Le droit à la ville – David Harvey

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    25-Nov-2015

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Le droit à la ville â David Harvey http://www.revuedeslivres.fr/le-droit-a-la-ville-david-harvey/ Publié pour la première fois dans la défunte RiLi en novembre 2008, ce texte est proposé ici à nouveau à la lecture en accompagnement de « Gentrification et droit à la ville. La lutte des classes dans lâespace urbain », un entretien avec Anne Clerval qui figure au sommaire de la RdL n° 5, actuellement en kiosque (mai-juin 2012). Retraçant deux cent ans dâhistoire de lâurbanisme, David Harvey* met au jour le lien fondamental existant entre ville et capitalisme : de Haussmann à la crise des subprimes, de Robert Moses aux expropriations de Mumbai, la ville a toujours été le lieu naturel de réinvestissement du surproduit, et, par conséquent, le premier terrain des luttes politiques entre le capital et les classes laborieuses, avec pour enjeu le « droit à la ville » et à ses ressources. Un droit précieux et négligé Les idéaux des droits humains sont aujourdâhui passés au centre de la scène éthique et politique. On dépense une grande énergie politique à défendre la place de ces droits dans la construction dâun monde meilleur. Pour la plupart, les concepts en circulation sont individualistes et fondés sur la propriété, et à ce titre, ils ne remettent nullement en question les fondements du néolibéralisme, lâhégémonie des logiques marchandes ou les formes juridiques et dâaction de lâÃtat. Après tout, dans le monde où nous vivons, les droits de la propriété privée et du taux de profit priment sur tous les autres. Il est pourtant des moments où lâidéal des droits humains prend une tournure collective, lorsque par exemple les droits des travailleurs, des femmes, des gays et des minorités passent au premier plan (héritage du mouvement des travailleurs et du mouvement pour les droits civiques aux Ãtats-Unis, qui fut de nature collective et de portée mondiale). Ces luttes pour les droits collectifs ont, à lâoccasion, porté leurs fruits (si bien quâaujourdâhui une femme et un Noir peuvent devenir des candidats sérieux dans la course à la Maison blanche). Mais câest un autre genre de droit collectif que je voudrais examiner ici : le droit à la ville. Cette question me paraît importante dâune part en raison de lâactuel regain dâintérêt pour les idées quâHenri Lefebvre développa sur ce sujet, et dâautre part parce que différents mouvements sociaux se sont récemment constitués autour de la revendication dâun droit à la ville. Que peut bien vouloir dire « droit à la ville » ? Comme le disait jadis le sociologue urbain Robert Park, la ville constitue « la tentative la plus constante, et dans lâensemble la plus réussie, faite par lâhomme pour refaire le monde dans lequel il vit conformément à son désir le plus cher. Mais, si la ville est le monde que lâhomme a créé, elle est aussi le monde dans lequel il est dorénavant condamné à vivre. Ainsi, indirectement, et sans percevoir clairement la nature de son entreprise, en faisant la ville, lâhomme sâest refait lui-même . » Si Park a raison, alors la question « quelle ville voulons-nous ? » est indissociable dâune multitude dâautres questions : quel genre de personnes voulons-nous être ? Quelles relations sociales poursuivons-nous ? Quels rapports à la nature défendons-nous ? Quelle vie quotidienne désirons-nous ? Quelles technologies jugeons-nous appropriées ? Quelles valeurs esthétiques défendons-nous ? Le droit à la ville ne se réduit donc pas à un droit dâaccès individuel aux ressources incarnées par la ville : câest un droit à nous changer nous-mêmes en changeant la ville de façon à la rendre plus conforme à notre désir le plus cher. Mais câest en outre un droit collectif plus quâindividuel, puisque, pour changer la ville, il faut nécessairement exercer un pouvoir collectif sur les processus dâurbanisation. La liberté de nous faire et de nous refaire en façonnant nos villes est à mon sens lâun de nos droits humains les plus précieux mais aussi les plus négligés. Mais puisque, comme lâaffirme Park, nous nâavons jusquâici pas perçu clairement la nature de notre entreprise, il nous faut dâabord réfléchir à la manière dont, au cours de lâhistoire, nous avons sans cesse été façonnés par un processus urbain animé par de puissantes forces sociales. Au cours des cent dernières années, à cause du rythme effréné de lâurbanisation, à cause de lâéchelle immense sur laquelle elle sâest développée, nous avons été refaçonnés plusieurs fois de fond en comble sans même savoir pourquoi, comment, ni au nom de quoi. Cela a-t-il contribué au bien-être des hommes ? Cela a-t-il fait de nous des êtres meilleurs, ou au contraire, cela nous a-t-il laissés là, pantelants dans un monde dâanomie et dâaliénation, de colère et de frustration ? Sommes-nous devenus de simples monades ballottées de droite et de gauche dans lâocéan urbain ? Capitalisme et urbanisation Au XIXe siècle, ces questions ont été au centre de nombreuses analyses, notamment celles dâEngels et de Simmel, qui ont proposé des critiques pénétrantes des nouvelles « personnalités urbaines » apparues en réaction à la rapidité de lâurbanisation . à notre époque, il nâest pas difficile dâénumérer les formes de mécontentement et dâangoisse suscitées par des transformations urbaines dont la rapidité nâa cessé de sâaccroître. Et pourtant, il semble que nous nâayons nulle envie de procéder à une critique systématique de ces phénomènes. Que faire, par exemple, de lâimmense concentration de richesses, de privilèges et de consommation dans presque toutes les villes du monde, au beau milieu dâun « bidonville global » en pleine explosion ? Revendiquer le droit à la ville tel que je lâentends ici, câest prétendre à un pouvoir de façonnement fondamental et radical sur les processus dâurbanisation, câest-à-dire sur les manières dont nos villes sont sans cesse transformées. Dès leur origine, les villes se sont bâties grâce aux concentrations géographiques et sociales de surproduit. Lâurbanisation a donc toujours été, en un sens, un phénomène de classe, puisque, dâune part, il faut bien que les surplus soient extraits de quelque part et de quelquâun (le plus souvent, dâune paysannerie opprimée), et que, dâautre part, seul un petit nombre contrôle généralement lâutilisation des surplus. Cette situation générale se perpétue sous le capitalisme, mais dans ce système, elle est intimement liée à la quête perpétuelle de plus-value qui constitue le moteur de sa dynamique. Pour produire de la plus-value, les capitalistes doivent créer du surproduit. Puisque lâurbanisation dépend de la mobilisation du surproduit, un lien interne apparaît entre le développement du capitalisme et lâurbanisation. Examinons de plus près lâaction des capitalistes. Ils commencent la journée avec une certaine somme dâargent et la finissent avec une somme plus grande. Le lendemain, au réveil, il leur faut décider de ce quâils vont faire de lâargent supplémentaire quâils ont gagné la veille. Les voilà face à un dilemme faustien : ou ils réinvestissent cette somme pour gagner plus dâargent encore, ou ils dilapident leur surplus dans leurs plaisirs. Mais, acculés par les lois de la concurrence, ils sont contraints de réinvestir, parce que sâils ne le font pas, dâautres sâen chargeront. Pour demeurer un capitaliste, il faut donc réinvestir des surplus afin dâen créer plus encore. Les capitalistes qui réussissent créent habituellement suffisamment de surplus à la fois pour réinvestir dans lâexpansion et à la fois pour satisfaire leur appétit de jouissance. De ce réinvestissement perpétuel résulte une expansion de la production excédentaire à un taux composé â dâoù lâaccroissement de toutes les courbes de croissance logistique (argent, capital, production, population), processus auquel correspond la croissance logistique de lâurbanisation sous le capitalisme. Les politiques du capitalisme sont affectées par le besoin perpétuel de trouver des terrains profitables à la production et à lâabsorption des surplus de capital. Le capitaliste se heurte donc à un certain nombre de barrières qui font obstacle à une expansion tranquille et continue. Sâil existe une pénurie de force de travail et que les salaires sont trop élevés, alors il faut soit discipliner la force de travail (la création de chômage par lâinnovation technologique ou lâattaque contre le pouvoir dâune classe ouvrière organisée constituent deux des principales méthodes pour discipliner la force de travail), soit trouver de nouveaux travailleurs (en jouant sur lâimmigration, lâexportation de capitaux ou la prolétarisation dâéléments de la population jusquâalors indépendants). Il faut également trouver de nouveaux moyens de production en général et de nouvelles ressources naturelles en particulier. De fortes pressions sâexercent sur lâenvironnement naturel qui doit fournir les matières premières nécessaires tout en absorbant les déchets inévitablement produits. Il est également nécessaire dâouvrir des terrains dâextraction de matières premières (câest souvent lâobjectif des entreprises impérialistes et néocoloniales). Les lois de la concurrence obligent les capitalistes à constamment développer de nouvelles technologies et de nouvelles formes dâorganisation, car plus la productivité sera élevée, et plus il leur sera possible dâéliminer les concurrents qui emploient des méthodes moins efficaces. Les innovations suscitent de nouveaux désirs et de nouveaux besoins, réduisent le taux de rotation du capital en lâaccélérant et élargissent lâhorizon géographique dans lequel le capitaliste peut librement chercher de la main-dâoeuvre supplémentaire, une plus grande quantité de matières premières, et ainsi de suite. Si le pouvoir dâachat disponible sur un marché ne suffit pas, alors il faut trouver de nouveaux marchés, en développant le commerce extérieur, en promouvant de nouveaux produits et styles de vie, en créant de nouveaux instruments de crédit ou en recourant à la dette pour développer les dépenses publiques et privées. Si, au final, le taux de profit demeure trop bas, la régulation étatique de lâ« intolérable concurrence », la monopolisation (fusions et acquisitions) et lâexportation de capitaux vers de nouvelles contrées permettront de trouver des solutions. Si une seule de ces barrières à la circulation et à lâexpansion continues du capital devient impossible à contourner, lâaccumulation de capital se trouve bloquée : les capitalistes sont confrontés à une crise, car ils ne peuvent plus trouver de biais profitables pour réinvestir le capital. Lâaccumulation de capital stagne ou sâarrête, le capital est dévalué (perdu) et parfois physiquement détruit. Les surplus de marchandises peuvent être de la même manière dévalués ou détruits, la capacité productive et les actifs peuvent perdre de leur valeur et demeurer inutilisés et, en cas dâinflation, lâargent lui-même peut subir une dévaluation. Et bien évidemment, lorsquâune crise survient, le travail se trouve aussi dévalué, en raison du chômage de masse. Comment la nécessité de contourner ces barrières et dâétendre le champ des activités capitalistes profitables a-t-elle pu constituer le moteur de lâurbanisation capitaliste ? Je poserai que, à lâinstar dâautres phénomènes comme les dépenses militaires, lâurbanisation a joué un rôle particulièrement actif dans lâabsorption du surproduit que, dans leur quête de plus-value, les capitalistes nâont de cesse de créer . La « ville lumière » et New York : les avaleuses de surproduit Prenons tout dâabord lâexemple de Paris sous le Second Empire. En 1848 survint lâune des premières crises clairement marquées par la coexistence de surplus inutilisé de capital et de surplus de forces de travail. Cette crise eut une ampleur européenne, mais sont impact fut particulièrement violent à Paris, où elle déboucha sur une révolution avortée menée par les travailleurs au chômage et les utopistes bourgeois, qui voyaient dans une république sociale lâantidote à la cupidité capitaliste ainsi quâaux inégalités qui avaient marqué la monarchie de Juillet. La bourgeoisie républicaine fut impitoyable envers les révolutionnaires, mais elle sâavéra incapable de résoudre la crise, et porta au pouvoir Louis Napoléon (neveu de Bonaparte) qui, après son coup dâÃtat de 1851, se proclama empereur lâannée suivante. Afin dâassurer sa survie politique, cet empereur autoritaire réprima durement les mouvements politiques alternatifs ; mais, comme il savait quâil lui fallait aussi sâoccuper du problème des surplus de capital, il lança un vaste programme dâinvestissement dans les infrastructures, aussi bien en métropole quâà lâétranger. à lâétranger : construction de voies ferrées dans lâEurope entière et jusquâen Orient ou soutien à de grands travaux comme ceux du canal de Suez. En métropole : consolidation du réseau ferroviaire, construction de ports, assainissement des marais, et ainsi de suite. Mais surtout, cette politique entraîna la reconfiguration de lâinfrastructure de Paris, lorsquâen 1853, Bonaparte appela Haussmann à Paris pour le charger des travaux publics. Haussmann savait très bien que sa mission était de contribuer à résoudre par le biais de lâurbanisation le problème des surplus de capital et de travail. La reconstruction de Paris absorba pour lâépoque dâénormes quantités de force de travail et de capital, et constitua, de pair avec lâannihilation autoritaire des aspirations des travailleurs parisiens, un instrument fondamental de stabilisation sociale. Haussmann sâinspira des plans utopiques (fouriéristes et saint-simoniens) de reconstruction de la ville qui avaient été débattus dans les années 1840, à une importante différence près : il leur fit subir un changement dâéchelle. Ainsi, lorsque lâarchitecte Hittorf lui présenta ses plans pour un nouveau boulevard, Haussmann les lui jeta au visage, en disant : « pas assez large⦠Votre boulevard fait 40 mètres et je voudrais quâil en fasse 120. » Haussmann concevait la ville à une échelle plus large, annexant les boulevards et redessinant des quartiers entiers (comme les Halles) plutôt que des petites portions du tissu urbain. Il transforma la ville de fond en comble. Il lui fallait donc créer de nouvelles institutions financières et de nouveaux instruments de crédit, lesquels furent bâtis sur des principes saint-simoniens (le crédit mobilier et le crédit immobilier). Dans les faits, il contribua à résoudre le problème dâécoulement des surplus de capital en mettant sur pied un système keynésien avant la lettre, fondé sur une amélioration de lâinfrastructure urbaine financée par la dette. Ce système fonctionna parfaitement pendant une quinzaine dâannées, entraînant non seulement une transformation des infrastructures urbaines, mais encore la construction dâun nouveau mode de vie urbain et lâémergence dâun nouveau genre de personnalité urbaine. Paris devint la « ville lumière », le grand centre de la consommation, du tourisme et des plaisirs : cafés, grands magasins, industrie de la mode, grandes expositions, tout cela transforma profondément le mode de vie urbain tout en permettant dâabsorber dâénormes surplus dans un consumérisme frivole et outrancier (ce qui nâétait pas sans choquer les traditionalistes et les travailleurs les plus démunis). Mais 1868 marqua lâeffondrement de ce système financier hyperdéveloppé et hyperspéculatif, ainsi que celui des structures de crédit sur lequel il reposait. Haussmann fut destitué, Napoléon III, désespéré, déclara la guerre à lâAllemagne de Bismarck et la perdit, et, dans le vide qui sâensuivit survint la Commune de Paris, lâun des plus grands épisodes révolutionnaires de toute lâhistoire urbaine capitaliste. La Commune naquit pour partie dâune nostalgie du monde urbain détruit par Haussmann (échos de la révolution de 1848) et du désir de revanche de ceux que les travaux de Haussmann avaient dépossédés de leur ville. Mais la Commune fut aussi lâexpression de modernités socialistes alternatives (par opposition à la modernité promue par le capitalisme monopolistique), où lâidéal dâun contrôle hiérarchique centralisé (le courant jacobin) sâopposait à la vision anarchiste dâune organisation populaire décentralisée (les proudhoniens). Ce qui conduisit, en 1872, dans le sillage de la débâcle de la Commune, à la regrettable rupture entre marxistes et anarchistes qui continue, aujourdâhui encore, de grever toutes les formes dâopposition de gauche au capitalisme . Mais faisons un saut dans le temps et lâespace, et projetons-nous maintenant aux Ãtats-Unis en 1942. Le problème dâécoulement des surplus de capital, qui avait paru si insoluble dans les années 1930 (ainsi que le chômage qui lâaccompagnait) fut temporairement résolu par lâénorme mobilisation en vue de lâeffort de guerre. Mais tout le monde redoutait ce qui se passerait une fois la guerre terminée. Politiquement, la situation était dangereuse. Le gouvernement fédéral dirigeait de fait une économie nationalisée, il était un allié de lâUnion soviétique, et de puissants mouvements sociaux de tendance socialiste avaient émergé au cours des années 1930. Nous connaissons tous lâissue de cette situation : le maccarthysme et la Guerre froide (dont les signes étaient déjà nettement perceptibles en 1942). Comme sous Napoléon III, les classes dominantes en appelèrent à la plus sévère répression politique. Mais quâen fut-il du problème dâécoulement des surplus de capital ? En 1942, une évaluation approfondie de lâentreprise de Haussmann parut dans une revue dâarchitecture. Lâarticle exposait son oeuvre en détail, tentait dâanalyser ses erreurs tout en cherchant à préserver sa renommée : Haussmann était lâun des plus grands urbanistes de tous les temps. Lâauteur de ce texte nâétait autre que Robert Moses, qui, après la seconde guerre mondiale, fut pour New York ce que Haussmann avait été pour Paris . Moses, en un mot, fit lui aussi subir un changement dâéchelle à lâappréhension du processus urbain : grâce au système des autoroutes et des transformations infrastructurelles (financées par la dette), grâce à la suburbanisation et à la reconfiguration totale, non pas seulement de la ville, mais de lâensemble de la région métropolitaine, il put absorber le surproduit, et du même coup contribuer à résoudre le problème dâabsorption des surplus de capital. Pour ce faire, il lui fallait exploiter de nouvelles institutions financières et de nouveaux dispositifs fiscaux (les aides à lâaccès à la propriété) qui permirent de libérer le crédit nécessaire au financement par la dette de lâexpansion urbaine. à lâéchelle de la nation, car le même schéma (autre changement dâéchelle) fut appliqué dans tous les grands centres métropolitains des Ãtats-Unis, ce processus joua un rôle crucial dans la stabilisation du capitalisme mondial dâaprès-guerre (période où les Ãtats-Unis pouvaient se permettre dâimpulser la dynamique économique de lâensemble des pays non communistes grâce à lâaugmentation des déficits commerciaux). La suburbanisation des Ãtats-Unis nâétait pas une simple affaire dâinfrastructures nouvelles : comme le Paris du Second Empire, elle entraîna une transformation radicale des styles de vie, et les nouveaux produits â logements, réfrigérateurs, air conditionné, achat de deux voitures par foyer, hausse colossale de la consommation de pétrole â eurent une grande part dans lâabsorption des surplus. Mais la suburbanisation eut aussi un impact sur le paysage politique : lâaide à lâaccès à la propriété pour les classes moyennes entraîna un déclin de lâaction communautaire au profit dâune défense des valeurs de la propriété et des identités individualisées (ainsi que le basculement du vote banlieusard vers un républicanisme conservateur). Quoi quâil en soit, on prétendait que des propriétaires accablés de dettes étaient moins susceptibles de faire grève. Ce projet permit certes dâabsorber les surplus et dâassurer une certaine stabilité sociale, mais il eut pour conséquence de vider les centre-villes et dâengendrer ce qui fut appelé une « crise urbaine », câest-à-dire, dans de nombreuses villes des Ãtats-Unis, des révoltes des minorités (surtout afro-américaines) privées de lâaccès à cette nouvelle prospérité. Cette situation dura jusquâà la fin des années 1960, moment où un autre type de crise commença à se déployer. Moses (comme Haussmann avant lui) tomba en disgrâce, ses solutions étant désormais perçues comme inadéquates et inacceptables. Les révoltes dans les grandes villes suffisaient à le prouver. Les traditionalistes rallièrent Jane Jacobs, qui, pour contrer le modernisme brutal des projets de Moses, proposait une esthétique « de quartier ». Mais câétait trop tard, les banlieues étaient là et les transformations radicales de style de vie dont ils étaient la manifestation eurent toutes sortes de conséquences sociales, conduisant par exemple les féministes à faire de ces lieux et du mode de vie quâils incarnaient lâobjet fondamental de leur critique. De plus, si lâhaussmanisation de Paris permet dâexpliquer en partie la dynamique de la Commune, on peut considérer que lâabsence dââme de la vie des banlieues américaines a joué un rôle essentiel dans les grands mouvements de 1968 aux Etats-Unis : les étudiants blancs de classe moyenne entrèrent dans une phase de révolte, cherchèrent à nouer des alliances avec les groupes marginalisés en lutte pour les droits civiques dans les villes centrales et sâunirent contre lâimpérialisme états-unien dans un mouvement qui visait à bâtir un autre monde, donc, aussi, une autre expérience urbaine. à Paris, le mouvement pour empêcher la construction de la voie express de la rive gauche ainsi que la colonisation du centre par dâenvahissants immeubles géants, dont la place dâItalie et la tour Montparnasse étaient les paradigmes, ne fut pas sans impact sur la dynamique générale de la révolte de 1968. Câest dans ce contexte que Lefebvre écrivit un texte prophétique, dans lequel il déclarait, dâune part, que le processus urbain était essentiel à la survie du capitalisme, donc quâil deviendrait un point de focalisation crucial de la lutte politique et de la lutte des classes, et, dâautre part, que ce processus effaçait progressivement les distinctions entre ville et campagne en produisant des espaces intégrés sur lâensemble du territoire national, sinon même au-delà . Le droit à la ville serait donc le droit à diriger un processus urbain dont la domination ne cesserait de sâétendre aux campagnes (de lâagro-industrie aux résidences secondaires, en passant par le tourisme rural). Mais, parallèlement à la révolte de 1968, pour partie nostalgie de la ville perdue, pour partie tentative de construire un nouveau genre dâexpérience urbaine, survint une crise financière des institutions de crédit qui avaient constitué le moteur du boom immobilier des décennies précédentes. Cette crise sâamplifia à la fin des années 1960 et culmina dans une crise mondiale qui affecta lâensemble du système capitaliste, dâabord avec lâéclatement de la bulle immobilière mondiale de 1973, puis avec la banqueroute de la ville de New York en 1975. Comme de multiples fois auparavant, la question était de savoir comment sauver le capitalisme de ses propres contradictions. Le processus urbain allait là encore jouer un rôle de premier plan. Comme lâa bien montré Bill Tabb, la résolution de la crise des finances new-yorkaises ouvrit la voie à la construction dâune réponse néolibérale aux problèmes de la perpétuation du pouvoir de classe et du renouvellement dâune capacité dâabsorption des surplus nécessaire à la survie du capitalisme . Mais faisons un nouveau saut jusquâà la conjoncture dans laquelle nous sommes. Si le capitalisme international a joué aux montagnes russes (crises et effondrements régionaux : Asie de lâEst et du Sud-Est en 1997-1998, Russie en 1998, Argentine en 2001, etc.), il a jusquâici évité un effondrement mondial, alors même quâil souffre dâun problème chronique dâécoulement des surplus de capital. Quel rôle a joué lâurbanisation dans la stabilisation de cette situation ? Aux Ãtats-Unis, il est évident que le marché immobilier a considérablement contribué à stabiliser lâéconomie, particulièrement depuis lâan 2000 (après lâéclatement de la bulle des nouvelles technologies de la fin des années 1990), bien quâil ait aussi été une composante active de lâexpansion des années 1990. Le marché immobilier a absorbé directement une grande part des surplus de capital dans de nouvelles constructions (logements bâtis dans les centre-villes comme dans les banlieues, constructions de nouveaux bureaux) tandis que lâinflation rapide des prix de lâimmobilier, soutenue par une vague délirante de refinancement hypothécaire à des taux dâintérêt historiquement bas, stimulait le marché états-unien des biens de consommation et des services. Câest en partie lâexpansion urbaine des Ãtats-Unis qui a permis de stabiliser le marché mondial, alors que le pays affiche des déficits commerciaux gigantesques à lâégard du reste du monde, empruntant environ deux milliards de dollars par jour pour soutenir son insatiable consumérisme et la guerre financée par la dette quâil mène en Afghanistan et en Irak. Vers une urbanisation mondiale Mais le processus urbain a subi un autre changement dâéchelle : pour le dire en un mot, il est devenu mondial. On ne peut donc pas se concentrer uniquement sur les Ãtats-Unis. Des booms immobiliers similaires, en Grande-Bretagne, en Espagne et dans de nombreux autres pays, ont permis dâalimenter la dynamique capitaliste. Lâurbanisation de la Chine au cours des vingt dernières années a été de nature différente (très fortement focalisée sur la construction dâinfrastructures), mais bien plus importante que celle des Ãtats-Unis. Son rythme sâest énormément accéléré après la courte récession de 1997, à tel point que, depuis 2000, la Chine absorbe près de la moitié de la production mondiale de ciment. Depuis une vingtaine dâannées, la Chine compte plus dâune centaine de villes dépassant le million dâhabitants, et de petits villages comme Shenzhen sont devenus dâénormes métropoles de 6 à 10 millions dâhabitants. De gigantesques programmes de construction dâinfrastructures, comme des projets de barrages et dâautoroutes â là encore, financés par la dette â, sont en train de transformer le paysage le fond en comble . Tout cela a eu des conséquences importantes sur lâéconomie mondiale et lâabsorption des surplus de capital : le Chili est en plein boom du fait de la demande en cuivre, lâAustralie prospère, et même le Brésil et lâArgentine commencent à se refaire une santé économique, en partie grâce à la forte demande chinoise en matières premières. Lâurbanisation de la Chine est-elle dès lors principalement responsable de la stabilité du capitalisme mondial ? Oui, dans une certaine mesure. Car la Chine nâest que lâépicentre dâun processus dâurbanisation devenu aujourdâhui mondial, en partie grâce à lâincroyable intégration globale des marchés financiers qui jouent de leur flexibilité pour financer grâce à la dette des mégaprojets urbains, de Dubaï à São Paulo, de Mumbai à Hong Kong en passant par Londres. La banque centrale chinoise, par exemple, possède une part active sur le marché secondaire du prêt hypothécaire aux Ãtats-Unis, tandis que Goldman Sachs est fortement impliquée sur le marché immobilier en plein essor de Mumbai, et que des capitaux de Hong Kong sont investis à Baltimore. Il nâest pas une seule zone urbaine du monde qui ne connaisse un boom de la construction, alors quâarrive un afflux massif dâimmigrés pauvres qui crée dans le même temps un bidonville global. Le boom dans le secteur de la construction est particulièrement visible à Mexico, Santiago du Chili, Mumbai, Johannesburg, Séoul, Taipei, Moscou et dans toute lâEurope (lâEspagne étant le cas le plus spectaculaire), ainsi que dans les villes des principaux pays capitalistes comme Londres, Los Angeles, San Diego et New York (où des projets urbains sont développés sur une échelle plus gigantesque encore quâauparavant, et où â signe qui en dit long sur lâépoque â une exposition récente cherchait à réhabiliter Moses comme artisan de lâessor de la ville, et non plus, comme lâavait fait Robert Caro en 1974, à le discréditer comme le responsable de son déclin ). On a aussi vu apparaître, au Moyen-Orient, à Dubaï ou Abou Dhabi, des projets de méga-urbanisation ahurissants, et à certains égards criminels et absurdes, qui permettent dâéponger les surplus engendrés par la richesse pétrolière de la façon la plus tape-à-lâoeil, socialement injuste et environnementalement irresponsable (une piste de ski intérieure, par exemple). Nous sommes ici face à un autre changement dâéchelle, qui rend difficile à percevoir le fait que ce qui se passe aujourdâhui sur le plan mondial est dans son principe similaire aux mutations que, au moins pendant un temps, Haussmann a su imposer de main de maître sous le Second Empire. Comme tous ceux qui lâont précédé, ce boom mondial de lâurbanisation repose sur la construction de nouvelles institutions financières et de nouveaux dispositifs destinés à organiser le crédit nécessaire pour le soutenir. Les innovations financières mises en place au cours des années 1980, en particulier la titrisation et la vente de prêts hypothécaires locaux à des investisseurs du monde entier, ainsi que la création de nouvelles institutions financières destinées à soutenir les CDO , ont joué un rôle essentiel. Ce système présentait quantité dâavantages : il étalait les risques et permettait aux surplus de fonds dâépargne dâaccéder plus facilement aux surplus de demande immobilière, mais en outre, en vertu de ses interconnexions, il faisait baisser les taux dâintérêt globaux (tout en générant un considérable pactole pour les intermédiaires financiers responsables de ces merveilles). Mais étaler les risques, ce nâest pas les éliminer. Et de plus, le fait que le risque puisse être étalé sur une si grande échelle encourage localement lâadoption de conduites encore plus risquées. à défaut dâinstances adéquates dâévaluation des risques, le marché du prêt hypothécaire est devenu incontrôlable, et la situation dans laquelle se sont trouvés les frères Pereire en 1867-1868, ou la ville de New York pour sa gestion délirante au début des années 1970, prend aujourdâhui la forme dâune crise dite des « subprimes » et du marché immobilier. La crise se concentre pour commencer dans et autour des villes états-uniennes, et frappe très lourdement les Africains-Américains à bas revenus et les mères célibataires vivant en centre-ville. Elle affecte aussi ceux qui, incapables de payer les prix exorbitants du logement dans les centres urbains, surtout dans le Sud-Ouest du pays, ont été forcés de migrer vers la semi-périphérie des zones métropolitaines pour acheter à des taux dâabord bas des maisons dans des lotissements bâtis par des spéculateurs, et qui se trouvent aujourdâhui confrontés à lâaugmentation des coûts de transport du fait de la hausse des prix du pétrole en même temps quâà lâexplosion du taux de remboursement de leur prêt consécutive à celle des taux du marché. Cette crise, qui sur le plan local possède un impact pervers sur la vie et les infrastructures urbaines, menace également lâarchitecture même du système financier mondial car elle pourrait déclencher une récession de grande ampleur. Les parallélismes avec les années 1970 sont à tout le moins curieux (la politique de prêt facile adoptée par la Réserve fédérale en 2007-2008 entraînera presque à coup sûr des tendances inflationnistes, voire stagflationnistes, qui deviendront incontrôlables dans un avenir pas si lointain â exactement comme lâont fait de semblables manoeuvres dans les années 1970). Mais la situation actuelle est bien plus complexe, et la question reste ouverte de savoir si un effondrement de lâéconomie américaine peut être compensé ailleurs (notamment par la Chine, bien que même là lâurbanisation semble connaître un ralentissement). Mais le système est aussi bien plus fortement interconnecté quâil ne lâa jamais été . Lorsquâil déraille, le commerce informatisé instantané menace de créer une grande divergence sur le marché (il produit déjà une volatilité incroyable sur le marché actions) qui produira à son tour une crise massive qui obligera à repenser totalement le fonctionnement du capital financier et des marchés monétaires, y compris dans leurs rapports aux processus dâurbanisation. Des villes et des vies en mutation Comme toutes les phases qui lâont précédée, cette toute récente expansion du processus urbain a suscité dâénormes mutations de style de vie. La qualité de vie urbaine, de même que la ville elle-même, est désormais une marchandise réservée aux plus fortunés, dans un monde où le consumérisme, le tourisme, les industries de la culture et de la connaissance sont devenus des aspects majeurs de lâéconomie politique urbaine. Le penchant postmoderniste pour la formation de niches, tant dans les choix de style de vie urbain que dans les habitudes de consommation et les formes culturelles, pare lâexpérience urbaine contemporaine de lâaura de la liberté de choix â à condition que vous ayez de lâargent. Centres commerciaux, multiplexes et grandes chaînes prolifèrent, de même que les fast-foods, les marchés vendant des produits artisanaux, les petites boutiques, tout cela contribuant à ce que Sharon Zukin a joliment appelé la « pacification par le capuccino ». Les lotissements les plus incohérents, les plus monotones, les plus fades, trouvent à présent leur antidote dans un mouvement de « nouvel urbanisme » qui nous vend de la communauté et du style de vie, produits grâce auxquels les promoteurs prétendent réaliser les rêves urbains. Dans ce monde, lâéthique néolibérale de lâindividualisme possessif et son corrélat, la fin du soutien politique à toute forme dâaction collective, pourraient devenir le modèle de socialisation de la personnalité humaine . La défense des valeurs de la propriété revêt un si grand intérêt politique que, comme le note Mike Davis, les associations de propriétaires dans lâÃtat de Californie sont devenues des bastions de la réaction, sinon même des fascismes fragmentés de quartier . Mais les villes où nous vivons sont aussi de plus en plus divisées, fragmentées et conflictuelles. Notre vision du monde et des possibles varie selon le côté de la barrière duquel nous nous trouvons et selon le type de consommation auquel nous avons accès. Au cours des dernières décennies, le tournant néolibéral a rendu aux élites riches leur pouvoir de classe . Par exemple, depuis la conversion du Mexique au néolibéralisme, quatorze milliardaires sont apparus dans le pays, qui peut même se prévaloir de compter parmi ses habitants lâhomme le plus riche du monde, Carlos Slim, alors quâau cours de la même période, les revenus des pauvres ont soit stagné, soit diminué. Ces processus sont irrémédiablement gravés dans les formes spatiales de nos villes, qui ont toujours plus tendance à se muer en agrégats de fragments fortifiés, de ghettos dorés et dâespaces publics privatisés constamment maintenus sous surveillance. Dans le monde en développement, tout particulièrement, la ville « se scinde en différentes parties séparées, et de multiples « « micro-Ãtats » semblent sây former. Des quartiers riches, dotés de toutes sortes de services (écoles exclusives, terrains de golf, cours de tennis, police privée patrouillant 24 heures sur 24), sâentrelacent avec des campements illégaux : pour eux, qui sont privés de système sanitaire, lâeau nâest disponible quâaux fontaines publiques, et seuls les quelques privilégiés qui savent la pirater ont accès à lâélectricité ; les rues se transforment en flots de boue dès quâil pleut, et lâhabitat partagé est la règle. Chaque fragment paraît vivre et fonctionner en totale autonomie, en sâaccrochant de toutes ses forces à ce quâil a pu obtenir dans son combat quotidien pour la survie . » Dans ces conditions, les idéaux dâidentité, de citoyenneté et dâappartenance urbaines, déjà menacés par le malaise grandissant suscité par lâéthique néolibérale, sont encore plus difficiles à soutenir. La privatisation de la redistribution par lâactivité criminelle menace la sécurité individuelle tout en poussant la population à en appeler la répression policière. La seule idée que la ville puisse fonctionner comme corps politique collectif, comme lieu dans lequel et duquel pourraient émaner des mouvements sociaux progressistes, paraît perdre toute plausibilité. Et pourtant, il existe des mouvements sociaux urbains qui cherchent à vaincre les isolations et à refaçonner la ville selon une image sociale différente de celle donnée par les forces des promoteurs soutenus par la finance, du grand capital et dâun appareil dâÃtat local de plus en plus gagné à lâesprit dâentreprise. Mais lâabsorption de surplus par la transformation urbaine possède un aspect plus sombre encore : il sâagit des brutales phases de restructuration urbaine par « destruction créative », laquelle présente toujours une dimension de classe puisque ce sont habituellement les pauvres, les défavorisés et tous ceux qui sont tenus en marge du pouvoir politique qui pâtissent le plus de ce type de processus. Les prophéties dâEngels La création du nouveau monde urbain sur les ruines de lâancien suppose la violence. Câest ainsi que Haussmann saccagea les anciens quartiers pauvres de Paris, usant de lâexpropriation au nom de ce quâil appelait le bien public. Il planifia lâéradication dâune bonne part de la classe ouvrière et des éléments rebelles du centre de Paris, où ils constituaient une menace pour lâordre public et le pouvoir politique. Il créa une forme urbaine dans les quartiers où le pouvoir croyait (à tort, comme on lâa vu en 1871) que la surveillance et le contrôle militaire suffiraient à endiguer facilement les mouvements révolutionnaires. Mais, comme le soulignait Engels en 1872 : « En réalité, la bourgeoisie nâa quâune méthode pour résoudre la question du logement à sa manière â ce qui veut dire : la résoudre de telle façon que la solution engendre toujours à nouveau la question. Cette méthode porte un nom, celui de « Haussmann ». Par là jâentends ici non pas seulement la manière spécifiquement bonapartiste du Haussmann parisien de percer de longues artères droites et larges à travers les quartiers ouvriers aux rues étroites, et de les border de chaque côté de grandes et luxueuses constructions ; le but poursuivi â outre leur utilité stratégique, les combats de barricades étant rendus plus difficiles â, était la constitution dâun prolétariat du bâtiment, spécifiquement bonapartiste, dépendant du gouvernement, et la transformation de la ville en une cité de luxe. Jâentends ici par « Haussmann » la pratique qui sâest généralisée dâouvrir des brèches dans les arrondissements ouvriers, surtout dans ceux situés au centre de nos grandes villes, que ceci réponde à un souci de la santé publique, à un désir dâembellissement, à une demande de grands locaux commerciaux dans le centre, ou aux exigences de la circulation â pose dâinstallations ferroviaires, rues, etc. Quel quâen soit le motif, le résultat est partout le même : les ruelles et les impasses les plus scandaleuses disparaissent et la bourgeoisie se glorifie hautement de cet immense succès â mais ruelles et impasses resurgissent aussitôt ailleurs et souvent dans le voisinage immédiat. (â¦) Les foyers dâépidémies, les caves les plus immondes, dans lesquelles nuit après nuit le mode de production capitaliste enferme nos travailleurs, ne sont pas éliminés, mais seulement⦠déplacés ! La même nécessité économique les fait naître ici comme là . » Il fallut en fait plus de cent ans pour parachever lâembourgeoisement du centre de Paris, avec les conséquences que lâon a vues récemment â soulèvement et chaos dans ces banlieues isolées où sont pris au piège immigrés marginalisés, jeunes et ouvriers au chômage. Malheureusement, les processus décrits par Engels nâont cessé de se répéter tout au long de lâhistoire urbaine capitaliste. Robert Moses « passa le Bronx au hachoir » (pour reprendre sa formule tristement célèbre) ; les lamentations des groupes et mouvements de quartier nâen finissaient pas de se faire entendre, pour finalement sâagréger autour de la rhétorique de Jane Jacobs, contre lâinimaginable destruction dâun précieux tissu urbain, et celle de communautés entières de résidents qui possédaient des réseaux dâintégration sociale établis depuis longtemps . Mais à New York comme à Paris, lâendiguement des expropriations brutales menées sous la houlette de lâÃtat a entraîné un processus de transformation infiniment plus sournois, passant par la disciplinarisation financière des gouvernements urbains démocratiques, des marchés fonciers, de la spéculation immobilière, et par une exploitation permettant de générer le taux de retour le plus élevé possible sur lâ« usage supérieur et optimal » des terrains. Encore une fois, Engels nâavait que trop bien compris ce processus : « Lâextension des grandes villes modernes confère au terrain, dans certains quartiers, surtout dans ceux situés au centre, une valeur artificielle, croissant parfois dans dâénormes proportions ; les constructions qui y sont édifiées, au lieu de rehausser cette valeur, lâabaissent plutôt, parce quâelles ne répondent plus aux conditions nouvelles ; on les démolit donc et on les remplace par dâautres. Ceci a lieu surtout pour les logements ouvriers qui sont situés au centre et dont le loyer, même dans les maisons surpeuplées, ne peut jamais ou du moins quâavec une extrême lenteur, dépasser un certain maximum. On les démolit et à leur place on construit des boutiques, de grands magasins, des bâtiments publics . » Il est déprimant de lire ces phrases, quand on pense que ce texte écrit en 1872 peut sâappliquer directement à la gentrification de Harlem ou aux processus urbains qui ont actuellement cours dans de vastes parties de lâAsie (Delhi, Séoul, Mumbai). Un processus de déplacement et de ce que jâappelle lâ« accumulation par dépossession » se trouve également au coeur du processus urbain capitaliste . Prenons le cas de Mumbai, où, selon les chiffres officiels, six millions de personnes habitent des taudis installés sur des terrains pour lesquels ils ne possèdent aucun titre de propriété (ces lieux sont représentés par des blancs sur toutes les cartes de la ville). Avec la tentative de faire de Mumbai un centre financier susceptible de rivaliser avec Shanghaï, le boom immobilier sâest accéléré, conférant aux yeux des spéculateurs une valeur croissante aux terrains occupés par les habitants des bidonvilles. La valeur du terrain sur lequel est implanté lâun des plus grands bidonvilles de Mumbai, Dharavi, a atteint deux milliards de dollars, et les pressions pour le vider (au nom de prétextes environnementaux et sociaux destinés à dissimuler cette entreprise dâappropriation sauvage) se font chaque jour plus fortes. Avec le soutien de lâÃtat, les puissances financières entendent utiliser la force pour faire place nette, prenant dans certains cas possession dâun terrain occupé par ses habitants depuis plus dâune génération. Lâaccumulation de capital sur le foncier grâce à lâactivité immobilière connaît un boom et les terrains sont acquis pour une bouchée de pain. Les populations déplacées obtiendront-elles une quelconque compensation ? Les plus chanceux auront un petit quelque chose. Mais alors même que la constitution indienne précise que lâÃtat est dans lâobligation de protéger la vie et le bien-être de lâensemble de ses citoyens, quelle que soit leur caste ou leur classe, mais aussi de garantir leur droit à un toit, la Cour suprême a émis des jugements qui font fi de cette exigence constitutionnelle. Puisque les habitants des bidonvilles sont des occupants illégaux, et que beaucoup dâentre eux ne peuvent prouver quâils résident depuis longtemps sur le même terrain, ils nâont droit à aucune compensation. Selon la Cour suprême, leur concéder ce droit équivaudrait à récompenser des pickpockets pour leurs forfaits. Les habitants des bidonvilles nâont donc guère dâautre choix que de résister et se battre, ou de prendre leurs maigres possessions et déménager vers les bords dâautoroute ou partout où il pourront trouver un peu dâespace . On trouve de semblables exemples de dépossession (dans des versions moins brutales et plus légalistes) aux Ãtats-Unis, où abondent les abus du droit dâexpropriation dans le but de déplacer, au nom dâun « usage supérieur et optimal » des terrains (pour bâtir des complexes immobiliers ou des centres commerciaux), ceux qui habitent de longue date des logements tout à fait décents. Les républicains portèrent lâaffaire devant la Cour suprême, où les juges libéraux déclarèrent quâil était tout à fait conforme à la constitution que les juridictions locales agissent ainsi pour dégager des recettes foncières supplémentaires. Expropriations Dans les années 1990 à Séoul, les entreprises de construction et les promoteurs immobiliers embauchèrent des escouades de nervis pour envahir certains quartiers et détruire à coups de masse les maisons et les biens de ceux qui, dans les années 1950, avaient construit leur logement sur les collines de la ville, devenues entre-temps des terrains fortement valorisés. La plupart de ces collines sont aujourdâhui couvertes de gratte-ciel et ne portent nulle trace de la brutalité des actions qui ont rendu possible leur construction. En Chine, des millions de personnes sont dépossédés des lieux quâelles occupaient depuis longtemps (trois millions rien quâà Pékin) : puisquâil nâexiste pas de droits de propriété privée, lâÃtat peut tout simplement décréter leur expropriation en échange dâune maigre somme dâargent (avant de vendre ces terrains aux promoteurs avec un très bon profit). Dans certains cas, les habitants déguerpissent sans faire de vagues, mais la résistance se développe, férocement réprimée par le Parti communiste. Dans le cas de la Chine, ce sont souvent les populations vivant à la frontière du monde rural qui subissent ces déplacements, ce qui montre la pertinence de la thèse de Lefebvre, qui, dans les années 1960, posait que la distinction nette qui existait jadis entre lâurbain et le rural sâétait progressivement estompée, pour conduire à la création dâun ensemble dâespaces poreux de développement géographique inégal placé sous la domination hégémonique du capital et de lâÃtat. Câest également le cas en Inde, où la politique des zones de développement économique spéciales promue par les autorités implique de violentes conséquences pour les agriculteurs : lâexemple le plus flagrant en fut le massacre de Nandigram au Bengale-Occidental, orchestré par le parti communiste indien (marxiste) au pouvoir afin de faciliter lâarrivée du grand capital indonésien, intéressé tout autant à la promotion immobilière urbaine quâau développement industriel. Dans ce cas précis, les droits de propriété privée nâoffrirent aucune protection. Il en va de même de la proposition apparemment progressiste dâaccorder des droits de propriété privée aux populations occupant illégalement des terrains afin de leur permettre de sortir de la pauvreté. Ce genre de proposition a été faite aux habitants des favelas de Rio ; mais le problème est quâil nâest que trop facile de convaincre les pauvres, vivant de revenus incertains et accablés de difficultés financières, dâéchanger ce quâils possèdent contre une modeste rémunération (les riches refusent généralement de céder leurs biens, fût-ce à un prix exorbitant, et câest pourquoi Moses put passer le Bronx au hachoir, mais non Park Avenue). Si cette tendance se poursuit, je suis prêt à parier que dâici quinze ans toutes les collines aujourdâhui occupées par les favelas seront couvertes de gratte-ciel dotés dâune vue imprenable sur la mythique baie de Rio, tandis que leurs actuels habitants seront partis vivre dans quelque lointaine périphérie . Sur le long terme, la politique de privatisation des logements sociaux du centre de Londres décidée par Margaret Thatcher a eu pour effet de créer, dans lâensemble de la zone métropolitaine, une structure de prix immobiliers empêchant les revenus les plus bas, et désormais les classes moyennes, dâaccéder à la propriété à proximité du centre urbain. Lâurbanisation a donc joué un rôle crucial dans lâabsorption des surplus de capital, et ce, sur des échelles géographiques toujours plus larges ; mais elle est passée par des processus de destruction créative qui ont dépossédé les masses urbaines de tout droit à la ville. Le bidonville global entre en collision avec le chantier de construction global. Ce qui, périodiquement suscite des révoltes â comme celle, en 1871, des dépossédés parisiens cherchant à reprendre la ville perdue. De la même façon, les mouvements sociaux urbains des années 1960 (aux Ãtats-Unis après lâassassinat, en 1968, de Martin Luther King) voulaient définir un mode de vie urbain différent de celui qui leur était imposé par les promoteurs capitalistes et par lâÃtat. Si, comme câest vraisemblable, les actuelles difficultés de la finance continuent de sâaccroître, si la phase néolibérale, postmoderniste et consumériste dâabsorption capitaliste des surplus par lâurbanisation, qui est jusquâà présent parvenue à ses fins, touche à son terme, et sâil en résulte une crise de plus grande ampleur, la question se pose alors : où est notre 68 ? Ou, plus spectaculaire, où est notre Commune ? Concernant le système financier, la réponse devra être plus complexe précisément parce que le processus urbain est désormais mondial. Les signes de révolte sont omniprésents (lâagitation est chronique en Chine ou en Inde, les guerres civiles font rage en Afrique, lâAmérique latine est en ébullition, les mouvements autonomistes émergent de partout, et, même aux Ãtats-Unis, des indices politiques montrent que la population nâen peut plus des inégalités délirantes). Nâimporte laquelle de ces révoltes pourrait faire tache dâhuile. Toutefois, à la différence du système financier, les nombreux mouvements dâopposition urbains et périurbains sont loin dâêtre étroitement coordonnés. Mais si, dâune manière ou dâune autre, ils parvenaient à sâunir, que devraient-ils donc exiger ? La réponse à cette question est assez simple en principe : un plus grand contrôle démocratique sur la production et lâutilisation des surplus. Puisque le processus urbain est lâun des principaux canaux de leur utilisation, alors le droit à la ville passe par lâétablissement dâun contrôle démocratique sur lâemploi des surplus dans lâurbanisation. Avoir un excédent de production nâest pas une mauvaise chose : dans de nombreuses situations, les surplus sont essentiels à la survie. Tout au long de lâhistoire capitaliste, une partie de la plus-value créée a été prélevée par lâÃtat sous forme dâimpôts, et cette proportion a fortement augmenté sous des gouvernements sociaux-démocrates, qui ont placé une part significative des surplus sous le contrôle de lâÃtat. Au cours des trente dernières années, le projet néolibéral a cherché à privatiser ces surplus. Les données concernant les pays de lâOCDE montrent toutefois que la part de la production brute taxée par lâÃtat est demeurée à peu près constante depuis les années 1970. La principale réussite de lâassaut néolibéral a donc consisté à empêcher la part de lâÃtat de sâétendre comme elle lâavait fait au cours des années 1960. Une autre réussite réside dans le fait que de nouveaux systèmes de gouvernance ont été créés qui intègrent les intérêts étatiques et privés, et assurent que le contrôle de lâutilisation des surplus dans lâappareil dâÃtat est favorable au grand capital (comme Halliburton) et aux classes supérieures pour ce qui concerne lâorientation du processus urbain. Lâaccroissement de la part des surplus contrôlée par lâÃtat ne pourra donc fonctionner que si lâÃtat est lui-même remis sous contrôle démocratique. On constate que le droit à la ville tombe de plus en plus dans les mains dâintérêts privés ou quasi privés. à New York par exemple, un maire milliardaire, Michael Bloomberg, refaçonne la ville conformément à son désir le plus cher â et selon des axes favorables aux promoteurs, à Wall Street et à la classe capitaliste transnationale. Il vend la ville comme lieu idéal pour les grandes entreprises et comme une fantastique destination pour les touristes, et transforme Manhattan en un gigantesque ghetto doré. Il refuse de subventionner les entreprises pour leur permettre de sâimplanter à New York, arguant que si des entreprises ont besoin de subventions pour sâinstaller dans cette ville fort coûteuse mais de très haute qualité, alors New York ne veut pas dâelles. Bloomberg nâa certes pas étendu cette déclaration aux personnes, mais le même principe sâapplique en pratique. Seattle est de fait dirigée par le milliardaire Paul Allen, et, à Mexico, lâhomme le plus riche du monde, Carlos Slim, fait repaver les rues pour quâelles soient plus conformes au goût des touristes. Et les riches individus ne sont pas seuls à exercer un pouvoir direct. Dans la ville de New Haven, à court de fonds à réinvestir dans le développement urbain, câest Yale, lâune des plus riches universités du monde, qui décide dans une large mesure des transformations du tissu urbain afin de mieux lâadapter à ses besoins. John Hopkins en fait de même à Baltimore Est et lâuniversité de Columbia projette de les imiter pour certaines parties de New York (ce qui a, dans les deux cas, suscité des mouvements de résistance). Le droit à la ville, tel quâil est à présent constitué, est beaucoup trop limité, et la plupart du temps, seule une petite élite politique et économique dispose du droit de façonner la ville conformément à son désir le plus cher. Chaque année au mois de janvier est publiée une estimation du total des primes touchées par les financiers de Wall Street en récompense du dur labeur effectué lâannée précédente. En 2007, année catastrophique sâil en fût pour les marchés financiers, ces primes sâélevaient à 33,2 milliards de dollars, soit seulement 2 % de moins que lâannée précédente. Au milieu de lâété 2007, la Réserve fédérale et la Banque centrale européenne injectèrent des milliards de dollars de crédit à court terme afin dâassurer la stabilité du système financier ; puis la Réserve fédérale procéda à une baisse spectaculaire de ses taux dâintérêt et injecta dâénormes quantités de liquidités à chaque fois que Wall Street menaçait de plonger. Pendant ce temps, quelque deux millions de personnes, principalement des mères célibataires et leur famille, des Afro-Américains vivant dans les grandes villes et des populations blanches marginalisées de la semi-périphérie urbaine, se sont vus saisir leur maison et se sont retrouvés à la rue. Câest ainsi que de nombreux quartiers des centre-villes et que des communautés périurbaines entières ont été dévastés à cause des prêts consentis par les prédateurs des institutions financières. Cette population-là ne recevra aucune prime. Et, puisque la saisie signifie que la dette est épongée et que lâÃtat américain considère cela comme un revenu, nombre de ceux qui en ont fait les frais devront payer une coquette somme dâimpôts pour de lâargent quâils nâont jamais eu en leur possession. Cette atroce dissymétrie ne peut être interprétée que comme une forme criante de confrontation de classe. Se pose alors la question : pourquoi la Réserve fédérale ne pouvait-elle étendre son aide en liquidités à moyen terme aux deux millions de foyers menacés dâexpulsion afin dâempêcher la plupart des saisies jusquâà ce que la restructuration des prêts hypothécaires permette de résoudre une grande part du problème ? Cela aurait eu pour effet dâatténuer la crise du crédit et de protéger les plus pauvres et leurs quartiers. Certes, la Réserve fédérale aurait outrepassé ses fonctions normales, ce qui aurait constitué une infraction aux règles néolibérales de la distribution des revenus et de la responsabilité personnelle. Mais cela aurait également empêché un « Katrina financier », qui menace, tout à lâavantage des promoteurs, de balayer, avec bien plus dâefficacité et de rapidité que nâaurait pu le faire la loi, des quartiers habités par des populations à bas revenus implantées dans les centre-villes sur des terrains à valeur potentiellement élevée. Le prix que nous payons, sur le plan social (pour ne rien dire de lâaspect économique), pour respecter des règles qui engendrent une destruction créative insensée, est énorme. La révolution sera urbaine ou ne sera pas Un mouvement oppositionnel cohérent doit encore apparaître au XXIe siècle. Bien sûr, une multitude de mouvements sociaux se concentrent déjà sur la question urbaine â de lâInde et du Brésil à la Chine, en passant par lâEspagne, lâArgentine et les Ãtats-Unis â, et un mouvement revendique même le droit à la ville. Mais il leur faut encore se retrouver sur un objectif unique : acquérir un contrôle plus grand sur lâutilisation des surplus (sans parler des conditions de leur production). à notre époque, il doit sâagir dâune lutte mondiale principalement dirigée contre le capital financier, car câest désormais à cette échelle que sâeffectuent les processus dâurbanisation. La tâche politique dâorganiser une telle confrontation est certes difficile et intimidante. Mais les opportunités sont multiples, en partie parce que, comme lâa montré cette courte histoire de lâurbanisation capitaliste, des crises liées au processus dâurbanisation ne cessent dâéclater, que ce soit localement (comme au Japon, en 1989, avec la crise des marchés foncier et immobilier, ou aux Ãtats-Unis en 1987-1989, avec la crise de lâépargne) ou mondialement (comme en 1973 ou aujourdâhui), et en partie parce que lâurbain est désormais le point où se heurtent de plein fouet â oserons-nous parler de lutte des classes ? â lâaccumulation par dépossession infligée aux plus pauvres et ce mouvement qui cherche à coloniser toujours plus dâespace pour la jouissance raffinée et cosmopolite des plus riches. Lâadoption du droit à la ville comme slogan opératoire et comme idéal politique â précisément parce quâil se concentre sur qui gouverne les liens internes unissant, depuis des temps immémoriaux, lâurbanisation à la production et à lâutilisation des surplus â serait un premier pas vers lâunification de ces luttes. Il est impératif de travailler à la démocratisation du droit à la ville et à la construction dâun large mouvement social pour que les dépossédés puissent reprendre le contrôle de cette ville dont ils sont exclus depuis si longtemps, et pour que puissent sâinstituer de nouveaux modes de contrôle des surplus de capital qui façonnent les processus dâurbanisation. Lefebvre avait raison de souligner que la révolution serait urbaine, au sens large du terme, ou ne serait pas. · David Harvey enseigne lâanthropologie à lâuniversité de New York. De David Harvey, à lire en français : Géographie de la domination ; Géographie et Capital. Vers un matérialisme historico-géographique ; Le Capitalisme contre le droit à la ville. Néolibéralisme, urbanisation, résistance ; et Paris, capitale de la modernité. http://www.revuedeslivres.fr/le-droit-a-la-ville-david-harvey/

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