Les discours institutionnels du nucléaire. Stratégies discursives d'euphorisation

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Valrie DelavigneLes discours institutionnels du nuclaire. Stratgies discursivesd'euphorisationIn: Mots, juin 1994, N39. pp. 53-68.ResumenLOS DISCURSOS INSTITUCIONALES DEL NUCLEAR: ESTRATEGIAS DISCURSIVAS DE EUFORIZACION Cul es laimagen que los responsables de la produccin nuclear desean ver imponerse hoy en dia ? En una perspectiva de analisis deldiscurso, el examen de folletos informativos que emanan de grandes empresas nucleares en direccin del pblico, revela unademarcha toda inclinada hacia la euforizacin.RsumLES DISCOURS INSTITUTIONNELS DU NUCLEAIRE: STRATEGIES DISCURSIVES D'EUPHORISATION Quelle est l'imageque les responsables de la production nuclaire souhaitent voir s'imposer aujourd'hui ? Dans une perspective d'analyse dediscours, l'examen des brochures informatives, qui manent des grandes entreprises du nuclaire en direction du public, rvleune dmarche tout entire tourne vers l'euphorisation.Citer ce document / Cite this document :Delavigne Valrie. Les discours institutionnels du nuclaire. Stratgies discursives d'euphorisation. In: Mots, juin 1994, N39.pp. 53-68.doi : 10.3406/mots.1994.1886http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/mots_0243-6450_1994_num_39_1_1886http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/author/auteur_mots_261http://dx.doi.org/10.3406/mots.1994.1886http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/mots_0243-6450_1994_num_39_1_1886Valrie DELAVIGNE Groupe de recherches en terminologie Universit de Rouen Les ractions en chane les moins bien connues ne sont pas celles de la fission nuclaire, mais celles des transformations sociales. (Jean-Marc Lvy-Leblond, L'esprit de sel, Paris, Le Seuil, 1984, p. 258) Les discours institutionnels du nuclaire stratgies discursives d'euphorisation Dans la polyphonie discursive l'origine de l'objet de connaissance nuclaire civil, il y a de toute vidence une voix ne pas oublier : celle des responsables de la production. Certes, restons consciente du fait que le public est toujours pris entre deux feux : le discours rose des producteurs et le discours politis des mdias et des partis. Nanmoins, il est intressant d'examiner les discours des responsables en direction du public, dans la mesure o ce sont eux qui deviendront thme de discours mdiatiss. Le nuclaire civil est un enjeu civique important et, en tant que tel, un objet politique, dans le sens positif (le dveloppement technologique, le progrs), ou ngatif (la pollution, le danger, l'homme jouant Y apprenti-sorcier). Mais le phnomne central dont s'emparent politiques et mdias, ce n'est pas le nuclaire en tant que procd de production, ensemble technologique, mis en Cet article est ddi la mmoire de Louis Guespin, disparu le 18 dcembre 1993. Fondateur du Groupe de recherches en terminologie (URA 1164, CNRS), il a t l'initiateur de cette tude et a toujours soutenu nos travaux avec la chaleur qui lui tait coutumire. 53 uvre par la science. Ce sont les discours-origines, discours scientifiques, rapports techniques, et, entre autres, les discours manant des producteurs de l'nergie nuclaire en direction du public. Il nous parait indispensable de considrer ce type d'noncs au sein de la pluralit des discours-sources, et de sonder leur oprativit sur le public. En quoi contribuent-ils former la conscience des destinataires ? Comment interviennent-ils : en simple composante, de faon complmentaire ou contradictoire par rapport aux discours nafs, aux discours des mdias, aux discours politiques, favorables ou hostiles ? Manquer d'tudier cet lment, c'est s'exposer moins bien comprendre le procs de politisation du lexique du nuclaire civil. Ayant men autour de Paluel, commune normande qui abrite une centrale nuclaire, un dbut d'enqutes orales sur l'investissement smantique des termes par les premiers intresss, les riverains, nous avons fait le constat, banal, de l'oscillation entre srnit et inquitude, et d'une attente explicite du public d'une information disponible, claire et fiable1. Nous nous sommes donc polarise sur la reformulation par les grandes entreprises du nuclaire EDF, CEA, ANDRA, COGEMA du discours scientifique et technique en direction du public. Notre attention se focalise donc sur des textes la fois informatifs et quelque peu lnifiants, un type de discours assez rpandu en dfinitive : la vulgarisation en rose . Des discours roses Le type de brochures dont nous nous proposons de dmonter les mcanismes sont disponibles, soit sur les sites nuclaires, soit dans les agences qui dpendent de l'organisme concern. Ces plaquettes voquent un certain nombre d'aspects de l'nergie nuclaire. Nous interroger sur la forme qu'ils prennent doit mettre jour, par une analyse des fonctionnements discursifs et smiotiques, les options proposes aux destinataires. Il s'agit de ne pas se limiter aux seuls aspects linguistiques de ses brochures. Comment en effet ne pas prendre en compte dans l'analyse des donnes sur l'nergie nuclaire, les images, au sens 1. Valrie Delavigne, Louis Guespin, Nuclaire: risque et scurit. Une recherche en socioterminologie , Terminologies nouvelles (Bruxelles), 8, 1992, p. 19- 25. 54 propre du terme, qui circulent et cohabitent avec ces textes, pour finir par habiter les discours, l'ensemble de ce que Genette appelle la paratextualit, c'est--dire la relation d'un texte son entourage (titres, sous-titres, illustrations) ? Le texte, sa mise en forme et les illustrations forment un tout inscable. L'ensemble des units priphriques (croquis, photographies, commentaires, encadrs, accroches, etc.)1 est porteur de signification et concourt, directement ou non, la production du sens. Ainsi l'analyse ne saurait ngliger les codes non linguistiques dploys, comme par exemple les couleurs (le vert, le bleu, le blanc dans la publicit tlvisuelle de la COGEMA2, qui joue de manire ostensible sur le fantasme naturaliste) ou le graphisme, qui forgent une certaine image du nuclaire. Une prsentation attrayante sur papier glac, une typographie are, agrmente de photos en couleur et de schmas simples et colors contribuent crer une impression d'ensemble, claire et lisse, impression que vient d'ailleurs confirmer le texte. Considrons dans un premier temps les brochures EDF. Leur prsentation est homogne. Quatre pages sont organises de faon identique, spares en deux colonnes : gauche, des textes ; droite, des schmas, courbes ou dessins qui illustrent la colonne de gauche. Deux niveaux de lecture sont possibles. Les sous-titres et les schmas proposent une premire lecture rapide, en dlaissant le texte. Celui-ci peut faire l'objet d'une lecture plus approfondie. Ces textes ne peuvent tre coups des choix qu'ils autorisent et de leur mode de prsentation. La lgitimation conomique Un des principaux arguments en faveur de l'nergie nuclaire est sa rentabilit par rapport d'autres formes d'nergie. Une brochure est consacre exclusivement conomie du nuclaire3. Expli- 1. Andr Jean Petroff, Smiologie de la reformulation dans le discours scientifique et technique , Langue franaise, 64, 1984, p. 54. 2. La COGEMA, exploitant nuclaire au mme titre que le CEA ou EDF, a men une campagne publicitaire intitule COGEMA, la matire premire du nuclaire. Cette campagne, destine prsenter le groupe, a couvert la fois la presse, la tlvision et la radio. 3. EDF, L'conomie du nuclaire {Eco. Nue.), Clamait, Direction de l'quipement, EDF, 1989. 55 cation de cette conomie ou lgitimation ? C'est une frle frontire, semble-t-il, qui spare les deux. La brochure commence par dcrire les conditions d'mergence de la nouvelle politique nergtique institue dans les annes 1970 et qui va permettre au nuclaire de s'imposer : c'est ainsi que la crise ptrolire contribue faire de la France la deuxime puissance nuclaire du monde . Le texte s'labore ensuite sur les thmes suivants : Le programme lectronuclaire a /.../ permis la France de rduire sa dpendance nergtique, d'amliorer sa balance commerciale, de crer des emplois et de bnficier d'une lectricit prix rduit (Eco.Nuc). Indpendance nergtique, dont le taux a doubl en dix ans grce au dveloppement de l'nergie nuclaire et qui fait de celle-ci une nergie rentable ; impulsion donne au commerce extrieur par une contribution aux exportations ; cration d'emplois ; consquences financires de l'implantation d'un site nuclaire, non ngligeables et bnfiques au niveau de l'conomie rgionale (le montant des taxes verses la commune et la rgion est explicitement donn) ; baisse du prix du kilowattheure : chaque argument est prsent chiffres l'appui, voire image l'appui. Ainsi peut-on voir la photographie d'une cole, ou encore une courbe de la facture nergtique franaise en chute libre. Chacun de ces facteurs vient en synergie contribuer lgitimer le choix du nuclaire. Des repres temporels insistent sur la prcocit de l'engagement franais dans l'exploitation de cette nergie. Le fait que la France s'engouffre dans l'aventure nuclaire, en rponse la crise ptrolire, est prsent comme un acte extrmement judicieux puisque, paralllement au dveloppement du nuclaire, l'lectricit a pris une place de plus en plus importante dans les utilisations domestiques, industrielles et tertiaires (Eco. Nue). L'nergie nuclaire rpond donc la boulimie nergtique que connaissent les pays industrialiss depuis la seconde guerre mondiale. L'augmentation du prix du ptrole fait du combustible nuclaire la source de production d'lectricit la plus rentable . Ainsi la France est-elle prsente comme ayant su faire face aux alas conomiques de faon adquate et satisfaisante. Notons que c'est la France, en tant qu'instance abstraite, qui a le premier rle : ds la premire ligne de la brochure, elle entre en jeu et est pose comme acteur principal. L'orgueil national joue dans l'argumentation un rle non ngligeable : Forte des connaissances techniques et scientifiques et de l'exprience industrielle 56 acquise pendant prs de trente ans, la France a lanc un ambitieux programme de construction lectronuclaire, et dvelopp paralllement une industrie du cycle combustible adapte aux besoins de ce programme (Eco.Nuc). La France est l'un des rares pays au monde disposer sur son territoire des installations ncessaires la maitrise de toutes les oprations du cycle combustibles nuclaire1. L'apparition rcurrente de la France prsente le choix du nuclaire comme tant le fait d'une instance nationale, suprieure, transcendante, dont EDF est exclue, dpositaire non de la dcision, mais seulement de sa mise en uvre. Cette itration est en outre lie l'emploi d'un nous qui rfre aux Franais et invite le lecteur se rallier aux faits prsents. Ambitieux programme , industrie adapte , un des rares pays au monde , le fait que la France soit devenue la deuxime puissance nuclaire du monde est appuy par l'utilisation de tournures mlioratives, vhiculant des valeurs qui sont senties comme positives. Le terme mme de puissance fait rfrence l'idologie d'une France forte, conomiquement et techniquement. Il ractive un certain nationalisme en renouant avec le paradigme puissance coloniale, puissance conomique... Outre le fait que cette industrie tmoigne de la puissance conomique de la France, le nuclaire incarne la notion de progrs. Cette notion se retrouve sous les mots de Jean Bergougnoux, directeur gnral d'EDF, qui dfinit le nuclaire comme une aventure industrielle sans prcdent et sans quivalent dans le monde 2. La reprsentation du nuclaire qui circule dans le discours officiel valorise le progrs technique que concrtise cette industrie et exprime la grandeur que doit en retirer la France. L'ensemble des arguments conomiques, apparemment indiscutables, tend la lgitimation du nuclaire et veut dmontrer la pertinence du choix nergtique effectu. Les problmes de sret n'apparaissent pas dans cette prsentation conomique : une plaquette leur est entirement consacre. 1. EDF, Le cycle du combustible nuclaire, Clamart, Direction de l'quipement, EDF, 1989. 2. Jean Bergougnoux, Discours d'ouverture, paratre dans Le nuclaire du futur, Actes du Colloque ADAPes (Association des Amis de Passage), Paris, 29 septembre 1993. 57 Le nuclaire et l'environnement Les avantages attribus au nuclaire en termes d'impact sur l'environnement sont de deux types. D'un ct, le nuclaire contribuerait rduire l' effet de serre en limitant l'utilisation des nergies fossiles qui mettent une grande quantit de dioxyde de carbone, gnrateur du phnomne : l'exploitation de l'nergie nuclaire permettrait donc de sauvegarder l'environnement. La production d'autres polluants comme, par exemple, le dioxyde de soufre, en serait galement diminue. D'autre part, l'utilisation du nuclaire contribuerait prserver les ressources plantaires de combustibles fossiles. Examinons la brochure publie par EDF, Centrales nuclaires et environnement1. Le terme environnement est pris dans un sens trs large puisque le terme intgre aussi bien les influences diverses et varies qui peuvent intervenir au niveau de l'eau ou de l'air, que les nuisances sonores ou esthtiques. Une des caractristiques de cette prsentation du nuclaire est de rapprocher l'nergie nuclaire d'autres types d'industries moins spcifiques (cf. supra en matire de dchets nuclaires). L'implantation d'une centrale nuclaire, comme celle de n'importe quel ouvrage industriel, influence ncessairement l'environnement. (Cen. Nue.) Afin de gommer la spcificit des sites nuclaires et les transformations que ceux-ci peuvent faire subir l'environnement, il semble ncessaire aux rdacteurs de montrer d'entre de jeu que les influences, ventuelles et contrles, de l'implantation d'une centrale sur l'environnement ne sont pas seulement le fait de l'industrie nuclaire. Cette tentative de rapprocher les industries nuclaires de celles dites classiques se retrouve trs frquemment dans les brochures des diffrents organismes producteurs. La plaquette souligne le fait que des tudes paysagres sont mises en uvre afin d'valuer l'impact paysager des sites nuclaires : C'est ainsi par exemple que les rfrigrants atmosphriques de la centrale de Saint-Laurent ont t conus pour chapper la vue depuis la terrasse du Chteau de Chambord situe 15 km, en dpit de la perte de puissance qui en rsulte pour la centrale (Cen. Nue). Notons la formule concessive en fin de phrase qui souligne les efforts effectus par les concepteurs. 1. EDF, Centrales nuclaires et environnement (Cen. Nue.), Clamait, Direction de l'quipement, EDF, 1990. 58 En dehors de l'influence esthtique qui reste tributaire du choix du site d'implantation, l'influence sur l'environnement est, selon ces brochures, quasi nulle ; l encore, le discours se fait rose . Aprs la mise en service de quelques 56 racteurs de 900 et 1300 MW et plus de 12 annes d'exploitation des centrales, le bilan est le suivant : aucun effet majeur des installations nuclaires sur l'environnement naturel n'a t mis en vidence ; les effets thermiques sur la vie aquatique et les effets climatiques des rejets atmosphriques, notamment, se sont avrs infrieurs aux prvisions et ngligeables dans l'ensemble {Cen. Nue). Aucun effet majeur , effets infrieurs aux prvisions , effets ngligeables dans l'ensemble, aucun effet significatif, prise de toutes les dispositions ncessaires afin que la centrale puisse fonctionner en totale compatibilit avec le milieu dans lequel elle s'insre : tout n'est-il pas pour le mieux dans le meilleur des mondes ? Le texte est parsem de mots destins rassurer. La rcurrence du terme effet, lie une ngation ou une minimisation, amplifie l'ide qu'aucune inquitude n'est lgitime. Au fil du texte, l'ventualit de chaque problme est vacue ; rien n'est craindre. Tout est soumis une troite surveillance, des contrles. Aucune dfaillance n'est envisage. Il n'en faudrait gure plus pour que le lecteur soit conduit imaginer qu'elle n'est pas envisageable. Loin d'tre nfastes, les consquences engendres par l'exploitation de l'nergie nuclaire sont montres comme tant bnfiques pour l'environnement, puisque le dveloppement des centrales nuclaires a permis de rduire considrablement l'utilisation des centrales au fuel et au charbon, et donc les rejets d'oxyde de souffre, d'azote et de poussire. Depuis 1980, les rejets polluants dus ces centrales ont diminus de plus de 60 % {Cen. Nue). L'hypothse d'un accident est certes voque, non pour envisager son impact ventuel sur l'environnement, mais pour mettre en vidence le fait que dans tous les cas, des dispositions sont prvues pour limiter les effets sur l'environnement un niveau trs faible {Cen. Nue). L'impossible accident Si l'amlioration de la sret reste dans les objectifs affirms de la stratgie d'EDF, le discours des responsables dans ces brochures fait nanmoins preuve d'une quitude toute preuve et d'un 59 optimisme sans partage quant la fiabilit du parc lectronuclaire franais. La question de la sret des installations nuclaires occidentales n'est jamais remise en cause dans les discours officiels des responsables. Les quipements sont d'une sret irrprochable et ont bnfici du retour d'exprience n de l'effet de standardisation (la France s'est quipe en centrales de mme type). N'ap- parait nulle vocation d'ventuels dfauts de conception qui pourraient surgir et se retrouveraient du fait de cette standardisation d'un bout l'autre du parc. Au niveau humain, Y erreur est prise en compte : ce qui apparait sous le syntagme culture de sret bnficie de la transparence, et assure une sret optimise. Les responsables se flicitent que les 25.000 annes racteurs se soient passes sans incident, mme si une alerte grave (Three Miles Island) et une catastrophe (Tchernobyl) ont jet un doute immotiv ? au niveau du public sur une sret exemplaire. Si l'inquitude des personnes comptentes ne se cache pas en ce qui concerne les installations nuclaires de l'Est, aucune remise en cause n'est apparemment effectue quant aux installations occidentales. L'irruption dans les mdias du nom des filires RBMK ( laquelle appartient la centrale de Tchernobyl), dont la caractristique principale est de ne pas possder d'enceinte de confinement, permet de focaliser sur ce seul type de centrale le risque d'accident. Les noncs le soulignent avec vigueur. Par voie de consquence, nul risque qu'un tel accident se produise en France : Une affaire Tchernobyl en France, c'est impossible l. Des diffrences notables sparent les deux filires : le schma des deux types de racteurs le montre clairement. Cependant, mme si la technologie mise en uvre Tchernobyl n'a que peu de points communs avec celle utilise dans les centrales EDF, on doit toujours prendre en compte les enseignements d'un tel accident pour amliorer la sret (Cen. Sec). L'accident nuclaire est donc hautement ou extrmement peu probable . Tout a t prvu : Tous les scnarios envisageables ont t tudis et sont connus (Cen. Sec), toutes les hypothses ont t envisages (Cen. Nue). La situation ne peut pas se dgrader brusquement et les signes avant-coureurs de problmes sont perceptibles longtemps l'avance (Cen. Sec), l'chec complet de toutes les mesures de sret, et le percement de la 1. EDF, Centrales et scurit (Cen. Sec), Clamait, Direction de l'quipement, EDF, 1986, 6 p. 60 cuve par la fusion du cur ont mme t imagins (Cen. Nue). L'ensemble des signes convoqus affirme une sret maximale ; nulle faille n'est envisageable. L'ensemble du texte est argument pour montrer que l'accident est d'une probabilit quasi nulle. Le mot accident lui-mme n'est utilis qu'en tant dni ou pour montrer que tout est fait pour qu'il ne puisse avoir lieu. L'affirmation de la priorit donne la mise en place de structures destines assurer la sret et la description de ces principes prennent le pas sur la manire dont un accident pourrait se produire : La moiti du prix de revient de l'lectricit produite dans une centrale nuclaire franaise correspond aux mesures de scurit prises pour viter les accidents quels qu'ils soient (Cen. Sec). On parle plus facilement dans ce type de discours d'incident que accident, le premier ayant, au niveau technique, une porte et des consquences rduites par rapport au second. Chaque terme a certes une dfinition technique bien prcise ! Mais dans un contexte linguistique o l'euphmisation est de rigueur, le mot incident fait trop visiblement office de litote. Les stratgies d'vitement du terme accident le font remplacer par problmes ou situation proccupante : Si la situation devient proccupante, le rempart de l'enceinte de confinement peut arrter toutes fuites massives (Cen. Sec). Le matre mot en matire de sret est lch : confinement. Les consquences dramatiques de l'accident de Tchernobyl sont lies l'absence d'enceinte de confinement. Rempart, barrire, enceinte de confinement : les termes de sret sont essentiellement sur le registre de l'enfermement. Il s'agit de contenir la radioactivit, d'viter toute fuite. C'est donc a contrario que se profile ce qui pourrait constituer cet impossible accident . En fait, le mot accident est un mot vide de sens. Aucun moyen discursif ne permet au lecteur de se le reprsenter : fuite insidieuse ? fuite brutale et massive ? explosion ? Il est impossible partir des lments du texte de se faire une reprsentation de ces scnarios. L'accident est purement abstrait, inimaginable au sens propre du terme. Les dchets nuclaires Le problme des dchets est, selon les propres termes des responsables, le sujet le plus controvers . De fait, la gestion des dchets pose un vritable problme de socit * qui reste encore 1. ANDRA, La gestion des dchets radioactifs. Questions/Rponses, Fontenay- aux-Roses, Direction de la communication, ANDRA, p. 11 et 20. 61 en suspens. En affirmant que prserver l'environnement relve de l'intrt gnral \ ANDRA, organisme qui gre et stocke les dchets radioactifs, sous-entend que c'est galement son propre intrt, prsupposant donc une sret optimise. Dans un premier temps, la dmarche discursive, mise en uvre dans les brochures d'EDF et de ANDRA consacres aux dchets radioactifs, tend vers une banalisation de ces dchets. Elles les replacent dans l'ensemble des dchets que gnre toute industrie humaine : Toute activit humaine produit des rsidus. L'utilisation des proprits radioactives de certains lments, que ce soit pour la production d'lectricit ou dans les domaines de la sant, de l'industrie ou de la recherche, ne fait pas exception cette rgle 2. Les brochures prcisent que si les centrales nuclaires produisent 90 % des dchets nuclaires, elles ne sont pas les seules sources de dchets radioactifs. Des photos d'utilisations mdicales de la radioactivit viennent le rappeler. Le contexte iconique et le contexte verbal peuvent conjuguer leurs sens, ce qui est gnralement le but souhait. Mais ils peuvent aussi se contredire. Le texte d'EDF (Dec. Rad.) insiste sur le faible volume des dchets produits (p. 2 et 4), tandis qu'une photo p. 3 prsente un entassement de fts dont la quantit ne semble pas ngligeable : En deux semaines, la ville de Paris doit vacuer un volume de dchets quivalent celui qui aura t stock sur le site de La Hague en 1991, soit 400 000 m3 (Dec. Rad.). La comparaison des temps respectivement mis en jeu pour une quantit identique est frappante. L' ANDRA utilise une autre comparaison concernant les dchets les plus dangereux : ainsi une piscine de jardin 3 suffirait contenir les dchets vie longue produits chaque anne. Il est noter que le problme du dmantlement des centrales et de la quantit de dchets produits cette occasion n'est voqu dans aucune des brochures. L'utilisation de la dcroissance de la radioactivit en fonction du temps pour les dchets vie courte ne porte certes pas controverse. En revanche, la gestion des dchets vie longue engendre un certain nombre de problmes qui dpassent le cadre d'un organisme, dans la mesure o cette gestion utilise des chronologies vertigineuses, 1. ANDRA, brochure de prsentation (sans titre), Fontenay-aux-Roses, ANDRA, 1993. 2. EDF, Les dchets radioactifs (Dec. rad.), Clamait, Direction de l'quipement, EDF, 1989. 3. ANDRA, La gestion des dchets radioactifs. Questions/Rponses, Fontenay- aux-Roses, Direction de la communication, ANDRA, 1993, p. 6. 62 chelle non humaine, et engage les gnrations venir. L'objectif de la gestion des dchets radioactifs est d'assurer, pendant toute la dure ncessaire et en toutes circonstances, la protection des populations contre les risques radiologiques. Elle doit galement prserver l'environnement et ne pas laisser aux gnrations futures le soin de trouver une solution pour les rsidus produits par notre poque (Dec. Rad.). Les objectifs affirms sont donc les suivants : protection de l'environnement et des populations contre toute pollution radioactive, et prise de responsabilits vis--vis des gnrations futures. L'AN- DRA fait de l'appartenance des organismes concerns aux pouvoirs publics un gage de prennit. A la polmique suscite par l'accident de Tchernobyl et au traumatisme qu'il constitue, les politiques rpondent par la ncessit de la transparence. Cette ncessit s'institutionnalise tardivement (loi de dcembre 1991). Les responsables rpercutent cette volont de transparence tous les niveaux d'atteinte du public. Par exemple, elle s'affiche clairement dans des encarts de journaux qui paraissent dans les rgions limitrophes aux centrales nuclaires : de faon rgulire dans l'hebdomadaire haut-normand le Courrier Cauchois apparait une invite visiter le Centre Nuclaire de Production d'Electricit de Paluel (abrg en CNPE) et demander des renseignements. Sur le site, devenu un lieu de tourisme trs frquent, l'accueil du curieux est gr avec un trs grand soin : visite guide, confrence, exposition, brochures attendent le visiteur. La dmarche est identique EDF et l'ANDRA. La politique de transparence, de rigueur, invite chacun venir /.../ juger sur pices dans les centres de stockages qui sont ouverts tous ceux qui le souhaitent l. C'est ainsi que les (Commissions locales d'information) peuvent demander toute information qui leur parait ncessaire l'ANDRA, aux organismes de contrle, des scientifiques indpendants, y compris en faisant procder des contre- expertises 2. Affirmer ainsi l'ouverture tous permet de gnrer la confiance. C'est, pragmatiquement, prolonger l'utilisation de termes qui affirment que les problmes sont bien grs, sous forme de tests rglementaires ou svres, que la sret (est) maximale , que les risques sont minimes , en tout cas sans danger majeur , qu'ils 1. ibid., p. 17. 2. Ibid., p. 23. 63 ont un impact ngligeable , et que mme en cas d'accident les consquences (seront) rduites . A l'image des autres thmes que nous avons abords dans cette tude, la quitude est de rigueur. Si le lecteur intgre pas pas la dmarche suivie, il est conduit tre totalement rassur quant la sret et la fiabilit des installations nuclaires. Il ne peut que suivre les dires des responsables selon lesquels le programme nuclaire est un succs sur le plan des installations, de la sret, et sur le plan conomique *. Voici qui rsume l'orientation gnrale des discours officiels : l'exploitation de l'nergie nuclaire est une parfaite russite. Information, vulgarisation, publicit ? Quelle est la nature de ces discours mis par les responsables en direction du grand public ? Il est tentant de rapprocher ces types d'noncs des discours de vulgarisation dont ils prsentent les caractristiques formelles telles qu'elles ont pu tre dcrites par Daniel Jacobi ou Marie-Franoise Mortureux, par exemple 2 : effacement de l'instance d'nonciation sous couvert de montrer une certaine neutralit l'instar du discours scientifique ; emploi de guillemets qui renvoient ici les termes mis ainsi en vidence non un texte-source, explicitement cit, mais une terminologie en usage ; travail de rcriture de termes spcifiques et constructions diaphoriques qui posent une relation de substitution entre un mot et sa paraphrase, par le biais de parenthses explicatives, de copules mtalinguistiques qui lient le terme et sa glose ( c'est--dire , dit ), ou de verbes qui introduisent des dfinitions comme on appelle , on distingue , recours l'analogie ou la comparaison, iconographie nombreuse et varie. L'emploi de ces procdures descriptives qui exhibent un travail de reformulation, un usage autonymique des termes et l'importance du mtalinguistique permettent ces textes d'entrer dans la problmatique de la vulgarisation. Divers modes de prsentation des donnes sont en outre utiliss : brochures explicatives ou bandes dessines, mais galement panneaux, films, etc. 1. Pierre Bcher, directeur dlgu la Direction de l'quipement d'EDF. Communication paraitre dans Le nuclaire du futur, op. cit. 2. Daniel Jacobi, Bernard Schiele (dir.), Vulgariser la science. Le procs de l'ignorance, Seyssel, Champ Vallon, 1988, 286 p. 64 L'exploitation de l'nergie nuclaire civile est, comme toute technologie, un point d'interface entre la science et le profane. Sa spcificit consiste dans le fait que s'y greffent des enjeux nombreux dont les thmes principaux gravitent autour des questions techniques de sret des installations, de stockage des dchets, et de considrations conomiques et politiques. S'y ajoute une dimension mise en lumire par l'anthropologue Franoise Zonnabend : Les opinions que l'on profre pour ou contre son dveloppement sont rarement tayes par les seuls arguments techniques ou conomiques ; s'y mle toujours une dimension symbolique qui leur donne un tour passionnel l. La problmatique de la vulgarisation est certes un point de vue pertinent, et l'aspect externe des brochures les fait entrer dans ce type de discours. Cependant, peut-on rellement considrer les actions d'information d'EDF, du CEA, de l'ANDRA ou de la COGEMA comme des activits vulgarisatrices ? L'nergie nuclaire, sujet d'inquitude collective, a bien une composante scientifique. Cependant, il ne s'agit pas de science proprement parler, mais d'un ensemble de technologies mises en uvre par des organismes dpendants des pouvoirs publics. Ceux- ci ont en outre des engagements financiers qui ne peuvent aller de pair avec une information dsintresse, trait gnralement attribu la vulgarisation. Le lieu d'nonciation, dont on sait la pertinence, n'est pas le monde scientifique, mais une entit complexe faite d'hommes et de femmes qui possdent une culture d'entreprise trs forte. Les discours des organismes nuclaires vers le public ont une fonction conative trs prgnante. Ce sont des noncs orients , qui cherchent convaincre. Leur fonction premire n'est pas de proposer des connaissances, mais de faire passer des messages du type : L'nergie nuclaire n'est pas dangereuse , la scurit est assure au maximum . Ce trait les rapproche du discours publicitaire. Cette voie est d'ailleurs utilise depuis 1991 par EDF et COGEMA, que ce soit par le biais de la tlvision ou des journaux. Le discours propos dans les plaquettes de prsentation est toujours scurisant, jusque dans la relation des incidents. Notons d'ailleurs ici qu' l'inverse les textes opposs cette forme d'nergie sont gnralement alarmistes et usent d'un langage catastrophiste. 1. Franoise Zonnabend, La presqu'le au nuclaire, Paris, Odile Jacob, 1989, p. 181. 65 En ce sens, ces deux types de discours, en mettant une opinion, trahissent la vocation vulgarisatrice qui est de transmettre un contenu en tentant de respecter une certaine neutralit par rapport ce contenu. En second lieu, examinons un autre aspect de la vulgarisation. Une hypothse courante sur ce type d'noncs est de les considrer comme une rnonciation de discours-sources, labors par et pour des " spcialistes ", en discours seconds destins un large public1. D'aucuns parlent de traduction intralinguale, d'autres altration2. Cette rnonciation met en uvre des pratiques mtadiscursives qui ont pour but de lever l'obstacle de terminologies opaques pour des non-spcialistes. Or on ne peut trouver de discours-sources proprement dits pour l'nergie nuclaire, hormis pour les discours sur la fusion nuclaire, encore au stade de recherches exprimentales, mais il s'agit l d'une frange marginale de notre corpus et qui ne concerne pas directement l'exploitation de l'nergie nuclaire telle qu'elle est pratique actuellement. Un autre trait distingue le type d'noncs que nous examinons des textes couramment considrs comme vulgarisateurs. Comme le remarque Jean-Claude Beaune, la vulgarisation se fait l'ombre des techniques 3. Il manque une dimension aux classifications effectues en matire de vulgarisation : les discours techniques. Or on ne peut plus aujourd'hui sparer sciences et techniques, celles- ci se posant comme interfaces concrtes entre la science et le profane. Est-ce la science ou la technique qui a envahi notre quotidien ? Sont-ce des termes scientifiques ou techniques qui ont fait irruption au sein de notre langue de tous les jours ? L' aspartam , le veau aux hormones , les micro-ondes , les plaques induction , le disque laser appartiennent quelle langue ? Songeons aussi aux modes d'emploi, dont l'opacit du langage fait naitre de curieuses interrogations. Et la radioactivit ? Langue technique ? Langue scientifique ? Le constat de la continuit est dj fait : c'est la raison pour laquelle Edgar Morin4 propose un macroconcept qui lie de faon interdpendante la science, la 1. Marie-Franoise Mortureux, Paraphrase et mtalangage dans le dialogue de vulgarisation , Langue franaise, 53, 1982, p. 3. 2. Jean Peytard, Problmatique de l'altration des discours : reformulation et transcodage , Langue franaise, 64, 1984, p. 17-28. 3. Jean-Claude Beaune, La vulgarisation scientifique. L'ombre des techniques , dans D. Jacobi et B. Schiele (dir.), op. cit., p. 47-81. 4. Edgar Morin, Science avec conscience, Paris, Fayard, 1982, p. 69. 66 technologie et l'industrie. Cependant, les classifications rejoignent la conscience commune en omettant de prendre en compte les textes techniques pour rserver aux seuls noncs issus de la science le statut de vulgarisation. Doit-on aujourd'hui se contenter de ces classifications ? L'information scientifique et technique est dissmine dans les mdias sous des formes diverses, et les techniques nuclaires n'chappent pas cette rgle. O placer alors les discours sur l'nergie nuclaire publis par les responsables, ou ses dtracteurs ? La notion de vulgarisation fait certes appel une pluralit de pratiques. Cependant, faire entrer l'information nuclaire dans la problmatique vulgarisation scientifique et technique ne permet pas de conclure. La spcificit des discours sur l'nergie nuclaire, par leur lieu d'nonciation, par leur vise, par leur absence de discours-sources, ne leur permet pas de se placer sous ce qu'on appelle d'ordinaire vulgarisation ou popularisation . Entre information et vulgarisation, la place de la diffusion des concepts et techniques de l'nergie nuclaire est mitoyenne. Il manque de fait un terme pour la qualifier. Peut-on dans ce cas la rapprocher des discours publicitaires ? A premire vue, la rponse est non. Cependant, il est lgitime de rcuser ce non quand on examine attentivement la publicit du type de celle que propose la COGEMA. Les mmes formes discursives se retrouvent en effet la fois dans la publicit et dans les plaquettes de prsentation. Le choix de la voie publicitaire dmontre en tout cas que c'est au-del de la simple vulgarisation que souhaitent aller les responsables. Si la majeure partie de l'objet analys dans cet article reste au stade de l'crit, ne ngligeons pas qu'existe aussi une information officielle orale, confrences proposes sur les sites, runions plus informelles dans certaines communes proches des centres nuclaires, visites commentes qui utilisent des supports audiovisuels dont la tonalit gnrale relve du mme type d'euphorisation. 67 Rsum / Abstract / Compendio LES DISCOURS INSTITUTIONNELS DU NUCLEAIRE: STRATEGIES DISCURSIVES D'EUPHORISATION Quelle est l'image que les responsables de la production nuclaire souhaitent voir s'imposer aujourd'hui ? Dans une perspective d'analyse de discours, l'examen des brochures informatives, qui manent des grandes entreprises du nuclaire en direction du public, rvle une dmarche tout entire tourne vers l'euphorisation. Mots cls : nergie nuclaire, vulgarisation, analyse de discours INSTITUTIONAL DISCOURSES OF NUCLEAR POWER: DISCURSIVE STRATEGIES TO INDUCE EUPHORIA What is the image of nuclear power that its marketers are presently trying to impose on the public ? Discourse analysis of informative brochures produced by the large nuclear power companies for dissemination to the general public reveals a marketing strategy wholly aimed at inducing euphoria. Key words : nuclear energy, scientific popularization, discourse analysis LOS DISCURSOS INSTITUCIONALES DEL NUCLEAR: ESTRATEGIAS DISCURSIVAS DE EUFORIZACION I Cul es la imagen que los responsables de la produccin nuclear desean ver imponerse hoy en dia ? En una perspectiva de anlisis del discurso, el examen de folletos informativos que emanan de grandes empresas nucleares en direccin del pblico, rvla una dmarcha toda inclinada hacia la euforizacin. Palabras claves : energia nuclear, vulgarizacin, anlisis del discurso 68 InformationsAutres contributions de Valrie DelavigneCet article cite :M.-Fr. Mortureux. Paraphrase et mtalangage dans le dialogue de vulgarisation, Langue franaise, 1982, vol. 53, n 1, pp. 48-61.Pagination53545556575859606162636465666768PlanDes discours roses La lgitimation conomique Le nuclaire et l'environnement L'impossible accident Les dchets nuclaires

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