liischer. Ventouses. Acupuncture. Saigne. Rflexothrapie. Faradisme. Shiatsu. Courant sinusodal. Moxibustion. Thrapie interfrentielle. Ostopathie. Thrapie par hautes frquences. Chiropractie. Diathermie et thrapie par micro-ondes. Thrapie par impact. Ultrasons. Rolfing. Thrapie par pulsions haute frquence. Thrapie par manipulation. Endocrinothrapie endogne. Touch for Health. Pierres prcieuses et cuivre. Brossage de la peau. Argile et boue. Mthode Btes d'ducation visuelle. Balnothrapie. Mesmrisme. Phytothrapie. Irradiation de chaleur. Vita florum. Bains de cire. Exaltation of flowers. Respiration. Aromathrapie. Bains de soleil. Aliments complets. Rayons ultra-violets. Vgtarisme. Mono-rgimes. Vganisme. Jene. Macrobiotique. Thrapie Gerson. Mthode Bircher-Benner. Thrapie par l'urine. Rgime de crudits. Cymatique. Rgime Hay. Mdecine psionique. Rgime forte teneur en protines. Radiesthsie mdicale. Rgime forte teneur en fibres. Radionique. Mdicaments biochimiques. Spires oscillatoires de Lakhovsky. Mdecine orthomolculaire. Thrapie orgonale. Biofeedback. Energie des pyramides. Mditation.

Arica. Illumination intensive. Somatographie. Analyse transactionnelle. Bionergtique. Chromothrapie. Psychologie biodynamique. Mlothrapie. Psychodrame. Yoga. Nouvelles thrapies primitives. Technique Alexander. Gestalt. Terpsichothrapie. Conseils mutuels. Eurythmie curative. Rencontre. T'ai chi ch' uan. Formation de la sensibilit. Gurissage par la foi.

lation, vertbrothrapie, ostothrapie ou chiropractie (Etats-Unis) ; ou simplement reboutage.

Elle a t pratique en tous temps et tous lieux, elle propose par un processus mcanique de traiter les affec-tions articulaires et plus gnralement lies la statique du corps.

Elle est fondamentalement diffrente du massage et consiste en la manipulation (mise en tension, mouvement forc) des articulations vertbrales ou priphriques.

Deux mille mdecins utiliseraient cette technique en France 2 4 mais le nombre de kinsithrapeutes et d'osto-pathes non mdecins exerant cette activit n'est pas connu.

Les manipulations vertbrales ds lors qu'elles sont effectues par un mdecin sont prises en charge par la Scurit sociale.

4.3. L'homopathie. L'homopathie est une technique thrapeutique uti-

lisant des doses infinitsimales de substances chimiques. Elle a t fonde par un mdecin allemand Samuel

Hahnemann la fin du XVIIIe sicle25. Hahnemann est parti du postulat que les symptmes

sont en fait la raction de l'organisme une agression et que ces symptmes reprsentent le moyen de rtablir l'quilibre perdu. Le rle du mdecin est donc de favoriser et renforcer ces ractions plutt que les combattre. Un traitement homopathique satisfaisant peut donc induire dans un premier temps une aggravation des symptmes avant gurison.

A partir de ce principe, Hahnemann s'est employ identifier des substances chimiques qui reproduisent les symptmes dans le but de stimuler la capacit de raction du malade et rechercher la dose efficace avec une aggra-vation initiale minimale.

Un autre principe du traitement homopathique est de rechercher la substance active reproduisant le mieux les symptmes du malade. Le mdicament utilis doit tre unique.

Une fois que le mdecin a dtermin le remde voulu, tout se passe comme s'il avait trouv l'allergne auquel le malade allergique est le plus sensible. On com-prend donc pourquoi, en homopathie, le mdecin doit prescrire une dose infinitsimale pour ne pas provoquer une aggravation norme des symptmes du malade2(>.

La mthode de fabrication prconise par Hahne-mann est d'effectuer des dilutions centsimales successi-ves. Les dilutions utilises peuvent varier de 9 30 dilu-tions centsimales.

Selon le type de produit de base des spcialits homopathiques se font jour 2 7 :

l'organothrapie qui utilise plus particulirement des extraits d'organe, de leur scrtion ou des hormones. Elle est surtout utilis en gyncologie ;

l'algothrapie qui a recours des mtaux et des mtallodes.

En France... En France, l'enseignement priv n'est dlivr que par

un petit nombre d'coles.

Il est peu rpandu dans les facults de mdecine. Par contre, l'homopathie est enseigne comme matire optionnelle en facult de pharmacie 2 8.

Il existe une liste de produits reconnus et rembourss par la Scurit sociale. Si la qualification n'est pas recon-nue par l'Universit, le conseil de l'ordre des mdecins autorise la mention homopathie sur les ordonnances et les plaques.

L'homopathie serait pratique par 3 000 mdecins selon Niboyet 2 9, 6 000 mdecins utiliseraient des mdica-ments homopathiques selon Vithoulkas3 0.

4.4. Phytothrapie. Le traitement par les plantes est vieux comme le

monde. Ce n'est que trs rcemment, avec le dveloppe-ment de la chimie moderne, que la phytothrapie a t remplace par des produits purs extraits des plantes, puis par des produits de synthse.

Ce savoir continue tre enseign en facult de phar-macie et les pharmaciens ont remplac les herboristes, dont la profession a t supprime.

A ct de la phytothrapie classique utilisant les plantes en tisane, macration, dcoction se sont dvelop-ps :

l'aromathrapie3 1, qui utilise plus spcifiquement les essences et les huiles essentielles extraites de ces plantes,

la gemmothrapie3 1, qui utilise les bourgeons des plantes ou des produits extraits de ceux-ci,

le traitement par les fleurs dvelopp par l'homo-pathe anglais Bach3 2.

Au Royaume-Uni, la phytothrapie a connu un important dveloppement au sicle dernier. 12 000 phyto-thrapeutes sont encore aujourd'hui en activit. En France, un Institut d'enseignement de phytothrapie et de mdecine globale33 a t cr en 1981 et organise avec la Socit franaise de phytoaromathrapie un diplme national de phytothrapie clinique partir de l'anne sco-laire 84-85 (en trois ans).

Un guide pratique de phytothrapie vient de paratre3 4, destin uniquement aux mdecins et aux phar-maciens.

Dans les pays peu industrialiss, o la population rurale est importante, le recours la phytothrapie est plus frquent. Une meilleure connaissance des liens entre les pratiques traditionnelles et la pharmacologie moderne permettra sans doute de dvelopper des pharmacopes adaptes dans les pays les plus dmunis, mais il faut aussi compter avec les grands groupes industriels pharmaceuti-ques qui n'ont que peu d'intrts dans ce type de dvelop-pement.

5. MDECINES ET RATIONALIT.

5.1. Mdecine et marginalit. L'insatisfaction croissante et les dceptions cres

par la mdecine technicienne, notamment en raison d'un affichage survaloris de ses capacits relles (cet affichage tant aussi bien le fait des mdias que des professionnels), ont induit une popularit croissante des alternatives.

Ces alternatives sont non seulement l'objet d'un engouement des patients insatisfaits, toujours la recherche d'une solution leur (vrai ou faux) problme, mais aussi de jeunes mdecins dont la formation acadmi-que rpond mal aux types de questions que leur posent leurs clients.

Quand une personne a puis (ou pense avoir puis) les ressources des mdecins (et de leurs mdecines reconnues ou non), elle se tourne vers les autres alternati-ves possibles : les mdecines trangres techniciennes (la solution sera trouve en Amrique du Nord) ou les mde-cines parallles (ventuellement exotiques).

Si l'on est tent de concevoir un systme de soins rationnel, il faut reconnatre que, devant un problme de sant donn, la dmarche individuelle n'est pas toujours rationnelle, notamment quand la seule solution qui peut lui tre propose est le renoncement.

Les charlatans et les aigrefins peuvent alors profiter de la situation et il est lgitime que la collectivit tente de protger ses membres vis--vis de ces pratiques. Mais il serait utopique et sans doute dangereux de prtendre rduire ce noyau de conduites marginales tant des soi-gnants que des soigns.

5.2. Techniques de soins et monopole mdical. Nous n'avons fait qu'effleurer les multiples techni-

ques mises en uvre par l'homme pour soigner ses maux (voir l'encadr sur les diffrentes techniques rpertories en Europe 3 5). Le fait qu'elles soient reconnues ou non a peu voir avec la scientificit. La balnothrapie et l'hy-drothrapie sous toutes ses formes (consommation d'eau, massage, exercices divers, bains de boues...) doivent plus leur reconnaissance la tradition qu' la scientificit.

Par ailleurs, des techniques trs labores (techniques de massage, kinsithrapie de Mezire, acupuncture...) font l'objet de recherches scientifiques sans tre reconnues par le corps mdical et pour certaines d'entre elles vassali-ses travers la prescription obligatoire du mdecin (si celui qui l'effectue n'est pas mdecin).

La scientificit apparat bien ici plus comme un alibi pratique, permettant de prserver les intrts d'un groupe puissant, qu'une volont de rationalisation des moyens mis (et mettre) en uvre.

Les techniques de soins et de prvention non recon-nues par les mdecins ont t utilises un moment ou un autre par 32% des Franais en 19783 6. Une enqute similaire ralise par Indice Opinion en 1981 3 7 fait tat d'une progression de ces pourcentages. De nombreuses publications dveloppent des thories et des pratiques ori-ginales37 ou se situent plus en opposition par rapport au systme mdical dominant 3 8.

Les individus tentent de se rapproprier leur corps et leur me qu'ils semblaient avoir un moment confi des professionnels. Ceux-ci devraient se rjouir d'tre soumis une demande mieux formule et tre stimuls par une concurrence qui, au demeurant, ne les remet pas en cause.

Notes.

1. Robert P., Dictionnaire alphabtique et analogique de la langue franaise, Paris, 1979.

2. Ogrizek M., les Mdecines traditionnelles d'Afrique noire , Bulle-tin d'Ethnomdecine, n 12, avril 1982, pp. 3-24.

3. Bourdieu P., Ce que parler veut dire, l'conomie des changes linguis-tiques, Fayard, octobre 1982, 244 pages.

4. Niboyet J.-H., Rapport sur certaines techniques de soins ne faisant pas l'objet d'un enseignement organis au niveau national: acupuncture, homopathie, mdecines manuelles, Editions Maisonneuve, Metz, avril 1984.

5. OMS : Mdecine traditionnelle et couverture de soins de sant, OMS, Genve 1983, 335 pages.

6. Wang Pei, Mdecine traditionnelle chinoise , in Mdecine tradi-tionnelle et couverture des soins de sant, OMS, Genve, 1983, pp. 68-74.

7. Weith I., The yellow Emperor's classic of internai mdecine, Berkeley, California, University of California Press, 1967 (traduction en langue anglaise du texte chinois).

8. Wang Pei, op. cit., p. 70. 9. Wang Pei, op. cit., p. 71. 10. Wang Pei, op. cit., p. 71 et 72. 11. Kurup P.N.V., l'Ayurveda , in Mdecine traditionnelle et cou-

verture des soins de sant, OMS, Genve, 1983, pp. 51-59. 12. Said A.M., le Systme unani de sant et de soins mdicaux, in Mde-

cine traditionnelle et couverture de soins de sant, OMS, Genve, 1983, p. 62. 13. Op. cit., p. 62. 14. Eagle R., Your friendly neighbourhood hakim , World medicine,

July 26th, pp. 21-33. 15. Wei Ru-Shuh, Acupuncture et moxibustion ,in Mdecine tradi-

tionnelle et couverture de soins de sant, OMS, Genve, 1983, pp. 75-80. 16. Wei Ru-Shuh, op. cit., p. 77. 17. Niboyet J.-H., Rapport sur certaines techniques de soins ne faisant

pas l'objet d'un enseignement organis au niveau national, Rapport au ministre de la Sant, Paris 1983, p. 79.

18. Niboyet, op. cit., p. 81. 19. The academy of National Chinese Mdecine : An outline ofChinese

acupuncture, Beijing Foreign Languages Press, 1975. 20. Wei Ru-Shuh, op. cit., p. 80. 21. Niboyet, op. cit., p. 12. 22. Niboyet, op. cit., p. 21. 23. Niboyet, op. cit., p. 40. 24. Niboyet, op. cit., p. 5. 25. Hahnemann S., Organon de l'art de gurir, Jehebar Genve, 1975,

premire publication en 1810. 26. Vithoulkas G., Homopathie , in Mdecine traditionnelle et cou-

verture des soins de sant, OMS, Genve, 1983, p. 110. 27. Niboyet, op. cit., p. 59. 28. Niboyet, op. cit., p. 62. 29. Niboyet, op. cit., p. 6. 30. Vithoulkas, op. cit., p. 111. 31. Niboyet, op. cit., p. 76. 32. Chancellor P.M., Handbook on the Bach flower remdies, Saffron,

Waldon, Essex, Daniel, 1971. 33. Institut d'enseignement de phytothrapie et de mdecine globales, 13,

rue Fortuny, 75017 Paris, 227.74.00. 34. Moatti R., Fauron R., Guide pratique de phytothrapie, Maloine,

Paris, dcembre 1984. 35. Brelet C., Forbes A., Velimirovic H. et B., Pratiques traditionnelles

dans la rgion OMS Europe , in Mdecine traditionnelle et couverture de soins de sant, OMS, Genve, 1983, pp. 245-246.

36. Sondage SOFRS cit par Niboyet, p. 4. 37. Mdecines douces, n 2, 15 novembre 1981, pp. 8-10. 38. L'Impatient, mensuel de dfense et d'information des consomma-

teurs de soins mdicaux, 9, rue Saulnier, 75009 Paris, Tl. (1)246.43.01.

Jacques Chaperon

Mdecin pidmiologiste. Charg de recherche l'INSERM.

Photo ci-contre : Un malade subit un traitement thirummal : on oint son corps d'une huile mdicamenteuse, puis on le masse dlicatement l'aide des mains ou des pieds. C'est l'une des techniques acceptes de l'ayurveda.

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