Histoire intgrale des Beni

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Histoire intgrale des Beni Djellab < Histoire complte de la Dynastie dimanche 16 mai 2010, 20:02 Premire partie de la note historique de TouggourtMes chr(e)s ami(e)s c'est avec un grand plaisir que je vous prsente cette note en bloc , dans son tat brut sans aucune manipulation , j'espre que les informations contenues dans cette note seront utiles et clairantes pour les tudiants , les historiens , les chercheurs , ainsi que les gens communs , il est certainement utile de faire une lecture bien rflchie et sereine puisque qu'a mon avis il est plus facile d' crire et de raconter l'histoire que de la lire , de la comprendre et d'en tirer les leons ncessaires pour sauvegarder la mmoire collective et viter aux gnrations futures les erreurs du pass . Et compte tenu du volume de la note , j'ai prfr vous la prsente par parties . 1-2-3-4-5-6-7-8-9-10-11-12 et fin parties de la note historique de Touggourt LES BEN - DJELLAB SULTANS DE TOUGOURT NOTES HISTORIQUES SUR LA PROVINCE DE CONSTANTINE SPABSA COLL1GO. Vers le milieu du mois de dcembre 1854, un Arabe saharien, au teint brl, aux vtements poussireux, se prsentait Alger a la porte du Gouverneur gnral. Il paraissait extnu de fatigue et demandait tre reu sans retard, pour une affaire trs urgente, disait-il. Introduit aussitt dans le palais, il tirait de sa djebira une missive dont voici le texte et la traduction : TRADUCTION " LOUANGE AU DIEU UNIQUE !" A l'Altesse gnreuse , illustre , place sous la garde de dieu - Ador et glorifi - ; A sa Seigneurie , M . le Marchal commandant en chef Alger et ses dpendances an nom du Gouvernement Franais. Que Dieu le fortifie et le maintienne sous sa protection ; qu'il fertilise par une pluie fconde le parterre de ses pturages, amen (1). (1) " Pour un Saharien, du pays de la soif, la pluie est le plus grand des bienfaits du ciel " o Que le salut ainsi que la misricorde et la bndiction de Dieu soient sur vous aussi longtemps que les astres accompliront .leur volution dans le firmament, ainsi que sur ceux qui vous entourent, fonctionnaires, kads, ministres attachs votre service, vous prcdant ou vous suivant dans les crmonies officielles. " Aprs m'tre intress votre personne et l'tat de votre sant, que Dieu ait pour agrable, je porte votre connaissance que je suis votre serviteur et votre fils. Or, si le fils s'carte de la bonne voie, il appartient son pre de l'y ramener. Nous sommes les sujets du trne d'Alger depuis les temps anciens. Je tiens donc aujourd'hui m'abriter sous vos ailes et sous le drapeau de la nation franaise, afin que vous ayez pour moi de la bienveillance, que vous me fassiez atteindre en dignit et considration au rang auquel taient arrivs mes anctres, et enfin que vous exauciez mes souhaits de prosprit personnelle. o Pardonnez mes fautes passes. Je viens vous, me placer sous votre gide, parce que vous tes une nation gnreuse et bienfaisante. Sachez bien, ! Sultan, que je n'ai cess d'envoyer des dputations aux chefs de Biskra. Une dputation succdait une autre, afin d'obtenir mon admission leur service et d'tre compris au nombre de leurs sujets. Mais, chacune de mes dputations s'en est revenue due, aprs avoir chou dans ses dmarches. o Si toutefois, ? Sultan, on me reprochait les meurtres que j'ai commis, on aurait tort, parce que ce sont des vnements qui se sont accomplis par la volont de Dieu. C'est chez nous une habitude de faire traditionnelle ; car, selon l'usage de nos aeux, nul d'entre eux ne devenait Sultan de notre contre autrement que par le meurtre. Tenez, je vais vous raconter comment ont procd mes anctres : o Lorsque Mohammed ben Ahmed ben Djellab devint cheikh, il massacra ses deux frres, cheikh Ibrahim et chekh Abd-er-Rah-man, ainsi que son cousin le chekhf El-Khazen. Aprs lui, son fils Amermonta sur le trne, et celui-ci assassina son frre, le chekh Ahmed, et son cousin, le chekh Mahmoud. Le chekh Ibrahim ben Mohammed lui succda; mais son frre, le chekh Ali, le tua. Aprs le chekh Ali, son cousin, le cheik Abd-erRaliman ben Mohammed, le remplaa. Celui-ci tait encore enfant ce moment ; mais sa mre et ses serviteurs se levrent contre les serviteurs du chekh Ali et, entre autres individus, ils turent Otman ben El-Ksouri et ses deux fils ; - ils firent mourir aussi mon propre enfant qui tait encore la mamelle;- enfin, prirent galement en cette circonstance Mohammed ben Djelloul, El-Hadj Tahar ben ElHadj, et Lakcdar benTouba. Ces trois derniers, c'est le chekh Abd-erRahman qui les mit mort. J'ai t tmoin de ces faits. Nos aeux, dans les temps anciens, n'ont pas procd autrement que ce que je viens d'exposer. Quand je suis arriv moi-mme au pouvoir Tougourt, les cancans et les bavardages ont circul ici tel point que nous tions a la veille de voir se produire de graves dsordres dans les affaires de la contre. Ds lors, j'ai suivi les errements traditionnels de la famille, et mon tour je me suis fait justice par le saug. Si tout cela est advenu, c'est donc parce que Dieu l'a voulu ; mais aujourd'hui je me repens de mes actes et je viens me mettre sous votre protection. Ce que je vous demande, c'est que vous m'attachiez vous par des bienfaits ; que vous ordonniez aux reprsentants de votre autorit, tels qu'au Gnral commandant Constantine et aux chefs de Batna et de Biskra, d'tre bons pour moi. Je n'ai plus vous fuir; il ne me reste, au contraire, qu' aller vous, tre votre serviteur obissant. Les charges gouvernementales que vous m'imposerez, je les accepterai. Elles seront proportionnes mes ressources, En rsum, sachez que je suis votre serviteur et votre enfant. o Salut de la part de Selman ben Ali ben Djellab, que Dieu l'assiste, amen. A la date du commencement des mois de Rebi de l'anne 1271 (fin novembre 1854). Le document qui prcde n'est-il pas lui seul un curieux tableau de murs ? Les Ben Djellab, ces princes du dsert, y sont peints, en effet, par eux-mmes, et on pressent ds prsent, par ce simple expos, ce que peut contenir le rcit des faits et gestes de cettedynastie saharienne, chez laquelle le meurtre en famille tait consacr par la coutume. Si l'missaire de Selman, moins press de porter sa lettre destination, avait song, en arrivant Alger, se mettre au courant des nouvelles du jour, il aurait appris que sa dmarche n'avait plus d'utilit. Depuis le dpart de Tougourt de ce courrier, les vnements avaient march avec rapidit dans son pays. - Son matre, odieux usurpateur, souill du sang de tous les siens, n'y rgnait plus; le tlgraphe de Biskra avait, depuis une semaine, annonc sa chute. Cette rvolution ncessite une explication immdiate. En 1844, le duc d'Aumale avait, le premier, fait flotter notre drapeau sur l'oasis de Biskra. Cette rgion tait donc alors la limite extrme de notre domination dans le sud de la province de Constantine. Dix ans plus tard, il devenait indispensable de reculer cette frontire afin d'abattre le tyran de Tougourt, Selman ben Djellab, dont l'influence hostile ne cessait, depuis son avne-ment, de nous susciter de trs graves embarras. Selman, par une politique astucieuse, bien que prtendant reconnatre notre su-zerainet, accordait aide et protection au premier fanatique venu, se disant chrif et inspir de Dieu pour nous faire la guerre sainte. Les esprits fatalistes, prjugs enracins, et par consquent trop ignorants pour apprcier le ct philanthropique de la civilisation europenne, taient alors nombreux. Pour eux, notre prsence en Algrie n'tait qu'une preuve, une expiation passagre. Ils avaient toujours leurs regards fixs vers le sud, d'o devait apparatre le Messie rgnrateur ayant mission cleste je nous expulser du territoire de l'Islam, souill par notre prsence. Le moindre bruit, le moindre souffle venant de ce cot suffisait pour lancer l'intrigue et jeter l'moi chez ces gens hallucins, sommeillant en apparence, mais attendant avec rsignation l'heure du succs final annonc par les prophties. Un tel tat de choses incontestablement dangereux, ne pouvait tre tolr plus longtemps; c'tait surtout pour le repos et la prosprit de la Colonie Algrienne une cause permanente d'inquitude. Du reste, quand on se trouve en prsence de peuples barbares, une loi politique consacre par l'exprience n'exige-t-elle pas que l'on marche toujours en avant de nouvelles conqutes pour garantir la scurit des anciennes.Au mois de novembre 1854, le colonel Desvaux, du 3me spahis, commandant alors la subdivision de Batna. recevait l'ordre de marcher vers le Sud avec une petite colonne compose d'un noyau de troupes rgulires et d'un contingent de cavaliers indignes. Selman avait eu connaissance par ses espions de ces prparatifs d'expdition, et aussitt il expdiait directement au Gouverneur, Alger, la lettre transcrite ci-dessus, esprant que ses protestations mensongres, dont il tait si prodigue, attnueraient les effets du chtiment qui le menaait. Mais, ainsi que nous l'avons dj dit, il tait trop tard ; notre longanimit tait bout. Le brillant combat de Meggarin, o le dernier Sultan de la dynastie des Ben-Djellab et son alli, le chrif Mohammed ben Abd-Allah, taient battus de la manire la plus complte, nous ouvrait les portes de Tougourt. Le colonel Desvaux faisait, le 2 dcembre, son entre dans celle capitale du Sahara et en prenait possession au nom de la France. Ce rapide succs tendait notre domination 135 lieues du littoral. Le pays qui a t le thtre des vnements que nous allons raconter, n'est autre que la mystrieuse Gtulie des auteurs grecs et romains, c'est--dire le Sahara au ciel brlant, au sol de sable, mais bien moins dsert et moins inculte que son nom semble l'indiquer et que le croient surtout la plupart des Europens, Au temps des Romains, la Gtulie fut toujours un foyer menaant de rbellion d'o se dchanaient a l'improviste et bride abattue ces hordes innombrables, avides de meurtre et de pillage, qui venaient troubler le repos de la Numidie. Les lignes d'avant-postes, dont nous retrouvons encore les vestiges sur les limites du Tell, ne pouvaient les contenir qu'imparfaitement. Les Sahariens, de nos jours, conservent intactes ces habitudes sculaires de turbulence et de vagabondage, tant il est vrai que la nature d'un pays influe considrablement sur le caractre de ses habitants, qu'on les nomme Libyens, Gtules ou plus vulgairement Sahariens; la question a t de tout temps la mme entre le nomade, au brutal instinct de destruction, et convoitant le bien d'autrui, et l'habitant sdentaire et plus paisible des oasis ou du Tell. Que le chef de la rvolte se nomme Tacfarinas, Mohammed ben AbdAllah, ou bien encore le chrif Bou Choucha, c'est toujours dans le Sud, le pays des intrigues, que les rebelles ont trouv, en tout temps, lemoyen de se relever de leurs dfaites, en recrutant de nouveaux partisans pour recommencer la lutte la premire occasion. Tougourt (1) " (l)Je suis l'orthographe adopte ; il convient cependant de faire remarquer que, transcrivant exactement le nom arabe, il faudrait mettre Touggourt avec un double g comme le prononcent les gens du pays. " est la capitale de l'Oued Rir. On donne le nom de Oued Rir l'ensemble des oasis qui s'allongent peu prs suivant le mridien de Biskra a l'oasis de Blidet Amar, la plus mridionale de ce bassin. Tougourt, que les Arabes appellent le ventre du Sahara, est situ 135 lieues du littoral, entre le 3e et le 4 degr de longitude et le 33 de latitude, sur la limite occidentale de son oasis dont les palmiers, au nombre de quatre cent mille environ, ne la bordent que sur le cinquime peu prs de sa circonfrence. Les vents du nordouest, qui amnent sans cesse des sables, ont form un monticule qui occupe presque tout le reste de son dveloppement. Tougourt, qui a la forme circulaire, est entoure d'un foss jadis plein d'eau, au-dessus duquel est un mur d'enceinte de 2 mtres 50 d'lvation, flanqu de petites tours espaces de 60 mtres environ l'une de l'autre. Ces tours, de 3 mtres de ct, n'ont gure plus d'un mtre au-dessus du reste de l'enceinte. Elles sont garnies d'un petit tage intrieur de faon qu'elles pourraient renfermer un double rang de dfenseurs. Cette fortification primitive, en grossire maonnerie gypseuse, est perce de trois portes dont l'une donne accs dans la Kasba, situe sur le bord sud-ouest de l'enceinte. Le march se trouve peu prs au centre de la ville : c'est un carr d'environ 40 mtres de ct ; quatre grandes rues viennent y aboutir. Comme toutes les villes orientales, Tougourt renferme une infinit d'impasses troites et couvertes sur lesquelles s'ouvrent les portes des maisons. Toutes ces rues sont obstrues par des bancs maonns qui rtrcissent la circulation de telle sorte que deux chevaux au plus peuvent y passer de front. L'enceinte de la Kasba forme un rectangle de 45 mtres sur 50. En-.y entrant par la porte de la ville, qui est dfendue par un tambour, on se trouve sur une petite place ayant sa droite et devant soi des btiments qui servent d'curies. Sur la face que l'on a a gauche, s'ouvre la porte conduisant l'intrieur, si l'on suit le chemin couvert qui aboutit perpendiculairement la faade ; mais peine entr, on voit undeuxime chemin couvert prenant droite et aboutissant une petite cour de forme peu prs triangulaire. Au sommet du triangle on rencontre la porte appele Bab-el-R'eder, qui s'ouvre sur le foss Bab-el-R'eder, ou autrement dit en notre langue la Porte de la trahison, et qui mrite bien cette appellation. C'etait par l, en effet, que les tyrannaux du Sahara faisaient passer et disparatre secrtement les cadavres des hommes gnants qu'ils savaient, l'aide de caresses, attirer dans leur antre pour s'en dbarrasser sans bruit. Ils s'en servaient aussi pour introduire mystrieusement dans leur srail les femmes enleves leurs sujets et que la plupart du temps on ne revoyait plus, ni mortes ni vivantes. Le cot sur lequel ouvrait cette porte est a peu prs dsert et se prtait admirablement au crime ; aussi les Tougourtins ne la regardaient-ils de loin qu'en tremblant de frayeur. Combien d'imprudents trop curieux avaient t prcipits et noys dans les eaux bourbeuses de son foss . Le passage conduisant de la cour d'entre l'intrieur de la Kasba, aboutit d'abord une autre cour carre qui, sur trois faades, est entoure des appartements des anciens chekhs ou sultans de Tougourt. Ces appartements, au nombre d'une vingtaine environ, sont au second tage ; c'est un ddale de petites chambres o la lumire pntre peine, correspondant entre elles par des corridors sombres ou spares par des pices non couvertes ; des escaliers troits communiquent avec les chambres du rez-de-chausse, ainsi qu'avec les petites cours intrieures et le jardin. De nombreux murs de refend diminuent la porte des poutres de palmiers qui soutiennent les terrasses. Quant au jardin qui est tout petit, il contient quelques arbres fruitiers et beaucoup de rosiers. La grande mosque de Tougourt est, sans contredit, la construction la plus remarquable en ce genre, non seulement de l'Oued Rir, mais de tout le Sahara constantinien. Elle est l'uvre d'architectes tunisiens. Il y a l un vague souvenir de l'architecture sarrazine. On y voit des cadres de portes et des colonnettes en marbre blanc que l'on a tires grands frais de Tunis. Le mur de la faade est revtu de carreaux en faence vernie. Prs de la grande mosque, se dresse le minaret en briques cuites d'une grande solidit, ayant appartenu la vieille mosque en ruines et qui porte les marques des boulets que lana contre elle l'artillerie de Salah bey, dans les circonstances que nous relaterons plus loin.Un espce de large mare rgnait autour de l'enceinte dans le foss, qui pouvait tre compltement rempli d'eau au moyen de quatre sources existant dans les jardins des environs ; la plus grande hauteur d'eau qu'on pouvait y obtenir tait de 1 mtre 50 2 mtres, suffisante pour en empcher le passage. On traversait ce foss sur un pont jet devant chacune des portes de la ville ; ces ponts et troncs de palmier reposaient sur pilotis. La communication de la kasba avec la campagne avait lieu en temps ordinaire par une chausse en terre ; en temps de guerre les sultans tougourtins faisaient faire dans cette chausse une tranche transversale pour donner passage l'eau, et ds lors les communications taient coupes. Les deux portes de la ville, appeles Bab-el-Khadra et Bab-es-Selam, tant enleves et mures, on ne communiquait plus ds lors avec l'extrieur que par Bab-el-R'eder, c'est- dire par la Kasba, sous les yeux du sultan ; quelques troncs de palmier, jets sur la tranche de quatre mtres de large environ, servaient alors, comme un pont levis, de passage aux hommes pied seulement (1) Depuis 1872, l'ancienne Tougourt a chang d'aspect, ainsi que nous le raconterons plus loin ; nous parlons ici de la ville telle qu'elle tait sous ses anciens dominateurs. Le foss que les Tougourtins appelaient avec emphase El-Bahar - la mer - n'avait pas moins de sept mtres de large. Il tait rempli d'une eau bourbeuse ne se renou-velant gure et recevant les gouts et les immondices de la ville. Le fond en tait vaseux et aux poques des chaleurs devenait un foyer pestilentiel, exposant la mort tous les habitants qui n'avaient point migr. Nous dirons en quelle circonstance ce foss a t combl par nous. Les maisons de Tougourt sont bties en briques de terre (touba), sches au soleil; celles des riches, en moellons de marne calcaire et argileuse ; la Kasba et une partie de l'enceinte, avec de la marne calcaire qui est plus solide que l'argileuse. Cinq villages dont le plus loign n'est qu' trois kilomtres du point central, forment les faubourgs ou la banlieue de Tougourt; ils s'appellent: Nezla, Sidi-Mohammed, Sidi-ben-Djenan, Beni-es-Soud, Tabesbest et Zaoua. Tougourt, avec ses annexes, a une population d'environ cinq mille habitants, qui, comme toute celle de l'Oued Rir', est un croisement dengres et de blancs. La race blanche y est dbile et faible ; mais les ngres imports par les caravanes sont vigoureux et ne semblent point souffrir du climat. Le mlange, des ngres et des blancs produit une race de mtis aux cheveux laineux, au nez pat, aux lvres grosses, aux membres fluets, qui constituent la population dite Rouar'a. Dans l'Oued Rir' on n'a pas encore dcouvert de pierres romaines. Il y a cependant, dans le pays, des traditions qui prouveraient que, si les Romains ne s'y sont pas tablis, ils ont du moins cherch y pntrer, puisque travers les sicles le souvenir en est rest. Auprs de l'oasis de Tamerna, raconte-t-on, une arme romaine fut anantie par les nomades ; une autre aurait t noye dans les marais de Temacin. Mais ces traditions ne s'appuient sur aucun document positif et sont rapportes de tant de faons diffrentes, selon le gnie inventif du narrateur, qu'on doit se borner mentionner le fait sans s'y arrter davantage. Nanmoins, quand nous voyons les armes romaines, sous les ordres de Cornelius Ballus, pousser jusque Cydamus, la Ghadams moderne, ville bien autrement enfonce dans le Sud que Tougourt et mme Ouargla, on doit admettre qu'elles pouvaient bien ne pas avoir recul devant une expdition vers ces dernires contres. Ptolme ne rapporte-t-il pas en outre que le commandant militaire de la Libye, Septimus Flaccus, aprs tre pass par Audjila, oasis au sud de la Tripolitaine, alla pendant trois mois parcourir avec ses troupes le pays des ?thiopiens, c'est-a-dire la rgion du Fezzan et du Wada, o les plus hardis de nos voyageurs modernes pntrent aujourd'hui avec tant de peine. L'historien arabe lbn Khaldoun nous explique l'origine du nom de Oued Rir' donn au pays qui nous occupe. C'est, dit-il, parce qu'il tait habit par une fraction de la grande tribu berbre des Rir'a, qui s'tait empare de la contre qui spare les bourgades du Zab d'avec le territoire d'Ouargla. Ils y avaient bti plusieurs villes et villages sur le bord d'un ruisseau qui coule de l'ouest l'est. Tous ces tablissements sont entours d'arbres ; les bords du ruisseau sont couronns de dattiers au milieu desquels circulent des eaux courantes dont les sources ont embelli le dsert. La population de ces ksours est trs nombreuse. De nos jours, on appelle cette localit le pays des Rir'a. Mais on y rencontre d'autres peuplades zenatiennes. L'union de ces peuplades ayant t brise par les efforts des unes dominer les autres, il en est rsult que chaque fractionoccupe une ou plusieurs bourgades et y maintient son indpendance. La plus grande de ces villes se nomme Tougourt. Elle renferme une nombreuse population dont les habitudes se rapprochent de celles des nomades. Les eaux y abondent, ainsi que les dattiers. Le Kitab el Adouani, ouvrage crit dans le pays mme et qui contient quelques vieilles traditions et chroniques locales, dont j'ai dj publi la traduction , mentionne que les premiers habitants de cette partie du Sahara taient juifs. " Ils sont, dit-il, de la postrit de Adjoudj ben Tikran, et habitaient jadis Khabar, ville juive dans le Hidjaz. " Plus loin il ajoute : " les Juifs habitant les ksour du Sahara descendent des Beni-Abd-ed-Dar, fils de Cossay ". Puis encore: " Les ksour en long et en large, habits parles Juifs et les Chrtiens, se soumirent aux BeniHachem. Tous ceux d'entre les Juifs, les Coptes et les Chrtiens qui embrassrent la religion musulmane la venue des nouveaux conqurants, devinrent les allis des Korachites, surtout des BeniHachem, parce que ceux-ci avaient des murs plus douces que leurs autres compagnons et que leur type tait plus beau. " Mais il parat cependant que, lorsque le flot de l'invasion arabe s'avana pour la premire fois dans les plaines de l'Afrique septentrionale, il s'arrta devant les dangers que prsentait l'Oued Rir' et passa outre pour continuer sa route vers l'Occident, jusqu' ce que les eaux de l'Ocan l'arrtassent ct de Tanger. L'arme arabe, dit la tradition, se dirigeait de Biskra vers Tougourt, lorsqu'elle rencontra des gens qui remontaient vers le nord, fuyant les maladies terribles qui rgnent tous les ans aprs le printemps dans l'Oued Rir', maladies pidmiques qui atteignent une grande partie des habitants et auxquelles les trangers ne sauraient se soustraire. A la rue de ces figures cadavreuses, de ces membres dcharns par la fivre, les Arabes retournrent sur leurs pas, et 1'minence du haut de laquelle le chef arabe donna le signal du mouvement en arrire a depuis conserv le nom de Koudiat-ed-Dour, le mamelon du retour ou du changement de direction. Cette explication de la traduction est plausible ; mais peut-tre aussi que les Arabes, arrivs sur le bord du vaste seuil des plateaux d'o les regards plongent vers les immenses marais sals du chot Melrir et les steppes sahariennes qui s'tendent l'infini comme une mer dessche, les Arabes, dis-je, n'osrent pas s'aventurer dans cette rgion inconnue et si trange d'aspect.Les traditions conserves par les indignes sont souvent contradictoires, et nous en avons ici une preuve vidente. A ct du rcit relatif au Koudiat-ed-Dour, il en existe un autre que nous avons galement recueilli sur place. Les populations de l'Oued Rir', voulant ennoblir leur origine en la rattachant par un lien quelconque la race conqurante, s'intitulent Ridjal-el-Hachan, les hommes d'Hachan. Parmi les compagnons du gnral arabe Sidi Okba qui le premier envahit le nord de l'Afrique, tait, disent-ils, un guerrier d'une vertu exemplaire nomm El-Hachan. Sidi Okba, satisfait de ses services, l'aurait rcompens en lui donnant la suzerainet du pays compris depuis Biskra jusqu' Ouargla. El-Hachan se serait install dans l'Oued Rir et eut une nombreuse postrit qui aurait conserv le nom gnrique d'El-Hachana. On peut encore admettre cette lgende ; mais en tenant compte des vnements qui se produisirent en Afrique, a la mort de Sidi Okba, on doit se demander comment El-Hachan ne fut point massacr ou expuls du pays par les Berbres. Tous les ans, vers le mois d'octobre, les Ridjal El-Hachan se runissent encore, quelquefois au nombre de plusieurs milliers, Rasel-Oued, dans l'Oued Rir'; l, pendant deux jours on fait un grand festin ; on apporte de l'encens et des bougies; on prie, on danse, on chante en s'accompagnant du tambour de basque. D'aprs la lgende, Sidi Hachan serait enterr dans l'oasis de Sidi Okba, ct de son maitre. C'est l'anniversaire de sa naissance ou de sa mort qui se clbre ainsi (1). (l) Le mot El Hachan signifie aussi palmier sauvage. Et sur ce mot n'aurait-on pas brod une lgende? Ridjal el Hachan aurait fort bien pu, au dbut, ne pas signifcr autre chose que les hommes ou les habitants du pays des palmiers. Un fait caractristique qui se dgage de notre livre d'EI-Adouani, c'est l'indiffrence religieuse dans laquelle taient tombs les habitants du Sahara, mlange inextricable d'aventuriers des premires invasions arabes rpandus a et l et fondus au milieu des anciennes populations juives, chrtiennes, ou mme berbres autochthones, refoules par les nouveaux conqurants. Ils n'avaient plus aucune religion,; dit-il, et leur abrutissement tait tel, qu'ils ne rougissaient pas de jouer entre eux, dans un tat de nudit complte, et se livrer des actes encore plus abominables.Les marabouts missionnaires qui entreprirent de les convertir l'islam, d'abord fort mal accueillis, furent mis dans la ncessit de suspendre leur oeuvre de proslytisme et de s'loigner au plus vite, pour ne pas s'exposer tre massacrs. Ce passage succinct met en lumire une particularit curieuse, faisant pressentir les difficults que dut prouver l'expansion du nouveau culte. " Les Sahariens, gens entts, se rpandaient en discours violents et en menaces envers ceux qui voulaient les faire renoncera leurs vieux prjugs. Du reste, Ibn Khaldoun ne nous dit-il pas que les populations berbres apostasirent jusqu' douze fois? C'est cet historien qui va nous fournir encore quelques indications sur le pass du Sahara. Parmi les habitante de l 'Oued Rir', nous dit-il, on trouve des Kharedjites partags en un grand nombre de sectes. Celle qui est en majorit, professe la doctrine des Azzaba (nos mozabites actuels). Ils ont persist dans ces croyances hrtiques, parce que la position de leur pays les tient en dehors de l'autorit des magistrats. " Ptolme comparait toute cette rgion des oasis une peau de panthre, rien de plus exact : le fond jaune de la peau c'tait le sable jauntre du dsert; les taches brunes, les bouquets de dattiers dont la couleur vert fonc vue de loin semble noire. Les guerres multiples dont le pays a t le thtre ont effac beaucoup de ces taches, qui, d'aprs la tradition, s'levaient, dans l'Oued Rir' seulement, au nombre d'environ trois cents. Des monceaux de plairas, des racines carbonises par le soleil et des troncs de palmiers renverss, mergent encore le sol par ci par l, marquant les traces des oasis dtruites. Les premiers ravages dont l'histoire locale ait conserv le souvenir remontent la fin du XII sicle , Ibn R'ania, prince audacieux de la famille Almoravide, se trouvant trop a l'troit dans son gouvernement des Iles Balares, passa en Afrique et leva l'tendard de la rvolte. Pendant plusieurs annes ce fut une succession de revers et de succs. Rduit l'impuissance dans le Tell, il se rfugiait dans le Sahara, et, selon les circonstances,se fixait tantt dans l'Oued Rir, tantt R'dams, vivant l'tat de chef de brigands, dvastant avec rage toutes les oasis qui lui refusaient de prendre part au dsordre. A cette poque, l'Oued Rir tait plac sous l'autorit du chef Almohade, qui rsidait a Biskra. Quand la dynastie Hafside occupa le pouvoir suprme, elle donna le gouvernement de toutes ces contres, jusqu' Ouargla, unchef du nom de Mozni, dont la famille continua longtemps aprs lui y exercer le pouvoir . Les Mozni, rapporte l'historien des berbres, se conformant de temps en temps l'ancien usage, frappaient une contribution extraordinaire sur les habitants de ces bourgades sahariennes au nom du Sultan, fis marchaient alors contre eux avec des fantassins du Zab et des cavaliers des tribus arabes nomades dpendant de la famille fodale des Douaouda, laquelle ils taient obligs de laisser la moiti de la somme perue en rcompense de leur concours. Au temps ou Ibn Khaldoun crivait son histoire, c'est--dire vers le milieu du XIV sicle, toutes les villes de l'Oued Rir' vivaient indpendante et chacune d'elles faisait la guerre sa voisine. La plupart avaient pour chefs des notabilits de la tribu mme des Rir'a, qui a donn son nom la contre La famille des Obed Allah, l'une d'elles, qui gouvernait Tougourt, tait en lutte avec celle des BeniBrahim, matresse de Temacin. On voit que la rivalit entre ces deux oasis si rapproches l'une de l'autre ne date pas d'aujourd'hui. C'est pour y rtablir l'ordre que Ibn-el-Hakim, gnral en chef du sultan Hafside, pntra dans le pays de l'Oued Rir' en 1338, s'empara de Tougourt et pilla les trsors et les magasins du seigneur qui y commandait. L'histoire a maintenant une lacune et nous voici en pleine lgende. C'est sur les lieux mmes, auprs des marabouts dpositaires des souvenirs et des chroniques orales du pass que j'ai recueilli ce qui va suivre: Aprs la chute des seigneurs hrditaires de Tougourt, l'anarchie rgnait partout dans cette rgion. Un homme influent, du nom de Bellal, s'empara du pouvoir par la force. La ville n'occupait pas alors son emplacement actuel, mais tait au del du village de Nezla, l'endroit qui s'appelle Tougourt-Kedima, c'est--dire le vieux Tougourt. Sons le cheikh Bellal, dont les descendants habitent encore Tabesbast, s'accomplirent les vnements assez curieux qui changrent la face du pays. Un peu au nord de Tougourt existait le village, maintenant en ruines, deTala. L vivait une femme de grande beaut, du nom d'El-Bahadja la joyeuse, dont les murs lgres, dit la tradition, troublaient l'esprit de tous les jeunes gens de famille se disputant ses faveurs. Chasse de Tala, cause du scandale, elle s'en alla Tougourt ; mais, le cheikh Bellal refusant de l'y recevoir, elledut s'installer sous un gourbi en branches de palmier, construit la hte par ceux de ses amants qui l'avaient suivie, a l'endroit o fut leve ensuite la mosque de l nouvelle ville de Tougourt. Elle tait l depuis quelques jours, quand arriva Sidi bou Djemlin, le grand marabout de M'sila, venant quter pour sa zaouia Bellal et ses Tougourtins, qui professaient alors la doctrine religieuse Ibadite, lui refusrent toute offrande et mme de le recevoir chez eux, le traitant en quelque sorte d'hrtique. Surpris par la nuit, le marabout, sans gite, tait fort embarrass, quand il aperut, non loin de la ville, le gourbi de Bahadja. Il s'y dirigea et la femme galante lui donna, avec le concours de ses amants, une hospitalit si pleine de prvenances que, le lendemain au dpart, le saint homme appela en ces termes la bndiction divine sur la tte de sa gracieuse htesse : Dieu, protge Bahadja; que son modeste gourbi devienne maison et que les maisons inhospitalires de Tougourt se dpeuplent et s'croulent ! L'invocation du marabout fut entendue. Des rivalits de pouvoir divisrent bientt les habitants de Tougourt ; c'tait tous les jours des batailles, forant les plus faibles migrer. La lune tait peine termine que les mmes scnes recommenaient entre les vainqueurs se disputant encore ; la ville se dpeuplait, les maisons, abandonnes, s'effondraient ; Bahadja, au contraire, voyait les branches de palmier de sa cahute faire place une jolie habitation en briques cuites au soleil et d'autres maisons se grouper rapidement autour d'elle. On appela cette ville en herbe Tougourt-el-Bahadja, - Tougourt-laJoyeuse, - cause de sa fondatrice, et aussi parce qu'elle citait alors un lieu de plaisirs frquent par toutes les jolies filles du Sahara. A une autre poque, - cela se pratiquait ainsi au Kef, - la Sicca Veneria des Romains, dont le temple, consacr a Venus, donnait asile aux jeunes beauts qui, selon l'ancienne pratique phnicienne, allaient se crer une dot en faisant commerce de leurs charmes, Bahadja, la Vnus saharienne, nous a laiss de nombreuses adeptes dans les na'iliennes, nos contemporaines, mais qui toutes ne se convertissent pas comme elle a une vie plus honnte, ainsi que nous allons le dire. Quoi qu'il en soit, d'aprs la lgende locale, voil sous quels auspices se dveloppa la nouvelle ville de Tougourt : Les marabouts jouent un grand rle dans toutes ces traditions et en voici maintenant un second qui apparat sur la scne. Il tait chrif du Maroc, sans doute de la famille Merinite, et s'appelait SidiMohammed ben Yahia. Allant en caravane a la Mecque, il passa par Tougourt. S'y arrta-t-il pour s'y divertir, comme tant d'autres voyageurs? Non ; respectons la lgende. Ce fut, rapporte-t-elle, pour y rformer les murs. El-Bahadja lui fit btir, proximit de sa rsidence, l'oratoire dont ou voit encore les restes et, par respect pour son saint caractre, elle envoyait tous les jours ses musiciens particuliers lui jouer des aubades. La cour d'amour, on le voit, vivait en trs bonne intelligence avec l'asile du recueillement. Mais le marabout finit par avoir la prminence en captant par ses sermons l'esprit de Bahadja, qui rompit avec ses fredaines passes et entra, dirions-nous, en religion, aprs avoir cd Sidi ben Yaha et tous ses pouvoirs et toute sa fortune. On n'entendit plus parler d'elle, et pendant qua-rante ans le marabout gouverna en matre l'Oued Rir'. Ses dis-ciples, Sidi Khelil, Sidi Rached, Sidi Seliman, fondrent des oasis qui portent leur nom et ils contriburent comme lui ramener dans la vraie religion de l'Islam plusieurs tribus professant l'hrsie Ibadite, ou autrement dit, les Mozabites qui peuplaient alors cette contre. Tant que vcut Sidi Yahia, il put, par son influence et ses sages conseils, faire rgner le calme, teindre les rivalits d'oasis oasis ; mais, aprs sa mort, la guerre civile clata de nouveau entre elles, notamment entre Tougourt et sa voisine Temacin, encore propos d'une femme du nom de Kahila, que se disputaient les jeunes gens des deux bourgades. L'ain des fils de Sidi Yahia, froiss de l'irrvrence avec laquelle les anciens sujets de son pre accueillaient ses exhortations pacifiques, les maudit et migra vers le nord. Il vint fonder dans les plaines des Oulad Abd-en-Nour, peu prs michemin sur l'ancienne route reliant Constantine Stif, la zaoua de Mmra, que nos routiers appellent le marabout. Ce dpart fut le signal de nouvelles calamits. Les souvenirs ecrits confirment maintenant la lgende orale et voici ce que je trouve a ce sujet dans le Kitab-el-Adouani, ouvrage compos dans le pays mme : " Un homme des Beni-Merin, ancienne famille souveraine du Maroc, habitant la ville de Fez, avait l'habitude de faire tous les ans le plerinage de la Mecque. Il passait par l'Oued Rir', O il vendait le surplus de ses marchandises. Des gens de ce pays l'engagrent se fixer parmi eux; il accepta leur proposition et, peu de temps aprs, eneffet, il venait s'y tablir avec sa famille et ses richesses. Ce plerin avait deux femmes : il en installa une Tougourt et l'autre a Temacin et construisit sur ces deux points un ksar pour y placer sparment chacune de ses femmes, auxquelles il donna quatre-vingts esclaves pour les servir et les garder. Afin d'viter les discussions, il avait expressment dfendu aux habitants d'un ksar d'avoir des relations avec ceux de l'autre. Bedra tait le nom de la premire de ces femmes ; elle tait fille de Moulay Yazid, le chrir du Maroc ; la seconde, nomme Bedria, tait issue de Felias, seigneur de Mquinez. Le plerin, ayant ainsi tabli ses femmes et ses esclaves Tougourt et Temacin, vcut paisiblement jusqu'en l'anne 835 (1431 de J.-C. ). Alors survint une scheresse excessive dans la contre, au point que les habitants, ne pouvant plus nourrir leurs familles, se virent dans la ncessite de vendre comme esclaves leurs fils et leurs filles. Le plerin marocain leur acheta quinze cents enfants des deux sexes. Mais la misre devenant encore plus grande, les maris durent vendre leurs femmes. Cette calamit suspendit pendant quelque temps la reproduction de l'espce humaine dans la contre. Il leur acheta aussi leurs chevaux, leurs usten-siles, leurs jardins de palmiers. Les gens de l'Oued Rir' ne possdant plus que leur corps et la disette continuant svir, ils finirent par se vendre eux-mmes. Quand le plerin se trouva propritaire de tout ce qui existait autour de lui, il dit ses esclaves : Faites vos prparatifs, je vais entreprendre un long voyage, nous partirons demain, je vous emmne tous avec moi. Cette nouvelle, accueillie avec rsignation, aucun ne chercha se soustraire a l'autorit de son nouveau matre. Le lendemain, cependant, le plerin, au lieu de se mettre en route, runit tout son monde et annona qu'avant de partir il fallait qu'on lui construisit une mosque. Chacun se mit l'uvre et une magnifique mosque s'leva en effet ; il attribua des revenus considrables a son entretien et y plaa des lecteurs du livre sacr (le Koran). Lorsque tout fut termin, le plerin convoqua de nouveau ses esclaves une grande runion, puis arrivant au milieu d'eux, il proclama haute voix : " Je tmoigne devant Dieu et devant les anges que, par amour pour eux, je vous rends a tous la libert ! " Les esclaves acceptrent leur affranchissement avec une joie extrme, mais, pour exprimer leur reconnaissance au gnreux plerin, ils lui dclarrent leur tour qu'ils resteraient toujours ses serviteursdvous et firent le serment solennel d'tre fidles lui et ses descendants. Depuis cette poque, en effet, les habitants de cette contre ont tenu cette promesse sacre et sont rests sous la dpendance de la famille du plerin des Beni-Merin. " Quant l'origine noble du plerin issu de la famille royale des BeniMerin, jadis souveraine de tout le Maghreb, elle est tablie par divers crivains arabes, entre autres par le voyageur El-Aachi. Mais, dans la chronique tunisienne d'El-Hadj Hamouda ben Abdelaziz, je trouve ; ace sujet un renseignement encore plus prcis. Voici ce qu'il dit : " Ces Benou Djellab, souverains de Tougourt et qui y commandent depuis les temps anciens, sont les derniers descendants de la famille des Mrinides. Leur autorit s'tend sur le pays du Rir. " Le plerin, fondateur de la nouvelle dynastie saharienne, s'ap-pelait El-Hadj Seliman ou Selman. On le surnomma El-Djellab, pithte qui a servi depuis de nom patronymique ses descen-dants et qui, mal comprise, a donn lieu une erreur de tra-duction et, par suite, une lgende fantaisiste qui ne s'est que trop rpandu, d'aprs le livre sur le Sahara algrien, du gnral Daumas, rdig Alger sur les renseignements de simples caravaniers ou de gens mal informs . La famille rgnante Tougourt, y est-il dit, est celle des Ouled Ben-Djellab (les enfants des troupeaux). Il est probable qu'elle compte une trs nombreuse succession de chekhs, car l'origine de sa puissance va se perdre dans l'ombre de la lgende, peut-tre mme de la fable. Le Sultan de Tougourt tait mort sans postrit, dit la tradition, les rivalits des grands et, par suite, la guerre civile a dcimaient la nation ; lasss, enfin, de se massacrer sans se vaincre, les diffrents partis convinrent unanimement que le premier individu qui entrerait dans la ville, a jour donn, - serait lu Sultan. Un pauvre Arabe du dsert, conducteur de troupeaux (Djellab) fut, ce jour l, le premier qui mit le pied dans Tougourt : le hasard l'avait fait roi ! On lui obit cependant aussi bien et mieux peut-tre que s'il et t choisi par son peuple, et personne n'a song depuis disputer la famille des Ouled BenDjellab le pouvoir ni l'hrdit. Lorsque sous les palmiers de Tougourt, courant avec les tolba du pays et entre autres avec Bou Chemal, l'ami de Berbrugger, je leur rptais le conte des Mille et une nuits qui prcde, ils riaient en chur de sa navet. Le mot Djellab signifie, en effet, un conducteur de moutons,de chameaux, mme un marchand d'esclaves, ce qui et mieux convenu au rcit imagin; mais ici il a un autre sens, concordant exactement avec la tradition crite il y a au moins deux sicles par ElAdouani, El-Djellab veut dire : Celui qui attire des gens lui par ses bonts ; qui se les concilie ; en rsum l'homme bienfaisant, expression qui consacra le souvenir de celui qui, a une poque de misre, secourut gnreusement une population affame puis reconnaissante. L'origine des princes de Tougourt ne se perd ni dans la nuit des temps ni de la fable, phrase trs lastique pour combler une lacune dfaut de renseignements. Elle est suffisamment connue dans le pays pour ne pas avoir besoin de remonter des fictions. Une chadjara, ou arbre chronologique de cette famille, m'a t communiqu Tougourt mme o plusieurs tolba en ont inscrit la copie sur les marges ou la premire feuille de leurs livres de prire. J'en donne la copie textuelle : 1-Le premier des Sultans de Tougourt, au IX sicle de l'hgire, est ElHadj Seliman El-Merini El-Merini El-Djellabi. 2- Aprs lui son fils Ali, que Dieu lui accorde sa misricorde. 3- Aprs lui son fils le Sultan Ahmed. 4- Aprs lui le Sultan Amer, fils du prcdent. 5- Aprs lui le Sultan Seliman , frre du prcedent . 6- Et aprs lui Ahmed son fils . Et de son temps les Turcs s'emparerent de la ville de Tougourt et de celle de Ourdjelan (Ouargla). 7- Et aprs lui le Sultan Mansour , fils du Sultan Ahmed . 8- Apres lui son fils Atman. 9- Aprs lui le Sultan Ali ; fils de sa sur . 10- Aprs lui le Sultan Mabrouk ben Athman . 11- Aprs lui le cheikh Ali, le borgne, qui envahit Ourdjelan (Ouargla). 12- Apres lui le Sultan Moustapha. fils du borgne. 13- Aprs lui son (fils le cheikh Soliman. 14- Et aprs lui son fils Mohammed ben Soliman. Je ne continue pas cette nomenclature servant indiquer la filiation ou la succession au trne du dsert, mais qui par son laconisme dsesprant, le manque de dates, de dtails sur les vnements contemporains devient fastidieux. La suite, a partir de Soliman benMustapha, le 13 Sultan, nous la possdons au complet. A l'aide d'autres documents, nous tcherons d'clairer quelque peu le mutisme, la scheresse de ces archives locales. On trouve dans la mosque neuve de Tougourt, sur une inscription rappelant l'uvre pieuse de l'un des descendants du plerin Mrinide, un de ces jeux de mots frquents dans le style lapidaire oriental, qui vient l'appui de ce qui prcde pro-pos du sens exact du nom de Djellab. Citons ce passage pour clore cette question tymologique, bien tablie par les traditions locales et servant de pre en fils aux Ben-Djellab de titre de noblesse : Au nom de Dieu clment et misricordieux, Que la prire de Dieu soit sur notre seigneur Mohamed . Celui qui remis cette chaire est le cheikh Ibrahim .Sa bienfaisance a attir lui beaucoup de gens de tous pays . Il est fils de Djellab , donc c'est en faisant le bien qu'il a gagn nos curs (Djellabna) Cette restauration mritoire a t acheve , avec l'aide de Dieu , la fin du mois de Safar . Si tu veux , ? lecteur , savoir en quelle anne , calcule la valeur des lettres composant le mot Mirech (1250- de J.C.1834) En btissant cet oratoire la gloire de Dieu, ce prince , d'une gnrosit sublime, souhaitait pour le jour de la rsurrection la meilleure des rcompenses et n'agissait que d'aprs l'inspiration d'une me pure. Il prfra la vie ternelle ce monde prissable. Les habitants de Tougourt avait donc accept la suzerainet du plerin Soliman-el-Djellabi, ainsi que le rapporte la chronique locale; mais ce choix ne dut point s'accomplir sans l'adhsion des nomades arabes, possesseurs de la majeure partie des palmiers de l'Oued Rir' et dominateurs de ce que nous appellerions le pays plat ou le pays des pturages. Pour tre plus explicite, disons que de tout temps l'habitant de l'oasis ou de l'wahat a d subir l'ascendant du nomade qui, semblable la mer, l'entoure de toutes parts. Or, les Oulad Moult campant devant Tougourt, c'est avec eux tout d'abord qu'il fallut traiter ; et cela ressort des privilges traditionnels dont cette tribu a joui jusqu' notre conqute. Ils avaient voix dlibrative dans le conseil et taient appels sanctionner l'lvation au pouvoir de chaque nouveau cheikh de Tougourt, portant pompeusement le titre de Sultan. Une telle dignit en plein dsert parait trange ; mais ce n'est pas le seul exemple signaler : nous verrons aussi les sultans de Temacin et deTamerna, ceux de Negoua et de Ouargla, dynasties de principicules sahariens, tous aussi orgueilleux et jaloux les uns et les autres de ce titre, le plus souvent acquis et conserv par leurs largesses. Les Oulad Moult s'taient galement rserv la prrogative de fournir eux-mmes la mezargua ( cavaliers arms de lances. Le nom ancien est rest bien qu'ils soient aujourd'hui munis de fusils.) ou garde prtorienne du sultan de leur choix. Nous les verrons plus tard, dans les luttes entre prtendants, tablir la lgitimit en faveur de celui pour lequel ils prenaient parti, quels que fussent les droits du rival. Deuxime partie de la note historique de Touggourt Deuxime partie de la note historique de Touggourt A l'poque o se passaient ces vnements, vers la fin du XV sicle, la famille fodale des Douaouda, qui commandait aux arabes Riah, tait dj depuis longtemps matresse du Sahara, des Ziban jusqu' Ouargla. La principaut de Tougourt, c'est--dire, un etat dans l'?tat, n'aurait pu se fonder chez eux sans leur assentiment. Les dtails nous manquent sur cet incident, mais quelques mots relevs sur un arbre gnalogique des Douaouda pourraient tout expliquer : < Sakheri, lisons-nous, issu de Yakoub ben Ali, pousa la fille de Soliman-el-Djellabi, le matre de Tougourt. > Ce Sakheri tait chekh-el-arab, c'est--dire, d'aprs l'arbre chronologique, commandait aux tribus nomades en 886 de l'hgire (1481 de J.-C). Cela coincide assez bien avec l'poque probable de l'avnement de la dynastie djellabienne. On peut donc admettre que cette alliance entre les deux familles, qui s'est, du reste, souvent renouvele par la suite, favorisa, ds le dbut, l'influence du plerin merinide, s'implantant dans un pays auquel il tait tranger, il est remarquer, dans le passage que nous venons de citer, qu'il n'est qualifi ni du titre de cheikh et encore moins de celui de sultan ; il est tout simplement moula, - expression trs-commune au Maroc pour dsigner un homme riche, ou celui qui, par son origine chrifienne, exerce une certaine influence religieuse - un matre spirituel, qui, outre qu'il pousait sans doute quelque jolie fille leve ailleurs que sous la tente des nomades, dut galement rechercher cette alliance avec unefamille riche et noble de race. Le beau-pre n'en profitait pas moins pour se poser et s'imposer dans le pays. La tradition a conserv le souvenir de l'closion de ce petit gouvernement ! " Le premier qui fonda la dynastie des Ben-Djellab fut le chekh Soliman. Lorsqu'il parvint au pouvoir, lisons-nous dans une notice , l'anarchie rgnait dans les oasis de son commandement. Les marchs destins l'change pacifique des denres et des produits de l'industrie, taient devenus de vritables champs de bataille, o l'on assouvissait les haines de tribu tribu, de village village, de famille a famille. A peine se passait-il un jour sans que la poudre parlt. Par suite de l'insubordination des sujets, le trsor et les magasins de dattes, qui sont la partie la plus importante du trsor, avaient cess de se remplir. Il fallait un bras ferme pour rtablir la scurit et la richesse. Le chekh Soliman, descendant de l'illustre dynastie des Beni-Merin, vint pacifier Tougourt. Connaissant aussi bien les ressources du pays que sa constitution politique, il appela autour de lui les hommes les plus populaires des principales oasis, notamment les marabouts, et les combla de faveurs. Dans le pays des musulmans, il est difficile d'innover. Le chekh Soliman se sentit assez fort pour ne pas modifier la forme du gouvernement. La Djemaa tait l'assemble o les princes puisaient en quelque sorte leurs inspirations : il la conserva. C'tait tre le matre que d'avoir le droit d'en nommer les membres. Une dera de cinq cents cavaliers choisis et quips ses frais forma le noyau de l'arme, avec laquelle il parcourut ses tats en tous sens, chtiant les rebelles, apaisant les haines et rtablissant les impts sur des bases solides. Je ne continue point cette citation se rattachant jusqu'ici aux dbuts des Ben-Djellab. Mais une similitude de noms et le manque d'un arbre gnalogique font maintenant commettre l'information de M. Cherbonneau une trs grosse erreur. Il fait mourir Soliman dans un guet-apens que lui tendit la clbre Oum Hani, devenue chef des Arabes aprs la mort de son mari. Cet vnement s'accomplit en effet, mais deux sicles plus tard, puisque notre voyageur Peyssonnel, contemporain de cette hrone, lui fut prsent en 1725. Un Soliman de la ligne du premier, et le treizime prince de la dynastie Djellabienne, fut en effet massacr par Oum Hani. Nous aurons enparler a sa place. Mais un autre argument irrfutable contre cette erreur, et qui a chapp la sagacit habituelle de M. Cherbonneau, nous est fourni par El-Aachi .Ce plerin passant Tougourt, le 13 janvier 1663, fait un loge enthousiaste du prince qui y gouverne ; c'est un Ben-Djellab, issu des Beni-Merin, dit-il, et cette famille a dj fourni plusieurs gnrations de souverains Tougourt. A environ deux kilomtres l'ouest de la ville de Tougourt, sur un plateau dnud, on aperoit une demi-douzaine de constructions carres surmontes de coupoles et alignes d'une faon assez pittoresque ; l'une d'elles, plus grande que les autres, renferme une cour et plusieurs dpendances. C'est l que sont en-terrs les BenDjellab depuis Soliman, le premier de la ligne. Un bloc de maonnerie de pltre, ayant la forme d'un cercueil, recouvre chaque tombe; elles sont nombreuses mais sans pitaphes. Autrefois, cet asile funbre tait curieux voir, entretenu qu'il tait, d'abord par les BenDjellab eux-mmes, puis par notre kad Ali Bey, alli la famille ; aux quatre angles suprieurs de chaque cube de btisse taient des ufs d'autruche poss comme sur un coquetier. Ils ont t vols ou briss lors de la dernire insurrection et les monuments eux-mmes tombent en ruines. Pendant nos expditions dans ces rgions, nos soldats, visitant respectueusement cette ncropole, lui donnrent un nom qui lui est rest : dans leur langage imag ils l'appelrent la Saint-Denis des princes du Sahara. Ces tombeaux de famille, quelques rares exemplaires de l'arbre gnalogique, diverses traditions parfois contradictoires, qui vont chaque jour se perdant, voil tout ce qui reste, avec les minarets de deux mosques, comme souvenir des premiers Ben-Djellab. Nous avons vu, dans le passage d'El-Adouani, que le plerin merinide inaugura la prise de possession de sa principaut en faisant construire une mosque a Tougourt. Le sanctuaire de la prire, dans lequel nous aurions pu -trouver une ddicace commemorative, s'est effondr; le minaret seul a rsist l'action destructive du temps et mme aux boulets de Salah Bey dont il porte les empreintes. Il est carr et en briques rouges disposes avec symtrie pour simuler de fausses fentres ogivales encadres de colonnettes, dans le genre de ce qui se remarque sur les monuments religieux de l'poque sarrazine Tlemcen et au Maroc.D'aprs la tradition locale, le minaret de Temacin serait contemporain de celui de Tougourt. El-Adouani dit positivement que le plerin construisit un ksar dans l'une et l'autre ville. Du reste, le voyageur ElAachi ne mentionne-t-il pas que ce minaret de Temacin, d'aprs une inscription qu'il a lue sur sa porte, a t construit par un architecte appel Ahmed ben Mohamed de Fez, en 817 de l'hgire (1414 de J.C), date qui correspond a peu prs l'apparition du plerin de Fez dans l'Oued Rir'. il est prsumer que les successeurs de Soliman continurent vivre en bonne intelligence avec les chefs des nomades et que, grce a leur concours, ils purent agrandir leur principaut, au dtriment de celles de Tamerna et de Temacin leurs voisines. Peut-tre dj cette poque commencrent-ils acqurir l'influence qu'ils ont exerce depuis sur la rgion du Souf. Quoi qu'il en soit, dfaut de documents locaux, les crivains europens du temps nous font pressentir qu'il y eut, dans la bonne entente , des alternatives entre les habitants de l'oasis et les nomades. Marmol rapporte que Tougourt et Ouargla se mirent sous la protection des Turcs pour tre protges contre les Arabes et qu'elles payaient pour cela une redevance annuelle. Mais, ajoute-t-il, ces deux villes se rvoltrent cause qu'elles en taient traites cruellement et sur la crance que les Turcs ne seraient pas capables d'entrer si loin dans le fond du pays pour faire cette conquete. Nanmoins, les Turcs accomplirent cette expdition aventureuse dans les sables l'aide du concours que leur prta leur alli kabyle Abd-el-Azziz, appel La-Abbs par Marmol et qui n'est autre que l'anctre de la famille fodale des Mokrani. Celui-ci avait fourni pour cette campagne lointaine un contingent de seize cents chevaux et de cent quatre-vingts mousquetaires a pied et, en outre, un certain nombre de Berbres pour traner l'artillerie, parce que c'est un pays plat . Laissons maintenant la parole l'Espagnol Hado qui raconte tout au long cette expdition: " Dans cette mme anne 1552, on apprit que le roi de Ticarte (Tougourt) ne voulait plus payer comme par le pass certains tributs au Pacha d'Alger. Ce roi est un More dont les ?tats sont vingt et une journes d'Alger, cinq de Bescari (Biskra), trs-prs du Sahara et du pays des ngres, en tout cent cinquante petites lieues d'Alger. Salah Rais entreprit une expdition contre ce prince, au moment d'octobre. Il emmena trois mille arquebusiers turcs ourengats, mille cavaliers et pas plus de deux pices de canon. Il cacha soigneusement le but de sa marche, afin de surprendre son ennemi. Aussi, il tait dj quelques lieues de Tougourt avec son camp, lorsque le roi de ce pays en fut inform. Celui-ci n'osant sortir pour combattre ,avec ce qu'il avait de monde, se laissa assiger dans la ville qui tait trs-forte, par le conseil de son gouverneur; car ce roi tait encore fort jeune. Il esprait que ses vassaux et les autres Mores ou Arabes, ses voisins ou amis, lesquels taient tous grands ennemis des Turcs, viendraient le dgager. Salah Rais battit la ville pendant trois jours avec ses deux pices ; le quatrime, il donna l'assaut et la prit avec grand carnage de ses habitants. Le roi qui avait t pris vivant fuit amen devant le Pacha qui lui demanda pourquoi il avait os combattre contre la bannire du Grand Seigneur et manqu a la foi qui lui tait due. Le jeune prince s'excusa sur son gouverneur qui avait autorit sur lui; ce dernier, disait-il, tait cadi et, en cette qualit, il avait tout sous la main, de sorte que lui, roi de Tougourt, n'avait pu faire autrement que de suivre ses avis. Alors Salah Ras fit venir ce cadi et la chose se trouva comme le roi la lui avait raconte, avec cette addition que le susdit cadi, en exhortant les Mores combattre les Turcs, leur disait que celui qui tuait un Turc avait autant de mrite aux yeux de Dieu que celui qui tuait un chrtien. Le Pacha lui fit alors lier les pieds et les mains et le fit placer en cet tat a la bouche d'un canon auquel on mit le feu . L'explosion dchira ce malheureux en pices. Les habitants de Tougourt et des alentours, au nombre d'environ douze mille, de tout ge et condition, furent vendus comme esclaves. Le pays fut pill et ravag, aprs quoi Salah Ras emmena le roi qui avait peu prs 14 ans. Il alla a quatre journes de l pour prendre et tuer le roi de Ouargla qui refusait galement de payer le tribut aux Turcs. (Nous verrons plus loin ce qui concerne cette ville.) Salah Ras reprit ensuite la route d'Alger. En repassant par Tougourt, le pacha y laissa le jeune roi qui s'engagea, ainsi que les principaux du pays auxquels on rendit la libert et auxquels on le confia, de demeurer fidle et loyal envers les Turcs et de leur donner annuellement un tribut de quinzengres, lequel tribut se paye encore aujourd'hui. Le Tacherifat, ou registre de l'ancienne Rgence , dans le chapitre relatif aux revenus de l'Odjak d'Alger, mentionne en effet cette redevance dans les termes suivants : Dtail des esclaves ngres envoys en cadeau chaque anne par les djamaa d'Ouargla, de Tougourt et de Temacin. . crit le 20 safar 1205 (1790). Ngres de Tougourt...... 16 Ngres de Temacin...... 4 Ngres de Ouargla....... 25 o En tout.......... 45. En note, au-dessous de ce compte, on lit encore : " Ces populations (du Sahara) furent soumises par feu Yousef Pacha, qui alla les attaquer avec de l'artillerie et qui, aprs les avoir vaincues, imposa chaque djema, ou assemble de notables, de la manire qui vient d'tre mentionne; depuis cette poque les choses n'ont point chang et de nos jours il en est encore de mme. " Il ressort de cette note que l'impt tabli en 1552 par les Turcs se payait encore deux sicles plus tard ; c'est notre conqute du reste qui l'a aboli. Mais il convient de rectifier une erreur de l'crivain tenant le registre jour ; c'est bien Ras Pacha et non Yousef, qui ne gouverna que beaucoup plus tard, qui accomplit cette hardie campagne turque dans les sables. Yousef Pacha eut a rprimer une grande rvolte dans la province de Constantine, en 1641 ; nous aurons en parler ailleurs ; mais, dbarqu Bne, il ne poussa pas au del de Biskra, o peuttre il reut des dputations des oasis, venant renouveler leur soumission. De Biskra, il rentra directement Alger. Les traditions locales ne mentionnent du reste que deux fois seulement la marche d'armes turques dans le Sahara : avec Salah Ras en 1352 et Salah, bey de Constantine, en 1788. Le voyageur El-Aachi qui visita Tougourt en janvier 1663 va maintenant nous renseigner sur ce pays. " Nous partmes de Temacin, dit-il, et nous arrivmes le mardi (14 janvier) Tougourt, capitale de l'Oued Rir' et rsidence des princes de cette contre, les Oulad Djellab. Le lendemain de mon arrive, j'envoyai Si Ahmed, frre de l'mir, des vers pour luidemander communication d'un livre de lgislation, Les princes de Tougourt sont les fils du cheikh Ahmed ben Djellab et ils tirent leur origine des Bni Merin. Leur pre tait un prince juste et habile, d'aprs ce qu'on m'en a racont ; ses fils suivaient ses traces. Ils ne faisaient rien sans consulter les lgistes, et c'taient ces derniers qui leur avaient dit qu'aller tuer les gens de Ouargla tait une action licite ( Les habitants d'Ouargla appartenaient en majeure partie la secte Ibadite ou Kharedjite considre comme hrtique. Ce sont eux qui ont form la population connue sous le nom de Bni Mzab.); en quoi ces lgistes n'avaient fait preuve ni de droiture ni de savoir . Quant aux fils du cheikh Ahmed, s'ils taient conseills par des gens qui connussent bien la religion et qui suivissent le droit chemin, ils ne feraient rien de contraire la loi. Je n'ai jamais vu de princes qui leur furent comparables; ils n'avaient point la morgue de quelques autres souverains; l'mir sort seul ou accompagn d'une ou deux personnes au plus. Lorsqu'il est parmi les gens de la ville, il a tout l'air de l'un d'entre eux, ne cherchant pas se distinguer du vulgaire dans la manire de s'asseoir ou de parler. Il est accessible tous. Son frre, Si Ahmed, connat un peu le droit et frquente beaucoup les lgistes. Sa manire d'tre est bonne et son caractre vertueux. En gnral les habitants de Tougourt, lgistes , tolba ou autres mritent les mmes loges; ils ne sont ni vaniteux, ni gonfls d'orgueil et l'mir exerce son pouvoir sans contestation sur Tougourt et ses environs. A Tougourt je fus oblig d'acheter du bl, parce que nos provisions taient puises. Grce Dieu je trouvai toutes les denres bon march. Les dattes y sont bas prix comme Ouargla; l'orge et le bl se payent raison d'un ral le saa. L'argent de ce pays se compose de kararit, petites pices dont trente-deux font un quart de ral ( C'est probablement ce qu'on appelait la monnaie des Sultans de Tougourt. J'en ai vu, ce sont des jetons en cuivre sans aucun signe ni inscription.). Le jour de notre dpart, deux de mes chameaux s'garrent et un homme s'offrit de me les ramener moyennant rtribution. Le Sultan inform de cette circonstance, fit mettre cet homme en prison et envoya des gens qui nous ramenrent nos chameaux gratuitement. Sous le gouvernement des petits sultans justes et dbonnaires de cette poque que vient, en quelques mots, de nous dpeindre le plerin marocain du XVII sicle, l'Oued Rir' devait tre trs prospre ; maisles temps ont bien chang et il faut que nous fassions connatre les oasis, les bourgades et tribus composant la principaut, thtre d'une srie d'vnements en opposition ce qui prcde et que nous aurons raconter. En revenant du Nord et du sommet du Kef ou Coudiat Dour, dont nous avons parl plus haut, on aperoit les premires de ces oasis qui, de ce cot, sont comme les avant-postes frontires de l'Oued Rir', 120 kilomtres environ au nord de Tougourt. Elles se nomment Ourir et Ensira, situes toutes deux sur les bords de la vaste nappe salsugineuse du Chot Melrir, partie du bassin de la soi-disant mer intrieure et qui brille au soleil comme un miroir. En temps ordinaire elles restent inhabites, tant cause des miasmes dltres s'exhalant des marais voisins, que du danger que les nomades, voleurs de profession, feraient courir des sdentaires isols. On n'y voit que des palmiers ct d'une mosque entoure de cahutes pour s'abriter pendant l'poque de la rcolte des dattes. Mraer, toujours sur les rives du Chot, est le premier centre que l'on rencontre, il n'a pas moins de 700 habitants ; c'est un village entour d'eau stagnante d'une odeur pestilentielle, ce qui lui a fait la rputation de l'endroit le plus malsain du pays. Ses palmiers, de mme que ceux du bouquet verdoyant de Dendouga qui l'avoisine, appartiennent en majeure partie aux nomades K'a-raba. C'est de Mraer que part l'une des principales pistes qui servent traverser le Chot. Sans craindre de trop m'carter du sujet historique qui est le fond de cette tude, et au moment ou la question palpitante de la reconstitution de la mer intrieure est l'ordre du jour, il me parait utile de fournir ici quelques donnes prcises sur cette partie de la vaste cuvette saharienne. Le Chot Melrir forme deux bassins bien distincts qui communiquent par un canal naturel appel ElBoieb, la petite porte. Le bassin du Sud est le plus petit, il reoit presque exclusivement les eaux que l'Oued Kherouf lui amne pendant la saison d'hiver ; la pente de ce bassin est donc du Sud au Nord. Le bassin du Nord est beaucoup plus tendu que le prcdent. Il reoit en hiver les eaux de l'Oued Itel, l'Oued Djedi, l'Oued Biskra, ainsi que les eaux des rivires qui descendent du rideau de montagnes de l'Ahmar Kheddou et du Chechar. Le fond de ce bassin a donc une pente du Nord au Sud. Le bassin du Sud porte successivement les noms deChot ben Cheniti, Chot Ensira, Chot oued Kherouf, Chot bou Djeloud. Le bassin du Nord a dans sa partie septentrionale le nom de Chot Okra et dans sa partie orientale celui de Chot Sellam. Le Chot Sellam est spar du Chot Boudjeloud par un plateau qu'on appelle Stah-Ahmra, qui a l'aspect des parties ondules du Sahara, c'est--dire qu'il se compose de terrains solides, gypseux certains endroits et couverts partout d'herbes et de broussailles. Au Sud, les bords du Chot Sellam sont nettement tracs. Le plan du fond du Chot est plus bas sensiblement que le plan des terrains qui l'avoisinent. Il n'en est pas de mme des bords Nord et Nord-Ouest ; leur limite n'est point aussi bien marque. L le bas-fond proprement appel Chot et qui contient le sel est entour d'une bande, tantt troite, tantt trs large, de terrains marcageux, que les indignes dsignent sous le nom de Bakhbakha-fondrires- plus difficiles traverser que le Chot lui-mme. On le comprendra en songeant que pendant l't, le fond du Chot est dessch par l'vaporalion, qu'il est devenu uni et solide, tandis que les Bakhbakha, beaucoup plus dtrempes, ne se desschent en t qu' la surface et se composent alors d'une sorte de crote d'environ dix centimtres d'paisseur et d'un sous-sol spongieux et boueux qui a des profondeurs inconnues. La crote cde facilement sous le pied du cheval ou du piton et il est des endroits mme o l'on ne pourrait s'aventurer sans pril. Ainsi donc, suivant les saisons, le fond du Chot est uni, tantt solide et tantt vaseux. Il est parsem d'une multitude de petites iles dont les sommets dpassent de trois ou quatre mtres le niveau du Chot. Le terrain de ces iles est gypseux arec des cailloux et du sable. Dans leur voisinage le fond est plus vaseux qu'au centre du bassin. Cela tient ce que les eaux de pluie que dversent ces petits mamelons s'vaporent moins facilement que les eaux du centre, abrites qu'elles sont par le terrain lui-mme des iles contre le soleil. Le sel se trouve au milieu du Chot ; il apparat la surface et sous forme de petits flocons sortant des mille cassures du sol et ces espces de crevasses semblent comme un filet continu sur toute cette nappe brillante ; c'est un assemblage d'une infinit de petits polygones bords d'efflorescences salines; la salure y est telle que la vie animale et la vie vgtale ne s'y montrent pas. Il n'y a que dans les endroits o les cots de plusieurs de ces petits compartiments se runissent en un mme point qu'il y a danger de mettre le pied. Aussi, est-on averti dupril par l'assemblage des flocons en un rond blanc facile viter; ils indiquent la runion de plusieurs fentes. Il s'y trouve une ouverture imperceptible qui, au moindre toucher, s'agrandit et peut devenir trs dangereuse. Un cheval, un chameau, un quadrupde quelconque rencontrerait l un obstacle infranchissable, c'est--dire, qu'il serait englouti ou plutt aval comme disent les indignes dans leur langage imag. Le piton peut l'viter et traverser le Chot dans la plupart des directions pendant la saison d't, nanmoins il faut bien le connatre, ou avoir des guides aussi expriments qu'un pilote pour s'engager dans cette mer morte. Les routes des caravanes qui la traversent sont au nombre de quatre. En commenant par l'Ouest, les deux Trik-ed-Deb - routes des btes de somme. - Celle du Nord sert aux gens de Mraer ; la seconde l'Est, est moins suivie parce que plusieurs voyageurs y ont perdu la vie. Le chemin le plus frquent est celui qui passe par le Boueb et conduit du puits de Messelmi Mguebra. Les caravanes du Souf mettent ordinairement trois jours pour franchir la distance qui spare ces deux points. Reprenons l'numration des centres de population de l'Oued Rir , Sidi Khelil, El Berd, Tinedla, Zaouet Rihab et Sidi Yaha, oasis non loin les unes des autres et chelonnes comme les grains d'un chapelet, n'ont de remarquable que leurs palmiers. La population y est peu nombreuse. Ourlana est, aprs Mraer, le village le plus important de cette rgion ; il a 300 habitants. Un foss correspondant avec les petits tangs forms autour constitue son principal moyen de dfense. Les oasis environnantes de Mazer, Ariana, Djama et Tiguedidin, composent sa banlieue. Le village d'El Ariana n'est plus habit. Sa position menaante au sommet d'une colline dtermina le chekh Ahmed ben Brahim ben Djellab le dmolir, aprs l'avoir pris d'assaut afin qu'il ne servit plus de refuge aux mcontents. Autour d'une eminence sablonneuse fut plante, il y a un demi-sicle environ, une oasis entire de dattiers sur la superficie d'environ 25 hectares. C'taient les habitants de Tamerna dont les puits tarissaient vue d'oeil qui crrent ce nouveau centre ct d'un puits promettant un bel avenir par l'abondance de ses eaux. Le village qui a pris le nom de Tamerna Djedida - la neuve, pour la distinguer de l'ancienne, - est assis sur le point culminant de la colline.Tamerna la vieille a d tre jadis une ville importante, si l'on en juge par les vestiges de quelques-unes de ces maisons et les arcades, encore debout, d'une mosque en ruines. Du reste El Adouani nous parle d'un Sultan de Tamerna du nom d'Ibrahim ben Abd-el-Kader vivant vers le XV sicle et vassal du souverain Hafside de Tunis. Cette principaut fut englobe plus tard dans les tats du Sultan de Tougourt. Les deux Tamerna n'ont pas plus de 600 habitants aujourd'hui. Au fond d'un demi-cercle form par les bords de l'oasis et ouvert vers l'Ouest, on voit, quelques kilomtres plus loin que Tamerna, le village de Sidi Rached. Il semble moiti englouti par les sables. Le mur qui lui sert de facade l'occident n'a t lev que pour le protger contre cet envahissement. Les bords du Chot s'avancent au Sud et l'Est jusqu'aux murs des jardins. Bram, Sidi Sliman, Mogar, Ghamra, Harihira et Ksour, oasis qui viennent ensuite, n'ont d'important que leurs palmiers. Les deux Meggarin (Djedida et Kedima) les plus rapproches de Tougourt, plus vastes et plus riches que ces dernires, n'en sont pas pour cela plus peuples. Troisime partie de la note historique de Touggourt Troisime partie de la note historique de Touggourt Nous avons dj parl de Tougourt et de sa banlieue ; dpassons cette zone et nous dirigeant toujours vers le Sud, nous trouvons 12 kilomlres la ville et l'oasis de Temacin. La grande Sebkha ou marais de Tougourt, appele Chemora, s'tend jus-qu'au centre de l'oasis de Temacin et alimente de son eau deux fosss, dont le plus large, le Bahar, fait le tour de la ville, laquelle forme un rectangle de 500 mtres de long sur 300 de large ; elle est entoure d'un mur d'enceinte. La kasba se trouve dans la partie du Nord, au bord intrieur du foss ; deux puits creuss prs du mur d'enceinte fournissent de l'eau en quantit suffisante. Deux grandes mosques minarets s'lvent au milieu de la ville. C'est Tamelhat, qui est comme l'un des faubourgs deTemacin, que se trouve la Zaouia des Tidjania, ordre religieux dont nous aurons souvent parler et quiexerce une grande influence dans cette contre et jusqu'au pays des Touareg. Il y a encore dans la mme oasis les villages de Sidi Amer, Koudiat bou Ahmar et Dahour. Temacin est devenue la capitale religieuse de l'Oued Rir' comme Tougourt en est le centre politique et militaire. El Aachi le plerin du XVII sicle y trouva comme gouverneur un cousin du Sultan ben Djellab. Blidet-Amar, Dzioua, El Alia, Tabin et Tabet-el-Gueblia, sont antant de petites oasis plus au Sud ; enfin El Hadjira, village construit sur un monticule, est tel qu'une vedette place l'extrmil mridionale des ? tats du souverain tougourtin. Mais l ne finissaient pas les ?tats des Ben-Djellab ; ils avaient encore toute la rgion du Souf qui, en raison de son importance, fera plus loin l'objet d'une notice spciale. Passant aux Arabes de la tente, nous ajouterons quelques mots au sujet des Oulad Moult, composant la dra de Tougourt. Ils composaient un corps de cavalerie de 600 hommes environ, mont et arm aux frais du Sultan Ben-Djellab. Ils ne recevaient aucune solde; mais, exempts d'impts, ils vivaient du produit des razias que commandait le chef contre les rcalcitrants. Entre autres attributions, les Oulad Moult taient chargs de parcourir les villages l'poque de l'impt pour en assurer la rentre, les contribuables ne mettant pas toujours beaucoup d'empressement les acquitter. La tribu des Oulad Moult est trs fire de sa noblesse qui la fait descendre des premiers Arabes conqurants. Ils ne s'allient gnralement qu'entre eux pour conserver la puret de leur race. Ils avaient dans la grande mosque de Tougourt un arbre gnalogique sur lequel tait inscrit le nom de chaque guerrier mort en combattant. La da, ou prix du sang, tait paye tous les ans et perptuit aux survivants de la famille. Cette da se composait de cinq sacs de dattes. La dette paye la mmoire des braves de la tribu tait l'occasion d'une crmonie annuelle prside par le Sultan lui-mme. On procdait l'appel nominal des dfunts, d'aprs l'arbre gnalogique dploy avec pompe, et les gratifications taient distribues aux ayants-droit. Cette fte durait trois jours. Au printemps, les Oulad Moult s'loignent des campements autour de Tougourt et reprennent la vie nomade. Deux autres tribus, les Oulad Saah et les Oulad Sad-Oulad-Amer , remplissent autour de Temacin,El-Hadjera et autres oasis de ce ct, peu prs le mme rle de protecteurs que les Moult Tougourt Leur richesse consiste en nombreux troupeaux ; ils sont aussi propritaires de palmiers. La plupart d'entre eux, abandonnant de temps en temps la vie nomade, vont se fixer autour ou dans l'enceinte mme des villages ; ils laissent au dehors les bergers et les troupeaux. La rcolte de dattes termine, ils se runissent aux environs de Temacin, soit pour recevoir les instructions de leur chef religieux, le marabout Tidjani, soit pour dbattre en conseil le choix des pturages parcourir pendant l't. Ils vont gnralement dans la direction du Souf ou de Ouargla et mme du ct du Mzab. Nous nous sommes considrablement carts de la partie historique, nous y revenons. De longues annes, pour lesquelles les documents font dfaut, se sont coules depuis rtablissement du premier des Ben-Djellab a Tougourt ; on a vu le nom de ses hritiers, seul renseignement qui existe sur leur compte, nous arrivons d'une enjambe sculaire au treizime de ses descendants portant comme lui le nom de Soliman. C'tait aussi, rapporte la tradition, un prince vertueux et son autorit s'tendait au loin. Comme la plupart de ses anctres, il tait alli la famille fodale des Douaouda. Sa femme tait fille d'ElGuidoum ben Sakheri. Cette circonstance de parent fut cause de sa perte, englob qu'il se trouva au nombre des victimes que frappa la clbre hrone Oum Hani, pour satisfaire une vengeance mortelle dont nous exposerons en dtail les causes et les effets en nous occupant plus loin des Douaouda. Sans antici-per cependant sur cet pisode dramatique des vnements du Sahara, il convient d'expliquer ici la mort du prince tougourtin. Oum Hani, au nom de laquelle l'auteur de 1'opuscule sur Tougourt. dj cit, ajoute l'pithte de Bent el Bey qui aurait d lui donner rflchir, tait rellement la fille du Turc Redjeb, ancien Bey de Constantine, et non point, comme il le dit par inadvertance, issue d'une famille de marabouts de l'oasis zibanienne de Sidi Khaled. Or, le frre de Oum Hani, ayant t assassin par les parents de son mari, auxquels il portait ombrage, inaugura sa rancune en empoisonnant son mari lui-mme, puis se dbarrassa successivement de ceux lui tenant de prs et souponns d'avoir tremp dans le meurtre de son frre. Par son caractre nergique, viril mme, puisqu'elle montait cheval, face dvoile, marchant en tte des guerriers nomades, elle acquit une telle influencequ'elle conserva, quoique veuve, l'autorit suprme et remporta en maintes circonstances des victoires sur ses ennemis et les troupes Turques elles-mmes. Elle fut en ralit la maitresse absolue du Sahara. Or donc, le Sultan de Tougourt Soliman, comprenant qu'il avait grand intrt vivre en bonne intelligence avec l'hrone du Sahara, ne trouva d'autre moyen d'obtenir son alliance qu'en lui demandant sa fille en mariage, laquelle n'tait autre que sa nice par le fait de sa premire union avec, la fille d'El-Guidoum. Il aurait eu ainsi pour pouses les deux cousines germaines. Oum Hani, qui la Providence offrait une nouvelle proie pour sa haine inassouvie contre les parents de son mari, affecta d'accueillir avec empressement la demande du souverain de Tougourt et l'invita venir se prsenter avec les cadeaux de noce. Le point de rendez-vous tait dans le Sahara, l'endroit appel Nezla-ben-Rezig. La fte fut splendide ; chaque cavalier rivalisait d'ardeur dans des courses frntiques, au bruit des tambourins, des cris des femmes et des dtonations de la poudre. Dans la soire, quand le malheureux Soliman soulevant tout joyeux la portire de la tente sous laquelle il ne croyait trouver que sa fiance, il se vit en prsence de sa belle-mre et de quatre hommes qui se prcipitant sur lui le billonnrent aussitt. Oum Hani lui porta un premier coup de poignard qui lui ouvrit la poitrine, en lui disant : Pour le sang de mon frre chri " puis elle laissa achever la besogne par ses sicaires. Le corps de Soliman, charg sur un chameau, fut aussitt aprs transport et remis aux marabouts de Sidi Khelil qui le dposrent dans leur mosque jusqu'au moment o on vint le prendre pour l'inhumer dans le tombeau de famille devant Tougourt. Si l'auteur de l'opuscule avait connu les vnements qui prcdent, il n'aurait point racont que les Oulad Moult s'insurgrent contre Mohammed, fils et successeur de Soliman .Puis qu'il trouva la mort en tentant de les rduire par la force, malgr la bravoure de son ngre, le gant Messaoud, personnage lgendaire par son courage, que les tolba du pays comparent au hros Antar du roman chevaleresque arabe. Ce ngre, si dvou a son matre, lui sauva en effet la vie dans le combat qui eut lieu, une premire fois en fendant en deux, d'un terrible coup de sabre, un cavalier qui le couchait en joue et l'autre fois en abattant le bras un piton saharien qui avait saisi l'trier du prince pour le dsaronner. Sous les palmiers de Tougourt on entend quelquefoisfredonner le refrain d'un chant commmoratif de cet vnement qui finit par ces mots : ? le plus bel ornement des cavaliers, ? Messaoud, ? l'homme au sabre tranchant ! " Aprs le meurtre de Soliman, Oum Hani, qui avait hrit de son mari du titre de Cheikh-el-Arab, emmena ses nomades vers Tougourt pour la livrer au pillage. Les Rahman, les Selmia, les Bou-Azid la suivaient. Conseill par Ben Nacer, son khalifa, Mohamed ben Selman qui venait peine de rendre les derniers devoirs au cadavre de son pre se mit la tte de ses Oulad Moult toujours fidles et qui, comme lui, criaient vengeance. Il se porta imprudemment au devant de l'ennemi qui s'avanait, au lieu de l'attendre derrire les murailles de la ville ou les cltures des jardins, ce qui aurait galis les chances de succs. C'est en rase campagne, sur le plateau de Meggarin, - l'endroit mme o les Franais devaient, un sicle environ plus tard, abattre le dernier des Sultans Ben-Djellb, Meggarin, fatal cette famille - qu'eut lieu la rencontre. Ce fut comme un dbordement de rivire ; le prince de Tougourt envelopp lui et les siens par un flot de nomades fantassins ou cavaliers, perdit la vie dans la mle ; on ajoute mme que son cadavre dpouill, dfigur, meurtri, ne put tre reconnu lorsque Oum Hani voulut contempler encore cette nouvelle victime sacrifie aux mnes de son frre. Oum-Hani, matresse de Tougourt, disposa du pouvoir en faveur d'une branche cadette des Ben-Djellab qui vivait retire Temacin et investit Mohammed-el-Akahal, l'ain de cette famille. Ce personnage ne s'tait fait remarqu jusque-l que par ses aventures galantes ; aussi l'autorit ne fut-elle autre, ses veux, que le droit de satisfaire toutes ses passions. Abandonnant l'administration du pays une djema compose de jeunes gens murs aussi dissolues que les siennes, le palais du petit sultan saharien ne fut plus qu'un lieu de dbauches et d'orgies; c'tait, parmi les sujets, qui mettrait le plus de zle procurer des femmes ou des liqueurs cette runion de viveurs. Un fait important pour les annales des habitants de Tougourt se rattache cette poque, c'est la conversion des juifs dsigns aujourd'hui sous le nom de Mehadjerin qui peuplent tout un quartier de la ville.Le sultan Mohammed-el-Akahal, qui les lubriques filles du Soudan, ou les joyeuses Naliennes peuplant son harem, ne suffisaient pas, jeta son dvolu sur les belles juives qu'il avait sous la main en les faisant enlever leurs familles. La communaut Isralite poussa de hauts cris, mais elle dut se rsigner devant la volont inbranlable du matre, qui, pour dtruire le prtexte soulev de diffrence de religion, dcrta pour tous la conversion immdiate ou la mort. Aujourd'hui qu'un sicle a pass sur cet vnement, la lgende a apport son contingent dans cette affaire. Il y a deux versions actuellement sur la manire dont la conversion a t impose aux juifs de Tougourt ( J'ai pris ces renseignements dans le pays mme, et M. le grand rabbin Cahen les a galement recueillis et publis dans le Xe volume de la Socit archologique de Constantine dans une lettre qu'il m'crivait ce sujet ). La premire rapporte qu'en effet Ben-Djellab tomba amoureux d'une jeune fille juive ; il voulut en faire une de ses femmes, mais condition qu'elle se convertirait la religion musulmane. Il aurait bien pu, dans son omnipotence, en faire une esclave ; mais il prfra obtenir l'amour de cette jeune fille de son plein gr et ne voulut pas en cette occasion dlicate faire acte de tyrannie. Il y russit la jeune fille consentit se convertir et l'pouser. Mais elle ne voulut pas avoir rougir devant sa famille et ses coreligionnaires et elle mit pour condition son consentement que tous les siens embrasseraient avec elle la religion musulmane. Ben-Djellab, inform de l'unique obstacle qui existait l'accomplissement de son mariage, l'aplanit de suite. Il fit appeler les principaux, juifs chez lui et leur intima l'ordre de se convertir dans trois jours ou de quitter le pays. D'aprs la seconde version, on clbrait chaque anne l'anniversaire de l'lvation du sultan de Tougourt par une fte publique. Les juifs, tout en n'ayant pas trop se fliciter de leur position, y prenaient cependant une part assez active, et, chaque anne, ils faisaient au prince de riches prsents. C'taient surtout des bijoux ; car les juifs de Tougourt, comme aujourd'hui presque tous ceux de la Kabylie et des tribus, taient bijoutiers. Or, cette anne, ils fabriqurent un rgime de dattes dont les branches taient en argent et les fruits en or. Le vendredi, lorsque le prince sortit de la mosque, ils lui prsentrent ce rgime comme don gracieux. Celui-ci, charm, merveill mme du travail, rsolut de leur tmoigner sa satisfaction. Rentr chez lui, etentour des principaux personnages du pays, il demanda comment il pourrait rcompenser les juifs. On proposa diverses choses, qui quelques liberts, qui quelques allgements d'impts. Mais ces propositions taient faites regret et reues avec dplaisir. Tout coup, l'un d'eux dit au prince : " Puisque tu veux les rcompenser d'une manire extraordinaire, accorde-leur la permission de se convertir et l'honneur de les recevoir parmi les vrais croyants. Cet avis, aussitt mis, plut tout le monde et Ben-Djellab l'adopta. Il fit appeler le principal d'entre eux, il lui exprima toute sa satisfaction du prsent et la manire dont il entendait les en rcompenser. A cette proposition de Ben-Djellab, le doyen des juifs demeura terrifi et ne put profrer aucune parole. Cependant, revenant lui-mme et surmontant sa frayeur, il dit au prince qu'avant de lui donner aucune rponse, il voulait communiquer la proposition ses coreligionnaires. Ben-Djellab fut tonn de la froideur avec laquelle le juif l'avait accueillie ; il le laissa nanmoins partir. Mais ce qui le surprit bien plus, ce fut la rponse qu'il reut le lendemain. Une deputation de juifs vint se jeter ses pieds et l'implorer de ne pas donner suite ce qu'il voulait bien appeler une rcompense ; ils taient juifs et ils ne souhaitaient qu'une chose, c'tait de rester juifs. Ben-Djellab, qui croyait leur accorder une grce extraordinaire, devint furieux ce refus et se trouva bless dans sa dignit de chef et de musulman. Il leur ordonna de suite de choisir, dans les vingt-quatre heures, devenir musulmans ou quitter le pays sans espoir de retour. Grande fut la consternation des juifs. Bon nombre d'entre eux, esprant trouver dans la fuite un abri contre cette perscution, s'loignrent dans la nuit de Tougourt. Mais Ben-Djellab envoya leur poursuite et presque tous les fuyards furent repris et dcapits. Cependant, la majeure partie des juifs, prvoyant ce qui arriverait, et ne trouvant aucune autre issue leur situation que la conversion, se soumirent l'ordre du prince et embrassrent, extrieurement du moins, la religion musulmane. On prtend qu'ils n'en continurent pas moins chez eux suivre les rgles mosaques. Aujourd'hui encore, le nom, que les descendants de ces convertis portent, rappelle les faits de cette seconde version. On les appelle Mehadjerin, les bien rcompenss. Les Mehadjerin ont continu habiter leur ancien quartier; ils ne font d'alliance qu'entre eux, ce qui a conserv leur typede race au milieu du croisement de blancs et de ngres qui constitue le fond de la population Tougourtine. Mohammed-el-Akahal se maintint au pouvoir pendant plusieurs annes, il serait mieux de dire fit durer ses orgies tant que l'hrone Oum-Hani conserva elle-mme son autorit absolue sur les nomades sahariens et le protgea. Mais la guerre ayant recommenc entre elle et les partisans de la famille de son mari, elle prouva des revers qui lui dsaffectionnrent les tribus de la rgion de Tougourt. Avec la versatilit, qui est le fond du caractre arabe, ces tribus, travailles par les Oulad-Moulat, supportant avec peine la conduite odieuse du chef impos, rsolurent de renverser celui qu'elles avaient lev de leurs mains. La ville fut investie sans la moindre opposition de la part des habitants. Mohammed-el-Akahal, toujours en joyeuse compagnie, ignorait les moindres dtails de ce qui se passait autour de lui. Sa mort fut aussi ignoble que sa vie. Le palais, envahi par les conjurs, on le surprit cuvant son vin dans les bras de la juive favorite, nomme Zemima, aussi ivre que lui. Ils n'eurent pas de rveil ; le poignard les frappa tous deux la fois et leurs ttes, plantes sur la principale porte de la ville, restrent longtemps exposes aux regards et aux insultes de la populace. Le jeune Ahmed, fils de l'infortun Mohammed-ben-Soliman, tu par Oum-Hani au combat de Meggarin, avait t emport secrtement dans le Souf aprs le dsastre. Il n'avait encore qu'une vingtaine d'annes quand on le ramena pompeusement Tougourt pour y reprendre la place de ses anctres. Mais avec lui rentraient aussi ses deux frres cadets Ferhat et Brahim, presque de son ge, et qui allaient tre une cause de discordes. En effet, le calme peine rtabli dans la contre, le nouveau sultan Ahmed songea faire confirmer son lvation, pour la rendre plus stable, par le gouvernement Turc. On lui avait persuad qu'en se prsentant en personne il serait combl d'honneurs et de cadeaux, perspective bien sduisante pour sa jeune imagination. Mais le long trajet parcourir pour se rendre Alger ou Constantine l'arrtait. A cette poque, Kelian Hossen, l'un des beys les plus capables qui aient gouvern Constantine, parcourait avec une colonne de troupes le sud de sa province. Inform des intentions du prince Tougourtin, il lui donna rendez-vous a Biskra et c'est l que celui-ci fut reu et ft. Il avait emmen une caravane considrable d'esclavesngres pour faire acte de vasselage ; il en rapporta des armes et des caftans brods, insignes de son autorit reconnue. Tel fut le rsultat matriel de ce voyage. Mais, pendant son absence qui ne dura pas moins de deux mois, Ferhat, son frre, qui avait got du pouvoir en l'exerant provisoirement, aurait bien voulu le conserver. Des amis complaisants et confidents de ses penses se chargrent d'aller au devant de ses dsirs. Le malheureux Ahmed ne tardait pas a laisser la place libre, par la mort de Dieu - dit-on en parlant de sa fin, sans tenir compte des atroces coliques qui accompagnrent son agonie. Les juifs qui apportaient jadis de Tunis des vins et des liqueurs afin de satisfaire les gots d'ivrognerie d'EI-Akahal avaient aussi, au fond de leurs boutiques, des poisons subtils pour les amateurs, et cette denre va dsormais tre frquemment consomme Tougourt, reflet d'viter, de temps en temps, le scandale du sang vers. Mais Ferhat qui avait innov ce systme de bascule ne tardait pas en subir lui-mme les consquences. Depuis quelques mois seulement il jouissait du trne acquis par un crime, que la peine du talion le frappait et qu'il expirait lui aussi en se tordant, la suite d'une de ces intrigues de harem, ne dpassant pas les murs de la kasba. On raconte qu'une jeune esclave ngre, aime de Ahmed et devenue sa mort la proprit de son successeur, se vengea ainsi du meurtrier. Chekh Brahim, le survivant des trois frres n'avait gure plus de 15 ans lorsque les circonstances qui prcdent le mirent en relief. Ses gots prononcs pour l'tude et la vie monacale, lui avaient fait adopter pour rsidence la zaoua de Sidi-Yaha, dans laquelle il vivait ignor, sans prvoir le sort qui lui tait rserv. Soumis ses matres, il se laissa acclamer et guider par eux. De sages rformes avaient fait accueillir son avnement avec reconnaissance, et pendant de longues annes l'Oued Rir jouit d'une prosprit reste lgendaire et qui aurait dur encore davantage, si l'lu des marabouts n'avait abandonn les affaires terrestres pour celles du ciel. Constamment plong, lui et son entourage, dans le mysticisme, il crut indispensable de purifier son me par le plerinage au tombeau du Prophte. Il laissa ses deux fils sous la garde de quelques-uns des hommes pieux et dvous composant son Conseil ; mais il commit la faute, en voulant donner plus de pompe a sa caravane de plerins,d'emmener avec lui ceux d'entre eux qui, l'aidant gouverner, eussent t les plus fermes appuis de ses enfants. Les deux jeunes gens : Abd-el-Kader et Ahmed, sons la tutelle d'un marabout, graient le pays depuis deux mois a peine que leur pre tait parti, quand ils se virent obligs, tout coup, de prendre la fuite pour sauver leur vie. Khaled, le fils de l'ivrogne Mohammed El-Akahal, cach Temacin, avait exploit en secret l'excs de dvotion, d'ordre, de rigidit de murs du nouveau Sultan et de ses ministres. Plus de guerres, plus de razzias, de pillages et de profits par consquent pour les nomades avides et remuants. Khaled avait pous une fille des Oulad Moult, les soutiens du pouvoir. Il plaisantait adroitement ses beaux-frres en affectant de ne les appeler que les Tolba - les Clercs - ; leur disant que le temps des fiers cavaliers, des hardis coups de main, de la vie de plaisir, tait finie sous le rgne des marabouts et que du caractre du marabout celui de la femme il n'y a qu'un pas.....Vendez vos perons dont vous ne vous servez plus; achetez des chapelets !.... Toutes ces insinuations remuaient les entrailles des nomades et leur faisaient regretter le temps pass, mais ils restaient hsitants. Le dpart du Sultan Brahim et l'autorit abandonne aux mains de deux enfants, rveillent avec une nouvelle ardeur les ambitions du prtendant. Il dmontre ses amis que le moment est favorable pour tenter un coup d'tat, et pour cela il fait adroitement rpandre le bruit que le Sultan-Plerin est mort de la peste du ct de Tripoli. C'est ainsi que Khaled usurpa le pouvoir, sans coup frir. Il avait promis ses partisans de satisfaire leurs apptits, il tint parole, et pendant plusieurs semaines les nomades firent bombance et se gaudirent aux dpens des habitants de Tougourt et des sdentaires des autres oasis. Mais l'Arabe a comme son dromadaire une capacit d'estomac fort lastique : il n'est jamais repu. Khaled s'en aperut un peu tard. Il entendait murmurer autour de lui qu'il ne donnait pas ce que l'on attendait de sa gnrosit. Son raisonnement fut bien simple : " Je n'ai plus rien ici pour contenter mes gens, allons prendre chez les voisins ! Un corps d'arme, ou plutt des bandes de pillards, en tte desquels marche le Sultan Khaled, se dirige sur Temacin. Les habitants de cette ville, comptant tre pargns par l'usurpateur auquel ils avaient jadis donn asile, vont au devant de lui avec des diffasmonstrueuses pour son monde, des sommes d'argent considrables pour lui, comme don de joyeux avnement et de vasselage. Rien n'y fait, la ville est mise a sac ; pendant quinze jours il faut qu'elle rassasie tous ces mangeurs. Quand les sauterelles ont dvor un champ elles passent au suivant pour le ravager son tour. Ainsi procda Khaled jusqu' Ouargla. Mais devant cette ville il rencontra une rsistance laquelle il ne s'attendait gure. Repouss, mis en droute, il y perdit mme tous ses bagages, produit des vols commis le long de la route. On lira dans la notice sur Ouargla, le pome trs curieux compos par les vainqueurs sur cet pisode des guerres sahariennes. La lgende a ici sa place : elle raconte que dans la bagarre et la confusion de la fuite, on vit tout coup apparatre, sur les hauteurs du village de Ba-Mendil, un superbe cavalier mont sur un cheval blanc comme neige. S'lanant au galop, il pointa droit vers l'usurpateur Khaled et, de son chapelet, seule arme qu'il eut en main, il le frappa sur la tte en disant : Que la maldiction de Dieu soit sur toi, ? rebelle ! Khaled tomba foudroy et son corps resta la proie des corbeaux. la croyance populaire affirme que ce cavalier mystrieux n'tait autre que le Sullan lgitime Brahim qui, par une concidence trange, mourait ce jour-la mme au temple de la Mecque. On cite l'appui des tmoins de cette apparition surnaturelle et vengeresse, ayant bien reconnu les traits de leur ancien prince. Mais il est probable que la peur de l'ennemi qui les poursuivait avait rendu ces tmoins la vue trouble. En mieux regardant, ils auraient sans doute reconnu l'un des marabouts favoris du Sultan lgitime, qui s'attachant aux pas de l'usurpateur n'attendait qu'une occasion pour le frapper, non avec un chapelet mais avec une bonne lame. Nous allons voir que cela ne dut pas se passer autrement malgr la lgende. Quoi qu'il en soit, quand on parle dans l'Oued Rir' du Sultan Khaled, on accompagne toujours son nom de la formule consacre : Dieu le maudisse ! Les deux fils du Sultan Brahim que l'on avait enlevs pour les soustraire la vengeance de Khaled avaient t conduits secrtement au village de Guemar, dans le Souf, par les amis de leur pre. Au premier moment d'effervescence, les marabouts avaient jug prudent de laisser marcher le flot de la rvolution sans opposer la moindre rsistance. Mais ds que les fautes de l'usurpateur leur firent sentir lemoment favorable pour ragir leur tour, ils se mirent l'oeuvre. Bien n'est dangereux comme la haine des hommes travaillant en silence, et les confrries religieuses musulmanes ont depuis des sicles le privilge de ces conspirations ourdies dans l'ombre. N'aurait-il pas succomb au milieu d'un dsastre que Khaled, contre lequel l'arrt de mort avait t prononc par les marabouts, serait tomb mme dans un triomphe, sous les coups de ces imitateurs de la secte des hachachins, les assassins de la Perse. Voil l'explication du cavalier fantastique au chapelet, sur le compte duquel l'imagination fantaisiste a forg une lgende utile exploiter. C'tait en 1137 de l'hgire (1724) que cela se passait, disent les chroniques du pays. Abd-el-Kader, le fils an de l'ex-Sultan Brahim, tait aussitt ramen du Souf, dont toute la population, la tribu guerrire des Troud en tte, lui faisait escorte, avec les nomades de son oncle, le cheikh El-Arab Douadi : Les portes de la kasba, dit la notice, s'ouvrirent devant son cortge. Une runion solennelle de la Djemaa lui donna l'investiture et prta entre ses mains le serment d'obissance. C'est a ce prince qu'on attribue la restauration de la porte principale de la kasba haute de vingt coudes, double en fer artistement travaille et orne de dessins forms avec des clous tte large et ronde. Nos grands-pres qui vcurent de son temps, racontent que ce prince tait d'une taille si leve, qu'on le nommait Bou-Kameten, celui qui est grand comme deux hommes ; il tait d'un caractre mfiant. Tous les soirs il se faisait remettre les cls de la ville et celles de la kasba et les gardait prs de son lit. Son rgne, qui dura sept ans, n'offre d'intrt que par l'absence de troubles intrieurs. Il laissa cinq enfants males, dont les plus connus sont le cheikh Omar et le cheikh Mohammed qu'il avait eus de Saadia, fille du chek El-Arab Ali bou Okkaz. Quatrime partie de la note historique de Touggourt jeudi 27 mai 2010, 20:25 Quatrime partie de la note historique de TouggourtTrop jeunes encore pour succder leur pre, qui succomba en l'anne 1144 (I731), il fut convenu dans un conseil de famille que leur oncle Ahmed ben Brahim exercerait le pouvoir jusqu' la majorit de l'ain de ces enfants, et il le garda en effet pendant une dizaine d'annes. Mais le moment fatal de l'chance arriva, les enfants taient devenus des hommes et revendiqurent leurs droits. Ahmed, de son ct, s'tait fait des partisans tant auprs des Beys de Constantine que parmi les tribus et notamment les Oulad Moult; il ne voulut plus abdiquer. Ferhat ben bou Okkaz, oncle maternel et tuteur des jeunes gens, arriva alors devant Tougourt avec tous ses nomades et imposa par la force ce qui n'avait pu tre obtenu de bonne volont. Ahmed, le Sultan dpossd, dut prendre la fuite et cder la place a son neveu Omar ben Abd-el-Kader. Il se retira au Souf, dans la ville d'El-Oued, o se rassemblrent autour de lui les tribus qui lui taient restes fidles, telles que les Oulad Moult, les Selmia et les Troud. Il y avait donc ce moment deux Sultans de Tougourt : l'un dans sa capitale et l'autre tenant la campagne dans le Souf. La chronique tunisienne d'EI-Hadj Hamouda va nous fournir des dtails assez curieux sur la lutte entre les deux prtendants au trne tougourtin. A l'poque o nous sommes arrivs, une rvolution avait clat en Tunisie et le prince Mohammed Bey s'tait enfui vers le Djerid, sous la protection de son alli Bou-Aziz, le Seigneur des Hanencha. J'ai dj racont cet pisode dans ma notice sur les Harrar. Du Djerid, les fugitifs passrent dans le Zab, tranant leur suite tous leurs partisans parmi lesquels on comptait surtout les Chabbia. Ahmed ben Djellab le Sultan dpossd, quitta aussitt le Souf et alla trouver le chef des Hanencha Bou-Aziz qu'il intressa sa cause, en lui promettant, s'il voulait l'aider reconqurir Tougourt par la force des armes, de lui donner 50,000 raux, 300 chamelles, 400 couvertures de laine et 600 charges de dattes. La proposition fut accepte. Les allis s'avanaient dans le Sahara et pntraient dj sur le territoire de l'Oued Rir", quand le Sultan Omar, averti temps, pensa qu'il n'avait d'autre moyen d'affermir sa puissance que de recourir lui aussi a la protection du chef des Hanencha. Il n'y avait pas de temps perdre : attendre c'tait faire tourner l'expdition au profit du prince Tougourtin dpossd. Il envoya son oncle Ferhat au devant de BouAziz, avec la mission de lui offrir une somme plus considrable que celle qui lui avait t promise par Ahmed, s'il consentait exterminerles Oulad Moulat. Dans la politique musulmane, les plus grosses sommes commandent la sympathie : ainsi l'on vit les armes prpares pour la vengeance de l'un passer du ct de son ennemi. Le cheikh Ferhat, pour augmenter ses forces, fit en mme temps prvenir le prince tunisien fugitif, insparable compagnon de BouAziz, qu'il avait reu son sujet une dpche du Pacha d'Alger dont l'intention tait de le voir arriver sa cour et de lui fournir ensuite les moyens de renverser ceux qui l'avaient dpossd de ses ?tals. Il terminait en lui promettant de lui communiquer la dpche elle-mme afin qu'il pt se convaincre des bonnes intentions du Pacha son gard. Puis, en post-scriptum, il le priait de prter le concours de ses allis les Hamama et les Dred au cheikh Bou-Aziz pour l'aider massacrer les Oulad Moult. Le prince Tunisien consentit cette combinaison. On lui annona qu'un conciliabule devait avoir lieu au del de Tougourt pour rgler le plan de campagne et il dut s'y rendre avec Bou-Aziz. On se dirigea d'abord vers El-Fad, puis on marcha dans une direction oppose Tougourt, comme si l'on voulait s'en loigner ; mais on ne tarda pas s'en rapprocher par un autre cot. Ferhat les rejoignit; on s'entendit, aprs quoi chacun s'en retourna de son cot et Bou-Aziz prit ds lors ses dispositions pour attaquer les Oulad Moulat ds le lendemain matin. Mais les cavaliers du Moulat avaient dcouvert dans le sable les empreintes des pieds de chevaux. Ils suivirent ces traces qui les amenrent prs de Tougourt, l'endroit o s'tait tenue la confrence avec Ferhat et ils reconnurent galement par les pistes la direction que chacun avait prise eu se sparant. Il n'en fallait pas davantage a l'esprit clairvoyant des Oulad Moult, habitus aux intrigues sahariennes, pour comprendre ce qui se tramait contre eux. Comme il adviendrait chez nous d'une dpche ennemie intercepte, ils taient suffisamment renseigns sur les intentions de leurs adversaires. Ils s'en retournrent donc au galop auprs de leurs frres, leur annoncer que Ferhat avait gagn Bou Aziz pour l'aider les craser, et cette nuit-l mme les Oulad Moult dcampaient et s'enfonaient vers le Souf. Ahmed ben Djellab, avec les partisans qui lui restaient, s'loigna avec eux. De sorte que, le lendemain, les agresseurs qui comptaient les surprendre ne trouvrent plus que la trace du campement qu'ils occupaient la veille. Ils n'osrent pas les poursuivre travers les affreuses dunes quisparent Tougourt du Souf, rgion des plus dangereuses, o une troupe risque d'tre engloutie dans les sables ou de prir de soif. Bou-Aziz, malgr ce rsultat ngatif, n'en rclama pas moins Ferhat la rcompense qu'il lui avait promise. Votre ennemi est en fuite, lui disait-il, il faut donc me donner ce qui est convenu., Ferhat s'y refusa nergiquement, rpondant qu'il avait t question de rcompense, en effet, mais a condition que les Oulad Moult seraient dtruits; qu'il tait donc dgag de ses promesses ds le moment que l'ennemi fuyant n'avait mme pas t attaqu. Bou-Aziz insista, discuta longuement avec cette chaleur de l'Arabe qui revendique quelque chose-, il ne put qu'obtenir pour ses gens l'autorisation d'entrer dans Tougourt pour y commercer avec les habitants. Mais Ferhat, mfiant et qui craignait une surprise et la dchance de son neveu le sultan Omar, n'accorda cette faveur qu'aprs que Bou-Aziz lui eut remis en otage deux des principaux cavaliers de sa troupe, comme garantie de ses intentions pacifiques. Bou-Aziz eut ensuite avec Ferhat une entrevue a laquelle assista le prince tunisien Mohammed-Bey. Celui-ci pria Ferhat de lui communiquer la dpche crite a son sujet par le Pacha d'Alger. Ferhat rsista ; c'tait montrer qu'il avait menti pour mieux l'attacher a sa cause ; mais il finit par cder et donna cette lettre ; elle tait conue en ces termes : Nous avons appris que Mohammed-Bey vient de pntrer dans le Zab ; lchez de le tuer ou de vous saisir de sa personne. Si vous excutez ce que nous dsirons, nous vous accorderons tout ce qui vous sera agrable. Si cependant vous ne parveniez pas accomplir nos instructions, faites en sorte de l'expulser du Zab. Le prince et Bou-Aziz quittrent Tougourt immdiatement et leur mouvement fut le signal de dpart de tous les contingents auxiliaires rassembls autour de la ville. Ils marchaient en groupes spars. Les Oulad Moult, profitant de cette faute, trouvrent l'occasion de punir Bou-Aziz tratre a la foi jure. Lui barrant la route, ils lui firent prouver des pertes considrables. Si, au lieu de se venger, ils avaient, ce moment, entam de nouvelles ouvertures pour s'attacher ces auxiliaires, il est probable qu'ils auraient russi, ayant affaire des mcontents tromps dans leurs esprances. Ahmed ben Djellab, cette fois, soutenu fidlement, aurait repris avec eux le chemin de Tougourt et en aurait peut-tre chass son comptiteur. Mais c'tait crit, et les choses se passrent ainsi.Ahmed, n'ayant plus l'espoir d'une revanche, malgr les Troud et autres Souafa rests dvous sa cause, mourut de chagrin Guemar, o il s'tait retir. Il laissait quatre fils. Les deux ans ayant t empoisonns par une main inconnue, leur mre s'enfuit R'dames avec les deux survivants pour les prserver du mme danger. Le manuscrit arabe qui m'a t communiqu Tougourt ne contient plus que deux lignes sur le rgne d'Omar : Il gouverna longtemps et tua ses deux frres qui avaient conspir contre lui. Heureusement que les documents sur la dynastie djellabienne recueillis par M. de Chevarrier une source plus abondante, nous mettent mme de complter cette lacune . Matre du pouvoir qu'il avait fait lgitimer par les troupes coalises, le cheikh Omar crut avoir reconquis le repos pour longtemps. Il rgna en effet dix-sept ans. sans avoir de dmls avec les puissances trangres, ni de factions dans l'intrieur de ses tats. Mais l'anne 1170 (1756) fut signale par une rvolte. Ses deux frres Ali-abbs et Ahmed prirent les armes contre lui et s'avancrent jusqu' Sidi Khaled. Omar voulut conserver par la ruse une autorit qu'il avait acquise par la force.Il envoya son khalifa au camp des deux princes et leur fit promettre l'aman s'ils rentraient dans l'ordre. La paix ayant t accepte. Ali-Bs et Ahmed vinrent sans dfiance a la rencontre du cheikh Omar et s'arrtrent a un endroit qu'on appelle Chouchet es-Salatin, prs de l'oasis d'El-Ksour. Mais au moment o, descendus de cheval, ils s'approchaient du sultan pour lui baiser la main en signe de soumission, les ngres de la garde se jetrent sur eux et les gorgrent tratreusement sons les yeux de leur frre. On voit encore leurs tombeaux dans la mosque de Sidi Messaoad l'ancienne Meggarin. Ce fut le dernier acte du cheikh Omar avant sa mort, qui arriva la mme anne. Il est probable que ces dtails prcis ont t donns M. de Chevarrier par les marabouts de Sidi Messaoud, gardiens des tombeaux des malheureux prtendants. Mohammed ben Djellab succda Omar son pre. C'tait du temps o Ahmed bey El-Colli gouvernait Constantine, poque importante pour les annales du Sahara. Une nouvelle famille, en effet, celle des BenGana, va surgir et de la un antagonisme acharn et des luttes sanglantes qui se sont perptues jusqu' nos jours. Ce sujet pleind'intrt fera plus loin l'objet d'une tude spciale, mais ici dj, pour l'intelligence des vnements de Tougourt, il est indispensable d'en dire quelques mots. Ahmed Bey tant simple janissaire de la garnison de Collo, d'o lui vint le surnom d'El-Colli, avait fait la connaissance des Ben-Gana, modestes artisans, habitant alors aux environs de Mila, petite ville au pied de la Kabylie, et les relations tant devenues intimes entre eux, il pousa une fille de cette famille. Parvenu plus tard la dignit de Bey, gouverneur de la province de Constantine, il s'intressa l'avenir des parents de sa femme et maria la sSur de celle-ci, nomme Mbarka l'un des chekn El-Arab du Bet-Bou-Okaz. Telle est l'explication de l'arrive de la famille tellienne des Ben-Gana dans le Sahara, o nous la verrons bientt s'efforcer d'y prendre pied et y tenir un rang important. .. Cela expos, revenons au sultan tougourtin Mohammed. En 1760, nous dit la notice que nous copions; il institua son fils Amran gouverneur intrimaire de la principaut de l'Oued Rir' et il partit pour La Mecque, selon l'usage de ses anctres. Neuf mois aprs, des troubles survenus dans le pays du Souf menacrent la libert du commerce et la tranquillit publique. Le cheikh Amran laissa son khalife dans la kasba de Tougourt avec une forte garnison et pntra marches forces sur le territoire du Souf. Arriv ?l-Oued, qui en est la capitale, il tomba malade. Les progrs du mal furent si rapides qu'il n'eut pas le temps de prendre des dispositions en faveur de son fils unique, Tahar. On tait dans la saison des fivres, si dangereuses mme pour les indignes. Tahar ne survcut que quelques jours aprs son pre. Il mourut au Souf, laissant un fils en bas age nomm Ibrahim. Tandis que l'arme expditionnaire, prive de ses chefs, commenait se dmoraliser, les guerriers du Souf, enhardis par la circonstance, harcelaient le camp nuit et jour. Sur ces entrefaites, le sultan Mohammed revint de La Mecque. La fortune de Tougourt tait revenue avec lui. C'tait peu pour ce prince de rtablir la paix dans le dsert ; il consacra les cinq dernires annes de son rgne amliorer le sort de ses sujets, d'un ct en affermissant la justice, d'un autre en allgeant les impts, Afin de prvenir les crimes de violence et de meurtre qui se renouvelaient d'une faon dplorable, il substitua la peine de mort a la dia ou amende, prix du sang au profit de la victimeou de sa famille. " J'ai mme entendu dire, un vieillard qui tenait le fait de son pre, que le chekh Mohammed, avant de livrer le condamn au bourreau, les faisait agenouiller devant lui et leur traait une incision sous la gorge avec son yatagan. " Sultan Mohammed mourut le premier jour de l'anne 1179 (1765). Omar, son fils, lui succda, mais il ne jouit pas longtemps du pouvoir, car il succomba cinq mois aprs - de maladie, disent ceux qui ignorent l'intrigue, - mais en ralit, lui aussi prit du poison. Les tribus nomades soumises a l'autorit du cheikh El-Arab taient nombreuses. Entre elles existaient de temps immmorial des rivalits occasionnant frquemment des collisions, et le chef de cette multitude remuante appel a rgler les discussions, s'il donnait satisfaction aux uns, mcontentait invitablement les autres en appliquant la justice. Or, les tribus des Rahman et des Selmia, puissantes par leurs richesses et le nombre de leurs guerriers, taient l'gard de leur congnres d'une arrogance extrme provoquant souvent des troubles qu'il allait rprimer. L'obissance au chef traditionnel tait pour elles un lourd fardeau , elles firent bande a part, formant ce qui s'appellerait le parti des frondeurs. J'insiste sur cette situation parce que nous verrons bientt les consquences de la scission qui divisa les tribus arabes en deux grands sofs ou lignes hostiles l'une l'autre. Les Rahman et les Selmia, possesseurs de palmiers dans les oasis an nord de l'Oued Djedi, ayant donn de nouvelles causes de mcontentement au moment de la rcolte des dattes, le Chekh-elArab rsolut de les chtier et appela a son aide le souverain tongourtin qui, avec ses forces, vint le rejoindre a Sidi Khaled. bourgade des Oulad Djellal. Mais, la veille d'en venir au, mains avec les rebelles, Omar ben Djellab, pris de vomissements, expirait en quelques heures. Sa prsence gnait et, en s'en dbarrassant, on dsorganisait les combinaisons de l'attaque. Les deux tribus en rvolte avaient de bons amis dans le camp oppose ; nous allons voir se renouveler de pareils faits et la plupart des intrigues se dnouer par le sabre, le poison et la corruption. Le prince Omar ben Djellab laissait trois fils : Ahmed, Abd-el-Kader et Ferhat. Ce fut Ahmed, l'ain, qui monta sur le trne saharien en 1180 de l'hgire 1766;. De cette poque jusqu'en 1788, que Salah-Bey, gouverneur de Constantine, alla assiger Tougourt, rien de saillant qui mrite d'tre signal ne se produisit dans la principaut de l'Oued Rir'.Afin de suivre la filiation de ces souverains du dsert, nous donnerons nanmoins les noms de ceux qui occuprent le pouvoir durant cette priode : Sultan Ahmed ben Omar partit pout la Mecque, o il mourut. Il laissa quatre fils, parmi lesquels nous ne citerons que Mohammed, qui reparatra plus tard sur la scne. Abd-el-Kadcr, deuxime (fils du sultan Omar, succde son frre Ahmed en 1778 ; il meurt sans postrit. Son frre, Ferhat, hrite du pouvoir en 1782. Pour se rendre compte des vnements qui vont maintenant se produire dans le Sahara, nous devons, encore une fois, anticiper sur la curieuse histoire des Douaouda; tout cela s'enchevtre, et il faut bien suivre les fils des intrigues pour ne pas s'garer dans ce ddale que certains intresss voudraient rendre plus obscur encore. Nous avons dit plus haut que le Bey de Coustantine, Ahmed El-Colli, avant maria sa belle-sSur, Mbarka, fille des Ben-Gan, au cheikh El-Arab. Mbarka avait un frre plus jeune qu'elle, venant souvent la visiter dans le Sahara et passant des saisons entires auprs d'elle. L'existence des Arabes nomades qui, comparables a la mare, ont tous les ans un flux et reflux du Sud au Nord, lui avait plu - Quoi de plus sduisant, en effet, que la vie de la tente, en plein air, dans ces espaces sans limites o le ciel se confond avec l'horizon ? C'est patriarcal ; nous-mmes, Europens, y prouvons une certaine sensation et devons comprendre aisment les attractions captant le jeune Gana dans ce milieu o, pour les seigneurs fodaux, le temps se passe cheval, soit la chasse, soit la recherche d'aventures. A la fois beau-frre du Bey rgnant et du cheikh El-Arab, il jouissait d'une certaine considration parmi les nomades, et, pendant un plerinage la Mecque qu'il accomplit en compagnie de plusieurs de leurs notables, il sut si bien les gagner, par son affabilit et ses largesses, qu'il s'en fait des partisans dvous. Le gouvernement turc avait eu souvent se plaindre des allures indpendantes et parfois mme de l'insolence des chefs fodaux du Sahara. Mais comment chtier des gens insaisissables et faisant le vide en s'loignant vers les rgions arides, chaque fois qu'ils se sentaient menacs. Partout ailleurs, le systme politique " diviser pour tre matres " avait parfaitement russi ; les circonstances s'offraient avantageuses pour le mettreen pratique dans ces rgions. C'est ce que venait proposer El-Hadj ben Gana son retour de la Mecque: il avait admirablement prpare les voies pour atteindre ce rsultat. Le Bey, son beau-frre, l'investit du titre de cheikh El-Arab pour l'opposer la famille des Douaouda, hrditaire de ce titre sculaire, et, ds lors, commena la rivalit et l'antagonisme. Les Douaouda et les nomades rests fidles leur cause se mettaient aussitt en rvolte ouverte et continuaient a tre les matres du Sahara, o n'aurait point os se montrer le nouveau parvenu. Soutenu par la garnison turque de Biskra et ses quelques partisans, celui-ci ne dpassait.gure l'oasis de Sidi-Okba et c'est lui, en effet, que le chrif Sidi El-Haoussin El-Ourtilani raconte, dans ses impressions de voyage, l'avoir trouv en 1762. El-Hadj ben Gana, accompagnant, peu aprs, son beau-frre le Bey El-Colli, dans son expdition contre les Kabyles des Flissa, fut tu, ainsi que bien d'autres personnages marquants. Mohammed ben El-Hadj ben Gan succda son pre, mais son influence ne s'tendit gure au del de la zone primitive. Enfin, en 1771, apparat sur la scne Salah-Bey, le gouverneur Le plus remarquable qu'ait eu la province de Constantine. Actif, guerrier et administrateur, il ne pouvait laisser continuer l'anarchie qui rgnait dans le Sahara. Salah-Bey devait sa fortune au Bey El-Colli, sous les ordres duquel il avait fait a peu prs toute sa carrire. Il s'intressa donc a celui qui tait le neveu, par les femmes, de son ancien protecteur. El Hadj ben Gana avait t tu a ses cts en combattant chez les Flissa, nouveau motif pour soutenir le fils de son malheureux compagnon d'armes. En mme temps, ne fallait-il pas mettre la raison les Douaouda toujours en rvolte et, comme nous l'avons dit, insaisissables ? Mais il y avait l'Oued-Rir' et surtout Tougourt, centre d'action des rebelles; c'est l qu'il convenait de les frapper. Ferhat, alors sultan de Tougourt, tait gendre du cheikh El-Arab Douadi et naturellement son alli. Il y avait longues annes que, lui aussi, rpudiant la domination turque, ne payait plus d'impts. La petite principaut de l'Oued-Rir', nous dit l'historien des Beys, grce sa position, avait pu, jusqu'alors, braver impunment les menaces des Beys de Constantine, trop faibles ou trop prudents pour aller si loin imposer leur volont par la force des armes. Mais ce que nul de ses prdcesseurs n'avait os tenter, Salah-Bey rsolut de l'entreprendre et de le mener bonne fin. Toutefois, avant des'aventurer dans une expdition aussi lointaine, o le succs atteindre pouvait si facilement se changer en un revers dsastreux, il voulut user de tous les moyens de conciliation que lui conseillait la prudence. Le moment lui parut propice. On tait au commencement de l'anne 1788 et la gloire toute rcente dont il venait de se couvrir dans ses rapports diplomatiques avec la cour de Tunis devait lui faire esprer un rsultat non moins satisfaisant auprs de son vassal le chef de Tougourt. Il n'en fut pourtant pas ainsi. Les ngociations entames avec Ferhat ne purent aboutir une entente commune. Se souvenant que Tougourt avait dfi tous les Beys de Constantine, celui-ci crut pouvoir braver galement les menaces de Salah. il refusa de consentir ce qu'on lui demandait. Il ne restait plus, ds lors, au Bey, qu'un moyen de faire prvaloir son autorit ainsi mconnue : c'tait d'aller en personne dicter ses ordres dans Tougourt mme. L'expdition fut rsolue. Toutefois, le secret en est tenu cach jusqu' la fin d'octobre de cette mme anne 1788. Le dsert pouvant, dans cette saison, tre parcouru aisment par l'arme turque, on entra ouvertement en campagne. Salah-Bey vint prendre lui-mme le commandement des troupes l'Oued-Djedi et s'avana avec quelques pices d'artillerie jusqu'aux environs de Sidi-Khelil, malgr une neige paisse qui faillit l'engloutir lui et son arme. Pour ne pas puiser ses forces le long de la route, le Bey se contenta de chtier une seule oasis et marqua la place du chtiment par un monceau de ruines. Le dix-huitime jour, il planta ses tentes en vue de la capitale de l'Oued-Rir', que protgeait un foss profond et rempli d'eau. Les canonniers tablirent leurs artilleries sur des esplanades construites en troncs de palmiers et ouvrirent le feu contre la porte dite Bab-el-Khadra, celle de Sidi Abd-es-Selam et le quartier El-Tellis, o est situe la Kasba Pendant ce temps, une partie des soldats abattaient coups de haches les arbres qui constituent la richesse du pays. Le sige dura plusieurs semaines. Salah-Bey avait jur de ne pas lever le camp avant d'avoir dtruit Tougourt de fond en comble. La poudre et les munitions ne lui manquaient pas ; sa volont tait une volont de fer. Il fallut donc que le cheikh Ferhat comprit la situation. Un drapeau blanc, signe de soumission, fut hiss au haut de la mosque appele Djama-el-Malekia. A cette vue, le Bey fit cesser le feu et attendit les propositions de l'ennemi. Il fut convenu que l'OuedRir paierait les frais de la guerre et verserait entre les mains des Turcsun impt de trois cent mille raux; plus un tribut en chevaux et en esclaves ngres. Tel fut, ajoute, en terminant, M. Cherbonneau, qui nous avons emprunt une partie de cette relation, le rsultat d'une rvolte qu'avaient amene la faiblesse, la pusillanimit des prdcesseurs de Salah Bey (1). Le vieux minaret de Tougourt porte les traces des boulets de Salah Bey; c'est avec orgueil que les Tougourtins les montrent comme preuve de leur rsistance et aussi ne manquent-ils jamais d'ajouter: Nous avons repouss le Bey et ses gens du Tell, croyez-nous, bien qu'on vous ait dit le contraire. Ben Berika, s'il tait encore de ce monde, serait le meilleur tmoin !. Or, voici leur rcit explicatif que confirment du reste les souvenirs conservs dans la famille noble des Douaouda. Salah Bey avait entrepris son expdition durant un hiver tellement rigoureux qu'il est rest lgendaire dans le Sahara sous le nom de Am-et-Teldj (l'anne de la neige), tant elle s'y montre rarement. Pendant vingt-deux jours seulement - et non six mois comme on l'a crit ailleurs - que dura le sige de Tougourt, l'arme du Bey eu souffrir de pluies continuelles, mles de neige, et d'un froid exceptionnel par l'abaissement de la temprature dans les sables. Quatre petits canons en cuivre apports dos de chameau et mis en batterie, avaient ouvert le feu sur la ville ou plutt sur lu mosque, monument le plus en vidence. Voil en quoi consista l'attaque. Sur la lisire de l'oasis, quelques palmiers taient abattus plutt pour se procurer du bois et se chauffer que comme moyen d'intimidation en usage et, chaque fois que les bcherons s'avanaient la hache la main, une vive fusillade, partant de toutes les murailles crneles des jardins, les repoussait vigoureusement. C'est que les Tougourtins n'taient pas seuls se dfendre : leurs amis les Souafa, les habitants des autres oasis de l'Oued Rir', mme des gens de Ouargla taient accourus a leur aide. En rase campagne, la rsistance tait la mme , il fallait aller y chercher des fourrages pour les chevaux et les animaux de transport du corps d'arme ; chacune des sorties donnait lieu des escarmouches ; les nombreux cavaliers des Douaouda fondaient au galop sur tout ce qui se montrait. Pendant ce temps, je le rpte, la temprature inclmentesemblait elle-mme favoriser la resistance. Le dcouragement, consquence d'checs et de souffrances multiples, s'tait dj manifest par des dsertions. Salah Bey renonant ds lors a soumettre Tougourt par la force dut songer battre en retraite. Il n'eut mme pas la satisfaction d'amener les ennemis composition, puisqu'a hauteur de Meggarin, dans le mouvement de recul, son monde embourb dans des marais et harcel de toutes parts, courut un instant de graves dangers. Il y abandonna nanmoins une portion de son artillerie, et deux de ses canons, trois mme ajoutent ceux qui amplifient la victoire, restrent en trophe aux mains des rebelles. Ces pices taient en cuivre, avons-nous dit. On les livra un juif de Tunis, du nom de Ben Berika, qui les fondit pour en faire des bracelets aux femmes des vainqueurs, ainsi qu'une petite monnaie, ou sortes de jetons, appele dans l'Oued Rir' Sekka ben Berika. On voit que nous sommes loin de la version premire et surtout de celle donne par le gnral Daumas qui attribue a Salah Bey la gloire d'avoir enlev d'assaut la capitale saharienne. Le Bey, dit-il, avait t entran dans cette expdition par un membre mcontent de la famille des Ben Djellab, cheikh Ahmed, cousin du Sultan rgnant, cheikh Amer, qu'il voulait dpossder. Les bases du march pass avec cheikh Ahmed et le Bey Salah sont assez singulires : chaque tape de Constantine Tougourt, le Bey ; devait compter mille boudjous cheikh Ahmed qui, en change, devait, une fois au pouvoir, lui payer une redevance d'un million. Le Bey Salah, guid par le tratre, se mit en marche l tte d'une arme appuye de quelques pices de canon. A son approche, tous les habitants de l'Oued Rir' se retirrent a Tougourt. Salah resta six mois devant la place; car, bien que ses habitants soient plutt commerants que guerriers, ils se battent avec beaucoup de courage s'ils sont retranchs derrire des murailles. Malgr cette rsistance opinitre, l'artillerie ayant fait brche l'enceinte de la ville, tous les palmiers environnants ayant t coups et la famine menaant les assigs, Le Bey Salah enleva enfin la place dans un assaut dcisif. Les normes contributions dont il la frappa et celles qu'il leva sur tous les villages de l'Oued Rir' le ddommagrent largement et des frais de la guerre et des boudjous qu'il avait religieusement compts cheikh Ahmed qui, devenu sultan ,paya la redevance convenue. Inutile d'insister sur la vraisemblance des faits aussi bien quede faire ressortir la confusion des noms et des dates, erreurs permises l'poque o s'crivait ce premier livre sur le mystrieux Sahara o nous ne pntrions que dix ans plus tard. Nous verrons par la suite que cette contre resta insoumise malgr la campagne turque et que les beys ne russirent y avoir un semblant d'influence qu' l'aide de la politique dissolvante de division et de corruption. Atteint dans son amour-propre de guerrier et de diplomate, Salah-Bey n'tait pas homme renoncer la partie. Aussi le voyons nous aller trois fois encore dans le Sud, je ne dirai point dans le Sahara, puisqu'il ne dpassa point la banlieue de Biskra, de crainte de subir un nouvel chec. Nous trouvons du reste la confirmation du long tat de rvolte dans lequel se maintint toute cette rgion, dans la correspondance de notre ancienne compagnie royale franaise de La Calle. Ainsi, dj, au mois de mai 1786, le directeur Bourguignon crivait aux chefs de la compagnie Marseille : Le bey Salah ne va pas a Alger cette anne saluer le Pacha, comme d'habitude, a cause du soulvement de plusieurs tribus du dsert. En mars 1791,le consul Astoin Sielve annonait que Salah-Bey tait encore all faire le sige d'une ville de ngres dans le Sahara, sous prtexte qu'ils refusaient de payer la garante . Cinquime partie de la note historique de Touggourt samedi 29 mai 2010, 09:46 Cinquime partie de la note historique de Touggourt On voit donc que, malgr tous ses efforts, Salah-Bey n'avait rien obtenu par les armes, puisque la rvolte durait toujours. Il employa alors l'autre systme, l'arme de l'intrigue, laquelle tout autre Bey, moins nergique, se serait content d'avoir recours. Il y avait cette poque, dans l'entourage du gouverneur de la province, un haut dignitaire portant le titre de Bach-Siar, fonctions correspondant a ce que nous appellerions le grand courrier de cabinet. C'tait lui qui, dans les circonstances dlicates, recevait mission de son matre d'aller auprs du Pcha d'Alger ou deTunis traiter des affaires confidentielles. Il se nommait El-Hadj Messaoud ben Zekri, issu de la famille des Ben-Zekri ou Zegrin qui, aprs avoir jou un role important Grenade, s'tait rfugi Constantine lors de l'expulsion des Maures d'Espagne. De race princire, les Ben-Zekri s'taient lis d'amiti ou mme par des alliances encore plus troites avec certaines familles nobles de leur nouvelle patrie. Les Douaouda du Sahara taient ainsi devenus leurs parents. Bien que dans le camp de Salah-Bey, BenZekri avait donc des relations intimes avec les chefs en rvolte. Fatigu de cet tat permanent de luttes et de combats, il proposait au Bey de s'interposer pour amener une paix honorable autant pour les uns que pour les autres. Aprs maintes dmarches conciliatrices du Nord au Sud, un arrangement tait convenu. C'est une de ces conventions, type de ruse et de duplicit, comme les Turcs s'en servirent souvent en Algrie pour dsorganiser les rsistances du peuple indigne ; la voici dans tous ses dtails : Mohammed ElDebbah ben Bou Okkaz, le chekh-el-Arab rvolt, viendrait Biskra faire acte de soumission et recevrait la confirmation de son titre et le caftan d'investiture des mains de Salah-Bey; il resterait le chef reconnu de tous les Arabes nomades. Mais Mohammed ben El-Hadj Ben-Gana, jusque-l chekh-el-Arab in partibus, conserverait le commandement de Biskra et de quelques-unes des oasis et des tribus des Ziban. C'tait dj un premier antagonisme cr entre les deux dignitaires, mais qui ne suffisait point aux combinaisons de la politique turque. Salah-Bey conservait une haine implacable contre Ferhat ben Djellab, le sultan de Tougourt, qui avait os lui rsister et fait prouver une dfaite ses armes, victorieuses en tant d'autres circonstances. La gloire qu'avait acquit Salah Bey; en contribuant puissamment au dsastre de l'arme espagnole d'O'Reilly devant Alger, tait ternie par cet chec. Il fallait a tout prix s'en venger en renversant Ferhat et faire disparatre la dynastie des Ben-Djellab ; c'tait la condition capitale qu'il imposait dans son trait de paix. Les Douaouda taient parents des Ben-Djellab, donc Debbah hsitait consentir leur ruine, mais la diplomatie de son ami Ben-Zekri l'emporta, et, par une convention secrte, il tait dcid que satisfaction com-plte serait accorde au Bey selon ses dsirs. Mais une nouvelle complication allait surgir, - elle n'embarrassait certainement point les Turcs qui l'avaient prpare et rsolue d'avance afin d'atteindre leur but politique. Par qui remplacer les Ben-Djellab aprs leur chute? Avec intention on avait nglig d'en parler jusque-l pour amener Debbah, de concessions en concessions, tout accepter.Debbah proposa son frre Sad. Ce plan ne pouvait convenir au Bey qui, au lieu d'augmenter la puissance des Donaouda, ne visait au contraire qu' la dsagrger et enchevtrer autant que possible les influences, de telle sorte qu'il fut loisible de les opposer, l'occasion, les unes aux autres. Par quelles promisses Debbah se laissa-t-il sduire? On l'ignore; mais il convient de rappeler que l'arabe, quand on fait adroitement miroiter ses yeux argent et gloriole personnelle, est comme gris par l'ambition ; il oublie tout, son propre intrt mme. Vivant au jour le jour, sans prvoir l'avenir, il est aveugl par la jouissance du prsent. C'est ce qui arriva Debbah, entrant en plein dans le complot prjudiciable sa famille et ses allis. Il fut dcid qu'un Ben-Gana prendrait le commandement de Tougourt aussitt la chute des princes hrditaires et que le chekh-el-Arab Debbah l'aiderait se maintenir dans cette position toute nouvelle. La notice rapporte que Ferhat ben Djellab ne jouit pas longtemps du repos, aprs les vnements qui prcdent. Ses sujets l'accusrent d'avoir puis le pays par une lutte insense contre l'autorit de Constantine. Les gens du Souf levrent l'tendard de la rvolte ; Ferhat lana contre eux sa cavalerie, mais il mourut a El-Oued, aprs un rgne de dix ans. Tout cela est exact, mais a besoin d'tre complt. Le renversement du Sultan Ferhat, avons-nous vu, tait une affaire rsolue dans les hautes rgions gouvernementales, Le destituer ouvertement n'tait pas possible; restait le poison, moyen plus efficace de s'en dbarrasser. Pour cela, fallait-il encore l'attirer hors de chez lui, o la surveillance de ceux qui l'approchaient tait trop rigide. On y russit en fomentant une rvolte dans le Souf, et, ds qu'a la tte de ses gens, il arrivait dans cette contre pour y rtablir l'ordre, une main inconnue lui tendait le breuvage qui devait rsoudre la question pendante. Ferhat avait pous la fille d'EI-Guidoum ben Bou-Okkaz, de laquelle il eut deux enfants : El-Khazen et Tala, dont il sera bientt question. Mais peine le souverain lgitime venait-il de s'teindre que les populations de l'Oued-Rir' lui donnaient pour successeur, Ibrahim, son cousin. Afin de ne pas nous garer dans la gnalogie de cette famille, o les mmes noms reparaissent souvent, rappelons que le Sultan Ahmed ben Omar, mort pendant son plerinage la Mecque, avait laiss quatre fils en bas ge : Mohammed, Ibrahim, Abd-er-Rahman etAli. C'est Ibrahim, le cadet de ces enfants, qui venait donc d'tre acclam en remplacement de l'infortun Ferhat, son oncle. La combinaison prpare avec tant de labeur entre Salah Bey et le cheikh El-Arab Debbah avait ainsi avort, et cela, on n'a pas besoin de le dire, ne faisait point l'affaire des Ben-Gana, perdant l'occasion de se saisir d'un commandement qu'ils convoitaient. Dans l'histoire du Sahara, tout est ruse et intrigue, et c'est au plus adroit dans l'art d'employer ces deux armes que restait l'avantage. Debbah, avons-nous expos, aurait voulu Tougourt pour son frre Said. Ne l'ayant pas obtenu, il prvenait celui-ci du tort qu'on lui portait, afin qu'il manSuvrait en sens contraire. Said vinc, il fallait absolument que le prtendant du parti rival fut cart galement. Comment y parvenir ? Il n'avait qu' faire proclamer spontanment par les populations elles-mmes un autre membre de la famille BenDjellab ; c'est ce qu'il russit mener a bout. Salah Bey et les Ben-Gana, jous, dans cette affaire, par les Douaouda, avaient trop d'amour-propre pour s'avouer battus; aussi allaient-ils prparer de nouvelles armes contre leurs adversaires. Dans le choix du Sultan Ibrahim, une faute venait d'tre commise. N'tant que le cadet de la famille, celui-ci usurpait donc ce qui revenait de droit son frre aine Mohammed. Je retrouve, dans une notice que les Ben-Gana m'ont crite sur cet incident, des dtails trs prcis. Voici ce qu'elle dit : les Ben-Djellab taient, ce moment, quatre frres vivant ensemble dans la ville de Tougourt, mais un seul d'entre, eux exerait le pouvoir, ce qui suscitait la rivalit des autres. Mohammed ben El Hadj ben Gana entra secrtement en relations avec eux, l'insu l'un de l'autre, et quand il eut obtenu ce premier rsultat ; Cette fois-ci, s'criat-il, les jeunes princes tant diviss par l'ambition, je compte bien russir me saisir de Tougourt et y placer un membre de ma famille. Par d'adroites insinuations. il dcida chacun des frres Ben-Djellab a s'loigner dans une di-rection diffrente, avec promesse de l'aider s'emparer du pouvoir. L'un se retirait a Temacin, l'autre au Souf, et le troisime Khanga Sidi-Nadji. Chacun aussi groupait ses partisans autour de lui, et on se rend compte aisment de la perturbation que ces quatre partis, travaillant a se nuire rciproquement, devaient amener dans la contre. Le Sultan Ibrahim, jeune et sans exprience, se sentait menac de toutes parts. Accueillant les conseils de quiconque lui tmoignait la moindre sympathie, on lui persuada qu'en s'adressantaux Ben-Gana, favoris du Bey, il serait soutenu contre ses rivaux. Une dputation est, en effet, envoye par le Sultan tougourtin Biskra, auprs de Mohammed ben El Hadj, qui guette avec impatience ce rsultat final, qu'il a prpar : " Vous pouvez compter sur mon appui, lui rpond Ben-Gana, pour vous dlivrer de vos comptiteurs. Rassemblez vos forces ,et venez avec me rejoindre Zeribet-el-Oued ( Zeribet-el-Oued, oasis et village situs 20 Lieues au sud-est de Biskra, sur les bords de l'Oued-el-Arab.) pour ne point veiller l'attention. De l, nous irons d'abord nous emparer de celui de vos frres qui vous fait opposition dans le Souf. . Puis ensuite, nous pourchasserons les autres successivement. " Ibrahim, confiant, se rend au lieu indiqu au jour et l'heure fixs. Mais, en dehors de lui; que se passait-il ? Chacun de ses frres, celui de Temacin, de mme que ceux de Khanga et du Souf, recevait personnellement la visite d'un missaire secret portant verbalement la communication confidentielle suivante, avec mission de ramener avec lui l'intress : le moment est venu ; votre frre Ibrahim sera tel jour mon camp de Zeribet- elOued. Venez m'y trouver au mme moment, et, pendant que je m'emparerai de sa personne, je vous proclamerai sa place souverain de Tougourt, au nom du Bey de Constantine. Qu'y a-t-il de plus curieux remarquer dans cette affaire? Est-ce la manire habile de mener l'intrigue sans veiller le moindre soupon, ou la navet, le peu de prvoyance de ceux contre lesquels elle tait dirige ? Mais le rsultat est l, indiscutable, historique : les quatre frres Ben-Djellab, rvant chacun le pouvoir incontest, et exact au rendez-vous, se faisaient prendre dans cette sorte de souricire. Aucune prcaution n'avait t nglige pour les bien garder aussitt capturs, et leur stupfaction dut tre grande en se retrouvant en prsence, quelques jours plus tard, Constantine, o les Ben-Gana les avaient envoys sparment et sous bonne escorte, a la disposition du Bey. Cette escorte, entourant chaque captif des plus grands honneurs, soidisant pour aller recevoir des mains du Bey le caftan d'investiture de la souverainet de l'Oued-Rir, avait pour consigne de loger une balle dans la tte du premier d'entre eux qui, s'veillant la ralit, tenterait de rebrousser chemin. A Constantine, ils taient internes dans la ville et gards a vue. Au Sahara, on ne s'endormait pas pendant ce temps. Les OuladMoulat, entourage traditionnel des Sultans tougourtins, avaientaccompagn leur Sultan Ibrahim au camp de Zeribet. Aprs le dpart de celui-ci et de ses frres pour Constantine, on russit a les convaincre que les hritiers lgitimes tant au nombre de quatre, prtendant chacun jouir de droits analogues, leur diffrend ne pouvait avoir d'autre arbitre que le Bey lui-mme, qui, certainement, rglerait cette affaire la satisfaction de tous. Le rle des Rouar'a devait tre d'attendre patiemment la dcision souveraine. Mais, en prvision d'intrigues de quelque agitateur inconnu, il tait dcid d'un commun accord que Ibrahim, frre de Bel Hadj ben Gana, irait camper auprs de Tougourt avec un corps de cavaliers, pour contribuer assurer la tranquillit du pays. Nous devons ici, encore une fois, rectifier les renseignements donns par l'auteur de la notice, qui, ct du vrai exactement rapport, s'en cart de temps en temps. Le Sultan Ben-Djellab emmen en exil Constantine se nommait Ibrahim ; le Ben-Gana envoy a Tougourt s'appelait aussi Ibrahim, et la similitude de ces deux prnoms a caus une erreur. En 1702, dit la notice, le cheikh Ibrahim ben Djellab, qui avait pris les rnes du gouvernement, tait un prince dbonnaire qui n'eut pas la force de se maintenir plus d'une anne sur le trne . Une conspiration de la Djemaa ayant clat contre lui pendant une nuit, il fut oblig, pour chapper la mort, de se sauver par la porte de la Kasba, en escaladant le foss avec une dizaine de cavaliers dvous. On n'entendit plus parler de lui. L'lu de la Djemaa fut le cheikh Ibrahim ben El Hadj ben Gana. Sa dvotion, pousse jusqu'au fanatisme, lui fit exercer quelques perscutions contre les ouvriers juifs que l'on appelle Medjaria. Vers la fin de l'anne 1794, c'est--dire aprs deux mois environ de rgne, il conduisit la Mecque la caravane des plerins. Ce qui prcde est entirement controuv par les informations de l'auteur de la notice, ou, pour tre plus prcis, les rles sont intervertis . Les dates, mme sont inexactes, car tout ce qui prcde s'accomplit dans un espace de temps assez restreint, c'est--dire du printemps 1790 l't 1791, pendant les quatorze mois environ, et non les annes, que les Ben-Gana sjournrent Tougourt. Nous avons vu, d'aprs les Ben-Gana eux-mmes, comment, le Sultan Ibrahim ben Djellab prit, non pas la fuite, mais fut captur et intern Constantine. Nous avons puis a d'autres sources plus authentiques la suite de cesvnements dramatiques, qu'il est fort intressant de connatre, pour bien se rendre compte des intrigues passionnes du Sahara, o, peu d'annes d'intervalle, les mmes faits se reproduisent jusqu' nos jours, avec une similitude frappante. C'est Ibrahim ben Gana qui se sauva, en effet, de la Kasba de Tougourt, o il aurait voulu s'implanter. Compromis dans cette affaire, o il mcontenta la population, il dut s'loigner, non pas pour aller en plerinage aux lieux saints, mais vers Biskra. Les notes de sa famille disent que la mort de son frre ain, Mohammed bel Hadj, ncessita son rappel dans le Nord, et tout se borne l. Il fut remplac, dans le commandement du goum stationnant devant Tougourt, par son neveu, Ali bel-Guidoum, qui jugea prudent de rester camp hors de la ville et la Kasba, au lieu de s'y tablir. Celui-ci dit encore la notice, avait t fait dpositaire du commandement, mais il oublia la foi jure et fora la Djema, ou assemble des notables, le reconnatre comme Sultan de l'OuedRir'. Un vendredi, sur l'heure de midi, lorsqu'il se rendait la mosque principale, avec son escorte d'honneur, musique en tte, un marabout des Selmia sc prcipita au devant de son cheval, et, l'ayant arrt, osa adresser au (soi-disant) Sultan des reproches svres sur sa conduite : Fils de l'impit et de la trahison, lui cria-t-il, tu goteras bientt l'amertume de ton forfait. L'pe du commandement, que tu as usurpe, se retournera contre ta poitrine. Souviens-toi que notre Seigneur Mahomet a dit : la porte de l'injustice est la porte de la mort . A ces mots, Ali bel Guidoum ben Gana poussa son cheval contre le marabout et l'crasa. Quelques mois s'taient peine couls, que le cheikh Ibrahim, Sultan lgitime de Tougourt, reparut dans ses tats. Il n'eut pas lutter longtemps contre un usurpateur qui n'avait eu que le courage de profiter de son absence. Ddaignant une vengeance facile, il le laissa fuir, et n'eut plus d'autre pense que de relever et d'affermir l'autorit. Son rgne dura douze annes . Si nous avons cru utile de relever plus haut quelques erreurs de la notice, nous devons ajouter que le rcit de l'pisode que l'on vient de lire est conforme a ce qui nous a t racont, et que nous avons pu contrler dans le pays. L'affaire du marabout de Selmia, de mme que la fuite de l'usurpateur devant le retour inespr de Ben-Djellab, sont exacts. Dans le manuscrit des Ben-Gana que j'ai sous les yeux, il n'en est pas fait mention, naturellement, mais l'pilogue de leur premire quipe de Tougourt tait un sujet dlicat et scabreux; aussi se sont-ilsborns le clore par cette phrase textuelle : Les Ben-Gana jugrent propos de faire rendre la libert aux Ben-Djellab interns Constantine, et de les laisser revenir Tougourt. La tradition locale conserve encore des souvenirs exacts sur ces vnements, mais nous avons puis des renseignements encore plus prcis auprs des marabouts de Temacin, possdant dans leur zaoua des notes et des papiers contemporains. Les Douaouda ont galement leurs chroniques, et, en contrlant tous ces documents, on parvient sans peine rtablir la vrit historique. Salah Bey avait fini par se convaincre que les Ben-Gana, trangers au Sahara, n'y exeraient d'autre influence que celle donne par l'appui des Turcs; aussi avait-il fini par les abandonner a leurs propres moyens d'action. Dj Ibrahim ben Gana avait d s'loigner de Tougourt. Son neveu, Ali bel Guidoum, qui lui avait succd, ne tenait gure mieux en place. La mort du marabout des Selmia, rapporte plus haut, l'avait fait prendre en grippe par la population. L't de l'anne 1791 marqua sa chute. Les uns disent que les quelques janissaires turcs et les cavaliers du Tell composant ses forces, se sentant atteints par le Tehem ou fivres endmiques du pays, s'loignaient par groupes, sans qu'il ft possible de les en empcher. C'tait comme des dsertions frntiques inspires par la crainte de la terrible maladie. D'autres assurent que Salah Bey, en homme intelligent qu'il tait, rparait son erreur politique premire en rendant ses faveurs aux Douaouda, Ceux-ci sortaient dj de leur somnolence momentane, symptme d'une prochaine campagne rparatrice. Les courriers se succdaient de Tougourt Constantine, exposant la situation compromise et rclamant avec instance de nouvelles forces pour combler les vides laisss par les dsertions qui, soit par la peur des fivres, soit par celle des Douaouda, ne cessaient de se multiplier. Las de pareils embarras et de telles obsessions, Salah Bey y coupa court en prenant une grande dcision. Les quatre jeunes princes BenDjellab taient toujours gards vue dans la ville de Constantine. Ibrahim, celui qui, le dernier, avait exerc le pouvoir, est mand au palais de Dar-el-Bey : Je te rends la libert et en mme temps la souverainet de l'Oued-Rir', lui dit Salah. Retourne immdiatement dans ton pays et fait y rgner la paix en mon nom. Voil comment lesBen-Djellab rentrrent en possession de leurs tats ; mais la paix, sur laquelle on comptait, ne tarda pas tre trouble de nouveau. A la suite d'vnements dont le rcit aura ailleurs sa place, Salah Bey avait t destitu et mme trangle Constantine en 1792. Hossein Bey lui succdait, et, avec lui, une politique nouvelle tait inaugure, c'est--dire la tendance de renverser, pour des raisons de vieilles rancunes tout ce qui, de prs ou de loin, avait eu des attaches avec son prdcesseur. Le Khalifa du nouveau gouverneur de la province tait Mohammed-Cherif. Pour bien saisir l'origine de certaines sympathies ou de certaines haines hrditaires, il est utile de rappeler que ce Mohammed-Cherif tait le fils de l'ancien Bey Ahmed El-Colli, le beau-frre des Ben-Gana, et lui-mme avait pouse galement une Bent-Gana, du nom de Regua, laquelle, on le sait, donna le jour au dernier Bey de Constantine, que la France renversa en 1837. Le Khalifa, partageant les sentiments des parents de sa mre et de sa femme, tait hostile a tous ceux qui les avaient entravs sous le rgne prcdent. Ceux-ci ne pouvaient consols de la priode Tougourt, que, malgr leurs esprances, ils n'avaient pu possder que d'une manire phmre; mais des circonstances pouvaient les y ramener aussi. Aprs le rtablissement, par Salah, du Sultan Ibrahim ben Djellab, les trois autres frres de celui-ci n'taient-ils pas rests en qualit d'otages Constantine? On pouvait les utiliser avec avantage, en exploitant la jalousie et l'ambition comprimes dans leurs cSurs, pour fomenter du nouvelles rvolutions sahariennes et pcher en eau trouble. Donc, on les lcha en leur promenant secours et appui pour renverser leur rival Ibrahim. Cependant, les Rouar'a, puiss par les derniers vnements, avaient accueilli le retour de leur chef lgitime avec reconnaissance. Ibrahim, mri par l'exprience, mettait tous ses efforts a rendre le bien-tre son peuple ; aussi trouvait-il des gens fidles sa cause, quand ses frres, surtout Mohammed, l'ain et le plus nergique, revenus inopinment dans le pays, tentrent de le renverser dans une premire lutte qui ne dura pas moins de huit mois. Les Oulad-Moulat s'taient prononce en faveur d'Ibrahim et le soutenaient avec nergie : les prtendants durent alors rentrer dans l'ombre. Il y avait environ douze ans que, matre sans conteste, grce l'appui de son beau-pre le cheikhEl-Arab Debbah ( Debbah avait une fille du nom de Fathma, qui avait t marie d'abord au Bey de Constantine Mustapha. A la mort de celui-ci, la veuve fut pouse par Ibrahim ben Djellab. ), le prince tougourtin vivait tranquillement, quand, vers 1804, l guerre clata de nouveau. C'tait encore le prtendant Mohammed, frustr dans son droit d'anesse, qui s'agitait encore, et cette fois avec plus de succs, entranant a sa suite des populations impatientes et comme fatigues d'une re de calme trop prolonge. Ibrahim fit appel son beau-pre. Debbah et Said accouraient son aide avec leurs nomades, qu'ils campaient autour de Tougourt, l'enserrant, pour la protger, comme une bague enserre un doigt ; telle est l'expression locale. Mais la saison des mortelles fivres endmiques de l'Oued-Rir', dont nous avons parl plus haut, approchait. Dj les marais d'eaux stagnantes des environs et celles du foss baignant les pieds du mur d'enceinte de la ville commenaient se couvrir de cette infinit d'animalcules rougetres qui, semblables la rouille, envahissent le fer et rpandent une odeur pestilentielle tuant l'homme de race blanche. Les nomades, la plupart propritaires, ou pour mieux dire usufruitiers des palmiers de ces oasis, savent par exprience qu'il faut s'en carter pendant cette priode insalubre. Aussi se htaient-ils de dguerpir, par prservation personnelle, eux qui n'taient l que pour prserver le Sultan tougourtin d'un coup de main de son antagoniste; que les grands de ces bourgades de sdentaires se battent et se dbrouillent entre eux, se disaient-ils. Quant a nous, nomades, nous serons toujours, notre volont, les matres de ces ilots de palmiers. Allons, en attendant, pour notre compte, respirer l'air plus pur des espaces du Sahara, au milieu des pturages de nos troupeaux. Et ils partaient, en effet, le cheikh El-Arab Debbah leur tte, car, tout chef des nomades qu'il tait, il fallait qu'il se plit aux exigences et aux coutumes traditionnelles de son peuple mobile, avanant et reculant selon la mare, c'est--dire suivant les besoins du moment. Ibrahim, abandonn par son beau-pre Debbah, que les Arabes nomades entranent dans leur migration priodique, est de nouveau expos aux coups de son adversaire Mohammed. Une ressource lui reste cependant ce sont lesTroud, tribu guerrire du Souf, toujours dvoue ses anctres. Il implore leur appui en promettant de riches rcompenses.Nous voici maintenant une poque relativement rcente et importante en ce qu'une figure chevaleresque, qui restera tout jamais lgendaire dans les chroniques du Sahara, apparat sur la scne. C'est celle de Ferhat, fils de Sad, et par consquent, neveu du cheikh ElArab Debbah. Ferhat avait pass son enfance, tantt parmi les nomades, tantt dans les oasis du Souf, au milieu des Troud allis de sa famille. Et avait t, en quelque sorte, lev avec El-Khazen et Tata, les orphelins de l'ex-Sultan de Tougourt, dont il a t question et qui mourut empoisonn, vers 1790, pendant son expdition au Souf. Les Troud avaient adopt les orphelins. Ferhat ben Said tait le compagnon de jeux et de chasse de Khazen. Quant Tata, qu'il aimait comme une sSur, elle avait t marie, par raison d'alliance politique, au seigneur Harar des Hanencha Atman ; mais ds que la mort de celui-ci rendit Tata libre de sa destine, Ferhat se hta de l'pouser. Nous aurons l'occasion de revenir l-dessus, mais ici cette digression a pour but de faire ressortir les liens d'affection existant entre ces amis d'enfance. Donc,- l'appel du Sultan tougourtn Ibrahim, les Troud accoururent camper autour de sa capitale, la place occupe nagure par les nomades. Ferhat et Khazen taient parmi ces nouveaux auxiliaires, nous pourrions dire incognito. Ils venaient sonder le terrain comme deux jeunes gens faisant leurs premires armes, et guids par des rves d'avenir. La notice rapporte ceci : El-Khazen pntra les armes la main dans les tats de Tougourt et se montra devant la capital avec des goums nombreux. Comme il n'en voulait point la personne d'Ibrahim et que son ambition n'avait pour objet que le trne qui avait appartenu son pre, il fit offrir au Sultan la vie sauve et une escorte s'il consentait abdiquer. Pour toute rponse Ibrahim se sauva Sidi-Khaled. C'est bien cela peu prs, mais les dtails intimes font dfaut. Ce n'est qu'en sjournant dans le pays, en causant longuement avec les gens bien informs, comme je l'ai fait, que l'on obtient des rvlations de couleur locale qui enrichissent le tableau de ces mSurs sahariennes, - El-Khazen ne se montra pas la tte de goums comme il est dit dans la notice, mais au contraire, on ignorait sa prsence et celle de son ami Ferhat au milieu des contingents Troud. Le Sultan Ibrahim tait bien aise d'avoir ces auxiliaires camps devant sa ville pour lui servir au besoin de bouclier; il leur faisait distribuer abondamment de sesmagasins des charges de dattes et d'orge pour se nourrir eux, leurs chevaux et leurs chameaux de selle et de bt, mais souponneux et mfiant par instinct, il tenait les laisser extra-muros, une surprise tant craindre mme avec les plus dvous ; mais il avait devant lui deux jeunes gens fougueux et entreprenants comme on l'est vingt ans, qui s'taient cr des intelligences dans la place. Chaque jour quelques Troud entraient dans la ville sous prtexte d'y faire des emplettes. Si on avait pris la prcaution de les compter, on aurait pu constater que tous ne sortaient pas au moment de la fermeture des portes et qu'il en restait de cachs dans des maisons amies. Ds que leur nombre parut suffisant pour le coup demain projet, El-Khazen se faisait coudre dans une gherara, sorte de grand sac en laine dont se serrent les chameliers et plac dans cet tat sur un chameau docile, soit disant charg de marchandises, on l'introduisait en ville chez un affid. , Cette prcaution tait ncessaire, le jeune prtendant tant trop connu. A un signal donn, El-Khazen et ses partisans se partagent en deux groupes. L'un s'empare de toutes les issues de la Kasba o habite le Sultan pendant que l'autre va ouvrir les portes de la ville et y fait entrer les Troud la tte desquels marche Ferhat ben Sad. Voil de quelle manire romanesque les jeunes conspirateurs se rendaient matres de la place. C'tait peu pour El-Khazen d'tre en possession de l'autorit, il voulut faire bnir son entre. Dans ce but, il offrit la mosque de Tougourt des livres saints et entre autres un magnifique exemplaire du Bokkari qui avait t pay 200 raux Tunis. En outre il cra des avantages pour les talebs et les marabouts auxquels il supposait quelque influence dans le pays. Mais il tait dans la destine de l'Oued-Rr, de ne pas jouir d'un gouvernement stable. La proie revenait au plus hardi. Il y avait si peu d'union entre les oasis de la principaut, que rien n'tait plus ais que de s'y former un parti. Mohamed, l'aine des fils du Cheikh Ahmed ben Djellal, encourag par ses frres et par quelques grandes familles, d'autant plus dvoues a sa cause que depuis la mort de son pre, elles avaient t dpouilles de leurs privilges, entrana la redoutable tribu des Oulad-Moulat. Ici encore se passa un incident offrant des pripties curieuses connatre. Le jeune El-Khazen avait a lutter contre les intrigues de ses quatre cousins aussi ambitieux et dangereux l'un que l'autre; plus ruseque ses frres, Mohammed l'ain, trouvant sans doute que l'hostilit ouverte risquait de le faire chouer, affecta sournoisement d'accepter avec rsignation le fait accompli et de se tenir calme. Ses paroles n'taient que des louanges a l'adresse du nouveau souverain et des protestations d'affection, pendant que ses frres au contraire travaillaient sparment se crer un parti. Inspirer la confiance par son attitude, tandis qu'on sous main il aiguillonnait les passions de ses rivaux afin de les rendre suspects, telle tait la manoeuvre de Mohammed. Ds qu'il sentit les inquitudes provenant de ce ct, suffisamment inculques dans l'esprit d'El-Khazen, il lui crivait une lettre a peu prs conue en ces termes : " Vous tes jeune et entour d'ennemis qui complotent votre perte. Un conseiller dvou vous est indispensable; vous savez quels sont mes sentiments pour vous et quelle a t ma conduite respectueuse depuis que vous tes mont sur le trne de nos pres. D'ambition personnelle je n'en ai plus, j'abdique tous mes droits. Donc prenez-moi pour Khalifa. Nous sommes dj unis par la mme origine, resserrons encore davantage ces liens en me donnant votre mre - Lalla Mira en mariage. Ce sera entre nous un gage de fidlit rciproque. El-Khazen sduit par ces ouvertures affectueuses, gagne le cSur de sa mre, convaincue elle aussi des avantages offerts par cette combinaison. On runit les Troud toujours camps aux portes de la ville pour la leur communiquer. Les Troud la repoussent et s'y opposent nergiquement ; leur clairvoyance a devin une trahison. Mira et Khazen persistent. - Alors les Troud mcontents du peu de cas que l'on fait de leurs observations dcampent et s'loignent vers le Souf, laissant la ville compltement dgarnie de dfenseurs, Le lendemain, Mohammed escort des Oulad-Moulat faisait son entre Tougourt ; - les trop imprudente Khazen et Mira pensaient n'avoir en perspective que les ftes l'occasion du mariage; le rve fut de courte dure; peine arriv la Kasba, Mohammed ordonnait d'trangler la mre et le fils et le crieur public annonait son avnement au trne. Si l'on relit la curieuse lettre transcrite la premire page de cette tude, on remarquera que c'est partir seulement du Sultan Mohammed dont nous allons nous occuper maintenant, que Selman commenait complaisamment la srie des tueries en famille des princes tougourtins. Pour le pass, c'est--dire ce que nous avonsracont jusqu'ici, il n'en tenait plus compte. Nos aeux, dans les temps anciens n'ont pas procd autrement se borna t-il a dire pour se justifier de ses propres crimes. Sixime partie de la note historique de Touggourt dimanche 30 mai 2010, 21:15Bien qu'il se fut dbarrass de Khazen, Sultan Mohammed avait encore en ses frres d'autres comptiteurs avec lesquels il fallait lutter. Cheikh Ibrahim lui tenait tte dans l'oasis de Temacin ; cheikh Abder-Rahman et Ali avaient ralli leurs partisans dans le Souf. Marchant tous ensemble contre la capitale de l'Oued-R'ir, ils la tinrent bloque pendant huit mois Et les hostilits ne cessrent qu' la suite d'une trve conclue par l'intervention de Sidi El-Hadj Ali, marabout de l'ordre religieux des Tidjini donc nous aurons bientt beaucoup parler. Mais Mohammed tait une de ces natures fourbes et sanguinaires qui ne reculent devant rien, pas mme le fratricide pour assouvir une ambition. Il attira en effet ses deux frres Ibrahim et Abd-er-Rahman dans un guet-a-pens et les faisait assassiner sous ses yeux pour tre bien sr qu'ils ne se lveraient plus contre lui. A tous ces cri nus, excitant l'indignation publique, un vengeur redoutable allait se dclarer. C'tait le jeune Ferhat ben Said, l'ami d'enfance de l'infortun El-Khazen et de sa sur Tata, Ferhat venait d'pouser Tata et cette union resserrait encore davantage les liens existant dj entre lui et lesTroud du Souf que nous avons vus si dvous la cause de Khazen. Donc les Troud rsolurent le renversement du Sultan Mohammed et de mettre sa place Ferhat ben Said qui ils offraient avec l'appui de leurs fusils, des sommes d'argent considrables sacrifier dans l'intrigue. Laissons ici la parole l'auteur de la notice : en 1821, dit-il, un jeune seigneur de la puissante famille des Bou-Okkaz, nomm Ferhat ben Sad, se prsenta sans escorte au palais d'Ahmed El-mamelouk Constantine. Il annonait au Bey que l'amiti des tribus de L'Oued-Souf lui permettait de faire valoir ses prtentions au gouvernement de Tougourt; que cependant il n'oserait rien entreprendre sans avoir obtenu son alliance, qu'il venait lui offrir 50,000 bacetas pour un coup de main. A cette poque, le Khalifa du Sahara tait Abd Allah Khodja, de la famille des Ben Zekri, et les Arabes nomades avaient pour cheikh, Debbah, l'oncle paternel de Ferhat ben Sad. Le Bey crivit ces deux chefs qui achevaient Lichana la perception de l'impt, de partir sans dlai avec Ferhat, Dj ils avaient travers l'Oued-Djedi. Mais la nouvelle de cette expdition les avait devancs, soit par hasard, soit par trahison, Mohammed ben Djellab fut averti temps. En consquence il adressa aux deux chefs des missaires fidles qui dposrent entre leurs mains des cadeaux considrables en argent, afin de les dterminer faire chouer les projets du prtendant. En effet, les prtextes ne manqurent pas: on trouva que la saison avait t mal choisie, que les soldats avaient besoin de repos aprs un sjour de deux mois sous les palmiers; que l'eau saumtre du Sahara et les provisions avaries par la chaleur n'avaient pas laiss que de les affaiblir ; qu'enfin si l'on voulait tre sr du succs, il fallait renvoyer l'expdition l'anne suivante. Il n'est pas prouv que Ferhat ait connu l'intrigue. Toutefois il leva ses tentes la rage dans le cur, et quitta son oncle, pour se retirer de nouveau dans le Souf chez ses amis les Troud. Un mois aprs l'arme Turque tait de retour a Constantine. Ferhat ben Sad commena comprendre que la partie n'tait point perdue, s'il trouvait le Bey dans les mmes sentiments. Alors il s'approcha de lui avec confiance et pour lui rappeler ses promesse d'une manire dlicate, entra dans le medjels, salle de rception du palais, revtu du burnous d'investiture qu'il avait reu de sa main l'anne prcdente. Ahmed El-Mamelouk lui dit avec un geste bienveillant: " Ma parole fait ta force, Dieu m'a entendu. " Quand la saison parut favorable, le Bey fit dployer son tendard et se mit la tte des troupes. Il laissa Lichana et Tolga son Khalifa avec l'arrire-garde, traversa le dsert, ayant ses cts Ferhat et le chek El-Arb Debbah et pntra sans coup frir dans les oasis de Tougourt. Mohammed ben Djellab avait bien song laisser l'arme ennemie s'puiser par des luttes partielles devant chaque fort de palmiers, mais il aima mieux la dcourager par l'absence des obstacles pendant une marche de plusieurs semaines et L'attendre avec ses sujets dvousderrire les murs crnels de sa capitale. Un dit du prince enjoignait sous peine de mort tous les habitants des oasis, depuis Mraer jusqu' Meggarin, de quitter leurs foyers et de se rfugier Tougourt. Quelque habile que fut cette tactique, elle n'empcha pas le Bey de Constantine d'arriver Meggarin o il campa. Ses troupes n'avaient point souffert. Le lendemain Ahmed El-Mamelouk, prcd de ses chaouchs et de sa musique militaire, poussa une reconnaissance sous les murs de Tougourt. Prs de lui s'taient groups les principaux officiers turcs, ainsi que les chefs des goums arabes. Au moment o l'escorte passait en vue de la Kasba, un coup de feu partit de la ville et une balle siffla en mourant dans le sable quelques pas du Bey. On apprit plus tard que celui qui avait dcharg son Chichana (fusil cannel l'Intrieur) sur le bey, tait Amer, fils de Mohammed ben Djellab. Ahmed Mamelouk continua l'examen des lieux avec cette dignit qui caractrise les Turcs. Mais une fois rentr au camp, il ordonna la dvastation des jardins et offrit a ses soldats un rial baceta pour chaque palmier abattu. Le travail commena. Malgr l'insuffisance des instruments, il y avait plus de deux cents arbres couchs sur le sable au moment de l'asr (4 heures aprs midi). Ce que voyant, les Talebs sortirent des zaouias en chantant la ilaha ila allah (il n'y a de Dieu que Dieu). Ben Djari, l'intendant de Mohammed ben Djellab marchait en tte de la procession. C'tait un homme qui brillait autant par son loquence que par son esprit. Il avait fait ses tudes Tunis. Sachant bien que les Turcs taient en gnral peu sensibles aux prires des gens de mosque et qu'ils n'auraient que tout juste assez de compassion pour ne pas leur faire trancher la tte, il venait lui-mme comme parlementaire. Le Bey trouva son raisonnement premptoire. " Ferhat ben Said t'a offert 50,000 bacetas; si tu remmnes ton arme, nous t'en payerons 100,000. " C'est ainsi que Tougourt fut sauv et que Mohammed ben Djellab recouvra la paix. Ici encore, nous devons complter le rcit de cet pisode par d'autres renseignements recueillis dans le pays, auprs des vieillards. D'aprs eux, cette campagne du bey Mamelouk eu lieu en 1818, et non en 1821, et nous verrons par la suite que cette erreur de date s'explique. ils ajoutent que son rsultat ngatif, au point de vue du renversement du Sultan Mohammed, est d aux intrigues de Kamira, femme du cheikh El-Arab Debbah, qui nourrissait contre Ferhat ben Sad une antipathie manifeste. Debbah, avons-nous vu, avait pour frre Sad.Or, le premier avait eu de Kamira des enfants d'une physionomie trs commune, que rien, ni l'intelligence ni la valeur ne faisaient distinguer. C'taient, disent les Arabes, de bons cavaliers de milieu de goum, mais non des cavaliers de tte. Les enfants de Said, au contraire. Ferhat notamment, taient superbes; ils brillaient entre tous par leur valeur et la tournure de leur esprit. Aussi les nomades, caractrisant fort souvent les hommes et les choses par des mots expressifs, disaient encore leur sujet : " Le cheikh Debbah, chameau talon, a eu pour enfants des chamelles ; tandis que Said, doux comme une chamelle, a engendr des chameaux talons. Ces comparaisons figures prises sur le fait, dans le milieu mme qui constitue la vie journalire du saharien, avaient profondment froiss l'amour-propre de Kamira, comme femme et comme mre. Elle esprait un jugement moins svre pour ses enfant-, les enfants du cheikh El-Arab Debbah qui, lui, jouissait a tous les points de vue d'une lgitime considration. La jalousie de la mre outrage s'tait transforme en haine contre Ferhat ben Said .Avec cette passion, cet acharnement de tous les instants que certaines femmes apportent dans l'expansion de leurs sentiments, quels qu'ils soient, elle avait fini par dsaffectionner le neveu auprs de son oncle. Si Ferhat devenait sultan de Tougourt, son prestige, dj grand parmi les nomades, allait grandir encore. Ce serait lui certainement que les populations acclameraient un jour pour succder a Debbah, dont le grand ge faisait prvoir la fin prochaine. Cette dignit du Chekh ElArab, Kamira la voulait pour hritage a ses enfants. Dans ce but, elle ne ngligeait rien afin de nuire leur futur rival. Les nomades en incursion emmnent tout avec eux, femmes et enfants, comme dans une migration. Les armes europennes ont le drapeau pour point de ralliement ; le nomade a la famille autour de laquelle il tient pied la dernire extrmit et se fait tuer. Kamira suivait donc son mari pendant l'expdition contre Tougourt, et d'tape en tape elle prparait par ses intrigues le rsultat de la campagne, c'est--dire un chec pour Ferhat . Les missaires entre elle et le sultan Mohammed se succdaient ; ses dmarches actives amenrent enfin l'arrangement pcuniaire dont il est parl plus haut. Mais Farhat, au caractre bouillant, du pour la deuxime fois dans ses esprances, n'ignorait pas d'o partaient lescoups qui le frappaient. Aprs une violente altercation avec son oncle Debbah, il s'loignait du camp devant Tougourt avec les Troud et un certain nombre de nomades, ses partisans, et se retirait au Souf sans avoir pris cong du Bey. Les Les effets de son mcontentement ne devaient pas tarder se manifester. A peine l'arme turque tait-elle rentre Constantine que Ferhat, sortant du Souf, tombait sur les Oulad el-Bahar, fraction des Selmia tenant pour Debbah, et leur enlevait 400 chameaux. En mme temps, il coupait tous les chemins entre Tougourt et le Tell, dclarant ainsi la fois la guerre au Bey, son oncle, le chekh El-Arab, et au sultan tougourtin. Nous voici maintenant la campagne du Sud de 1821, qu'il ne faut pas confondre avec les prcdentes. Ferhat ben Said tait toujours en rvolte dans le Souf. Les habitants de cette rgion, nous dit l'historien des Beys, comptant sur leur loignement et sur les sables mouvants qui entourent leurs oasis, n'avaient jamais reconnu que d'une manire tout fait nominale l'autorit des Beys, Ni les difficults de cette expdition, ni la rsistance dsespre des ennemis ne purent arrter Ahmed Bey Mamelouk. Il entra en vainqueur El-Oued, capitale du Souf, et la ville fut livre au pillage. Le butin tait immense : or, argent, teber ou poudre d'or, toffes du Djrid, de Tougourt, des Ziban, tout devint la proie des soldats ; les malheureux habitants se virent en quelques heures dpouills de toutes leurs richesses. Leurs chameaux servirent porter les charges innombrables de dattes qui furent retires des magasins. A son retour, le Bey repasse par Tougourt. Sultan Mohammed, craignant pour sa ville le mme sort que celui que venait d'prouver le Souf, paya non-seulement l'impt auquel il tait tenu, mais encore y joignit des prsents considrables, qui consistaient en toffes du pays, en poudre d'or, en plumes d'autruche et en argent monnay l'effigie du bey de Tunis. En outre, les soldats emmenaient leur suite des autruches, des gazelles, des cerfs, jusqu' de jeunes paons. On remarquait encore deux dromadaires de la race dite mahari. Sur leur dos, on plaa deux selles appropries ce genre de montures et recouvertes de drap rouge et de velours. Le Bey monta sur l'un d'eux, tandis que l'autre tait conduit devant lui, ml aux chevaux de ses curies, pars de leurs plus riches harnachements. Lorsque cet immense cortge arriva en vue de Constantine, les habitants, prvenus par la renomme des brillants succs que venait deremporter le Bey, sortirent en foule de leurs murs pour lui adresser leurs flicitations et jouir d'un si nouveau spectacle. Les troupes furent reues au milieu des acclamations les plus bruyantes. Les rues, devenues trop troites pour livrer passage toute cette multitude, formaient comme une haie vivante jusqu' la porte du palais du Bey. Pour viter l'encombrement, les chameaux et les mulets chargs du butin avaient t laisss hors de la ville, camps sur les bords de l'oued Rhumel. Le lendemain, on introduisit les mulets portant l'or, l'argent, les tapis et les autres toffes Toutes ces richesses furent dposes au palais. Les deux jours suivants furent employs dcharger dans les magasins publics les tellis remplis de dattes, dont une partie fut distribue (!), Tels taient les rsultats matriels de cette campagne dans le Sud, mais la tranquillit n'tait point rtablie pour cela Ferhat ben Said, voyant la lutte impossible contre les forces qui venaient l'accabler, avait fait le vide devant elles, les laissant piller leur gr. Avec ses Troud, il s'tait loign dans la direction des steppes qui sparent le Souf de R'dams, o il tait impossible une arme d'aller le poursuivre. Mais, aussitt le dpart du Bey, il s'tait ht de venir reprendre le mtier de batteur de dunes, ne laissant ni trve ni repos aux sujets de son ennemi, le Sultan Mohammed. Celui-ci ne vcut, du reste, pas longtemps aprs ces derniers vnements. Sa mort eut lieu en 1822 laissait quatre enfants: Amer, Ahmed, Ibrahim et Ali. C'est Amer, l'an, le mme qui avait fait feu de son fusil sur le Bey, lors de sa premire campagne, qui prit le pouvoir en main. Toutes les calamits qui avaient afflig l'Oued Rir' sous divers rgnes prcdents allaient reparatre Le Sultan Amer tait ivrogne, sensuel et rapace. Avec de tels vices, il fallait s'attendre beaucoup d'iniquits de sa part. Tout d'abord, ses jeunes frres lui portant ombrage, il les squestra dans la Kasba, dfendant svrement qu'ils eussent aucune relation avec l'extrieur. Ahmed, le cadet, seul en ge de comprendre la pnible situation qui lui tait faite, russit a prendre la fuite. Par de nombreuses protestations d'amiti, Amer parvint cependant le rassurer et a le dcider revenir auprs de lui ; mais, parjure sa parole, il ne tardait pas le faire assassiner, ainsi que son cousin Mahmoud. La ville de Temacn, qui nagure avait donn asile ces deux jeunes gens, s'tant indigne trop ouvertement de leur mise mort, s'attira en cette circonstance le courroux du sultan tougourtin. Mais Temacin avait de nombreux amis dans le Souf et avant decommencer la lutte, Amer jugea prudent de gagner l'alliance de Ferhat ben Sad. Ferhat tait alors Cheikh El-Arab ; il avait succd son oncle Debbah, la neutralit de ce chef entranait celle des Troud. Sans inquitudes, de ce ct, Amer marche alors contre Temacin. Un terrible combat s y engagea devant la ville. De part et d'autre on subit des pertes considrables et on finit par se sparer, chaque parti s'attribuant la victoire. Temacin avait rsist grce l'appui que lui avaient prt les gens du Souf, du village de Guemar. Amer se tourna contre ceux-ci qu'il alla attaquer dans leur pays mme; mais il tait crit qu'il ne serait pas plus heureux devant Guemar qu'il ne l'avait t devant Temacin. Rentr Tougourt, fort dsappoint, une tumeur, probablement un anthrax, se dclara dans ses deux paules et il ne tarda pas mourir. Son rgne avait dur une dizaine d'annes environ. Ibrahim succda son frre Amer vers l'anne 1830. Relgu jusquel dans une zaouia o il ne pouvait porter ombrage, il avait fini par prendre les murs des marabouts au milieu desquels il vivait. Tout son temps tait absorb par la lecture du livre sacr et les pratiques religieuses. La notice mentionne par erreur que c'est sous le rgne de ce prince qui fut btir la grande mosque de Tougourt, appele Djamaa el-Kabir. L'inscription que nous avons mentionne prcdemment rappelle, en effet, la rparation d'une chaire par le cheikh Ibrahim, en l'an 1834, mais non la construction du temple luimme, qui remonte a une poque antrieure. Sur une plaque de marbre qui dcore le fronton de la porte de la grande mosque existe une inscription commmorative qui nous fixe a cet gard. Elle est ainsi conue : " Au nom de Dieu, clment et misricordieux. Que Dieu accorde ses grces Mahomet! Cette mosque cathdrale a t acheve, avec l'aide et la puissance de Dieu, par l'mir trs fortun, trs gnreux et trs orthodoxe Ibrahim, fils de feu le chekh Ahmed ben Mohamed ben Djellab, en l'an 1220 (1805 de J-C) " " C'est par un sentiment de pit et uniquement dans le but d'tre agrable a Dieu, trs gnreux, qu'il a accompli cette uvre. Notre confiance doit tre place en Dieu ! " On voit par cette inscription que la grande mosque, commence une poque antrieure pour remplacer celle effondre par les boulets de Salah Bey et dont il ne restait d'autre vestige que le minaret, fut acheve en 1805. Elle n'est donc pas l'uvre de Ibrahim de 1830 etencore moins celle d Ibrahim ben Gana, comme l'a annonc un crivain mal renseign. La similitude de noms et certains dires prtentieux non contrls, ont amen une confusion complte. Nous avons expos que le sultan Ibrahim ben Ahmed, aprs avoir t pris par trahison, puis intern a Constantine par ordre de Salah Bey, avait ensuite t replac a la tle de ses tats par ce mme Bey. Le gouvernement du prince tougourtin fut prospre durant plusieurs annes et c'est alors, c'est--dire en 1805, que la grande mosque put tre acheve. Les colonnes, les marbres, les faences vernies et les boiseries dcoupes avaient t apportes de Tunis par caravanes. Aprs cette digression, reprenons notre rcit. Nous sommes en 1831, depuis un an, le drapeau de la France flotte sur la Kasba d'Alger. Sultan Ibrahim rgnait paisiblement depuis cette poque, quand un dsir pieux le poussa vers le tombeau du Prophte. Laissant le pouvoir a son jeune frre Ali, il partait pour la ville sainte avec une vingtaine de serviteurs, allait Tunis o il s'embarquait sur un navire faisant voile pour Alexandrie. Ali, que les chroniques locales ont surnomm El-Kbir, le grand, pour le distinguer d'un autre Ali que nous verrons plus loin, s'est trouv ml une srie de faits qui font poque dans le pays, ne serait -ce que par les ouvertures qu'il adressa l'un des premiers la France, lui offrant son alliance et ses services pour la conqute de la province de Constantine. Cela parait trange de la part d'un prince saharien si loign du petit lambeau de terre d'Afrique que nous occupions a ce moment et qui ne nous connaissait nullement. Quelques explications sont donc indispensables. Nous avons dit plus haut qu' la mort du Cheikh El-Arab Debbah, son neveu, Ferhat ben Said, l'avait remplac, reprenant sans partage l'autorit suprme que tous ses anctres avaient exerce de pre en fils dans le Sahara. Ali, souverain intrimaire de Tougourt pendant l'absence de son frre Ibrahim, parti pour La Mecque, tait devenu l'ami de Ferhat ben Sad. Celui-ci commandait a tous les nomades depuis plusieurs annes et sous une succession de Beys, lorsque en 1826, la tte de la province de Constantine, arrivait El-Hadj Ahmed, Ce nouveau Bey tait le petit-fils d'Ahmed Bey El-Colli, dont nous avons dj parl ; sa mre et son aeule taient filles de la famille des Ben Gana. Cette simpleindication devrait suffire pour percevoir ce qui va advenir sous le nouveau rgne, c'est--dire que tous les efforts gouvernementaux vont tendre encore une fois renverser la famille fodale des Bou Okkaz pour lui substituer celle des Ben Gana. Mohammed bel Hadj ben Gana tait en effet immdiatement nomm Chekh El-Arab. Nous aurons plus loin, dans l'historique des Douaouda, parler de la lutte qui clata alors entre les cratures du Bey et les familles fodales du pays- Pour le sujet qui nous occupe, nous nous bornerons rappeler que le rgent tougourtin, Ali, tait avec sa petite arme auprs de Ferhat ben Sad lorsque El-Hadj Ahmed Bey surprit leur camp Bads en 1832 et, grce son artillerie, leur fit subir des pertes considrables. Aprs ce dsastre, ruineux pour leur parti, les champions de la rsistance, ne se sentant plus assez forts pour faire face l'ennemi commun, songrent rclamer l'appui des Franais et contracter une alliance dont le but tait de renverser Ahmed Bey et d'lever a sa place au beylik de Constantine le prince de Tougourt Ali, qui reconnatrait la suzerainet de la France et lui payerait tribut. L'envoy de Tougourt, qui n'tait autre que le fils du prince, arriva a Alger au mois de janvier 1833, par la voie de Tunis. Quand il se prsenta au Consul de France dans cette rsidence, il tait dans un tat presque complet de dnuement, qu'il expliqua en disant qu'il avait t dpouill par les tribus au-dessus de Kairouan. Du reste il tait porteur de lettres de crance qui parurent en rgle. Le Consul de France l'envoya en consquence au gnral duc de Rovigo, commandant alors notre arme d'occupation d'Afrique, par le premier btiment partant pour Alger. Les offres que le jeune ambassadeur fit au nom de son pre taient tellement avantageuses qu'elles parurent exagres. On y rpondit nanmoins de manire a donner suite la ngociation, bien que nous ne fussions pas alors en mesure d'tendre notre influence dans des contres si lointaines. Le fils du prince de Tougourt partit trs satisfait de la rception qui lui avait t faite et regagnait Tougourt par la voie de Tunis. Peu de mois aprs, il reparaissait Alger en compagnie d'un missaire d'un ge mr qui devait nous demander une rponse catgorique. Nous avons t assez heureux pour retrouver la lettre de crance qu'ils apportaient de leur matre; en voici la traduction : " Au Gouverneur d'Alger, de la part de Ali ben Djellab,La lettre que vous avez remise a mon fils m'est parvenue. Le jeune homme se loue beaucoup de la manire dont vous l'avez reu. Vous lui avez dit que lorsque vous seriez dispos , vous rendre Constantine vous m'en feriez part. J'attends la confirmation de cette promesse avec impatience. Cependant, comme je vois que vos prparatifs ne sont pas encore faits, je vous renvoie encore mon fils avec mon premier fond de pouvoirs pour vous engager a vous mettre promptement en route. El-Hadj Ahmed Bey a su que mon fils tait all auprs de vous et il a mis des troupes sur pied sous le commandement de son chekh ElArab Ben Gana, pour venir m'attaquer. C'est parce que je suis entr en rapport avec vous et que mon fils vous a vu que le Bey veut se venger de moi. Je vais attendre le retour de mon fond de pouvoirs et de mon fils avant d'aller moi-mme attaquer Ben Gana. Mais pour temporiser jusqu' cette poque, je serai forcer de lui donner de l'argent et des bestiaux. Je vous prie d'couter bien attentivement ce que vous diront mon fils et mon fond de pouvoirs, Si El-Hadj Mohammed; comme ce dernier est plus g, faites bien attention ses paroles. Vous serez libre, aprs l'avoir entendu, de n'accepter les propositions qu'il vous fera qu' condition que je vous enverrai comme otages dix des familles les plus notables et les trois enfants de mon frre. J' en prends l'engagement. Je dsire que vous autorisiez mon frre an a rester a Bne avec sa famille et ses biens. L nous recruterons de nouveaux partisans pour augmenter nos forces. Ensuite, nous aidant mutuellement et avec l'aide de Dieu, la ville de Constantine tombera en notre pouvoir et vous sera soumise. Vous tes certainement l'ami de mon frre an, qui est all La Mecque, et le mien galement. A son retour, je vous prie de ne pas oublier ce que je demande plus haut pour lui, de le garder a Bne. Je vous envoie des dattes, choisies parmi les meilleures, afin que nous avons mangs; ensemble du mme fruit et qu'il n'existe jamais de haine entre nous. Tout ce que mon fils m'a rapport au sujet du Roi de France - et de son royaume m'a bien intress. Je vous prie d'envoyer El-Hadj Mohammed et mon fils auprs du Roi de France, afin qu'ils voient les merveilles de ce royaume. Mais cela ne doit se faire que lorsque vous aurez accept leurs propositions. .Tout ce que vous dira El-Hadj Mohammed mrite de votre part la plus grande confiance. " Pas plus que la premire fois il ne fut possible de satisfaire l'impatience du prince tougourtin, qui voulait nous voir marcher immdiatement sur Constantine contre le Bey son ennemi. Les missaires taient combls de cadeaux, mais, renonant au voyage en France sollicit d'abord, ils s'en retournaient chez eux dsappoints. Pendant le voyage de cette sorte d'ambassade, de graves vnements se produisaient Tougourt. Sultan Ibrahim, de retour de La Mecque aprs une absence de dix-huit mois, reprenait le pouvoir laiss son frre Ali. Celui-ci, ayant exerc l'autorit suprme, et tant entr comme nous venions de le voir en relations avec nous, ne pouvait se rsoudre a vivre en simple particulier. On a sans doute remarqu que, prvoyant le retour prochain de son frre et par consquent sa propre dchance, il insistait dans la lettre qui prcde pour que nous le retenions Bne, ce qui lui aurait conserv le pouvoir. Mais Ibrahim, en dbarquant Tunis du navire qui l'amenait d'Alexandrie, avait immdiatement repris la route de ses tats. A peine tait-il rentr chez lui et au milieu des ftes pour clbrer son retour, qu'Ali, son frre, la tte de quelques serviteurs dvous, allait la Kasba le poignarder de sa main et faisait mettre mort ceux qui tentaient de le dfendre. Ce crime fut le signal d'une nouvelle rvolution. Tous les partisans de l'ancien rgime se reliraient Temacin et alors commena une guerre acharne entre les habitants de cette ville et ceux de Tougourt ayant pris parti pour le meurtrier, Malgr l'intervention pacifique du marabout Si Ali El-Tidjani, la lutte fut sanglante, d'autant plus que les habitants du Souf prtaient leur appui a Temacin. Mais elle eut une fin, grce la providence, disent les uns, grce une main inconnue, affirment les autres, ce qui parat plus probable et de tradition. Sultan Ali El-Kbir succombait brusquement d'atroces coliques en revenant d'une expdition contre le Souf o il avait tout mis a feu et a sang. La notice rapporte que pendant le rgne du Cheikh Ali un Italien vint Tougourt pour y fabriquer des canons. Il fondit beaucoup de cuivre sans rsultat et Ali lui fit trancher la tte. La fille de cet Italien devint la femme du porteur de parasol du souverain saharien. Abd-er-Rahman ben Amer succda son oncle Ali vers les derniers mois de l'anne 1833. Ou le surnommait Bou-Lifa parce que sa mre, craignant de le perdre comme elle avait dj perdu un de ses fils,imagina, sur l'avis d'un marabout, de l'envelopper d'un corps vgtal fticulaire qui enveloppe lui-mme les palmiers la naissance des branches. Ce rseau filamenteux est appel Lifa par les Arabes. A la mort d'Ali, Lalla Achouche, veuve du sultan Amer, s'tait empare du pouvoir au nom de son fils Abd-er Rahman encore en bas ge et fait prir par le fer ou le poison tous ceux qui lui portaient ombrage. En sa qualit de rgente, elle avait contract alliance avec le cheikh El-Arab Ferhat et repris avec lui les pourparlers avec les Franais l'effet de renverser le Bey de Constantine El-Hadj Ahmed. A cette poque, nous tions dj matres de Bougie et de Bne. Le gnral d'Uzer, commandant cette dernire ville, avait, par sa politique habile et la force des armes, tendu au loin notre influence. Poussant des reconnaissances jusqu'aux localits o se sont levs depuis nos centres europens de Guelma et de Philippeville, il avait mme propos de profiter de l'animadversion dont le bey Ahmed tait l'objet de la part de ses sujets, pour aller occuper Constantine, dont on lui promettait la conqute sans coup frir, tant les esprits taient disposs en notre faveur. Donc, lorsque le nouvel missaire du prince de Tougourt arriva Alger, vers les premiers jours de l'anne 1834, il fut bien accueilli par le gnral Voirol. Abd-er-Rahman disait dans sa lettre qu'il commandait cent cinquante villes ou villages dans le Sahara, qu'il pouvait mettre sur pied vingt mille combattants et promettait de faire cause commune avec nous si nous voulions prendre Constantine, dont nous le crerions Bey en remplacement d'Ahmed. Il s'engageait a payer cent mille piastres par journe de marche des troupes du littoral Constantine et envoyer Bne, comme garantie de sa parole, sa famille et la moiti de l'argent promis. Ces propositions prises Alger trs au srieux, le gouvernement donna des instructions au Gnral Voirol pour les prliminaires du trait intervenir avec le prince de Tougourt. Abd-er-Rahman devait faire reconnatre l'autorit du roi des Franais dans cette partie de la Rgence. Il s'engagerait n'avoir de rapports commerciaux que par Alger, Bne ou Bougie, a quel titre et pour quelque motif que ce ft. Il se rendait garant non seulement de la soumission de toutes les tribus dpendantes du beylick de Constantine, mais encore de celles porte, sur lesquelles son influence pourrait s'tendre, en les soumettant aux marnes conditions; de concourir avec les Franais la d-pense gnrale contre toute espce d'ennemis, et acet effet il donnerait des gages. Enfin il souscrirait d'autres clauses que l'on croirait utiles d'imposer et Qui seraient arrtes en commun accord entre les parties contractantes. Moyennant ces conditions, on lui donnait l'assurance que l'expdition sur Constantine serait susceptible d'tre entreprise soit en y faisant concourir les troupes franaises, soit en mettant sa disposition le matriel suffisant pour lui assurer les moyens de la faire russir par ses propres troupes. Le duc de Dalmatie appel donner son opinion sur cette ngociation crivait en outre au gnral Voirol :" Soit qu'Abder- Rahman agisse isolment, soit que la France intervienne, il serait important de savoir quel nombre de troupes, infanterie et cavalerie, il pourrait lui-mme mettre en campagne, en y comprenant ses allis; combien de temps il peut les retenir et enfin quels seraient ses moyens pour assurer leur subsistance pendant la dure des oprations. Vous comprendrez que la connaissance de tous les moyens dont ce chef peut disposer, ainsi que les engagements qui lui sont proposs, sont un pralable indispensable, comme aussi de savoir quelle distance la ville de Tougourt ce trouve d'Alger et de Constantine. " Nous connaissions peu le pays algrien cette poque, ce dernier passage le dmontre suffisamment. Mais nous connaissions encore moins les hommes qui l'habitaient et surtout leurs murs. Nous exagrions l'importance et les ressources de certains chefs au point de consentir imiter avec eux de puissance puissance, comme nous l'aurions fait avec une nationalit europenne et civilise possdant une organisation rgulire. Nos traits avec Oulad Ou Rabah, modeste Chekh kabyle que nous bombardions du nom pompeux de Prince de la valle de Bougie et qui nous avons mme failli livrer alors gratuitement la suzerainet de cette importante ville maritime aprs tant d'efforts et de sang vers pour nous en emparer ; celui conclu avec Abd-El-Kader, jeune ambitieux dont nous ratifions ainsi nous-mmes le titre d'mir des vrais Croyants qu'il s'tait donn, taient autant d'erreurs invitables cette poque et dont nous devions subir les consquences fcheuses. Aux ouvertures plus avantageuses du Prince Tougourtin auquel s'taient associs la plupart des chefs fodaux de la province de Constantine, on rpondit par une faute d'un autre genre en exigeant trop de garanties, L'occupation restreinte tait alors a l'ordre du jour et le gnral Voiral, paralys par l'impuissance laquelle sesinstructions le condamnaient, se vit forc d'employer des faux fuyants avec des gens qui avaient hte de conclure et qui s'en retournrent pour la troisime fois chez eux, finissant par douter de la puissance de la France, ou du moins de sa volont de s'tablir en Afrique . Septime Partie de la note historique de Touggourt dimanche 30 mai 2010, 21:15 Ce n'est qu'en 1837, nous tant rendus matres de Constantine, que le Sultan de Tougourt entra de nouveau en correspondance avec nous. Enfin, aprs que le duc d'Aumale et pris possession de Biskra en 1844, Abd-er-Rahman ben Djellab, spontanment et sans y tre sollicit, dposait a nos pieds une puissance qu'il tait libre de garder longtemps encore indpendante. Reconnaissant la suzerainet de la France, il nous payait tribut comme il en payait aux Beys de Constantine pour pouvoir venir acheter des grains sur nos marchs . Les relations devenaient tellement cordiales que le mystrieux pays de l'Oued-Rir ne tardait pas tre ouvert a nos explorateurs. M. de Chavarrier, touriste distingu, et M- Marius Gairin, ngociant intelligent. visitaient ces rgions vers le mois de janvier 1847. M Prax. charg d'une mission par les Ministres de la guerre et du commerce, s'y rendait aussi la fin de la mme anne ; Enfin au mois de mars suivant, M. Dubocq, ingnieur des mines, et M. le lieutenant Dubosquet, chef du bureau arabe de Biskra, recevaient le meilleur accueil du petit Sultan de Tougourt. On ne lira pas sans intrt quelques extraits des notes rapportes par nos hardis voyageurs et surtout le tableau qui nous est fait de cette cour saharienne tudie sur nature. A la mort du chekh Ali empoisonn assure-t-on par Achouche , celle-ci s'empara du pouvoir au nom de son fils Abd-er-Rahman. alors g de huit ans. Avec le titre de khalifa elle prit la direction des affaires qu'elle conduisait avec une grande habilet. Femme de beaucoup d'nergie, elle tait fort redoute. Elle montait cheval, portait des pistolets a sa ceinture et fumait mme le tekrouri ou chanvre hach. Lalla Aichouche tait de la famille des Ben-Gana. Elle avait t fort jolie dans sa jeunesse, mais quand nos voyageurs lasalurent, en 1847, elle tait afflige d'un norme embonpoint. Sa figure avait conserv une certaine fracheur, mais elle n'avait plus de dents. Malgr son age voisin de la vieillesse, elle menait alors une vie trs drgle, elle entretenait mme ostensiblement un amant nomm Si Bou Beker, ce qui tait un sujet frquent de discusions entre elle et son fils Sultan Abd-er-Rahman, mais celui-ci finissait toujours par cder et l'on voyait, aprs quelques jours de bouderie, reparatre Si Bou Beker a la Kasba, prtant familirement l'appui de son paule a son jeune matre Lalla Achouche avait d'abord gouvern elle-mme le pays, mais son fils ayant grandi prit les rnes du gouvernement et continua l'admettre au conseil dans les circonstances importantes. Abd-er-Rahman, crivait M. Dubosquet, est aujourd'hui g d'environ vingt-deux ans; c'est un cavalier remarquable et un guerrier intrpide. Il nous a paru rallier sous les dehors d'une vanit purile une assez grande finesse d'esprit. Il parle peu dans les questions srieuses et coute avec attention, se contentant de rpondre le plus souvent par des banalits .Il ramne admirablement la conversation sur le point qui l'intresse et cherche dans les paroles de son interlocuteur la rponse a une question qu'il ne fait jamais directement. Cette rserve se conoit facilement quand on considre les nombreuses rvolutions qui ont tour a tour renvers ses prdcesseurs. Remarquant aussi qu'il a sous les yeux le jeune Seliman, fils du Sultan Ali. son cousin, dont son pre en mourant a laiss un parti puissant a Tougourt et qui, fort jeune encore, est dj un excellent cavalier et montre les prmices d'un caractre entreprenant. La plus grande prudence est aussi commande Ben-Djellab, vis--vis de ses serviteurs qui malgr leur dvouement sa personne ne se laisseraient pas facilement enlever les bnfices du pouvoir qu'ils exercent au nom de leur matre. Malgr ces proccupations, auxquelles s'ajoutent des difficults assez graves avec les Arabes nomades, Sultan Abd-er-Rahman se livre une boisson drgle des liqueurs alcooliques qui le plonge souvent dans un tat complet d'ivresse. A ce sujet, on lui avait donn des murs franaises une singulire ide, car il manifestait un grand tonnement en apprenant que chez nous l'ivrognerie ne se rencontrait que dans les classes infrieures de la socit et tait un motif d'exclusion de divers emplois du Gouvernement. Ce vice de boisson n'tait pas le seul auquel il se livrt et malgr la beaut de ses quatre femmes lgitimes, il usait deson autorit, pour s'arroger les droits les plus rvoltants de l'ancienne fodalit, auxquels les pacifiques Rouar'a ne pouvaient se soustraire. Lorsque le Sultan de Tougourt sortait cheval pour aller se promener hors de la ville, on le voyait, suivi de ses cavaliers du makhzen. Un esclave portait son fusil. Quand il partait en expdition guerrire il tait prcd de sa musique et de ses tendards. Dans tous les cas, avant de rentrer en ville, on faisait la fantasia. Le Sultan lui-mme lanait son cheval et tirait des coups de fusil. Les deux cts de l'arne taient couverte de nombreux, spectateurs. Les filles de joie dont les cabanes s'levaient auprs du lieu de la fantasia s'alignaient et poussaient des cris de contentement. Suivant l'exemple de sa mre et traditionnel, du reste, dans la famille, le Sultan Abd-er-Rahman songeait plus l'accroissement de ses richesses qu'au bonheur de ses Rouar'a et l'organisation du pays. Son entourage se composait ainsi qu'il suit : Ben Yaha, ouzir ou ministre commandant en l'absence du cheikh et assistant toutes ses dlibrations; Mehdi, trsorier, n'entrant pas au conseil, mais s'enivrant habituellement avec son matre; Mohammed bel Aid, ngre affranchi, majordome; Saad, esclave, khaznadji des grains ; Ahmed El-Arbi, khaznadji des dattes ; El-Hadj Mehdi, ngre affranchi Agha du goum ; El-Hadj Mohammed, charg des registres, secrtaire ; El-Hadj Amar, charg des amendes et des gratifications, membre du conseil, compagnon de bouteille du Sultan ; El-Hadj Brahim Oukil Diaf, introducteur des ambassadeurs ; Ben Fetita, porte parasol, salue le peuple au nom du Sultan au moment o celui-ci rentre en ville aprs une promenade ou une course quelconque. Il tait mari a une jeune fille italienne d'une grande beaut qu'il avait leve la mort de son pre, venu Tougourt, comme nous l'avons dit plus haut pour y fondre des canons et qui n'ayant pu russi, eut la tte tranche par ordre du cheikh Ali. Comme on le voit, les principaux emplois taient occups par des esclaves on des affranchis qui, achets par le pre ou les oncles d'Abder-Rahman et aprs avoir partag les jeux de son enfance, avaient t levs par lui aux premires dignits. C'tait aussi parmi eux qu'ilchoisissait ses mokaddems auxquels il donnait le commandement des principales oasis de son territoire. Indpendamment du conseil dont nous avons fait connatre : les principaux membres, une djemaa nombreuse choisie parmi les notables habitants de Tougourt discutait les affaires ayant une grande importance pour le pays. Pour les faits habituels, tels que l'audition de plaignants, la rpression de dlits, le cheikh ne rglait pas lui-mme, mais par l'intermdiaire de ses ngres. La perception des impts prsentait une grande irrgularit ; elle dpendait gnralement des besoins du moment. Tous les villages de l'Oued-Rir taient trs soumis aux Ben- . Djellab, si ce n'est Temacin qui peu prs tous les ans faisait des difficults pour payer l'impt, et qui ncessitait quelque acte de rigueur de la part du Sultan. Nous avons dj signal, du reste, la rivalit entre les deux villes et quelques-unes de leurs luttes. Pendant que M. Prax tait Tougourt la guerre clata de nouveau entre elles, et notre voyageur, tmoin de l'pisode, nous en faisait le curieux rcit que voici : Le 2 dcembre 1847 on apprit Tougourt que les cavaliers SaidOulad-Amor, de Temacin, avaient enlev soixante chameaux aux Bou-Azid qui retournaient au Zab avec un chargement de dattes de Tougourt. Le cheikh Abd-er-Rahman sortit aussitt avec sa dira et se mit a la poursuite des voleurs. Cette troupe ne rentra en ville que le jour suivant sans avoir pu reconnatre, les traces de l'ennemi. La ville d'EI-Oued, chef-lieu du Souf, allie naturelle de Temacin proposa sa mdiation Des dputs vinrent a cet effet Tougourt avec quatre esclaves qu'ils offraient en cadeau au chekh. Ils demandaient la paix, pour Temacin et se transportaient dans cette ville afin de rtablir la bonne harmonie entre les deux cites rivales. Sultan Abd-er-Rahman tait assez dispos a la conciliation, mais sa mre y tait contraire par haine et jalousie contre une rivale, Lalla Chouikha, remplissant auprs de son fils, le jeune cheikh de Tcmaciu, un rle de tutrice analogue au sien. Abd-er-Rahman, voulant indemniser par quelques largesses les chameliers Bou-Azid razzis et touffer leurs plaintes, demanda les cls de son trsor. Lalla Achouche s'emporta et lui rpondit en plein conseil: " C'est Temacin qu'il faut aller chercher les cls! " La guerre tait dcide .Sultan Abd-er-Rahman runit tous ses cavaliers et envoya son secrtaire auprs du commandant suprieur de Biskra pour rclamer l'appui des nomades et des fantassins des Bou-Azid et des OuladDjellab. Son ministre allait, de son cote, dans le Souf faire appel ses contingents. La ville d' El-Oued, chef-lieu du Souf, se trouva dans une position difficile. Pour conserver la paix avec Tougourt. elle devait abandonner Temacin, son allie. Mohammed bel Hadj, ancien khalifa du Zab. au temps d'Abd-Kader, qui vivait alors retir a El-Oued, consulter par le chekh de cette villet rpondit ce dernier : " Restez tranquilles et prfrez vos biens l'alliance de Temacin. Si vous bougez, les Franais viendront aboyer aprs vous ! " Ainsi, Temancin, abandonne de ses allis, rduite a ses propres forces, eut lutter contre Tougourt, appuye par les Arabes du Zab et les gens du Souf accourus l'appel de Ben-Djellab. L'arme du Sultan Tougourtin tait compose ainsi qu'il suit: Oasis de Tougourt et dpendances : 3,900 fantassins et 150 cavaliers ; Oasis du Souf: 650 fantassins; Arabes du Zab : 1,600 fantassins et 580 cavaliers ; Total : 6,150 fantassins et 730 cavaliers. Le 12 fvrier 1848, le cheikh de Tougourt sortit de la Kasba avec ses cavaliers, sa musique et ses deux tendards. L'arme le suivit, et il, ne resta en ville que les vieillards, les femmes et les enfants. Les derviches, dit M. Prax, qui accompagnaient l'expdition nous promirent la victoire ; les femmes, sur les terrasses, firent entendre leurs cris d'allgresse. On s'arrta a une lieue de Tougourt pour attendre les Arabes du Zab, qui voulaient tre pays avant de combattre. Depuis leur arrive, les Arabes de-mandaient de l'argent avec la tnacit naturelle aux fils d'ismal et avec d'autant plus de persistance que leur concours tait indispensable. Le Sultan de Tougourt promit de donner tout ce qu'on voulait, mais aprs la soumission de Temacin. Les Arabes demandaient 40 piastres de Tunis par fantassin et 80 par cavalier. A ce compte, il leur fallait une somme totale de 80,000 piastres. Le cheikh fit des cadeaux aux chefs et le lendemain les Arabes rallirent. La route de Tougourt Temacin coupe une grande sabkha de terres arides et salines envahies en partie par les sables. Nous arrivmes en vue des dattiers de cette oasis. L'ennemi attendait dans la position qu'il avait choisir ; les cavaliers a l'extrmit d'une plaine protge par les feux des fantassins; ceux-ci retranchs dans lafort des palmiers. On s'observa longtemps en poussant des cris sauvages. Quelques cavaliers se dtachrent des groupes commencrent le combat, Des fantassins du Souf, n'obissant qu'a leur ardeur belliqueuse, se portrent en avant dans les jardins et bientt l'ennemi fut repouss. Il se massait devant nous, tandis, que notre monde se dispersait. Nous fmes repousses notre tour et battmes en retraite. L'arme, de Temacin comptait 2,250 fantassins et 120 cavaliers. Elle perdt 7 hommes tus dans le combat, 13 prisonniers qui furent dcapits, 14 chevaux enlevs. Tougourt eut 2 hommes tus, 7 blesss, 2 chevaux tues. Dans les jardins, je vis un prisonnier bless, dpouill de ses vtements, tendu aux pieds d'un cavalier, Un fantassin allait faire feu sur ce prisonnier, lorsque j'arrivai pour dtourner son fusil. Un autre individu tirait son sabre pour lui couper la tte, le prisonnier s'cria : Allah ! Allah ! demanda la main du cavalier. Celui-ci se baissa, le releva et le garda sous sa protection. Nous allmes camper a un quart de lieue des jardins de Temacin, peu satisfaits de la journe. Cependant l'ennemi se considra comme vaincu. Un de ses cavaliers partit pour El-Oued. afin de demander l'appui de cette ville Sur le poitrail de son cheval, il avait suspendu un lambeau de sac couvert de suie et portait ainsi le deuil de la dfaite de Temacin jusqu'au Souf. Le 14, l'ennemi ne dfendit que les abords de la ville. On poussa des hourras, on tira des coups de fusil de part et d'autre. Tandis qu'on se battait, une partie de nos hommes ravageaient les jardins et dtruisaient grand nombre de dattiers . Le Sultan de Tougourt portait un riche burnous de velours, montait un superbe cheval du Maroc et avait auprs du lui Ben Fetita, son porteur de parasol. Passant devant moi, il me fit un gracieux salut; je lui offris du cur de palmier que je tenais dans mon hak. Nous partmes charg de butin produit du dattier : bois brler, djerid, djemmar, rejetons furent enlevs et ports au camp. Avec le djerid, on forma des haies et des cabanes, et nous nous trouvmes ainsi comme dans une oasis au milieu des sables, tandis que les Arabes restaient sous la tente comme au Sahara.Les femmes arabes nous donnaient un spectacle curieux. Places en rond, elles marchaient et criaient toutes ensemble, rptant les paroles qui suivent quatre ou cinq fois et s'gratignant la figure jusqu'au sang: " C'tait un seigneur, c'tait mon frre ! C'tait un chekh, c'tait un bey ; II tait vaillant, .c'tait un bon cavalier ; Combien il a ramen de chameaux pris dans les razias! Il tait la terreur de l'ennemi ! " Telle tait l'oraison funbre d'un cavalier qui venait de mourir la suite d'une blessure. Ces femmes cessrent de crier et de tourner pour s'asseoir et pousser des sanglots. Elles recommencrent quelques instants aprs la mme crmonie. Dans une guerre de ce genre, chaque jour amenait de nouvelles scnes. C'tait un mlange de religion, d'indiscipline, d'hrosme, de barbarie, de bravoure et d'amour du pillage, qui faisait souvenir des guerres tumultueuses et des bandes mercenaires du moyen ge. On ne peut entendre leurs chants, qui ne sont pas autre chose que des chants d'amour, sans se reporter aux poques brillantes o la civilisation des Maures jeta un si vif clat et communiqua la Chrtient cette galanterie qui adoucit les habitudes guerrires et amena la chevalerie. Le 15, les cavaliers parcouraient la plaine, les fantassins faisaient feu sur l'ennemi masqu par les jardins; on poursuivait la destruction des dattiers. Plac sur un point lev, le cheikh cheval observait les mouvements l'aide d'une longue-vue. Sur cette minence, on avait plant la tente du chekh ; auprs de lui taient les deux tendards, sur lesquels on lisait le texte suivant trac en gros caractres : " Au nom de Dieu clment et misricordieux, que Dieu rpande ses grces sur notre seigneur Mohammed. Lorsque je pense au chemin du salut, mes yeux versent des larmes de sang " ( Passage du pome religieux intitul El-Borda. Ce drapeau, en soie verte brode en or, a t pris par nos troupes en 1854, quand le colonel Desvaux s'empara de Tougourt. Il figure aujourd'hui dans les trophes de la division de Constantine.) Les femmes arabes arrivrent. L'une d'elles, s'adressant un cavalier qui se reposait, lui dit : Que fais-tu la? Va rejoindre tes compagnons! . Le cavalier obit.Tandis qu'on tirait de part et d'autre des coups de fusil, ces femmes, tendant les bras et imposant les mains, criaient : Dieu, fais triompher nos hommes ! Fais que l'ennemi soit vaincu. Les femmes arabes suivent les hommes dans les combats; elles portent l'eau, prparent, la nourriture, soignent les blesss, encouragent le monde. On les voit quelquefois sur les champs de bataille avec du henn dtremp dans les mains, prtes rougir les vtements de ceux qui restent en arrire, afin de les signaler toute la tribu. A leur vue, les tranards se sauvent et courent au combat. Souvent, elles relvent leurs jupes, montrant leurs nudits l'ennemi, soit en signe de mpris, soit pour lui jeter un sort. A 9 heures du soir, nous entendmes les cris plaintifs des chameaux; les Arabes chargeaient et partaient. Le cheikh leur promit de l'argent pour le lendemain. Les coups frapps sur les piquets de tentes annoncrent que les Arabes restaient. Le lendemain, le cheikh fit complter a chaque Arabe fantassin 15 piastres de Tunis et 30 aux cavaliers. Ils furent satisfaits pour le moment et promirent de marcher contre l'ennemi. Le chekh partit avec sa diera pour Tougourt. Le soir, il envoya frapper aux portes des principaux habitants de la ville pour prlever une contribution plus ou moins considrable, suivant la fortune des individus Elle s'leva, pour les plus riches, mille piastres. Dj, le 4 fvrier, une pareille contribution avait t prleve sur les habitants de Tougourt. Sous un rgime aussi arbitraire, les Tougourtins avaient soin de cacher leurs richesses ; ils enfonaient leur argent au lieu de le faire valoir; hommes et femmes sortaient vtus modestement; ce n'tait que dans l'intrieur du harem que les femmes portaient des toffes de soie . La guerre se prolongea jusqu'au 21 fvrier. A cette date. Temacin envoya ses marabouts au camp pour faire savoir au Sultan de Tougourt qu'on voulait se soumettre. Il demanda une contribution de guerre de cent mille piastres. Temacin donna deux chevaux de soumission et neuf otages, et obtint un dlai d'un mois pour verser la somme qui lui tait demande. Cette ville comptait dans les rangs de son arme 100 blesss; elle avait perdu 25 hommes et 6,000 dattiers. Le 24, le cheikh Abder-Rahman fit son entre Tougourt; tous les combattants se portrent sur une grande plaine, auprs de la porteBab-el-Khadra, et les cavaliers commencrent la fantasia ,lanant leurs chevaux au grand galop et faisant parler la poudre, suivant l'expression arabe. Les portes de Tougourt, qui taient restes fermes pendant tout le temps de l'expdition, s'ouvrirent. Le Sultan entra en ville et se dirigea vers la Kasba avec son escorte, salue par les femmes qui, places sur les terrasses, agitaient les pans de leur haik et poussaient les cris aigus appels Ezgharit que font entendre les femmes dans tous les pays musulmans, lorsqu'elles veulent exprimer leur joie. Les gens du Souf qui prirent les armes pour Tougourt l'appel du cheikh, avaient t nourris aux frais des habitants de la ville. Matin et soir. on leur servait le kouskouss; mais en prsence de l'ennemi et pendant douze jours, ils n'avaient eu, leur grand mcontentement, que des distributions de dattes. Aprs l'expdition, le Sultan les congdia en leur faisant savoir qu'il leur coupait les vivres. Il y eut alors sur la place publique de Tougourt , une explosion d'injures et de menaces : " Nous nous sommes battus pour lui. " disaient les Souafa, " nous lui avons donn notre argent et nous n'avons pas eu seulement " un je vous remercie! Par Dieu, ce Sultan qui n'a que des dattes , pour notre ventre, ne vaut pas un Mzabi , pas mme un Juif ; il faut traiter directement avec la France et n'avoir rien de commun avec Tougourt . " D'une autre part , les Arabes du Zab demandaient un supplment de solde .Le cheikh Ali, oncle et prdcesseur du cheikh Abd-erRahman, qui les avait conduits dans les guerres du Souf, leur avait donn dans ce temps la 36 piastres par fantassin, 60 piastres par cavalier. Le chekh Abd er-Rahman, en faisant compter au camps la moiti du cette somme, avait promis de la complter aprs la soumission de Temacin. La paix, conclue, le cheikh oubliait sa promesse. Camps hors la ville, les Arabes, plus mcontents que les Souafa, prennent les armes. Les habitants de Tougourt font entendre le cri de guerre, les cavaliers du makhzen partent au galop. On tire des coups de fusil. La guerre civile est aux portes de Tougourt. Le chekh sort de la Kasba a cheval; il veut se porter au milieu de la mle, le sabre la main. Il est retenu par ses serviteurs. Un homme de la ville est bless, un Arabe est tu. Les gens du Souf, trangers cette lutte, se mettententre les deux partis et font cesser le feu. Les Arabes partent, non sans maudire mille fois Ben-Djellab. D'un autre ct. les fantassins de Tougourt taient loin d'tre satisfaits des procds du cheikh. Aprs avoir nourri les contingents du Souf, ils avaient pay des contributions extraordinaires en espces pour couvrir les frais de la guerre. Ils s'taient rsigns en murmurant tout bas. Les gens d'El-Oued-Souf, avons-nous vu, taient rests neutres dans le conflit avec Temacin, bien que leurs allies fussent attaqus. Mais BenDjellab, emport par son dsir de vengeance, ayant fait couper les palmiers qu'ils possdaient Temacin. ce nouveau grief fit prendre les armes aux Souafa d'EI Oued. A l'instigation de Ben Ahmed bel Hadj. l'ancien partisan d'Abd El-Kader, toujours rfugi chez eux, ils achetrent des chevaux dans le Djerid et firent des prparatifs pour tomber sur les villages des Oulad Saoud protgs du Sultan tougourtin. Peu de temps aprs, ils poussaient une pointe dans l'OuedRir et enlevaient aux Oulad-.Moulat la majeure partie de leurs chameaux, gards seulement par quelques bergers. De son cot, Abd-er-Rahman ben Djellab ne restait pas inactif; matre de Temacin, il voulait soumettre El-Oued, mais l'appui des nomades lui paraissait insuffisant pour cette entreprise; il se rendit lui-mme Biskra dans le but de solliciter l'intervention d'une colonne franaise. On tait au lendemain des vnements de Paris de 1848, et on sait comment ils ragirent sur l'Algrie par des insurrections indignes dans le nord et dans le sud de la colonie, - nous ne rappellerons que Zaatcha. La situation inquite de tout le pays ne permettait pas d'entreprendre une opration dans le Souf, malgr les avantages qui en rsulteraient. D'autre part, il nous importait beaucoup que ce pays ne ft pas sous la domination de Tougourt. Une fois El-Oued entre les mains de Ben Djellab, nous avions craindre son indpendance et ses vues ambitieuses, son importance dans le Sud devenait considrable. Le commandant suprieur de Biskra, M. Gaillard de Saint-Germain, reut parfaitement le cheikh Abd-er-Rahman. Malgr des tmoignages de considration qui flattent ordinairement la vanit naturelle aux chefs indignes, celui-ci repartit mcontent pour Tougourt, parce qu'il emportait la conviction qu'il ne lui fallait pas s'attendre l'appui des armes franaises pour tendre son autorit. L'anne suivante, M. de Saint-Germain parvenait rconcilier le chekh de Tougourt et les gens d'EI-Oued. Il conduisit lui mme aAlger, pour tre prsents au Gouverneur gnral, les principaux des villages du Souf et les chargs d'affaires des cheikhs de Tougourt et de Temacin. Tenant compte des penchants politiques, il fut dcid que les cheikhs de Tougourt continueraient d'administrer l'Oued-R'ir et les villages du Souf, mais que Temacin dpendrait directement du commandant suprieur de Biskra. Huitime Partie de la note historique de Touggourt dimanche 6 juin 2010, 22:22 Biskra a toujours t la ville des intrigues, et aussitt que la mesure qui prside t dcide, on se htait d'annoncer que le cheikh Abd erRahman tait tomb en disgrce. De toutes parts, la dconsidration s'attachait lui. Les Franais, disait-on, l'abandonne ! il n'a plus d'autorit et il ne saurait trouver en eux un appui. Tous ses ennemis lvent la tte et ils vont dans Temacin, devenue indpendante , grossir le groupe des mcontents, fomenter des troubles, exciter contre BenDjellab le fanatisme, flatter les esprances de ceux qui peuvent prtendre a sa succession. Froiss de toutes ces intrigues rsultant de la nouvelle rorganisation du pays, mcontent que nous ne lui ayons pas abandonn Temacin, Abd-er-Rahman, la tte des fantassins de l'Ouud-R'ir et d'une partis du goum des Oulad-Moulat , allait attaquer la petite oasis de Blidet-Amar, qui suivait toujours la ligne politique de Temacin. Apres avoir facilement forc les habitants se renfermer dans les murs du village, Ben-Djellab fait commencer la coupe des palmiers. Il en avait dj abattu un bon nombre, lorsqu'il apprend l'approche de plus de 2,000 fantassins du Souf qui arrivent au secours de Blidet-Amar. Ben-Djellab bat prcipitamment en retraite sur Tougourt; les Souafa le poursuivent en changeant une fusillade insignifiante. A partir de l'poque o nous sommes arrivs, la tche du chroniqueur devient facile -, elle ne consiste plus, en effet, qu' reproduire des extraits des documents officiels relatant les incidents de chaque jour observs attentivement par nos officiers. Le cheikh Abd-er-Rahman, dit le capitaine Seroka, avait succd tout jeune encore dans le gouvernement hrditaire de l'Oued-Rir', au chekh Ali. Le cheikh Ali avait laisse un enfant plus jeune encorenomm Selman. Abdl-er-Rahman voyait grandir son cousin avec une dfiance toute naturelle. C'tait ce nom de Selman que prononaient tous les mcontents. Au mois de juin 1850. un ngre avait surpris le cheikh Abdl-erRahman dans sa galerie de repos et lui avait tire un coup de tromblon bout portant. Il avait eu l'paule traverse. Au bruit de la dtonation la garde du cheikh tait accourue et l'assassin massacr avec un empressement qui fit croire Ben -Djellab qu'on avait voulu prvenir des aveux compromettants. Ben-Djellab, se disait-on, se laissait dire que les partisans de Selman avaient pu seuls armer le bras de l'assassin. Aussi, depuis ce jour Selman tait-il l'objet d'une mfiance sombre. Abd-er-Rahman fint mme par le tenir en charte prive, sous la surveillance de serviteurs dvous et capables de tout. Selman comprit alors que sa vie dpendait de caprices et d'emportement que les habitudes d'ivresse de son cousin ne renouvelaient que trop souvent . Selman parvint s' chapper et se rfugit a Temacin au mois de mars. Cette fuite ne causa pourtant aucun dsordre dans l'Oued-Rir ; loin de se poser en prtendant, Selman crit qu'il s'est vad pour sauver sa tte. Abdl-er-Rahman mit tout en oeuvre pour empcher les Franais d'accueillir favorablement les dmarches de Selman. Au mois de mai un nouvel incident faillit troubler la paix de l'Oued-Rir'. Malgr les ordres rintgrs qu'il avait reus, le cheikh Abdl-er-Rahman continuait d'ouvrir le march de Tougourt aux insurgs des L'Arb et des Harazlia. Ayant appris qu'une grande caravane de ces insoumis tait campe sous les murs de Tougourt, le commandant suprieur de Biskra donna l'ordre au cheikh El-Embarek des Oulad-Moulat de rclamer le concours des Ben-Djellab et d'enlever cette Gafla. El-Embarek part la nuit de Meggarin avec une quarantaine de cavaliers, tombe la pointe du jour sur les insoumis. Il les aurait enlevs compltement si les portes de Tougourt ne s'taient ouvertes pour leur donner asile et si des murailles mmes de la Kasba, des coups de fusil n'avaient forc les Oulad-Moulat la retraite. Ben-Djellab ordonnait en outre tous les villages de 1'OuedRir' de faire main-basse sur le cheikh El-Embarek et ses cavaliers. Il fait saisir les magasins des Oulad-Moulat et commence faire couper leurs palmiers. Mais comprenant bientt combien peut lui devenir funeste la voie o il s'engage, il fait amende honorable, envoie son impt a Biskra et promet d'indemniser les Oulad-Moulat . Dans unmoment o le gnral de St-Arnaud, commandant de la province faisant sa rude campagne dans les montagnes du Gigelli, une poque de l'anne o rgne dans l'Oued-Rir' la fivre connue sons le nom Oukhem ou de Tehem, on ne pouvait y envoyer des troupes, quand on en aurait eu de disponibles. Ce n'est pas dans de pareille circonstances qu'on pouvait traiter le cheikh Abdl-er-Rahma avec une svrit qu'il ne mritait que trop .On dut se montrer satisfait de ses excuses et de ses explications. II va maintenant apparatre sur la scne deux personnalits qui pendant longues annes tiendront tout le pays en mouvement. Le chrir Mohammed ben Abd-Allah d'abord, puis Nacer ben Chhra, ancien agha des Larba. Leur rle a t trop important pour que nous ne leur consacrions pas quelques lignes destines les faire connatre. Les dbuts de la carrire politique de Mohammed ben Abd-Allah ont t dj raconts, avec tous les dtails dsirables, par le colonel Walsin Esterhazy et le capitaine Trumelet et nous renvoyons le lecteur dsireux de s'instruire aux intressants ouvrages de ces deux officiers (Notice historique sur le Maghzen d'Oran, par le colonel Walsin Esterhazy, 1849, et, les Franais dans le dsert, par le capitaine Trumelet, 1803). Nous devons sommairement rappeler ici que Mohammed ben AbdAllah, dit El Tlemani, tait un pauvre derviche des Oulad-SidiChekh de la province d'Oran, qui s'tait fait remarquer par les pratiques d'une dvotion exagre. Tous les vendredis, depuis plusieurs annes, dit Walsin, il allait en plerinage, pieds nus, au tombeau de Sidi Bou Medin, prs de Tlemcen, et l, il passait des nuits en prire. C'tait en 1842, Mouley Cheikh Ali voulait renverser son rival Bou Hamdi, le kalifa de l'Emir Abd-el-Kader Tlemcen; Mouley Ali, homme adroit et astucieux, comprenait bien que sa position ne lui donnait ni l'autorit, ni la force ncessaire pour se poser en comptiteur d'un lieutenant d'Abd-el-Kader; il choisit pour jouer ce rle, cet homme revtu du prestige religieux, mais qui par sa valeur personnelle ne pouvait, ni porter ombrage a son ambition, ni faire obstacle son ardent dsir du pouvoir. Mohammed ben Abd-Allah se laissa faire; l'autorit franaise favorisa l'lvation de ce nouveau prtendant, qui ne pouvait s'accomplir qu'aux dpens d'Abd-el-Kadcr. Au mois de janvier 1842, le gouverneur gnral Bugeaud prenait possession de Tlemcen et y tablissait Mohammed ben Abd-Allahavec le titre de khalifa. Aveugl par ses premiers succs qu'il ne devait qu' la coopration des troupes franaises et du makhzcn, il ose sortir de Tlemcen rduit ses propres forces ; Abd-el-Kader profile de sa faute et marche sur lui. Les gens de Mohammed ben Abd-Allah prennent la fuite sans combattre et lui mme va sa cacher au petit village d'An-el-Hout. Mohammed ben Abd-Allah reconnu incapable de lutter contre Abd-el-Kader fut nglig ; cet abandon, ce mpris, alinrent le cur de cet ambitieux ; il partit pour la Mecque en 1846. H bien, c'est ce meme Mohammed ben Abd-Allah, ce marabout qui avait t impuissant nous servir, qui maintenant venait se retourner contre nous, retrouvait toutes les forces du fanatisme et allait tenir en haleine, pendant quelques annes, le sud des trois provinces de l'Algrie. A la Mecque Mohammed ben Abd-Allah fit la rencontre d'un autre Algrien, tout aussi mal dispos que lui contre la France. C'etait Si Mohammed ben Ali Senoussi, de la famille des Oulad-Sidi-AbdAllah, marabouts des Medjaher, prs Mostaganem. Senoussi, nous nous bornerons a le dsigner par ce nom, mrite aussi que nous le fassions connatre. Tant lui que les affilis a l'ordre religieux qu'il a fond, ont pris une part active a la plupart des insurrections survenues en Algrie depuis un quart de sicle et malgr maints checs, il est a prsumer que leur dernier mot n'est pas dit : l'espoir de reconqurir l'Algerie en en chassant las chrtiens, leur reste toujours. Senoussi avait tudi a Mostaganem, Mazouna, Fez dans ces Zaouas o le fanatisme ardent est entretenu tel que le feu des Vestales. Peu d'annes aprs notre conqute il quittait le Maroc, se dirigeant vers l'Orient par l'Algrie - l'Algrie,sa patrie, hlas, souille par l'infidle. - Chemin faisant il s'anoncait comme un de ces zlateurs, de ces mainteneurs des moeurs et de la foi, qui font les missionnaires des populations musulmanes. Ces aptres volontaires n'ont jamais manqu dans l'Islamisme. Leur role consiste, suivant l'expression consacre, a ordonner la pratique du bien et interdire ce qui est illicite. Or, pour Senoussi rien n'tait plus illicite que de vivre au contact du chrtien et de subir sa domination. Outre la satisfaction de mener ses contemporains dans la voie de la perfection, il avait par surcrot celle de se crer a lui-mme une fort belle aisance et une vie agrable. Senoussi passa quelque temps au Dejebel-Amour , ou il affirma sa mission par des miracles - mais il ne tardait pas devenirsuspect et la crainte d'tre arrt et livr aux chrtiens le fit s'loigner vers Bousaada puis An-Madhi o il entrait dans une caravane qui le conduisait a Ouargla et de l Tunis. Voyageant sans cesse par terre, il passe Karoun, a Gabs, Tripoli, initiant le long du chemin ceux qu'il convertit a ses ides et qui seront plus tard pour lui de solides appuis. A la Mecque, o il arrive enfin, il se met de nouveau professer et son exaltation pour amener des rformes est telle que le grand chrf du temple sacre, fatigu de ses intrigues, l'expulse du Hedjadz. L'exkhalifa Mohammed ben Abd-Allah, devenu son ami, tant par la communaut d'origine que par le mme .sentiment de rancunes, partit avec lui de la Mecque et c'est en Egypte qu'ils se rfugirent ensemble. Au Caire Senoussi leva encore la voix pour faire adopter ses rformes, mais le chef religiex de la ville lana contre lui une sorte d'anathme, sous forme de proclamation, le dnonant au peuple musulman comme un suppt de Satan, portant le trouble dans le culte de l'Islam. Non content de cela on essaya d'empoisonner Senoussi pour s'en dbarrasser et ce n'est que par miracle, disent ses adhrents, que le marabout survcut, bien qu'il ne restt plus sur son corps que la peau et les os. C'est la suite de cette terrible preuve que Senoussi confondit dans sa haine les Turcs aussi bien que les Chrtiens et depuis il avait constamment a la bouche les paroles d'un vieux santon de Mostaganem, Si Lakhdar ben Makhelouf , qui a dit jadis: " Les Turcs et les Chrtiens, je les classe tous dans la meme catgorie, je les taillerai en pices tous en mme temps. " Mohammed ben Abd-Allah soigna son ami Senoussi avec un dvouement qui contribua sa gurison et aussitt qu'il fut en tat de se mettre en route il le conduisait a Syoua, puis El-Beda dans le Djebel-El-Akhedar, au sud-est de la Tripolitaine o le marabout fondait sa premire zaoua qui allait devenir le refuge de tous les migrs algriens fanatiques et ennemis par consquent de notre domination. Les vnements de fvrier 1818 ne tardrent pas leur fournir l'occasion de manifester leur haine, non plus par des imprcations, mais par des actes nergiques. Quelques troupes avaient t rappeles d'Algrie; on disait la France en rvolution, dsorganise, la veille d'avoir a soutenir une grosse guerre europenne. Pour les indignes c'tait le prlude d'une dbcle gnrale, l'heure de la dlivrance allait sonner. Combien d'individus enhaillons, propagateurs de fausses nouvelles, qui circulaient alors dans les tribus, portant comme un mot d'ordre pour soulever les populations contre nous. N'est-ce pas de la Mecque qu'a certaines poques est parti le signal des plus terribles insurrections, tant dans les lndes contre les Anglais, que contre nous en Algrie. Mais en entre la Mec-que et l'Algrie existe le nid de fanatiques Senoussiens, toujours prs s'armer pour la guerre sainte contre les Chrtiens. C'est de la que prit d'abord sou essor le chrif Serour qui alla lancer l'affaire de Zatcha et les insurrections kabyles dans la province de Constantine. Mais ce prudent personnage, aprs avoir russi a parcourir le pays incognito, se disant simple quteur des lieux saints, eut la prcaution de s'loigner du thtre des vnements qu'il avait prpars. Il retournait Tripoli, suivant de loin les pripties du sige de Zatcha et faisant dire des prires dans les mosques pour le succs de la rvolte qu'il se vantait publiquement d'avoir fomente contre nous. Quand on entre dans les dtails, on dcouvre des particularits qui expliquent bien des choses jusque la mystrieuses. Tripoli avait alors pour gouverneur Izzet Pacha, turc aussi astucieux que fanatique, dont l'entourage nourrissait contre nous une haine outrance. Son defterdar, c'est- dire l'intendant gnral des finances tait Ahmmed Effendi, le fils de Hamdan, l'ancien amin seka d'Alger, qui aprs avoir fait semblant de nous servir au dbut de la con-qute, nous trahit et finit par se retirer Constantinople avec sa famille.Donc ,fanatisme d'une part et inimiti hrditaire de l'autre, chez ces deux hauts fonctionnaires Ottomans, tels taient les sentiments de la petite cour Tripolitaine, notre gard, se manifestant par une hostilit ouverte. On n'a pas oubli, en effet, que l'escadre de l'amiral de Lassusse dut se prsenter devant Tripoli et menacer de la canonner si d'clatantes satisfactions n'taient pas accordes M. Pelissier de Reynand, notre consul gnral, rclamant la libert de deux franais que le Pacha dtenait dans les cachots de son chteau. L'affaire de Zatcha avait eu l'issue que nous connaissons. Malgr la ruine de cette oasis et la mort de l'agitateur Bou Zian,chef de la rsistance, l'ardeur tait loin de se refroidir parmi les nergumnes. Le marabout Senoussi mettait, en effet, en campagne un nouveau champion : son ami le chrif Mohmmed ben Abd-Allah lui-mme, ayant mission d'aller soulever le Sud Algrien. L'ex-kalifa descendit Tripoli chez le Deflerdar, on pourrait presque dire chez Izzet-Pacha. Iln'avait pas encore rvl ses projets, aussi ne fit -on gure attention a cet tranger de passage. Mais on se rend compte du sujet des conciliabules entre lui et ses htes. Mohammed ben Abd-Allah partit de Tripoli pour Ghadames et se montrait dans le Souf au mois de fvrier 1851. Les nombreuses lettres de recommandation qu'il apportait dans sa Djebira devaient, le faire bien accueillir de tous les gens de religion. Ds le dbut il fit appel aux Souafa d'El-Oued et les pressa de s'unir lui pour marcher contre Tougourt et dtrner Abd-er-Rahman leur ennemi. Mais les Souafa rsistrent aux suggestions de l'aventurier. Voyant bien qu'il perdait son temps de ce cte, le chrif poussait dans la direction de Ouargla o plus heureux, il ne soulevait pas encore des tribus entires, mais parvenait a recruter une bande de vauriens expulss de leur pays et ne demandant qu' vivre de rapines. C'est encore dans les rapports officiels de l'poque, fournis par le capitaine Sroka, que nous allons trouver le rcit des premires prouesses du chrif Mohammed ben Abd-Allah. Avec les aventuriers qu'il a pu runir, il enlve sur l'OuedRetem 800 chameaux aux Oulad-Monlat. Ce premier succs augmente sa bande. La fraction des Oulad-Moulat, du chekh Oumbarek, qui avait pass, l't dans les environs de Biskra, aprs avoir fait ses provisions de bl et d'orge, retournait vers l'Oued-Rir. Le 21 aot elle tait campe au puits de Still, vingt lieues de Biskra. A quatre heures du soir les Oulad-Moulat sont assaillis par un goum de cent cavaliers qu'appuient 300 fantassins monts sur des chameaux. Ils se dfendirent avec le courage qui distingu les cavaliers de ces tribus.Onze furent tus, quinze blesss. Le cheikh Oumbarek parvint a se sauver tenant son jeune fils d'une main sur le devant de sa selle et son fusil de l'autre, Son cheval avait reu 13 blessures. Mohammed ben Abd-Allah avait pi les Oulad-Moulet ; des espions surveillaient mme Sidi-Okba leurs achats de grains et s'informaient de l'poque de leur dpart. Il tait parti de Ouargla conduit par Ali ben Chtioui, guide renomm qui avait fait partie de la Nouba de Biskra, d'o il avait dserte pendant le sige de Zaatcha. Pour mieux dissimuler sa marche et viter les balleurs d'estrade placs aux environs des puits du Sahara, il faisait porter a chaque chameau sept ou huit peaux de bouc pleines d'eau, vitant ainsi les chemins connus. Il s'tait blotti avec tout son inonde dans les ondulations o sont situs les puits de ?lBadj, aprs avoir surpris les coureurs dont le cheikh Oumbarek s'taitfait prcder. Le coup fait Stil, il s'tait rfugie , le jour mme Zerig; le lendemain matin il tait Dzioua, le soir il couchait El-Alia o il avait entran dans son parti les Oulad-Sidi-Seliman, moiti de la grande tribu maraboutine des Oulad-Saah, et il regagnait Ouargla. Aprs ces exploits le chrif commena tourner ses regards vers l'Oued-Rir. Selman ayant vu mettre en prison les deux serviteurs qu'il avait envoys Biskra pour plaider sa cause, ne pouvait rester Temacin o le cheikh lui faisait comprendre qu'il ne pouvait lui donner trop longtemps un asile compromettant ; il se jeta alors dans les bras de Mohammed ben Abd-Allah et se posa ds lors en prtendant la souverainet de Tougourt. Mohammed ben Abd-Allah crit partout qu'il va marcher sur Tougourt, l'enlever et entranant a sa lutte toutes les populations de l'Oued-Rir et du Souf, aller attaquer les Franais jusque dans Biskra mme. Biskra, dit-il, ne pourra tre secouru parce que le Bey de Tunis, irrit contre les Franais, marche lui-mme la tte d'une nombreuse arme renforce des secours du Sultan . Instruits des projets du chrif on dut prendre quelques prcautions. Tougourt ne pouvait tre pris de vive force, mais une rvolution, une trahison pouvaient ouvrir les portes. Ds le 11 septembre, Ben Djellab avait reu Tougourt un renfort de 120 cavaliers; l80 autres cavaliers,dont 50 spahis,taient posts a Sda. Les kads des OuladSaoula et du Zab-Chergui avaient 200 chevaux prts s'y rendre au premier signal. Un goum des Ouled-Zekri observait l'Oued-Itel. Le Commandant suprieur de Biskra pressait le retour des nomades et surtout des Selmia et des Rahman qui, propritaires dans l'Oued-Rir, offraient toute garantie pour le dfendre. Le chrit de son ct employa tout le mois de septembre recruter du monde. Il crivit aux gens d'El-Oued,de Temacin, aux Sad-Amor nomades de Temacin ,faisant appel leur vieille haine contre Tougourt.- Enfin il se met en marche dans les premiers jours d'octobre a la tte de mille et quelques cavaliers et neuf cents fantassins, presque tous Chamba, Mekhadma. La petite oasis de Blidat-Amar est oblige de lui apporter la diffa. De l il va se campera Mrassel, l'est de Temacin. Malgr les conseils de Si Mohammed el Aid-, chef de la Zaoua des Tidjania, qui prchait la neutralit, les gens de Temacin vont saluer le chrif.Dans la nuit du 4 au 5, le cheikh de Tougourt qui avait reu 400 cavaliers des nomades, arrivs marches forces des environs de Constantine, se met en mouvement avec toutes ses forces, c'est--dire plus de 600 chevaux et 1,500 fantassins. Contournant l'oasis de Temacin par le Nord-Est,il lance sa nombreuse cavalerie sur le camp du chrif et le rejette en dsordre dans les palmiers. Les gens de Temacin, la vue de Ben Djellab, leur ennemi mortel, ne se contiennent plus-, ils prennent part l'action et font l'abri de leurs palmiers une fusillade qui force les goums victorieux la retraite. Nanmoins ce combat tait un grand succs pour Ben Djellab. On voulait, on esprait le bloquer dans les murs de Tougourt...; il venait de prendre l'offensive. Grce ses goums, quatre cinq fois suprieurs ceux de l'ennemi, il pouvait tenir la plaine. Ce premier engagement ne lui avait cout que 5 tus et 5 blesss. Au chrif il comptait 30 morts et 8 blesss. Aprs avoir clbr l'Ad-el-Kbir le 6 et 7, Ben Djellab se reporte contre l'ennemi, l'abri des palmiers de Temacin. Cette fois le chrif se tient sur la dfensive. Nos goums se lancrent avec assez d'entrain, mais les fantassins dont c'tait surtout l'affaire de combattre dans les jardins ne leur prtent qu'un mal appui. Ils battirent en retraite aux premiers des leurs qui tombrent. Ben Djellab retourna a Tougourt, mais ce succs n'aveugla pas le chrif ; il sait que des renforts arrivent continuellement Tougourt, que de Biskra on y dirige des convois d'orge, ce qui annonce que cette cavalerie nombreuse doit y rester longtemps. Le zle des gens de Temacin commence tidir, les gens d'El-Oued s'obstinent garder la neutralit. Mohamed ben Abd-Allah reprend le chemin de Ouargla. Tougourt se remettait a peine de ces divers vnements quand vers le milieu du mois de janvier 1852, Abd-er-Rahman ben Djellab tomba trs gravement malade. La blessure srieuse qu'il avait reu quelques annes avant s'tait rouverte; les dbauches, les abus auxquels il se livrait avait ruin sa jeunesse, tout faisait prsager sa fin prochaine. Abd-er-Rahman ben Djellab ne laissait que des enfants en bas ge ; l'an, Abd-el-Kader, n'avait que sept huit ans. Il y avait donc a craindre ou que l'Oucd-Rir restai sous la domination spoliatrice et vnale de la deira des Ould-Moulat rgnant au nom du jeune Abd-el-Kader, ou que Selman. Fort de ses droits ne vint se jeter dans Tougourt et y amener avec lui le chrif d'Ouargla, chez lequel il avait trouv un asile. Abd-er-Rahman sentant sa fin prochaine crivit au gnral de Salles, commandant a Constantine, lui rappelant le dvouement dont il avait donn des preuves nombreuses a la France et terminait en demandant avec instance un titre de souverain de Tougourt en faveur de son fils ain Abd-el-Kader, malgr son jeune ge. Le gnral envoya immdiatement par courrier extraordinaire un diplme provisoire pour Abd-el-Kader, o il spcifiait que le jeune enfant serait plac sous la garde de la mre de Ben Djellab. Si Ahmed bel Hadj ben Gana, kad des nomades Gharaba devait exercer le pouvoir jusqu' nouvel ordre au nom de Abd-el-Kader. Par cette sage mesure le gnral pensait rassurer les partisans du cheikh dfunt, leur ter toute arrire pense l'gard de Si Ahmed bel Hadj qu'ils auraient pu considrer comme venant s'assurer de l'autorit a l'exclusion de la famille des Ben-Djellab rgnante depuis des sicles et rallier ses partis sans pour rsister aux tentatives qui pourraient tre faites par Selman et le chrif d'Ouargla contre l'oasis de Tougourt et l'Oued-Rir. Dans cet tat de choses et en prvision de la mort d'Abd-er-Rahman Ben Djellab, Si Ahmed bel Hadj reut l'ordre de se rendre sur l'Oued-Itel, d'y concentrer toutes ses forces, d'avoir des affids chelonns, de faon pouvoir, aussitt la mort du cheikh, gagner rapidement Tougourt et s'y installer comme protecteur du jeune Abd-el-Kader. Si Ahmed bel Hadj, chef de la famille des Ben-Gana, aprs le cheikh El Arab Bou Aziz, par son ge, sa rputation de prudence, surtout par l'influence de ses propres tribus, les Selmia et les Rahman, propritaires dans l'Oued-Rir', convenait parfaitement ce rle; mais ce rle exigeait de l'activit et de la hardiesse, il fallait proclamer bien haut que ce n'tait pas pour lui qu'il agissait; tout cela manqua Si Ahmed bel Hadj, et il trompa nos esprances. Ds qu'il apprend la mort d'Abd-er-Rahman (le 25 janvier) au lieu de brusquer son entre dans Tougourt, il ttonne, il crit aux notables du pays pour sonder leurs dispositions, trahit ses projets personnels, donne le temps la dira de s'emparer du pouvoir; aussi quand il se prsente, on lui ferme la porte au nez. Aussitt la dira et les notables de Tougourt nous crivent et se plaignent de Si Ahmed bel Hadj au devant duquel ils taient alls et qu'ils avaient bien accueilli, ignorantses intentions et croyant qu'il venait faire ses compliments de condolances. Mais Tougourt a toujours t le rve des Ben-Gana, disaient-ils. Si Ahmed avait intrigu avec quelques-uns de ses partisans dans la place et il voulait y entrer et s'en faire proclamer le chef au dtriment du jeune hritier lgitime. Les Franais, ajoutaient-ils, ont adopt la tutelle des enfants du cheikh dfunt; nous demandons le diplme et le cachet pour le jeune Abd-elKader. Sa grand'mre Lalla Achouch et la Djemaa sont la pour guider son jeune ge. Tougourt restera comme avant la fidle amie du gouvernement d'Alger. Abdel-Kader sera instruit a faire mieux encore que son pre si cela est possible. Ahmed bel Hadj trouvant les portes fermes fit tirer quelques coups de fusil contre les remparts; cette provocation amena un engagement qui le fit repousser ainsi que ses goums et aprs cet chec honteux il s'en retourna camper Tamerna. L'Oued-Rir' dans les mains de cette domesticit rapace ne nous offrait aucune scurit pour l'avenir ; le champ y restait libre, toutes les intrigues, toutes les haines locales... Selman pouvait venir y compliquer tout de ses prtentions appuy du chrif d'Ouargla... Mais il n'y avait alors pas d'autre alternative; accepter la rgence de Lalla Achouch et de la Djema ou aller avec nos bataillons implanter un Ben-Gana dans Tougourt. La politique trace pour le Sud, par le gouvernement, ne laissait aucune doute dans le choix. Un tdiir (brevet d'investiture) et un cachet furent envoys au jeune Abd-elKadir par le gnral commandant la province de Constantine. Le tdiir et le burnous d'honneur arrivrent Tougourt dans les premiers jours de fvrier; ils y furent reus avec enthousiasme par la population qui tait rellement attache la dynastie des Ben-Djellab. Selman, auquel comme le plus g revenait le chekhiat suivant les traditions de la famille, n'tant pas l, Tougourt se ralliait autour du jeune Abd-el-Kader et repoussait l'intronisation de la race trangre des Ben-Gana ; si a ce sentiment des masses on ajoutait l'intrt de la dira gouverner sous le nom d'un enfant, on s'expliquera l'unanimit qui semblait rgner dans l'Oued-Rir ; mais elle devait tre de peu de dure. En effet, ds le commencement du mois de mars, Selman quittait le chrif et accourait d'Ouargla a Temacin o il tait reu bras ouverts. Les gens de Temacin taient les ennemis de la dira de Tougourt;c'tait cette dira qui avait entretenu dans l'esprit du cheikh Abd-erRahman, l'ambition, vieille dans sa famille, de dominer Temacin. Temacin avait cur la soumission qu'elle avait t contrainte de faire au cheikh Abd er-Rahman en 1848. Le premier acte de la dira avait t d'interdire l'Oued-Rir' tout commerce avec Temacin. Celleci, donc, devait accueillir avec empressement le comptiteur du fils de son ancien adversaire, l'ennemi jur des ngres affranchis, des serviteurs qui dominaient alors Tougourt. Neuvime Partie de la note historique de Touggourt vendredi 11 juin 2010, 10:45 Il tait certain que l'arrive de Selman allait prcipiter quelque crise dans l'Oued-Rir'; malheureusement nous ne pouvions qu'tre les spectateurs des vnements, nous n'avions non seulement pas les moyens de les maintenir, mais mme de leur Imprimer une direction quelconque. Les Oulad-Moulat ,les Selmia, les Rahman, sur lesquels nous avions cru d'abord pouvoir compter, n'avaient que trop laiss voir qu'ils taient peu disposs a seconder l'implantation de l'autorit franaise dans l'Oued-Rir et c'est parce qu'ils pensaient qu'une fois forts dans l'Oued-Rir nous les astreindrions payer l'impt de leurs palmiers qui en avaient toujours t exempts...; c'taient la tideur de ces nomades tout aussi bien que l'ambition personnelle en mme temps que sa propre faiblesse qui avait fait chouer Si Ahmed bel Hadj, n'excutant pas la lettre nos instructions. Pour sortir de ce rle passif, on voulut essayer d'agir directement sur Selman et l'empcher de se ligner plus longtemps avec le chrif. Un agent sr lui fut envoy Temacin; il lui fit entrevoir que s'il venait a Biskra , il obtiendrait le pardon de ses failles et que peut-tre c'tait pour lui le moyen le plus sur d'arriver au but de son ambition ; que les Franais ne voyaient pas avec grand plaisir un enfant cheikh de Tougourt. A Biskra, Selman ferait mieux apprcier l'intelligence, le courage que tout le monde lui prtait, etc... Selman rpondit qu'il ne mettrait jamais les pieds Biskra, etmontra une rsolution inbranlable . Notre agent prit alors partie chacun des gens influents de Temacin; il leur reprsenta dans quelle position critique pouvait se mettre leur pays en se faisant le champion de Selman. Ce qui tait arriv en 1848 pouvait se renouveler; on pouvait jeter sur eux tous les goums du Sud pour les bloquer, tous les fantassins de l'Oued-Rir' pour couper leurs palmiers. Mais ces conseils ne furent pas mieux accueillis. La haine de Tougourt, le souvenir d'injures rcentes, les succs de Mohammed ben Abd-Allah exaltaient toutes les ttes. Pendant que nous employions nos derniers expdients pour rtablir le calme, Selman de son ct n'avait pas perdu de temps. Il fait appel aux Oulad-Saoud, Souafa de Kouinin, Tarzout et Zegoum, les anciens partisans de son pre le cheikh Ali; il gagne une moiti des OuladMoulat, il intresse la masse ses malheurs, a sa jeunesse; il rallie tous les ennemis de la dira, et ils en avaient beaucoup; puis, quand tout est prpar, le jeudi 25 mars, il se met en route avec 300 fantassins des Oulad-Saoud , arrive non loin de Tougourt. Aussitt la nuit close, cinquante des plus dtermins prennent les devants, se glissent dans le foss jusqu' une maison de Medjaria donnant sur le rempart. Les matres de la maison sont d'intelligence; une brche est pratique dans le mur, les Oulad-Saoud sont introduits, ils courent aussitt la kasba ; la porte leur en est ouverte par une quinzaine d'Oulad-Moulat qui ; taient arrivs la veille sous le prtexte de venir rendre hommage au jeune Abd-el-Kader. La dira surprise veut rsister, mais la trahison qu'elle voit partout la paralyse. Quelques coups de fusil sont tirs; trois Oulad-Saoud sont tus, mais la kasba est bientt entre les mains des partisans de Selman. Au premier bruit Bon Chemal, le cheikh du grand village de Nezla, Bou Chemal un des membres les plus influents de la Djemaa, un des serviteurs les plus dvous d'Abd-er-Rahman ben Djellad, runit les fantassins de Nezla, un millier environ et marche contre Selman et les Oulad-Saoud qui approchent de Tougourt. Mais dj les gens de Tabesbest, village ennemi de Nezla, ont t grossir la troupe de Selman..,;l'on sait bientt que la kasba est au pouvoir de ses partisans. Au lieu de se battre on fraternise et c'est suivi de tout le monde que Selman affectant de conserver les vtements pauvres et uss de l'exil, fait son entre triomphale dans Tougourt.On ne peut trop signaler l'habilet, l'adresse de ce jeune homme. Tant qu'il ne se sent pas bien install, son premier soin est de rassurer la population. Il dfend toutes reprsailles, il se fait amener les enfants d'Abd-er-Rahman, les embrasse, il promet hautement de leur servir de pre; enfin, il inspire une telle confiance que ds le matin mme de ce coup d'Etat, les boutiques s'ouvrirent et le march se tenait comme d'habitude. A notre gard son thme n'est pas moins adroit; il nous crit qu'il ne s'est enfui de Tougourt que pour sauver sa tte compromise par les calomnies de quelques serviteurs du cheikh Abd-er-Rahman ; ne voulant pas rester a Temacin de crainte d'attirer quelque malheur sur cette ville, il ne lui restait pas d'autre asile que chez le chrif d'Ouargla. " Mon cousin est mort, ajoutait-il, d'aprs les usages en pratique de temps immmorial dans la famille des Ben-Djellab, c'est moi qui doit lui succder. Les populations m'ont appel, je suis accouru, mais pour bien sparer ma cause de celle du chrif ennemi des Franais, j'ai refus les forces nombreuses que Mohammed ben Abd Allah mettait ma disposition et je suis venu seul, fort de mes droits. Que pouvions-nous faire, sinon ce que notre politique dans le Sud avait fait jusques-l ? Subir les faits accomplis en cherchant en tirer le meilleur parti possible. Il fallait subir Selman comme on avait subi le jeune Abd-el-Kader. Il fut rpondu la dputation de Selman que les Franais prenaient peu de part aux divisions intestines qui de tout temps avaient dchir la famille des Ben-Djellab; que nous ne voulions qu'une chose, c'est que le cheikh de Tougourt ne fit pas de l'Oued-Rir' l'asile et le march des mcontents et des insoumis; que Selman n'avait encore rien fait pour mriter notre confiance, qu'il ne dpendait que de lui de la gagner; nous le jugerions l'uvre; qu'il fermt le march de Tougourt nos ennemis. Bien des avances furent faites pour nous attacher Selman, mais dans nos relations avec lui, le point de dpart tait malheureusement trop fcheux. L'entre de Selman Tougourt fut un coup de fortune pour le chrif. Tous les marchs lui taient ferms, la misre tait dans son camp. Mais Nacer ben Chohra vient annoncer que Selman est Tougourt, que toutes les ressources du ce grand march sont ouvertes. Ds ce moment, il y a change continuel de courriers entre Selman et le chrif ; les Sad-Oulad-Amor, nomades de Temacine, embrassent son parti ;les gens du Souf, toujours l'afft des occasions de gagner de l'argent, envoient son camp des caravanes charges de grains, d'armes et de munitions qu'ils tirent de la rgence de Tunis. Des espions du chrif sont saisis jusques dans Biskra ; ce sont les Atatcha qui viennent jusques sur nos marchs acheter des chevaux pour son compte. Malgr l'arrive des caravanes du Souf, les insoumis trouvaient la plus grande peine vivre. Le noeud de la question tait donc Tougourt. Selman nous tiendrait-il ses promesses, fermerait-il son march leurs convois ? On redouble d'efforts pour gagner Selman. Avances, promesses, tout fut prodigu. Mais Selman, par les traditions et la politique de Tougourt et par sa propre situation vis--vis de nous tait forc de jouer un double rle. Voyant nos hsitations le reconnatre, il mnageait le chrif. Il comprenait bien que nous le subissions Tougourt ; il savait tout le dplaisir que nous avait caus le renversement d'un ordre de choses tabli par nous ; il le croyait mme bien plus grand qu'il ne l'tait en ralit; il devait donc se prparer des allis dans la prvision d'une descente de nous dans l'Oued-Rir'. Tout annonait qu'on approchait d'une crise. Des correspondances s'changeaient avec le chrif et quelques individus des Oulad-Djellab et de Sidi-Khaled. On faisait courir le bruit de l'arrive prochaine du deuxime fils de Bou Zian. C'tait le seul dont la mort n'avait pas t matriellement constate. Aprs la prise de Zaatcha, le fanatisme n'avait pas manqu d'exploiter cette sorte d'incertitude, mais ce mensonge tait tomb de lui-mme. Les gens du chrif envoyaient vendre sur le march de Tougourt 300 chameaux, fruit de leurs razzias et avec le prix achetaient du bl, des dattes, de la poudre, du plomb et des armes. Un mois aprs plus de 500 chameaux revenaient se charger de provisions. Non-seulement Selman ouvrait ses marchs a nos ennemis, mais encore il allait en fantasia au devant d'un certain personnage qui se posait en lieutenant du chrif Mohammed ben Abd-Allah et qui n'tait autre qu'un missaire du grand marabout Senoussi, envoy de la Tripolitaine pour examiner l'tat des affaires. Cet missaire annonait qu'il allait au Souf recruter des partisans pour la guerre sainte. Selman avait envoy Biskra un miad portant le tribut annuel de Tougourt, un cheval et un mahari de Gada. Tout fut retourn Selman except le tribut que nous considrions comme venant de l'Oued-Rir' et non de lui. Ds lors nous nous attachions a sparer la cause deSelman de celle des populations du pays. Pendant que Selman nous envoyait des agents nous assurer de sa fidlit, nos coureurs surprenaient un de ses missaires envoy au chrif et porteur d'une lettre de lui pour le cheikh de Tougourt. Mohammed ben Abd-Allah engageait son ami Selman se rjouir de ses succs; il le priait de lui envoyer des drapeaux pour guider ses troupes dans la guerre sainte. Il n'y eut plus de mnagements garder. L'Oued-Rir' et le Souf tant en quelque sorte la base d'oprations des insoumis, puisqu'ils ne tiraient toutes leurs ressources que de ces deux rgions. On les mit en tat de blocus et toutes relations arec elles furent dfendues nos tribus. Au mois de mars 1853 une colonne compose d'environ 500 chevaux, chasseurs d'Afrique et spahis, 500 hommes d'infanterie et 2 obusiers, sous les ordres du colonel Desvaux, tait runie Biskra. Cette colonne devait faire une grande reconnaissance dans le Sud. Pendant que nos troupes se promenaient ainsi, la question de Tougourt se compliquait plus que jamais. Aussitt qu'il avait appris le dpart de la colonne de Biskra, Selman ne douta plus qu'elle ne ft dirige sur Tougourt. Avant de se disposer a faire les faces aux ennemis trangers, il songea corriger et a terrifier les ennemis intrieurs. Il tenait en prison le cheikh Oumbarek des Oulad-Moulat , coupable ses yeux de trop de sympathie pour les Franais et il le fit mourir. Croyant les Oulad-Moulat effrays il leur ordonne de venir camper devant Tougourt; ils se retirent au contraire dans les Zibans. Selman ordonne aux Nezla et aux Tebesbest, qui sont en quelque sorte les faubourgs de Tougourt, de porter toutes leurs richesses dans la ville et de venir s'y enfermer. Il y a quelques hsitations. Selman, soit que ces villages renferment beaucoup de partisans des enfants de l'ancien souverain, le cheikh Abd-er-Rahman .soit que ses cruauts, ses exactions lui aient fait bien des ennemis dans la ville, il croit voir dans l'hsitation qu'on met a accomplir ses ordres un commencement de rvolte. Pour anantir d'un seul coup toutes ces esprances, pour briser les seuls drapeaux qu'on puisse lever contre lui, le 18 mars il a la barbarie de menacer les quatre enfants du cheikh Abd-er-Rahman. On les trangla et un cinquime enfant posthume tait arrach du sein de sa nourrice et enferm dans une chambre o il mourait de faim. Leur grand'mre Lalla Aichouch prissait elle aussi d'une maniretragique, mise dans une sorte d'armoire perce dans la muraille .on en murait la porte et elle succombait faute d'air et de nourriture. Les Madjeria taient les excuteurs de ces atrocits. Aprs le meurtre des enfants du chekh Abd-er-Rahmam, Selman appelait lui les Souafa, convoquait tous les contingents des villages de l'Oued-Rir, augmentait les dfenses de Tougourt et se disposait soutenir un sige. Il crivait aussi au chrif Mohammed ben AbdAllah, lui demandant son assistance pour faire, disait-il, la guerre sainte. Le chrif se mit en marche en toute hate avec 200 cavaliers et 800 fantassins. Arriv El-Hadjira il apprit que la colonne franaise avait rebrouss chemin de Dzioua. Tougourt n'ayant ds lors plus besoin de son secours, il retourna Ouargla. Dlivr de tout souci du cot des franais, Selman se rend au Souf. Il cherche arrter Kouinin plusieurs partisans de l'ancien cheikh Abder-Rahman, mais ceux-ci se lancrent travers les dunes de sable jusqu' Guemar, en tiraillant avec ses serviteurs. Selinan rentre Tougourt sans avoir obtenu grand profit de son expdition. L't se passa sans incidents remarquables. La msintelligence qui clata entre Mohamed ben Abd-Allah et Si Nami, le frre de Sidi Hamza, des Oulad-Sidi-Chekh, paralysa les insoumis. Cependant Selman continuait nous adresser des lettres, affectant de rester en bonne relation avec nous; mais ces lettres taient toutes dictes par l'esprit du mensonge et de fourberie dont il nous donnait des preuves si frquentes. Durant ce temps, il demandait au chrif d'tre prt venir lui porter secours, si les Franais attaquaient Tougourt. Le chrif conseillait a Selman de ne pas s'enfermer dans sa ville que les Franais finiraient toujours par prendre. Le plan qu'il prfrait consistais runir leurs forces et harceler les Franais dans leur marche sur Tougourt; si les Franais les repoussaient, ils devaient se retirer dans Ouargla, d'o ils pourraient toujours troubler aisment l'tablissement que nous tenterions de faire dans l'Oued-Rir'. Selman adopta ce projet, fit transporter le trsor de la Kasba Ouargla et vendit les approvisionnements de dattes que l'on gardait habituellement en cas d'vnement. Les caravanes du chrif et des insurgs de l'ouest de l'Algrie, allaient librement aux marchs de Tougourt et d'El-Oued. Selman envoya mme une dputation au Bey de Tunis pour lui demander son appui. Cet missaire tait Bou Chemal dont nous avonsdj eu l'occasion de parler. Mais celui-ci s'occupa plutt de ses propres intrts que de ceux de son matre qu'il souhaitait voir renverser pour se mettre sa place. Il y avait longtemps que le trne de Tougourt l'empchait de dormir et longtemps encore il devait en tre ainsi comme nous le verrons. Chekh du faubourg de Nezla, Bou Chemal ne manquait pas d'une certaine influence. A la mort du sultan Abd-er-Rahman, il s'tait hter d'aller Biskra, saluer le colonel Boudville et le capitaine Serok, leur exposant les vux soi-disant forms par le Prince avant de mourir et il demandait que la tutelle de ses enfants lui ft confie l'exclusion de tout autre. Bou Chmal accueilli par nos officiers avec la plus grande bienveillance, tait envoy a Constantine o le gnral commandant la province, le recevait de mme et lui remettait en le congdiant un pli cachet l'adresse des habitants de Tougourt. Persuad que cet crit lui confrait la tutelle des enfants d'Abd-er-Rahman et par consquent le gouvernement provisoire de Tougourt, il s'tait fait prcder par des courriers porteurs de la nouvelle. En effet les habitants son approche de la ville, sortirent en masse au-devant de lui et il ne craignit pas de se proclamer leur chef, comme maitre du Palais en quelques sorte, investi par le Gouvernement franais. A son arrive Tougourt on onvrit en assemble le pli du gnral de Constantine et au grand dsappointement de Bou Chemal on en lira une proclamation, invitant les habitants de Tougourt ne pas s'carter des rgles du devoir et n'obir personne autre qu'au fils de leur Prince dfunt. Cette lecture porta un rude coup au crdit de Bou Chemal, se disant investi de la rgence et ses assertions ne furent plus coutes. Nous ne reviendrons pas sur ce que nous avons dj dit, quant a la tutelle de Lalla Achouch et de ce qui s'en suivit. Bou Chemal tait une de ces natures remuantes qui ne peuvent vivre sans intrigues et jouent un rle avec le matre quel qu'il soit et le trahissant la premire occasion pour se mettre sa place. Aprs avoir fait de l'opposition Selman il affectait de se rattacher a sa cause et c'est lui qui s'offrit pour partir en dputation, demander l'appui du Bey de Tunis et lui offrir le protectorat officiel de la principaut de Tougourt. Bou Chemal avec les six notables qui l'accompagnaient, passa quelque temps a Tunis, sollicitant en faveur de son matre, mais en mme temps il travaillait pour son propre compte ; quelques annes auparavant notre historiographe algrien, M. Berbrugger, dans unecourse travers le Sahara, avait fait Tougourt la connaisance de Bou Chemal qui lui avait donn l'hospitalit avec un empressement quelque peu intress. Bou Chemal s'tait figur que le Gouvernement franais lui enverrait une dcoration. Tout ce que fit M. Berbrugger fut de ddier a Bou Chemal la brochure de ses impressions de voyage. Donc tant en ambassade la Cour du Bey de Tunis, Bou Chemal crivit Alger son ancien hte le priant de faire des dmarches et des propositions pour amener la conqute de Tougourt par la France; naturellement il offrait de gouverner pour nous la ville Saharienne, aussitt la chute de l'usurpateur Selman. Cette intrigue n'eut aucun succs; on n'obtint pas non plus a Tunis les renforts, les canons que l'on n'y demandait, et la dputation s'en retourna Tougourt avec une demi douzaine de fusils seulement, donns en cadeau au moment du dpart. Au mois de juillet Selman faisait auprs de nous une nouvelle tentative pour rentrer soi-disant, en grce afin de couvrir une nouvelle faute. Au moment o il protestait encore de sa fidlit, le chrif d'Ouargla arrivait Tougourt. Mohammed ben Abd-Allah fit son entre dans cette ville avec une trentaine de cavaliers prcds de musique bruyante et une caravane de chameaux. Prvenu de son approche Selman lui avait fait dresser des tentes prs de l'An-Flita, groupe de palmiers au sud-est de Sidi-Bou-Djenan. Il alla ensuite sa rencontre la tte d'une cinquantaine de chevaux composant son goum. Ils mirent l'un est l'autre pied terre, s'embrassrent, puis ensemble entrrent Tougourt. Peu de jours aprs Selman faisait excuter des travaux pour mettre Tougourt en tat de dfense. La porte dite Bab-Abd-er-Rahman tait mure .les communications avec l'extrieur n'avaient plus lieu que par le Bab-el-Khodra, o taient placs des agents chargs de surveiller l'entre des trangers. L'enceinte de la ville tait rpare et refaite entirement sur certains points reconnus trop faibles. Tels taient les prparatifs contre les Franais, disait-on sans mystre, pour leur faire perdre du temps un sige, pendant qu'on les harclerait en rase campagne. Le chrif Mohammed ben Abd-Allah, s'appuyant sur Tougourt, devenu pour le moment son centre d'action, opra quelques razzias heureuses sur nos tribus, en avant de Gryville et de Laghouat. L'chec moral plutt que matriel que nous venions d'prouver par suite de ses coups de main trs hardis rclamait une revancheclatante. Le gouverneur de l'Algrie donna l'ordre tous nos commandants d'avant-postes de faire harceler sans cesse les tribus dissidentes par les tribus soumises afin que celles-ci ne fussent pas elles-mmes surprises et attaques par ls premires. Les gnraux commandant les trois divisions faisaient attaquer simultanment le chrif et tous les dissidents depuis la frontire de l'Est jusqu' celle de l'Ouest par des pointes profondes pousses par nos goums soutenus en arrire par les petites colonnes mobiles de Gryville, Laghouat, Boussada et Biskra. Ces irruptions de nos goums dans ces espaces o les objectifs sont aussi mobiles que les intrts matriels des tribus qui les habitent, ne pouvaient naturellement avoir de but bien dfini. On laissa donc chaque chef indigne le soin de frapper o son instinct de guerre le conduirait, connaissant assez par exprience la prudence habituelle de chacun d'eux, pour ne pas craindre d'entreprises trop compromettantes. On avait confiance que ces coups frapps inopinment des diffrents points de notre ligne du Sud, produiraient une grande perturbation chez nos ennemis qui, fuyant un danger, se prcipiteraient dans l'autre. Des prparatifs furent faits sur toute la ligne dans les derniers jours du mois d'octobre 1853. Notre khalifa Si Hamza ould Bou-Beker, la tte de 1,000 cavaliers et 1,200 fantassins de ses ksour et si Chrif Bel Arche avec ses contingents des Oulad-Nayls et des Larba se tinrent prts marcher, le premier de Gryville, dans la direction de Metlili, et le second de Laghouat, sur Berryan ; les goums de Bousda et de Biskra se rassemblrent en avant de ces postes, pour se porter galement dans le Sud. Des goums de rserve furent appels des tribus limitrophes du Tell pour protger les populations du Sud, dont les guerriers allaient tre lancs en avant et, dans le but de couvrir le flanc droit de cette grande offensive, trois camps de cavaliers arabes, tirs des subdivisions de Mascara, Sidi-bel-Abbs et Tlemcen, commands par des officiers franais, furent tablis pour battre de ce cot le sudouest de la province et surveiller les dissidents de la frontire marocaine. L'un de ces goums, celui de El-Aguer, eut l'honneur de prluder par une action vigoureuse aux oprations de la campagne. Son chef, le capitaine Lacrtelle, attaqua le 26 octobre Brazia, sur le Chot ElGharbi, les Rzana insurgs, mls aux Maas du Maroc et. lesvainquit dans un combat acharn, dans lequel ils perdirent 150 morts, 250 fusils et deux drapeaux. Ds les premiers jours de novembre nos corps indignes, soutenus en arrire par nos petites colonnes mobiles, s'branlrent la fois. Dans cette marche en bataille, le commandant suprieur de Laghouat, au centre de la ligne, n'attendit pas dans son impatiente ardeur les mouvements des ailes et se porta trop rapidement jusqu' Berryan et Guerara, avant que celles-ci eussent eu le temps de marcher sa hauteur. Il fallut rappeler en arrire les goums de Laghouat qui, parvenus le 16 novembre Guerara, alors que le khalifa Sidi Hamza, retenu par les pluies torrentielles sur l'Oued-Seggeur, n'avait pas encore atteint le pays de Metlili, et se trouvait l dans une situation isole et comme un point de mire pour tous nos ennemis. Toutefois cette pointe prmature du commandant du Barrail, ne laissa pas que de produire dans le Sud une impression considrable, en donnant nos ennemis la mesure des marches hardies que nos soldats ne craignaient plus de faire dans les rgions sahariennes. Cette manoeuvre produisit notamment un grand effet sur les villes de l'Oued-Mzab, qui renouvelrent leurs protestations de soumission et se mirent en relations plus intimes avec le commandant suprieur de Laghouat. Cependant le khalifa Si Hamza avait pu franchir ,le 9 novembre, les eaux de l'Oued-Seggeur et continuer sa marche sur Metlili. Les habitants de cette oasis et les Chamba-Berazga qui se meuvent autour d'elle, quoiqu'ils fussent ses serviteurs religieux, n'taient pas tous disposs le recevoir, mais son approche tous les partis se mirent d'accord pour faire acte de soumission ce serviteur de la France. Le 18 novembre, le khalifa s'tablit sous les murs de Metlili, une journe de marche des grandes villes de l'Oued-Mzab qui lui montrrent, comme au commandant du Barrail, d'excellentes dispositions. Pendant que les vnements que nous avons rapports, pour indiquer la marche gnrale des oprations, s'accomplissaient dans le sudouest, les contingents indignes de Bousda et de Biskra, placs d'abord en observation Sada et An-Rich, ds les premiers jours de novembre, ne restaient point inactifs. Le 20 novembre 500 chevaux d'lite conduits par le kad Si Ahmed bel Hadj ben Gan, furent lancs sur les villages au sud de Dzioua. Sur leurs traces et sous leurprotection, marchaient des groupes de Selmia, de Rahman et d'OuladMoulat, accourant leurs palmiers de l'Oued-Rir', pour en faire la rcolte. Enfin, pour prvenir toute entreprise du ct de l'Oued-Souf, un autre goum, sous les ordres du kad Ben Chenouf, alla battre le pays entre El-Oued-Souf et Tougourt. Le 24 novembre Si Ahmed bel Hadj, camp Dzioua, y apprend la rception pacifique de la colonne de Laghouat Guerara et profite de l'branlement qu'elle a produit pour se jeter sur les villages o les Oulad-Saci rvolts ont abrit leurs richesses; il y pntre le 29 aprs une longue marche de nuit, s'empare des villages de Tabel et El-Alia et des approvisionnements de bl, d'orge, de dattes, de tentes, d'toffes, d'armes, ainsi que des chameaux qui y taient renferms. La seconde et la plus remarquable priode de cette brillante campagne va s'ouvrir maintenant. Si Hamza venait d'entrer sans coup frir Metllili, mais la soumission de cette bourgade et des Chamba-Berazga qui l'environnent, ne pouvait tre que trs phmre, tant que le chrif Mohammed ben Abd-Allah resterait tabli Ouargla, car ces populations nouvellement soumises, abandonnes elles-mmes, n'taient pas capables de lutter avec le chrif et de maintenir leur indpendance son gard. Le marabout Si Hamza qui ne s'tait annonc jusque la que sous l'gide, pour ainsi dire, de son influence religieuse sur les gens de cette contre, irait-il combattre jusqu' Ouargla pour le compte de la France, celui qui tenait encore contre elle le drapeau religieux des Musulmans? Dixime Partie de la note historique de Touggourt mardi 15 juin 2010, 23:01 La circonstance tait dlicate et l'on comprend que ce chef rflchit longtemps et srieusement avant de s'engager dans cette audacieuse expdition plus de 60 lieues au del de Metlili. C'est ce qui explique qu'il resta prs de vingt jours camp sous les murs de cette ville. Au reste on ne saurait trop louer la prudence et la circonspection de sa conduite en prsence des difficults immenses qu'il avait vaincre. Que l'on songe en effet ce qu'il fallait de hardiesse notre khalifat,en ne parlant ici que des prils matriels de l'entreprise, pour franchir avec une troupe indigne, sans organisation et sans consistance, les solitudes qui les sparaient de son adversaire et se trouver ensuite face face avec lui au milieu d'un systme d'oasis o l'eau manque qui n'est pas maitre des villes, et o les villes entoures presque toujours d'un foss plein d'eau et caches au milieu de jardins inextricables, pourraient rsister mme aux efforts d'une colonne franaise munie d'un quipage de sige . Ajoutons qu'une telle tmrit ne pouvait tre permise qu' un chef indigne tenant comme Sidi Hamza, d'une main l'pe du guerrier et de l'autre le chapelet du marabout. Si Hamza passa donc 18 ou 20 jours devant Metlili, envoyant adroitement sonder les dispositions de ses adversaires et rveiller chez eux. le respect et l'affection pour le nom de ses anctres les OuladSidi-Chekh ; il fit surtout parler ses frres Si Nami et Si Zoubir qui taient au nombre des partisans du chrit. Enfin, force de patience et d'adresse, il parvint dbrouiller l'cheveau de la rsistance qu'il avait devant lui. Quelques paroles amies lui arrivrent d'abord de Ouargla, apportes par un homme de la tribu du Mekhadma qui s'tait sauv au pril de ses jours. Peu aprs, Si Zoubir, son plus jeune frre, vint lui faire de la part de quelques hommes influents des Chmba-bouRouba, Mekhadma et Said-Atba, des protestations de dvouement. Enfin , le chekh Taeb ben Babia, chef de Negoua, lui ayant fait savoir qu'il tait tout lui et aux Franais et qu'il lui livrerait les portes de la ville, Si Hamza n'hsita plus se porter en avant. Ds que le Gouverneur gnral appris cette rsolution, il prescrivit au commandant du Barail de se porter avec sa colonne a hauteur de Guerara, et, au commandant Niqueux, de la colonne de Geryville.de marcher sur Metlili pour appuyer le mouvement du khalifa. Ce fut le 5 dcembre que Si Hamza partit de Metlili avec sa petite arme indigne, se dirigeant sur l'oasis de Negoua. Lorsque aprs plusieurs journes de marches pnibles au travers des steppes rocailleuses du dsert, il parvint a 4 lieux de Negoua, les envoys du chekh Ben Babia, rest fidle sa parole, se portrent sa rencontre et le lendemain il fit son entre dans la ville o il tablit ses approvisionnements et ses impediments , sous la garde d'une partie de ses fantassins; puis avec la partie la plus mobile et la mieux dispose au combat, il marcha rapide-ment sur le douar des partisans du chrif.Cependant celui-ci qui n'ignorait plus qu'il y avait chez les Chambbou-Rouba, les Mekhadma et les Sad-Atba, des lments de dfection et qu'un ennemi redoutable s'apprtait le combattre, avait parcouru ses ksour et ses douars pour stimuler le zle des siens et tait parvenu a runir sous ses drapeaux, Ouargla, prs de 4,000 hommes, fantassins et cavaliers. Cette masse s'avanait sur Negouca, le jour mme o Si Hamza en sortait pour attaquer les dissidents. Mohamed ben Abd-Allah, arriv sous les murs de la ville, se disposait l'enlever de vive force, lorsque la nouvelle de la marche de Si Hamza se rpandit avec rapidit parmi les siens et les jeta dans une grande confusion. Quelques coups de fusil tirs sur eux de Negoua, mirent le comble au dsordre et en un instant la dbandade fut gnrale. Les gens d'Ouargla et autres ksour des environs, coururent la dfense de leurs villes; les Makhadma, Sad-Atba, Chamba-bou-Rouba, s'lancrent vers leurs douars et il ne resta plus auprs du chrif que les gens des Larba et Oulad-Nayl, avec lesquels il se mit en toute hate a suivre les traces de Si Hamza. Celui-ci avait fait grande diligence et ds le point du jour il s'emparait de quelques troupeaux, puis continuant sa marche le jour et la nuit suivante, il se trouva en prsence du chrif et de ses partisans, qui avaient doubl de vitesse pour venir protger leurs richesses si fort compromises. Au point du jour Si Hamza aperut l'ennemi post sur des dunes formes par les sables, dans les si-nuosits desquelles il avait dispos ses cavaliers et ses fantassins. Notre khalifa sans s'en laisser imposer par ces normes masses de sable qui cdaient sous le poids des hommes et des chevaux, s'lana la tte des siens contre ces vritables remparts naturels et suivi par les fantassins de nos ksour, par ceux de Stitten, en particulier, et par quelques cavaliers intrpides. La mle devint gnrale ; Si Hamza animant les siens par son exemple, combattait au premier rang; bientt son cheval est tu et il est bless lui-mme la main. Saisi peu d'instants aprs corps corps par El Hadj Taeb, des Beni-Mida, l'un des partisans du chrif, le plus renomm par son courage, il ne peut se dbarrasser de cet adversaire qu'en lui cassant la tte d'un coup de pistolet. Mais les gens du chrit tenaient bon et les assaillants harasss de fatigue s'taient retirs en arrire pour reprendre haleine. Le choc avait t rude et meurtrier et les deux partis avaient prouv des pertes sensibles. Ben Nacer ben Chohra, le bras droit du chrif, gisait sur le sable grivement bless.Cependant Si Hamza se prparait a recommencer la lutte et courant de l'un de ses contingents a l'autre, choisissait les plus braves pour en faire une tte de colonne d'attaque, quand il vit s'avancer vers lui huit hommes pied conduisant un cheval de soumission en criant : Au nom de Dieu, nous vous demanons l'aman ; nous vous demandons venir sous votre drapeau et sous celui de la France !. Le khalifa suspendit ses prparatifs de combat, fit dire aux insurgs de s'arrter et rassemblant ses kads les consulta sur ce qu'il tait convenable de faire. " Donnez leur l'aman, lui dirent-ils, les Franais eux-mmes s'ils taient ici n'hsiteraient pas l'accorder, mais nous savons qu'ils sont misricordieux et qu'ils pardonnent avec joie leurs ennemis vaincus. Si Hamza se rendit leurs dsirs. Quant au chrif il n'tait plus l. Suivi de quelques cavaliers et d'un chameau portant presque l'tat de cadavre son lieutenant Nacer ben Chhra, grivement bless,il s'loignait sur Tougourt auprs de son ami Selman ben Djellab. Mais comme nous l'avons dj dit le chrif avait trop peur d'etre pris en se tenant enferm dans une ville. Aprs quelques jours de repos, il se remettait en marche et allait vivre en rase campagne entre Tougourt et le Souf, nourri, approvisionn par les soins de Selman. Nacer ben Chohra, lui, resta a Tougourt, dans l'impossibilit o il tait de suivre son matre. Le moment est venu de dire quelques mots sur ce personnage que nous reverrons encore souvent en scne. Les Ben-Chhra ont pour anctre un certain Ali, habile fauconnier, originaire des Chorfa du Maroc, qui vint vers la fin du XVI sicle s'tablir avec quelques tentes chez les Mamra, l'une des quatre fractions des Larba, alors installs dans le Zab, prs de Biskra. Guandouz, fils d'Ali, se signala dans les luttes que les Larbaa soutinrent pour s'implanter dfinitivement sur le territoire qu'ils occupent encore aujourd'hui au sud de Laghouat et il acquit une grande renomme. Les Larba formaient une sorte de petite rpublique oligarchique, dirige par les principales familles de chaque fraction. Guandouz reut du gouvernement turc un cachet et des prsents comme chef de cette tribu, avec pouvoir de nommer les cheikhs sous ses ordres. Son fils Chaou lui succda dans cette position prpondrante, mais la discorde se mit parmi ses enfants et dans cettefamille, comme dans le plus grand nombre des familles indignes nobles ; deux partis se formrent, des luttes sanglantes eurent lieu et se renouvelrent frquemment chez les Larba. Ben Chohra rest matre aprs plusieurs combats et la mort de son comptiteur El-Bey, tait le chef de la tribu au moment de la conqute franaise. Lorsque notre action s'tendit vers le Sud il fut nomm kad des Larbaa. Ennemi de Ben Salem, qui tait le chef de la famille la plus puissante de Laghouat, il lutta sans cesse contre lui et fut tu ElFedj, laissant un fils nomm Nacer. Nacer ben Chhra hrita de toute l'influence de ses anctres. Cachant ses ressentiments contre Ben Salem, il accepta la position d'agha des Larbaa, sous ses ordres, lorsqu'en 1846 celui-ci fut investi khalifa du Sud. Mais toute entente tait impossible entre ces deux hommes et leur msintelligence qui avait plusieurs fois troubl la tranquilit du pays, dtermina l'autorit a examiner lequel des deux il convenait de destituer. Inquiet d'un ordre qui le mandait cet effet a Mdah, Nacer prit le parti de s'enfuir, emmenant avec lui ses partisans et raziant les tentes de ses adversaires sur son passage. Il rejoignit alors (1851) le chrif Mohammed ben Abd-Allah dans les environs de Ouargla et se montra l'un des plus nergiques dfenseurs de Laghouat, attaqu par nous en 1852. Depuis cette poque, malgr la soumission des Larbaa, il ne cessa, en compagnie du chrif Mohammed ben Abd-Allah, de nous faire une guerre continuelle. Nous le reverrons souvent dans le cours de ce rcit . Nacer ben Chohra reprsente la branche ane des descendants d'Ali fils de Guandouz dont le souvenir a t conserve par un chant populaire bien connu dans le Sud. On le dit compose par le marabout El-Hadj Aissa, de Laghouat, en l'honneur du fauconnier Ali, l'anctre de la famille; en voici la traduction ; Ds qu'apparait l'aurore, mon premier soin est de seller ma monture pour aller roder dans le dsert, Lgrement Vtu, j'ai Sur mes deux paules mes faucons, mes compagnons. Je saute sur ma gracieuse jument qui au seul bruit d'un ternuement s'emporte avec la vitesse du vent. A peine ai-je commence galopper qu'une outarde se prsente mes yeux, sortant d'un massif de thym.Quelle joie pour moi de voir cette belle proie ! et je lche aussitt mon faucon favori. Il s'lve dans les airs, redescend plus vite qu'une balle, enlve sa proie et revient son matre. Les faucons que j'aime le plus ce sont- ceux qu'on appelle bourni. Leurs matres s'attachent tellement eux qu'avant de leur rendre la libert ils leur font au bec une marque avec un fer tranchant, afin de pouvoir les reconnatre l'anne suivante. Ceux-l, un seul mot de leur matre suffit pour les rappeler et quand vous les lancez sur des outardes, ils ne sont pas longs vous en rendre matres. J'aime ces nobles,qualits de faucon; j'aime en faisant galopper ma cavale, leur chanter des chants mlancoliques. La veille du jour de chasse, Je ne les laisse pas dormir, leur colre retombera sur le gibier. Heureux d'avoir des faucons, j'ai encore le bonheur d'tre dans l'aisance, Ma tente en brillants poils de chameau est garde par des esclaves qui ne connaissent que leur matre. Et il y a dedans des belles dont la vue est blouissante comme celle de charbons ardents placs sur un blanc tapis de neige. On ne peut nier que la chasse ne soit un exercice louable, car tous l'aiment : saints, prophtes ou simples humains. C'est ainsi ma belle cavale, que parcourant ensemble les dserts, nous passons tantt dans les sentiers difficiles, tantt dans de belles plaines, l'aspect pittoresque, poursuivant la trace des outardes et n'ayant pour compagnons de route que nos chers faucons. C'est EI-Hamadjin (entre Laghouat et le Mzab) qu'il nous faut passer l'hiver. Quel bonheur de faire veiller l nos faucons, au milieu de gens honorables et de nous montrer nos rivaux, nous promenant dans de riches vailles. Mon Dieu! fait moi savoir ce que je suis, car je ne crois pas qu'il y ait sur la terre un cavalier aussi redoutable que moi ! Allons donc visiter ce dsirable lieu de Sahouana (prs de Laghouat). Promenons-y nos faucons avec leurs poitrines semes d'toiles brillantes comme celle du Firmament.Apres avoir quitt cet endroit fertile nous arriverons un terrain ' aride et l'ayant travers nous trouverons un sol couvert de verdure. Nos faucons lancent une chrtienne (nom donn l'outarde), ivre, endormie, avec un collier au cou, ne se doutant pas de la surprise qui l'attend. Mon cher faucon s'lance dans les airs, redescend comme une flche et tombe sur la pauvre chrtienne. Je lui arrache les beaux habits et lui fait goter l'amertume de la mort. La victime dsespre se dchire les joues jusqu'au sang et se noircit la figure en signe de deuil. Le chrif aprs avoir vu ses lieutenants les plus dvous et les plus intrpides tomber ses cts, avait donc fui, dlaiss de presque tous ses partisans, abandonnant notre discrtion et nous laissant le soin de recueillir sous notre protection toutes les villes et les tribus sahariennes qui avaient arm contre nous. Ces rsultats que nous avions obtenus par l'offensive simultane de nos goums, sur un thtre d'action presque indfini et sous l'appui moral de quelques centaines de bayonnettes, avait dpass nos esprances. Aprs la capitulation des dissidents, rgle sur le champ de bataille. Si Hamza reprit la route de Negoua et fut salu, chemin faisant, par les acclamations des tribus venant en foule lui prsenter le cheval de soumission. Sa marche devint un vritable triomphe jusqu' l'oasis de Ouargla, o on le fora de s'arrter, Rouissat, dans la kasba que le chrif s'tait fait construire, pour que sa victoire fut bien constate aux yeux de tous. Afin de mettre profil le trouble et la confusion qui rgnaient dans les tribus, afin de ne pas donner au chrif le temps de se remettre des checs qu'il venait d'essuyer, il fut dcid que le colonel Durrieu, commandant la subdivision de Mascara, rejoindrait le khalifa Si Hamza, pour consacrer par l'apparition du drapeau de la France sur le thatre des vnements, la conqute que ce chef venait d'accomplir et ensuite prparer l'organisation de ce pays. Le colonel Desvaux, commandant la subdivision de Batna, agissait de son cot vers Tougourt et le Souf pour empcher le chrif de reconstituer un centre quelconque de rsistance; mais l'Oued-Rir' restait toujours l sous la possession de Selman, souffrant du blocus de l'interdiction de tout commerce, mais incapable de se soustraire au joug qui pesait sur lui.Le Souf continuait sa politique tortueuse notre gard, protgeant le chrif en sous main, tout en envoyant des Miad protester de sa fidlit Biskra. La tranquillit ne pouvait donc tre de courte dure. En effet, aprs avoir pass quelque temps dans l'ombre, sur la frontire tunisienne, le chrif s'tant refait une bande d'une centaine de cavaliers, se rapprochait du Souf o il attendait l't. Tous nos nomades partant cette saison pour le Tell et laissant le Sahara dsert, il esprait oprer quelque coup de main sur les Oulad-Nal. Voici quelles taient les dispositions prises en vue de parer a ces ventualits. Un goum d'une centaine de chevaux Zeribet-El-Oued, protgeait le Zab. Cent chevaux au bordj de Saada couvraient l'OuedRir' ; enfin, cent chevaux au bordj de Doussen offraient un point d'appui aux Oulad-Zekri, dont les troupeaux paissaient encore dans les ravins qui forment les sources de l'Oued ltel. Les Oulad-Moulat, esprant obtenir l'autorisation d'enlever leurs dattes, taient encore au mois d'avril Bou-fegoussa, a l'est de l'oasis de Sidi-Khelil. Vers le commencement du mois, ils enlevrent quelques troupeaux aux Oulad-Sahia. Ceux-ci et les Rebaa se runirent en grand nombre pout tomber leur tour sur les Oulad-Moulat qui taient sur leurs gardes; les insoumis survinrent inopinment; ils taient donc attaqus par ceux qu'ils voulaient surpendre. Le combat fut vif. Les Oulad-Sahia laissrent sur le terrain une quinzaine de morts et perdirent une soixantaine de chameaux monts par leurs Fantassins. Tous les nomades taient concentrs dans le Zab, se disposant prendre la route du Tell ; il ne restait plus que quelques caravanes des Selmia et des Rahman qui taient encore Meraier, occups enlever leurs dattes, lorsque le commandant suprieur de Biskra apprit que le chrif s'tail mis en route pour tomber sur ces caravanes. Il fit partir immdiatement tous les goums des nomades pour Meraer, mais dj le chrif avait travers l'Oued-Rir'. Le chrif, en effet, tait parti avec cent cavaliers et quatre cents fantassins monts sur des chameaux, sans que rien trahit sa marche ; il franchit plus de cent lieues et tomba sur l'Oued-Djedi cinq lieues de l'oasis de Sidi-Khaled. Le chrif enlve plus de 2,000 moutons et prs de 200 chameaux, 45 tentes. Le fils du cheikh des Oulad-Harkat, le jeune Taeb ben Harzallah, rallie son monde, file le long de l'Oued-Djedi, jusqu'au Bordj-de-Doussen. Avec le kaid Si Ahmed ben Bouzid, ils en partent au nombre de centcavaliers et cent cinquante fantassins. Pendant que les Oulad-Harkat sont sur la piste du chrif, le commandant suprieur donne ordre au brigadier de spahis El Arbi Mamelouk de se porter avec 150 chevaux droit vers l'Oued-Rir' sur la ligne de retraite du chrif. Au lieutenant Amar, il tait prescrit de se diriger de Zeribet-el-Oued sur les puits du Souf. Ainsi, si le chrif chappe aux Oulad-Harkat, il peut encore tre atteint par le brigadier El Arbi; s'il vite celui-ci, reste encore la chance que le lieutenant Amar le rencontre. Mais, ds le 1 mai au soir, Si Ahmed ben Bouzid aperoit aux environs d'El-Fouhar les feux de bivouac du chrif. Taeb ben Harzallah veut attaquer de suite pour se donner toutes les chances de la surprise. Mais le kad ben Bouzid remet l'attaque au lendemain. Le 2 mai, au matin, Taeb et ses OuladHarkat, anims par l'espoir de reprendre leurs troupeaux, se jettent intrpidement sur l'ennemi. Les gens du chrif sont mis dans le plus grand dsordre; lui-mme couch en joue par deux cavaliers n'chappe que grce au dvouement d'un de ses ngres. Cependant Si Ahmed ben Bouzid au lieu d'achever le succs, se tient l'cart avec son goum. Les ennemis reviennent de leur premire surprise, voient le petit nombre des assaillants et recommencent la lutte en gens dsesprs. Taeb et ses gens sont ramens et Ben Bouzid prend la fuite avec ses soixante-dix cavaliers, sans brler une amorce. Les Oulad-Harkat laissrent sur le terrain 32 hommes tus, beaucoup de blesss et 147 fusils. Quant au chrif, il continua sa re-traite sur Dzioua et entra en triomphe Tougourt. Cette fois encore, comme aprs le combat de Metlili, comme aprs la prise de Laghouat, il se relevait par un de ces coups hardis qui aurait pu lui coter cher, sans la lchet du kad Si Ahmed ben Bouzid. Mohamed ben Abdallah ramena son monde auprs de Tabet, o il tait dans une excellente position pour continuer ses intrigues sur l'Oued-Rir et sur le Souf, et en mme tcmps a porte de tenter encore quelque entreprise contre nos gens. Excit par le chrif a faire la guerre sainte, Selman se rend ElOued, la tte de quatre-vingt cavaliers; les villages du Souf procurent leurs contingents. Guemar seule ferma ses portes Selman. Selman, de retour Tougourt, fait tous les prparatifs d'une expdition; il annonce qu'il va se mettre en mouvement avec tout l'Oued-Rir', Souf et le chrif qui dj campe entre Tougourt etTemacin. Il dit qu'aprs avoir chati Meraier de ses bonnes dispositions pour les Franais, ils se jetteront sur le Zab. Mais toutcela n'tait que pure forfanterie. Le Souf n'envoya que quelques jeunes gens sans importance; Temacin ne bougea pas, grce aux bons conseils du marabout Tidjani Si Mohamed El Ad. Rduit ses seules forces, Selman renonce ses projets et se venge par de nouveaux meurtres, de nouvelles confiscations, qui frappent les gens souponns avoir des sympathies pour nous. Enfin, ce qui prouvait combien Selman se sentait peu solidement assis, c'est qu'il ne comptait plus, pour nous combattre, que sur le fanatisme des populations sur lesquelles sa naissance lui donnait jadis tant de prestige. Selman, abdiquant le rle de cheikh, de sultan de Tougourt, se dclarait le khalifa du chrif. Mettant profit les bonnes dispositions des gens de Guemar, le colonel Desvaux envoya le sous-lieutenant Rose, avec un goum, faire la reconnaissance de la route d'El-Fad au Souf. M. Rose fut bien accueilli a Guemar et sa mission s'accomplit sans accident. Au mois d'aot, voulant punir la tribu des Lakhedar des nombreux vols qu'elle avait commis et de plusieurs attaques a main arme, le commandant suprieur de Biskra se rendait, avec un escadron de chasseurs, au milieu de leur campement, prs de Sidi-Okba. Comme on refuse de lui livrer les coupables, il inflige une amende et emmne les troupeaux comme garantie. Les Lakhedar essayent de les reprendre par les armes; on leur lue dix hommes. Telles furent nos dmonstrations pendant cette courte priode ; mais, afin d'isoler de plus en plus Selman, l'interdiction de commerce fut leve pour tous les villages du Souf, except celui d'EI-Oued, dont les manifestations hostiles ne pouvaient tre pardonnes. Dans les autres, au contraire, nous avions de nombreux partisans; il fallait leur donner l'ascendant. Les gens d'EI-Oued virent l un indice certain que nous prenions nos dispositions pour l'hiver prochain. Ils voulurent dtourner le coup qui les menaait; ils envoyrent un miad Biskra. On leur imposa 50,000 francs d'amende, mais le parti hostile l'emporta encore sur celui de la paix, et ces dmarches n'aboutirent pas. Le 2 novembre, le brigadier El Arbi Mamelouk se portait, avec 250 chevaux de goum, jusqu'auprs d'El-Oubet, et enlevait plus de 5,000 moutons et 100 chameaux aux rebelles. Il ramenait sa proie, lorsqu'il fut assailli par la cavalerie ennemie. Notre goum charge d'abord, puis, apprenant que le chrif est la, une panique subite s'empare de nos cavaliers, qui fuient de tous cots sans qu'il soit possible de les rallier. Afin de s'chapperplus facilement dans les dunes, beaucoup mettent pied terre et abandonnent leurs chevaux. Dans cette chauffoure, nous emes plusieurs morts, et les insoumis emmenrent encore triomphalement Tougourt plusieurs chevaux, plusieurs prisonniers, dont un cheikh des Sahari et un chekh des Oulad-.Moulat. Ce fut un incident fcheux, surtout au moment o l'insoumission des Oum-el-Lakhoua avait amen un renfort important au chrif. La premire ncessit remplir tait de faciliter aux Selmia-Rahman et Oulad-Moulat de faire la rcolte de leurs dattes dans l'Oued-Rir'. Il tait craindre que pour sauver leurs dattes, ces tribus ne prtassent l'oreille aux menes de Selman pour les attirer dans son parti. Il fut dcid qu'une colonne lgre, compose de 800 chevaux de goum, 1,300 fantassins des R'amra, Amer, Oulad-Djelal, Sidi-Khaled, OuladZekri, appuys par deux esca-drons de spahis et une compagnie de tirailleurs indignes, se porterait dans l'Oued-Rir,tatant le terrain, n'avanant qu' coup sr, faisant appel nos partisans et qu'elle irait prendre position Meggarin, quelques heures de Tougourt. Faisant face Selman et au chrif dans cette position, on protgeait la rcolle de nos nomades. Le commandant Marinier, chef du bureau arabe de Batna, commandait cette colonne lgre. Le colonel Desvaux avec 500 bayonnettes du 68 eme de ligne, 3 escadrons de chasseurs et deux obusiers devait se placer a Mraer, servant de base d'oprations la colonne lgre et lui prtant une sorte d'appui moral. Voici quelle tait la situation des choses en ce moment; - c'est toujours le colonel Seroka qui parle: -Le chrif tait a El-Oued, cherchant dcider cette capitale du Souf se lever en masse pour aller au secours de Tougourt. Selman forait les habitants de la banlieue de Tougourt a rentrer toutes leurs dattes dans la ville afin d'avoir un gage de leur fidlit. La masse des populations tait secrtement pour nous, mais elle n'osait se prononcer tant que nous ne marcherions pas de faon oprer le renversement de Selman. En mme temps que la formation de la colonne mobile de Biskra, le Gouverneur gnral avait prescrit le mouvement des deux autres colonnes partant de Laghouat et de Bousda, sous la protection desquelles une offensive gnrale des goums allait tre dirige dans le Sud. ' C'est ce moment que Selman, prvenu par ses espions de nos prparatifs de campagne, crivait au Gouverneur gnral la lettre quel'on a lue en tte de ce travail, esprant que ses protestations mensongres allaient dtourner l'orage qui le menaait tres srieusement cette fois. C'tait le 18 novembre, auprs du bordj de Tar-Rassou, que le rendezvous avait t donn a tous les contingents de Biskra. Le commandant Marmier se mettait en mouvement le 21,avec la petite arme ,emmenant un mois de vivre pour tout son monde, sur un millier de chamaux .Il campait le 22 Mraer, le 24 a la hauteur d'Ourlana, le 25 Sidi-Rached .Partout, sur son passage, les gens des oasis s'taient prsents protestant de leur dsir d'avoir la paix avec les Franais. Le mouvement de cette colonne avait t si rapide, on s'attendait si peu a une pareille offensive que ses claireurs enlevrent Sidi-Yaha les trois serviteurs de Selman occups faire payer une amende. L'un d'eux, Talha, kaid de Tamerma, tait un de ces coquins avec lequel Selman dominait l'Oued-Rir' par la terreur. Ainsi donc, jusque l personne n'avait boug. Les ngociations entames depuis longtemps avec l'Oued-Rir' portaient leurs fruits. Du reste le colonel Desvaux adressait aux populations une proclamation o il leur disait que la guerre n'tait dirige que contre Selman, chek de Tougourt, l'assassin des enfants d'Abd-er-Rahman, son prdcesseur, et non contre les populations crases par la tyrannie. Que le Souf restt sourd aux sollicitations du chrif, que les grands villages de la banlieue, travaills par les missaires des exils qui suivaient la colonne, montrassent assez d'nergie pour s'enfermer chez eux, il tait probable que Selman rduit aux seuls combattants de la ville et de la dera, n'oserait attendre et prendrait la fuite. En arrivant Ghamra, petite oasis a 4 lieues au nord de Tougourt, on trouve le village abandonn; il n'y restait plus que les femmes, les enfants et les vieillards. Toute la population virile s'tait rendu en arme Tougourt. Les gens de Ghmra ne pouvaient donner pour excuse la pression de Selman, car c'tait la nuit prcdente mme, pendant que la colonne campait Sidi-rached, quelques pas d'eux, qu'ils avaient abandonn leur pays. Ils ne pouvaient ignorer avec quel respect de l proprit, quelle discipline et quel bon ordre, la petite arme indigene avait travers toutes les oasis depuis Mraer. Il fallut donc infliger un chtiment Ghamra. Le chtiment pouvait donner de l'ascendant aux partisans qu'on avait dans Nezla, Tabesbest, Zaoua.qui avaient fait dire Cent fois qu'ils n'attendaient que laprsence d'une colonne franaise pour se prononcer. Aprs qu'on eut fait sortir ce qui restait de la population, le village fut livr au pillage. Dans l'aprs-midi la colonne arriva devant Meggarin. Celle-ci fit mine de vouloir rsister, mais quand on eut pris les dispositions pour l'enlever de vive force, la population jetant ses fusils vint en masse demander merci. A Meggarin le commandant Marmier apprit que le cherif tait-a la veille d'entrainer les contingents du Souf. Tout donnait a croire qu'en se portant sur Tabet-el-Gueblia, oasis sur la route de Tougourt ElOued, on parviendrait en imposer au Souf, y retenir les contingents, faire chouer ainsi les manuvres du chrif. Le mouvement sur Tabet avait en outre l'avantage d'inspirer Selman, qui devait dj connatre la marche du colonel Desvaux, la crainte de se voir coup son unique ligne de retraite, mission des goums, pendant que la colonne franaise marchait directement sur Tougourt. En consquence le colonel Marinier donna l'ordre au kad Si Mohammed bel Hadj de s'tablir avec 400 cavaliers et autant de fantassins Tala, en avant de Ghamra, afin de garder les communications avec Mraer et isoler Tougourt et l'Oued-Rir', pendant la pointe qu'il allait faire dans l'Est. Le 27, dans l'aprs-midi, le commandant Marinier se met en route pour Taibet avec le reste de ses forces. Si El Gharbi, beau-frre du marabout Si Mohammed el Aid, le chef spirituel Tidjani des Oulad-Saah, propritaire de Taibet, prcdait la colonne dans le village. Pendant la nuit un missaire de Si El Gharbi arrive au bivouac et annonce que la veille le chrif a fait son entre a Tabet, non seulement avec tout son monde, mais avec de nombreuses bandes recrutes dans les villages du Souf. Le commandant Marinier ne pouvait plus songer a marcher sur Tabet, qui est un grand village de 400 maisons, ou magasins, bti au milieu de dunes de sable impraticables pour les manuvres de cavalerie. D'ailleurs le but principal de retenir les gens du Souf chez eux tait manqu, il ne restait plus qu' se replier sur Meggarin, o Si Ahmed bel Hadj fut ralli le 28 dans l'aprs-midi. A la mme heure le chrif faisait son entre dans Tougourt avec plus de 2,000 fantassins et 400 cavaliers. La colonne lgre tait campe sur le plateau qui domine Meggarin ; droite elle s'appuyait sur l'oasis, gauche dans la plaine de Tabet. Le village de Meggarin tait une demi lieue en avant droite.Le 29, au matin, grce l'oasis de Tougourt qui leur permettait de drober entirement leur mouvement, Selman et le chrif se disposent a aller attaquer le camp de Meggarin. Le mouvement de retraite de l'avant-veille leur avait inspir une grande confiance. Les nombreux troupeaux de chameaux qui paissaient leur vue, ces mulets, des bagages, c'tait une proie qui allchait ardemment leurs bandes. Le vice de la position de la co-lonne, oblige de s'appuyer une oasis sourdement hostile, pour tre matresse de l'eau, ne leur avait pas chapp, aussi croyaient-ils marcher a une victoire assure, beaucoup de non combattants suivaient pour prendre part au pillage. Pendant que Selman et le chrif, la tte de leurs cavaleries runies, devaient se dployer dans la plaine, pour attirer l'attention vers l'est, les nombreux saga cheminant dans les replis de terrain devaient se glisser derrire la large bande de palmiers de Meggarin, se jeter dans le village, l'occuper fortement, marcher et tourner le camp. Ce plan combin faillit russir. A la premire nouvelle de l'apparition de l'ennemi, le commandant Marmier donna l'ordre ses fantassins de dfendre le camp et de border l'oasis et il forme ses escadrons. Cependant le goum de Si Ahmed bel Hadj ben Gana avait t lanc pour dblayer le terrain. Ben Gana est ramen. Les balles des cavaliers ennemis viennent presque dj dans le camp. Au mme moment les saga surgissent en poussant des cris froces de tous les recoins et se prcipitent vers le village dont les habitants ont dj ouvert le feu sur nous. Ce fit le moment critique de la journe. Le village tait la clef du champ de bataille. Le peloton de spahis du lieutenant Amar, le premier form, est lanc pour contenir les goums qui dbordent dj sur la gauche. Le capitaine Vindrios, avec ses tirailleurs, arrte net les fantassins dont les cadavres couvrent dj les bords du foss de Meggarin. Le lieutenant Amar a charg avec un admirable lan. Mais les cavaliers du chrif, un moment refouls reportent leur drapeau en avant. Alors arrive l'escadron du capitaine Courtivron, tous les goums des Oulad-Derradj et des Sahari. Le capitaine de Courtivron se prcipite bien mass au milieu des ennemis ; le goum ne tient pas, les fantassins fusills de flanc par les tirailleurs, tourns par la cavalerie ne songent plus qu' fuir. Alors ce n'est plus un combat, c'est une poursuite. Avec le plus grand propos le capitaine Vindrios se jette en avant suivi d'une section de ses tirailleurs; tandis qu'avec l'autre le lieutenant Jouanneauescalade le village intrpidement. Les saga de Ghamra, quelques Oulad-Djelal suivent les tirailleurs dans Meggarin et en chassent les habitants auxquels s'taient joints dj des fantassins du dehors. Ds ce moment le succs n'tait plus douteux. Selman et le chrif fuyaient toute vitesse, abandonnant leurs fantassins qui, dbords, envelopps dans la plaine, cherchaient se sauver dans toutes les directions. Le lientenant Rabolle, dtach de l'escadron, poussa la pour-suite jusqu'au del de la Sebkha. Cependant le commandant Marinier est averti qu'un grand nombre de fantassins avec leur drapeau et leur musique s'taient rfugis dans un jardin de Meggarin et se muniraient disposs y vendre leur vie. Tout faisait croire qu'il y avait l un personnage important. On sut depuis que c'tait le mokaddem de Nezla, un des plus chauds partisans de Selman et qui y fut tu. Le commandant fit arriver les tirailleurs au pas de course et mettre pied terre au capitaine Clavel avec une partie de son escadron. Entrans hardiment par leurs chefs, spahis et tirailleurs se prcipitrent franchissent les murailles, sous le feu dsespr de ces fantassins qui se sentaient perdus ; quelques-uns peine chapprent, tous les autres restrent morts sur le terrain. Ce fut le dernier pisode de la journe. Il tait alors prs de 2 heures de l'aprs-midi; ce combat avait commenc 9 heures. Un incident peut donner une ide de ce que la droute de l'ennemi eut d'affreux. La multitude des fuyards se pressait avec une telle confusion sur le pont de Bab-El-Khodra, unique issue pour entrer dans Tougourt, que treize hommes touffs dans la presse tombrent morts dans le foss. Prs de 1,000 fusils, 100 sabres, cinq drapeaux, tels taient les trophes de ce brillant combat dont le capitaine Seroka, chef du bureau arabe de Biskra et l'un des principaux acteurs de ce fait de guerre, nous a laiss le rcit mouvement qu'on vient de lire. Les pertes de l'ennemi taient normes; abandonns par les goums, les malheureux saga de Selman et du chrif fuyant dans cette plaine inonde par nos cavaliers avaient jonch leur fuite de cadavres. On valua les blesss et les tus prs de 500. Quant a nous, nous ne comptions que 11 morts et 46 blesss. Le commandant Marinier garda la position si bravement conquise et attendit les rsultats du combat de Meggarin. Le 30, au matin, il fit faire une grande patrouille par 200 chevaux tout le long du flanc oriental de l'oasis de Tougourt ; il voulait juger de la confiance que pouvait conserver l'ennemi. Notregoum ne rencontra rien; pas un claireur n'osa sortir des palmiers; les exils qui accompagnaient la colonne redoublrent l'activit de leur correspondance avec Tougourt, Nezla, Tabesbest, Zaoua. Ds le 30,au matin, les gens de Zaoua commencrent arriver au camp par dix, vingt et trente. Dans la journe du 1 dcembre, Selman fit sortir tout son monde pour en passer la revue et chercher rveiller l'enthousiasme. Il reut de tous un accueil glacial et aprs la revue les contingents de la banlieue, au lieu de rentrer Tougourt, se dispersrent dans l'oasis. Dj le chrif avait t abandonn par les contingents de Tabet et d'une grande partie de ceux du Souf. Alors Selman envoie dire au chrif, qui s'obstinait a camper au dehors de la ville, qu'il fallait prendre un parti dcisif, c'est--dire renvoyer ses goums qui devenaient inutiles et embarassants, car on ne pouvait plus songer tenir la campagne et entrer Tougourt avec tous ses fantassins. Le chrif rpondit qu'a Laghouat il avait fait le serment solennel de ne plus s'enfermer dans une ville attaque par les Franais, Ds lors l'ide de fuite commena a entrer dans l'esprit de l'un et de l'autre, le bruit de l marche de diffrentes colonnes du Sud qui semblaient converger sur Tougourt, l'arrive des goums de Bousda qu'il prenait pour une avant-garde, la nouvelle de l'approche du commandant du Barail, dj a El Hadjira ; la certitude de la prsence des troupes du colonel Desvaux Mraer, tout dut leur faire croire que cette anne les Franais ne se borneraient pas de simples dmonstration.;, mais que Tougourt allait tre srieusement attaqu. S'ils tardaient trop a fuir, ils pouvaient se trouver cerns. Vers une heure du matin, le 2 dcembre, Selman et le chrif abandonnaient Tougourt dans la plus grande prcipitation, Selman confiant ses femmes et ses enfants la zaoua de Temacin. Cette fuite se fit avec une telle panique que quelques cavaliers seulement des Oulad-SidiAmar pillrent une partie des bagages. Dans la matine le commandant Marinier s'tant fait prcder des lieutenants Rose et d'Yanvillc, avec un peloton de spahis , faisait tranquillement son entre dans Tougourt.( C'est le lieutenant Constant d'Yanville qui quelques jours aprs se rendait Paris, pour prsenter au Gouvernement les drapeaux enlevs l'ennemi au combat de Meggarin.)Aussitt les dispositions les plus svres taient prises pour viter tout dsordre, pour rassurer les populations. Ds le lendemain un grand nombre d'habitants qui s'taient rfugis Temacin rentraient dans leurs maisons. Le 5 dcembre 1854, le colonel Desvaux arrivait Tougourt avec sa colonne et prenait possession de l'ancienne capitale de Ben-Djellab, au nom de la France. Au palais de la Division de Constantine, dans la salle dite des trophes, rappelant les souvenirs des campagnes accomplies par nos troupes dans la province, on voit une belle panoplie d'armes, de tambours en cuivre et de timbales, ayant appartenu a la musique de Selman. Cinq drapeaux pris galement au combat de Meggarin surmontent le tout et sur une plaque explicative on lit la lgende suivante : TOUGOURT Entre dans cette ville, le 5 dcembre 1854, de la colonne commande par le colonel DESVAUX, du 3 Spahis, commandant la subdivision de Batna. Combat de Meggarin, 29 novembre 1854. ?tat-major MARMIER, chef d'escadron au 3e Spahis. SEROKA, capitaine chef du bureau arabe de Biskra. ROSE, Sous-lieutenant adjoint au bureau arabe. 3 Rgiment de Spahis DE COURTIVRON, capitaine commandant. CLAVEL, capitaine. De Bonnemain, capitaine. Amar ben Abd-Allah, sous-lieutenant. CHEGU, marchal-des logis. GARNAULT, brigadier. Ahmed El-Fergani, spahis. KHALED BEN DIF, spahis, a pria un drapeau. 3e Tirailleurs indigne! VINDRIOS, capitaine commandant. JOUANNEAU, sous-lieutenant. FARGUE, sergent-major, MOHAMED BEN AMRAOUI, a pris deux drapeaux. Taeb bed Ali, sergent. Colonne de BousadaPEIN, chef de bataillon, commandant.

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