Les Fileuses ou la Fable d'Arachn

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    27-Jun-2015

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MICHAAN Alexandre

Les Fileuses ou la Fable dArachn

de Diego Vlasquez

Lart cache lart.

formule du XVIe sicle1

Les Fileuses (Las Hilanderas o la Fabula de Aracne), du fait de sa datation incertaine et de la grande difficult quont prouv au fil du temps les historiens et iconographes y identifier des scnes prcises, est rest paradoxalement un tableau relativement mconnu du matre, face lcrasant succs des Mnines auprs du grand public (quil suit pourtant srement de trs prs dans luvre du peintre). Il nen reste pas moins, avec les Menines et la Vnus son miroir, un des tableaux les plus ambitieux et les plus complexes analyser produits par Vlasquez. La date probable a t tablie entre 1648 et 1656, parfois plus tard (aprs les Mnines, selon Justi et Beruete). La prsence du tableau est atteste dans la collection de Don Pedro de Arce, proche de Philippe IV, ds 1664, dans une notice dinventaire perdue trois sicles durant, jusqu sa publication par Maria Luisa Caturla en 1948. Le tableau y est inventori sous le titre la lgende dArachn et avec ses mesures originelles (167x250cm). Il a subi des ajouts importants au XVIIIe sicle, encore prsents aujourdhui, et na pu tre nouveau visible dans ses dimensions originelles que trs rcemment, en 2007, loccasion dune exposition temporaire au Prado (o il est conserv), mettant en uvre un dispositif scnographique spcial. Il est aujourdhui communment admis quil reprsente, du moins larrire-plan, lpisode de laffrontement entre Arachn, brillante tisseuse, et la desse Pallas -Athna-, blesse dans son orgueil par le talent de la mortelle, au livre VI des Mtamorphoses dOvide. Formellement, la libert de la touche est frappante (on parle souvent du dtail des rayons du rouet qui disparaissent sous laction du mouvement), et le tableau a ainsi contribu la forte impression qua pu laisser le matre sur les impressionnistes la fin du XIXe ; Renoir dclare sa vue Je ne connais rien de plus beau. Il y a l un fond, cest de lor et des diamants ! . Il est nanmoins dangereux de sarrter cette vision, souvent fantasme, dune touche absolument libre et avant-gardiste : les uvres tardives de Vlasquez restent en effet avant tout des pices tout fait ancres dans une culture de grande rudition, comme la pressenti Mengs, de passage en Espagne en 1776, en affirmant propos des Fileuses que la main ne semble avoir pris aucune part dans lexcution, que la volont seule est intervenue dans sa peinture . Sa composition a marqu un grand nombre de critiques et dhistoriens par limpressionnante mise en abyme et limbrication smantique qui sy jouent, et fait du tableau, au mme titre que les Mnines, un exemple frappant dcueil pour la mthode iconographique traditionnelle.

Des interprtations mouvantes La premire attestation de lexistence de luvre, dans linventaire de la collection de Don Pedro de Arce de 1664, prsente ouvertement le tableau comme illustrant la leyenda de Aracne . Cependant, ironie du sort, cette notice est rapidement perdue de vue au XVIII e pour ntre redcouverte et publie quen 1948 par lhistorienne espagnole Maria Luisa Caturla. Entre temps, il aura fallu aux historiens et iconographes plus dun sicle pour esquisser nouveau lhypothse que confirmaient dj les registres presque contemporains de1

Dans Daniel Arasse , le Dtail.

Vlasquez : en effet, ce nest quavec linterprtation dAby Warburg avance autour de 1927 qumerge nouveau lidentification des personnages de larrire-plan Pallas et Arachn. Le cheminement et la quantit dmesure des interprtations proposes pour les Fileuses montre bien quel point un tableau dune telle complexit met lpreuve la pense iconographique au fil de lHistoire ; Un inventaire global de ces interprtations a t dress en 2004 par Karin Hellwig pour le bulletin du Muse du Prado2, et permet danalyser travers leurs orientations respectives le lien quelles entretiennent chaque fois avec leur contexte. Les premiers lments nots par les historiens au dbut du XIXe concernent la hirarchie sociale expose dans le tableau : on dcrit ainsi, dans le premier catalogue du Prado en 1828, luvre comme prsentant deux niveaux de socit, les nobles damas larrire-plan, et les mujeres, simples femmes, au premier plan. Le XIXe est en effet le sicle propice aux interprtations socialisantes, marques par la fascination pour la peinture classique hollandaise et les prcurseurs de la scne de genre. Cest dailleurs en plein dans la mouvance du Ralisme lanc par Courbet que luvre est dcrite pour la premire fois, en 1872, comme reprsentant la manufacture de tapisseries de Santa Isabel de Madrid 3, titre quelle est alors amene porter pendant prs dun sicle. Avec cette interprtation, dveloppe par Pedro de Madrazo sur la base du statut de Marchal du palais (et donc directeur des manufactures) obtenu par Vlasquez sous Philippe IV, puis reprise et abondamment taye par Carl Justi et Aureliano Beruete4, se prcise lide, persistante jusquaux interprtations modernes, dune reprsentation relle et fidle dun atelier de tissage. Justi va mme jusqu proposer lhypothse dune mise en peinture dun croquis effectu par le peintre lors dune visite la manufacture royale de Santa Isabel, en compagnie de dames de la cour ; quant Beruete, il dfend lide dun vritable instantan photographique , peint in situ quintessence du fantasme dix-neuvimiste autour de la peinture de genre, aliment par lessor du misrabilisme. Les deux spcialistes sont nanmoins les premiers proposer une datation prcise pour luvre, ralise selon eux aprs les Mnines (donc aprs 1656), voquer les ajouts du XVIIIe, et surtout analyser la mise en abme dploye par le peintre en prsentant luvre comme un double tableau. La question du lien entre la scne et lanoblissement tant attendu de Vlasquez 5 est quant elle principalement dveloppe par linterprtation de Gregorio Cruzada Villaamil en 1885, qui souligne linvestissement et la responsabilit du peintre vis vis de la manufacture royale, en tant que directeur des collections du roi. Comme le montre la subdivision historique de Karin Hellwig, cest avec lentre dans le XX e sicle que se profilent les premires interprtations renouant avec lidentification dune scne mythologique. Deux critiques dart effectuent alors, indpendamment lun de lautre, les premiers rapprochements entre la tapisserie larrire-plan et lpisode de lenlvement dEurope : Emile Michel, en 1894, puis Charles Ricketts en 1903. Ces deux identifications ne connaissent cependant pas de large diffusion et nont que peu dimpact sur la pense historique pendant plus de vingt ans, lvocation mythologique neffectuant son grand retour dans le paysage des interprtations quavec les recherches de Warburg. Lidentification de Ricketts devance lintuition nanmoins surprenante dEmile Michel (qui stait content de chercher, en vain, les traces dune ventuelle tapisserie ralise sous2

Karin Hellwig, Interpretaciones iconographicas de las Hilanderas hasta Aby Warburg y Angulo Iiguez , Boletin del Museo del Prado nXXII, 2004 3 Santa Isabel est alors la manufacture royale de tapisserie, installe dans le quartier du mme nom Madrid. Philippe IV avait dcid travers le patronage dune manufacture officielle espagnole de rtablir lquilibre face aux hollandais, monopolisant alors le march des ouvrages textiles en Espagne. 4 Tous deux auteurs des premires grandes monographies sur Vlasquez, respectivement en 1888 et 18985

Vlasquez est nomm chevalier de lordre de Santiago en 1659, occasion laquelle il retouche le clbre dtail de son costume dans les Menines pour y ajouter sa dcoration.

Philippe IV sur le mme thme) : lcrivain anglais reconnat, le premier, la source indirecte de Vlasquez en le rapprochant de lEnlvement dEurope du Titien. Son interprtation est doublement intressante car il est galement le premier se pencher srieusement sur la question des arrire-plans, en analysant luvre de larrire vers lavant, et dgage ainsi lhypothse brillante que les deux figures mythologiques confrontes sont sur un plan spar de la tapisserie, un espace intermdiaire volontairement confus6, lespace du fond tant donc lui-mme subdivis en trois plans. Cette analyse sera notamment reprise dans les annes 1950 par Charles de Tonlay. Bien que lanalyse majeure de luvre reste la postrit soit indubitablement celle fournie par Angulo iguez en 1948, la rtrospective dresse par Karin Hellwig a permis la reconsidration dune analyse bien antrieure et dune richesse peu comparable celles proposes jusqualors ; Il sagit dune note dAby Warburg reste enfouie dans le journal de la Bibliothque Warburg, date de 1927 et signalant (en rponse aux recherches contemporaines de Fritz Saxl sur la peinture espagnole du grand sicle), que larrire-plan du tableau reprsente de [son] point de vue Pallas et Arachn, et serait ainsi une glorification de lart textile et non un Liebermann7 [...] . Hellwig explique le surprenant intrt du pre de liconologie pour ce tableau, quil ne connaissait qu travers des reproductions (et sans jamais stre rellement intress Velzquez), par le fait quil ait t amen dans ses recherches pour le colossal projet du Bilderatlas Mnemosyne a tudi un grand nombre dillustrations des Mtamorphoses8. Illustrations parmi lesquelles on trouve notamment les gravures dAntonio Tempesta (aux alentours de 1600) dont lune reprsente Pallas et Arachn dans une configuration troublante de proximit avec larrire-plan des Fileuses, mais symtriquement inverse par le propre de la technique de gravure. Quoiquil en soit, la vritable innovation apporte par Warburg est celle dune premire esquisse de lien entre les deux tableaux , le premier et le second plan, travers lide dune allgorie de lart du tissage. Cet angle danalyse reste aujourdhui un des rares permettant de conserver une cohrence solide entre les deux espaces du tableau ; il est dans les interprtations modernes de plus en plus considr, attribuant ainsi Warburg un rle longtemps insouponn (ses notes nont en effet jamais t publis et nont donc connu aucune diffusion directe). Le problme de lintgration du premier plan dans le cadre dune interprtation mythologique est galement rsolu par lhypothse de Jos Ortega y Gasset, qui analyse luvre en 1943 au cours de ses recherches sur le Mythe dans la peinture de Vlasquez. Le philosophe espagnol interprte les fileuses de latelier comme reprsentant les Parques, divinits matresses du fil de la destine humaine, hypothse dj avance en 1825 par le peintre et critique dart Cen Bermdez mais rapidement tombe dans loubli. Linterprtation la plus clbre et la plus documente du XXe sicle, amene rester la rfrence majeure jusqu nos jours, reste nanmoins celle de lhistorien de lart Diego Angulo iguez, complte durant deux ans, de 1947 1948. Labsence quasi totale de transmission des diverses interprtations esquisses par le pass laisse penser que, comme dans beaucoup de cas, Angulo iguez ne sappuie sur aucun antcdent lorsquil entame ses recherches ; Une premire analyse de 1947 met en vidence pour la premire fois le parallle pourtant flagrant entre les deux figures du premier plan et deux ignudi de la Sixtine de6

Nous reverrons cette question, qui na t que peu analyse dans lhistoire de luvre (et soulve pourtant un point essentiel de la construction de lespace chez Vlasquez), avec la pense de Daniel Arasse. 7 Max Liebermann tait un peintre du XIXe spcialis dans la scne de genre datelier ouvrier. Warburg ironise ici sur linterprtation alors encore communment admise de Justi . 8 Ces illustrations servaient chez Warburg dgager des motifs de gestes rcurrents, les formules de pathos , travers un grand nombre dillustration de scnes similaires : la Destruction, lEnlvement, etc Cette approche porte dailleurs dj en elle lintuition dun lien troit avec le thtre, que lon retrouve dans les analyses les plus rcentes des Fileuses.

Michel-Ange. Le rapprochement formel le mne une premire interprtation hasardeuse autour de la question du divin, mettant en relation le geste dAthna et la rfrence michelangelesque. Cest en 1948, aprs avoir identifi son tour la source de lEnlvement dEurope du Titien et fait le rapprochement avec la copie de Rubens conserve au Prado, et sur la base des ouvrages de la bibliothque du peintre (exhums en 1925), quil largit son analyse pour rinterprter la scne comme lillustration du conflit entre Pallas et Arachn. Lui aussi tente alors une runification cohrente des deux espaces, en avanant lhypothse dune double reprsentation narrative situe deux moments du rcit ovidien : le concours entre les deux tisseuses, au premier plan, et la dchance dArachn larrire-plan. Ainsi, cest avec Angulo iguez que luvre prend son titre moderne de Las Hilanderas o La Fabula de Aracne. Aucune interprtation particulirement dveloppe ou innovante nest noter depuis les annes 1950. La seule vritable nouveaut aprs Angulo iguez est apporte en 1949 par un article de langlais Charles de Tonlay, qui soriente de manire intressante mais assez extrme vers un regard plus politique, partant de linterprtation de lchelle et des marches comme symboles de lascension sociale, en lien avec lopposition des deux espaces entre la plbe et laristocratie. Linterprtation de Tonlay prsente cependant une grande richesse, en oprant un largissement de lanalyse Warburgienne du tableau comme allgorie de lart travers toutes ses tapes : du filage, ncessaire la formation du support, la reprsentation elle-mme. Il ouvre ainsi la voie aux tudes modernes axes sur lanalyse dun vritable discours du peintre, visant lapologie de sa discipline en tant quart libral de premier ordre. Un des lments les moins couramment analyss reste linstrument de musique dispos sur la scne de larrire-plan. On a parfois propos de llucider par la rfrence la musique en tant quantidote au venin produit par Arachn aprs sa mtamorphose, mais la seule interprtation permettant de lintgrer de manire cohrente est certainement celle du lien avec le thtre, sur laquelle nous reviendrons.

Mtamorphose et redcouverte du texte Ovidien Luvre est loccasion dune relecture du texte ovidien par le peintre, aprs deux sicles de domination dun Ovide Moralis prsentant les mtamorphoses sous un angle exclusivement chrtien et moralisateur. Comme Rubens avant lui, Vlasquez recherche dans lpisode du duel entre Pallas et Arachn un prtexte la glorification de la figure du peintre. En effet, comme le souligne ltude compare de Romaine Wolf-Bonvin9 consacre la mtamorphose dArachn dans les deux versions du texte, lapparent avilissement de la figure dArachn dans lOvide Moralis faisait obstacle, et ce jusqu la redcouverte progressive du texte original par les rudits, une conception positive du personnage. Et pour cause : non seulement le texte de la version christianise masque lambigut volontaire de lapproche dOvide10, mais il insiste en plus trs largement sur la culpabilit dArachn et la justice du9

Romaine Wolf-Bonvin, LArt de Disparatre , dans Nouvelles Etudes sur lOvide Moralis, sous la direction de Marylne Possama-Perez, 2009 10 On a souvent considr Ovide comme sidentifiant implicitement la figure dArachn, par association dide autour de lekphrasis qui occupe presque tout lpisode : Arachn, comme Ovide, narre en effet dans sa tapisserie les pisodes peu glorieux des amours des dieux, soulignant ainsi la cruaut dont ils sont capables envers les mortels. Ce problme de la prise de position implicite dOvide dans les Mtamorphoses est abord dans le rcent essai Mtamorphoses d'Arachn - l'Artiste en Araigne dans la Littrature Occidentale de Sylvie Ballestra-Puech. La question est galement souleve par Romaine Wolf-Bonvin (Aprs tout, cette dfaillance en est-elle vraiment une ? ), qui dveloppe dans son tude la thse dune subsistance de lambigut jusque dans lapproche du texte chrtien, au-del de la moralisation premire (Araigne y reste malgr tout dcrite comme une subtile ouvrire).

chtiment quelle reoit ; Ainsi, lpisode comporte dans lOvide Moralis des ajouts considrables visant dprcier la tisseuse et extrmiser son arrogance :Cele, qui avoit grand moleste, Dont Pallas si mal la menot, Grant ire et grant desdaing en ot, Orgueilleuse iert a desmesure : Ne peut endurer tel laidure : Par ire et par impatience Se pendi por sa mescheance La fole orgueilleuse dervee. Pallas la par piti levee Et dist : Mauvese, ni morras, Mes pendue au las demourras Ou tu meismes tez pendue Et trestoute ta descendue, Quar tuit cil qui de toi vendront Tout ensement com toi pendront. 11

Les signes dassociation de la figure arachnenne au malfice saccumulent durant lpisode, Arachn sasseyant au gauche ( senestre se siet ), puis se voyant abondamment qualifie d orgueilleuse , de fole , se pendant (comble du pch) par ire . Rien de surprenant, dailleurs, dans ce rapprochement, la figure mme de laraigne tant le plus souvent perue comme malfique dans les textes chrtiens du haut Moyen Age (on trouve ainsi lanimal, dans des bestiaires tels que celui de Pierre de Beauvais, dcrit comme une allgorie dmoniaque, ou encore, chez Eustache Deschamps, afflig dune panse remplie de poison). Au contraire, l o la transcription mdivale insiste sur lide dun sinistre plongeon, dune chute en aval 12, le texte ovidien, lui , reste attach la mise en valeur de luvre dArachn, dcrite comme parfaitement aboutie, ainsi qu une certaine victimisation de sa cratrice : Arachn est en effet la figure par excellence de lartiste accompli, nayant de mrite que par son talent et son acharnement au travail et aucunement par son extraction sociale ( ntait clbre ni par son sang, ni par ses origines mais uniquement par son art. 13). Son rapprochement avec laraigne peut ainsi bien des gards tre peru, envers les apparences et les commentaires moralisateurs, comme une image positive, glorificatrice. Ce type de lecture du texte ovidien na dailleurs pas chapp Boccace 14, ni plus tard, comme nous le verrons, Blaise de Vigenre lorsquil commente la Galerie de Tableaux de Philostrate. Et cest prcisment cette lecture qui intresse ici Vlasquez. On sait, depuis lexhumation en 1925 de linventaire des biens posthumes du peintre (occasion de la redcouverte de toute sa bibliothque prive15) que Vlasquez possdait deux exemplaires des Mtamorphoses, en bon homme de savoir de son temps, une dition du texte traduite en italien et une dition en espagnol.Cest donc bien au texte original quon se rfre nouveau avec la gnration de Rubens et Vlasquez : Las Hilanderas, aprs la Punition dArachn de Rubens, opre une vritable relecture du mythe par le choix du moment trait dans la peinture, marquant une orientation bien diffrente de celle des nombreux peintres11

Ovide Moralis, bibliothque de Lyon, 1380 Romaine Wolf-Bonvin, LArt de Disparatre Ovide, Mtamorphoses, Livre VI Un des chapitres du De Mulieribus Claris a pour titre De Araigne, tres soutive [subtile] femme

1212 13 14 15

Karin Hellwig note ce sujet dans son historique des interprtations de luvre pour le Boletn del Museo del Prado que la dcouverte des 156 ouvrages qui constituaient sa bibliothque fut loccasion dune reconsidration du personnage de Vlasquez en tant quintellectuel et quhumaniste convaincu, marquant ainsi une tape importante dans lintrt pour la question spirituelle dans sa peinture.

ayant trait le sujet entre le XIVe et le XVIe. En effet, Vlasquez choisit, au lieu du chtiment lui-mme, plus couramment reprsent16, linstant qui prcde la punition, o Arachn prsente son uvre termine Pallas qui est force den reconnatre la perfection. Ce choix lloigne non seulement de la reprsentation moralisatrice du chtiment, mais aussi du pathos de la figure dArachn (pour lequel avait opt Rubens), pour enfin parvenir la reprsentation dun vritable triomphe de la tisseuse.

La figure triomphale de lartiste et la glorification de la reprsentation Les peintres sont donc les premiers redcouvrir en Arachn une figure de lartiste et se reconnatre en elle 17, comme le souligne Sylvie Ballestra-Puech. Outre le rle de la redcouverte du texte ovidien, le rcent essai de cette universitaire franaise reconsidre limportance de lassociation troite entre laraigne et lart pictural dans la littrature antique, principalement travers la Galerie de Tableaux de Philostrate18 qui connat une certaine diffusion la Renaissance grce la traduction de Blaise de Vigenre. Ces lments danalyse, fournis par un milieu purement littraire et assez loign de liconographie ou de lhistoire de lart, offrent pourtant des perspectives extrmement intressantes pour surmonter lenchevtrement de sens et le monument drudition que reprsente un tableau comme les Fileuses. Lauteur fait remonter cette association des figures de laraigne et de lartiste dans les consciences la confusion provoque par un passage du texte de Philostrate rapprochant lactivit du tissage de Pnlope celle dune araigne tissant sa toile :Devant une bonne peinture reprsentant Pnlope son mtier, tu chantes les louanges de lartiste : voil bien, dis-tu, une vritable toile [] Considre maintenant dans le voisinage le travail dune araigne ; vois si elle nest pas meilleure ouvrire qui Pnlope et mme que les Sres dont les tissus chappent presque la vue.

On comprend aisment le rapprochement, frquent partir de la Renaissance, entre Pnlope et Arachn. Le XVIe sicle voit donc souvrir une priode de revalorisation de la figure arachnenne, passant principalement par la littrature, depuis Montaigne qui dfend ladmirable travail de lanimal dans lAbrg de la philosophie de Gassendi, jusquau XVIIIe o lon trouve dans un manuscrit anonyme19 Je dis que Raphal ou le Titien ne peignoient si bien que par Instinct. Je veux dire que la Nature leur avoit donn une construction interne dorganes, et une telle imagination quils faisoient ce quils faisoient, comme laraigne a en soi la proprit davoir en elle une substance propre faire sa toile. . Ce pourrait donc bien tre de cette revalorisation que se nourrit Vlasquez, aprs Rubens mais de manire plus flagrante, pour tisser sa complexe composition. Car non seulement Arachn y est centrale, saisie dans son bref instant de triomphe, mais la composition elle mme, les jeux de regards et les innombrables lignes de force, semblent tre bien l pour tisser, limage de laraigne, une uvre dune densit inextricable rapprochant lartiste de la subtile ouvrire. Dans cette reconnaissance dune volont dexaltation de lartiste, Sylvie Ballestra-Puech cite16 17 18

Voir les annexes. Sylvie Ballestra-Puech, Mtamorphoses d'Arachn - l'Artiste en Araigne dans la Littrature Occidentale.

Les Eikones sont des crits gnralement attribus Philostrate de Lemnos, constitus de sries dekphrasis et composs autour du IIIe sicle ap. J.-C. 19 De la Simpathie et Antipathie, vers 1726.

notamment linterprtation donne par Stapleford et Potter, qui proposent de voir dans larrire plan la contemplation par les trois Grces de linstant triomphal dArachn, oppose la reprsentation des trois Parques au premier plan (reprenant lanalyse de Ortega y Gasset) : aux vicissitudes de lexistence humaine sopposerait la perfection laquelle parvient lartiste . Mais llment danalyse principal que nous apportent ces tudes littraires est celui du retournement de lekphrasis opr par le tableau : l o lon avait, chez Ovide et chez Philostrate, la vaste description dune uvre dart dsignant par l mme lambition de lcriture, on a dans les Fileuses la remise en image de lekphrasis dsignant, cette fois, le pouvoir de la peinture. Et ce pouvoir est dautant plus valoris que la mise en abyme du texte ovidien20 y est redouble : Vlasquez donne voir non seulement lpisode du triomphe dArachn en tant que reprsentation, encadr par lespace central, mais aussi dans le mme temps celui de lenlvement dEurope, second niveau de reprsentation imbriqu dans le premier, lui mme prtexte une double rfrence la gloire de la peinture par le biais du Titien et de la copie de Rubens. Enfin, lanalyse littraire apporte un nouvel lment complmentaire des intuitions de Warburg21, par la rfrence au thtre ( travers lvidente dmarche de mise en scne), et permet ainsi de proposer une habile rsolution du problme de lespace intermdiaire occup par les deux figures mythiques ; Ce statut ambigu, entre personne suppose relle et figure reprsente sur la tapisserie 22 serait celui de lacteur de thtre. Hypothse dautant plus intressante quelle ouvre lanalyse une lecture mtaphorique autour des diffrents niveaux de la reprsentation, problmatique que lon retrouve exactement dans les Mnines et qui a tant attir lattention de Foucault.

La mise lpreuve de la lecture iconographique Il est frappant, pour conclure, de constater quel point bien peu des multiples interprtations proposes pour les Fileuses depuis deux sicles permettent dtablir une vritable relation entre les diffrents espaces qui sy imbriquent, et quel point aucune ne rsiste vraiment limpressionnante polysmie quabrite luvre. Sorte de quintessence de lapologie de la peinture, les Fileuses a pu tromper un temps en guidant en apparence vers une interprtation purement mythologique (avec Angulo iguez), mais sempresse aussitt de dnoncer limpuissance de la mthode iconologique panofskienne face une uvre trop riche, en relguant la scne mythologique dans un arrire plan volontairement confus, sans attributs vidents ni aucun lien solide avec le premier plan. Les supposes tisseuses nen sont pas, puisquelles ne font que filer la laine, le suppos atelier, aux dimensions tout fait improbables, non plus. Cest bien quon nous invite y chercher plus, chercher dans la peinture. Reste la voie ouverte par Warburg et Tonlay, aujourdhui complte par les rcentes tudes20

Le texte ovidien prsente une premire mise en abyme par la description indirecte dun pisode narr prcdemment travers la tapisserie dArachn. 21 Voir plus haut les rfrences Mnemosyne, et les notes de Warburg propos des gestes repertoris : Pathos de lenlvement, totalement baroque. Thatre. 22 Sylvie Ballestra-Puech, Mtamorphoses d'Arachn - l'Artiste en Araigne dans la Littrature Occidentale. Voir galement pour cette question de l espace intermdiaire lanalyse dArasse de la Venus dUrbino du Titien. A propos du thatre, Sylvie Ballestra-Puech dveloppe de manire trs convaincante lide du theatrum mundi issue du thatre baroque, rejoignant lanalyse de la thatralit du baroque chez Yves Bonnefoy dans Rome 1630, pour qui le baroque est prcisment le lieu o limage se dnonce elle mme en temps que simulacre.

littraires sur la complexit du texte Ovidien et des sources antiques : celle de lallgorie des arts, de la glorification de lartiste travers la figure arachnenne, vritable hritage de lapproche dOvide. Le portrait de lartiste en araigne de Sylvie Ballestra-Puech, ou plutt : en Arachn. Mais nest-elle pas elle mme toujours limite ? Quen est-il du traitement de lespace, de lambigut recherche dans lappartenance des personnages diffrents plans ? Vlasquez cherche certes sinscrire, avec affirmation, dans lhistoire de lart, se rfrant aux matres layant prcd, pour mieux mettre en avant la noblesse de lart de peindre, capable de rivaliser avec les ekphrasis antiques ; mais ne cherche t-il pas, en mme temps, travers une mise en abyme complexe de lide de reprsentation, dsigner sa propre mise scne, reconnatre le jeu dillusions que constitue limage tout en la glorifiant ? En confrontant lanalyste limpossibilit dune lecture unilatrale, la peinture de Vlasquez contraint ici reconnatre quune peinture peut et doit se lire sous diffrents angles, car une peinture a le pouvoir dautoriser simultanment ces multiples niveaux de lecture, et cest l sa force. Surtout quand il sagit de la Peinture qui se peint elle mme.

annexestableau avec les ajouts XVIIIe

tableau original

Dcomposition des plans :

Titien, lEnlvement dEurope

Rubens, lEnlvement dEurope, 1628

Les reprsentations du mythe dArachn avant Vlasquez :

Ignudi de la chapelle Sixtine de Michel-Ange rapprochs des deux figures du premier plan par Diego Angulo Iniguez :

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