La communication politique - ?· phénomène de «modernisation » technique de l’espace public politique,…

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    06-Sep-2018

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La communication politiqueJacques Gerstl christophe piarLa communication politique3e ditionCollection U Science politiquehatto Ronald, Le Maintien de la paix. LONU en action, 2015Brack Nathalie, de Waele Jean-Michel, pilet Jean-Benot (dir.), Les Dmocraties europennes. Institutions, lections et partis politiques, 2015 (3ed.)aucante Yohann, Les Dmocraties scandinaves. Des systmes politiques exceptionnels ?, 2013alexandre-collier Agns, avril Emmanuelle, Les Partis politiques en Grande-Bretagne, 2013Morin Jean-Frdric, La Politique trangre. Thories, mthodes et rfrences, 2013Moreau defarGes Philippe, LOrdre mondial, 2008Maquette de couverture : LAgence libre Armand Colin, 2016Armand Colin est une marque de Dunod diteur, 5 rue Laromiguire, 75005 ParisISBN : 978-2- 200-60247-5www.armand- colin.comIntroductionLhistoire et la sociologie de la science montrent que les objets de connais-sance ont souvent des destins curieux. La communication politique rentre assu-rment dans la classe des trajectoires tranges. Voil un objet dtude considr comme illgitime, trivial, voire inexistant il y a trente ans, qui stimule aujourdhui une curiosit manifeste mme si elle est davantage suscite par un engouement pour la communication que par les vicissitudes de la politique. Paradoxalement, on parle volontiers aujourdhui de crise de la reprsentation politique, de dsen-chantement dmocratique, de dsordre lectoral ou dantipolitisme alors que lemprise, lexplosion, la rvolution voire la notion de culte sont associes la communication. Mme sil existe une sociologie critique vivace de la commu-nication, il faudrait bien sr sinterroger sur le point de savoir sil existe une corrlation ngative entre ces deux sries de phnomnes et si elle constitue un signal de causalit. Quoi quil en soit, aujourdhui la communication intresse tout le monde. Il suffit de constater quelques signes sociaux de sa reconnais-sance. En France, linstitutionnalisation au sommet de ltat en est certainement un dont la visibilit est incontestable. Cest avec lalternance de 1981 quappa-rat un ministre de la Communication dirig pendant cinq ans par Georges Fillioud et, depuis, rares sont les priodes o ne figure pas au gouvernement un dpartement ministriel en charge de la communication. Mais la socit, elle aussi, accomplit une conversion cet gard. La communication explose ainsi dans les filires denseignement, dans les rubriques des journaux quotidiens, dans lavnement dune presse spcialise, dans la cration de postes et de struc-tures ddis sa gestion dans les secteurs priv et public. Certains nhsitent pas affirmer que la rvolution des technologies de la communication des xxe et xxiesicles sera dune amplitude comparable la rvolution industrielle du xixesicle, la socit post- industrielle devenant une socit informationnelle ou socit de communication. Les conomistes comme M.Porat enregistrent dj ces transformations lorsquils proposent de substituer la classique parti-tion en trois secteurs de Colin Clark la dichotomie des productions matrielles et immatrielles. La proportion de la population active et la part de la produc-tion dgage dans les secondes attestent, entre autres, que des changements lourds affectent en profondeur les socits technologiquement avances. Or, si les mdias changent les formes de socialit (travail, enseignement, transactions, etc.) en favorisant lclosion dune tl- socialit, dune socialit distance, pro-blmatique, comment pourrait- on penser que la relation politique chappe ces bouleversements (Coleman et al., 2015) ?Communiquer cest mettre en commun, et la cit est le lieu par excellence de la runion des hommes. La cit comme unit politique est rendue possible par lusage de la parole et son pouvoir de pacification de la relation sociale. Demble, chez les premiers thoriciens politiques et dans linvention pra-tique de la politique, la place du discours est fondamentale. Chez Aristote, lhomme est doublement dfini comme un animal social et comme un animal dou dune capacit langagire, cest- - dire symbolique. Ces proprits essen-tielles reoivent leur concrtisation institutionnelle dans des rgles centrales du fonctionnement de la cit qui encouragent la participation aux affaires publiques. Chaque citoyen a en effet un droit gal de prendre la parole (is-goria) dans lAssemble du peuple o il sengage, par ailleurs, parler librement (parrhsia). La condamnation mort ou lexil est la manire la plus effi-cace dliminer lindsirable. La communication orale tait ainsi supprime, et rien dautre nimportait vraiment crit Moses Finley dans LInvention du Politique. On comprend donc quel point la communication politique constitue un problme dordre pratique, universel et permanent. Mais elle constitue aussi pour ceux qui veulent ltudier un problme thorique dont les limites sont difficiles cerner parce que la communication moderne est carac-trise par lubiquit et que la politique nest pas assigne rsidence dans un site social ferm. A cela sajoute quil est toujours possible de dcrire les rela-tions sociales et politiques en recourant de faon mtaphorique aux concepts des thories de la communication puisquil parat impossible de penser le lien social hors de la communication.La communication politique se prsente donc comme un ensemble dispa-rate de thories et de techniques, mais elle dsigne aussi des pratiques direc-tement politiques. Elle inspire, en effet, des stratgies et des conduites qui varient selon les positions de pouvoir occupes et les situations vcues par les acteurs concrets de la vie politique. Pour tenter dintgrer ces aspects mul-tiples de la communication artificiellement dissocis, nous avons dcid de regrouper dans une premire partie le substrat thorique des analyses et le phnomne de modernisation technique de lespace public politique, et dintroduire une prsentation et une rflexion sur les effets de la communica-tion politique souvent mis en cause. La deuxime partie sera quant elle orga-nise partir de la classique distinction entre conqute du pouvoir et exercice du pouvoir. Il apparat aujourdhui indispensable dy dvelopper un ensemble dlments relatifs la participation des citoyens qui animent de plus en plus la communication politique par le bas. Car travers linformation spontane, les multiples formes que prend laction collective et tous les efforts entrepris localement ou partir dune mise en uvre de la technologie ou encore par linstitutionnalisation de la dlibration, ce qui est en jeu cest la capacit des citoyens prendre la parole et intervenir activement dans la distribution dmocratise du pouvoir.La communication politique6 preMire partieLa communication politique : dfinitions et incertitudesChapitre 1Des conceptions thoriques contrastesNi la communication, ni la politique ne se laissent aisment enfermer dans des dfinitions parfaitement tanches. Llasticit conceptuelle qui les caractrise a caus bien des tourments ceux qui ont cherch les penser. Cest notamment le cas pour la politique, qui sous ce jour convoque toute lhistoire de la pense politique et sociale et les exercices innombrables de reprage du politique. Pour illustrer cette polysmie de la communica-tion politique, nous allons demble prsenter quatre conceptions, qui ne prtendent pas lexhaustivit mme si elles couvrent un large spectre de reprsentations du phnomne. Pour mieux comprendre la communication politique, il nous parat ncessaire de montrer comment politique et commu-nication sarticulent non pas pour produire un phnomne isolable mais pour, au contraire, simbriquer continuellement et de faon diffuse, ce qui autorise le travail du politique dans la socit, ou comme le dirait Pierre Rosanvallon le travail de la socit sur elle- mme. La mise en sens, la mise en scne et la mise en forme de la socit telles que les conceptualise Claude Lefort seraient en effet impossibles sans la communication pour remdier lindtermina-tion du politique . Ainsi, cest en rendant saillants certains problmes que des citoyens font advenir la conscience publique des situations indsirables. Cest en attribuant aux autorits publiques la responsabilit de leur prise en charge que des groupes essayent de faire entrer ces problmes sur lagenda politique. Et cest en laborant des propositions, des projets de rglement des problmes que les forces politiques arrivent saffronter, sopposer ou bien cooprer pour trouver une voie commune vers des dcisions, des politiques publiques et, au total, une action publique dote de lgitimit.Lapprhension intellectuelle de cet objet flou passe, tout dabord, par la distinction de diffrentes conceptions concurrentes de la communication politique avant de montrer en quoi politique et communication sont lar-gement consubstantielles parce que lies par des phnomnes tels que la publicisation, la politisation et la polarisation. Ensuite, nous concentrerons lattention sur les proprits du processus de communication et les diffrentes approches thoriques quil a suscites.Un objet flouQuatre conceptions de la communicationSans ncessairement adhrer au dterminisme technologique de Mac Luhan ( Le message, cest le medium ), il faut considrer lide que les mdias modifient les conditions de droulement du jeu politique. Mais partant de cette transformation induite par la diffusion de linnovation technologique, on a souvent trs rapidement construit un discours fragile sur la communica-tion politique assimile une technique innovante. Rien nest pourtant plus douteux que cette rduction qui fait passer pour un instrument neuf ce que lhomme a pens depuis bien longtemps comme une question et une condition de sa participation la cit. Le dveloppement de la publicit commerciale, du marketing et des relations publiques, le recours aux techniques denqutes comme les sondages et les analyses qualitatives, la diffusion massive des mes-sages politiques par les mdias ont concouru faire merger une industrie politique laquelle on assimile aujourdhui trop facilement la communication politique.Une conception instrumentale et rductrice sinstalle, bien que rarement explicite, qui repose pour lessentiel sur une vision o la communication poli-tique est constitue par lensemble des techniques et procds dont disposent les acteurs politiques, le plus souvent les gouvernants, pour sduire, grer et circonvenir lopinion. Cette reprsentation aujourdhui dominante mutile la communication tout autant que la politique, notamment parce quelle les dis-socie. Elle projette une conception technique de la premire sur une concep-tion manipulatoire de la seconde. Cest donc une conception technocratique du problme de la communication politique principalement considre comme habilet grer une image. Dans cette logique rductrice, renouant avec les premires analyses (Charlot, 1970), certains vont mme jusqu assi-miler communication et marketing politique et considrer la nouvelle communication politique comme le produit de trois techniques : la tlvi-sion, les sondages et la publicit (Cayrol, 1986). Cette assimilation est secon-dairement adoucie par une critique de leurs rapports et des drives quils peuvent occasionner (Cayrol, 1997). Cest cette acception instrumentale de la communication politique que se rattache galement Ph. Riutort (2007), certes pour mieux la critiquer, lorsquil la dfinit comme lensemble des actions conduites par des professionnels de la communication agissant pour le compte des professionnels de la politique et destination des gouverns .La communication politique10 Ce qui est probablement juste dans cette simplification, cest que la com-munication politique comme objet de discours la mode doit beaucoup ces techniques et la fascination quelles exercent aussi bien sur les hommes politiques que sur le grand public. Dans cette perspective, la communication politique gravite autour de l expertise dans lutilisation des outils, plus particulirement dans le couplage de techniques dobservation sociale et de techniques de promotion et de diffusion pour asseoir la domination des gou-vernants sur les gouverns. Sil nest pas douteux que de telles formes de com-munication existent, leur prtention puiser la question doit nanmoins tre conteste. cette conception strictement instrumentale, soppose une vision cu-mnique de la communication politique dfinie comme un processus interactif concernant la transmission de linformation entre les acteurs politiques, les mdias dinformation et le public (Norris, 2000). On est ici trs proche dune reprsentation dinfluence systmique o dominent le fonctionnalisme et les ides de circulation sans entraves de la commu-nication et dabsence de rapports de force entre les protagonistes. Ceci explique sans doute la proximit avec la dfinition que donnait, il y a dj quarante ans, un prcurseur en France tel J.- M. Cotteret (1973) pour qui il sagissait de lchange dinformations entre gouvernants et gouverns par des canaux de transmission structurs ou informels . Au moins, dans ce cas la premire dichotomie avait le mrite de ne point luder le rap-port de domination. Linconvnient, toutefois, tenait premirement cette notion dchange qui semblait impliquer une communication plus sym-trique que complmentaire, et donc ne pas faire grand cas des disparits de toute nature qui contraignent certains plus que dautres dans cet exer-cice. Autrement dit, dans la conception cumnique tout se passe comme si lgalit prsidait laccomplissement des changes communicationnels avec de surcrot une indtermination conceptuelle forte, chez les deux auteurs prcdents, quant la nature de linformation transmise. Il est, par ailleurs, douteux que les acteurs concerns nchangent que de linfor-mation. On sait que dautres biens symboliques sont en cause comme les images, les reprsentations, les prfrences, etc. Un degr est franchi, toute-fois dans cette mme logique, avec linsistance sur la notion dchange. Dans un livre qui se prsente comme le premier manuel avanc de communi-cation politique en franais et qui a pour ambition de prsenter un tat des savoirs, enjeux et perspectives (Gingras, 2003), on trouve pour seule dfinition explicite que la communication politique est la gestion du pou-voir fond sur lchange ou bien ltude de lespace public o sexercent les dynamiques du pouvoir sous toutes ses formes . On reste alors trs proche de Wolton (1989), qui assimile la communication politique les-pace o schangent les discours contradictoires des trois acteurs qui ont la Des conceptions thoriques contrastes 11lgitimit sexprimer publiquement sur la politique et qui sont les hommes politiques, les journalistes et lopinion publique au travers des sondages . Ici est prsum, sous la notion dchange, quintervient une authentique ractivit des acteurs les uns aux autres. Or, on sait que cette ractivit est pour le moins imparfaite. Elle peut tre contingente, stratgiquement anti-cipe ou bien carrment simule lorsquil sagit des autorits officielles1. On ne voit donc gure de raison de restreindre la lgitimit cette triple cat-gorie dacteurs en liminant tous les autres.Cest Jay G. Blumler (1990) quon doit la conception comptitive de la communication : cest une comptition pour influencer et contrler, grce aux principaux mdias, les perceptions publiques des vnements poli-tiques majeurs et des enjeux . Ainsi, on passe ici de lchange indtermin la lutte explicite pour le contrle des reprsentations collectives, les mdias faisant une entre spectaculaire dans le processus. Cette dfinition prsente, en outre, le mrite de souligner le rle central du cognitif et du symbolique dans les processus politiques et donc de rapprocher conflit ou coopration dune part et construction du sens dautre part en insistant sur lintrusion des mdias dans cette interaction.La conception dlibrative enfin, que certains tels B. Barber (2004) nhsitent pas marier avec la fascination technologique, fait partiellement retour sur la rvolution intellectuelle grecque du ve sicle avant J.- C. : la communication et la politique sont consubstantielles2. Cest dans la discus-sion, dans le dbat collectif que se trouvent les conditions dune dmocratie largie o linclusion des citoyens, en nombre grandissant (lorsque tombent les critres de genre, de nationalit, dge, par exemple) permet la forma-tion dun authentique espace public. Inspir par une thorie normative de la dmocratie, Joshua Cohen (1989) explique que la notion de dmocratie dlibrative senracine dans lidal intuitif dune association dmocratique dans laquelle la justification des termes et des conditions de lassociation procde dune argumentation et dun raisonnement public de citoyens gaux. Les citoyens, dans un tel ordre, partagent un engagement commun vis- - vis de la rsolution des problmes de choix collectifs travers un rai-sonnement public, et considrent leurs institutions de base lgitimes dans la mesure o elles tablissent un cadre favorable une dlibration publique libre .1. Gerstl J., 2003, Introduction : dmocratie, reprsentative, ractivit politique et imputabi-lit , in Revue Franaise de Science Politique, vol.53(6), pp.851-858.2. Gerstl J., 1987, La communication et la dualit public/priv , in Revue Franaise de Science Politique, vol. 37(5), pp.659-674.La communication politique12 Linterface politique- communicationLa communication politique est un objet dtude difficile saisir parce quelle prend appui sur des concepts eux- mmes dj surchargs de sens et dont les relations ne peuvent tre que problmatiques et les manifestations multi-dimensionnelles. Ce que lon appelle aujourdhui communication politique est un domaine aux contours trs incertains selon quon le considre comme un ensemble de thories, de techniques ou de pratiques. Cest dabord un savoir caractris par linterdisciplinarit et la diversit des approches tenant la transversalit des problmes poss. La sociologie, la linguistique, la smio-tique, lanthropologie, le droit, lhistoire, la psychosociologie, la philosophie sont autant de sites danalyse de la communication politique que la science politique doit sefforcer dintgrer ses propres interrogations en faisant face aux diffrents paradigmes qui sy affrontent. Mais la communication politique sentend ensuite comme procd. Elle sapparente alors une bote outils autorisant tous les bricolages, de la rhtorique base de langage naturel au marketing direct des campagnes high- tech (Selnow, 1994 ; Howard, 2004, Chadwick et al., 2009). Or, le recours croissant ces techniques saccompagne dune transformation de lespace public et de ses rgles du jeu.La notion de communication politique telle quon la trouve employe dans le discours politique, journalistique et scientifique daujourdhui est extrmement confuse. Faut- il vraiment stonner que le sens de lexpression communication politique soit incertain tant les termes qui la composent sont polysmiques ? La communication est un concept caractris par la sur-charge de sens, dans le langage ordinaire et dans des disciplines diffrentes, aggrave par un succs de mode qui tend multiplier les emplois du terme et lui donne un tour quelque peu magique. Ltymologie latine communicare renvoie deux significations principales, partager et transmettre ou tablir une relation, qui se perptuent dans lambigut moderne. Nombreux sont les sociologues considrer le caractre fondamental de la communication dans ltablissement du lien social quelle que soit par ailleurs leur obdience thorique. Des penseurs contemporains aussi loigns que J. Habermas et N. Luhmann saccordent voir dans la communication le concept- cl de leur rflexion thorique. Lun recherche les conditions de possibilit du consensus rationnel en laborant une thorie de lactivit communicationnelle. Lautre reconnat que sans communication, il nest pas de relations humaines. Do limpossibilit, pour une thorie de la communication, de se limiter ltude de certains aspects de la vie sociale. Elle ne saurait se borner lanalyse dun certain nombre de techniques de communication, mme si, dans la socit daujourdhui, ces techniques et leurs incidences, en raison de leur nouveaut, retiennent tout particulirement lattention (Luhmann, 1981).Deux points sont ici fondamentaux auxquels nous souscrivons enti-rement : tout dabord, les aspects techniques ne sont quune dimension du Des conceptions thoriques contrastes 13processus de communication (cf. plus bas, les dimensions de la communi-cation). Ensuite, ce nest pas de la communication mais bien de la politique quil faut partir pour comprendre les processus de communication politique. Luhmann nhsite pas prdire que le rapport entre communication et socit apparatra non seulement comme le sujet dune tude spcifique de la communication, mais comme le thme central de toute thorie de la socit . Quant lui, A.Giddens (1989) crit : Je considre que mes ides impliquent la centralit des tudes de communication dans la science sociale dans son ensemble. Ltude de la communication est absolument centrale pour la thorie sociale et pour la science sociale. Avant eux, lanthropologue Claude Lvi- Strauss illustre que la communication est lobjet mme des sciences sociales en rapprochant lchange des biens, des femmes et des messages. Pour lui, le langage est autant une condition quun produit et quune partie de la culture. Au dbut du xxe sicle, Charles Cooley entend dj par communi-cation le mcanisme par lequel les relations humaines existent et se dve-loppent (Social Organisation, 1909). Aux tats- Unis, on considre certains auteurs comme des pres fondateurs des sciences de la communication (Rogers, 1994). Il sagit de Paul Lazarsfeld, Kurt Lewin, Carl Hovland et Harold Lasswell, cest- - dire un sociologue, deux psychosociologues et un politiste, mais chacun a profondment marqu ltude de la communication politique. Le premier sest particulirement consacr ltude des moyens de commu-nication de masse et de leurs effets, notamment en situation lectorale. Le deuxime a centr son attention sur les problmes de communication dans les groupes. Le troisime sest spcialis de manire exprimentale dans ltude de la nouvelle rhtorique de la persuasion. Quant H.D. Lasswell, on lui doit, entre autres, limpulsion des tudes de propagande et des techniques danalyse de contenu des messages. Mais il est plus connu encore pour son approche de la communication comme somme de facteurs : Qui dit quoi ? qui ? par quel canal ? et avec quels effets ? , qui nest pas sans rappeler le titre dun de ses ouvrages princeps : Politics : Who Gets What, When and How ? (1936). On constate que les proccupations scientifiques de ces quatre chercheurs cls sont toutes en intersection avec la communication politique. La communica-tion imprgne donc toute lactivit politique dans la mesure o presque tous les comportements de ce type impliquent un recours une forme quelconque de communication. Mais une deuxime difficult surgit, dj pointe par un prcurseur comme R. Fagen (1966). Mme lorsque cela nest pas particuli-rement vident, on peut dcrire de nombreux aspects de la vie politique en termes de communication. Il sagit alors dune utilisation mtaphorique de la communication comme procd danalyse du politique. Tout est en ce cas justiciable dune approche de communication : le systme politique, lactivit gouvernementale, le fonctionnement des partis politiques, les mouvements sociaux, les groupes dintrt, etc.La communication politique14 Publicisation, politisation et polarisationMais quentendre alors par politique ? Pour penser la communication poli-tique, deux approches principales sont distinguer. Une approche dissocie communication et politique et donne au premier concept la priorit pour comprendre le processus de la communication politique. Lautre approche insiste linverse sur la consubstantialit de la politique et de la communica-tion. Or, il parat souhaitable de corriger la propension actuelle expliquer le politique par la communication mme si les techniques de communication connaissent un essor sans prcdent. En effet, toute communication humaine prsente une dimension sociale. Selon les auteurs, elle est assimile la simple transmission de signes ou leur change ou bien encore au partage du sens qui en rsulte. Elle prsuppose lexistence dun autre avec lequel on inaugure une relation dont la teneur politique dpendra dune forme comprise entre la coopration et le conflit et dune substance contingente selon les enjeux de la situation. Par ailleurs, il est ais de constater que la politique sans communi-cation serait impossible, puisque la socit elle- mme sans communication est impensable. Or, le politique est foncirement dordre collectif par opposi-tion lconomique, par exemple.Pour mieux comprendre larticulation du politique la communication, examinons comment le tryptique publicisation- politisation- polarisation rvle leur consubstantialit. Le politique implique le social et la communica-tion est, premirement, un prrequis du lien social. Par ailleurs, tout groupe ou unit politique se trouve tt ou tard confront des situations dcider, des situations o une ligne daction commune simpose, une policy comme on dit en anglais. Mais les problmes ne proviennent pas dune gnration spon-tane : ils sont construits publiquement. La publicisation dun problme, cest prcisment le processus par lequel lunit sociale concerne reconnat son existence en tant que problme, en tant qucart par rapport une situation dsirable. Autrement dit, la publicisation dun problme cest son installation dans lagenda public du groupe qui passe par lexercice dactivits de com-munication (conversation, discussion, runion, manifestation, etc.) par les-quelles le groupe des entrepreneurs originels fait connatre et admettre le caractre problmatique de la situation existante, par exemple labsence dun quipement collectif.Ce que nous nommons politisation, de faon peu orthodoxe il est vrai, cest le travail qui consiste affecter une autorit publique la prise en charge du problme ainsi publiquement reconnu. Politiser une situation, cest donc faire admettre que le rglement du problme revient lautorit publique quelle quelle soit, cest la reconnaissance de la responsabilit du traitement de la question concerne. Bref, cest la construction de ce que la langue anglaise nomme l accountability . Ce principe central de la dmocratie reprsenta-tive suppose, lui aussi, un travail de communication o sinvestissent divers Des conceptions thoriques contrastes 15titres des groupes intresss au sens matriel du terme et des groupes attentifs au sens civique du terme qui viennent sagrger aux entrepreneurs originels.Enfin, la polarisation signale que des projets mutuellement exclusifs selon lexpression de S. Finer (Comparative Government, 1970) se sont solidi-fis et prtendent porter le rglement adapt la situation problmatique. La polarisation ajoute larticulation et lagrgation des demandes lide dun affrontement entre policies portes par des groupes antagonistes. On le voit, la communication, prrequis du lien social indispensable lunit politique, vient servir la publicisation, la politisation et la polarisation par lexpression quelle permet de linsatisfaction, par le transfert de responsabilit quelle autorise, par la formation de programmes daction alternatifs et finalement par la rduction pacifique de la tension dans la politique dmocratique. La communication agonistique libre le conflit alors que la communication cooprative rend possible lintgration du groupe. Elle joue ds lors un rle central dans la dialectique de laccord et du dsaccord comme tension consti-tutive du politique. En construisant les problmes publics, en les politisant, en les polarisant et en facilitant leur rduction, la communication vient pallier lindtermination fondamentale du politique, jamais assign rsidence dans un quelconque primtre de la socit.La politique ne se dfinit pas par un ensemble de secteurs ou de problmes dfinitivement isolables dans la socit puisque nimporte quelle question dans la socit peut devenir politique un moment donn. La politique se nourrit en effet denjeux conomiques, sociaux, culturels, religieux, ethniques, lin-guistiques, etc. Lactivit politique concerne donc lmergence des problmes collectifs, la rvlation des demandes adresses aux autorits publiques, lla-boration de projets de solution, le conflit entre ces projets et son mode de rglement. Dans chacun de ces processus se trouve implique la communica-tion. Sa contribution lactivit politique est omniprsente quil sagisse de la socialisation et de la participation, de llaboration de lagenda, de la mobilisa-tion ou de la ngociation. En particulier, la communication est fondamentale dans le mcanisme de dtermination des politiques publiques. Au total, dans les rgimes dmocratiques, cest grce elle quest cens advenir le passage dune situation o des projets mutuellement exclusifs sont en conflit une situation o un rglement est cens simposer tous.Un processus multidimensionnelLacceptation des dfinitions concurrentes de la communication conditionne les contours de la communication politique, qui sen trouvent modifis. Car si la communication dsigne toute interaction sociale ou si elle ne dsigne que linteraction symbolique cest- - dire celle qui utilise des signes cods, la dfinition de la communication politique sen trouve affecte. Dans le premier La communication politique16 cas, sont acceptables toutes les analyses mtaphoriques de la politique en termes de communication. Dans le second cas, ne sont recevables que les dfinitions fondes sur lanalyse des pratiques symboliques. On va donc sat-tacher examiner les diffrentes dimensions du processus de communica-tion. Trois dimensions peuvent tre retenues comme fondamentales pour la communication politique dont limportance varie selon les approches tho-riques : la dimension symbolique, la dimension pragmatique, et la dimension structurelle.La dimension symboliqueDans une large mesure, lactivit politique repose sur lutilisation du langage. Quon veuille persuader ou convaincre, ngocier ou intimider, le recours au langage se prsente comme une alternative la violence physique. Comme lcrit J. Ellul, la violence est toujours une incrdulit dans la possibilit des mots . Le Parlement nest- il pas ce lieu institutionnel o lon parle pour traiter des affaires publiques ? La politique est donc, certes, un univers de forces mais aussi un univers de signes qui ont une efficacit sociale et pas seulement cognitive ou expressive. Le langage et sa ralisation en discours permettent de trouver laccord, le compromis. Il a donc une vertu pacificatrice dans les relations sociales. Mais le discours sert aussi le conflit, la stratgie, la manipulation, la domination. Les signes sont donc aussi des armes, des ressources dans le combat politique. Non seulement par la possibilit quils offrent dagresser directement un adversaire, mais aussi parce quils portent en eux des reprsentations du monde, des perceptions de la ralit sociale et physique comme lhypothse du relativisme linguistique des ethnologues la mis en vidence. Un code linguistique est davantage quun stock de mots et un rpertoire de rgles pour les assembler de faon acceptable. Cest galement un systme de significations, une grille dapprhension de soi, des autres et de lenvironnement. Sa mise en uvre dans le discours entretient avec le pouvoir un rapport que Michel Foucault dans son ouvrage LOrdre du discours dcrit sans quivoque : Le discours nest pas simplement ce qui traduit les luttes ou les systmes de domination, mais ce pour quoi, ce par quoi on lutte, le pouvoir dont on cherche semparer. Tous les groupes exercent sur leurs membres une police discursive qui assure lintgration sociale mais aussi qui exclut ceux qui ne respectent pas les procdures par lesquelles la production du discours est la fois contrle, slectionne, organise et redistribue . Le langage ne peut tre rput neutre pour une troisime raison que rsume P.Bourdieu : Il suffit de recenser le nombre dunivers o le bon usage de la langue constitue le droit dentre tacite pour apercevoir que le pouvoir sur la langue est sans doute lune des dimensions les plus importantes du pouvoir. Il ajoute ailleurs qu il est lgitime de traiter les rapports sociaux et les Des conceptions thoriques contrastes 17rapports de domination eux- mmes comme des interactions symboliques, cest- - dire comme des rapports de communication impliquant la connais-sance et la reconnaissance, on doit se garder doublier que les rapports de communication par excellence que sont les changes linguistiques sont aussi des rapports de pouvoir symbolique o sactualisent les rapports de force entre les locuteurs ou leurs groupes respectifs (2001). On note quil est ici trs proche des proccupations dHabermas concernant la pragmatique uni-verselle et la distribution socialement homogne des actes de langage dans la socit. En dautres termes, les ressources linguistiques sont ingalement distribues dans la socit et la matrise affiche dun code est un facteur de distinction. Les sociolinguistes comme B. Bernstein (Langage et classes sociales, 1975) montrent le rapport entre la division de la socit et la division du langage. Les politistes comme D. Gaxie (Le cens cach, 1978) insistent sur les handicaps culturels la participation politique. Les ingalits daccs la connaissance, et le langage en est une condition, se prolongent ainsi dans les ingalits dacquisition de la comptence politique et donc de la performance politique, cest- - dire de la chance dexercer du pouvoir.Pour produire le sens de leur exprience, les hommes se servent de sym-boles. Symboliser cest reprsenter le rel et tablir un rapport de signification entre des choses. Pour ce faire, ltre humain dispose du langage mais aussi des rites, des mythes. La communication politique comme les autres formes de communication humaine utilise les signes qui sont disponibles dans les codes. Un code est un stock de signes et un rpertoire de rgles pour les combiner de faon acceptable pour les membres dune communaut linguistique. Les signes, par exemple les mots, sont slectionns dans le stock et agencs confor-mment aux rgles pour produire des noncs ou des messages. Les travaux sur le langage politique ont mis en vidence les possibilits stratgiques quil offre ces diffrents niveaux de fonctionnement. La stratgie des symboles suppose des choix entre la description et la condensation pour reprendre la distinction dEdward Sapir. Les symboles condenss se caractrisent par leur surcharge smantique et leur pouvoir dvocation, didentification ou de pro-jection. Ainsi, parler de racisme ou de distance culturelle, davortement ou dinterruption volontaire de grossesse, de nationalisation ou dextension du secteur public, de chmage ou de main- duvre disponible, de rfugis ou de migrants nest pas indiffrent quant au travail de la connotation. Ces mots sopposent par leur charge motionnelle, comme le chaud au froid, dans une alternative, registre ordinaire versus registre technocratique.La stratgie dnonciation permet aux locuteurs individuels ou collec-tifs daccomplir des actes de langage contrls, de prendre plus ou moins en charge leurs noncs (distance) et de les tendre vers lauditoire (tension) pour produire des messages dimplication, dinterpellation ou dassociation. Le didactique et le polmique sont deux options rhtoriques actualisables dans le La communication politique18 discours politique, de mme que les choix entre les contenus poss et prsup-poss. Les stratgies argumentatives jouent sur toutes les oprations logico- discursives pour construire des schmatisations acceptables, cest- - dire des reprsentations de lobjet du discours mais aussi des images des interlocuteurs (Grize, 1982). Lutilisation stratgique des normes de communication (normes situationnelles, discursives, conversationnelles) rvle aussi la faon dont les interlocuteurs interprtent leurs rles de communication pour se qualifier et disqualifier leur adversaire.Le langage et sa mise en discours sont souvent considrs comme le patron de toutes les pratiques signifiantes. La smiologie sest applique au domaine des images fixes (photos, affiches) ou animes (cinma, tlvi-sion) pour dmonter leurs mcanismes et leur efficacit symbolique. Les technologies de la communication ouvrent, cet gard, de nouvelles voies notamment avec la vido- culture. La musique, la peinture, la littrature et toutes les formes dexpression artistiques attestent que le texte politique peut prendre des formes multiples. Hors de la culture cultive , le message politique peut tre vhicul selon des modalits plus ou moins organises par toutes sortes de supports : chansons, slogans, banderoles, bannires, graffitis, tags, gadgets, bandes dessines La force de lhumour populaire des his-toires et blagues en fait souvent un vecteur puissant des strotypes sociaux, raciaux et nationaux, mais aussi un instrument non ngligeable de drision des rgimes politiques. La communication politique passe aussi par les rites dont les anthropologues comme G. Balandier ont montr luniversalit et les manifestations typiques comme les rites consensuels et rites daffrontements (Abls, 1989). Llection, qui assure une forme de communication entre gou-vernants et gouverns, ne sinterprte- t-elle pas comme un acte rituel de par-ticipation (Bon, 1991) ?Ltude des pratiques de communication rapportes aux positions de pou-voir nous donnera loccasion de revenir largement sur la pragmatique de la communication politique. Mais dores et dj, on peut mentionner quelques types de discours politiques qui ont t tudis et dont les proprits ont t mises en vidence. Ainsi, par exemple, lopposition entre le discours- bilan et le discours- appel dans les allocutions tlvises du gnral de Gaulle (Cotteret et al., 1979). Autre distinction classique, celle qui oppose le discours didactique et le discours polmique. Le premier cale le discours politique sur le registre de lvidence et de la naturalisation comme dans un nonc scolaire du type la terre est ronde . Le second, au contraire, se caractrise par les nombreuses marques nonciatives de prsence du locuteur dans son discours qui expri-ment la prise de position et donc la possibilit de la controverse ou de laffron-tement. On a pu ainsi opposer la rhtorique de L. Blum et celle de M.Thorez. Grce lutilisation du systme pronominal dun discours de dbat lectoral, nous avons aussi montr quon peut identifier des discours dinterpellation Des conceptions thoriques contrastes 19o le vous est central pour divers usages, des discours dassociation o le nous prend sa place et des discours dimplication o le je rgne en matre1. Enfin, lors des campagnes lectorales, le discours de confirmation raffirme une identit partisane alors que le discours dagrgation vise mobi-liser des indcis autour de soutiens assurs par le noyau des lecteurs acquis.La dimension pragmatiqueLa pragmatique dsigne ltude des pratiques de communication effectives. Par extension de la smiologie, ou thorie des signes, qui fait ltude de la relation entre les signes et leurs usagers, la pragmatique concerne davantage la relation qui unit metteur et rcepteur en tant quelle est mdiatise par la communication (Watzlawick et al. 1972). Il est ici suggr que la com-munication politique est utilise pour interagir selon des modalits variables telles que, entre autres, persuader, convaincre, sduire, informer, commander, ngocier, inviter . Ce nest pas le contenu du message ni la structure dun sys-tme de communication qui sont ici en cause, mais bien la forme de la relation sociale qui stablit loccasion de la communication. La mise en uvre de la communication peut tre conue travers une reprsentation du politique dfini comme un espace social de tension entre la coopration et le conflit. Lorsquelle travaille la coopration des partenaires, la communication poli-tique est une discussion oriente par le souci dintercomprhension. Ainsi, la dlibration est- elle lexamen collectif en vue dune dcision. Lorsquelle est finalise par la volont de domination des protagonistes, elle prend le visage de linjonction ou de la manipulation. Le sens commun admet volontiers que plus on se parle, mieux on se comprend . Ce postulat nest certainement pas tranger au succs du discours mdiaphilique et sert daccompagnement la diffusion des innovations technologiques pour cristalliser une idologie de la communication (Neveu, Une socit de communication ?, 1994). Sous ce postulat se trouve nanmoins pointe la question du lien social et sa dimen-sion politique, cest- - dire ici laptitude vivre ensemble, cooprer et sin-tgrer ou sopposer et se combattre. Un axiome de Watzlawick dsigne trs directement le caractre politique inexorable de toute relation sociale : Tout change de communication est symtrique ou complmentaire, selon quil se fonde sur lgalit ou la diffrence. La communication est donc politique ds quelle sinscrit dans une tension entre la coopration et le conflit. Lide de coopration est sous- jacente ltymologie du terme communication qui renvoie la fois une transmission et une mise en commun, un partage des 1. Gerstl J., 1981, Eristique lectorale , pp.450-474, in cotteret J.- M., Gerstl J., ayache G., casile N., 1981, Dmocratie cathodique. Llection prsidentielle la tlvision , Les Cahiers de la Communication, vol. 1(4-5).La communication politique20

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