Jean-Maurice Monnoyer - Descartes Et Les Passions de l'Ame

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    09-Aug-2015

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Descartes Passions of the Soul

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<p>Comme il est d'usage, nous donnons nos rfrences dans l'dition des uvres de Descartes, due Ch. Adam et P. Tannery, Vrin-CNRS, 1964-1974 ( = A T ) . Dans quelques cas, nous renvoyons l'dition commode des uvres Philosophiques, tablie par F. Alqui, Garnier, 1963-1973 (= OP). Suit, dans l'un et l'autre cas, l'indication du tome et de la page.</p> <p>A la fin du mois de novembre 1649, Louis Elzevier fit savoir Descartes qu'il avait achev l'impression du Trait des Passions de l'Ame. Baillet mentionne le fait sans autre commentaire dans sa Vie de Monsieur Des-Cartes mais il est tabli que l'ouvrage, dit Amsterdam, fut diffus presque aussitt Paris, sous le nom de Henry Le Gras, par un accord pass entre le libraire hollandais et son confrre parisien 2 . Aprs le Discours de la Mthode, et la LettrePrface au traducteur des Principes, le trait est le dernier texte que Descartes publia de son vivant en franais. Dans l'envoi du 14 aot, il ne fait qu'en autoriser la publication, quoique Baillet signale aussi les lettres du 4 dcembre et du 15 janvier, recommandant instamment qu'on distribue l'ouvrage la C o u r 3 . Descartes avait prvu que les Passions ne paratraient pas avant son embarquement pour la Sude, qui eut lieu dans les premiers jours de septembre. L ' achve1. A. Baillet, Paris 1691, rd. Olms 1972, II e partie, VII, p. 393. 2. Voir la note de Ch. Adam, A T X I , p. 293 et suiv. O n consultera galement G . Rodis-Lewis, Les Passions de l'me, Vrin 1955, rd. 1970, qui compare du point de vue typographique les deux prsentations de la mme dition elzvirienne. 3. Parmi les destinataires, D. nomme Cureau de la Chambre. En 1640, avaient paru de celui-ci Les Charactres des Passions (premier volume) que le trait rfute sans le nommer.</p> <p>12</p> <p>La Pathtique</p> <p>cartsienne</p> <p>La Pathtique</p> <p>cartsienne</p> <p>13</p> <p>ment qu'voque Louis Elzevier laisse donc planer le doute qu'il n'ait pu corriger les placards de son trait. Nous savons seulement, d'aprs une remarque Clerselier du 23 avril, que depuis lors, ayant dfinitivement arrt le plan et la matire de son livre, il continua de le prparer pour l'dition, jusqu'au moment o il remit son texte, quelques semaines peine avant de quitter la Hollande. Descartes mourut Stockholm, le 11 fvrier 1650. Il n'avait pas cinquante-quatre ans. L'artifice de la prface : Avertissement d'un des amis de l'auteur, reflte de faon confuse les circonstances qui ont entour la rdaction de l'ouvrage. Descartes manifesta, semble-t-il, une grande mfiance devant les questions qu'il examine ici, ne surmontant qu'avec lassitude sa rpugnance naturelle s'exprimer sur le sujet de la morale. n'invoque que sa ngligence , en manire d'excuse, pour avoir diffr la rvision du manuscrit de 1646 celui qu'il avait transmis la Princesse Elisabeth , duquel certaines copies commenaient circuler ; mais il faut prendre le terme au sens fort. La longue lettre embarrasse de son correspondant anonyme, qu'il laissa imprimer en tte du livre, comme par une prcaution de plus, voulait devancer les attaques des Rgents et des Docteurs, dplores d'un ton d'amertume devant Chanut 1 . Lui-mme ne prenait pas l'initiative d'une polmique nouvelle. Il ne s'agissait pas non plus d'apporter un supplment sa doctrine : lorsque son correspondant lui rappelle l'engagement pris de complter le corps de sa philosophie je_sujet .des Passions Recouvrant ; dans ce programme la 5 e et la 6 e partie des Principes2 , Descartes1. A Chanut, 1 " nov. 1646. D . crit au mme un an plus tard : Il est vrai que j'ai coutume de refuser d'crire mes penses touchant la morale, et cela pour deux raisons : l'une qu'il n'y a point de matire d'o les malins puissent plus aisment trouver des prtextes pour calomnier ; l'autre, que je crois q u ' 4 j a i E a r t i e n t . ^ ^ , j ^ v e r 4 n s , . o u ceux qui sont autoriss par guxj_.de se roller de rgler les murs dHautres. , 2 0 nov. 1647, A T V , p. 87. 2. Principes de la Philosophie, IV-ISH, A T VIII-1, p. 315.</p> <p>objecte d'abord que ses ressources ne lui ont pas donn la commodit d'effectuer toutes les expriences requises, en particulier mdicales. Ayant pratiqu malgr cela de trs nombreuses dissections depuis, notamment en 1648, il laisse ensuite entendre, dans cette ultime rponse mise en exergue du livre, que sa ngligence est moins due finalement aux lenteurs de l'exprimentation qu' la ncessit de revoir pour le public un texte qui ne lui tait pas destin. Le refus de souscrire une demande pressante de communication appelait donc les rsistances du philosophe pour un autre motif. On imaginera mal pourtant, aux dires de Baillet, que Descartes ait paru dcourag d'entendre Louis Elzevier se plaindre du faible dbit des Principes. Ses rticences veulent des raisons plus solides : lies d'une part au caractre trs sensible du sujet, ou non moins profondes, venant du systme cartsien tel qu'il s'est dj constitu. L'poque est alors lointaine des grandes invectives du Pre Mersenne et du Pre Garasse, qui avaient stigmatis toute innovation de la pense morale comme une remise en cause des principes du d r i r c r i o n ^ ' T X m o 3 du Iibertinisme sensualiste, encour a g par les Te s de Gassendi, et diffus sous le manteau dans la meilleure socit parisienne, a fait lentement son chemin 2 Certes, en combattant Regius, Descartes montre qu'il n'adhra jamais ce courant. Mais la question politique des moeurs demeurait l'objet de dbats assez vifs ; aussi, en soulignant qu'il et pu se dispenser de rendre son livre publiable, lui-mme se place prudemment en retrait. C'est toutefois un retrait qui n'est pas tactique. S'expri1. Mersenne, L'Impit des Distes ( 1 6 2 4 ) ; Garasse, Doctrine curieuse des beaux esprits de ce temps (1623). 2. L e meilleur exemple en est le Tbeophrastus redivivus, cet autograghe anonyme conserv la B . N . , vritable manifeste matrialiste, o l'on retrouve certaines des thses de Regius. U n e anthologie de ce texte latin, de fort peu postrieur aux Passions, a t donne par T . Gregory, Naples, 1979.</p> <p>12</p> <p>La Pathtique</p> <p>cartsienne</p> <p>La Pathtique</p> <p>cartsienne</p> <p>15</p> <p> mant privment sur les questions de morale 1 , Descartes ! n'affirme aucune conviction htrodoxe et maintient ferme; ment le dogme de la Providence divine. Ses hsitations naissent du souci d'assurer clairement la dlimitation de son &lt; objet : mon dessein n'a pas t d'expliquer les passions en i orateur, ni mme en philosophe moral, mais seulement en ; physicien prvient-il dans l'envoi du 14 aot 1649 j affirmation si tranche qu'elle oblige se demander si J l'intgration des Passions au systme achev de la Mtaphysi' que premire est rigoureusement possible. Faut-il n'y voir qu'une connaissance applique , tmoignant de la gnralit de la mthode l'gard d'une matire que Descartes avoue n'avoir jamais ci-devant tudie 2 ? Tant par la proprit de son objet, que pour l'intelligence du livre, la question mrite d'tre pose. Si le texte est divis en articles, la succession des trois parties n'offre pas tout au long une gale cohrence formelle, de sorte que le dsir de prolonger la rgle d'exposition adopte dans les Principes en y ajoutant un ouvrage de philosophie pratique, n'apparat plus, une fois ralis, illustrer une ncessit du mme genre que celle qui avait prvalu dans le livre prcdent. Descartes s'attarde dresser ici une symptomatique de la passion, en un tableau minutieux, analysant par exemple l'objet de la faveur, l'origine du teint plomb, la naissance des larmes, sans reprendre le thme de l'exhortation au bonheur (la protreptique des Anciens), largement prsent dans la Correspondance. L'expression de trait des passions, devenue depuis familire, ne semble donc pas vraiment usurpe. Une1. J'aurais beau n'avoir que les opinions les plus conformes la religion et les plus utiles au bien de l'Etat [les Rgents] ne laisseraient pas de me vouloir faire accroire que j'en aurais de contraires l'un et l'autre. E t ainsi je crois que le mieux que je puisse faire dornavant est de m'abstenir de faire des livres ( . . . ) , de n'tudier plus que pour m'instruire, et ne communiquer ! " e s penses qu'a ceux avec qui je pourrai converser privment , Chanut, ' . 1646, A T IV, p. 537. 2. A Elisabeth, mai 1646, A T IV, p. 407.</p> <p>difficult de l'uvre s'y trahit, qu'efface son titre rel ^lefait que les passions ne sont pas des tres simples, ni des originaux produits par l'me seule, comme on l'enseignait dans l'cole. Lui-mme emploie dessein l'expression : il "renvoie Morus in tractatu de affectibus 1 ; il nomme aussi son livre petit Trait de la nature des passions de l'me 2 , voquant par l quelque mode d'exposition plus commode, et non point, tel chez Spinoza, un expos apodictique et dfinitif sur la chose mme. Descartes rptera ses correspondants qu'il a surtout cherch une classification des passions, prouvant de la difficult les dnombrer 3 . Dans ses Rponses Gassendi, il se dfendra d'avoir trait compltement de l'union de l'me et du corps, ce qui exigeait la constitution d'une mdecine scientifique , laquelle, malgr d'ultimes tentatives, il fut contraint de renoncer 4 . Pour ces raisons diverses, l'objet rel du trait ne se dgage pas facilement du discours si simple et si bref qu'il nous a laiss. Fond sur une investigation objective : l'tude des causes organiques du phnomne, l'argument central se ( dplace peu peu pour quitter le domaine de la philoso- ; phie naturelle o l'auteur annonce avoir strictement born j son examen. La dfinition de la passion procde d'abord par j une srie complte de divisions , afin de dterminer son I essence propre : l'action du corps contre l'me engendrant! en elle des mouvements qu'elle n'a pas produits. Ds le dbut ' de fa seconde partie cependant, consacre l'tude ordonne \ des passions simples, la gense psychologique de ces 1 dernires carte un tel modle causal, dcouvrant ce qui j</p> <p>1. A Morus, 15 avril 1649 (Rponses aux dernires Instances), A T V , p. 341. 2. A Chanut, 15 juin 1646, A T IV, p. 342 ; Freinshemius, A T V, p. 363. 3 . A Elisabeth, 20 nov. 1647, A T V , p. 9 1 . 4. Dans la lettre Clerselier, publie la suite des Cinquimes Rponses, contre la Disquisitio Metaphysica de Gassendi, Alqui O P II, p. 848.</p> <p>12</p> <p>La Pathtique</p> <p>cartsienne</p> <p>La Pathtique</p> <p>cartsienne</p> <p>16</p> <p>ressortit uniquement l'excitation de l'me. La troisime, enfin, s'attache surtout au caractre valorisant ou dprciatif des passions drives, devenues l'objet de causes libres que sont les individus. Les empitements de Ta mdecine et de la mtaphysique sur l'argument initial du trait ont ainsi conduit les commentateurs rputer que s signification pouvait tre partage de l'un et de l'autre ct. Le dualisme de l'me et du corps, intressant la mtaphysique, viendrait alors concurrencer le point de vue de l'union, qui regarde la mdecine, jusque dans la manire d'assigner son sens l'ouvrage. Il suit de l nanmoins que ce qui en constitue l'enjeu vritable n'est plus autrement cern qu' travers un mixte de composition, dont on peut s'tonner qu'il offre sous ce rapport le testament du philosophe C'est parce que le sujet du livre reste trs spcial , selon G. RodisLewis, qu'une brche est encore ouverte dans son interprtation ; pour d'autres, il n'est en rien spcifique , Descartes ayant ici port terme un ancien projet tabli ds 1629-1632 l'poque du Monde et du trait de L'Homme qui visait unifier mdecine et morale, en dehors d'aucune</p> <p>mtaphysique des fins Ce thme est d'ailleurs repris d'une longue tradition, inaugure par La Mettrie, qui voyait dans les Passions le texte fondateur de Porganicisme, introduisant par l mme un contresens fcheux 2 . L'influence qu'a eue le livre dans la querelle du brutisme et des animaux-machines, bien qu'elle ait t considrable, ne nous aiderait pas plus lui rendre justice 3 . Car l'argument profond du trait est ailleurs : c'est de fait la volont qu'il revient. Sans doute, ds l'article 17, Descartes spare le rle actif qui lui est dvolu de la passivit de l'me qui peroit. Mais cette ambivalence des rles conditionne, nous le verrons, la structure trs hirarchise de la dfinition cartsienne. Si la passion est identifie de ce qu'elle agite l'me par le truchement du corps c'est-dire sans le secours de la volont , cette dernire, ditil pourtant peu aprs, se rapporte l'me comme la plus prochaine cause de ses motions (art. 29). L'usage de nos passions (qui n'est pas exactement leur matrise) implique de notre part un effort d'entranement ou d'inhibition, en tant qu'elles disposent l'me vouloir les choses que la nature dicte nous tre utiles et persister dans cette volont (art. 52). L'quivoque la plus dangereuse serait1. M. Guroult, Descartes selon l'ordre des raisons, Aubier, 1953, t. II, pp. 2 2 0 - 2 5 6 ; E . Boutroux, D u rapport de la morale la science dans la philosophie cartsienne , Revue de Mtaphysique, 1896 ; G. Rodis-Lewis, Descartes : textes et dbats, L G F , 1984, pp. 530-555. O n notera l'interprtation donne outre-atlantique par T. S. Hall, Descartes' Physiological Method , J. of the History of Biology, 3, n 1, 1970, pp. 53-79, laquelle s'oppose le courant mentaliste reprsent par exemple chez N . Malcolm (Probl ems of Mind, N e w Y o r k , H a r p e r and R o w , 1971). L a mise au point la plus prcise est fournie par G. Canziani, Filosofia e scienza nella morale di Descartes, L a N u o v a Italia Editrice, Florence, 1980, pp. 4 5 - 1 0 3 , pour qui les crits de la maturit rompent avec l'quilibre antrieur. 2. L a Mettrie, L'Homme-machine, Denol-Gonthier, Mdiations n 2 1 3 , 1981. P . - L . Assoun insiste dans sa prsentation (p. 3 4 ) s u r i emonisme de L a Mettrie qui contredit la filiation suppose avec Descartes. 3. Sur la querelle, voir J . - C . Beaune, L'automate et ses mobiles, Flammarion, 1980, pp. 174-198.</p> <p>1. L'enracinement de l'arbre de la connaissance dont les racines sont la mtaphysique, le tronc est la physique, et les branches qui sortent de ce tronc sont toutes les autres sciences, savoir la mdecine, la mcanique et la morale (Alqui O P III, p. 380), ne doit pas faire oublier que celui-ci n'a pas eu, loin s'en faut, une croissance rgulire, et qu'il n'a pas donn tous ses fruits leur maturit voulue. E n substance, la mdecine et la morale dpendent autrement de la physique, que celle-l ne se fonde dans la mtaphysique. Par son mode de dveloppement, la mcanique semble tre l'origine des deux autres branches, bien que Descartes la place au milieu. Ailleurs, il la situe chronologiquement en dernier. Sa mdecine, de fait, est encore aristotlicienne, c o m m e sa morale conserve certains traits de l'hritage thomiste. N i l'une ni l'autre ne se dduisent strictement de la troisime. Ainsi les btes n'ont-elles point de passions, quoiqu'elles en I connaissent les mouvements, parce qu'elles sont tout mcanisme. Voir cij dessous a n . 138 ; et la lettre importante Newcastle du 2 3 nov. 1646, A T IV, pp. 5 7 3 - 5 7 6 .</p> <p>V iShfy ^cv</p> <p>"f</p> <p>^ ieji</p> <p>6,</p> <p>tj. oL*</p> <p>^ </p> <p>uuis</p> <p>18</p> <p>La Path...</p>