La spcificit de l'espce humaine et sa responsabilit – Revue philosophique – 2010 : 16 – Humanit et animalit 72 La spcificit de l'espce humaine et sa responsabilit l'gard

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    La spcificit de l'espce humaineet sa responsabilit l'gard des autres espces

    Georges Chapouthier1

    Dot, par lvolution des espces, dun cerveau trs performant2, ltre humain a,sans doute depuis lorigine de son espce, cherch se situer dans lenvironnement o ilvit. On ne compte plus les mythes et les lgendes qui ont vis proposer les conditionsde la naissance et de la place de notre espce. Espce nue et fragile, qui ne doit sansdoute quaux performances de son puissant cerveau davoir pu survivre dans unenvironnement parfois hostile.

    Dans leurs dplacements et leur qute pour la survie, les membres de notre espcetaient appels rencontrer des tres qui leur ressemblaient beaucoup : les animaux.Comme les tres humains, ces tres, ou au moins certains dentre eux, taient capablesde se mouvoir, de respirer, de se reproduire, de se dfendre ou de protger leurs petits.Certains mangeaient les autres et pouvaient, loccasion, manger aussi les treshumains. Dautres se faisaient manger plus facilement. Dautres enfin savraientcapables de vivre dans les gites des humains et dchanger avec les hommes sympathieet affection. A ces tres, si proches de lhumain, les hommes des diffrentescivilisations ont souvent accord des aptitudes humaines, voire divines. Dans beaucoupde religions, une sorte de continuum existe entre les animaux, les hommes et les dieux.A dautres occasions, lhomme a voulu voir dans les animaux qui lentouraient desimples objets, livrs sa merci et son bon vouloir3. Alors lui seul, tre humain,devenait dieu ou fils de dieu, relguant la bte au statut peu enviable de simple objet lusage de lhomme . Ces deux conceptions (animal humanis et animal-objet) quinous paraissent aujourdhui diamtralement opposes, ne ltaient pas ncessairementdurant lhistoire : des poques, ou dans des civilisations, o les hommes eux-mmes,tels les esclaves, taient souvent traits comme des objets, il ne semblait pas y avoir de

    1 N en 1945, directeur de Recherche au CNRS, il a une double formation de neurobiologiste et dephilosophe. En philosophie, ses recherches ont port sur la complexit des tres vivants, les rapports delhumanit et de lanimalit, et les droits de lanimal. Ses principaux ouvrages sont : Au bon vouloir del'homme, l'animal (Denol, 1990), Lhomme, ce singe en mosaque (Odile Jacob, 2001), Lanimal humain Traits et spcificits (collectif, LHarmattan, 2004) et Kant et le chimpanz - essai sur ltre humain, lamorale et lart (Belin, 2009).2 Chapouthier G., Le cerveau, simulateur dans tous ses tats , Revue philosophique, 133(3), 2008, p.347-354.3 Chapouthier G., Au bon vouloir de l'homme, l'animal, Paris, Denol, 1990.

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    foss thorique majeur entre lanimal considr comme un homme et lanimal considrcomme un objet.

    Quen est il de nos jours ? Quest-ce que la science, et la rflexion philosophiquequi en dcoule, peuvent nous apprendre sur notre espce ? Comment ltre humaindaujourdhui peut-il se situer par rapport aux autres espces qui peuplent avec lui latroisime plante autour du soleil ? Cest ce que jaimerais prsenter ici, en mappuyant, la fois, sur les connaissances les plus rcentes de biologie, et notamment de cettescience du comportement quest lthologie, et sur la rflexion philosophique moderne

    Lanimal est un tre sensible

    Lanimal est un tre sensible. Ou, tout au moins, la plupart des tres que nousconsidrons comme des animaux, ceux qui par leur taille et par les rapports que nousentretenons font partie de notre environnement immdiat. Certes, sur le planzoologique, il existe sans doute quelques animaux qui contredisent notre dfinition,parce quils sont dpourvus de sensibilit (les ponges, les vers solitaires), mais laplupart des animaux montrent une sensibilit. Celle-ci se dcompose en troiscatgories : la nociception, la douleur et la souffrance.4 La quasi-totalit des animauxpossde des mcanismes de nociception , cest--dire de perception des stimulationsde lenvironnement qui menacent lorganisme, stimulations auxquelles ils rpondent engnral par des rponses de fuite ou de retrait dune partie du corps. Lorsque cesmcanismes de nociception sont associs des rponses motionnelles, on parle alorsde douleur et dans ltat actuel des connaissances, seuls les vertbrs et lesmollusques cphalopodes, comme les pieuvres, sont susceptibles de montrer de tellesrponses motionnelles. Chez les vertbrs, elles sont gres par un systme crbralparticulier, quon appelle le systme limbique . Enfin le traitement conscient de lanociception, que lon peut qualifier de souffrance peut se rencontrer chez lesvertbrs et sans doute aussi les cphalopodes. La souffrance peut tre lie aufonctionnement de la partie la plus leve du cerveau, quon appelle le cortex crbral.Tous les vertbrs disposent de cortex crbral, avec des diffrences quon nedveloppera pas ici5, et des structures similaires existent probablement dans le cerveaudes cphalopodes.

    Comment traiter les animaux

    Pour beaucoup de penseurs contemporains, comme dailleurs, comme pour laplupart des grands philosophes classiques, les principes moraux seraient des

    4 Chapouthier G., La douleur: des animaux l'homme , in Homme et animal: de la douleur lacruaut, Auffret Van der Kemp T, Nout JC (ed.), Paris, L'Harmattan, 2008, p. 25-38.5 Chapouthier G, Matras JJ., Introduction au fonctionnement du systme nerveux, Paris, Medsi, 1982.

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    prrogatives inventes par lhomme et pour lhomme. Le souci moral ne devrait doncconcerner que les membres de notre propre espce, lespce humaine. Que les moralesdiscursives aient t inventes par des humains tombe videmment sous le sens, mmesi des proto-morales (non discursives) ont pu tre mises en vidence chez certainsanimaux6. Mais pourquoi dire que les morales de peuvent sappliquer quaux humains ?Sauf faire rfrence une rvlation divine explicite, on ne voit pas trs bien au nomde quoi lhomme ne devrait appliquer la morale qu son espce. Dautant quon peutfaire valoir quil la dj, dune certaine manire, applique en dehors de son espce.Ainsi pour reprendre un exemple humoristique, le port du Pire, en Grce, est ce quonappelle en droit une personne morale , cest- dire une entit abstraite qui possdedes droits et des devoirs. Et aucun de nos lecteurs ne voudra dfendre, je suppose, lathse que Le Pire est un homme !7 Dans le mme ordre dides, les lois et lesrglements adopts par les humains, et qui visent protger les animaux contre lescruauts ou les mauvais traitements, sont bien une manire qua lespce humaine demanifester un souci moral leur gard. Et dailleurs lextension de la notion de personne morale a dj t suggre pour les animaux8 ou pour lenvironnement 9.

    Si lon admet donc que lespce humaine peut (et doit) tendre aux animaux lebnfice de la protection par des droits, reste dfinir de quelle manire. Et, sur cepoint, les positions philosophiques divergent. Comme la bien analys le philosopheJean-Yves Goffi10 11, on peut trouver, chez les philosophes de lanimalit des positionsdites cocentres , qui visent protger lensemble de lenvironnement et desmilieux naturels, animaux compris, mais sans insistance particulire sur leur statut. Lespositions biocentres , concernent, quant elles, tous les tres vivants, alors quethses zoocentres , sattachent la seule protection des animaux. Beaucoup dethses modernes, drives des positions utilitaristes du philosophe anglais du XVIII sicle Jeremy Bentham, sont pathocentres, et font donc reposer le souci moral surle ressenti de la douleur, le limitant ainsi aux seuls animaux capables de ressentir uneforme de douleur. Rappelons ici la clbre proposition de Bentham La question nestpas : peuvent-ils raisonner, peuvent-ils parler ? mais : peuvent-ils souffrir ? 12(p 282-283). Dautres thses visent une population plus limite danimaux, ainsi les thses mammocentres de Regan, qui ne sadressent quaux mammifres normaux d'un an

    6 De Waal F., Le bon singe; les bases naturelles de la morale, Paris, Bayard, 1997.7 Chapouthier G., Qu'est que l'animal?, Paris, Le Pommier, 2004.8 Brunois A., Lanimal sujet de droit , in Les droits de l'animal et la pense contemporaine, Paris,Ligue Franaise des Droits de l'Animal, 1984, p. 41-47.9 Chapouthier G., Can the principles of human rights be extended to animals and the environment?, Int.J. Bioethics 9(4), 1998, p. 53-59.10 Goffi JY., Biocentrisme , in Nouvelle Encyclopdie de la Biothique, Hottois G, Missa, J.N., (ed.),Bruxelles, De Boeck, 2001, p. 101-103.11 Goffi JY., Zoocentrisme , in Nouvelle Encyclopdie de la Biothique, op. cit., p. 883-886.12 Bentham J., An introduction to the principles of morals and legislation, London, The Athlone Press,1970.

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    ou plus 13 ou les thses domesticocentres , implicites dans la philosophie qui guidebeaucoup dassociations de protection animales, qui ne sintressent gure quauxanimaux domestiques, et particulirement aux animaux de compagnie, chats et chiens.Toutes ces positions sopposent, aux positions traditionnelles anthropocentres , qui,elles, ne se soucient clairement que de lespce humaine.

    Gradualisme et antispcisme

    Dune manire plus gnrale, au-del des positions clairement anthropocentres,qui ne sintressent quaux humains, deux grandes conceptions rsument les conceptionsdes rapports entre lespce humaine et les (autres) espces animales en ce concerne leursrelations morales : lantispcisme et le gradualisme moral.

    Pour les penseurs antispcistes, qui sont les hritiers philosophiques de Bentham,tous les tres qui souffrent doivent recevoir, en ce qui ce concerne leur aptitude souffrir,un traitement gal. Les mouvements antispcistes rclament souvent le qualificatif de mouvements pour lgalit animale , ce qui traduit bien leur caractre pathocentr ,puisque les espces vgtales nentrent pas en considration. Bien sr ils ne rclamentpas une galit de fait entre les diffrentes espces animales, ce qui serait absurde, maisune gale considration pour tout ce qui concerne leur capacit souffrir. Pour cesauteurs, comme le clbre philosophe australien Peter Singer14 donner des droitsparticuliers lhomme au dtriment de lanimal, et au risque de causer de la douleur lanimal, est une faute morale, appele spcisme , et, selon eux, analogue ce que sontle racisme et le sexisme lintrieur mme de lespce humaine. De la mme manire,pour Singer, la libration animale , trouve sa place comme la suite logique du combatpour les librations des groupes humains opprims par le racisme et des femmesopprimes par le sexisme : (nous) plaidons... pour un nouveau statut thique desanimaux en partant du principe dgalit un principe que lon applique gnralement toute lespce humaine mais pas au-del 15. Une telle position peut aussi amener privilgier, par exemple, un chimpanz adulte et conscient par rapport un nouveau-nhumain faiblement conscient. Dailleurs les mouvements antispcistes ont rclam, pourles anthropodes, comme les chimpanzs ou les gorilles, le bnfice des droits deslhomme16.

    Les positions gradualistes sont largement fondes sur les diffrences de complexitet de comportement observes dans le monde vivant. Elles tirent de forts arguments desrcents dveloppements de lthologie. Ainsi Frans De Waal un thologiste qui a

    13 Regan T., The case for animal rights, London, Routledge and Kegan Paul, 1983.14 Singer P., Animal liberation, New York, Avon Books Publisher, 1977 ; Singer P., Animal liberation at30, The New York Review, 2003, May 15, p. 23-26.15 Singer P., Comment vivre avec les animaux?, Paris, Les empcheurs de penser en rond/ Seuil, 2004.16 Cavalieri P, Singer P., The great ape project: equality beyond humanity, New York, St Martin's Press,1993.

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    beaucoup tudi les troupes de chimpanzs, propose un modle des obligations moralesqui, fond sur la mtaphore dite de la pyramide flottante , est clairement gradualiste.Voici la dfinition quen donne De Waal lui-mme17 : Le cercle des obligations moralesest reprsent par limage dune pyramide flottante. Laltruisme se manifeste de moins enmoins intensment mesure que lon sloigne de la famille immdiate ou du clan .Selon les convictions morales de chacun, les obligations (qui, dans la mtaphore,correspondent la partie merge de la pyramide) peuvent atteindre des degrs divers. Ledegr le plus lev de la pyramide serait le moi , qui suggre que chaque individuprend dabord en considration ses intrts personnels : il est difficile de se soucier desautres si on ne soccupe pas dabord de soi-mme , poursuit De Waal. Le cercle delaltruisme et du devoir moral stend ensuite la famille largie, au clan, au groupe etjusqu la tribu et la nation , et ventuellement, au-del, aux animaux. De Waalpropose ce modle de la pyramide flottante dans la mesure o, selon les individus ou lescirconstances, plus importante est la partie de la pyramide qui merge au dessus de lasurface de leau, plus vaste est le rseau de lentraide et des obligations morales .

    Une autre mtaphore, celle des cercles concentriques 18, rend compte des mmeshypothses thologiques que celle de la pyramide flottante. Selon cette image, au fur mesure que lon sloigne du centre ( le moi ) et que lon traverse les cerclesconcentriques que peuvent tre la famille, le clan, la tribu, la nation la force desobligations morales diminue, et dans cette optique, les animaux occupent une positionplus excentrique celle que les tres humains, notre espce.

    Quand les antispcistes visent rfuter le gradualisme

    Comme on la vu plus haut, les antispcistes assimilent volontiers le spcisme desfautes morales comme le racisme ou le sexisme. Pour ce faire, ils doivent dabord rfuterce qui pourrait apparatre comme un gradualisme naturel de la morale, un gradualismequi, au nom de lthologie, entranerait lhomme se soucier moralement dabord de sesproches, puis ensuite, par cercles concentriques de plus en plus larges, par exemple, deses amis, de ses connaissances, de ses concitoyens, de tous les hommes, des animauxsensibles, de lensemble des tres vivants, enfin des milieux naturels...

    Ecoutons, par exemple, comment lun des papes de lantispcisme le plusrigoureux, Peter Singer, entend rfuter les telles positions gradualistes. Selon lui, si lonadopte, les positions gradualistes, il y aurait logiquement aussi la place, entre le cercle leplus restreint de lamour de sa famille et celui, beaucoup plus vaste, des soucis morauxaccords lespce humaine dans son ensemble, pour un cercle intermdiaire quiserait celui du racisme : si largument est valable la fois pour le cercle troit de la

    17 De Waal F., Le bon singe; les bases naturelles de la morale, Paris, Bayard, 1997.18 Chapouthier G., Kant et le chimpanz - Essai sur l'tre humain, la morale et l'art, Paris, Belin, 2009.

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    famille et des amis et pour la sphre plus vaste de lespce, il devrait aussi tre valablepour un cas intermdiaire : celui de la race 19. Or cet argument nous parat trs faible.

    Certes le racisme est une faute morale trs grave et dont les socits humainesdoivent absolument se dbarrasser : la couleur de la peau est un signe absurde pouraccorder des privilges moraux particuliers. En outre la notion mme de race humainene semble pas reposer sur des critres scientifiques solides : selon le caractre corporelque lon observe, couleur de la peau, groupe tissulaire ou groupe sanguin, on classeradiffremment des individus issus de diffrentes provenances gographiques. Sur ce pointdanti-racisme, nous partageons compltement les positions de Singer et desantispcistes. En revanche, et contrairement la position affiche par Singer et lesantispcistes, la notion de groupes humains intermdiaires entre la famille etlhumanit, et dots de droits particuliers, nous semble clairement faire sens. Ainsi onvoit mal les dirigeants dun syndicat ou dun parti, sans que lon puisse pour autantmettre en cause en quoi que ce soit leur attachement leur famille, dun ct, ou lhumanit et aux droits de lhomme, de lautre, ne pas dfendre dabord les droits et lesintrts de leur syndicat ou de leur parti. De mme, que dirait-t-on dun chef dtat qui,dans les mmes conditions vis--vis de sa famille ou de lhumanit, ne dfendrait pasdabord ses propres concitoyens ! Une remarque humoristique appuiera ici notre propos.Les philosophes antispcistes comme Singer, tout en rfutant lexistence dchelonsintermdiaires parmi les cercles concentriques, prfrent citer, dans leurs crits, leurscollgues ou leurs copains, plutt que dautres auteurs. Ils tmoignent ainsi, par leurpratique, de cet attachement au groupe proche, dont ils se plaisent rfuter, en thorie,lexistence mme !

    Un exemple de gradualisme nuanc

    Une bonne formulation des positions gradualistes est sans doute fournie par laDclaration Universelle des Droits de lAnimal20 qui affirme, dans sa dernire versiondate de 1982, que : Tous les animaux ont des droits gaux lexistence dans le cadredes quilibres biologiques. Cette galit nocculte pas la diversit des espces et desindividus (Article 1). Un galitarisme de principe, laisse donc ici la place ungradualisme de fait, cause de la diversit des tres vivants. Labeille peut alorsbnficier des droits de labeille, des droits conforme aux (et qui se limitent aux) besoinsthologiques de son espce. La pieuvre peut, de la mme manire, bnficier des droits dela pieuvre et le chimpanz des droits du chimpanz. Pas des droits de lhomme, commelont propos les antispcistes. Dans ce mme esprit gradualiste, les Droits de lHomme restent diffrents des Droits de lAnimal . Certes lhomme est un animal, mais 19 Singer P., Animal liberation at 30, op. cit.20 Chapouthier G, Nout JC., Les droits de l'animal aujourd'hui, Paris, Arla-Corlet- Ligue franaise desdroits de l'animal, 1997 ; Chapouthier G, Nout JC., The universal declaration of animal rights,comments and intentions, Paris, Ligue Franaise des droits de l'animal, 1998.

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    lexercice de ses capacits culturelles lamne des besoins intellectuels de libert et deculture qui lui sont propres.

    Cette conception nuance du gradualisme offre, en mme temps, une rponse tousceux qui se plaisent critiquer le principe mme des droits attribus aux animaux, en semoquant du fait que labeille ne peut pas avoir les mmes droits que le chimpanz .Certes les droits de labeille diffrent clairement de ceux du chimpanz, mais justement,comme on vient de le montrer, cela ninvalide nullement la notion de droits delanimal . Cette formulation du gradualisme inclut aussi explicitement les quilibresbiologiques , o se situent des conflits de droits entre les espces animales(prdateur/proie, ou parasite/victime), et dont il sera question un plus loin.

    Consquences du gradualisme moral

    Le gradualisme de la morale pratique semble fortement ancr dans nos racinesbiologiques. Et combien de fois entend-on dire quun grand homme politique ou quungrand meneur syndical, voire quun homme qui a sacrifi sa vie sa carrire, auraitbien mieux fait de soccuper de ses enfants ! De mme le cas dune jeune femmekamikaze, par exemple, qui, pour la dfense de son groupe, se sacrifie dans un attentatsuicide, en laissant derrire elle deux enfants en bas ge, ne rencontrera gnralement paslagrment de nombreux moralistes. En mme temps, le gradualisme offre une rponse un des paradoxes de la morale pratique.

    Ce paradoxe peut se formuler de la manire suivante21. Puisque beaucoup dtreshumains meurent de faim et vivent dans le dnuement le plus total, la morale ne devrait-elle pas amener tous les humains nous-mmes abandonner leurs richesses afin dediminuer la misre de lhumanit ? Pouvons-nous moralement accepter de vivredcemment, de laisser vivre dcemment notre famille, cependant que dautres humainscroupissent dans une misre pouvantable ? Comme lavait soulign notamment lephilosophe Peter Unger22 ne devrions-nous pas nous proccuper dabord de la misre dumonde, avant mme de penser notre petit confort, qui, en regard de cette misreabominable, apparat comme drisoire ? Faute dtre des saints, ne sommes-nous pas tousdes assassins ? Or les thses gradualistes en morale offrent une rponse ngative cesinterrogations. Selon ces thses, nous devons aider les tres humains dans la misre, maispas au prix dun abandon dun souci prioritaire pour un cercle concentrique plus troit,celui, par exemple, de notre famille. Dans le cadre des obligations morales, sans pourautant nous dsintresser des cercles les plus loigns, nous devons attribuer davantage desouci moral aux entits qui appartiennent un cercle plus proche du ntre. Notre premierdevoir moral nest donc pas de soulager toute la misre du monde, dautant que celle-ci

    21 Chapouthier G., Kant et le chimpanz - Essai sur l'tre humain, la morale et l'art, op. cit.22 Unger P., Living high and letting die (Our illusion of innocence), Oxford, Oxford University Press,1996.

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    parat illimite, mais de nous soucier dabord de notre famille, mme si, bien entendu, ilexiste des obligations morales, celles qui dcoulent des droits de lhomme, qui nous lient lensemble de tous nos congnres.

    De mme que les droits de lanimal nous lient aux animaux. Que moralement, dansla cadre des relations que nous entretenons avec les animaux, nous devons faire ce qui esten notre pouvoir pour soulager la misre des animaux. Mais cette attitude morale supposela reconnaissance de deux contraintes. Celle des quilibres biologiques naturels, que lon avus mentionns plus haut dans larticle 1 de la Dclaration Universelle des Droits delAnimal. Cette contrainte signifie que lhomme na pas intervenir comme moraliste endehors des rapports avec les animaux qui concernent lespce humaine. Il nest pas, et napas devenir, le moraliste et le lgislateur des lois de la nature. Il na pas sinterposerentre le lion et lantilope, entre le requin et le pingouin. La seconde contrainte signifie que,dans le cadre des rapports que lhomme entretient avec les animaux, domestiques commesauvages, il donnera le primat aux droits de lhomme lorsque, dans un conflit fondamentalde droits, lintrt de lhomme sera oppos celui dune (autre) animal. Par conflitfondamental de droits , il faut entendre un conflit o sont menacs les droitsfondamentaux de lhomme la vie ou la sant. Pas les droits lamusement, comme dansle cas de la chasse ou de la course de taureaux par exemple.

    De tels conflits de droits se rencontrent dans la nature au sein des quilibresbiologiques quand ceux-ci impliquent lespce humaine. Par exemple dans le cas duprdateur et de sa proie, lorsquun membre de notre espce se trouve tre la proie. Si unhomme se trouve face face un tigre, certes le tigre a le droit de dfendre son repas,mais il est clair, en vertu du fait que toute espce doit dfendre dabord ses droits propres,que lon donnera, par drogation aux droits de lanimal, le primat au droits de ltrehumain. Et pas seulement parce que son niveau de conscience est plus lev que celui dutigre, comme le voudrait le raisonnement des antispcistes. Et lon donnera aussi ce primat ltre humain, mme si lhumain est un handicap mental, contrairement ici ce quepourraient proposer les antispcistes. Le mme raisonnement vaut, de la mme manire, siun tre humain est victime dun parasite. Il vaut aussi dans un cas driv trs important :celui de lexprimentation animale. Certes ici, les animaux dexpriences ont le droit davoir une vie paisible et dlivre du maximum de souffrance (ce qui dailleurs doit treleur sort en dehors des expriences auxquelles ils sont soumis.) Mais le droit de lhomme la sant fait que, dans ce conflit de droit, on donnera, par drogation aux droits de lanimal,le primat aux droits de lhomme sur les droits de lanimal23.

    La responsabilit de lespce humaine

    Au terme de cette promenade philosophique dans les rapports de lespce humaineavec les (autres) espces animales, il importe de nous interroger sur les responsabilits que 23 Chapouthier G., Les droits de l'animal, Paris, PUF, 1992.

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    peut avoir notre espce lgard de lanimalit. Pour les positions gradualistes que nousavons dfendues, lhomme, crateur du discours et dot dun souci moral, peut et doitattribuer des droits moraux dautres entits que lui-mme, mais en tenant compte desbesoins et des aptitudes particulires de ces entits, ainsi que des quilibres naturels delenvironnement dans lesquelles ces entits et lui-mme se situent. Parmi ces entits, ctdes personnes morales ou des lments de lenvironnement, que lon nanalysera pas ici,les animaux constituent un groupe essentiel, susceptible de recevoir des droits particuliers,les droits de lanimal . Comme le dit Dominique Bourg24 : La place minente quenous occupons au sein de la nature a bien plutt pour contrepartie une responsabilit...Nous sommes... en charge... de la biosphre et avons lobligation... de la protger . Ausein de la biosphre, les animaux, parce quils sont des tres sensibles, doivent disposer dedroits particuliers, justement lis leur sensibilit.

    Cest une leon qui tire son origine de la science biologique et de la thorie delvolution quelle contient, tout en laissant lespce humaine les proccupations moralesquelle revendique. Clairement animal par sa biologie comme par les racines de saculture25, notre espce, dote, on la dit, dun cerveau trs performant26, sest illustr dansla connaissance et dans laction sur le monde27. En tmoigne dailleurs le nom quelle sestdonn : Homo sapiens, homme savant. Mais, malgr les performances de son cerveau, lecomportement moral de notre espce, qui pourtant se prsente aussi clairement comme uneespce morale, reste trs mdiocre par rapport ce quil pourrait tre. A lgard demembres de son espce, on ne compte plus les svices, guerres, supplices, tortures, violsou autres atrocits. A lgard des animaux, le constat est galement accablant28. Comme jelavais crit ailleurs, les fleurs empoisonnes de la culture, occupent encore, dans laculture humaine une place importante et exhalent dans nos vies leurs relents putrides etnausabonds 29. Comme, dautre part, nos civilisations occidentales sont trs juridiques etarticulent la morale pratique sur des droits, le vu, pour terminer cet article est notreespce puisse utiliser son puissant cerveau, non seulement pour son activit scientifique,mais aussi pour le respect des droits de lhomme comme des droits de lanimal. Quelledevienne enfin lespce morale quelle prtend tre.

    24 Bourg D., L'homme-artifice (Le sens de la technique), Paris, Gallimard, 1996.25 Chapouthier G., Kant et le chimpanz - Essai sur l'tre humain, la morale et l'art, Paris, Belin, 2009 ;Lestel D., Les origines animales de la culture, Paris, Flammarion, 2001.26 Chapouthier G, Matras JJ., Introduction au fonctionnement du systme nerveux, Paris, Medsi, 1982.27 Chapouthier G., Le cerveau, simulateur dans tous ses tats , Revue philosophique 133(3), 2008, 347-354.28 Burgat F., Animal, mon prochain, Paris, Odile Jacob, 1997 ; De Fontenay E., Le silence des btes - Laphilosophie l'preuve de l'animalit, Paris, Fayard, 1998 ; Jeangne Vilmer JB, Ethique animale, Paris,PUF, 2008.29 Chapouthier G., Kant et le chimpanz, op. cit.

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