Les jeudis de Julie

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Les jeudis de Julie

Georges-Jean ArnaudLes jeudisde JulieSPCIAL POLICE(1978)

FLEUVE NOIRROMAN SPCIAL-POLICE

69, boulevard Saint-Marcel PARIS-XIIIe

ISBN 2-265-00587-8

Chapitre Premier

Lorsque Willy pntra dans la vie de sa petite fille Julie, Marie Lacaze ny prta gure attention. Plus tard, sil lui avait fallu donner le jour prcis du dbut de cette amiti insolite, elle naurait pu le situer avec certitude, aurait dit que cela devait remonter au dbut de lautomne. cette poque, la mre de Julie se dbattait dans des difficults de toutes natures, aussi bien matrielles que morales qui en faisaient une femme dpressive. Elle accepta donc Willy avec le reste, pensa peut-tre quil tait bon pour son enfant davoir un camarade pour jouer lorsquelle rentrait de lcole ou durant ses jours de cong. Marie travaillait Sigean et ne pouvait soccuper de Julie comme elle laurait souhait. Lenfant devait rentrer seule dans leur vieille maison isole au bord de ltang, prparer son goter, faire ses devoirs avec lentire confiance de sa mre, confiance dont elle nessayait pas dabuser.

Le jeudi navait pas encore t remplac par le mercredi comme jour de cong et la premire fois o Marie Lacaze prit conscience que sa fille avait un camarade fut donc un de ces jeudis soir de novembre o elle dcouvrit deux bols en train de scher sur lvier. Julie lui expliqua que Willy tait venu goter avec elle, quils avaient tremp des petits beurres dans du chocolat chaud.

Willy comment? demanda Marie.

Je ne sais pas. Cest Willy.

Il habite Sigean?

Je ne crois pas. La Nouvelle, plutt. Il vient avec son vlo le long de ltang.

Mais quel ge a-t-il?

Douze ans.

Lge quaurait eu Simon, le frre de Julie, mort en 1968!

Il va lcole de La Nouvelle?

Bien sr.

Puis, dans la soire, alors quelles regardaient la tlvision, Marie, qui prouvait un menu agacement parmi dautres remous intrieurs de contrarit, se rendit compte que Julie faisait erreur ou lui mentait. douze ans, ce Willy ne pouvait qualler au C.E.S. de Sigean. Lorsquelles montrent se coucher, elle lui en fit la remarque.

Non, il va La Nouvelle, dit Julie tout en brossant ses dents devant le lavabo de la salle de bains.

Mais il est trop vieux pour lcole primaire, voyons Et je ne crois pas quil y ait de collge priv La Nouvelle.

Je ne sais pas, dit Julie avec une grande srnit. Nous ne parlons pas beaucoup dcole, en tout cas.

Et de quoi parlez-vous?

Du bateau quil achtera lorsquil sera plus grand. Un voilier. Il viendra me chercher au bord de ltang et nous rejoindrons la mer par le port de La Nouvelle.

Mais le mt vous empchera de passer sous le pont de chemin de fer.

Oh! Willy saura bien se dbrouiller.

Un temps, Marie songea se renseigner sur ce Willy, mais ses soucis laccaparrent trop pour quelle en trouve le temps. Dailleurs, Julie nen parlait presque plus et, un jour que sa mre lui demandait des nouvelles du jeune garon, elle prit un air tonn.

Oh! il y a longtemps que je ne le vois plus.

Tu veux dire quil ne vient plus se promener dans le coin?

Il a d quitter La Nouvelle Ses parents ntaient pas de la rgion.

Curieusement, Marie conserva ce nom de Willy dans sa mmoire et en parla sa belle-sur, Germaine Marty, qui habitait prcisment La Nouvelle. La sur de son mari leur rendait visite environ tous les quinze jours et de prfrence le dimanche aprs-midi. Divorce, elle avait une fille, Gilberte, qui avait six ans de plus que Julie. Une jeune fille au visage ingrat, toujours boudine dans des vtements mal choisis. Une trs bonne lve, pensionnaire Narbonne.

Je veux devenir assistante sociale, disait-elle depuis quelque temps.

Et Marie se demandait bien ce qui pouvait motiver le choix dune profession aussi altruiste chez sa nice. Se pouvait-il quil existt chez cette fille sournoise une gnrosit secrte, bien cache, en tout cas depuis toujours? Marie craignait que la misre des autres ne serve dexutoire un certain sadisme latent.

Tu ne mas jamais parl de ce Willy, scria Germaine.

Elle ne cessait de broder le trousseau de sa fille. Avec une application anachronique assez touchante. Dailleurs, navait-elle pas choisi pour son enfant un prnom commenant par la mme lettre que le sien pour simplifier les choses?

Oh! javais oubli.

Je ne connais pas de Willy Quel curieux prnom Dcidment

Germaine ne lui avait jamais pardonn dappeler sa fille Julie. De la distinguer ds la naissance par un prnom aussi peu habituel. Elle dtestait tout ce que faisait sa belle-sur, sa faon de shabiller, de vivre, de continuer habiter la vieille maison isole aprs la mort de son frre Nol.

Tu pourrais avoir un joli petit appartement Sigean, lui rptait-elle, tu ne serais pas isole Mais ici, dans cette sauvagerie Dailleurs, cest humide Et lhiver cest sinistre.

Elle occupait une maison basse dans un vieux quartier de La Nouvelle, alimentait sa vie de ragots et de malveillance. Son mari navait pu la supporter que quelques annes avant de senfuir pour toujours. Elle en voulait Marie dtre veuve, de toucher une petite retraite. Son ex-mari ne lui versait pas rgulirement sa pension alimentaire et elle tait toujours fourre chez son avocat de Narbonne.

Mais que font les parents de ce Willy?

Dj pleine de regrets davoir soulev tant de curiosit, Marie essayait de parler dautre chose, mais sa belle-sur saccrochait fermement cette proie qui tentait sa curiosit malsaine.

Je me renseignerai.

Cest sans importance.

Quen sais-tu? Un gosse qui part de chez lui vlo pour tout un aprs-midi!

Julie la dj oubli.

Durant quelques dimanches, il en fut encore question mais comme Germaine navait rien dcouvert sur Willy, elle finit par renoncer, la mort dans lme, effectuer des recherches sans jamais avouer quelle navait rien trouv.

Et puis, durant les vacances de Pques suivantes, Marie, un soir, trouva deux assiettes, deux verres, deux fourchettes et deux couteaux sur son vier.

Tu as reu de la visite? demanda-t-elle Julie.

Ah! tu veux parler de Boris? Je lai invit midi Tu comprends chez lui il crve de faim Le beefstack que tu mavais laiss tait bien suffisant pour deux. Jai fait aussi de la pure mousseline

Il crve de faim chez lui, fit Marie compatissante. Tu as bien fait Mais il est rest toute la journe?

Presque. Il est arriv 10 heures, est reparti vers 16 heures Tu comprends, il devait ramasser de lherbe pour les lapins Deux pleins sacs sinon il naura rien manger ce soir

Mais comment las-tu connu? Au C.E.S.?

Penses-tu, il ny vient pas Ses parents ne veulent pas Dailleurs, ce ne sont certainement pas ses parents.

Pas ses parents?

Sa surprise ne dura que quelques secondes puis elle dtourna la tte pour sourire. Comment pouvait-elle oublier quelle petite fille romanesque tait Julie.

Bien sr, fit-elle avec un srieux trop bien observ pour ne pas trahir une certaine ironie. Je parie mme quil a t enlev par ces mchantes gens et quil recherche sa famille.

Tout dabord le visage de Julie sillumina. Elle avait une petite figure triangulaire, avec des yeux allongs et un petit nez droit. Parce quelle trouvait son front trop large elle le laissait manger par une frange paisse.

Elle fit la grimace.

Tu te moques de moi?

Pas du tout.

Je ne te dirai plus rien

Marie craignit de lavoir blesse plus profondment quelle ne lavait voulu.

Pardonne-moi Tu es certaine quil ne ta pas racont dhistoires?

Si tu lavais vu manger midi tu ne dirais pas une chose pareille Il a dvor comme quatre.

Il revient demain?

Je ne sais pas.

Invite-le pour samedi puisque je ne travaille pas. Je ferai un poulet rti avec des frites et un bon gteau au chocolat.

Formidable, scria la petite fille ravie, tu es vraiment la plus gentille des mres.

Le vendredi, il se mit pleuvoir au dbut de laprs-midi. En sortant de son bureau Marie fit ses courses pour le lendemain et le dimanche. Lorsquelle rentra la maison elle vit deux bols sur lvier.

Boris a voulu du th, dit Julie. Il nen avait jamais bu.

Il a aim?

Bien sr.

Marie regarda sa fille en souriant.

Pourquoi bien sr?

Parce quil est dorigine russe.

Tu connais son nom de famille?

Romanov, je crois Mais ce nest pas celui de ses parents adoptifs.

Romanov. Marie avait dj entendu ce nom-l mais sans pouvoir prciser.

Il est venu malgr la pluie?

Elle regardait autour delle le carrelage de la cuisine.

Vous navez pas laiss de boue.

Il sest dchauss.

tait-il venu vlo?

Sur un vieux clou qui grince affreusement, dit Julie avec une expression attendrie.

La pluie tomba toute la nuit et le jour se leva dans la grisaille. Marie prpara le gteau au chocolat quelle voulait placer au rfrigrateur. Vers 11 heures, elle commena de sinquiter.

Crois-tu que je puisse mettre le poulet? quelle heure viendra-t-il?

Vers midi, rpondit sa fille dune voix convaincue. Le samedi matin, il doit aller ramasser du bois, une pleine remorque quil trane derrire son vieux vlo. Aprs quoi, il sera libre de venir ici.

Ses parents savent quil doit venir?

Ils sen fichent bien

Et tu connais leur nom?

Pas du tout. Boris dteste que nous parlions de ces gens qui le maltraitent.

1 heure, elles finirent, de guerre lasse, par se mettre table. Proccupe, Marie ne put presque rien avaler tandis que Julie dvorait plusieurs morceaux de poulet et une grosse tranche de gteau. Sa mre lobservait discrtement mais ne dcouvrait sur le petit visage triangulaire la moindre expression de gne.

Je lavais invit un samedi cause de ta tante Germaine qui viendra srement demain dimanche, dit-elle.

Julie soupira.

Je la dteste Et Gilberte magace.

Cest ta cousine. Tu dois faire un effort.

Elles nen font pas.

Ctait exact. Germaine dsapprouvait en bloc tout ce quelles faisaient. Gilberte se montrait plus perfide, engluait de fiel la plus belle journe.

Tu ne tinquites pas pour Boris?

La pluie a d lempcher.

Nulle contrarit.

Es-tu certaine quil avait vraiment compris que tu linvitais pour aujourdhui? Cest peut-tre un garon timide, farouche

Julie sarrta de piocher dans son gteau au chocolat, parut rflchir et approuva de la tte.

Cest peut-tre la vraie raison Peut-tre que tu lui fais peur. Tu sais, il ne vit pas dans

Elle mordit sa lvre infrieure, ne trouvant pas les mots pour exprimer ce quelle ressentait.

Les mmes conditions que nous?

Oui, cest cela Il reste trs mfiant et je suis la seule laquelle il fasse entirement confiance.

Je comprends parfaitement, dit sa mre. Quel ge a-t-il, au fait?

Un peu plus de douze ans.

Marie se sentit mal laise. Elle pensait son fils Simon qui aurait eu cet ge-l.

Comme Willy, murmura-t-elle alors quelle allait prononcer le prnom de lenfant mort.

Au dernier moment, une force inconnue lavait retenue.

Julie avait termin son gteau et essuyait soigneusement sa bouche avec sa serviette, se versait un dernier verre dorangeade.

Willy aussi aurait un peu plus de douze ans, dit Marie un peu fbrile. Tu nen parles plus jamais.

Oh! je lai oubli, dit sa fille. Quel dommage quil pleuve! Je serais alle prs de ltang. Jai trouv une grosse caisse dans la cave. Je suis sre quelle flotterait et ferait un excellent bateau.

Tu te souviens que Willy voulait acheter un voilier plus tard?

Sa fille quitta la table et alla tout contre la porte-fentre, regarda au-dehors la pluie qui cloquait sur une grande flaque.

Il faudra la faire boucher, dit-elle distraitement.

Marie stait bien jur de ne pas en parler sa belle-sur, mais elle ne put sen empcher. Les trois femmes buvaient du caf en croquant des petits fours que Germaine avait apports. Il ne pleuvait plus et Julie avait disparu aprs avoir embrass sa tante et sa cousine.

Tu ne trouves pas que ta fille devient de plus en plus sauvageonne? Dj quavec ses jeans et ses cheveux Tu devrais y veiller Tu en feras une hippie si tu laisses aller Ce nest pas bon pour elle de vivre seule.

Gilberte fixait sa tante de son regard trouble de myope. Elle avait besoin de lunettes mais ne les portait que dans les cas extrmes.

Il y de plus en plus de marginaux, dit-elle de sa voix applique de bonne lve. Certains vivent dans des conditions rpugnantes refusent mme lintervention des assistantes sociales Je lai lu dernirement

Julie ne vit pas seule, dit Marie. Elle va lcole et elle a un bon camarade.

Ce Willy? demanda avidement Germaine. Serait-il revenu, par hasard?

Pas Willy. Celui-l se nomme Boris Boris Romanov.

Les sourcils inexistants de Gilberte se froncrent. Elle les marquait dun crayon beige mais sans grande habilet.

Romanov? Comme les tsars de Russie?

Marie se sentit bien incapable dajouter un seul mot. Ctait donc cela? Ce nom lui avait rappel quelque chose.

La dynastie des Romanov, rcitait presque Gilberte. Elle a rgn sur la Russie durant trois cents ans. Le dernier des Romanov tait NicolasII.

Germaine regardait sa belle-sur avec condescendance. La fiert davoir une fille si savante et aussi la commisration lui donnaient cet air suprieur.

Il serait tonnant, dit-elle, quun descendant de cette grande dynastie soit en train de jouer avec ta fille.

Tous les Romanov ont t assassins, dit encore Gilberte avec une sorte de jouissance.

Faisant un gros effort, Marie Lacaze put enfin parler.

Pourquoi ne sappellerait-il pas Romanov, aprs tout Lessentiel est que Julie soit contente davoir un bon copain.

Les deux autres changeaient un regard.

Tu nas pas peur? demanda enfin Germaine.

Voyons, fit-elle amuse, il na quune douzaine dannes.

Chapitre II

Sa belle-sur lui tlphona le mardi matin son bureau, fait assez rarissime pour linquiter brutalement.

Il ny a pas de Boris Romanov dans le coin, lui annona Germaine sans prendre de dtour. Jai demand aux gardes municipaux, la mairie, au service social Ta fille te raconte des histoires. Comme pour ce Willy.

Soulage, Marie eut envie de rire. Elle avait craint quil ne soit arriv quelque chose Julie.

Nous en avons parl tout lheure avec Gilberte Elle pense que ta fille invente ces copains parce que, justement, elle a une envie folle den avoir en vrai Bien sr, Gilberte sexprime autrement mais tu me comprends?

Trs bien, fit Marie amuse.

Ce nest pas normal quelle vive seule l-bas, dans cette maison isole. Tu devrais chercher quelque chose au pays

Mais quel mal y a-t-il ce que Julie sinvente des petits amis? Peux-tu me le dire?

Prise de court, Germaine ne laissa passer que sa respiration un peu haletante. Elle avait toujours eu des difficults avec ses bronches.

Mais voyons, a peut saggraver Julie a dix ans maintenant Si elle nen avait que six ou sept Gilberte

Gilberte nest pas mdecin que je sache ou psychologue? Je ne vois pas pourquoi ce serait moins grave si elle tait moins ge

Je te rappelle que Gilberte veut devenir assistante sociale et quelle lit avec attention des tas de livres Ce nest quand mme pas nimporte qui!

Ne te fche pas Je suis certaine que Julie est trs heureuse ainsi Que si nous venions vivre dans le village ce ne serait pas la mme chose pour elle. Et puis nous avons cette maison gratuitement. Je nai pas les moyens de payer un loyer.

Vends la maison.

Le visage bienveillant de Marie se ferma.

Je ne vendrai jamais la maison de Nol. Dailleurs, elle appartient Julie Tu le sais bien.

Moi jai tout vendu.

Tu ne tattaches rien, rpondit Marie, la premire surprise de se montrer aussi svre avec sa belle-sur.

Rien que de vieilles baraques sans intrt! sexclama Germaine avec colre.

Puis elle se calma, reparla de ce que lui avait dit sa fille:

Voyons, rflchis. Nol est mort en 1965 Ce fut un premier choc affectif pour ta fille Elle aimait beaucoup son pre et a report son sentiment sur Simon qui, son tour, est mort trois ans plus tard

Ce sont des choses qui arrivent, murmura Marie.

Il nest pas question de a mais de Julie Prive de son frre, elle a fini par sen inventer un.

Jamais elle ne parle de frre mais dun camarade, fit remarquer Marie.

Oui, comme lexplique Gilberte, cest pour composer avec la ralit Elle ne peut pas te parler dun frre car tu ne la croirais pas Alors que tu acceptes un ami Mais cest la mme chose Et daprs Gilberte, ce nest pas normal Il faudrait que tu la surveilles troitement et si elle persiste dans ces curieuses inventions il te faudra la conduire chez un spcialiste

Merci beaucoup, dit schement Marie en raccrochant.

Mais Germaine la rappela:

Tu as tort de te fcher. ta place, jirais faire un tour l-bas quand Julie ne sy attend pas.

Ne te mle plus de a, rpliqua Marie indigne. Je ne vais quand mme pas espionner ma fille.

Cette fois sa belle-sur se le tint pour dit et nessaya pas de la rappeler.

Lorsquelle rentra ce soir-l, Julie ntait pas dans la maison et elle partit sa recherche. Elle la rencontra qui revenait de ltang, couverte de vase.

Tu es dans un bel tat.

Nous avons tir la grosse caisse jusque l-bas pour essayer de la faire flotter mais elle senfonce.

Qui ta aide?

Mais Boris, voyons.

Un petit vent du nord soufflait travers les terres sales qui entouraient ltang et Marie frissonna.

Il est revenu? Ta-t-il expliqu pourquoi il nest pas venu samedi?

Il na pas os.

De loin, la maison lui apparut telle quelle tait pour la premire fois depuis quelle lhabitait. Insolite, sans grande beaut. Si elle navait pas t seule se dresser au milieu de ces plantes aquatiques quel charme aurait-elle eu avec sa faade lpreuse, son toit irrgulier mais fcond en gouttires, ses volets dteints? La pense quelle allait senfermer l pour la nuit avec Julie lui fut presque dsagrable.

Courons, dit-elle en prenant la main de sa fille.

Essouffles, elles pntrrent dans la cuisine en riant. Marie mit du lait sur le gaz pour les rchauffer.

Tu iras prendre un bain pendant que je prparerai le repas. Vous navez pas eu trop de mal avec la caisse?

Boris est trs fort, tu sais.

Marie dormit trs mal, se leva tt. Elle voulait en avoir le cur net. Avant de partir son travail, elle alla faire un tour au bord de ltang et vit la caisse amarre au bord par une vieille corde. Une caisse troite, de prs de deux mtres de long sur un de large et qui devait peser lourd. Jamais Julie naurait pu la traner seule jusqu ltang.

Elle y pensa toute la journe. midi, elle ne disposait que de trois quarts dheure, faisant la journe continue, se contentait dun sandwich. Elle faillit retourner limproviste la maison, pour voir ce que faisait Julie, si ce Boris existait rellement. Quelle joie si elle avait pu contrarier sa belle-sur, lui opposer un dmenti. Mais pour ce sentiment un peu mesquin ne risquait-elle pas de surprendre Julie dans une sorte de rve veill? Elle adorait son frre Simon, mais ne parlait plus de lui depuis sa mort. tait-ce lui quelle tentait de faire revivre travers des silhouettes fugitives et successives? Willy navait dur que quelques jours. Boris paraissait mieux accroch, comme si lenfant avait russi parfaire son uvre.

Reprendre son travail, plonger dans la ralit des chiffres, des dossiers, lempcha derrer davantage la limite du rve. Pourquoi Willy, Boris nexisteraient-ils pas?

Lorsquelle ouvrit la portire de sa vieille 2CV, elle dcouvrit sa belle-sur installe sur le sige avant.

Tu ne fermes jamais clef?

La serrure ne fonctionne plus Tu mattendais?

Tout lheure, je suis passe la maison Ne me regarde pas ainsi, mais la pense que ta gosse est seule l-bas durant toute la journe me met en transe.

Je ne peux lamener mon travail durant ses vacances scolaires.

Tu pourrais me la confier.

Julie nacceptera jamais.

Autant se montrer franche avec Germaine qui ne parut pas autrement vexe.

Bon, tu es passe l-bas et puis?

Je me suis arrange pour regarder par la petite fentre de derrire Jai trouv une vieille chelle et jai grimp Julie tait dans la cuisine. Elle mangeait

Une omelette froide. Julie adore, du saucisson Ah! oui, elle a d faire rchauffer un reste de riz la tomate.

Il y avait deux assiettes. Lune en face de lautre. Julie me tournait le dos. Deux assiettes, deux verres, deux couverts. De lomelette dans chaque assiette.

Germaine avait prononc cette dernire phrase la voix plus basse, comme si elle avait peur.

Tu nas jamais jou la dnette tant jeune?

Si, mais

Nous jouions avec de minuscules assiettes parce que nous navions pas la chance, je dis bien la chance, dtre seules au repas. Julie a cette chance et pour elle cest un jeu, voil tout Moi, je trouve merveilleux quelle ait tant dimagination.

Marie, tu exagres Tu ne te rends pas compte Mais cest tous les jours que ta fille

Dans une semaine elle rentre de nouveau en classe.

Puis il y aura lt, trois mois.

Dici l je verrai bien

Tu ne verras rien du tout Je suis la sur de Nol et ce titre jai des droits. Si mon frre ntait pas mort il ne tolrerait pas

Quen sais-tu?

Germaine se mit respirer rapidement, preuve quelle tait bouleverse.

Dabord, tu ne travaillerais pas Et Nol naurait jamais accept lide que sa petite fille puisse rester seule de 8 heures 17 heures.

Cest exact, il ne laurait pas accept. Mais aurait-il accept que tu te mles de mes affaires? Aurait-il accept que nous crevions de faim, ce qui arriverait si je ne travaillais plus?

Tu tu me dois beaucoup, clata sa belle-sur.

Jen suis navre Maintenant, si tu veux que Julie, ta nice, ne reste pas seule plus longtemps, il faut que je rentre. Bonsoir Venez-vous dimanche? moins que tu ne reconduises Gilberte Narbonne pour son dernier trimestre Le plus important, nest-ce pas, puisquelle passe le bac?

Germaine sloignait sans entendre, visiblement furieuse. Marie rentra en chantonnant, accentuant les cahots de la vieille voiture dans le chemin tout dfonc qui conduisait la maison.

Tranquillement installe sous la lampe, Julie faisait ses devoirs pour la rentre.

Il tait temps que je my mette Il y a des tas de trucs faire.

Marie regardait dans la direction de lvier. Il ny avait quune seule assiette, quun seul verre.

Boris nest pas venu aujourdhui?

Lasse dattendre une rponse, elle se retourna. Julie crivait en sappliquant beaucoup.

Tu nas pas vu Boris?

Non, pas aujourdhui Je me demande dailleurs sil reviendra Son vlo est tout rafistol

En ouvrant le rfrigrateur, Marie trouva une assiette avec de lomelette, deux tranches de saucisson et du riz la tomate.

Tu nas pas tout mang?

Je navais pas faim.

Il avait d se passer quelque chose. Julie avait essay de se mettre table en compagnie de Boris, Germaine lavait aperue depuis la petite fentre de derrire, mais a navait pas march. En quelque sorte, Boris ne stait pas suffisamment matrialis pour que la petite fille poursuive son jeu habituel.

Tu nes pas alle sur ltang avec ta caisse?

Elle prend leau Je lai ramene ici pour la rafistoler.

Tu as quoi? cria Marie.

Surprise, Julie la regarda avec inquitude.

Tu es fche?

Elle avait oubli cette caisse norme, intransportable par une petite fille de dix ans.

Tu las ramene toute seule?

Bien sr Jai fix des roues, celles dune vieille poussette Tu sais bien, ma poussette?

Marie sassit. Oui, la poussette. Bien sr. Simon lavait transforme en une sorte de kart Puis il avait spar les roues.

Tu as fix les roues toi-mme?

Bien sr Ce nest pas facile mais quand mme Je crois quil faudrait du mastic ou quelque chose de ce genre pour boucher les fentes de la caisse Elle flotterait trs bien sinon Et puis avec un morceau de drap je peux faire une voile Jai vu une photo Au Danemark, les enfants naviguent dans des trucs pareils. Des caisses savon

Tu nas vu personne de la journe?

Non, pourquoi, tu attendais quelquun?

Elle faillit lui demander si elle navait pas peur toute seule. Cette question pouvait provoquer par la suite une anxit de plus en plus grande lorsquelle ne serait pas la maison. Cette sotte de Germaine finissait par linfluencer.

Pas moi, mais toi. Boris ne te manque pas?

Je ne lai pas attendu.

Cest ainsi que Boris sortit de la vie de Julie, de la mme faon que Willy, bien quil ait rsist davantage. Marie, perplexe, se demandait partir de quel moment sa fille ne pouvait plus supporter ce compagnon n de son imagination. Mais tait-ce de limagination? Peut-tre une hypersensibilit. De toute faon, venait linstant o Willy, Boris dplaisaient, perdaient de leur consistance et retournaient au nant. Elle frissonnait la pense que Julie essayait dsesprment de ressusciter son frre Simon et que lmiettement des souvenirs vouait chaque tentative un chec continu.

Vas-tu lattendre encore? demanda-t-elle timidement.

Julie secoua la tte et ce fut tout. Elle continua ses devoirs et mangea de bon apptit au repas du soir, rit de bon cur cause du film de la tl.

Pendant la dernire semaine des vacances de Pques, Julie vcut seule durant la journe, nprouvant plus, semblait-il, le besoin de se crer un compagnon de jeu. Parfois, lorsquelle rentrait, Marie la rencontrait, venue au-devant delle sur le chemin dfonc et elles riaient comme des folles parce que la 2CV tanguait sur les ornires comme une vieille femme sole.

Une vraie clocharde, disait Julie, une vraie clocharde poivrote.

Si bien que Marie commenait de penser avec une indulgence amuse sa belle-sur et sa nice, toutes les dductions, les suppositions, les explications fumeuses quelles avaient pu trouver pour analyser ce qui ntait quune fugitive explosion de romantisme.

Et puis un soir Julie ne vint pas sa rencontre. Elle essaya de ne pas trop sinquiter. On tait vendredi et le lundi la classe reprenait. Sa fille avait certainement un dernier devoir faire, une leon rviser. Elle tait trs consciencieuse sans que sa mre lait jamais force tant dardeur studieuse.

Elle ne sinquitait pas mais se prcipita dans la cuisine et trouva Julie en train de lire la table. Son petit visage triangulaire lui parut triste.

a ne va pas?

Il est venu quelquun.

Marie apprhenda limpossible, limaginaire.

Une femme Une femme qui portait une jupe grise, une sorte de veste en fourrure et des souliers plats. Elle conduisait une R8

Jeune?

Non Mais pas vieille Tiens, elle ressemblait la cousine Gilberte, ni vieille ni jeune et habille aussi bte quelle

Que voulait-elle?

Me voir Bonjour, ma petite fille Vous tes bien Julie Lacaze, nest-ce pas? Et votre maman nest pas l? Ce qui fait que vous tes seule? Mais votre mre rentre pour djeuner? Non? Elle fait la journe continue. Bien sr, je comprends Voyons, vous avez bien dix ans? Et vous restez seule toute la journe dans cette maison isole dix ans.

Marie se frotta ses bras. Elle avait froid partout tout dun coup.

Je lui ai demand quest-ce que a pouvait bien lui foutre.

Tu as dit a?

Bien sr, et puis je suis rentre ici et jai ferm la porte double tour. Elle a frapp un moment puis je lai vue qui tournait autour de la maison en regardant partout. Elle a bien d rester une demi-heure avant de remonter dans sa voiture.

Elle haussa les paules.

Javais vraiment limpression que ctait Gilberte et a me faisait bien plaisir de la laisser la porte. Est-ce que tu sais qui a pouvait bien tre, cette affreuse bonne femme?

Chapitre III

MmeCauteret, assistante sociale du canton, recevait chaque lundi aprs-midi dans un bureau de la mairie. Par tlphone, elle avait demand Marie Lacaze de se prsenter vers les 15 heures. Sans autres prcisions. Dans la salle dattente, il y avait plusieurs mres de famille, des gosses. Marie ne pntra dans la petite pice de lassistante quune heure plus tard. Julie avait parfaitement dcrit cette femme dapparence terne en disant quelle ressemblait Gilberte Marty. On pouvait imaginer que la jeune fille serait ainsi dans une dizaine dannes. Mais MmeCauteret nhsitait pas porter des lunettes paisses pour sa myopie. Ce qui rendait son regard inquisiteur. plusieurs reprises, elle les ta et Marie dcouvrit un autre visage, des yeux flous qui liqufiaient la structure dj molle de lensemble.

Marie lcouta avec attention au dbut, mais le mot enqute lui dplut.

Nous sommes donc des criminelles? demanda-t-elle doucement.

MmeCauteret pina ses lvres ples.

Non, bien sr, je comprends les circonstances Vous travaillez toute la journe et ne pouvez vous occuper de Julie Mais durant les vacances, ne pouvez-vous pas trouver une personne qui accepte de la garder? Votre fille se trouve en danger moral et physique. Votre maison est bien isole et proche de ltang.

Ma fille sait nager.

Il y a dautres dangers et vous le savez bien Des rdeurs, des gens suspects. Vous ne pouvez la laisser constamment seule Pourquoi ne viendriez-vous pas habiter Sigean?

Trs droite sur sa chaise, Marie eut un petit sourire amer.

Cest ma belle-sur qui nous a dnonces?

Vous employez de ces mots! se rcria lassistante Dnoncer Jai t avertie de cet tat de fait et jai voulu en avoir le cur net Je dois vous dire que votre fille ne sest pas montre particulirement cooprative Et quelle a t franchement grossire

Elle vous a demand ce que a pouvait bien vous foutre de savoir comment elle vivait? demanda Marie avec la mme douceur.

Dune main potele, lassistante ta ses lunettes, laissa apercevoir deux secondes une expression perdue, comme si elle suffoquait dindignation.

Elle vous la dit?

Julie ne me cache rien.

Julie ne vit pas une existence normale dans cette solitude Elle devient une vritable sauvageonne, finira par adopter une attitude antisociale Julie

Marie prit son souffle avec dtermination.

Puis-je vous demander une chose?

Bien sr, fit MmeCauteret se forant sourire.

Je naime pas la faon dont vous prononcez le prnom de ma fille. Je vous demande de lappeler autrement Ce prnom lui appartient et elle ne dlgue quaux gens quelle aime le droit de lutiliser.

Il y eut un silence total. Dans la salle dattente, un gosse rptait inlassablement une question qui se terminait invariablement par un dis, mman? plaintif.

Je ne comprends pas, murmura lassistante presque horrifie Jai pour habitude dappeler les enfants par leur prnom et jamais jusqu prsent on ne ma reproch la faon dont je les prononais. Dois-je parler de Mlle Lacaze? proposa-t-elle avec ironie.

Non, fit Marie trs sereine. Dites votre fille, votre enfant Comme je nai quelle, ce sera parfait.

Nouveau silence. ct, le gosse lanait sa question avec une hargne rvolte.

Vous avez perdu un fils il y a deux ans? Un accident malheureux?

Je ne tiens pas en parler.

Cette malheureuse affaire explique peut-tre bien des choses Vous navez pas envie dessayer de vivre dans un milieu moins hostile?

Nous vivons en pleine nature dans les meilleures conditions. Ma fille est trs heureuse ainsi.

Il y a quand mme eu ce prcdent de votre fils Une mauvaise chute de bicyclette alors quil roulait dans un endroit parsem dembches?

Marie fermait les yeux. Elle ne pouvait empcher cette femme de parler mais pouvait leffacer de sa vue. Si le geste navait pas t aussi thtral, elle aurait pu aussi se boucher les oreilles avec ses mains.

Je ne puis prendre la responsabilit de cette situation, dit soudain MmeCauteret. Vous me comprenez?

La mre de Julie ouvrit les yeux.

Non. La responsable, cest moi.

Je dois surveiller les enfants que lon me signale comme se trouvant en danger

Vous connaissez donc Germaine?

Je vous en prie a na rien voir avec cette entrevue

Germaine Marty, la sur de mon mari. Lui aussi est mort dans un accident de la route. Navez-vous pas effectu denqute son sujet aussi? Germaine se sent galement des droits sur nous. Je ne pensais pas quelle irait jusque-l.

Si vous persistez dans cette attitude, je me verrai oblige

Puis elle se tut, porta la main ses lunettes mais ny toucha pas.

Vous iriez jusquo? Peut-tre informeriez-vous le juge pour enfants de Narbonne? Cest ainsi que les choses se passent, nest-ce pas?

Nous nen arriverons certainement pas l, murmura lassistante.

Mais si, voyons, vous y arriveriez Vous avez d en discuter avec ma belle-sur. Elle se fait beaucoup de souci pour nous, Germaine. Cest une femme qui trouve encore le temps de soccuper des autres Nest-ce pas tout son honneur?

Regardant vers la porte, MmeCauteret devait penser que ces femmes qui attendaient ne lui posaient pas autant de problmes. Elles se montraient humbles, inquites. Et si parfois elles devenaient agressives, ctait avec une maladresse facile dsarmer.

Il faudrait, murmura-t-elle, quavant la fin des grandes vacances vous ayez trouv un logement Ici Quune voisine veille sur Ju votre fille.

Et vous me garantissez que dans ce milieu urbain elle sera moins en danger? Vous me promettez quil ne lui arrivera rien? tes-vous prte me signer un engagement?

MmeCauteret se raidit.

Je suis une fonctionnaire du dpartement et ma responsabilit ne peut tre apprcie que par mes suprieurs

Bien, dit Marie. Donc, lun de vos suprieurs peut signer une telle promesse Peut-tre le juge des enfants galement?

Nouveau silence. Un enfant pleurait dans la salle dattente. Peut-tre que lasse, la mre du qumandeur navait pu retenir une gifle.

Nous ne pouvons continuer ainsi, madame Lacaze Vous essayez de bafouer ma fonction Je ne suis pas votre ennemie, loin de l Mais lintrt de votre enfant passe en premier.

Marie se leva lentement sans la lcher de son regard tranquille.

Jai parfaitement compris ce que vous vouliez

Attendez.

mi-chemin de la porte, Marie sarrta, se retourna demi.

Votre fille est en train de dvelopper une nvrose assez particulire. Elle imagine lexistence de gens, de jeunes garons qui deviennent ses camarades. Il y a eu un certain

Elle stait leve au moment du faux dpart de Marie et se penchait sur son bureau, consultait une fiche. Marie sentit monter en elle une colre folle. Sans sa matrise, elle se serait prcipite pour lui arracher cette fiche et la dchirer en mille morceaux. Julie tiquete, catalogue par cette personne quivoque!

Un certain Willy Puis Boris Romanov Des enfants qui nexistent pas Votre fille les cre puis les fait disparatre lorsquelle les juge sans intrt Cette nvrose peut dboucher sur une psychose Sa personnalit risque dtre profondment perturbe, voire compltement dtruite par ces fantasmes

Navez-vous jamais imagin lorsque vous ntiez quune petite fille des personnages fictifs?

Tous les enfants le font mais partir de dix ans cela peut devenir inquitant.

Julie est une enfant quilibre.

Je nen suis pas certaine. Elle nprouve aucune gne, aucune confusion bien naturelle lorsquelle est surprise dans ce que vous appelez des jeux de son ge.

Quen savez-vous? Qui vous a renseigne? Si cest Germaine elle a menti car Julie

Puis elle songea lautre, la nice, la sournoise Gilberte qui avait pu habilement interroger Julie sur ses amis imaginaires.

Vous faites un travail de flic, dit-elle soudain. Vous navez pas honte de vous, parfois?

Cette audace leffraya et elle prfra sortir de la pice. Pensant quil tait inutile de regagner son bureau, elle espra arriver temps pour prendre Julie lcole mais le car de ramassage venait de passer.

Elle le croisa alors quil revenait sur lancien chemin des salines. Le chauffeur laissait sa fille la croise des chemins et, bientt, elle aperut la petite silhouette qui marchait vers la maison. Jamais comme ce jour-l elle ne la vit ainsi, menue, fragile, vulnrable. Chaque soir elle rentrait ainsi, seule, dans ce chemin lgrement encaiss entre deux sortes de dunes recouvertes dune vgtation ingrate. La vieille voiture la secouait ferme mais elle navait pas envie de rire. Ses yeux semplissaient de larmes.

Lorsquelle entendit le bruit du moteur, sagement Julie se rangea sur le bord du chemin, continua de marcher. Elle ne pouvait imaginer que ctait sa mre qui revenait ainsi lavance. Des gens empruntaient cette voie pour se rendre au bord de ltang, quelques vignes de plus en plus rares dans le coin.

Marie la dpassa de quelques mtres et sarrta.

Bonjour, dit-elle gaiement pour que sa fille ne remarque pas ses yeux trop brillants. Jai pu me librer plus tt

Chic, dit Julie, tu pourras peut-tre me faire des crpes

Bien sr Tout ce que tu voudras Avec du chocolat bien chaud.

Peut-tre que Gildas viendra, dit Julie. Il ne me la pas promis formellement mais il ma dit quil essayerait.

MmeCauteret avait parl de nvrose qui pouvait par la suite devenir psychose. Pourquoi voulait-on toute force dramatiser la simple exaspration dune imagination trop vive? Elle avait vu sa petite fille seule, peut-tre inquite sur le chemin du retour. Il y avait prs dun kilomtre jusqu la maison partir du moment o le car labandonnait la croise des chemins. Ntait-ce pas une peur sourde qui provoquait chez Julie le besoin dun compagnon protecteur? Elle fut tente de linterroger sur ce Gildas, estima prfrable de tourner la difficult.

Il y a bien une tude ton cole? quelle heure sortent les lves?

Cinq heures et demie.

Julie pourrait rester ltude. Ne quittant son bureau quune demi-heure avant, elle ferait ses courses avant de passer la prendre. Ainsi, elles rentreraient ensemble. Pour les jours de classe le problme serait donc rsolu mais resteraient le jeudi, les jours de cong, les vacances.

Ne pouvant chapper sa proccupation, Marie confectionna ses crpes, prpara le chocolat chaud. Dordinaire, Julie mangeait au fur et mesure que les crpes glissaient de la pole. Elle remarqua que le tas grossissait, pensa que sa fille navait pas trs faim. Peut-tre avait-elle trop mang la cantine scolaire.

Lorsquelle eut bu son chocolat, Julie prit un morceau de papier blanc et y dposa une dizaine de crpes.

Je vais jusqu ltang les porter Gildas. Il a d se rendre directement l-bas.

Marie regarda le visage troit, sourit malgr elle. Une moustache de chocolat soulignait la lvre suprieure de lenfant, formait une ligne parallle celle de la frange.

Tu pourrais lui dire de venir jusquici.

Pas tout de suite Je ne veux pas, comment dit-on?

Leffaroucher?

Voil Leffaroucher

Willy, Boris, Gildas, des compagnons farouches, timides.

Tu reviendras vite?

Avant la nuit.

Ds quelle fut sortie, Marie monta ltage, essaya de voir depuis la fentre de sa chambre. Un vent aigre dressait des pointes dcume sur ltang mais elle ne pouvait distinguer lespce de petite plage o Julie avait lhabitude de jouer. Le chemin contournait un groupe de tamaris et partir de l elle la perdit de vue. La petite fille seffaait dun coup de la ralit pour pntrer dans un autre monde semblait-il. Marie en fut si bouleverse quelle ouvrit les vitres pour appeler. Mais aucun son ne put sortir de sa bouche. Seules des larmes ruisselrent sur ses joues, tout de suite sches par ce souffle glac qui courait sur la solitude. Elle resta ainsi quelques minutes, referma enfin et redescendit dans la cuisine.

Un jeu, se dit-elle, un simple jeu. Si les gens ne sen mlaient pas je ny attacherais aucune espce dimportance.

Comme promis, Julie rentra avant la nuit.

Il a beaucoup aim les crpes, dit-elle. Jaurais d en fourrer quelques-unes de confiture dabricot. Il aime beaucoup la confiture dabricot.

Nous nen avons jamais, dit Marie. Tu ne laimes pas.

Julie naimait pas cette confiture mais Simon, son frre, ladorait. Lorsquil vivait, elle en faisait toujours une dizaine de pots pour son fils. Depuis, elle avait cess. Julie pouvait-elle se souvenir que son frre aimait a? Jamais elle ne parlait de lenfant mort, de ses gots, de ses habitudes.

Au cours du repas, Marie lui demanda si, la rentre des grandes vacances, elle aimerait rester ltude.

Nous pourrions rentrer ensemble, expliqua-t-elle. Ce serait beaucoup mieux que le car et tu naurais pas faire le reste du chemin pied.

Oh! a ne me fait rien, dit Julie. Et maintenant il y aura souvent Gildas pour me raccompagner.

Il habite dans le coin?

Non, mais il a tout son temps. Ses parents lui laissent faire tout ce quil veut. De toute faon, il na plus besoin daller lcole puisquil a plus de seize ans.

Marie frmit. Brusquement, elle comprenait que sa fille stait heurte avec Willy et Boris des impossibilits criantes. Elle avait cr des compagnons de lge de son frre mort mais navait pu fournir des explications plausibles sur leur libert de mouvements. Dun seul coup, elle venait de rsoudre deux difficults. Gildas ntait plus dge scolaire et ses parents lui laissaient toute latitude de faire ce quil voulait.

Naimerais-tu pas habiter carrment Sigean? demanda-t-elle plus tard alors quelles faisaient la vaisselle ensemble. Nous pourrions trouver un petit logement. Tu pourrais rentrer tranquillement de lcole, mattendre en faisant tes devoirs.

Et nous ne viendrions jamais plus ici?

Si, bien sr, pour les vacances, le dimanche.

Pourquoi as-tu lair fch?

Marie dtourna la tte. Elle navait pas cru trahir sa colre contre cette assistante sociale qui avait fini par limpressionner. Maintenant, elle avait peur quon ne les relance, quon ne cesse de les harceler, de les surveiller. Les gens finiraient par savoir. Tout se savait dans un petit pays. On donnerait raison MmeCauteret, sa belle-sur. Elle deviendrait une mauvaise mre en laissant seule sa petite fille. Une petite fille un peu trange. On chuchoterait peut-tre autre chose, que Julie ntait pas tout fait normale. Elle spouvantait de la cascade des ragots, des insinuations, des affirmations qui suivraient. lcole, Julie serait considre comme une bte curieuse, risquerait de devenir le souffre-douleur des autres enfants.

Je ne suis pas fche contre toi, dit-elle, mais je suis force de rflchir certaines choses

Quelles choses?

Eh bien, le fait que tu sois souvent seule dans cette maison Je ny avais jamais tellement song et depuis quelque temps je suis inquite.

Cest cause de cette femme qui est venue lautre jour? Je sais qui elle est. Elle sappelle MmeCauteret et est assistante sociale. Je lai aperue lcole qui discutait avec MmePlagnon.

MmePlagnon tait linstitutrice de Julie.

Tu ne men avais pas parl.

Javais oubli. Elle est venue hier. Nous tions en classe et MmePlagnon est sortie dans le couloir pour discuter avec elle.

Et puis? demanda sa mre alerte.

MmePlagnon est revenue en classe parce que nous parlions trop fort.

Cest tout?

Oui, cest tout.

Marie aurait d se sentir soulage. Il ny avait peut-tre l quune concidence. MmeCauteret avait pu rendre visite MmePlagnon pour une autre de ses lves, pas spcialement pour Julie. Mais elle narrivait pas sen persuader.

Cest cause delle que tu veux quon dmnage, quon aille habiter Sigean?

Dconcerte par tant dintuition, Marie secoua la tte.

Non, pas du tout Quest-ce qui te fait dire a?

MmeCauteret ma regarde travers la vitre de la porte. Tu crois quelle a parl de moi avec la matresse?

Que vas-tu timaginer l? fit Marie avec une fausse dsinvolture.

Elle se souvenait davoir lu, tant enfant, les aventures dune petite fille vade dun orphelinat avec son chien et quune affreuse bonne femme, Mlle Ronchon, traquait sans arrt. Ds que lenfant trouvait des parents adoptifs, Mlle Ronchon finissait par la retrouver et lenfant devait fuir de nouveau en compagnie de son chien qui, dans la version franaise, sappelait Zro. Elle ne se souvenait plus du nom de la petite fille. Mais pourquoi assimilait-elle ces aventures mlodramatiques aux ennuis que MmeCauteret risquait de lui amener? Lassistante sociale ntait certainement pas une personne mchante. Elle croyait agir dans lintrt des enfants mme si elle sy prenait avec quelques maladresses et surtout la certitude dtre dans son bon droit, celle aussi de faire son devoir. Elle reprsentait lautorit administrative, dtenait une parcelle de pouvoir et avait trs bonne conscience.

Cest ce quelle veut, que nous habitions Sigean?

Personne ne peut nous obliger dmnager, dit Marie. Ce que jen dis cest simplement pour avoir le temps dy rflchir, mais rien ne presse. Nous en reparlerons plus tard.

Le dimanche suivant sa belle-sur et sa nice arrivrent au dbut de laprs-midi avec un carton de ptisseries. Marie stait demande si elle ne les mettrait pas la porte, mais finit par choisir la modration. En dehors delle Julie navait que Germaine Marty comme parente proche. Elle ne pouvait la couper de la famille de son pre.

Quelle belle journe, nest-ce pas? Cest le printemps Vous avez djeun dehors? Quelle chance!

Pour la premire fois, Marie sentit une inflexion denvie dans la voix de Germaine. Elle avait install la table en plein soleil, labri de la faade.

Je parie que vous pourriez manger l mme en hiver, reprit sa belle-sur.

Nous le faisions du temps de Nol.

Dans le fond, cette maison nest pas si mal Bien sr, elle aurait besoin de grands travaux.

Julie nest pas l? demanda Gilberte.

Marie regarda sa nice. Elle portait un pantalon jaune qui moulait ses grosses cuisses et son imposant derrire, une sorte de marinire verte trop fournie en fanfreluches.

Elle doit samuser au bord de ltang.

Je vais la rejoindre.

Inexplicablement, elle eut envie de lui dire que la petite fille pouvait trs bien se trouver ailleurs, quelle allait perdre son temps essayer de la retrouver. Mais Gilberte sloignait en se tordant les pieds sur ses semelles compenses.

Dans le fond, disait Germaine, on tautoriserait certainement vendre la maison bien quelle appartienne Julie si tu remployais largent dans lachat dun appartement au village Tu as vu quil se construit un ensemble immobilier?

Je suis bien place pour le savoir puisque cest mon patron le matre duvre.

O ai-je la tte, mon Dieu, cest vrai Mais dis donc, tu es bien place pour obtenir un appartement avec une petite ristourne. ta place, je sais ce que je ferais sans tarder Je vendrais ici et je minstallerais l-bas.

Marie alla faire du caf, oublia compltement ce que venait de lui dire la visiteuse mais celle-ci raccrocha son retour.

Si jamais tu es dcide, fais-moi signe Je connais des gens que cette maison pourrait intresser.

Vraiment?

Ds lors, Marie souponna Germaine davoir un plan secret pour lui faire quitter cette maison. Et cette vidence lui crevait soudain les yeux. Ctait sa belle-sur elle-mme qui convoitait la vieille demeure familiale.

Gilberte revint en se tordant toujours les pieds, lair pinc. Elle sassit avec colre en face des deux femmes.

Tu as une drle de fille. Pas moyen de lapprocher. Elle ma mme menace de menvoyer un certain Gildas pour me taper dessus.

La mre et la fille changrent un regard entendu puis Germaine demanda dune voix doucereuse:

Qui est donc ce Gildas?

Chapitre IV

Au cours des jours suivants, Marie Lacaze dut apprendre composer avec ce Gildas. Jusqu prsent, lexception de quelques inquitudes secrtes sur lquilibre nerveux de sa fille, Willy et Boris ne lui avaient apport aucun dsagrment particulier. Ils ninterpntraient pas sa vie prive, montraient une grande discrtion, voire une certaine sauvagerie.

Ns de limagination enfantine de Julie, ils se mfiaient des adultes, de leur rigueur de pense. Bien quelle nait jamais mis le moindre doute sur lexistence de ces compagnons de jeux, elle nen avait pas moins pos des questions insidieuses, sur leurs parents, lcole quils frquentaient. Des questions dadulte qui, automatiquement, la rendaient suspecte.

Peut-tre eut-elle tort de vouloir hter les choses en proposant Julie de rester ltude du soir.

Tu en avais parl pour aprs les grandes vacances, lui fit remarquer sa fille.

Pourquoi ne pas faire un essai ds maintenant?

Je ne crois pas que ce soit possible. Il faut sinscrire au dbut du trimestre et peut-tre mme au dbut de lanne scolaire.

Je peux toujours aller voir le directeur.

Je ne crois pas que cela me plairait, dit Julie dun ton rflchi.

Donc cela ne te plairait pas davantage la rentre de septembre.

Je ne peux pas le dire lavance.

Marie sourit. Julie navait jamais de positions excessives. Elle savait se montrer conciliante.

Tu sors 16h30. Tu pourrais venir jusqu mon bureau. Juste le temps dattendre une petite demi-heure et nous rentrerions ensemble. Dans le fond, avec le car, tu ne gagnes que quelques minutes, nest-ce pas?

Silencieuse, Julie paraissait analyser la proposition de sa mre.

Jen parlerai mon patron. Tu auras une petite table dans un coin pour tinstaller.

Oui, ce serait trs bien, dit Julie, mais je ne voudrais pas faire de peine Gildas. Il mattend larrt du car et me raccompagne jusqu la maison.

Je lignorais, dit Marie en faisant un gros effort sur elle-mme pour ne pas lui dmontrer quelle inventait sur-le-champ cet argument.

Il a commenc hier seulement et ne pourra pas venir tous les jours, bien sr. Je ne peux pas prendre le car un jour et pas le lendemain. Si je ne dois plus rentrer avec les autres, il faut que tu fasses un billet. Mais ensuite, jusquaux vacances, il ne me sera pas possible de revenir en car.

Tout cela est bien compliqu, dit Marie bout de nerfs.

Elle avait failli exploser, se mettre crier que tout cela tait absurde, que Gildas nexistait pas et quil tait ridicule de faire des projets, de discuter en fonction dun simple caprice denfant. Lui dire avec colre quelle compliquait une situation dj angoissante. Que MmeCauteret travaillait dans lombre, ne les perdait pas de vue telle cette Mlle Ronchon de la bande dessine de son enfance. Mais une fois de plus, elle russit la prouesse de rester calme. Buter Julie sur ce Gildas ce ntait pas forcment la faire renoncer ses compagnons imaginaires. Julie ne lui en parlerait plus, voil tout, mais continuerait de vivre avec eux en secret. Et elle aurait commis lerreur de rendre sa fille dissimulatrice, mfiante envers sa mre. Donc, elle devait apprendre transiger avec ce Gildas si elle voulait maintenir cet quilibre dlicat de tendresse qui les unissait.

Peux-tu?

Pouvait-elle son tour basculer dans ltrange, entretenir cette attitude la limite de laberration mentale. Il lui fallait choisir entre laval total et le comportement trs mre de famille dont elle avait horreur.

Je suis certaine que Gildas comprendrait trs bien la situation, dit-elle en esprant que ce conditionnel lui permettrait de garder une distance prudente. Tu mas dit quil avait seize ans. Ce nest plus un enfant et il doit se rendre compte que je suis inquite de te savoir seule.

Tu es inquite depuis quelles se mlent de ce qui ne les regarde pas.

Elles?

Ma tante Germaine, ma cousine Gilberte et cette MmeCauteret. Depuis, tu nes plus la mme et tu fais comme si tu avais peur.

Mais je me moque bien de ces femmes-l

Julie secoua la tte.

Ce nest pas vrai. Tu veux me laisser ltude du soir, tu veux dmnager, tu as peur que je reste toute seule Oh! je les dteste Dimanche, jai bien failli demander Gildas de flanquer une racle Gilberte.

Tu len as menace, lui fit remarquer Marie avec tristesse Et a ne lui a pas fait plaisir.

La petite fille se mit rire.

Si tu lavais vue filer Elle avait une frousse Jen ai t bien dbarrasse.

Oui, mais les deux femmes avaient d en parler avec passion, nen resteraient pas l. Bientt, on commencerait les regarder dune drle de faon, les gens se tairaient dans les magasins lorsquelles y pntreraient. Elle avait connu a lorsque son mari tait mort, puis plus tard lorsqu son tour Simon, son fils, avait t tu dans ce stupide accident de vlo. Mais lpoque ce silence ntait que la manifestation dune sympathie apitoye trs difficilement supportable dailleurs. Comment accepter celui qui signifierait rprobation muette, mfiance?

De 17 heures jusqu la nuit, tu aurais largement le temps de tamuser.

Et pour le jeudi, quas-tu dcid?

Marie en fut ulcre.

Tu sais bien que je ne dcide rien sans que nous ne soyons daccord toutes les deux

Mais Julie se montrait rticente. La conversation avait lieu la fin du repas et elle commena de desservir la table.

Je nai pas lintention de te faire passer tout ton jeudi avec moi au bureau, lui dit Marie avec humeur.

Je pourrai donc rester la maison? demanda Julie.

Je ne sais pas, soupira sa mre, je ne sais plus ce que je dois faire

Tu crois que MmeCauteret viendra faire un tour?

Cest possible Peut-tre aussi ta tante Quoique le jeudi elle aille retrouver sa fille Narbonne.

Et si je fermais toutes les fentres, comme sil ny avait personne ici?

Tu ne peux pas vivre dans lobscurit.

Sil fait beau je ne suis pas oblige de rester dans la maison et sil fait mauvais a ne me fait rien de vivre tout ferm MmeCauteret pensera que je ne suis pas l.

Mais elle viendra me demander ce que jai fait de toi.

Tu nauras qu dire que tu as trouv une personne pour me garder le jeudi.

Tout dabord Marie se montra trs oppose ce projet. MmeCauteret voudrait savoir le nom de la personne qui gardait Julie ce jour-l. Mais en y rflchissant, elle se demanda si une assistante sociale avait le droit de montrer un acharnement dinquisiteur. Elle pouvait raconter nimporte quoi, quune amie venait chercher Julie et lamenait avec elle Narbonne ou dans un autre village.

Tu pourrais passer toute ta journe dehors?

Sil fait beau, bien sr Maintenant, il va faire de plus en plus chaud, tu sais.

Et linverse toute une journe dans la maison sil pleut, par exemple?

a narrivera pas tous les jeudis tout de mme. De toute faon, Gildas me tiendra compagnie. Je ne verrai mme pas le temps passer.

Pourquoi imaginer un compagnon de seize ans? Ctait peut-tre stupide de raisonner ainsi mais un jeune garon de douze ans lui aurait paru plus convenable. Gildas avait beau tre mythique, elle tait quelque peu choque quun jeune homme hante lesprit de Julie.

Tu es daccord pour jeudi prochain?

Pleine de rticence, Marie finit par dire oui.

Ntait-ce pas dramatiser la situation? MmeCauteret, la tante, la cousine, devenaient des ennemies, des envahisseuses contre lesquelles on luttait avec des ruses dIndien. Bien sr, Julie serait ravie de ce nouveau jeu, saurait agir de faon laisser croire que la maison tait vraiment dserte. Elles devenaient un peu plus complices dans cette lutte subtile contre les impratifs dune socit omnipotente. Mais pouvait-elle remplir de mfiance le cur dune petite fille de dix ans qui, dans quelques annes devrait se mesurer avec la ralit de chaque jour? Nallait-elle pas en faire une rvolte, une marginale, peut-tre mme une inadapte totale?

Nous allons faire un essai, dit-elle ensuite.

Julie eut conscience que sa mre faisait un grand pas en arrire et la regarda en silence. Son petit visage triangulaire dvor par sa frange paisse exprimait une profonde dception.

Je ne voudrais pas que cela devienne une corve trop difficile pour toi, essaya de lui expliquer Marie. Bon, un jeudi a peut tre amusant, mais plusieurs Tu dis quil ne pleuvra pas chaque fois mais tu sais bien ce que cest? On attend ce jour-l avec impatience et puis aprs une semaine de beau temps il fait trs mauvais Toi qui aimes tant aller dans la nature

Mais puisque Gildas sera l, lui reprocha Julie avec agacement, comme si elle pensait que dcidment ces adultes ne comprenaient rien rien.

Mais tu sais bien

Oui, cette fois-l, elle faillit le dire. Crier mme que Gildas nexistait pas et Julie devina lexaspration de sa mre. Son visage se crispa de douleur.

Tu ne me crois pas, fit-elle les dents serres.

Marie essaya de sourire pour dtendre latmosphre.

Pourquoi penses-tu que je ne te crois pas?

Tu narrtes pas de tout prvoir comme si jtais vraiment seule

Je ne le fais pas exprs, dit Marie, mais le meilleur ami du monde peut parfois vous causer quelques dceptions.

Elle aurait pu parler de Willy qui navait fait que passer dans la vie de Julie, de Boris qui avait persist peine plus. Mais elle voulait viter prudemment le sujet. Jamais elle ntait alle aussi loin dans linsolite quavec ce Gildas.

Tu ne me demandes rien, ni o il habite ni comment il vient.

Je ne voulais pas me montrer indiscrte, voil tout. Jestime que tu as droit ta vie prive comme jai droit la mienne.

Il ne tintresse pas, voil tout, dit Julie fche en sortant de la cuisine.

Lorsquelle quitta sa maison le jeudi matin, Julie dormait encore. En tournant le verrou de la porte dentre, elle eut limpression denfermer sa fille dans une sorte de prison. Il ne faisait pas trs beau en effet. Le vent soufflait de la mer, poussant des nuages bas gonfls de pluie. Tout en roulant dans le chemin dfonc, elle essayait danalyser son angoisse. Ce simple geste de tourner la clef du verrou ressemblait fort une sorte de renoncement. Julie se trouvait enferme, seule avec sa troublante imagination. Elle labandonnait non sans remords peut-tre mais consciemment. Pouvait-elle, seule, larracher ce glissement continu vers un monde parallle o apparaissaient et disparaissaient des Willy, des Boris, des Gildas? Et si elles avaient raison? Si leur aide qui ne lui apparaissait pas comme tout fait dsintresse lui devenait indispensable? Ces trois femmes reprsentaient la socit avec ses dfauts, ses impratifs dsagrables, sa cruaut inhrente. Mais elles pouvaient sinon la comprendre du moins lui fournir les moyens de retenir Julie sur cette pente inquitante.

La matine lui parut interminable. Chaque fois que le tlphone sonnait elle croyait que MmeCauteret se trouvait au bout du fil. Elle travaillait sans entrain, trop contracte pour cela. midi, elle se rendit compte quelle avait oubli de prendre un sandwich et une thermos de caf, alla jusquau bar le plus proche. Il ny avait gure que des hommes cette heure-l et elle sy trouva presque dplace. Elle mangea rapidement, avala sa tasse de noir. On la regardait la drobe. On la connaissait, bien quelle ne soit pas du pays. Il y avait l des hommes qui avaient peut-tre t les amis de son mari, cependant elle ne croyait pas quon lui manifestt la moindre hostilit.

Laprs-midi ne fut pas aussi pnible et lorsquil fut 17 heures elle fut presque heureuse de ne pas avoir reu de coup de fil de lassistante sociale. Elle navait jamais su mentir, aurait certainement commis une gaffe.

Elle arrivait presque la maison lorsquelle aperut une voiture bleu marine dans son rtroviseur. Une R8. Elle commena par ne pas y prter attention puis, soudain, se souvint que Julie lui avait dit que lassistante sociale avait une voiture de cette marque. Elle saffola. En entendant le bruit du moteur de la vieille 2CV, Julie allait ouvrir la porte, se prcipiter. MmeCauteret dcouvrirait alors que la petite fille se trouvait seule. Peut-tre tait-elle dj venue dans laprs-midi. Oui, ctait certainement cela et elle avait d la guetter, attendre son retour pour en avoir le cur net.

Contrairement son habitude, Marie sarrta en face de la maison sans aller dans la vieille remise. Elle esprait que Julie comprendrait pourquoi elle agissait ainsi.

Sefforant de prendre son temps, elle ne descendit pas tout de suite de voiture, laissant lautre le temps darriver. MmeCauteret rangea sa R8 tout ct, adressa un petit signe Marie.

Celle-ci sapprocha, vitant soigneusement de regarder en direction de la maison aux volets clos mais remarqua que MmeCauteret, par-dessus son paule, examinait au contraire la btisse avec des yeux souponneux.

Bonjour, madame Lacaze Je suis dj venue tout lheure et vous ntiez pas l. Je me suis permis de revenir Javais faire dans le coin, aux vieilles salines, prcisment.

Ctait faux. Elle avait d surveiller son retour, avec lintention de la suivre sur-le-champ sans lui laisser le temps de se prparer cette entrevue.

Votre petite fille nest pas l?

Cest jeudi, dit Marie avec un aplomb dont elle se serait crue incapable. Pour ne pas la laisser seule je lai confie une amie qui la ramnera ce soir.

Ctait dit. Maintenant tout dpendait de Julie. Elles ne pouvaient rester bavarder au-dehors. Marie se dirigea vers la porte, fit mine de chercher dans son sac.

Il ne fait pas trs chaud aujourdhui, disait lassistante dans son dos.

tait-ce une simple phrase sans importance ou bien y mettait-elle une intention maligne? Marie ouvrit la porte, puis celle de la cuisine.

Vous aviez laiss la lumire allume, remarqua MmeCauteret.

Jtais en retard, ce matin Il fallait que je conduise Julie chez mon amie.

Sans avoir le temps de rflchir aux consquences de cette phrase elle lavait rapidement imagine. MmeCauteret avait d stationner longtemps autour de la maison, peut-tre avait-elle aperu de la lumire travers les volets. Marie vit les deux couverts sur lvier. Ce pouvait tre la vaisselle de la veille. Mais il ny avait quun seul bol. Elle avait pris le soin de laver le sien et de lenfermer. Julie avait djeun avec Gildas.

Je suis heureuse de voir que vous avez une solution pour le jeudi, madame Lacaze Vous devez croire que je suis votre ennemie car en faisant mon mtier il marrive davoir lair de me mler de ce qui ne me regarde pas, mais, franchement, jtais inquite de savoir cette enfant toute seule durant une longue journe. Vous ne men voulez pas?

Marie allait rpondre que non mais, soudain, elle aperut la feuille sur la table. Une feuille de cahier dcolier. Aprs une hsitation, elle la prit et sans regarder ce que Julie y avait crit elle commena de la rouler en boule.

travers ses lunettes paisses, MmeCauteret regardait fixement les mains de Marie.

Ce nest pas un devoir de votre petite fille au moins? Vous devriez vrifier avant de la jeter, dit-elle dune voix sche.

Marie sourit.

Rien dimportant Voulez-vous boire quelque chose? Un peu de th?

En mme temps elle ouvrait la porte du placard sous lvier, jetait la boule de papier dans la poubelle.

Non, je vais rentrer Jaurais bien voulu voir votre fille mais je suppose quelle ne rentrera pas tout de suite.

Mon amie devait aller jusqu Narbonne.

Elle avait limpression que le regard de cette femme ne cessait daller en direction de lvier.

Une amie de Sigean?

Pas du tout Dailleurs, je nai pas damis dans ce village Nous vivons tellement lcart

Avez-vous song vous rapprocher de votre lieu de travail? demanda MmeCauteret. Je peux vous aider trouver un logement, loccasion.

Oui, fit Marie. Je pense mme trouver facilement quelque chose. Je vous remercie.

Il fallait que cette femme sen aille le plus rapidement possible. Julie avait d crire, pour la rassurer, quelle tait alle faire un tour du ct de ltang et risquait de revenir dun instant lautre.

Bien sr, en voyant la R8, elle comprendrait quelle ne devait pas se montrer mais Marie aurait prfr quelle soit dans la maison. proximit, il ny avait gure dendroit pour se dissimuler et MmeCauteret pouvait lapercevoir en sortant.

Eh bien, tout est parfait, madame Lacaze. Je vais rentrer compltement rassure.

Marie la raccompagna en sefforant de ne pas paratre trop nerveuse. Lassistante regardait autour delle la tte enfonce dans le col en fourrure de sa veste.

Cest vraiment dsert, dit-elle, on ne voit pas me qui vive.

cet instant, plusieurs mouettes passrent en criant se dirigeant vers une dcharge situe un kilomtre de l.

Juste ces oiseaux Je ne les aime pas.

Cest la nature encore sauvage, tranquille.

Cette amie, commena lassistante.

Marie prit sa dcision.

Excusez-moi mais jai pass une longue journe de travail et maintenant je dois rentrer chez moi.

Une fois dans la maison elle pensa regarder par les fentes des volets de la porte-fentre puis se dit que la lumire risquait de dcouper sa silhouette. Elle prfra monter ltage et surveiller MmeCauteret depuis la fentre de sa chambre.

Elle avait entrouvert la porte de sa R8 mais ne se dcidait pas sinstaller sur le sige, regardant autour delle, dabord vers ltang puis en direction de la maison. Attendait-elle lamie qui devait raccompagner Julie? Marie lavait prvenue quelle risquait de revenir assez tard. Cette femme navait certainement pas cru ses explications. Dans la journe, elle avait d venir une premire fois et acqurir la certitude que Julie se trouvait seule dans la maison. Maintenant elle voulait en avoir le cur net.

Marie ne comprenait pas ce genre dopinitret, pas plus quune conscience professionnelle qui dpassait les limites de lacceptable. Cette femme devait la dtester profondment pour agir ainsi. Dailleurs, ctait sa faute. Elle lui avait interdit dappeler sa fille par son prnom et lors de leur premire entrevue lui avait demand si elle navait pas honte parfois de se comporter comme un flic. Elle avait eu tort de se faire une ennemie pareille, aurait d se montrer plus souple, mais MmeCauteret avait le don de lexasprer. Une simple sollicitude de sa part laurait dj fait enrager. Elle pntrait dans sa vie, paraissait mettre en doute ses qualits de mre, lamour quelle portait Julie, ne devait pas aimer la libert de relations entre enfant et adulte.

Cette femme voulait prouver quelque chose que Marie entrevoyait sans le dfinir exactement. Peut-tre que leur mode de vie conduisait Julie vers la catastrophe. Elle reprsentait la morale sociale et cette intime conviction la rendait odieuse.

Exaspre, Marie commena douvrir sa fentre pour lui crier de sen aller, de cesser de surveiller sa maison. Lorsquelle commena de repousser les volets la R8 sloignait enfin sur le chemin dfonc et elle hurla quelque chose dont elle ne se souvint mme pas. Les mouettes continuaient de crier au-dessus de la maison.

puise, elle descendit lentement jusqu la cuisine, but un verre deau frache puis songea la feuille de papier quelle avait roule en boule avant de la jeter la poubelle. Elle la dfroissa et dut la relire deux fois pour se convaincre quelle ne rvait pas.

Je vais faire un tour moto avec Gildas. Ne tinquite pas. Je serai l avant la nuit. Julie.

Si elle avait t polie, si elle avait laiss MmeCauteret entrer la premire dans la cuisine, celle-ci aurait pu lire ce message et ds lors aurait compris que Marie lavait dupe. Quil ny avait ni amie ni dsir vrai de suivre ses conseils.

Ainsi donc Julie avait dot ce Gildas dune moto. Elle devait courir dans la sorte de lande qui stendait tout au long de ltang en simaginant sur le sige arrire dune moto, grise par la vitesse et le vrombissement du moteur.

Marie ne cdait aucune complaisance indulgente. Julie, en dotant ce compagnon imaginaire dune moto imaginaire leffrayait. Jusqu prsent, ses crations se maintenaient dans les limites floues dune silhouette peine esquisse. Maintenant ctait une moto, un engin quelle pourrait peut-tre dcrire, dont elle donnerait ventuellement la marque, la cylindre, la couleur.

Le matin, en tournant la clef du verrou, elle avait eu le pressentiment denfermer sciemment la petite fille dans un autre monde. Elle aurait d lentraner avec elle. Ce jeudi-l sannonait comme une journe dcisive, une journe clef et elle avait eu la faiblesse de croire quelle pouvait se tromper, quelle se faisait des ides.

Maintenant il lui fallait attendre et lorsquelle se rendit compte quelle guettait un bruit de moteur elle sentit ses cheveux se dresser sur sa nuque.

Chapitre V

Dans la nuit venue depuis une heure maintenant la maison brillait comme un phare. Marie avait ouvert tous les volets, allum toutes les lampes. On devait lapercevoir de loin et dans les rares habitations disperses le long de ltang les gens se demandaient sans doute quelle fte inattendue se droulait dans la vieille btisse.

Immobilise sur place par lignorance de ce quil fallait entreprendre, Marie ne pouvait quattendre le retour de sa fille. Depuis la fentre de sa chambre elle essayait de sonder le mystre de la nuit au-del de la clart diffuse par toutes les lumires de la maison. Cette illumination ne recevait aucun cho. Tout autour et des kilomtres la nuit restait noire. Seul, parfois, un trait de feu courait vers le sud ou vers le nord, de lautre ct de ltang, l o la ligne de chemin de fer Narbonne-Perpignan empruntait un isthme troit, un cordon de sable entre deux tangs.

21 heures, affole, elle pensa quil lui fallait appeler laide. Prvenir la gendarmerie, les pompiers, expliquer que sa petite fille avait disparu. Que pourraient faire tous ces gens par une nuit pareille? Un vent gras dhumidit venu de la mer souillait la terre. Dapparence, il tait moins froid que celui du nord, le Cers, mais finissait par transpercer les vtements. Elle avait essay de faire linventaire des habits emports par Julie, ny parvenait pas. La petite fille dsordonne en laissait dans toutes les pices. Ne pouvant dcrire comment elle tait habille, elle passerait pour une mauvaise mre. Et quand le jour se lverait, les autres accourraient. La belle-sur, la nice, MmeCauteret. On laccablerait encore. Mais quimportait si lon retrouvait Julie. Combien de temps lui faudrait-il encore pour quelle renonce cette moto mythique, pour quelle renvoie ce Gildas dans le nant? O se retrouverait-elle? Peut-tre des kilomtres de la maison, dans un paysage nocturne qui lpouvanterait. Jamais elle ne pourrait revenir avant laube.

Maman.

Dans le rectangle jaune que projetait la fentre, Julie agitait le bras. Marie dboula dans lescalier, sut rsister au dernier moment au dsir frntique de ltouffer dans ses bras.

Je devenais folle, dit-elle simplement.

Nous avons crev Assez loin dici Gildas est all la recherche dun garage en poussant la moto et moi jai coup tout droit.

Non, dit Marie, non Il ny a pas de moto, il ny a pas de Gildas Tu es partie sans ten rendre compte, comme une somnambule, et puis tu tes rveille loin dici Je ten prie, ne me parle plus de moto, de Gildas Je ten supplie.

Julie glissa comme une ombre vers la cuisine et quand sa mre la rejoignit elle refermait la porte-fentre.

De loin, jai cru que ctait un arbre de Nol gant Maintenant il faut tout fermer sinon les gens finiront par venir

Lorsquelle passa prs delle, Marie respira une odeur froide dessence, de cambouis. Elle lentendit qui fermait tous les volets du premier. Pourquoi avait-elle perdu la tte, prononant ces mots irrvocables? Lorsquelle revint, Julie stait change, portait une robe de chambre. Sa mre ne trouva sur elle aucune odeur dessence et de cambouis. Elle avait d sautosuggestionner.

Je meurs de faim, dit la petite fille.

Elles dnrent dans un silence agaant, nchangeant que quelques sourires. Lui dire doublier ces mots imbciles de tout lheure? Nouvelle maladresse.

Tu dois tre fatigue Nous allons nous coucher tout de suite Je ferai la vaisselle demain.

Cette femme est revenue

MmeCauteret Je sais Elle ma attendue et ma suivie lorsque je suis rentre Tu las donc vue la premire fois?

Elle a fait plusieurs fois le tour de la maison, sest approche des volets de la porte-fentre, ici Je nai pas os teindre la lumire car elle devait lavoir aperue. Cest aprs quelle soit partie que nous que jai quitt la maison.

Tu sais, jtais dans mes petits souliers, dit sa mre en essayant dtre amusante. Cette bonne femme ne me quittait pas dun pouce. Cest une chance que tu naies pas t dans la maison. Une autre que jaie pu memparer de ton mot avant quelle ny ait jet un coup dil. Je narrivais pas men dbarrasser et lorsque je lui ai dit que jtais oblige de rentrer aprs lavoir raccompagne, elle est reste un bon moment dehors.

Julie resserrait les bords de sa robe de chambre comme si elle avait froid.

Elle reviendra jeudi prochain.

Nous avons huit jours devant nous, dit sa mre, largement le temps de trouver une solution.

Elle soutint le regard de sa fille avec une assurance tranquille quelle tait loin dprouver.

La semaine sacheva dans une certaine quitude. Le vendredi soir, Julie rejoignit sa mre son bureau et comme Marie ne travaillait pas le samedi, elle put aller attendre sa fille larrt du car.

Veux-tu que nous allions la mer demain? proposa-t-elle Julie. Nous pourrions emporter un pique-nique.

Ainsi, elles viteraient de rencontrer Germaine et Gilberte.

Je prfre rester la maison, rpondit Julie.

Tu fileras au bord de ltang et moi je devrai supporter ces deux femmes dsagrables qui ne cesseront de me poser des questions embarrassantes.

Cette timide allusion Gildas laissa Julie sans raction. Depuis jeudi ctait la premire fois que Marie essayait de rparer le mal quelle avait pu faire et elle ne savait exactement comment sy prendre.

Ds le dimanche matin, elle fut nerveuse, rata compltement son repas de midi, manqua totalement de patience avec Julie qui ne tarda pas disparatre.

Lorsque la voiture de sa belle-sur simmobilisa devant la maison, Marie en fut presque soulage. Elle avait tellement apprhend cette visite quelle prfrait larrive des deux femmes une attente puisante. Elle se montra trs aimable mais Germaine flaira tout de suite quelque chose dinaccoutum.

Mais quest-ce que tu as? Je te trouve fbrile.

Moi, pas du tout, juste un peu de fatigue.

O se trouve Julie? demanda sa nice qui promenait son regard de myope dans tous les coins.

Comme si Julie et t un petit animal farouche capable de se cacher sous la table, voire sous lvier.

Oh! tu sais, le dimanche, elle file ds la dernire bouche

Je ne pourrais pas vivre, rpondit Germaine, la savoir traner du ct de ltang.

Elle ne risque rien. Il faut faire au moins cent mtres pour avoir de leau jusqu la taille et, de plus, elle nage comme un poisson.

Il y a de la vase, peut-tre des sables mouvants.

Je nen ai jamais entendu parler.

Voit-elle toujours ce Gildas? questionna sournoisement Gilberte.

Je vous fais un peu de caf, nest-ce pas? demanda Marie. Il fait trop chaud pour sinstaller dehors. La cuisine est frache.

As-tu essay de savoir qui tait ce Gildas? demanda sa belle-sur son tour. Souviens-toi des deux autres Ce Willy et ce Boris Romanov.

Gilberte gloussa cause de ce nom.

Je voudrais te parler srieusement, Marie, continua la sur de son mari. Je ne sais ce que tu en penses, mais ces inventions successives de Julie deviennent inquitantes Voyons, tu admets que ce sont des inventions?

Des fantasmes, ajouta Gilberte toujours pdante.

O voulez-vous en venir? demanda Marie en dposant la cafetire sur la table.

Elles avaient apport un carton de ptisseries choisies uniquement pour leur gourmandise et non en fonction de leur htesse. Dailleurs Julie dtestait ce genre de gteaux. Marie navait mme pas dfait le ruban et faisait semblant doublier la bote.

Pouvons-nous parler comme des personnes senses sans que tu ne prennes la mouche?

Je voudrais que vous cessiez de vous occuper de moi et de Julie, dit calmement Marie. Sans vous, cette assistante sociale ne me relancerait pas comme elle le fait. Elle ne cesse de nous surveiller, de venir ici. Cest de linquisition.

MmeCauteret est une femme estimable, riposta Germaine. Dailleurs, Gilberte ladmire beaucoup et durant les vacances laccompagnera dans certaines de ses visites Tu tes bloque avec elle et tu devrais faire un effort.

MmeCauteret est trs gentille, renchrit sa fille.

Bien, daccord, parlons de cette femme extraordinaire qui pousse la conscience professionnelle jusqu fouiner partout avec lespoir de toujours dcouvrir une histoire bien sordide.

Je ten prie, soupira Germaine en regardant du ct de son carton de ptisseries.

tait-il ncessaire de la renseigner aussi bien sur nos faits et gestes? demanda Marie.

Mais cest pour ton bien et celui de ma nice, protesta Germaine. Tu ne vois pas le danger. Bon, daccord, ta situation explique que Julie soit pour toi tout ce quil te reste au monde, encore que tu pourrais penser que nous sommes aussi tes parents et dcides te venir en aide. Tu mets ta fille sur un pidestal, tu lui laisses faire tout ce quelle veut Ces inventions de camarades de jeu te paraissent normales. Tu la laisses seule le soir, le jeudi toute la journe. Une enfant de dix ans, dans cette maison isole comme sil sagissait dune adulte.

Marie remplissait les tasses de caf mais ne faisait pas mine de soccuper des ptisseries, ce qui nervait sa belle-sur qui en oubliait ce quelle voulait dire.

Tu me reprochais de laisser Julie seule dans la journe, lui rappela Marie, mais quen sais-tu exactement?

Tu veux parler de jeudi dernier? De cette amie que tu as soi-disant charge de soccuper de lenfant?

Pourquoi soi-disant?

Parce que tu nas pas damie.

Quen sais-tu?

Haussant les paules, Germaine dsigna le carton de ptisseries.

Tu ne louvres pas?

Rponds dabord Douterais-tu de moi?

Julie tait ici dans cette maison, scria Germaine excde. MmeCauteret sen est bien doute lorsquelle est venue jeudi dernier. La petite se cachait mais il y avait de la lumire dans la cuisine Et mme, il y avait une odeur de tabac qui flottait dans lair lorsque MmeCauteret est descendue de voiture.

Julie fumait-elle en cachette lorsquelle tait seule? Marie laissait toujours des cigarettes. Elle nattachait aucune importance ce genre de peccadille mais nanmoins en fut un peu contrarie.

Quelquun avait pu passer prs de la maison Il y a des pcheurs qui vont ltang. Certains viennent demander de leau, ou nimporte quoi. Il ny a pas de limites du terrain et nimporte qui peut longer la maison sans penser pntrer dans une proprit prive.

MmeCauteret est formelle. Il y avait du vent. Aucune trace de fume de cigarette naurait pu subsister Dautre part, elle na vu personne. Elle pense que quelquun fumait sur le seuil et que lorsquelle est arrive cette personne est rentre prcipitamment.

Eh bien! elle sest trompe puisque la maison tait vide!

Germaine scruta le visage de sa belle-sur. Sa main tripotait machinalement le ruban du carton mais elle paraissait avoir oubli ce quil contenait.

Julie ntait pas l?

Faut-il te le rpter sans arrt? Je lavais confie une amie pour la journe.

Peux-tu me donner son nom?

Mais cest un vritable interrogatoire, cria Marie en se levant. Que veux-tu la fin? Me faire parler, marracher tout le contraire de la vrit pour le rapporter MmeCauteret?

Elle dsigna Gilberte.

Tu penses quelle pourra tre utile ta fille? Puisquelle veut suivre galement cette voie? Et tu lui sers dindicatrice?

Marie, tu vas trop loin.

Ce nest pas moi qui exagre, mais toi Je prfre vous laisser Buvez votre caf, mangez vos ptisseries, restez ou partez, je men moque. Je vais faire un tour dans la campagne.

Marie, tu deviens folle

Mais elle tait dj sortie, les laissant toutes les deux interloques.

Rattrapons-la avec la voiture, proposa Gilberte.

Cest incroyable Pour agir ainsi il faut quelle nait pas la conscience tranquille Tu as raison, rattrapons-la mais avant je bois mon caf car il sera froid au retour.

Elles allrent jusquau bord de ltang, mais la petite plage tait dserte. Gilberte descendit de voiture pour faire quelques pas sur un vieil appontement tout vermoulu, se hta de revenir lorsquil commena dosciller.

Tu es imprudente, lui lana sa mre. Mais Marie a compltement disparu.

Et lon ne voit pas trace de Julie.

Que faisons-nous? Cest une situation ennuyeuse Je connais Marie, elle est capable de ne plus chercher nous revoir Je voudrais essayer de la calmer

Gilberte sinstalla dans la voiture en souriant presque mchamment.

Tu penses toujours la maison. Tu ne dsespres pas faire cette affaire, nest-ce pas?

Elles seraient mieux Sigean quici Cest une maison faite pour lt et les vacances

Dautant plus que tu possdes un lot qui fait pice et qui longe ltang sur au moins cent mtres. De quoi crer un appontement priv. Marie a d oublier ce dtail Ou ne la jamais su. Elle joue toujours les dsintresses.

La maison tait dserte galement. Elles appelrent longtemps avant de songer repartir.

Peut-on laisser tout ouvert? sinquita Germaine.

Tu ne vas pas te faire du souci pour leur baraque? Rentrons chez nous maintenant. Jen ai assez de ces deux dingues.

Attends, dit sa mre.

Elle pntra dans la cuisine et reprit le carton de ptisseries.

Nous les mangerons chez nous Je me demande dailleurs si a leur fait tellement plaisir.

Elles remontrent dans leur voiture et Germaine dmarra doucement avec regrets.

Tu vas tout raconter MmeCauteret, jespre.

Je suis certaine, comme elle, que Julie est reste seule dans la maison jeudi dernier Marie est compltement folle, si tu veux mon avis. Jamais je ne taurais laisse seule quand tu avais cet ge et pourtant nous sommes entoures de voisins.

Ctait bien pourquoi la jeune fille dtestait sa petite cousine, enviait sa chance de vivre sa guise, de porter un prnom original et davoir une mre aussi indulgente. La sienne ne montrait jamais la moindre faiblesse.

Je me demande, dit Germaine Marty, si je ne viendrai pas avec MmeCauteret jeudi prochain Je dois avoir une clef qui ouvre la porte de derrire. Nous pourrions rentrer et voir si Julie se trouve rellement chez une amie.

Elle souffla de mpris.

Une amie, tu penses Bien trop fire pour avoir une amie Et puis qui voudrait frquenter une femme pareille? Une femme capable de laisser seule sa petite fille Jen arrive me demander si la nuit elle ne ressort pas lorsque Julie est couche et endormie.

Mais pour quoi faire? demanda Gilberte qui gardait malgr tout une certaine navet que le puritanisme de sa mre entretenait.

Tu me le demandes, ricana MmeMarty. Mais peut-tre pour aller faire la vie, tiens.

Sa fille rougit violemment et se tourna vers la vitre. Son regard de myope ne discernait que des formes floues dans le paysage.

Chapitre VI

Le jeudi suivant, Marie quitta la maison comme une voleuse. Julie dormait paisiblement dans sa chambre. Les trois jours prcdents sa fille tait venue la rejoindre son bureau de faon quelles puissent rentrer ensemble. Ne restait plus que ce point noir, le jeudi. Elle navait trouv aucune solution satisfaisante, certaine de se heurter au mcontentement larv de la fillette. Dailleurs, lune et lautre avaient vit de faire allusion ce jour crucial.

Elle tourna la clef du verrou avec lenteur et lorsquelle passa en voiture devant la faade elle y jeta un long regard. Continueraient-elles leur perscution? Aprs son esclandre de dimanche dernier elle esprait que sa belle-sur ninsisterait pas. Mais rien ne lempchait dagir en dessous. Puisquelle connaissait si bien MmeCauteret, quelle la proposait en modle sa fille et que cette dernire brlait de devenir aussi assistante sociale.

Dsormais tout dpendait de Julie. Si MmeCauteret allait rder autour de leur maison, que ferait la petite fille? Poursuivrait-elle son jeu de cache-cache avec cette bonne femme ou bien finirait-elle par en avoir assez?

Dans son bureau, elle compta le nombre de jeudis avant les grandes vacances. Dix. Mais il y aurait le mois de juillet, 31 jeudis. Jamais Julie ne pourrait tenir un mois entier contre une adulte exprimente et roue. Lapproche de lt ptrifiait littralement Marie. Que pourrait-elle faire? La Cauteret allait lui proposer des ventualits inacceptables comme colonies de vacances, placement chez des trangers. Il y avait bien des garderies pour la journe seulement, mais elle navait pas le courage de priver Julie de sa merveilleuse libert. Lorsquelle restait la maison le dimanche, sa prsence ne suffisait pas conjurer le risque daccident mais la morale sociale et MmeCauteret semblaient sen contenter. Alors que Julie restait livre elle-mme autant de temps que lorsque sa mre travaillait. Lutter contre de telles absurdits la dmoralisait, la rendait vainement agressive.

La petite jeune fille qui occupait la rception pntra chez elle vers 11 heures, lair bizarre.

Ce sont les gendarmes, dit-elle la voix frmissante.

Marie pensa dabord cet accident grave survenu sur un chantier de lentreprise. Ils devaient venir des fins denqute.

Faites-les entrer.

Elle avait dj rencontr le chef de brigade, un certain Dobart, quelle trouvait sournois, navait jamais vu lautre gendarme.

Je nai pas encore tous les rapports, commena-t-elle.

Pouvez-vous rentrer chez vous, madame Lacaze? Vous avez bien une voiture?

Chez moi?

Elle commena de se lever, les jambes tremblantes.

Il sest pass quelque chose?

Ladjudant hocha la tte.

Mieux vaut aller l-bas

Ma fille?

Vous laviez laisse seule, nest-ce pas? Comme tous les jeudis, ce que nous savons?

Je vous en prie, lui est-il arriv un accident?

Oui, mais ce nest pas elle la victime.

Elle ne put retenir un sourire soulag, passa la main sur son visage et se laissa tomber sur son sige.

Vous devez venir, dit Dobart croyant quelle navait pas exactement compris.

Oui, je sais, mais je vous demande quelques instants. Je ne pourrais pas marcher.

Vous ne demandez pas qui est la victime?

Si, bien sr, murmura-t-elle.

Il sagit de MmeMarty Cest une parente vous?

Germaine? Ma belle-sur La sur de mon mari Mais que lui est-il arriv?

Elle a reu une balle de carabine 22 long rifle en pleine poitrine. Tue sur le coup.

Marie hochait lentement la tte. Quelle horreur, mais pourquoi lui parlait-il aussi de Julie?

Pourquoi dois-je rentrer chez moi?

Laffaire sest passe l-bas, vous ne comprenez pas? Il semble que votre petite fille ait tir sur sa tante alors que celle-ci se trouvait dans lescalier de votre maison

Voyons, cest compltement absurde Comment aurait-elle pu?

Madame, dit svrement Dobart, daprs les premiers lments de lenqute il semble que votre belle-sur tait trs inquite de savoir votre petite fille toute seule dans votre maison isole Elle sest rendue l-bas avec MmeCauteret, lassistante sociale

Mais jamais

Marie avait failli dire que Julie naurait jamais ouvert cette femme quelle dtestait.

Je ne comprends pas.

MmeMarty avait une clef qui ouvrait une porte derrire la maison. Elle voulait en avoir le cur net.

Mais le cur net de quoi? murmura Marie. Jtais libre de laisser ma fille seule chez moi

Le croyez-vous vraiment? Mais cela suffit Je vous demande de vous rendre immdiatement sur place Ne pensez-vous pas que votre fille a besoin de vous dans ces affreuses circonstances ou bien tes-vous vraiment inconsciente?

Oui, bien sr Mais Julie na pas pu tirer sur ma belle-sur Comment voulez-vous quelle se serve dune arme pareille?

Elle alla dcrocher sa veste en laine, ne parvint pas enfiler les manches aussi vite quelle laurait souhait.

Vous aviez bien cette arme chez vous?

Mon mari avait une carabine Il tirait sur des botes de conserve au bord de ltang Jamais sur les animaux Je lavais monte au grenier Et la bote de cartouches tait ailleurs

Venez, maintenant.

tes-vous en tat de conduire? demanda lautre gendarme avec une sollicitude qui parut dplaire son chef.

Oui, je crois, merci.

Elle aperut non loin du parking de lentreprise deux petits groupes qui sarrtrent de discuter lorsquelle apparut. Elle seffora de matriser le tremblement de ses mains lorsquelle dmarra, ensuite neut qu suivre le fourgon de la gendarmerie.

Jamais elle navait tant vu de vhicules autour de la vieille btisse. Beaucoup de curieux quun gendarme sefforait de faire reculer pour que le fourgon et la 2CV puissent avancer. Dans la cuisine, elle vit Julie assise la table devant un bol de caf au lait qui fumait. MmeCauteret se trouvait debout prs de la porte-fentre.

Julie lui sourit tranquillement puis mit trois sucres dans son bol. Marie faillit lui dire que le caf au lait lui donnait des crampes destomac dhabitude.

Ils attendaient tous quelque chose delle. Une dmonstration mlodramatique daffection qui satisferait leur sensibilit. Mais elle en fut incapable.

Que sest-il pass? murmura-t-elle.

Un instant, dit ladjudant.

Elle a voulu entrer, dit Julie. Par la porte de derrire, celle quon nouvre jamais, sous lescalier.

Cest faux, lana MmeCauteret avec indignation. Germaine est entre effectivement par cette porte mais en criant qui elle tait et en demandant o se trouvait cette enfant.

Marie nota, dans le dsordre mental de son esprit, que lassistante sociale appelait sa belle-sur par son prnom. Elle navait jamais cru quil existait une telle intimit entre elles.

Madame Lacaze, voulez-vous venir? demanda ladjudant Dobart avec agacement.

Elle le suivit dans la salle manger. Ils taient entrs en son absence dans cette pice o elle ne mettait que rarement les pieds, avaient ouvert la fentre sans lui en demander lautorisation. Ils taient chez elle en matres et elle ne comprenait pas comment on pouvait la traiter avec tant de dsinvolture.

Reconnaissez-vous cette arme?

La carabine tait sur la table en acajou, enferme dans un sac en plastique transparent. Elle se pencha et reconnut les initiales de son mari sur la crosse, se souvenait quil les avait graves lui-mme avec la pointe dun tisonnier quil faisait rougir dans la chemine de cette mme salle manger.

Oui, dit-elle, cest celle de Nol.

Et la bote de cartouches, o se trouvait-elle?

Dans ce placard que je ferme toujours clef. Je la cache dans la cafetire chinoise du buffet.

Dobart ly trouva en effet et ouvrit le placard. Il en sortit une autre bote de cartouches et Marie lui confirma quil y en avait deux.

Pourquoi ne me dites-vous pas ce qui sest exactement pass? fit-elle avec dsespoir. Ma belle-sur navait pas le droit de pntrer dans cette maison, pas plus que cette assistante sociale.

MmeCauteret na pas franchi le seuil, rpliqua ladjudant dun air furieux. Elle ne la fait quaprs le coup de feu et le cri de votre belle-sur, pour la trouver morte moiti escalier.

Marie pensa quil dfendait lassistante sociale parce quelle tait galement une fonctionnaire.

Pourquoi a-t-elle laiss faire Germaine? Cette maison ne lui appartient plus. Lhritage des parents Lacaze a t partag entre mon mari et elle. Mon mari a eu cette maison. Maintenant, elle appartient Julie

Elle a dit MmeCauteret quelle avait parfaitement le droit dy pntrer, que la maison tait dans lindivision.

Non, cest absolument faux, dit Marie.

De toute faon, elle sest annonce, insista le gendarme. Elle a dit qui elle tait, appel votre fille par son prnom Indivision ou pas votre fille lui a tir dessus.

Rien ne le prouve vraiment, dit Marie.

Mais votre fille a avou.

Marie secoua la tte.

a ne veut rien dire Pourquoi minimisez-vous le fait que ma belle-sur navait pas pntrer dans cette maison? Tlphonez au notaire. Il vous dira que Julie est ici chez elle. Qu sa majorit elle sera lunique propritaire.

Vous essayez de prouver quen tirant elle na fait quuser de son droit de proprit? MmeMarty ne la menaait pas, que je sache.

Ma belle-sur se mlait de ce qui ne la regardait pas dans cette affaire. Elle navait pas sinquiter si ma fille restait seule ou non le jeudi. Je suis lunique responsable de Julie.

MmeMarty tait sa tante, la sur de son pre, et avait parfaitement le droit de sinquiter de la faon dont vous lleviez Trouvez-vous normal quune enfant de dix ans ait sous la main une carabine charge, quelle vise un tre humain et lui tire dessus?

Marie resta frappe de stupeur. Ladjudant ne faisait quesquisser la somme des gestes ncessaires pour en arriver l. Il avait fallu que Julie trouve larme au grenier, apprenne la manipuler, puis se souvienne quune bote de cartouches se trouvait dans ce placard, quelle en dcouvre la clef.

Ce nest pas croyable, murmura-t-elle.

Je ne vous le fais pas dire

Je veux dire que Julie naurait jamais eu cette ide.

Dobart la regardait avec un petit sourire en coin trs dsagrable.

Que voulez-vous dire, madame Lacaze?

Que je ne comprends pas que ma fille ait pu accomplir tous ces gestes seule.

Voulez-vous insinuer quune personne trangre aurait pu lui apprendre le maniement de cette arme?

Dabord elle ne flaira pas le pige, pensa que le gendarme nmettait quune hypothse objective. Mais elle dcouvrit une ride dironie au coin de son sourire.

Non, dit-elle, je nai rien dit de tel.

Peut-tre pensez-vous quil y avait une autre personne dans la maison? Pourquoi pas un certain Willy? Ou Boris? moins que ce ne soit

Il fit claquer ses doigts dimpatience comme sil avait un trou de mmoire.

Ah! oui, Gildas. Vous pensez que cest ce Gildas, nest-ce pas, qui a fait le coup?

MmeCauteret avait donc eu le temps de parler de ces compagnons de jeu imaginaires que Julie se plaisait crer.

Willy, Boris ctait il y a quelques mois, nest-ce pas? Maintenant cest Gildas. Pouvez-vous me parler de ce Gildas?

Je ne sais pas ce que vous voulez dire, dit-elle en le fixant dans les yeux.

Il parut branl.

Allons donc, vous savez bien que votre fille navait pas un comportement normal Elle vivait trop seule dans cette maison perdue et elle sinventait des compagnons imaginaires

Qui vous a racont cela?

MmeCauteret. Elle le tenait de votre belle-sur.

Rien ne lui permet daffirmer que ce sont des compagnons imaginaires

Dobart haussa les paules.

Allons, madame Lacaze, soyez srieuse Il sagit dun meurtre Votre fille a reconnu les faits

Il faut que je retourne dans la cuisine.

Nous devons prendre votre dposition par crit, MmeCauteret soccupe de votre fille.

Je ne laccepte pas, dclara Marie. Je ne veux pas que cette femme ait le moindre pouvoir sur elle.

Il ne put lempcher de retourner la cuisine o un gendarme allait et venait en surveillant Julie. La petite fille, aprs avoir bu le caf au lait, lavait son bol.

Qui ta donn du caf au lait?

Cest elle, dit Julie en dsignant MmeCauteret assise au bout de la table.

Tu sais bien que a te donne des crampes destomac.

Jai pens quun peu de caf lui ferait du bien, dit lassistante sociale.

Elle parlait sans snerver, sereine. La lutte contre cette femme serait disproportionne. Elle avait lagrment respectueux de tout le monde dans cette maison.

Ma nice sait-elle? demanda Marie.

Pas encore. Elle est Narbonne pensionnaire, vous le savez. Pour linstant, il nest pas ncessaire de la prvenir.

Prfrez-vous quelle apprenne la mort de sa mre par des trangers?

Croyez-vous utile den parler devant Julie?

Marie lui adressa un regard mauvais. Le fait quelle ose appeler la petite fille par son prnom lui dvoilait lampleur du bouleversement. Dsormais, Julie allait dpendre de gens qui, comme cette Cauteret, ne la comprendraient pas. On la lui arrachait sans mme prendre de prcautions et peu peu on la priverait delle.

Quallez-vous en faire? cria-t-elle.

MmeCauteret leva son regard globuleux vers elle. Le jour de la fentre accrochait un reflet dans les verres de ses lunettes.

Croyez-vous que ce soit le moment den parler devant elle?

Oui, dit Marie. Julie a le droit de savoir tout autant que moi, tout autant que vous.

Lassistante changea un regard avec ladjudant comme pour le prendre tmoin. Elle navait rien invent sur ltrange ducation que cette femme donnait son enfant. Cette faon de parler des droits de celle-ci devait les choquer profondment.

Je dois prendre la dposition de Julie en votre prsence, dit ladjudant.

Lui aussi se croyait autoris utiliser son prnom. Et dans leurs bouches il devenait une sorte de produit exotique. Elle imaginait bien cet adjudant, cette fonctionnaire de lhumanitaire prononcer de la mme faon Ali, Carmen ou Pietro.

Vous allez me conduire en prison? demanda alors Julie dune voix trs claire et sans la moindre motion.

Marie laurait serre dans ses bras pour ce sens prodigieux de la dignit. Elle les forait dtourner la tte, le flic et lassistante, montrer pour la premire fois un sentiment humain qui ntait malheureusement que de la honte.

Mais non, mais non, dit ladjudant. On ne met pas les enfants en prison.

Ce sera tout de mme une prison, dit Marie.

Elle aurait voulu crier mais lexemple de Julie lobligeait rester aussi calme quelle.

En voil assez, dit MmeCauteret. Le juge la fera certainement conduire dans un tablissement spcialis o elle sera trs bien accueillie et aura de gentilles petites camarades Je suis certaine quelle sy plaira beaucoup.

Combien de temps va-t-on me garder l-bas?

Ne tinquite pas, dit MmeCauteret. Tout sera fait pour que tu sois rapidement fixe

Vous dites nimporte quoi, lana Marie. En fait, vous ignorez absolument ce qui lattend. Vous essayez de la rassurer mais ne voyez-vous pas quau contraire vous ne faites que langoisser un peu plus? Julie aime que les choses soient nettes.

Je ne peux rester un instant de plus dans cette maison, dclara MmeCauteret avec une simplicit qui finalement ntait que de lemphase.

Non, dit ladjudant, je prfre que vous restiez.

Puisque vous me le demandez, monsieur Dobart Mais avouez quil est difficile den supporter davantage. Une femme a t tue. Une personne honorable et qui tait mon amie. Jaccepte quon ne paraisse prouver ni regrets ni remords son sujet mais je crois quil ne faut quand mme pas perdre de vue la raison qui nous retient tous ici.

Ladjudant approuva dun signe de tte et Marie se rendit compte quelle nuisait lintrt de Julie. Mais il lui avait t difficile de se contenir.

Elle fit un effort pour dtendre latmosphre, ne trouva proposer que de faire du caf. Nobtenant aucune rponse, elle dcida den prparer quand mme.

Comprenez-moi, madame Lacaze, dit Dobart. Je pourrais vous emmener la gendarmerie mais ne vaut-il pas mieux que nous restions ici?

Un gendarme entra avec une machine crire.

Non, dans la salle manger, dit ladjudant. Nous allons dabord prendre la dposition de MmeCauteret.

Elles restrent seules avec un gendarme qui allait et venait dans la grande cuisine. Marie alluma une cigarette, tout en surveillant son caf qui passait. Elle se souvint de la rflexion de sa belle-sur, le dimanche prcdent. Lors de sa premire visite huit jours plus tt, un jeudi galement, MmeCauteret avait renifl une odeur de tabac et pens quil y avait quelquun dans la maison. Elle avait oubli de demander sa fille si elle fumait en cachette et ne pouvait le faire maintenant.

Veux-tu manger quelque chose?

Julie rflchit cette proposition.

Juste un sandwich avec de la moutarde.

Le gendarme leur lana un regard aigu. Un mlange dincomprhension et de reproche muet. Marie craignait que Julie napparaisse comme un monstre de froideur incapable de smouvoir aprs ce qui stait pass. Il faudrait que dans sa propre dposition elle explique de quelle faon sa belle-sur et lassistante avaient fini par paratre odieuses aux yeux de lenfant.

Elle prpara un sandwich avec de la moutarde et une tranche de jambon, remplit un verre de jus dorange.

Voulez-vous une tasse de caf? proposa-t-elle au gendarme.

Il secoua la tte et elle ninsista pas, but la sienne en lui tournant le dos mais laissa le pot rchauffer dans un bain-marie. Elle se demandait comment avertir Julie de limportance de ce quelle dirait dans un instant, supposait que le gendarme ne les laisserait pas discuter de ce drame.

Tu tes leve tt?

Vers 9 heures.

Il y avait un morceau de brioche, tu las trouv?

Oui. Je men suis souvenu.

Marie ne lavait pas aperu dans le rfrigrateur. Peut-tre dans le buffet? Il devait en rester un bon morceau encore. Brusquement, elle ne songeait qu cela.

Il en reste? demanda-t-elle avec une fausse indiffrence.

Non, elle est finie.

Julie navait pas dit Je lai finie. La brioche avait t entirement mange. Il nen manquait quun quart environ. Comment avait-elle pu venir bout, seule, des trois quarts restants?

Et puis quas-tu fait?

Jai rang ma chambre.

Une chose surprenante. Julie ne rangeait jamais sa chambre. Du coin de lil, elle vit que le gendarme paraissait sintresser ce quil voyait depuis la porte-fentre. Y avait-il encore des badauds lextrieur? Lheure du repas de midi approchait et les gens finiraient bien par sen aller.

Ont-elles essay au moins de frapper la porte de devant? demanda-t-elle rapidement.

Le gendarme se retourna et Julie neut pas le temps de rpondre. Dautant plus quelle avait la bouche pleine et devait avaler pour le faire.

Je vous en prie, madame. Vous ne pouvez parler de laffaire Sinon je serai forc de vous faire sortir de la pice.

Marie se versa une seconde tasse de caf. Elle avait besoin davoir lesprit clair et net.

Chapitre VII

Ce jeudi matin, Julie Lacaze stait rveille vers 8 heures mais, dit-elle ladjudant Dobart, elle tait reste dans son lit lire un magazine de bandes dessines jusqu 9 heures environ. Descendue dans la cuisine, elle avait prpar du chocolat au lait dans lequel elle avait tremp un reste de brioche confectionne par sa mre. Marie se demanda comment sa fille avait pu avaler une si grosse part de gteau. Jamais elle ne lavait fait auparavant, aimait lui en laisser un morceau, pour lui marquer son affection.

Javais dcid daller au bord de ltang, dit-elle, pour mamuser.

Avais-tu lautorisation de sortir? demanda Dobart.

Mais bien sr. Maman ne menfermait pas dans la maison.

Et tu navais jamais peur?

Je nai commenc avoir peur que lorsque cette femme est venue rder tous les jeudis autour de la maison.

Mais tu la connaissais, tu savais quelle ne te voulait aucun mal, voyons, fit ladjudant effar.

Je ne laime pas.

Mais de qui parles-tu? De ta tante?

De MmeCauteret, lassistante sociale. Je savais quelle ne voulait pas que je reste seule ici pendant que maman travaillait. Moi, je ne voulais pas aller ailleurs.

Dobart adressa un regard de reproche Marie qui resta inexpressive, soupira:

Continue mais lentement, que le gendarme ait le temps de tout taper.

Donc elle tait alle au bord de ltang mais ny tait reste que cinq minutes car elle trouvait quil ne faisait pas trs chaud et avait peur dattraper mal.

Que se passe-t-il lorsque tu es malade? Tu restes seule ici sans personne pour te soigner?

Je ne suis jamais malade, rpondit Julie avec force.

Revenue de ltang, elle tait reste un moment dans la cuisine sans pouvoir expliquer exactement ce quelle avait fait et cest ce qui intrigua sa mre.

Ah! oui, dit-elle ensuite, jai lav la vaisselle Celle du djeuner. Je lai essuye et range.

Marie faillit sursauter. Voil ce qui la tracassait depuis quelque temps. Julie ne laissait plus scher la vaisselle sur lgouttoir de lvier mais lessuyait et la rangeait. Cela depuis que sa mre avait mis en doute lexistence de Gildas. Autrefois, elle marquait la prsence de ce compagnon de solitude en laissant deux bols, deux verres ou deux assiettes bien en vidence.

quelle heure es-tu monte dans ta chambre?

Un peu avant 10 heures.

Bien, ensuite?

Jai fait mes devoirs puis je me suis mise ranger ma chambre. Maman dit toujours que je suis dsordonne et ce jour-l jai voulu lui faire plaisir.

Quand as-tu entendu frapper la porte?

Julie regarda ladjudant avec tonnement.

Je nai pas entendu frapper.

Mais voyons, MmeCauteret et ta tante ont frapp la porte de devant trs longtemps. Il nest pas possible que tu naies pas entendu.

Elles nont pas frapp.

MmeCauteret a dpos dans le sens contraire, snerva le grad. Et je suis certain quelle ne ment pas.

Moi non plus je ne mens pas, dit Julie avec aplomb, et si je dis quelles nont pas frapp cest que cest vrai.

Tu nas certainement pas entendu, alors?

Vous permettez? demanda Marie. Envoyez un gendarme dans la chambre de Julie. Au premier, la deuxime porte gauche, et moi jirai frapper lentre. Il y a un marteau qui fait bien du bruit.

Ladjudant parut ne pas lavoir coute puis il sadressa au gendarme qui regardait toujours par la porte-fentre.

Varennes, montez au premier, trouvez cette chambre. Je vais aller frapper moi-mme.

Lorsque Varennes revint dans la cuisine, il inclina la tte.

Jai parfaitement entendu.

Bien, merci Continue, fit ladjudant nerveux.

Julie se trouvait, toujours selon ses dires, dans sa chambre mais avait entendu un bruit de moteur. Elle tait alle regarder par la fentre mais navait rien vu.

La fentre est ferme, dit Varennes qui descendait de sa chambre.

Alors, triompha ladjudant, comment as-tu fait?

Il faut ouvrir les vitres et regarder par le bas des volets qui ne joignent pas quand le vent souffle de la mer depuis plusieurs jours. Cest par l que je regarde.

Tu nas rien vu?

Jai pens que ctait quelquun qui allait au bord de ltang. Les gens ne savent pas que ce chemin est priv et lempruntent autant que lautre qui fait un dtour et allonge. Je me suis remise ranger mes affaires.

Visiblement, ladjudant ntait gure satisfait de cette dposition mais ne pouvait en modifier le cours. Il sentait sur lui le regard attentif de la mre.

Continue.

Jai entendu du bruit et jai eu peur.

Tu as eu peur, hein? fit Dobart avec satisfaction. Tu as souvent peur?

Je vous lai dj dit, pas trs souvent.

Quel genre de bruit?

Jai ouvert la porte de ma chambre et jai eu limpression que quelquun essayait de rentrer par la porte de derrire, celle qui donne sous lescalier.

Mais quel genre de bruit tait-ce? demanda de nouveau ladjudant.

On essayait de la forcer.

Dobart sourit.

Et tu sais comment a fait quand on essaye de forcer une porte?

Je lai lu.

Ta tante avait la clef.

Oui, mais la serrure est toute rouille et lhiver dernier le vent soufflait dans le trou et faisait du bruit. Alors jy ai enfonc du chewing-gum pour le boucher.

Je comprends pourquoi elle a eu quelques difficults. Elle croyait mme quon avait chang la serrure et la dit MmeCauteret. Mais quas-tu fait ensuite?

Jai dcid de monter au grenier.

Pourquoi faire?

Prendre la carabine de papa.

Tu savais donc o elle se trouvait?

Oui, cache dans une caisse sous des vieux journaux. Je lavais trouve depuis longtemps.

Et la bote de cartouches?

Jtais dj alle la chercher.

Depuis longtemps?

Un mois.

Marie essayait de se souvenir de la dernire fois o elle avait eu besoin de prendre quelque chose dans ce placard. Elle y rangeait, outre les cartouches, le service dargenterie dont elle ne se servait jamais plus, des papiers anciens. Elle navait pas souvenir den avoir ouvert la porte dernirement. De toute faon, pas depuis un mois. Mais elle nen tait pas absolument certaine.

Quavais-tu lintention de faire? Pas aujourdhui, mais lorsque tu as trouv cette carabine?

Je ne sais pas.

Tu savais mettre une cartouche dans la culasse?

Le logement que lon dcouvre en manuvrant le levier? Je lai fait plusieurs fois.

Marie baissa les yeux. Julie aurait pu se tuer en manipulant cette arme et elle ne se doutait de rien. Elle comprenait que ces gens-l, les gendarmes, lassistante sociale la jugent avec si peu dindulgence.

Tu avais dj tir?

Quelquefois mais je naime pas.

Pourquoi?

cause du bruit lautomne, quand la chasse est ouverte, je ne peux supporter dentendre tous ces coups de fusils.

Tu es donc monte au grenier?

Quand jai entendu le bruit? Oui, je suis monte Je voulais dabord me cacher.

Pourquoi? Tu avais peur de ta tante?

Je ne voulais pas quelle me trouve dans la maison.

Tu las donc entendue crier que ctait elle?

Julie inclina la tte.

Et tu as quand mme eu peur?

Il y avait aussi MmeCauteret Je lai vue depuis une petite ouverture du grenier Je savais quelles venaient pour nous attirer des histoires, que si elles me trouvaient l elles sarrangeraient pour que maman soit accuse de ne pas soccuper de moi alors que ce nest pas vrai.

Tu pouvais rester cache dans ton grenier et attendre. Pourquoi es-tu descendue?

Depuis un moment, Julie grattait de son ongle une fente de la table que rgulirement Marie faisait disparatre sous une paisse couche de cire. Sen rendant compte, elle regarda sa mre, sexcusa dun sourire et rpondit:

Je savais quelle fouillerait partout. Je sais de quoi elle tait capable. Jai aussi pens quelles allaient memmener sur-le-champ et je ne le voulais pas. Et puis jtais trs en colre parce que ma tante Germaine navait pas le droit de pntrer chez nous.

La maison ne lui appartient donc pas moiti?

Pas du tout. Papa lavait reue en hritage et elle est bien nous. Ma tante ny avait aucun droit.

Tu es descendue?

Oui. Je voulais lui faire peur Puis je lai vue moiti escalier entre le rez-de-chausse et le premier. Elle ma regarde

Julie sarrta.

Elle ta regarde?

Elle souriait et je nai jamais aim la faon quelle avait de sourire quand elle pensait avoir raison. Jai pens des tas de choses.

Lesquelles?

Je vous lai dit, tous les ennuis que maman allait avoir cause delle. Si elle ne stait pas mle de nos affaires, MmeCauteret naurait jamais eu lide de venir voir chez nous. Celle-l, elle a besoin quon dnonce les gens pour se dplacer.

Pourquoi dis-tu cela?

Je lai entendu lcole.

Et tu es daccord l-dessus?

Bien sr.

Parce que ta mre le disait peut-tre galement?

Marie resta impassible. Julie haussa les paules.

Vous essayez de me faire accuser ma mre de mavoir dresse contre cette assistante sociale.

Continue, dit ladjudant gn.

Jai tir. Elle a cri, je suis alle dans ma chambre. Je me suis enferme.

Pourquoi?

Javais peur de MmeCauteret.

Tu nas ouvert que lorsque nous sommes arrivs. Pourquoi?

Javais peur que MmeCauteret ne me batte Je lentendais qui criait que jtais folle, que je venais de tuer cette pauvre femme Jai prfr rester enferme dans ma chambre.

Marie regardait la main de sa petite fille pose sur la table, faisant le gros dos comme un chaton en danger, sur ses doigts fins et transparents. Elle aurait aim poser la sienne dessus, tout simplement la recouvrir.

Que pensais-tu seule dans ta chambre?

Je pensais maman.

Pas ta tante?

Non Pas ma tante

Et maintenant tu y penses? Julie secoua la tte.

Chapitre VIII

Le dimanche, plus rarement le samedi, Marie Lacaze quittait son petit appartement de Sigean pour faire un tour jusqu la vieille maison de ltang. Elle ny couchait jamais, vitait mme de sy attarder. Si parfois elle prenait un pique-nique, elle sinstallait dehors pour djeuner.

Depuis la mort de sa belle-sur, elle navait pas eu le courage dy vivre comme avant. Julie ntait plus avec elle mais place, sur ordre du juge denfants, dans une institution proche de Carcassonne. Marie avait le droit de lui rendre visite tous les quinze jours. Impatiente, elle attendait le mois daot car le juge lui avait promis que la petite fille pourrait ventuellement passer deux semaines avec elle.

Mais pas Sigean, prcisa-t-il. Ce ne serait pas une bonne chose pour elle. Les gens la regarderont et ses anciens camarades de classe peuvent se montrer cruels.

Je pourrai louer quelque chose lintrieur du pays Dans lArige, par exemple.

Ds que vous aurez une adresse sre et la date exacte, avertissez le dlgu lducation surveille. Je pense que nous pourrons alors vous confier Julie.

Ce dlgu lducation surveille tait un fonctionnaire de la justice, pre de famille et volontaire pour soccuper des enfants de larrondissement qui relevaient du juge denfants de Narbonne. Chaque fois quil voyait Marie, il insistait pour quelle quitte la rgion, trouve du travail ailleurs.

Cela influerait sur le tribunal pour enfants. Lorsquil statuera sur le sort de votre fille, il peut trs bien vous la confier de nouveau si vous habitez ailleurs.

Pour ce dlgu, pour le juge, pour tous ces gens qui soccupaient dsormais de Julie et par extension delle-mme, la crise du chmage, la difficult de se loger ailleurs nexistaient pas. Dautre part, elle savait que ce dlgu rencontrait assez souvent MmeCauteret, lassistante sociale, ce qui rendait Marie mfiante. Le juge pour enfants stait montr svre pour laction de MmeCauteret. Elle naurait jamais d accepter de se faire accompagner de la tante de lenfant au cours de cette tragique visite de ce jeudi-l. Il le lui avait dit dune voix sche en prsence de Marie. Bien sr, elle avait rpondu quen se faisant accompagner elle avait espr convaincre lenfant de se montrer, affirm quelle ignorait que MmeMarty avait lintention de pntrer dans la maison. De toute faon, seul le juge avait manifest un certain mcontentement puisque MmeCauteret continuait dexercer dans le canton.

Marie reconnaissait quelle navait gure montr dardeur pour quitter la rgion. Quelques dmarches dans des villes comme Bziers et Nmes lavaient vite dcourage. Il lui aurait fallu insister davantage. Mais lorsquelle y rflchissait la nuit, elle savouait que partir pour toujours lui laisserait jamais limpression davoir manqu du plus lmentaire courage. Il ntait pas question pour elle de provoquer lopinion publique, de lutter contre la dsapprobation tacite de la majorit des gens du pays. Au contraire, elle aurait prfr se retrouver parmi des inconnus ignorant tout du drame. Elle voulait simplement attendre le jour o elle aurait la volont de savoir ce qui stait vraiment pass ce terrible jeudi. Obscurment, elle sentait que cet instant finirait par se prsenter. Il lui faudrait avoir laudace daffronter cette tache sombre qui maculait le vieil escalier de pierre de la maison. Cette sorte dardoise tendre avait bu le sang de Germaine Marty et aucun nettoyage ne pourrait jamais le faire disparatre. Elle avait essay de monter ltage sans la regarder, mais craignait de mettre le pied dessus.

Le soir du drame, elle avait couch lhtel, puis sy tait installe jusqu ce que son patron lui trouve un petit appartement dans le groupe que ses ouvriers achevaient de construire. laide dun camion de la maison et de deux maons, elle avait dmnag le strict ncessaire et depuis, lorsquelle revenait au bord de ltang, elle nouvrait que la porte-fentre de la cuisine, se htait de ressortir.

Tout commenait lorsquelle pntrait dans le couloir que labandon rendait encore plus humide. Une odeur fade la saisissait la gorge, comme si la grande btisse se dcomposait lentement, tel un tre vivant frapp mort. Elle retenait sa respiration, le temps de repousser la porte de la cuisine.

La plupart du temps, elle se promenait le long de ltang, vitait de rester trop longtemps devant le petit ponton pourri o Julie aimait samuser. Elle craignait dtre surprise dans cette attitude mlodramatique par quelques tmoins. Il y avait toujours des pcheurs, enfoncs jusquaux genoux dans la vase, des gens qui faisaient du voilier ou simplement des promeneurs. Elle ne voulait inspirer ni piti ni curiosit. Elle dsirait quon la laisse seule avec sa peine, ses penses.

Parfois, force de rester ainsi marcher lentement le long de leau, elle finissait par avoir de brves hallucinations, croyait que Julie lappelait ou que la petite fille courait derrire elle. Il lui fallait lutter contre elle-mme pour ne pas se retourner brusquement ou sursauter. Au bout dune heure ou deux elle reprenait le chemin de la maison travers les touffes de tamaris, de roseaux et dajoncs. De loin, elle lapercevait avec sa faade lpreuse, son toit incurv en certains endroits. Les gouttires devaient se multiplier et un jour une tuile tomberait, puis dautres. Elle navait pas le droit de laisser cette maison se dgrader. Ctait la maison de Julie. Lorsquelle serait majeure, elle pourrait la vendre, en faire ce quelle voudrait. Elle ne pensait pas que lenfant, devenue grande, aurait le courage de lhabiter.

Mme au mois de juillet, par les plus grosses chaleurs, lorsque le soleil dclinait, elle frissonnait, avait hte daller prendre un gilet de laine dans sa voiture, toujours la vieille 2CV qui lui donnait bien du souci car elle ferraillait de plus en plus. Pour rendre visite Julie, un dimanche sur deux, elle ne pouvait compter sur aucun autre mode de transport car linstitution se trouvait en pleine campagne, plus de cinq kilomtres de larrt des cars. Sil le fallait, elle effectuerait cette longue distance pied mais les horaires ne lui permettraient pas une longue visite, tout juste une heure.

Elles se promenaient dans le jardin de ltablissement. Julie sortait du rfectoire mais mangeait les gteaux que Marie avait confectionns pour elles. La mre et la fille parlaient voix basse de menus riens. On devait croire quelles ressassaient le pass rcent ou quelles mdisaient sur le prsent. Julie ne se plaignait jamais et Marie nosait lui poser des questions prcises. Lorsquelle repartait, elle ne se souvenait daucun mot particulier, nemportait quune petite musique tendre et mlancolique qui suffisait donner un sens la quinzaine qui sannonait.

Le premier dimanche de juillet, elle se leva trs tt. Dans ce petit appartement de deux pices le mnage ne lui demandait que quelques minutes. Elle prpara deux sandwiches, une thermos de caf et remplit de glaons une bote isotherme.

De loin, la maison ressemblait un vieux pain rassis oubli. Elle prenait une teinte uniforme dans le soleil du matin, un ocre terne plus proche du gris que du jaune. En approchant, elle aperut une caravane non loin de ltang et en fut trs contrarie dans ses projets. Elle voulait justement prendre un bain avant que la foule des dimanches narrive, se demanda si elle ne devrait pas y renoncer.

Se rendant compte, en enfonant la clef dans la serrure, quelle retenait dj sa respiration, elle se trouva ridicule et essaya de se comporter normalement. Lodeur fade flottait entre ces murs salptrs en de longues bavures comme si des centaines descargots avaient laiss des tranes brillantes.

Personne navait song tancher tout ce sang et elle savait que Germaine en avait beaucoup perdu. Frappe mort, elle stait retourne sur la marche o le coup de feu lavait surprise avant de tomber la tte en bas. Il avait reflu vers la plaie de la poitrine et lardoise poreuse de lescalier lavait tout bu. Avant de retirer le corps, les gendarmes avaient trac son contour avec de la craie. Cette silhouette grotesque de sa belle-sur navait jamais t efface. Marie navait pu imaginer quelle puisse prendre une ponge humide pour le faire.

Ce dimanche-l, elle sapprocha jusquau pied de lescalier, le regard baiss et sordonna avec colre de relever la tte, de regarder quatre ou cinq marches plus haut. Mais une main formidable appuyait sur sa nuque et len empchait.

Lors de son dmnagement la sauvette, elle avait demand aux deux hommes daller prendre simplement son lit et sa commode, de vider son armoire de son linge et de ses vtements. Ctaient deux braves Italiens qui avaient parfaitement compris quelle ne pouvait le faire elle-mme. Avec une gentillesse dlicate, ils avaient descendu tout ce dont elle pourrait avoir besoin.

La chambre de la petite? avaient-ils demand.

Au dbut, elle avait pens pouvoir acheter dautres meubles mais largent lui manquait. On avait aussi emport la chambre de Julie dans le grand camion qui dordinaire transportait du sable et des matriaux de construction.

Lentement, elle recula jusqu la porte de la cuisine, ouvrit celle-ci dans son dos, la repoussa. Dans la pice, elle eut un sanglot aigu qui ressemblait un cri mais se domina trs vite.

Le soleil coula dans la cuisine comme une huile parfume dans laquelle elle baigna son corps glac avant daller prendre son sac dans la voiture. Elle se dvtit, enfila son maillot de bain. Malgr ces trangers de la caravane elle prendrait quand mme un bain. Cela lui ferait du bien.

Bien que tide leau lui parut hostile et elle ressortit aprs quelques brasses, sallongea sur son drap dponge. Elle neut quun quart dheure de tranquillit. Les gens de la caravane sveillaient, parlaient fort, sexclamaient. Il leur fallait tout prix manifester avec des mots aigus la joie de se trouver en vacances dans un endroit aussi agrable. Ctait insupportable.

Marie sassit, regarda dans leur direction avec agacement. Elle aperut un homme jeune totalement nu avec de longs cheveux, une femme brune, assez ronde, qui elle portait une robe longue taille dans un de ces draps indiens reprsentant un arbre de vie. Il y avait des enfants. Un garon en jeans de lge de Julie et au moins un autre encore couch dans la caravane.

Allons, Michou, du courage! Il faut profiter du bon air de bonne heure, criait lhomme nu.

Puis il dcouvrit Marie et ne parut pas autrement gn. Elle regarda ailleurs, hsitant partir. Ils la drangeaient mais elle ne voulait pas quils croient que ctait cause de cette nudit masculine. Elle navait jamais eu de prjugs aussi stupides.

Au bout dun moment, elle se leva et revint vers la maison. Elle pouvait tout aussi bien prendre le soleil devant chez elle.

Madame?

De loin, la femme brune pouvait paratre jeune mais Marie pensa quelle avait bien dpass la quarantaine.

Vous devez nous trouver bien dsinvoltes, haleta linconnue. Nous sommes arrivs trs tard hier au soir Pascal nous a dit que lon pouvait camper le long de ltang Mais si nous sommes indsirables nous partons tout de suite.

Je ne suis pas la propritaire, dit Marie. Je nai que cette maison et un peu de terrain

Excusez-moi, dit linconnue en fronant les sourcils, mais Pascal nous a peut-tre racont des histoires.

Ce nest rien, dit Marie qui ne dsirait pas poursuivre cette conversation.

Sommes-nous en infraction, demanda la femme, si nous restons prs de ltang? qui appartient le terrain?

Je lignore vraiment.

Elle savait que du ct du ponton sa belle-sur avait reu un grand morceau de lande mais naurait pas su en dlimiter les contours.

Il y a bien un propritaire?

Certainement, mais je ne peux vous dire son nom.

Quarrivera-t-il si nous restons? Nous avions envie de passer une quinzaine de jours dans le coin. Lan dernier, nous tions La Nouvelle Nous y sommes rests trs longtemps, dailleurs, mais a ne nous plat gure.

Il est possible que personne ne vous dise rien, dit Marie qui continuait de marcher lentement.

O trouve-t-on de leau?

Il vous faudra aller aux Salines Mais je ne sais pas si lancienne pompe fonctionne toujours.

Vous ne pourriez pas nous en vendre?

Marie aurait voulu se montrer dsagrable.

Cette femme ne comprenait donc pas quelle lennuyait? Non, elle saccrochait avec ce culot que les touristes avaient quand ils venaient dans le coin.

Je ne suis l quexceptionnellement.

Juste pour aujourdhui? Nous remplirons quelques jerricans, ce sera trs vite fait.

Bien, venez tout lheure, dit Marie pour sen dbarrasser. Mais je repars dans laprs-midi.

Une fois allonge au soleil, elle songea avec ennui que tant quils ne seraient pas venus chercher leur eau elle ne pourrait vraiment se dtendre. Si bien quelle ne cessa de se redresser pour regarder sils ne venaient pas. Lorsquelle les vit sagiter en riant autour dun petit bateau en caoutchouc, elle pensa quils en prenaient leur aise, se demandant si elle nallait pas fermer la maison et sen aller pour leur montrer quelle ntait pas leur disposition.

Ce fut la femme qui vint avec une vieille 404 Peugeot qui faisait autant de bruit que sa 2CV et, du coup, Marie se montra plus aimable. Dans le coffre linconnue avait entass une demi-douzaine de gros jerricans.

Je veux quand mme vous la payer, dit-elle. a fait plus de cent litres et il me faudrait au moins un litre dessence pour aller jusqu la prochaine pompe.

Je noccupe pas cette maison et je paie quand mme labonnement, expliqua Marie. Ne vous inquitez donc pas.

Quel dommage de ne pas habiter une si jolie maison! Ah! que jaimerais vivre dans ce calme et cette solitude. Lan dernier, nous sommes rests trois mois La Nouvelle.

Marie pensa que seuls des enseignants pouvaient soffrir un sjour aussi long.

Mon ami, dit la femme, avait trouv du travail dans un htel Mais pour lhiver il ny avait rien. Nous aurions bien aim rester plus longtemps On avait trouv un coin vers les Ciments Lafarge mais quelle poussire! Ctait invivable Vous comprenez, les campings sont trop chers Nous vivons un peu notre guise.

Marie laida porter le premier jerrican une fois quil fut rempli.

Mon ami va travailler de nouveau dans cet htel

a fait loin jusqu La Nouvelle Douze kilomtres

Pas le long de ltang Pascal dit qu vlo il ny en a pas pour une demi-heure.

Cest possible, dit Marie, je nai jamais essay.

Lui si, lautomne dernier Cest comme a quil a connu cet endroit Il venait tous les jours. Vous comprenez que sachant que nous allions partir il ntait pas rentr lcole.

Voici quelques instants que tout ce que cette femme disait veillait une rsonance dans la mmoire de Marie, mais elle se mfiait de sa sensibilit qui depuis le drame se faisait lcho de trop de rminiscences. Elle seffora de rester calme, de ne pas orienter les rponses par des questions trop prcises qui pouvaient tout dformer.

Il narrtait pas de rder. Il ramassait des moules sauvages Cest un excellent plongeur et il parat quil y en a de trs belles dans cet tang. Il les revendait mais nous en mangions souvent. la fin, on ne pouvait plus les voir mais largent quil gagnait nous a bien aids. Vous nen pchez pas vous-mme?

Le deuxime jerrican tait plein et elles le portrent jusqu la Peugeot. Marie se dit quavant que le dernier ne soit ainsi rang dans le coffre elle devrait avoir une certitude.

Votre fils, cest Pascal?

Oui, vous lavez vu? Il est costaud pour son ge

Cest lui qui pensait que jtais la propritaire de ce terrain?

Il nous a dit quil connaissait la propritaire mais vous savez ce que sont les enfants? Ils racontent nimporte quoi pour se rendre intressant.

Un jeune garon de lge de Simon, son fils mort, qui se promenait vlo de La Nouvelle jusquici, qui affirmait connatre la propritaire du terrain.

Vous avez des enfants, vous-mme?

Oui, dit brivement Marie.

Ils ne sont pas avec vous?

Ds lors, il lui fut impossible de revenir en arrire. Le dernier jerrican rempli, la femme remonta au volant de sa Peugeot, manuvra et aprs un dernier sourire sen alla.

Marie resta immobile dans le soleil regardant sloigner la vieille voiture. Il avait failli se produire une sorte de miracle dont son cur conservait encore lespoir dans des battements affols. Mais elle refusait de se laisser aller ce genre de spculation. Il ne pouvait exister une telle concidence et dautre part le jeune garon sappelait Pascal. La femme navait pas parl dun Willy.

Elle sappuya contre le mur chaud, ferma les yeux. Il y avait un autre garon dans la caravane. Celui quon appelait Michou. Il devait jouer dans leau avec le compagnon de cette femme. Rien ne lempchait daller l-bas et dessayer de le voir. Cette femme avait dit que Pascal tait costaud pour son ge. Marie avait pens quil avait treize ans. Peut-tre tait-ce Michou qui avait cet ge.

Dans la cuisine elle ta son maillot encore humide, sessuya avec soin et se rhabilla. Elle but une tasse de caf, essaya de soccuper mais resta assise au bord de la table rflchir, btir de folles hypothses.

Ce dimanche pouvait prendre une valeur inestimable si elle avait la volont daller vers ces gens-l. Il pouvait mettre fin un doute qui la perscutait, comme devenir le point de dpart dune nouvelle esprance. Mais il lui fallait sortir de ce domaine la fois nostalgique et rassurant des convictions intimes pour affronter la ralit.

Chapitre IX

Lorsque Marie sapprocha de la caravane, ils djeunaient autour dune table de camping. Sa premire dception fut de voir que Michou tait une petite fille de neuf ans et non un garon.

Voulez-vous manger avec nous? demanda la femme.

Merci, dit Marie. Je ne veux pas rester longtemps Bon apptit, dit-elle.

Pascal lui jeta un regard en coin presque indiffrent, continua de dvorer sa tranche de melon quil tenait deux mains. Le jus coulait sur son menton et son torse rbl de jeune sportif.

Un verre de ros alors? demanda lhomme.

Je veux bien, dit-elle. Je suis venue vous dire que pour leau il y aurait moyen de sarranger Il existe un robinet sur le ct de la maison mais je narrive pas louvrir depuis le temps. Il faudrait le dgripper mais je nai pas les outils ncessaires et dailleurs je ne saurais pas. Si nous arrivions le faire couler vous pourriez vous ravitailler sans tre obligs daller plus loin.

Cest intressant, dit lhomme. Je peux men occuper tout de suite aprs. a ne doit pas tre bien compliqu.

Marie sassit en face de Pascal et seffora de ne pas le regarder plus particulirement que les autres.

Vous habitez Sigean?

Depuis peu, dit Marie. Avant, je vivais dans cette maison mais jai d partir.

Vous devriez la louer pour lt, dit lhomme, a vous rapporterait.

Il faudra que jy songe, dit-elle.

Elle avait limpression que lhomme et la femme changeaient un regard entendu. Peut-tre imaginaient-ils quils allaient pouvoir lavoir pour rien.

Pour linstant il nen est pas question.

Au bout de quelques jours de sjour ils comprendraient pourquoi. Il y aurait toujours quelquun pour leur dire quune petite fille avait tu sa tante dun coup de carabine. On ajouterait peut-tre froidement comme le disaient certains. Ils montreraient moins dintrt pour la maison du crime. Mais avant quils ne se laissent impressionner par ces racontars, elle devait obtenir ce quelle tait venue chercher.

Pour le terrain, dit-elle, je me renseignerai pour savoir qui est le propritaire.

Tu vois, dit la femme son fils, que le terrain nest pas la dame.

Pascal haussa ses paules bronzes et reprit une tranche de melon. Il sen fichait perdument.

Mais comment avez-vous pu le penser? demanda Marie dune voix tremblante.

Il ne fit mme pas attention ce quelle disait. Elle comprit que ctait cause du vouvoiement.

Cest peut-tre ma petite fille qui lui a dit cela, ajouta-t-elle prcipitamment.

Ah! vous avez une petite fille?

De quel ge?

Ils la noyaient sous ce flot de questions sans intrt. Comment maintenir une ligne directrice et sy tenir dans cette pagaille verbale. Elle peina au moins cinq minutes pour revenir ce qui lintressait.

Julie se vante parfois, dit-elle. Tu las certainement connue si tu venais par ici.

Je me souviens pas, dit le garon dune voix quelle trouva grossire et qui ntait que le produit dune lutte personnelle contre la mue.

Une fillette brune avec une frange qui lui mange le front, un visage triangulaire

Puis soudain elle se souvint dun dtail:

Elle aime beaucoup les bateaux voile, parle de partir sur un grand voilier.

Visiblement, elle nveillait aucun cho chez ce garon dont le visage lui paraissait obtus. Une petite brute un peu stupide et sans souvenirs rels. De ces souvenirs dlicats, potiques que peuvent avoir certains enfants.

Mais vous ne lavez pas avec vous? demanda la femme.

Pas pour linstant, dit-elle.

En se montrant aussi rticente, elle ne pouvait provoquer leur sympathie. Dun ct, elle posait des questions assez curieuses et de lautre elle refusait de parler delle-mme, de sa vie, de sa fille. Lorsquils connatraient la vrit, ils se refuseraient toute amiti de crainte que leur Pascal ne soit ml une sale affaire.

Tu as d tamuser avec elle, rpta-t-elle en se trouvant stupide.

Buvez votre ros avant quil ne soit tide, lui dit lhomme.

Elle sourit, avala une gorge.

Nous lavons achet dans lHrault en venant Pas cher du tout. Un plein jerrican.

Si votre petite fille vient ici ils pourront samuser ensemble, proposa la femme qui ne dsesprait visiblement pas den apprendre plus.

Bien sr, dit Marie en sachant quil ny aurait pas dautre dimanche aussi propice.

Le prochain, elle serait auprs de Julie et ensuite ils sauraient quoi sen tenir sur lendroit o se trouvait lenfant. Dans le pays ne parlait-on pas de maison de correction comme dans lancien temps?

Je vais vous laisser, dit-elle.

Lhomme viendrait rparer le robinet extrieur et peut-tre avait-elle un dernier sursis.

Finissez votre verre.

Une merguez? demanda la femme.

Elle tait en train de les placer sur la grille dun barbecue bricol avec un vieux bidon. La pense de manger avec ces gens lui tait intolrable. Intuitive, elle devinait quils finiraient par dcouvrir avec quelle insistance elle posait certaines questions, deviendraient mfiants.

Non, merci, il faut que je rentre.

Elle but une autre gorge de vin, se leva.

tout lheure, nest-ce pas? fit-elle en souriant.

Dici une heure, prcisa lhomme.

Chez elle, il lui fut impossible davaler autre chose que du caf et lorsquelle se rendit compte que la thermos tait presque vide elle en fut dsole, pensant quelle aurait pu en offrir cet homme, prolonger un peu sa visite.

Elle se souvint quelle avait des bouteilles de vin auxquelles elle navait pas touch depuis la mort de son mari. Il y avait une sorte de souillarde ct de la cuisine o elle retrouva des bouteilles de vin blanc poussireuses, se demanda si le contenu restait buvable. Elle en ouvrit une, but mme le goulot et recracha lespce de vinaigre quelle contenait.

Que pouvait-elle offrir? Comment les attirer tous, les amener se montrer plus bavards? Seul ce Pascal lintressait mais lavance son visage inexpressif la rebutait. Elle se savait incapable de tirer quoi que ce soit de ce garon.

Vous tes l?

Lhomme se tenait dans la porte-fentre et elle sursauta.

Je vous ai fait peur?

Pas du tout.

Vous aviez lair de rver, fit-il amus. Vous me montrez o est ce fameux robinet?

Pascal tait dehors sur un vlo pliant en train de faire des huit sur le terre-plein devant la maison.

Il faudrait fermer le compteur, dit lhomme.

Il nest pas loin.

Le regard recouvert dune plaque de fonte ntait qu quelques mtres. Il la souleva, grimaa lorsquil voulut tourner le robinet enfoui dans ltoupe de laine qui le protgeait du gel.

Ce que cest dur.

Je ne lai jamais ferm.

Le gosse vint avec son vlo, ouvrit, la sacoche et sortit des outils. laide dune pince son pre, du moins Marie le supposait, russit fermer leau.

Bon, voyons lautre.

Ctait le joint en caoutchouc qui avait presque fondu. Leau accepta de couler mais il fallait pour la fermer un autre joint que le jeune garon alla chercher la caravane.

Vous avez tout ce quil faut avec vous?

Il le faut bien, a fait deux ans que nous vivons l-dedans. Nous nous dplaons la recherche de travail. De prfrence dans le Midi, bien sr, sinon nous crverions de froid lhiver dans cette roulotte.

Lorsque Pascal revint, elle lui proposa de lorangeade. Il en restait un fond de bouteille.

Pas soif, dit le gamin.

Je nai mme pas un gteau, fit-elle navre.

Il prit un air boudeur, certainement vex dtre pris pour une sorte de bb.

Quand Julie est ici, dit-elle, jai tout ce quil faut.

Pascal la regarda avec mfiance. Au point que Marie se demanda si ce garon et sa fille ne staient pas quitts fchs. Du jour au lendemain, Julie ne lui avait plus parl de ce Willy Mais Pascal tait-il vraiment Willy?

Elle choisit de revenir la cuisine. En prsence de son pre peut-tre ne parlerait-il pas. Dans la pice obscure, elle attendit et soudain aperut son ombre au-dehors. Il paraissait la guetter. Alors, sur la pointe des pieds, elle se dirigea vers la souillarde, tira la porte sans la fermer. Au bout dune minute, elle eut tellement honte de ses soupons quelle faillit sortir juste comme Pascal se tenait sur le seuil de la porte-fentre.

H! dit-il, vous tes l?

Il hsita puis, rapidement, sapprocha de la table, ouvrit son sac main. La pense quelle allait surgir dans son dos, le surprendre, le violer en quelque sorte dans son acte fautif la paralysait mais elle poussa la porte, se dirigea vers la seule issue possible.

Tu cherches quelque chose?

Pascal fit la moue et jeta le sac sur la table.

Vous ne pouvez rien prouver.

Si, dit-elle, puisque tu as dj vol de largent ma petite fille.

Brusquement, cette ide lui tait venue que Julie avait d se laisser gruger par ce garon, lui remettre de largent pour elle ne savait trop quoi et quensuite elle ne lavait plus jamais revu. Elle-mme, dans son enfance, avait, connu de telles duperies.

Elle ment, dit Pascal.

Pas du tout. Mais si tu me dis comment tu te faisais appeler par elle, je ne dirai rien et joublierai tout.

Pascal crut flairer un pige et resta silencieux.

Tu ne lui avais pas dit que tu tappelais Pascal Tu lui avais donn un faux prnom.

ce moment-l lhomme appela:

Pascal? O es-tu, jai besoin de toi.

Marie tendit les bras, le visage dur.

Si tu sors sans me le dire je raconte tout ton pre Je ne crois pas quil aimerait avoir des histoires, pas vrai?

Elle se trouvait moche, mprisable duser dun tel chantage. Mais elle voulait quil parle. Plus tard, elle regretterait son attitude, en souffrirait.

Je vais lui dire que vous membtez.

Trs bien, dit-elle en baissant les bras, va le lui dire. Tu parles dabord, puis moi.

Soudain furieuse, elle dsigna le sac.

Il y avait beaucoup dargent l-dedans et je suis sre quil ne reste que deux billets de cent francs Il faudra bien que tu dises o tu as mis le reste, ce que tu en as fait pendant que jtais absente de cette cuisine.

Elle eut un sourire froid.

Je cherchais une bouteille de vin offrir ton pre et tu as profit de ce que tu tais seul.

Vous tes folle?

Pascal, alors cest pour aujourdhui ou pour demain?

Quel nom lui avais-tu donn?

Il regardait vers lextrieur, fronait les sourcils. Puis il fit quelques pas et elle le laissa passer.

Si tu ne dis rien avant davoir rejoint ton pre moi je parlerai Tu le sais bien.

Je sais pas ce que vous voulez dire.

Tu lui as dit que ton prnom tait Johnny, non?

Je ne men souviens pas.

Dsespre, elle faillit le gifler. Dehors, son pre commenait hurler le prnom de lenfant.

Eh bien, tant pis pour toi, dit-elle.

Il avana lentement, simmobilisa comme sil craignait de recevoir un coup, se retourna. Elle prenait son sac et se prparait sortir.

Vous savez bien que je nai rien pris, dit-il effray.

Oui, je le sais fort bien Mais nous sommes seuls, tous les deux, le savoir. Ton pre, les autres gens

Elle se refusait parler des gendarmes ou de la police.

Les autres gens me croiront, moi. Jai touch mon mois hier et il y en avait une partie dans mon sac Tu seras pris pour un voleur et tes parents auront de srieux ennuis.

Vous tes une salope, dit-il entre ses dents.

Cest exact, mais je veux que tu me dises ce prnom.

Pascal la regarda avec surprise. Il tait rare quun adulte reconnaisse quil tait une salope.

Pourquoi voulez-vous ce prnom?

Pascal, si je viens te chercher cest coups de pieds au cul, tas compris?

Willy, souffla le gosse, Willy Je lui disais que jtais dorigine anglaise, que mes parents habitaient un voilier Elle me croyait Cest une connasse, votre fille.

Il slana en courant. Marie ferma les yeux, reprit son souffle. Elle avait gagn, mme si ctait de faon ignoble. Le premier lment solide, la preuve que Julie navait jamais invent ni ce Willy, ni peut-tre les autres, Boris et surtout ce Gildas, ce garon de seize ans. Lui surtout.

Excusez-moi, dit-elle plus tard lhomme, mais cest moi qui retenais votre fils avec mes bavardages.

Chapitre X

Pascal, alias Willy, et ses parents disparurent de la vie de Marie comme sils navaient jamais exist. Willy rejoignait le domaine de limaginaire comme elle lavait toujours cru. Ne restait que le souvenir dun jeune garon sournois et rus quun jour Julie avait rencontr au bord de ltang, auquel elle avait offert maladroitement son amiti et qui lavait trompe. Pascal, plus dlur, plus affranchi, navait song qu profiter delle. Marie pensait quil avait d se faire remettre le montant de ses conomies et filer pour ne plus jamais revenir, ne laissant sa fille que ce prnom invent de Willy. Et parce que lenfant navait pu lui fournir dautres prcisions, elle, sa mre, avait estim avec sa suffisance dadulte que Julie lavait cr pour rompre sa solitude.

Lorsquelle revint le samedi suivant la caravane ntait plus l. Elle ne trouva pas la moindre trace du sjour de ces quatre personnes au bord de leau. Ils avaient d apprendre ce qui stait pass dans la vieille maison et prfrer filer. Pascal avait peut-tre mme fait pression sur ses parents pour quitter cet endroit.

De leur court sjour ne restait quun vieux robinet rpar qui laissait filer de temps en temps une goutte. En le contemplant, Marie se fortifiait dans ses intentions de poursuivre ses recherches. Maintenant, il lui fallait savoir qui se cachait sous le nom de Boris Romanov. Et enfin, si elle russissait dcouvrir ce second camarade pisodique, peut-tre aurait-elle lespoir de dcouvrir le troisime, le plus trange, le plus dangereux galement. Willy et Boris navaient que douze ans. Willy avait des dons certains pour larnaque. Elle ignorait ce que Boris avait pu faire pour disparatre de la vie de Julie mais elle se doutait de ce que Gildas avait fait.

Le samedi elle vint jusqu la maison. Le dimanche elle fut trs tt auprs de Julie. Toutes ces questions quelle aurait voulu lui poser la rendirent silencieuse, fbrile, presque dsagrable si bien que la fillette sen rendit compte.

Tu as des soucis? demanda-t-elle.

Marie savait quelle ne retrouverait pas meilleure entre en matire pour lui parler de Willy, de Boris et de Gildas mais, brusquement, elle nen avait pas la force. Julie avait t profondment due par Willy. Boris navait pas d tre un compagnon estimable. tait-elle une mre stupide, convaincue que sa fille possdait toutes les qualits? Peut-tre, mais Julie ne supportait ni la mdiocrit ni le sordide. Avec Willy elle avait parl de grand voilier et Pascal ne sen souvenait mme pas. Dans son isolement elle avait soif daffection, damiti sincre et navait d rencontrer que des gosses comme tous les gosses. Pas plus. Mais Gildas ntait plus un gosse.

Tu as quelque chose me dire? demanda Julie. Tes lvres se gonflent comme si des mots les poussaient. La psychologue dit quil ne faut pas garder certaines choses en soi, quil faut parler Comment dit-elle dj? Dialoguer, communiquer

Est-ce que tu dialogues? demanda Marie attentive.

Jessaye mais ce nest pas toujours facile.

De quoi parles-tu?

De papa, de Simon.

Comme elle paraissait guetter lapparition de larmes dans les yeux de sa mre celle-ci russit se dominer.

Tu le veux bien, nest-ce pas?

Bien sr, dit Marie. Cette psychologue a raison. Nous avons trop gard de choses au plus profond de nous Parles-tu dautre chose?

Non, dit Julie avec un lger froncement de sourcils.

Depuis quelle tait linstitution on lui coupait sa frange un peu plus court ce qui changeait lexpression du petit visage triangulaire. Elle avait moins lair dune sauvageonne ainsi mais perdait une certaine personnalit.

De quoi devrais-je parler? demanda-t-elle comme pour faire plaisir sa mre.

Faire plaisir! Voil ce quelle souhaitait dsormais. Faire plaisir aux adultes de linstitution, ses camarades, sa mre, au monde entier pour quon ne lembte plus, pour quon la laisse tranquillement conserver son petit recoin de rves et despoir.

Toi seule le dcides, rpondit Marie.

On ne peut quand mme pas tout dire.

Non, dit Marie, on ne peut pas tout dire.

Je parle aussi de nous.

De la maison? demanda Marie sans rflchir.

Le petit visage se ferma. Ce ntait pas une image littraire. Les yeux perdirent leur lumire, le nez se pina et la bouche avala ses lvres rondes. Marie pensa une maison quun ouragan menace et dont les occupants verrouillent chaque ouverture. Dun seul coup, la maison semble dserte, abandonne. Il ny a plus de clart aux vitres et mme plus de fume qui sort de la chemine. Julie naccepterait plus jamais de parler de sa maison.

Tu parles de lcole?

Quelquefois, murmura Julie sans grand enthousiasme.

De tes amis? murmura sa mre.

Je navais pas damis, rpondit doucement sa fille.

Mais si, souviens-toi Tu as eu quelques amis Ceux que tu rencontrais au bord de ltang.

Elles taient assises sur une murette de briques. Julie se leva soudain.

Il faut que je rentre.

Mais ce nest pas lheure, dit Marie dsole. Nous avons encore du temps devant nous.

Je prfre rentrer.

Marie seffora de ladmettre mais vcut quelques secondes horribles.

Comme tu voudras, dit-elle en se levant comme une paralytique essayant de marcher. Cest toi qui dcides Que veux-tu que je tapporte la prochaine fois?

Je ne sais pas Je ne veux rien

Marie sen alla. Pour ne pas rentrer trop tt dans ce petit appartement quelle naimait gure, elle fit un dtour par la maison de ltang. Celle-l non plus elle ne pouvait plus laimer mais elle y avait vcu heureuse de longues annes. La mort violente de Germaine lavait en quelque sorte frappe dun sort. Il lui fallait insister, la conqurir de nouveau. Julie ne voulait plus quon en parle. Elle ne pourrait jamais plus y pntrer sans revoir sa tante Germaine montant lescalier, un sourire mauvais aux lvres. Sa tante qui allait la surprendre

Non, se dit-elle, je nai aucune preuve, mme pas une certitude. Juste une hypothse et si je navais pas dcouvert que Willy existait vraiment ce ne serait quune chose vague que je tranerais en moi comme un malaise.

Sans sortir de la voiture, elle contemplait la maison. Le soleil couchant projetait son ombre sur la 2CV, une ombre froide semblait-il, hostile, une ombre qui la faisait frissonner. Ce ntait ni le jour ni lheure daffronter la vieille btisse, son couloir humide o flottait une odeur fade. Une relle odeur de mort que les deux maons qui lavaient aide dmnager avaient eux-mmes senti. Elle les avait entendus y faire allusion. Le sang de Germaine avait d filtrer entre les marches, tomber dans le petit cagibi tout ct de la porte que sa belle-sur avait force ce jeudi-l. Un litre, deux litres de sang peut-tre. On ne pourrait jamais faire disparatre compltement son odeur.

Mais Willy demeura longtemps la seule certitude de ses recherches acharnes. Vint le mois daot et les quinze jours quelles passrent dans un petit village de lArige. Marie avait lou deux pices peu confortables mais il lui sembla que Julie repartit heureuse de ce sjour. Elles riaient beaucoup et pour des riens, faisaient de longues promenades, allaient parfois prendre un repas dans un petit restaurant aux prix doux. Mais Marie ne retrouva jamais la Julie davant et il lui sembla que lenfant navait aucun chagrin de revenir son institution. Pourtant, elle lui avait parl de son petit appartement de Sigean. Julie lcoutait attentivement mais ne manifesta jamais le dsir de revenir l-bas. Le juge pour enfants devait avoir raison. Elle devrait chercher du travail ailleurs, bien plus loin, oublier cette rgion.

Une fois seule, elle connut plusieurs semaines de grand dsespoir, lutta en aveugle contre sa solitude, contre lindiffrence gnrale. Elle nallait que rarement la maison de ltang, et alors elle traversait le couloir en bloquant ses poumons, se rfugiait dans la cuisine.

Lautomne vint sans quelle ait pu obtenir le moindre renseignement sur Boris Romanov. Elle avait beau se rpter que ce maillon-l ntait pas important, que le seul quelle devait rechercher tait celui qui se faisait appeler Gildas, ctait plus fort quelle. Comme si Willy ne suffisait pas tayer sa certitude. Comme si avant daffronter le plus inquitant des trois elle devait dfinir de faon formelle lexistence des deux autres. Mais le miracle qui stait produit pour Willy ne pourrait se rpter encore deux fois.

Vint donc lautomne et lobligation de vivre plus souvent chez elle dans ce petit appartement. Elle avait juste install un lit, une cuisinire, sans dfaire les cartons, les valises. Elle rechercha ses vtements de pluie, ses lainages et cest ainsi quelle dcouvrit le petit jean de Julie roul en boule parmi dautres affaires de sa fille. Ne voulant pas que lenfant puisse se rfrer travers ses vtements des souvenirs pnibles elle navait achet que du neuf pour le trousseau de linstitution.

Ctait un petit jean sale, dlav, rapic dans lequel Julie ne pourrait plus jamais rentrer. Lenfant avait grandi, engraiss. Surtout des fesses, pensa-t-elle avec amusement. Pour ne pas sattendrir sur le pantalon frip.

La dernire fois que Julie lavait port La dernire fois Elle saisit le jean et ltala sur la table. En bas des jambes du pantalon, elle dcouvrit des taches de cambouis et dhuile. La dernire fois o Julie le portait ctait le fameux jeudi o Marie ne lavait pas trouve la maison. MmeCauteret tait l galement qui cherchait savoir o se trouvait lenfant. Elle avait invent cette sotte histoire damie qui soccupait de Julie. Il y avait ce mot sur la table. Ce mot o la petite fille avait crit Je vais faire un tour moto avec Gildas. Ne tinquite pas. Je serai l avant la nuit. Julie.

Elle avait attendu longtemps le retour de sa fille. Navait-elle pas eu un pressentiment, ce soir-l, puisquelle guettait dans la nuit le hurlement dune moto? Oui, ce soir-l, elle avait cru sombrer elle-mme dans limaginaire alors quen fait un instinct secret lavertissait de linquitante ralit des choses.

Julie avait fini par arriver disant quun pneu de la moto avait crev et quelle tait rentre travers la lande. Avec elle avait pntr dans la maison une odeur dhuile et dessence. Marie avait cru avoir une hallucination, mais cette odeur existait. Julie tait monte dans sa chambre, avait quitt son jean pour enfiler sa robe de chambre.

Gildas est parti la recherche dun garage en poussant sa moto et moi jai coup tout droit

Marie se souvenait parfaitement des paroles de sa fille. Car ce soir-l elle avait craqu, incapable den supporter davantage. Elle stait mise crier que non, quil ny avait pas de moto, pas de Gildas, quelle inventait tout cela. Oui, elle avait suppli sa fille de ne plus lui parler de cette moto et de ce Gildas. Elle avait ni lvidence. Lodeur dessence et dhuile. Et aussi cette odeur de cigarette que le jeudi prcdent MmeCauteret avait flaire devant la maison. Mais il y avait le reste. Par exemple, le jour du drame, cette grosse part de brioche, il en restait les trois quarts, que Julie affirmait avoir dvors seule Et puis la carabine. Cette carabine qui navait jamais intress Julie. Cette carabine que lautre avait dcouverte dans le grenier et quil avait nettoye. Lexpertise balistique tait formelle. On avait nettoy cette arme avant de sen servir et on avait tir plusieurs balles avec. Julie avait affirm quelle sen servait en labsence de sa mre. Dans la bote, il manquait une dizaine de cartouches mais Marie savait quelle tait entame dj du temps o son mari vivait.

Ce Gildas avait pu apprendre Julie sen servir mais seule elle ny serait jamais parvenue. Il lui fallait retrouver ce garon et seulement alors elle pourrait aller trouver le juge pour enfants et lui dire:

Ma fille na jamais tu sa tante. Cest lui qui la fait. Lui qui tait effray lide quon le trouverait dans la maison. Un garon de seize ans en compagnie dune petite fille de dix ans. Lui qui a certainement dautres choses se reprocher. Lui qui doit tre connu des services de police comme lcrivent les journaux.

MmeCauteret navait rien vu mais sa belle-sur, en montant lescalier, navait pas dcouvert une petite fille tremblante en haut des marches mais un garon de seize ans qui braquait sa carabine sur elle. Germaine avait cri lorsquil avait tir. MmeCauteret navait pas pu dire ce que Germaine avait cri. Ntait-ce pas la surprise et leffroi qui avaient tir ce cri de sa gorge serre?

Julie, tout de suite aprs, stait enferme dans sa chambre, avait refus douvrir. Parce quelle avait peur que MmeCauteret ne la frappe, avait-elle expliqu. Ctait bien peu connatre sa fille. Marie devinait ce qui stait pass. Pendant que lassistante sociale saffolait, appelait laide, aprs avoir dcouvert quelle ne pouvait rien faire pour sauver Germaine Marty, Gildas avait pu sauter par la fentre de la chambre de Julie et senfuir. Prudent, il avait d laisser la moto quelque distance de la maison. Et il avait disparu jamais laissant la petite fille se dbrouiller toute seule.

Il lui tait dsagrable dvoquer ce quun garon de seize ans pouvait trouver dintressant dans la compagnie dune fillette de dix. Julie navait certainement vu en lui que le grand copain, peut-tre le grand frre qui possde une moto et peut lemmener en balade travers champs. Mais lui? Que recherchait-il? Marie avait limpression de fouiller de ses mains dans une vase rpugnante.

Elle parvint laisser de ct cette troublante question pour ne sintresser quau drame de ce jeudi-l et ses consquences. Julie avait avou, tout reconnu. Par fidlit envers ce Gildas qui navait mme pas essay de lui venir en aide, plus tard, une fois quil avait cess de trembler de frousse.

Je le mprise trop, se dit Marie, pour faire du bon travail. On ne doit jamais considrer son adversaire avec tant de dgot. Je perdrais mon sang-froid et jchouerais. Julie a choisi en toute conscience de payer sa place. Je dois prouver quelle na pas commis ce meurtre sans me soucier de la personnalit de ce Gildas.

Aprs une nuit fivreuse o elle ne dormit gure, elle se rendit son bureau, profita de ses loisirs pour tudier une carte routire de la rgion et plus particulirement de celle qui bordait ltang. Julie tait rentre pied en coupant tout droit. Lautre, Gildas, avait essay de rejoindre un garage pour faire rparer sa roue. Garage ou station-service, bien videmment.

Sur sa carte, laide de lannuaire et de cartons publicitaires dont son bureau regorgeait, elle situa une demi-douzaine de garages o Gildas avait pu faire rparer sa roue. Bien videmment, si elle connaissait la date exacte de ce jeudi-l, elle ignorait la marque de la moto mais ce ntait pas un obstacle insurmontable.

En trois soirs, elle fit le tour des six garages rpertoris. Lorsquelle commenait sa petite histoire on se mettait la regarder avec soupon, mais elle avait prpar une explication qui tenait debout.

Jai rencontr ce garon dans la nuit. Il poussait sa moto et je me suis arrte. Je lui ai propos de laider mais il ne pouvait dmonter la roue creve faute doutillage. Je suis donc repartie mais, avant Narbonne, jai accroch un cycliste et ce dernier a t srieusement bless. Il est maintenant peu prs guri mais prtend quil ne mavait pas vue car mon clairage ne marchait pas. Seul ce garon peut prouver le contraire puisque, lorsque je me suis arrte, mes phares fonctionnaient.

On la croyait et on essayait de lui venir en aide. On ouvrait devant elle des registres, on faisait des efforts de mmoires. Le patron allait demander ses employs, sa femme, mais personne ne se souvenait dun motard qui ait fait rparer sa roue un jeudi davril alors que la nuit tait tombe.

Dcourage, elle faillit abandonner ses recherches. La nuit, elle rvait de motos et de blousons noirs menaants. Pas une seule fois elle ne songea quelle pourrait interroger Julie. Sa fille devait oublier lexistence de ce garon. Dsormais, ctait elle, sa mre, de le retrouver.

Chapitre XI

Et puis le doute revenait, brutal, dmobilisateur. Une grosse vague inattendue qui laissait Marie sur la grve du dsespoir. Elle se demandait si Pascal avait bien dit quil se faisait appeler Willy. Avait-elle bien entendu? Navait-il pas bredouill nimporte quoi et ce nimporte quoi, dans ltat de tension o elle se trouvait, lui avait suffi. Peut-tre sagissait-il dune simple concidence.

Une autre vague de scepticisme la mouilla dune sueur dangoisse. Un soir, sa belle-sur Germaine lavait attendue dans sa voiture pour la mettre en garde contre les errements mentaux de Julie. Ne lavait-elle pas surprise dans la cuisine de la maison de ltang, installe comme pour djeuner, avec deux couverts sur la table? Comme si elle recevait un hte invisible? Ctait lpoque de Boris. Ce Boris qui, dailleurs, devait disparatre de la vie de Julie le mme jour.

Depuis la veille soufflait un Cers violent et froid et elle songeait quun tel vent pourrait purifier la maison. Il suffisait davoir le simple courage daller l-bas, douvrir toutes les fentres. Ce souffle glac tourbillonnerait entre les vieux murs humides, drainerait les mauvaises odeurs, assainirait les pices, emporterait jamais les miasmes rels et imaginaires.

Un soir, aprs le travail, elle y alla avec sa voiture, approcha de la porte dentre, glissa la clef dans la serrure. Le vent treignait la maison avec une force presque diabolique, paraissait la secouer. Il sifflait de rage dans les tuiles du toit, dans les fentes de la remise sur la droite. Elle abandonna son projet, courut vers sa voiture et revint en hte vers le village.

Le Cers se calma et ce fut le vent de la mer qui reprit sa doucereuse besogne. Avec lui, lhumidit sourdait de nouveau des pltres et les odeurs triomphaient. Marie nosait mme plus pntrer dans la maison. Elle allait l-bas mais prfrait se promener au bord de ltang, chaudement vtue. Peu peu, elle shabituait lide de quitter le pays. Lentement, un plan de fuite sorganisait en elle. Dabord, elle trouverait du travail, un logement. Elle en parlerait au dlgu de lducation surveille, peut-tre mme MmeCauteret. De temps en temps, elle apercevait lassistante sociale. priori elle ne lui paraissait pas hostile.

Gilberte Marty, sa nice, ne revenait plus dans le pays. Son pre, bien que vivant avec une autre femme, soccupait delle, la recevait chez lui. Malgr la mort dramatique de sa mre, elle avait russi obtenir son bac et suivait les cours dune cole dassistantes sociales. Elle navait pas renonc ses projets et Marie y trouvait de quoi sinquiter. Nessayerait-elle pas de se venger? Ne poursuivrait-elle pas Julie par personnes interposes lorsquelle connatrait mieux les rouages de son administration? Gilberte Marty tait capable dune longue patience pour parvenir ses buts. Elle avait toujours dtest sa cousine, son prnom inattendu, sa faon de vivre, son indpendance vis--vis des adultes.

Marie commena dcrire un peu partout pour rpondre des offres demploi, dcide russir. Mais au mois doctobre, le tribunal pour enfants se runit Carcassonne et Julie dut comparatre. La reconstitution du drame avait t faite huit jours aprs ce terrible jeudi. Elle confirmait les aveux de la petite fille. La dcision du tribunal fut rapide. Julie resterait un an encore dans son institution et au bout de ce dlai le juge pour enfants dciderait sil convenait de la remettre sa mre. Pour ce faire, Marie devrait prouver quelle travaillait rgulirement, que son salaire tait suffisant pour subvenir lducation de son enfant, quelle occupait un logement convenable dans un environnement ne mettant pas la fillette en danger moral. Mais il fut prcis que Marie devrait galement accepter de se soumettre un examen psychologique approfondi.

Bien avant ce jugement, elle avait espr fournir la preuve formelle de linnocence de Julie. cette poque, elle tait pleine despoir puisque Willy existait.

Un mercredi elle travaillait dans son bureau lorsque la jeune fille qui faisait aussi fonction de standardiste lui passa une communication extrieure.

Madame Lacaze? Ici la gendarmerie, ladjudant Dobart.

Elle se retrouva dans ltat de crainte quelle avait connu six mois auparavant.

Pouvez-vous passer la gendarmerie?

Quy a-t-il encore? murmura-t-elle.

Rien dinquitant en ce qui vous concerne Nous vous demandons de venir authentifier un objet trouv.

Ladjudant ne voulut pas fournir dautres prcisions. Elle dit quelle venait tout de suite. De quel objet trouv pouvait-il bien sagir? Quelque chose appartenant Julie?

Dans le hall de rception de la gendarmerie, il y avait plusieurs personnes auxquelles elle ne prta aucune attention. Ladjudant lintroduisit dans son bureau, la fit asseoir. Il lui jeta un regard scrutateur avant de prendre une enveloppe.

Reconnaissez-vous ceci?

De lenveloppe, il sortait une gourmette en or que Marie avait porte autrefois. Nol la lui avait offerte du temps de leurs fianailles et, dailleurs, son prnom y tait grav. Ce quelle expliqua au gendarme.

On a lim la gravure, dit-il, mais il suffit de passer de lencre sur la plaque pour voir rapparatre votre prnom, en effet Vous laviez perdue?

Je ne sais pas Depuis la mort de mon mari je ne la portais plus Elle devait se trouver dans un petit coffret recouvert de soie rouge et noire dans ma chambre, sur une commode.

Nous lavons retrouve au cours dune perquisition au domicile dun mineur.

Je ne comprends pas, dit Marie.

Depuis quelque temps, nous avions des plaintes son sujet. Il pntrait chez certaines personnes pour y prendre tout ce quil trouvait. Sans grand discernement dailleurs. Il volait tout ce qui brillait et quil prenait pour de lor. Mais ne cherchiez-vous pas cette gourmette?

Non Depuis que jai dmnag, le coffret doit se trouver dans un carton que je nai pas encore dfait.

Vous avez lintention de vous en aller, nest-ce pas?

Elle ntait pas surprise quil soit au courant. Depuis que sa belle-sur avait commenc simmiscer dans sa vie, puis cette assistante sociale, elle avait toujours su quelle tait pige dans une immense toile daraigne. La mort violente de Germaine navait fait que renforcer cette surveillance.

On nous demande des renseignements, dit ladjudant. Vos futurs employeurs.

Marie le regarda fixement.

Quels renseignements?

Cest tout fait normal Les gens veulent savoir pourquoi vous voulez quitter le pays.

Il agita la gourmette pour ramener la conversation sur le sujet, peu enclin se justifier davantage.

Vous la reconnaissez donc?

Oui, dit-elle, je la reconnais Mais comment savez-vous quelle est moi? Il y a dautres femmes qui sappellent Marie dans le village

Ce garon a avou Il connaissait votre fille et, plusieurs reprises, est venu chez vous Il a profit dune partie de cache-cache un jeudi pour pntrer dans votre chambre et voler ce bijou Dailleurs, il a failli tre surpris par votre belle-sur. Mais les deux enfants avaient entendu venir la voiture et comme votre fille se doutait que sa tante chercherait voir ce qui se passait, elle a fait semblant de jouer la dnette Il y avait deux couverts sur la table. Vous la laissiez donc recevoir nimporte qui?

Marie ne pouvait pas rpondre. Elle aurait clat dun rire nerveux et il laurait prise pour une folle. Un deuxime miracle, trois mois et demi aprs le premier. Et dire quelle dsesprait, se prparait tout abandonner.

Qui est cet enfant? demanda-t-elle.

On ne doit pas citer le nom des mineurs mais vous finirez par le savoir. Il sappelle Bory, Grard Bory.

Bory, dit-elle, bien sr, Bory.

Bory transform en Boris par Julie. Qui avait ensuite, parce quon linterrogeait, donn nimporte quel nom de famille, celui des tsars de Russie, Romanov. Parce quelle avait certainement lu ce nom-l rcemment. Il ny avait plus de mystre Boris.

Est-ce que vous portez plainte?

Non, dit-elle.

Dobart la regarda avec dsapprobation.

Vous avez tort. Il recommencera. Dautres personnes ont port plainte contre lui.

Que vous faut-il dautre? rpliqua-t-elle.

Il souleva la gourmette.

Parmi son butin cest lobjet qui a le plus de valeur. Il dpasse les deux mille francs actuels Le reste nest que des bricoles, des bijoux en toc.

Je ne porte pas plainte.

Dobart ricana.

Par solidarit?

Pensez ce que vous voudrez Je nai rien attendre de vous. Et lorsque des employeurs vous tlphoneront, racontez ce que vous voudrez sur moi, je men moque.

Vous portez atteinte mon honneur, fit-il furieux.

Vraiment?

Elle se leva.

Je men moque car je nai plus du tout lintention de partir dici dsormais.

La gourmette vous sera rendue plus tard, lana-t-il comme elle refermait la porte.

Dans le hall, elle vit un garon de treize-quatorze ans, malingre, avec un visage ingrat et de longues oreilles cartes. ct de lui, son pre, la mme version avec vingt ans de plus. Lhomme leva vers elle des yeux de chien battu et elle lui sourit.

Une fois dans la rue, elle se surprit chantonner, vit sur le visage de quelques passants quelle commettait une incongruit. Elle chantait alors que sa fille avait t condamne pour meurtre. Le bruit sen rpandrait vite dans le bourg.

Ce fut dans son bureau quelle put tre enfin seule avec sa joie. Maintenant elle comprenait tout. Pour Willy, elle ntait pas tellement certaine quil ait profondment du sa petite fille. Mais avec Bory, Boris plutt, elle avait une preuve. Pauvre petite Julie qui faisait confiance nimporte qui et dcouvrait ensuite quon lavait prise pour une imbcile, une connasse, comme avait cri Pascal-Willy. Et ladjudant, sans mme sen douter, qui claircissait le mystre de cet autre jeudi o Germaine avait surpris la petite fille face deux couverts. Jouant la dnette, alors que Boris devait se cacher dans la souillarde avec la gourmette en poche. Boris qui, une fois le danger cart, navait pas voulu partager le repas de la petite fille et stait enfui si vite que Julie avait eu des doutes. Se souvenant quil stait introduit dans la chambre de sa mre, elle avait d constater la disparition de la gourmette.

Cest merveilleux, dit-elle des larmes plein les yeux.

Premire dception pour lenfant, Willy. Deuxime encore plus pnible. Troisime, Gildas. Un garon de seize ans. Un garon qui possdait une moto, qui commenait sintresser aux filles. Un garon quune petite fille de dix ans naurait pas d intresser.

Willy avec son visage bronz de petite brute. Pas vilain mais pas trs passionnant. Julie avait cru quil aimait la mer, la voile, mais le garon se moquait delle, lapptait pour lui soutirer quelques sous.

Boris, visage ingrat, faisant moins que son ge certainement. Lair paum. Julie avait d le prendre en piti et laimer comme un petit frre malheureux. Il ne mangeait pas sa faim chez lui, il tait abandonn lui-mme.

Gildas?

Une seule indication, son ge. Seize ans. Mais dj elle croyait entrevoir la ralit. Malgr sa moto, le garon ne devait rien avoir qui attire les filles de son ge. Physique ingrat lui aussi, peut-tre pire. Et voil quil rencontre Julie, une mme pour lui mais intellectuellement avance. Une gosse amicale, chaleureuse qui ne le traite pas en paria, ne se moque pas de lui. Qui le considre comme un grand frre. Mais lui navait pas besoin dune petite sur.

Marie frmit. Ce Gildas avait-il os jeter sur la fillette un il de mle? Combien de fois staient-ils rencontrs? Non, elle se refusait de fouiller plus avant dans cette direction sordide. Mais ce Gildas, plus que Willy et Boris, avait de bonnes raisons de se montrer distant avec elle, la mre. Et le jour du drame, il savait parfaitement quil risquait gros dtre surpris en compagnie dune enfant de dix ans, dautant plus que Julie avait d lui communiquer sa terreur de MmeCauteret. Un garon qui nignorait rien du rle des assistantes sociales, qui peut-tre avait appris dans sa famille les considrer plus comme des ennemies que comme des bienfaitrices.

Marie se demanda si en essayant de cerner la personnalit de ce Gildas elle ne parviendrait pas des rsultats intressants. Par la simple dduction, sans lments rels pour tablir ses convictions? Un travail de rflexion intense avec un risque derreur norme. Bien entendu, lexistence de la moto reprsentait un lment matriel, mais elle avait chou en voulant lutiliser. Il lui fallait trouver autre chose.

Deux jours plus tard, un gendarme lui apporta la gourmette, lui fit signer une dcharge. Elle commena par la fourrer dans un tiroir mais dans la nuit elle rflchit et le lendemain la plaait son poignet gauche.

Le samedi, elle partit pour Narbonne, rda autour du march, cherchant des groupes de jeunes motards. Ce ne fut qu midi, aprs la sortie du lyce technique quelle en rencontra plusieurs. Elle dtaillait chaque visage, sapprochait deux. Il ntait pas impossible que Gildas la connaisse. Il avait pu rder autour de la maison un samedi aprs-midi et voir la mre de Julie. Elle guettait une raction, un mouvement de surprise. plusieurs reprises, il lui sembla quun de ces jeunes gens essayait de masquer son visage, ou bien dmarrait brusquement plantant l ses copains. Simple concidence, pensait-elle. Rien en elle ne confirmait quelle se trouvait en face du vritable Gildas.

Et puis elle osa aborder un groupe de quatre motards qui discutaient sur les barques en faisant rugir leurs machines. Il y avait deux filles, galement, cheval sur le sige arrire.

Bonjour, dit-elle, connatriez-vous un certain Gildas?

Ils la regardrent en silence.

Il a une moto vendre, une Honda Je croyais le rencontrer ici.

Un des motards dmarra sans rpondre avec une des filles. Puis un autre. Elle continuait de sourire tranquillement.

Cest un garon de seize dix-sept ans, dit-elle encore.

croire que chaque fois quelle posait une question elle provoquait un dpart. La fille de la dernire moto se retourna et lui tira la langue.

Mais elle ntait nullement dcourage. Elle finirait par le retrouver. Dailleurs, pourquoi pensait-elle quil habitait Narbonne, vingt kilomtres de la maison de ltang? Ce Gildas avait pu venir dailleurs, dun autre village.

Lorsque ce jeudi soir il avait pouss sa moto la roue creve, peut-tre avait-il pu aller ainsi jusque chez lui sil nhabitait pas trop loin. Julie avait dit quil comptait rejoindre un garage mais comme Willy, comme Boris, ne lui avait-il pas menti, ne prcisant pas o il habitait? Pourquoi pas dans les environs immdiats, un hameau, une maison isole, un village comme Portel ou Peyriac. Il pouvait galement cacher sa moto dans un fourr, rentrer chez lui et revenir le lendemain matin. Pourquoi stait-elle contente de faire la tourne des garages de la rgion?

Le dimanche, elle alla voir Julie avec sa gourmette au poignet. cause du mauvais temps, elles se trouvaient au parloir avec dautres parents, devaient chuchoter, changer de petits sourires avec les visiteurs. Julie mangeait un morceau de clafoutis aux pommes lorsquelle dcouvrit le bijou.

Elle tendit la main, souleva la manche pour le regarder.

Jai trouv stupide de ne plus le porter, dit calmement Marie. Cest un cadeau de ton pre. Au dbut, il me le rappelait sans cesse. Maintenant, je supporte mieux de le voir mon poignet.

Tu ne lavais pas perdu? murmura Julie trouble.

Javais d le placer ailleurs un jour et je viens de le retrouver dans un autre coffret.

Du bout des doigts, Julie le frlait comme si elle ne croyait pas sa prsence.

Tu pensais que je lavais gar? lui demanda Marie.

Elle avait espr une raction quelconque. Boris se trouvait ainsi mis hors de cause et Julie navait plus aucune raison de garder pour elle ce qui avait t un souvenir dsagrable.

Dans un autre coffret, dit-elle, lair songeur.

Oui, avant il se trouvait sur la commode de ma chambre et jai d le placer ailleurs.

Marie ne pouvait oublier le visage ingrat de Bory, celui de son pre qui lavait regarde comme un chien battu.

Tu ne finis pas ton morceau de clafoutis?

Julie secoua la tte. Sa mre la sentit trop gonfle de sanglots retenus pour pouvoir parler.

Un jour, si tu veux, je le ferai graver ton nom Le mien sest presque effac.

La petite fille cessa de le toucher et Marie respira plus librement. Elle avait craint quelle ne lexamine de plus prs et ne voie les traces de coups de lime maladroits.

a ne te plat pas que je le porte de nouveau?

Julie essaya de rpondre mais ny parvint pas. Pourrait-elle en un temps si court, bientt Marie devrait la laisser, se librer enfin de tout ce qui continuait la bouleverser? Marie regrettait de ne pas avoir invent une histoire plus merveilleuse, celle dun garon plein de regrets qui lui aurait rapport ce bijou. Sa petite fille avait peut-tre besoin de croire de tels prodiges, desprer en la bont des hommes.

Je suis contente, dit soudain Julie, si contente.

Et elle se mit pleurer.

Chapitre XII

Ce dimanche fut trs beau. Dans lair flottait une odeur de mot sucr. Les vendanges sachevaient un peu partout et en ce jour de cong les parents des villes venaient aider leur famille rentrer la rcolte. Marie avait dcid daffronter la maison sans chercher de faux-fuyants. Elle arriva de bonne heure, ouvrit la porte sans rticences, pntra dans la salle manger pour ouvrir la porte-fentre puis dans la cuisine pour en faire autant.

Le relent fade la poursuivait partout mais elle essayait de ne pas y songer. Lorsquelle ouvrit le cagibi sous lescalier elle tremblait un peu mais sa torche lectrique claira ce quelle avait toujours su y trouver. Le sang de sa belle-sur stait infiltr entre les pierres descalier et avait form une grosse flaque maintenant compltement dessche. Elle alla chercher un balai. La poussire brune se mla lautre, grise, et elle alla jeter le contenu de sa pelle derrire la maison, dans un trou qui recevait les ordures.

Elle lava ensuite le sol laide deau de javel presque pure, en fit autant pour le couloir. Lorsquelle eut termin elle essaya de se persuader que lodeur avait compltement disparu mais savait que tant quelle ne nettoierait pas les marches de lescalier elle continuerait de la sentir. Mais ctait suffisant pour une premire fois et elle prfra aller se promener le long de ltang.

midi, elle djeuna dehors, assise contre le mur, prenant le soleil. Il lui faudrait prendre une dcision pour cette maison. En la vendant, elle pouvait acheter un appartement ailleurs, placer peut-tre un peu dargent au nom de Julie.

Le soir, avant de partir, elle voulut emporter plusieurs ustensiles de mnage quelle navait pas dmnags et alla chercher, dans la souillarde, quelques journaux pour les empaqueter. Elle enveloppa deux casseroles, deux bocaux en verre fragile, une pole graisseuse. Et dans la pile de journaux elle dcouvrit un magazine quelle navait jamais vu. Un magazine consacr la moto.

Elle resta immobile regarder la couverture. Un dessin assez raliste reprsentant une fille et un garon sur une grosse moto lance toute allure dans un chemin forestier.

Julie avait-elle pu acheter cette revue? Ou bien la lui avait-on donne? Possible que ce Gildas lait apporte pour quils la parcourent ensemble.

Elle louvrit, tourna les pages avec beaucoup de lenteur dans lespoir de dcouvrir un signe, un indice, un simple coup dongle mme qui lui donneraient une indication prcieuse.

Ce fut presqu la fin quelle trouva ce quelle cherchait. On avait dcoup habilement dans une page la reprsentation dune moto. Aucun doute l-dessus. Malgr la bizarrerie des contours restants, elle pouvait lidentifier grce aux roues.

Julie avait toujours aim dcouper. Il ny avait pas si longtemps elle rclamait sans cesse des catalogues de grands magasins, dcoupait des mannequins, des meubles, recrait tout un monde miniature quelle collait sur des feuilles blanches. Lune reprsentait une cuisine avec tous les ustensiles, tous les appareils, lautre une chambre coucher avec deux personnes allonges dans le lit, des piles de draps sur une commode. Marie sen souvenait parfaitement.

Donc sa fille avait dcoup cette moto. Il y en avait dautres dans le magazine, des dizaines dautres mais ctait celle-l quelle avait slectionne.

Marie emporta le magazine et se hta de rentrer chez elle pour fouiller dans les affaires de Julie. Elle y passa toute la soire et, ne pouvant dormir, se leva pour continuer ses recherches jusqu minuit, mais en vain.

Le lendemain matin, avant daller au travail, elle passa la Maison de la Presse et demanda au prpos sil pouvait lui procurer le numro davril de cette revue.

Je vais essayer, dit le marchand. Il est possible quils laient encore Narbonne, sinon le dpositaire central le demandera Paris. a peut demander plusieurs jours, vous savez.

Aucune importance, dit Marie.

Pourtant, craignant que le commerant noublie, elle crivit une lettre la socit ddition, y joignit un chque.

Le lendemain soir on sonna sa porte et elle dcouvrit avec stupeur MmeCauteret sur son palier. Lassistante sociale avait encore grossi et plus que jamais son regard paraissait dur derrire ses verres pais.

Puis-je vous parler?

Entrez, dit Marie dune voix mue.

Elle refusa de sasseoir.

Accepteriez-vous daller travailler Bziers? Il y a une place de secrtaire partir du 1er novembre. galement dans une entreprise de construction. Si vous acceptez, il faudra vous prsenter le plus rapidement possible ladresse que je vous donnerai.

Pourquoi faites-vous cela? demanda Marie tranquillement.

Cest la demande du juge pour enfants. Il estime que plus tt votre fille reviendra vivre avec vous mieux ce sera pour elle. Je ne fais que suivre ses directives.

Quand devrai-je me prsenter?

Il nen tait pas question, alors que ses recherches ne cessaient de se prciser mais elle ne voulait pas affronter ouvertement tous ces gens qui ne songeaient qu faire son bonheur. Bientt, peut-tre, elle pourrait leur prouver quils staient stupidement tromps et elle savourait lavance les signes avant-coureurs de cette victoire.

Prenez rendez-vous par tlphone ainsi vous ne sacrifierez quune demi-journe.

Trs bien. Mais cet employeur va faire comme les autres, demander des renseignements la gendarmerie? Et il faut croire que ceux-ci ne sont pas trs fameux puisque jusqu prsent je nai pu trouver une place.

Cest moi quon demandera des renseignements, pas aux gendarmes.

Oh! dans ce cas, fit Marie sans ironie, ce sera parfait. Je vous remercie infiniment.

MmeCauteret la regarda comme si elle attendait autre chose delle, se dirigea vers la porte mais finit par sarrter de marcher.

Votre petite fille va bien?

Navez-vous vraiment aucune nouvelle delle? demanda Marie. Je croyais que tout sentrecroisait, que vous tiez mme plus informe que moi sur ce qui se passe linstitution. Ma petite fille mcrit toutes les semaines. Jamais elle ne se plaint. Mais comme elle remet ses lettres ouvertes cela ne signifie pas grand-chose.

Mais vous lui rendez rgulirement visite, nest-ce pas?

Rgulirement, en effet. Si mes visites sont comptabilises, vous pourrez avoir la preuve que je nai pas manqu un seul dimanche autoris. Mme lorsque jtais malade, mme lorsque ma voiture donnait des signes de faiblesse. Quaurait-on pens de moi si javais, par malchance, saut un seul de ces dimanches?

Vous ne changez pas, dit MmeCauteret. Vous montrez toujours la mme mfiance envers ceux qui essayent de vous aider.

Je prfre que vous sortiez, maintenant.

MmeCauteret ouvrit sa serviette, y prit une carte.

Voici ladresse en question.

Marie la prit sans y jeter un simple coup dil, alla ouvrir la porte.

Ne dsirez-vous pas avoir des nouvelles de votre nice Gilberte?

Non Je la plains beaucoup mais elle a eu son rle dans cette malheureuse histoire. Un rle aussi moche que celui de sa mre et que le vtre, madame. Vous vous tes ligues contre nous. Vous parce que je me suis montre insolente votre gard, Germaine parce quelle se croyait des droits sur moi, sur ma fille, Gilberte par jalousie, par mchancet. Vous nacceptiez pas notre faon de vivre, de nous aimer, Julie et moi. Vous ne pouviez supporter qu dix ans elle soit indpendante.

Lorsquelle referma la porte, elle haletait et avait le front couvert de sueur. Il lui fallut boire un verre deau, se laisser aller sur le divan de sa salle de sjour. Elle navait pas pu se contenir, une nouvelle fois elle avait vex cette femme. MmeCauteret ne loublierait pas.

Le vendredi elle reut un coup de fil du juge pour enfants. Il lui demanda si elle avait pris contact avec cet employeur de Bziers. Elle dut avouer que non, faillit ajouter quil savait bien quelle ne lavait pas fait.

Pourquoi refusez-vous de quitter le pays, madame Lacaze? Vous savez que dans ces conditions la petite Julie ne pourra pas vous tre confie. On ne peut lobliger vivre dans les lieux mme du drame. Songez laccueil que lui mnageraient les gens, ses camarades dcole. Vous ne pouvez lui infliger cette preuve.

Jai besoin de rester quelque temps. Je dois rgler certaines affaires, prendre des dispositions.

Navez-vous pas hte de vivre de nouveau avec Julie?

Comment pouvait-il le lui demander? Quimaginaient-ils tous? Quelle naimait pas sa fille? Quelle apprciait sa nouvelle libert de femme sans enfants? Quelle en profitait peut-tre pour avoir des aventures, mener joyeuse vie?

Si, dit-elle en essayant de mesurer son ton. Mais je ne veux rien prcipiter.

Jessaye de vous comprendre, madame Lacaze, et mon vu le plus cher est de vous rendre votre fille.

On aurait dit quils souponnaient tous quelque chose pour la harceler ainsi, comme si brusquement ils avaient peur quelle ne dcouvre la vrit, quelle ne dvoile lopinion publique quils staient tromps et que Julie navait jamais tir sur sa tante.

Je sais, monsieur le juge, mais jai besoin dun dlai

Cette place de Bziers ne vous convenait-elle pas? Peut-tre naimez-vous pas cette ville?

Si, monsieur le juge Mais je ne veux rien devoir MmeCauteret.

Le juge observa un court silence.

Vous avez tort de vous buter. MmeCauteret est une femme consciencieuse et exprimente. Elle na jamais agi que pour le bien de votre fille.

Elle ne rpondit pas.

Comme vous voudrez, madame Lacaze, lcha-t-il regret, comme vous voudrez.

Jusqu la fin de la semaine elle attendit en vain lenvoi du magazine moto. Elle passait tous les jours chez le dpositaire de presse, se prcipitait sur sa bote aux lettres entre midi et 13 heures. Elle ne songeait plus qu cette moto dcoupe. Parfois, elle cherchait encore dans les affaires de Julie, feuilletait ses livres habituels, les manuels scolaires, les cahiers, fouillait dans ses vtements, dans les cartons du dmnagement.

Le dimanche, elle prit la route de Carcassonne. On lui annona avec mnagement, et comme si elle tait larticle de la mort, que Julie, grippe, se trouvait linfirmerie. Elle la trouva en compagnie de deux autres filles plus ges.

Je toussais un peu, dit la petite fille. Ce nest pas trs grave.

Marie sassit auprs du lit, posa les illustrs et les livres autoriss par ladministration sur la petite table de chevet. Elle eut limpression que Julie se montrait rticente son gard.

Au bout dun moment, elle se rendit compte quelle tait la seule qui parlait.

Tu veux dormir, peut-tre?

Non, dit Julie, je te rpte que ce nest pas grave

Y a-t-il autre chose?

Elle regardait ailleurs, vers le recoin de la chambre o ses deux compagnes chuchotaient en riant. De temps en temps, linfirmire pntrait dans la pice, faisait mine de ranger quelque chose.

Jai limpression que tu men veux, dit soudain Marie. As-tu quelque chose me reprocher?

Pourquoi ne veux-tu pas aller Bziers?

Scandalise, Marie se souleva de son sige. Ils avaient donc pris cette libert dinformer Julie Ils voulaient faire indirectement pression sur elle.

Comment le sais-tu?

Elle tlphone souvent la directrice et lune des monitrices me la rapport.

Marie comprenait bien des choses.

Et depuis tu as la grippe?

Jtais fivreuse et je toussais, protesta faiblement Julie.

Jai besoin dun mois, dit Julie. Un mois. Tu comprends ce que cela veut dire? Je te demande de me faire confiance un mois encore. De patienter. Ensuite je partirai o on voudra que jaille. Nimporte o pourvu que nous soyons ensemble.

Julie gardait son expression boudeuse mais certainement pour ne pas abdiquer immdiatement. Depuis plusieurs jours, elle souffrait dans son affection, avait mont cette comdie tait-ce bien une comdie? de la maladie pour se retrancher de la vie communautaire, pour tre seule souffrir.

Peux-tu attendre un mois?

Inquite, elle apprhendait une question de Julie sur lemploi de ce mois. Elle naurait pas aim lui mentir alors quelle ne lavait jamais fait pour des choses importantes.

Un mois, dit Julie.

Je viendrai encore une fois te voir et la seconde je pense que ce sera la bonne, que le juge mautorisera te prendre avec moi. Je me demande ce que va en penser la voiture. Tu sais, elle est de plus en plus capricieuse et va-t-elle supporter ce supplment de poids?

Julie sourit.

Je ne suis pas si grosse.

Non, mais elle va encore nous secouer en ptaradant des quatre fers. Tu la connais.

Elles riaient. Comme lorsquelles revenaient ensemble sur le chemin dfonc. cette poque, elles comparaient la 2CV une vieille clocharde ivre.

Le lundi, Marie reut la revue de moto et louvrit avec des gestes fbriles.

Une Honda125 centimtres cubes, dit-elle.

Presque due. Ce ntait pas tout fait une moto mais plutt un vlomoteur. Dailleurs, elle lut quon ne pouvait la conduire qu partir de seize ans. Pour une cylindre suprieure il fallait avoir dix-huit ans. Cette prcision situait Gildas entre ces deux chiffres.

Soigneusement, elle dtacha la page, la plia en quatre et la plaa dans son sac. Le soir-mme, malgr la nuit qui tombait tt, elle conduisit jusqu la maison de ltang et partir de l essaya de reconstituer plusieurs itinraires. Bientt, elle se rendit compte que la vieille voiture ne pouvait passer l o une moto pouvait rouler aisment.

Elle aperut une maison isole non loin du hameau quon appelait Le Lac. Il y avait une lumire lune des fentres du rez-de-chausse et elle fut tente daller se renseigner, paniqua au dernier moment. En traversant Le Lac elle essaya de voir si un garagiste ou un simple rparateur de vlos ny tait pas install mais lendroit tait vraiment trop petit.

Dans la nuit, elle rva de cette maison isole o brillait une lumire et o elle navait pas os frapper. Une grosse femme aux cheveux gris la recevait trs mal. Malgr ce rve, elle dcida dy retourner le soir-mme.

Ce fut un homme jeune, brun et souriant qui vint lui ouvrir la porte. Il lcouta avec attention.

Une moto? Un jeudi davril?

Oui, dit-elle fbrile. Une moto comme celle-ci.

Il se tourna pour que la lumire de la cuisine claire la page du magazine.

Une Honda125, dit-il. Je suppose que cest trs important pour vous.

Oui, dit-elle, trs important Jai besoin de ce du conducteur

Cela ne me regarde pas, dit-il. plusieurs reprises, cette poque, jai vu passer une moto, en effet Une Honda125, ma-t-il sembl Moi aussi jaime les motos. Ctait un jeune garon qui portait un casque rouge et une combinaison noire. Je men souviens parfaitement. Je riais mme car il avait une drle de position sur son engin Son dos faisait comme une bosse Peut-tre tait-il bossu

Il ne sest jamais arrt ici?

Non, jamais Mais ce nest pas la seule maison isole dans ce coin. Il y a de vieux cabanons, des ramontages galement Vous en trouverez bien une dizaine dans le coin. Mais tous ne sont pas habits. Des Parisiens en ont achets et ne viennent quaux vacances.

Gildas avait pu abandonner sa moto dans une de ces habitations dsertes, revenir le lendemain avec de quoi rparer sa roue. Dans ce cas, elle ne retrouverait jamais sa piste, quoi quelle fasse, moins dun hasard fabuleux.

Je vous remercie, dit-elle.

Vous tes madame Lacaze, nest-ce pas?

La voyant se raidir, il sourit encore plus, montrant des dents trs blanches. Dans ce sourire elle dcouvrit une maturit qui lui laissa penser que lhomme ntait pas aussi jeune quil le paraissait.

Comment va votre petite fille?

Vous me connaissez?

Simple hasard, et ne me prenez pas pour un curieux avide de sensationnel. Jai t trs mu par ce qui arrivait cette enfant.

cause de la simplicit avec laquelle il le disait elle le crut sincre.

Je vais me renseigner, dit-il, passez loccasion, peut-tre que jaurai quelque chose pour vous.

Marie repartit revigore. Depuis des annes, elle navait pas rencontr dhomme capable de lui apporter, en si peu de temps, une telle amiti. Dordinaire, on la considrait comme une veuve encore comestible capable de tenir une place honorable dans un lit.

Elle essaya de penser ces cabanons et ces ramontages ferms en dehors des vacances. Elle y pensa tellement que, revenue chez elle, une explication lui apparut.

Les vacances de Pques navaient-elles pas t dcales pour certaines rgions, Paris en particulier?

Chapitre XIII

Elle acheta une carte dtat-major des bords de ltang de Sigean et pointa chaque construction avec un crayon rouge. En tenant compte de ce que lui avait dit Julie, savoir quelle avait coup tout droit pour revenir la maison tandis que Gildas poussait la moto jusquau garage le plus proche.

Le samedi suivant elle commena de les visiter lune aprs lautre. Beaucoup ntaient que des ruines envahies par des ronces mais une moto avait pu y tre cache durant une nuit. Alors elle senfonait dans ces gravats, dchirait son jean dans les pines la recherche dune tache dhuile rvlatrice. La moto devait en perdre assez puisquelle avait tach le bas des pantalons de Julie.

midi, alors quelle revenait vers sa maison du bord de ltang, elle fit un crochet pour rendre visite cet homme dont elle ne connaissait mme pas le nom. Il tait assis devant sa porte et se leva lorsque la 2CV simmobilisa, vint vers elle. Marie se surprit rougir pour la premire fois depuis longtemps.

Jai reconnu le bruit de votre bagnole, dit-il. Elle ferraille pas mal, hein?

Un de ces jours, elle va mabandonner.

Comme promis, jai essay de savoir mais personne ne se souvient dune Honda125 Ne prenez pas cet air du Personne ne se souvient de lavoir hberge chez lui mais des gens ont vu le mme garon bossu traverser le hameau du Lac assez rgulirement. Pas tous les jours mais presque Cest peut-tre intressant.

Il se nommait Pierre Vardas et tait maon.

Je restaure de vieilles bicoques, parfois des ruines. Un peu partout dans le pays. Jinstalle aussi les canalisations deau et dlectricit. Mais tout seul. Il me faut parfois un an pour terminer un chantier. En ce moment, je me paye quelques jours de vacances.

Comme elle risquait un il vers la vieille maison, il clata dun grand rire.

Je nai jamais le temps de travailler pour moi et le samedi et le dimanche je nai plus le courage Un jour, peut-tre Qui sait. Vous navez rien trouv vous-mme?

Non.

Venez boire quelque chose. Il fait trs chaud aujourdhui. On ne se croirait pas si prs de la Toussaint.

Il lui versa un pastis quelle but avec plaisir. Sur la petite terrasse ct de la maison. Il essayait dy faire pousser des tamaris et un if.

Cest dur dans le coin, cause des vents. Pourtant, jai rapport de la bonne terre de larrire-pays.

Alors elle parla. De Julie, expliqua ce qui avait amen la petite fille tirer sur sa tante, sans faire la moindre allusion Willy, Boris et Gildas. Il lcoutait en bourrant sa pipe. Il faisait trs doux et lair tait comme parfum par une odeur de pierre feu.

Vous lui aviez appris se servir dune carabine?

Jamais.

Et elle a su la charger, viser, tirer?

Lui aussi se posait la question. Le juge dinstruction, le juge pour enfants avaient fini par admettre cette possibilit mais Vardas ntait pas homme se laisser facilement convaincre.

Pourquoi cherchez-vous le motard bossu?

Prise de court, elle regarda ailleurs.

Excusez-moi, dit-il, mais jai limpression que tout est li.

Je vais partir, dit-elle.

Dommage que jaie prononc ces quelques mots de trop, reconnut-il navr.

Dans laprs-midi, elle dcouvrit une vieille maison habite par un mnage douvriers espagnols. Seule la femme tait prsente et ne parlait que sa langue natale dont Marie ne connaissait que quelques mots. Effarouche, mfiante, elle fit semblant de ne pas comprendre. Une nouvelle fois dcourage, Marie sen alla, parcourut des chemins de terre, longea des vignes, des garrigues, finit par rejoindre la vieille maison. Elle dcida de larer mme si elle ne devait passer quune heure dans le coin. Lorsquelle ouvrit la porte elle ne fut pas assaillie par lodeur fade habituelle. Juste celle de leau de javel. Elle recommencerait un jour et ce serait termin. Il lui faudrait galement nettoyer les escaliers, monter aux chambres pour ouvrir les fentres.

Elle esprait beaucoup du dimanche. Les gens venaient volontiers dans les cabanons, parfois de Narbonne ou de bien plus loin. Elle ne rencontra que des indiffrents qui jouaient aux boules, faisaient cuire des grillades sur les sarments de vignes ou qui profitaient des derniers feux du soleil pour bronzer. On lcoutait peine, on devait la prendre pour une folle.

Des Toulousains qui avaient d la reconnatre chuchotrent entre eux, se montrrent chaleureux et lorsquils commencrent poser des questions prcises elle rejoignit sa voiture, eut toutes les peines du monde la faire dmarrer sous leurs regards goguenards.

Ce soir-l, elle rentra dsespre et alla se coucher sans manger ni boire. Elle dormit comme une femme sole, neut que le temps de bondir de son lit le lundi matin. Les jours scoulaient avec trop de hte. Dimanche prochain, elle devrait aller Carcassonne, la dernire fois Il lui faudrait chercher du travail, se prsenter, perdre dautres jours prcieux, abandonner la piste de Gildas.

Le mercredi, bout de forces, elle roula jusque chez Pierre Vardas sans savoir ce quelle attendait de lui, esprant quil comprendrait, se moquant quil prenne cette visite pour une sorte de provocation. Mais aucune lumire ne brillait dans la maison dont les volets taient clos. Il avait d trouver un chantier loign. Dans ces cas-l, lui avait-il expliqu, il sarrangeait pour vivre sur place, ne revenait quen fin de semaine. Due, et mme triste, elle repartit. Il faisait nuit et elle craignait toujours de tomber en panne en pleine solitude.

Le lendemain, un jeudi, elle allait quitter le bureau, 17 heures, lorsque le tlphone sonna.

Pour vous, madame Lacaze, lui dit sa jeune collgue.

Tout dabord, elle ne reconnut pas la voix de Pierre Vardas et il dut se prsenter.

Jai quelque chose pour vous, dit-il. Je suis Sigean On peut se voir si vous voulez.

Il lui donna ladresse dun caf et, sur-le-champ elle imagina les consquences de cette rencontre. Il y aurait dix personnes pour prvenir MmeCauteret qui, son tour, avertirait le juge pour enfants. Confierait-il Julie une mre qui rencontrait aussi facilement des hommes dans un bistrot?

Non, dit-elle, je prfre que vous veniez chez moi.

Vous avez peur du quen-dira-t-on? demanda-t-il.

Je ne peux commettre aucune erreur Je vous attends.

Vardas connaissait le groupe immobilier mais afin quil ne demande pas son tage et son appartement elle lui donna toutes les prcisions utiles.

peine venait-elle de quitter son manteau quil sonna.

votre tour ne regardez pas, dit-elle. Je suis entre deux dmnagements.

Vous ne resterez pas ici?

Pour Julie je dois men aller. Cest la seule condition pour quelle me soit rendue.

Mais o comptez-vous aller?

Je lignore et je men moque Je regrette, mais je nai rien boire. Ni pastis ni apritif Juste de lorangeade.

Cela suffira.

Cet homme assis sur son divan dans cette salle de sjour anonyme ne la choquait mme pas. Peut-tre parce quelle navait jamais accept cet appartement, ne sy tait jamais sentie chez elle. Peut-tre pour une toute autre raison quelle voulait viter de fouiller trop profondment.

Je peux bourrer ma pipe?

Je fume aussi.

Il avait oubli ses allumettes et elle lui apporta la bote de cuisine.

Cest un marchand de poissons de La Nouvelle qui la charg sur la route, pas loin des cimenteries.

Marie en resta stupfaite.

Vous navez jamais cherch de ce ct-l, nest-ce pas? Mme pas chez les garagistes de Sigean?

Non, cest vrai.

Parce que vous ne vouliez veiller la moindre curiosit, dit-il. Et cela votre insu, malgr vous. Mais le bossu tait bien sur cette route pousser son engin et le poissonnier sest arrt. Il venait de passer une commande importante un pcheur du port. Il tait vide. Ils ont charg la Honda dans la camionnette. Il a laiss le garon en plein centre de Narbonne. Dabord il tait trop tard pour quun garagiste accepte de faire la rparation et ensuite le marchand de poissons sest dout que le garon tait sans un rond Cest un brave type et il la laiss place de lHtel de Ville Le garon lui a dit quil habitait tout ct, dans une petite rue voisine.

Cest extraordinaire, dit-elle. Comment avez-vous fait?

Je navais aucune raison de ngliger le village et ses environs immdiats, et je connais des tas de gens. Je connais aussi les Cimenteries, vous pensez, un maon. Alors jai rencontr des gars qui y travaillent et lun deux avait vu le garon pousser son engin, la camionnette sarrter. Rien de plus simple.

Marie secoua la tte.

Non, ce nest pas si simple Vous avez d perdre un temps fou faire ces recherches.

Jai du temps de libre, je vous lai dit.

Je vous croyais sur un chantier.

Puis elle fut si gne quelle se leva, alla chercher la bouteille dorangeade.

Vous en boirez bien un verre.

Comment avez-vous dit? Que vous me croyiez sur un chantier? Mais pourquoi?

Mercredi, je suis passe devant chez vous, dit-elle en rougissant, et il ny avait pas de lumire.

Je suis rentr tard, mercredi Je faisais les bistrots de La Nouvelle pour rencontrer des cimentiers. Ce sont des gens qui ont toujours soif. Des gens avec des poumons tapisss de poussire dure Si javais su que vous passeriez je vous aurais attendue.

Ctait tout fait accidentel, dit-elle.

Il leva son verre et en but une grande gorge, le mira dans la lumire de la lampe.

Quelle couleur! Cest drle mais je ne savais pas que ctait aussi bon. Jai le tort de ne boire que du vin et du pastis. Mais rassurez-vous, dans des limites raisonnables. Sur les chantiers, je ne bois que de leau Lorsque je travaille dans les Corbires surtout. Lhiver, les sources coulent. Au printemps aussi. Leau y est excellente.

Elle rflchissait. Lorsquelle avait abord ces groupes de motards de Narbonne, elle avait commis une erreur. Tous ces jeunes gs de plus de dix-huit ans pilotaient de grosses motos. Ils devaient ddaigner les engins de petite cylindre, ceux rservs aux moins de dix-huit ans. De plus, leurs machines cotaient fort cher et Gildas ne devait pas tre trs riche puisque, selon le poissonnier, il navait pas un sou en poche pour faire rparer sa roue.

Excusez-moi, dit-elle en se rendant compte quelle ne lcoutait plus depuis quelques instants.

Vous pensez lui, nest-ce pas? Croyez-vous que vous allez pouvoir utiliser tout a?

Cest dj beaucoup, dit-elle.

Oui, mais pas assez Le marchand de poissons ma dit quil ntait pas trs bavard. Il a bien essay de lui faire dire qui il tait, do il venait, ce quil faisait, mais le garon sest dfil. Finalement, ils ont parl mcanique. L-dessus, parat-il, le garon tait intarissable.

Est-il vraiment bossu?

Il doit avoir une dformation de lpaule Autrement, il serait assez joli garon, mais a doit le rendre sauvage.

Il termina son verre dorangeade.

Dailleurs, il allait comme un dingue sur sa petite moto et traversait Le Lac sans ralentir. Il a failli craser quelques chats. Le genre de type qui oubliait sa bosse grce la vitesse. Ah! si, autre chose, daprs le poissonnier la Honda ntait pas toute rcente. On lavait mme repeinte maladroitement en vert pomme. La peinture avait mme coul en certains endroits.

Posant le verre sur le plateau, il se leva.

Voil. Je ne sais pas ce que vous allez faire de ces renseignements mais jespre que vous serez prudente. Le bossu est certainement un garon malheureux donc dangereux. Ne croyez pas que je naime pas les jeunes. Mais je me mets sa place. Entre seize et dix-huit ans, une gueule pas trop moche mais cette salet dans son dos, il y a de quoi dsesprer de la vie, vous comprenez? Une moto cest fait pourquoi la plupart du temps? Pour se donner confiance, pour se croire suprieur en faisant du slalom entre les voitures, en allant parader sur les Barques Narbonne ou sur les plages lt. Mais aussi pour draguer les filles. Et notre pauvre petit bossu ne pouvait se permettre de prendre une fille sur son sige arrire. Imaginez un peu. Elle sinstalle, elle noue ses bras autour de la taille du gars. Et o met-elle sa tte? Vous les avez vues comment elles font? La joue appuye contre les dorsaux du pilote, les yeux ferms, la bouche ouverte, grises par la vitesse. Avec lui, impossible.

Julie, pourtant, lavait fait. Une petite fille pas assez grande pour que cette bosse la gne. Elle collait sa joue contre les reins du garon, et lui simaginait quil emportait une jeune fille. Il oubliait son infirmit et ensemble ils roulaient comme des fous dans les garrigues, les chemins creux. Ces images lmouvaient. Mais Gildas avait oubli la petite cavalire qui lacceptait tel quil tait. Pire, il lavait abandonne et elle, fidle, raisonnant comme toujours avec une maturit desprit extraordinaire, avait tu sa prsence, avait refus de le dsigner comme seul coupable.

Bonsoir, dit Pierre Vardas. Vous avez besoin de rflchir maintenant. Si vous en avez le temps, passez donc me voir Et souvenez-vous, restez prudente avec le petit bossu, mme sil vous donne envie de pleurer comme maintenant.

Ne pouvant prononcer un seul mot, elle le raccompagna jusqu la porte. Gentiment, il lui tapota lpaule et sen alla.

Chapitre XIV

Depuis une heure, elle rdait dans les petites rues proches de lHtel de Ville. Parfois, elle pntrait sous un porche, dans des cours successives. Une simple tache verte suffisait faire battre son cur. Elle dcouvrit quelques motos gares dans des couloirs et mme une petite Honda de couleur rouge. Elle tourna longtemps autour de cette dernire, osa se pencher, essayer de gratter la peinture carlate, esprant trouver une autre teinte dessous. On faillit la surprendre et elle finit par rejoindre la rue. Gildas avait pu peindre son engin mais sil manquait dargent il navait pu faire quun travail grossier.

Elle consultait les botes aux lettres, montait aussi dans les tages pour lire les plaques sur les portes. partir dune certaine hauteur on ne trouvait plus que des morceaux de carton griffonns, taps la machine crire plus rarement. Mais Gildas pouvait tre un nom invent, un surnom qui napparatrait nulle part, qui nappartenait qu la mmoire des gens ayant connu le bossu, qu un petit groupe de ceux qui, du mme milieu que le garon, le protgeraient instinctivement.

Comme elle passa plusieurs fois dans les plus troites ruelles on commena de la regarder. Des fentres souvraient directement sur les odeurs durine de chat et lombre endmique de ces canons urbains. Depuis longtemps, lancienne population de ce quartier habitait ailleurs, dans les constructions rcentes de la priphrie. Ne restaient que des vieux, et une nouvelle gnration de gens htroclites, que le manque dargent empchait daller ailleurs. Des gens gs et des jeunes qui se regardaient avec mfiance. Mais qui retrouvaient une fraternit phmre pour signifier Marie quelle navait rien faire dans le coin.

De temps en temps, elle chappait ce labyrinthe froid et humide pour retrouver une rue peine plus large mais passante, anime par quelques talages de fruits et primeurs. Cest au cours dune de ces remontes vers un air plus respirable quelle dcouvrit un petit marchand de cycles et osa lui parler dun garon bossu qui possdait une Honda125 peinte en vert pomme.

Non, je ne vois pas, dit lhomme. Des motos, on commence en voir un peu trop dans le coin. La nuit, ces petits salauds font des courses dans les ruelles. Et que je ty vais pleins gaz et pot dchappement trafiqu. Ah! cest du joli.

Il ne sintressait quaux bicyclettes, avait une haine froce pour tout ce qui ptaradait. Elle nen tirerait rien et revint vers lHtel de Ville, pntra aux Dames de France. Juste le temps de ctoyer beaucoup de monde, de se laisser aller au rythme des clients. Dans ces grands magasins, on pouvait abandonner le commandement de son corps, de ses jambes. Ctait presque reposant si lon ne prtendait pas aller contre-courant ou simplement avoir un but dtermin.

Elle croisa plusieurs garons et filles en combinaison de motard, se retourna pour les suivre des yeux. Des plus de dix-huit ans qui possdaient des monstres rugissants et non une sorte de vlo avec un moteur. Des tres suprieurs qui avaient dans leurs yeux la certitude dappartenir llite routire. Rien voir avec le petit boscot qui montait un engin la cylindre limite par la loi, un tre que lge frappait dincapacit partielle, un handicap de la mcanique. Du corps galement.

Tout en se laissant porter par la foule, elle ralisa que Gildas ne devait gure avoir damis pour sen aller loin de Narbonne, seul avec sa Honda. Un souffre-douleur? Un exclu? Participait-il, le soir, ces rondes bruyantes dans les rues de la vieille ville, ces gymkhanas provocateurs pour les derniers habitants des ruelles?

Une nouvelle fois, elle plongea dans le labyrinthe, essaya de trouver de nouvelles ruelles, dautres immeubles anciens visiter. Dans certains la minuterie ne fonctionnait plus. Il y avait des cabinets de palier lodeur repoussante, des robinets dtage galement. Elle vit une dame ge venir chercher un broc deau comme elle devait le faire depuis toujours.

Des noms, des noms, souvent espagnols, italiens, arabes plus rarement. Quelquefois des prnoms dun autre ge: MlleEudoxie Rigal, M.Zozime Ramet Germaine, et surtout sa fille Gilberte lui avaient assez bien reproch davoir appel sa fille Julie.

force derrer dans ces pierres dun autre ge, elle finissait par oublier Gildas, se laissait gagner par une certaine mlancolie. Elle avait limpression de visiter une cit fantme, mais il y avait des bruits de radio, des odeurs et parfois lcho dune dispute qui navait jamais commenc et qui ne finirait jamais.

Elle pensait que Gildas avait pu trouver refuge dans un tel endroit. Peut-tre mme ces lieux lavaient-ils scrt comme ils scrtaient des cafards et des poissons dargent?

Bonjour.

Comme prise en faute, Marie sursauta alors quelle lisait un nom crit la craie sur une porte. Une jeune femme brune arrivait derrire elle, un peu essouffle par les deux tages et une grossesse dau moins six mois.

Vous cherchez quelquun?

Un jeune garon, il se nomme Gildas, il a une petite moto et une sorte de bosse dans le dos.

La jeune femme se mit rire.

Une moto et une bosse

Marie sourit galement.

Je croyais que ctait le propritaire qui vous envoyait. Il doit faire dboucher les cabinets depuis quinze jours et depuis nous ne payons pas le loyer pour ly obliger. Il nous a menacs denvoyer lhuissier.

Je nai rien dun huissier, fit Marie amuse.

Non, bien sr, mais celui du proprio emploie une jeune femme, clerc si vous voulez parce quil a la trouille de venir lui-mme. Il pense quun sourire fminin arrangera tout. Gildas avez-vous dit? Je ne connais personne de ce nom. Un nom assez rare, non? Un journaliste de la tl ne sappelle-t-il pas ainsi?

Tiens, cest vrai, dit Marie, je ny avais jamais pens.

Y avait-il un rapport? Le garon ressemblait-il ce journaliste?

Tant pis, dit-elle.

Vous navez pas dautres indications?

La jeune femme ouvrait une porte mais ne paraissait pas presse de rentrer chez elle.

Je sais seulement quil peut habiter dans les quartiers autour de la place de lHtel de Ville.

a fait beaucoup de maisons visiter. Vous en avez pour des jours, des semaines.

Une demi-journe ma dj puise, avoua Marie, je me demande si je ne vais pas renoncer.

Cest important?

Oui, trs important.

Cette inconnue avait le mme sourire que Pierre Vardas. Elle aussi provoquait la sympathie, dgageait une grande chaleur humaine, une comprhension sincre.

Si vous ne trouvez pas?

Je ne sais pas, mais je crois que je continuerai chercher toute ma vie durant.

Voulez-vous entrer?

Elle trouva stupide de dire quelle allait dranger. Elle suivit la jeune femme qui posa son panier de provisions sur un banc de bois. On pntrait dans une grande salle, sobrement meuble.

Nous sommes venus pour les vendanges, mon mari et moi, et nous navons pas envie de remonter Paris. Pourtant, a fait six mois que nous en bavons essayer de trouver quelque chose dans ce pays.

Il ny a pas de travail.

Mon mari travaille au march.

Elle dsigna le panier:

Tout ce quil peut rcuprer, tout ce qui se jette et qui est encore trs sain Tout un art de vivre pour peu dargent, vous savez. Il a une famille, ce Gildas?

Je lignore. Au dpart, je navais que la moto. Puis jai dcouvert que ctait une Honda125, quelle ntait pas rcente et quil lavait repeinte en vert lui-mme. Puis jai su quil tait bossu et que la dernire personne lavoir vu lavait dpos lui et son engin place de lHtel de Ville. On ne peut quand mme pas aller trs loin avec une petite moto dont la roue est creve.

Cest dj beaucoup, dit la jeune femme.

Sur la porte, Marie avait lu deux prnoms et un nom, Paul et Caroline Gauthier.

coutez, pour les motos il y en a dans le coin, mais pas des masses. Ou ce sont des jeunes sans problmes dargent, qui en ont, ou ce sont les petits loulous des grands ensembles priphriques. Je me demande si vous trouverez par ici.

Il aurait pu demander ce poissonnier qui la dpos au centre de lamener jusque l-bas. Je crois savoir quil nest pas trs argent. Il pourrait tre un de ces loulous, en effet. Mais cest dans ce coin quil a t vu pour la dernire fois.

videmment, vous pouvez tomber sur lui par hasard mais encore faudrait-il se promener sans arrt dans le quartier.

Je ne suis pas de Narbonne mais de Sigean Je travaille toute la semaine et nai que le samedi et le dimanche. Mais un seul dimanche tous les quinze jours.

Caroline Gauthier vidait son panier en examinant chaque fruit, chaque salade. Marie, tonne, narrivait pas croire que ces produits avaient pu tre jets. Pour une simple tache, pour quelques tavelures. Depuis quelques jours, elle dcouvrait que lon pouvait vivre diffremment de ce quelle connaissait. Dabord avec Pierre Vardas puis avec cette jeune femme.

Est-ce que ce Gildas travaillait, votre avis?

Non, je ne le pense pas.

Il nallait pas lcole non plus?

Comment aurait-il pu suivre des cours et rejoindre Julie lorsque celle-ci rentrait de classe?

Certainement pas ou bien alors de faon trs fantaisiste.

Mais il trouvait de largent pour mettre de lessence dans sa moto.

Peut-tre la vole-t-il, dit Marie.

Vous ne laimez pas beaucoup, nest-ce pas? demanda Caroline Gauthier. Vous a-t-il fait du mal?

Elle prfra ne pas rpondre, regarda ailleurs.

Je dis a parce que vous ne paraissez pas accepter sa personnalit. Quil soit bossu, quil ait une moto, pas dargent, pas de travail ou pas dcole attitre, tout cela vous parat inadmissible. Avez-vous essay de savoir qui il tait rellement?

Je nen ai pas eu le temps, dit Marie. Maintenant il faut que je vous laisse. Vous avez t trs aimable.

Ne le prenez pas mal mais pour moi ce Gildas est un marginal, un asocial comme je le suis, comme lest mon mari et instinctivement je prends sa dfense.

Je comprends trs bien, dit Marie. En agissant comme je le fais je ne trouverai personne pour maider, nest-ce pas?

Cest fort possible, surtout si vous ne dites pas ce que vous lui voulez exactement.

Marie hocha la tte. Cette jeune femme ne comprendrait pas quelle voulait retrouver Gildas afin de laccuser dun crime pour lequel sa petite fille lui avait t enleve. Jamais elle ne pourrait lui expliquer ses souffrances, ses remords.

Vous allez continuer quand mme?

Il le faut bien.

Avez-vous song un seul instant que ce Gildas pouvait tre un fugueur? Il y en a des tas en ce moment qui vont de ville en ville, un jour ici le lendemain ailleurs

Marie, intresse, revint vers le centre de la pice.

Ces gosses-l ont souvent des adresses o ils nont qu se prsenter pour recevoir un coin pour coucher et de quoi manger. En gnral chez dautres gosses qui ont toujours eu envie de filer ailleurs mais qui narrivent pas concrtiser leur rve. Mais il y a aussi des foyers, des centres daccueil Je suis certaine qu Narbonne il y en a un ou deux Dautres aussi la campagne.

Merci, dit Marie.

Elle partit avec la certitude de laisser delle une image antipathique. Cette femme devait la trouver incapable de communiquer avec les autres, uniquement proccupe par son ide fixe. Elle faillit retourner, aller plaider sa cause.

Chapitre XV

Jamais Julie ne lui parut en aussi excellente sant que ce dimanche-l et aussi joyeuse. MmeCauteret stait abstenue de tlphoner la directrice de linstitution, moins quon ait eu la dlicatesse de ne pas en informer Julie.

Jai bon espoir, lui dit Marie. Je suis sur la bonne voie et dici quinze jours nous serons ensemble.

Dans quelle ville irons-nous?

Peut-tre Bziers Agde Ou pourquoi pas Ste?

Jaimerais bien Ste cause du port. Ce serait trs agrable que daller voir les bateaux Tu crois que les gens sont gentils, l-bas?

Oh! mais certainement. Il ny aura aucun problme.

Crois-tu que je pourrai rentrer en sixime?

Marie faillit montrer son embarras. Dans sa poursuite dune chimre ne ngligeait-elle pas lavenir de sa fille?

La directrice dit que je travaille bien. Mais je suis sre que dans un C.E.S. cest compltement diffrent.

Dans les quinze jours venir, il lui faudrait trouver du travail, un appartement, inscrire Julie dans un collge et poursuivre ses recherches. La veille, elle avait trouv deux foyers pour jeunes gens dans lannuaire, lun Narbonne ville lautre dans la campagne. Celui de la ville ntait pas situ dans le centre mais dans les faubourgs, sur la route de Carcassonne. Elle sy tait prsente mais navait trouv personne. Une voisine avait bien voulu lui dire que le foyer ne fonctionnait que lt et jusqu la fin des vendanges.

Heureusement, avait-elle ajout, venimeuse, on nest quand mme pas tranquille avec tous ces voyous

Encore une fausse piste. Elle navait mme pas envie de se rendre lautre du ct de Gruissan.

quoi penses-tu?

ce que nous pourrons faire dans quinze jours, lui dit Marie en sursautant.

Tu as lair davoir du souci.

Rien nest facile Mais il faut que jy parvienne.

Pourquoi nas-tu pas accept pour Bziers?

Parce que ctait MmeCauteret qui mavait trouv cette place. Penses-tu que jai eu tort?

Non, pas du tout. Tu sais, je peux vraiment attendre quinze jours de plus sil le faut, je ne suis plus une enfant.

Cest trs gentil de ta part, commena Marie.

Puis elle se sentit brusquement angoisse. Cette faon de dire Je ne suis plus une enfant. Mais elle le savait fort bien que Julie ntait plus une enfant, quelle avait un jugement bien meilleur que chez bien des adultes, quelle sintressait des sujets qui auraient rebut des tres de vingt-cinq ans et plus. Mais pourquoi pensait-elle immdiatement aux possibilits intellectuelles de Julie et jamais son apparence physique. Je ne suis plus une enfant. Marie lexamina furtivement. Elle pouvait paratre plus que son ge mais elle restait encore une petite fille. Alors pourquoi disait-elle quelle nen tait plus une? Parce quen ce moment elle assumait les responsabilits dune adulte? Parce quelle avait commis un acte dadulte en tuant sa tante et quelle payait comme une adulte? Ou bien alors ce Gildas

Tu vas rire, lui disait Julie, mais je viens de lire un roman de la Comtesse de Sgur Je nen avais jamais lu et ici il ny a pas tellement le choix, tu sais Les Petites Filles modles, Les Malheurs de Sophie, cest plutt bbte

Oui, dit Marie, ces fillettes qui vivent dans un chteau et dont le passe-temps favori est de faire la charit, ce nest pas vraiment crdible.

Celui que jai lu jusquau bout cest: Franois le Bossu, dit Julie.

Marie se hta de rpondre. Surtout pour ne pas marquer son trouble par la moindre hsitation:

Je ne men souviens pas tellement.

Cest pas mal du tout

Elle pensait toujours ce Gildas, devait mme imaginer une belle histoire dont elle tait lmouvante hrone qui sauvait le pauvre bossu dun triste sort en prenant sa place.

Tu crois que cest possible dans la vie daujourdhui? demanda-t-elle sa mre.

Pourquoi pas, dit Marie. Oh! bien sr, il faut transposer lintrigue, oublier ces chteaux et tout le reste

Comment faire pour lempcher de senfoncer une nouvelle fois dans lerreur? Navait-elle pas eu tort de faire semblant de retrouver la gourmette? De laver Boris de tout soupon? Au milieu de ces trangers qui favorisaient chez Julie un certain repli sur elle-mme nallait-elle pas de nouveau parer ses phmres compagnons de toutes les qualits? Nallait-elle pas trouver des excuses Gildas, attendre indfiniment son retour? Dautre part, avait-elle le droit de laisser Julie dans laffreuse conviction que lamiti, voire lamour nexistaient pas, que chacun ne cherchait qu tromper, dpouiller lautre?

Franois le Bossu finit par mourir, dit Julie, et cest aussi bien comme cela.

Cest un peu triste, non?

Julie ne rpondit pas.

Ce fut sur le chemin du retour quelle se sentit incapable de retrouver son petit appartement, cette cellule anonyme incluse dans dautres cellules o la vie se manifestait bruyamment, accusant encore sa solitude. Il faisait nuit lorsquelle aperut la lumire. Pierre Vardas avait dj ouvert sa porte, lattendait en tirant sur sa pipe.

Jai reconnu le bruit du moteur, dit-il.

Un beau jour, il mabandonnera compltement, rpondit-elle. Je ne vous drange pas?

Cette question nest pas poser, dit-il. Vous avez lair davoir besoin dune bonne grillade et dun verre de rouge Justement, jai tout ce quil faut.

Des souches de vignes brlaient dans la chemine et elle sen approcha, dcouvrant quelle avait froid, quelle tait lasse. Elle le regarda faire griller la viande comme dans un rve.

Je devrais vous aider, dit-elle.

Reposez-vous, essayer de laisser tomber ce fardeau qui commence devenir trop lourd pour vous.

Elle ferma les yeux, russit retenir ses larmes.

Allez-vous le porter toute la vie? Vieillir avant lge cause de vos efforts dsesprs?

Je ne sais pas. Pour un soir peut-tre, mais demain je me sentirai oblige de le reprendre

Et si Gildas nexistait pas? Sil ny avait quune suite de concidences. La vie nest-elle pas ainsi, faite de hasards? Certains samusent les lier pour nous croire prdtermins? Nest-ce pas absurde?

Marie aurait pu accepter cette hypothse si quelques heures plus tt sa fille ne lui avait parl de ce livre, Franois le Bossu. Nouvelle concidence? Ctait Pierre Vardas qui, la premire fois, avait affirm que le motocycliste inconnu avait une bosse. Le poissonnier avait confirm. Elles nen avaient jamais parl, Julie et elle. Et pourtant sa petite fille voquait Franois le Bossu de la Comtesse de Sgur, et ce ne pouvait tre un hasard.

Venez manger.

Peut-tre but-elle un peu trop de vin. Peut-tre pour la premire fois depuis des annes se sentit-elle bien, au chaud, protge, avec quelquun qui pensait fermer les volets, la porte, teindre le feu, la lumire. Quelquun qui sa place avait dbarrass la table, quelquun qui lavait aide sallonger sur un lit, qui avait soigneusement tendu de chaudes couvertures sur elle.

Dans la nuit elle se rveilla, sut quelle tait chez Pierre et quil ne pouvait tre trs loin. Elle lappela et il accourut aussitt. Dans lobscurit, elle lui prit la main et la porta ses lvres, puis le fora sallonger auprs delle. Lentement, trs lentement, ils sembrassrent, se dnudrent, firent lamour. Sur un rythme si lent que ce fut bientt pour elle lheure de partir.

Je reviendrai, dit-elle. Mais je ne peux te dire quand.

Toute la semaine jattendrai, rpondit-il simplement.

Toute cette journe du lundi fut pleine, grosse dans le sens de fconde, dun merveilleux bonheur, mais la nuit suivante, dans cet appartement dtestable, accrocha de nouveau sur ses paules un sac dincertitudes, de questions. Elle se sentait coupable, attendait rsigne un chtiment invitable.

Le mardi, 17 heures, sans mme passer chez elle, elle rejoignit Pierre Vardas dans sa maison isole.

Je viens faire lamour avec toi, lui dit-elle. Tout de suite.

Plus tard, elle fut inquite.

Tu mas trouve excessive, nest-ce pas? Un peu folle? Je dois te donner limpression de ne penser qu a, de ne pas savoir tre tendre, mais cest dans le plaisir que jarrive vraiment oublier.

Il avait prpar une grosse soupe paysanne qui faisait flotter dans la maison un chaud parfum de bien-tre et de prennit de la vie. Une odeur qui allait bien aux murs pais, la rusticit du dcor.

Tu en as fait pour une famille nombreuse, remarqua-t-elle. Tu aimes tant la soupe?

Pas ce point, mais je laurais fait rchauffer plusieurs soirs de suite pour que son odeur taccueille.

Ce soir-l, elle parla. Il lcouta sans linterrompre. Elle raconta sa vie depuis la mort de son mari, puis celle de Simon, son fils. De ses difficults, puis de Julie, surtout de Julie, de Willy, de Boris et de Gildas. De sa belle-sur, de sa nice et de MmeCauteret.

Ils ne me la rendront que si je quitte ce pays pour minstaller ailleurs, et ils ont raison. Julie ne peut affronter les gens dici, mme pas leurs regards.

Je peux trouver un chantier dans dautres dpartements, dit Pierre Vardas. La semaine prochaine, jirai trouver le juge pour enfants. Je lui expliquerai qui je suis, ce que je compte faire. Il me fera confiance. Je saurai le convaincre.

Marie se taisait. Julie serait-elle convaincue? Comment lui expliquer quil y aurait dsormais un Pierre Vardas avec elles?

Il te faut lui crire.

Oui, dit-elle, demain.

Et Gildas?

Je ne sais pas Peut-tre quil y a eu une srie de concidences, effectivement.

Pierre fumait sa pipe en la regardant tranquillement.

Tu ne laccepteras jamais, dit-il. Autant essayer encore. Demain, je partirai pour Narbonne et je chercherai. Mais accepteras-tu sans arrire-pense ce que je te dirai ensuite?

Oui, dit-elle, sans arrire-pense.

Elle reprit son travail, ses petites habitudes. Le mercredi passa aisment, le jeudi fut plus difficile. Pierre lui avait dit quil lui tlphonerait ds quil aurait du nouveau. Mais il ne le fit pas. Le jeudi soir, elle vint jusqu la maison. Les volets, la porte taient ferms. Sachant o se trouvait la clef elle pntra dans la grande pice. Une odeur cre de feu teint y rgnait. Une odeur qui sentait labandon dfinitif, et elle se hta de ressortir, remit la clef dans sa cachette et rentra chez elle.

Pierre Vardas lui tlphona le vendredi 15 heures.

Voil ce que jai trouv, dit-il. Une communaut installe dans le vieux quartier dans un immeuble qui menace ruine. Des jeunes sy succdent constamment, ne restent que quelques jours, rarement plus dun mois. Seuls deux types habitent l constamment. Ils ne posent de questions personne, reoivent, logent et nourrissent ces mmes qui passent. Parfois la police fait une descente, retrouve quelques fugueurs, quelques drogus. Ces deux types se souviennent quau mois davril un garon est pass. Il possdait une Honda125 achete doccasion et bricole tant bien que mal. Ce garon se nommait Gilles Dazergues, avec un Z. Il demandait quon lappelle Gildas. Il venait de Lyon, parlait de lEspagne. Toute la journe il filait sur son engin, ne rentrait pas tous les soirs. Une nuit, il est revenu vers minuit, a dit quil avait crev. Le lendemain, il a rpar sa roue. Il semblait avoir hte de pouvoir conduire de nouveau sa petite moto. Et puis un beau jour il a disparu et les deux types en question pensent quil a d passer en Espagne. Ou quil est rentr chez lui Lyon. Mais ils pensent plutt lEspagne car il a laiss chez eux pas mal daffaires comme sil comptait les reprendre au retour. Jai peut-tre commis une btise en essayant de les acheter. Je leur ai propos de largent pour quils nous prviennent lorsque le gosse reviendrait. Ils se sont fchs et mont presque fichu la porte.

Bien, dit-elle. Tu rentres?

Je suis rentr. Je tlphone de Sigean et maintenant je vais la maison.

tout lheure, dit-elle.

Lorsquils se retrouvrent ils firent tout de suite lamour dans la maison peine rchauffe par le feu allum depuis peu. Par la suite, elle fut surprise de navoir eu que cette proccupation, de ne pas lavoir questionn sur ses recherches.

Ce fut Vardas qui en parla le premier alors quelle dballait les provisions achetes avant de venir. Il lui donna ladresse de cet immeuble vtuste, dautres prcisions.

Ce Gilles Dazergues tait renferm, peu bavard. Seule sa moto paraissait lintresser. Il y avait des filles ce moment-l dont une peu farouche qui narrtait pas de faire lamour avec des partenaires diffrents. Elle a essay de draguer Gildas mais il a failli la gifler. Un drle de type, non?

Un garon malheureux, hriss par la piti ou lamour facile qui avait rencontr lamiti affectueuse de Julie. Mais quen avait-il fait?

Que dcides-tu?

Je ne sais pas, dit-elle.

Le lendemain, elle se rveilla avant lui, quitta le lit furtivement, shabilla dans la cuisine et sortit en silence. Le bruit du dmarreur allait le rveiller mais elle savait quelle aurait disparu lorsquil sortirait sur la porte.

la Maison de la Presse, elle chercha dans le rayon de la Bibliothque Rose. La plupart des romans de la Comtesse de Sgur y figuraient lexception de Franois le Bossu.

Je peux vous le commander, proposa le dpositaire. Il sera l ce soir avec le colis des journaux. Demain au plus tard.

Merci, dit-elle. Je dois aller Narbonne, je lachterai l-bas.

Tout en roulant, elle essayait dtablir un ordre de priorit. Acheter dabord ce livre puis se rendre dans cette sorte de foyer o Gildas Dazergues avait sjourn plusieurs semaines.

Un samedi, elle eut du mal trouver une place de parking, passa de ce fait devant une Maison de la Presse.

Je vous fais un paquet cadeau? proposa la vendeuse.

Elle nosa refuser, eut la patience dattendre quon enveloppe le roman dun joli papier, quon noue un ruban noir autour, quon colle une tiquette. Du mme coup, ce livre ainsi prsent devint pour elle un objet prcieux, inquitant.

Elle pntra dans un bar, commanda un caf et un croissant, commena de dfaire le joli papier. Une grosse femme qui mangeait un sandwich en buvant un verre de vin blanc ne cessait de la regarder, fut certainement surprise en voyant la couverture rose.

Marie consulta le roman sans oser aller tout de suite la fin. Elle ne se souvenait pas que les dialogues taient prsents ainsi, comme dans une pice de thtre, avec au milieu de la page le nom de la personne qui parlait. Il y avait normment de dialogues.

La grosse femme commandait un autre verre de vin au garon et attirait son attention sur Marie. Ils changeaient des sourires narquois mais elle sen moquait.

Elle se fora manger son croissant, avala dun trait son caf, nosa en commander un autre cause du garon. Enfin elle ouvrit le roman la dernire page. Elle y apprit quun certain Adolphe avait connu une triste fin. Elle ignorait qui tait cet Adolphe. Mais un paragraphe plus haut, elle put lire Quant Christine et Franois, ils ne se lassent pas de leur bonheur; ils ne se quittent pas; ils nont jamais de volonts, de gots, de dsirs diffrents. Ils ne vont pas Paris et ils vivent Nanc chez leur pre.

Pourquoi Julie lui avait-elle dit que Franois le Bossu mourait la fin de louvrage?

Chapitre XVI

Pour revenir sa maison au bord de ltang, elle avait d faire un dtour afin de ne pas passer devant chez Pierre Vardas. Mme cette distance elle ntait pas certaine quil nentendrait pas le bruit ferraillant de sa voiture, craignait de le voir arriver.

Quelques brumes flottaient sur ltang mais la journe serait trs belle. Pour linstant, lair humide faisait frissonner en pntrant dans la 2CV dont la vitre gauche tait releve. Marie le respirait pleins poumons en examinant la maison. Depuis des mois, bientt sept, elle ne pntrait que dans le rez-de-chausse et le plus souvent dans la cuisine.

Jamais elle navait song se rendre dans la vieille remise accole la btisse qui autrefois lui servait de garage. Il y avait dailleurs juste assez de place pour la voiture, le reste tant occup par un vieux matriel de vigneron. Un pressoir vermoulu, de vieilles barriques clates pour la plupart, des comportes empiles les unes dans les autres jusquau toit. Son mari dabord avait toujours parl de brler tout a, puis elle avait souvent song faire du rangement.

Parmi le trousseau elle choisit la clef de la remise mais ne put se rsigner descendre de voiture pour aller ouvrir la porte. Il existait une autre clef quelle navait jamais retrouve depuis le mois davril et dont elle ne stait gure proccupe.

Enfin elle se dcida, marcha rapidement vers la porte de la remise, enfona la clef. Il fallait en mme temps soulever le battant pour faciliter le jeu du pne. cet effet, son mari avait viss une poigne quelle saisit pleine main. La serrure fonctionna avec un grincement quelle avait oubli.

Les barriques avaient achev de souvrir durant lt. Les cercles de fer avaient gliss tout en bas. Lt avait t particulirement chaud et le bois avait achev de se desscher. Il y avait un amoncellement incroyable de douves.

Elle essaya de se frayer un passage mais ny parvint pas. Il lui fallait ranger tout a si elle voulait poursuivre son chemin. Mthodiquement, elle commena de ranger les douves et les douelles. Autrefois, on pouvait aisment passer entre les demi-muids et les barriques. Julie samusait cache-cache avec son frre Simon mais avait tout de suite peur dans la relative obscurit.

En mettant le pied sur un cerceau elle le redressa violemment et il frappa son mollet si fort quelle poussa un cri et se frotta longuement la partie atteinte. Elle se souvenait quenfant, elle jouait au cerceau avec. Ce qui ntait pas ais vu la forme, une section de cne. Lhabilet consistait justement le faire rouler sur le fil du plus grand cercle.

Au bout dun moment, elle dut ter sa veste de laine tant ce travail lui donnait chaud. Elle ne pensait pas tellement ce quelle faisait. Mais il lui fallait aller jusquau bout, dgager le passage pour aller regarder derrire les piles de comportes.

De temps autre elle allait jeter un coup dil lextrieur, craignant que Pierre ne la trouve l. Il devait normalement penser quelle se trouvait Narbonne mais elle le savait intuitif, capable de suivre le cheminement de ses penses elle.

Dabord elle aperut un point brillant, se demanda si ce ntait pas un vieux vlo des enfants, abandonn l depuis longtemps. Quest-ce qui pouvait briller ainsi, pensait-elle, la sonnette? Le guidon nickel? Mais normalement il aurait d tre rouill depuis longtemps.

Elle avana la main vers cet objet insolite, sursauta en voyant une main venir la rencontre de la sienne, faillit crier mais neut gure envie de rire en constatant son erreur. Ctait un miroir rectangulaire qui venait de reflter sa main. Un miroir encadr de mtal brillant et qui se prolongeait dune tige elle-mme fixe sur un gros guidon. Un rtroviseur.

Quelques tonnelets effondrs, encastrs les uns dans les autres, lempchaient de distinguer lensemble de la Honda125 mais elle tait certaine que la moto se trouvait bien l depuis le mois davril. Depuis le terrible jeudi.

Elle recula comme pour estimer lobstacle mais avec le secret dsir de ne pas aller plus loin. Tout au contraire, elle aurait voulu entasser de nouveau les douves en cet endroit, faire disparatre jamais cet engin. Maintenant des relents dhuile montaient ses narines. Comment ne les avait-elle pas sentis plus tt? Elle fut certaine que la remise entire empestait.

Marie continua de reculer, sortit. Un vent frais soufflait qui achevait de dissiper les brumes sur ltang. Elle se sentit transperce et sa transpiration scha brusquement sur elle, la glaant. Elle dut retourner chercher sa veste, lenfila en courant vers la voiture o elle senferma.

Elle tendit la main vers le dmarreur, la laissa retomber pour regarder la porte de la maison. Maintenant, elle devait ouvrir celle-l, monter lescalier, dpasser le premier tage, aller jusquau grenier.

Cest impossible.

Pierre Vardas. Lui le ferait. Lui aurait cette volont den finir une bonne fois pour toute. Mais elle, pouvait-on exiger delle quelle le fasse?

Mais elle se retrouva en dehors de la voiture, moins dun mtre de cette porte quelle ouvrit du premier coup. Longtemps, il y avait eu cette odeur fade du sang. Le sang de sa belle-sur nettoy grande eau javellise. Mais lodeur navait jamais compltement disparu. Non, jamais, mme si elle avait feint de croire le contraire.

En bas de lescalier, elle essaya dallumer la lumire avant doser regarder vers le haut, se rendit compte quelle navait pas enclench le compteur lectrique, revint sur ses pas. La lampe de lescalier salluma.

On voyait toujours ltrange silhouette dessine gros traits de craie mais il fallait faire partie du drame pour y voir la forme dune femme tombe la tte vers le bas, les jambes sur les marches suprieures. Marie monta le long du mur, vitant de marcher sur cette matrialisation, dcouvrit les taches brunes sur les pierres dardoise, atteignit enfin le palier du premier tage.

Marche aprs marche, elle monta vers le grenier. Lescalier se terminait brusquement par une porte assez rudimentaire, quelques planches rassembles avec de larges fentes. Lair pouvait passer librement, les odeurs galement.

Cet air qui justement se faisait diffrent, navait pas cette constitution dont elle se souvenait bien. Un mlange de poussire, de fruits trop mrs. Elle y suspendait des raisins dhiver dont les grappes, attaches par des brins de raphia, pendaient sur des manches de balai. On ne les mangeait que vers la Nol car leur peau paisse les protgeait de la pourriture. Lodeur de la laine des vieux matelas ventrs, vague relent de suint, celle du vieux papier. Une odeur plus paisse recouvrait celles-l bien familires. Comme venue dailleurs.

Le grenier se divisait en trois parties. La plus importantes au milieu avec la petite fentre do Julie disait avoir vu venir Germaine Marty et MmeCauteret. Et, de chaque ct, sous la pente peine prononce du toit, deux petites pices. Dans lune son mari, Nol, avait couch lorsquil tait jeune homme. Il y avait un vieux lit et une armoire inutilisable. Lautre avait servi un temps de pigeonnier et le plancher tait encore recouvert dexcrments doiseaux desschs.

Jamais les gendarmes ntaient monts au grenier, pas plus que le juge dinstruction lors de la reconstitution. Pour tous ces gens, les aveux de Julie aidant, laffaire tait toute simple. On avait retrouv la carabine et la bote de cartouches dans la chambre de lenfant. Dautre part, MmeCauteret avait tay la thse officielle.

Marie avana de quelques pas, se rendit compte quelle laissait des traces sur le sol, se pencha mais nen dcouvrit pas dautres devant elle. Le vent soufflant travers les tuiles disjointes apportait du sable de la mer, des dbris de vgtaux qui formaient vite un tapis pais.

Puis elle vit le petit objet de cuivre devant la porte de la chambrette. Elle le ramassa, le serra entre ses doigts en regardant la porte ferme.

Elle lentrebilla et fut surprise de la clart qui y rgnait, se souvint quon avait scell des carreaux de verre dans lemplacement prvu initialement pour une fentre. Retenant sa respiration, elle repoussa encore la porte, et la premire chose quelle aperut fut un casque rouge de motocycliste. Il tait pos terre sur une combinaison noire en imitation cuir soigneusement plie. Si elle navait pas le courage de regarder vers le lit elle ne laurait jamais, noserait revenir dans ce grenier, vivrait dans une terreur continuelle.

Chapitre XVII

Aprs avoir chass les dernires brumes, le vent tait tomb et ltang luisait sous le soleil. Sur lautre rive, en fait sur listhme qui sparait ltang de Sigean de celui de lAyrolle, passait un interminable train de marchandises. La journe serait douce, paisible et Marie voulait que la vie soit ainsi.

Elle monta sur le ponton branlant, sassit, les jambes pendantes au-dessus de leau. Lorsquon vitait de remuer le ponton la passerelle cessait de trembler.

Aprs la double dception de Willy disparu avec ses conomies et de Boris voleur de gourmette, Julie avait rencontr un grand. Gilles Dazergues. Le poissonnier disait quil avait un joli visage. Mais il tranait dans son dos une dformation osseuse qui faisait de lui un bossu. Gildas le Bossu, Franois le Bossu.Maintenant Marie savait pourquoi la petite fille lui avait dit que dans le roman de la Comtesse de Sgur Franois mourait la fin alors quau contraire il vivait et pousait celle qui laimait. Ne sachant comment avertir sa mre, dsesprant de pouvoir un jour se librer elle avait lanc cette sorte de bouteille la mer, esprant que Marie aurait la curiosit de lire le roman, de comprendre enfin son message dangoisse. Gildas le Bossu tait bien mort lui, et son cadavre se dcomposait dans la petite chambre du grenier. La puanteur dabord concentre dans la pice sous le toit avait coul en dehors, mis des jours et des jours avant datteindre le premier tage puis le rez-de-chausse. Lors de la reconstitution juge et gendarmes navaient song qu lodeur du sang perdu par Germaine Marty. Dailleurs, cette reconstitution avait eu lieu huit jours aprs le drame. Et par la suite seule Marie avait pntr dans la maison.

Gildas tait arriv sur son minable petit engin que Julie, merveille, avait admir avec les yeux de lamiti, de la tendresse. Peut-tre la Honda dabord, le pilote ensuite. Quand avait-elle dcouvert la bosse? Avait-il os lui tourner le dos ds le dbut de leurs relations? Exhiber sa difformit puis se retourner de nouveau et ne trouver la place de la piti amuse habituelle quune parfaite srnit. Elle lui avait appris ne pas jouer les apitoyes, rester naturelle avec les gens diffrents. Et Gildas avait t touch pour la premire fois de sa vie, peut-tre attir par ce bout de femme qui lui montrait un intrt amical. Il tait revenu, avait autoris Julie monter sur sa moto, larrt, place sur sa bquille. Puis il lavait un peu promene, de plus en plus loin, ensuite jusqu ce jeudi de la panne. Une roue creve. Le garon, affol, avait d lui dire de rentrer au plus vite tandis que lui poussait son engin vers la route. Et le jeudi suivant

Non, il avait d revenir entre-temps mais pour de brves rencontres. Le samedi, peut-tre. Le dimanche? Oui, peut-tre. Mais le dernier jeudi Non, elle oubliait une chose, la carabine. Depuis longtemps Julie le faisait entrer dans la maison, avait d lui expliquer quel jeu de cache-cache elle poursuivait, daccord avec sa mre, lencontre de MmeCauteret, lui parler de carabine par hasard. Gildas avait voulu la voir, la nettoyer, tirer enfin. Peut-tre sur ces mouettes qui passaient au-dessus de la maison allant et venant entre la mer et la dcharge publique. Combien cela reprsentait-il de jeudis, trois, quatre? Mais il y avait aussi dautres retrouvailles

Ce jeudi-l, le garon avait t sa combinaison de simili-cuir pour tre plus libre de ses mouvements. La chose que Marie avait dcouverte sur le lit ne portait que des sous-vtements, chaussettes, slip et maillot de corps.

Julie navait pas d comprendre pourquoi son ami se dshabillait, devenait soudain diffrent, inquitant. Et puis soudain, elle avait d seffrayer, vouloir quitter ce grenier pour aller jouer dehors. En cachant la moto dans la remise, Gildas laissait entendre la prmditation. Il navait certainement pas prvu de raction violente, devait croire que la petite fille, affectueuse et caressante, mme si elle stonnait, le laisserait faire. Il ignorait que Marie, depuis un an, avait de longues discussions avec sa fille sur la condition fminine, sur la frquentation des garons, sur lamour. Elle imaginait trs bien Julie en train dexpliquer Gildas les raisons de son refus et de ses dceptions. Furieux, il avait cru pouvoir la contraindre et Julie, saisissant la carabine

Bien sr, elle pouvait linfini trouver des justifications sa fille, mais quoi cela servirait-il? Julie avait tu Gildas dune balle et encore sous le coup de cette pouvantable chose avait entendu sa tante qui lappelait. Sa tante qui allait monter les escaliers, dpasser le premier tage. Sa tante qui dcouvrirait dabord quon lui mentait chaque jeudi et que, ensuite, il y avait un garon de seize ans mort dune balle dans le cur au grenier.

Voil, ctait tout. Maintenant, elle devait prendre une dcision. Il y avait Julie mais il y avait aussi Pierre Vardas et elle ne voulait perdre ni lune ni lautre. Lhomme ne mritait pas dtre rendu complice de ce drame antrieur leur rencontre. Julie devait oublier, simaginer quil ny avait jamais eu de Gildas. Du moins croire que le cadavre et la moto staient mystrieusement et miraculeusement vanouis.

Combien de temps lui faudrait-il pour dmonter ce petit engin et aller noyer chaque morceau dans ltang? En travaillant chaque soir, une bonne partie de la nuit? Huit jours? La moto ne reprsentait pas un obstacle insurmontable.

Mais Gildas? Le matelas, le sommier, le lit avec lesquels il ne formait plus quune seule matire innommable? Tout brler? Mais il y aurait toujours un tmoin pour sapprocher, stonner. Dans cette solitude surgissait toujours, alors quon ne lattendait pas, un pcheur, un flneur, un vigneron.

Non, elle ne savait pas comment elle sarrangerait. Julie lui avait affirm dun petit ton srieux quelle pourrait attendre quinze jours de plus. Quinze jours? Deux semaines seraient-elles suffisantes pour renvoyer Gildas le Bossu au nant?

Fin

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