LES MÉTAMORPHOSES DE LA SOCIOLOGIE ALLEMANDE || LA SOCIOLOGIE COGNITIVE : UNE BIEN ÉTRANGE CROYANCE

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LA SOCIOLOGIE COGNITIVE : UNE BIEN TRANGE CROYANCEAuthor(s): Fabrice ClmentSource: Cahiers Internationaux de Sociologie, NOUVELLE SRIE, Vol. 107, LESMTAMORPHOSES DE LA SOCIOLOGIE ALLEMANDE (Juillet-Dcembre 1999), pp. 389-404Published by: Presses Universitaires de FranceStable URL: http://www.jstor.org/stable/40690830 .Accessed: 09/06/2014 17:50Your use of the JSTOR archive indicates your acceptance of the Terms & Conditions of Use, available at .http://www.jstor.org/page/info/about/policies/terms.jsp .JSTOR is a not-for-profit service that helps scholars, researchers, and students discover, use, and build upon a wide range ofcontent in a trusted digital archive. We use information technology and tools to increase productivity and facilitate new formsof scholarship. For more information about JSTOR, please contact support@jstor.org. .Presses Universitaires de France is collaborating with JSTOR to digitize, preserve and extend access toCahiers Internationaux de Sociologie.http://www.jstor.org This content downloaded from 194.29.185.147 on Mon, 9 Jun 2014 17:50:38 PMAll use subject to JSTOR Terms and Conditionshttp://www.jstor.org/action/showPublisher?publisherCode=pufhttp://www.jstor.org/stable/40690830?origin=JSTOR-pdfhttp://www.jstor.org/page/info/about/policies/terms.jsphttp://www.jstor.org/page/info/about/policies/terms.jspLA SOCIOLOGIE COGNITIVE : UNE BIEN TRANGE CROYANCE par Fabrice Clment RSUM Dans un premier temps, le but de V article est de proposer une vision synthtique de la sociologie de Raymond Boudon, puis une description de Vapproche dite des bonnes raisons afin de montrer comment la sociologie cognitive vise rendre compte de l'adhsion des croyances douteuses ou errones. Aprs avoir mis en avant un certain nombre de critiques qui peuvent tre adresses cette approche, l'auteur revient sur la notion de croyance. En s' inspirant des apports de la philosophie, de la psychologie et de la psychologie sociale, il en propose une vision stratifie qui permet de tenir compte des apports de la sociologie cognitive tout en en limitant la porte explicative. Mots cls : Sociologie cognitive, Raisons, Croyance. SUMMARY In the first instance, the aim of the article is to propose a synthetic overview of Raymond Boudon' s sociology. Then the good reason approach is described, in order to show how cognitive sociology explains the adherence to doubtful or erroneous beliefs. After having exhibited a certain number of criticisms, the author goes back over the notion of belief Considering the contributions of philosophy, psychology and social psychology, he proposes a stratified vision of belief which takes into account the contributions of cognitive sociology, but at the same time limiting its explanatory power. Key words : Cognitive sociology, Reasons, Belief. Depuis quelques annes, les recherches de Raymond Boudon s'inscrivent au sein d'un nouveau paradigme : la sociologie cogni- tive. D'une certaine manire, il s'agit pour l'essentiel d'une version revisite de l'individualisme mthodologique. Il est donc intressant de comprendre pourquoi il prfre dornavant cette appellation et Cahiers internationaux de Sociologie, Vol. CVII [389-404], 1999 This content downloaded from 194.29.185.147 on Mon, 9 Jun 2014 17:50:38 PMAll use subject to JSTOR Terms and Conditionshttp://www.jstor.org/page/info/about/policies/terms.jsp390 Fabrice Clment en quoi ses analyses peuvent tre qualifies de cognitives ' Nous commencerons par rappeler le cheminement qui Ta conduit la- borer une dmarche qui n'est de loin pas dpourvue d'intrt. Cela nous permettra de mettre au jour un certain nombre de postulats exprims plus ou moins explicitement dans ses travaux thoriques. Ces prceptes seront alors systmatiquement compars aux travaux actuellement mens en sciences cognitives et nous nous apercevrons que l'esprit avec lequel Boudon mne ses enqutes ne correspond que superficiellement celui qui est mis en uvre par les cogniti- vistes contemporains. Pour le montrer, nous nous concentrerons sur une notion qui est au cur de la sociologie cognitive : la croyance. La description qu'il en propose est en effet trop vague, et nous proposerons en conclusion un modle qui permet de rendre davantage compte de la richesse de ce concept ainsi que de son potentiel heuristique. I. - Les thses de Raymond Boudon sont aujourd'hui bien connues et sa thorie constitue l'une des bases de l'enseignement de la sociologie dans les universits francophones ; nous nous tiendrons donc une prsentation sommaire de la manire dont il apprhende les phnomnes sociaux. Ce court rsum nous permettra de cons- tater combien sa thorie est la fois modeste et ambitieuse. Le type de sociologie que dfend Boudon s'inscrit dans la pers- pective propre l'individualisme mthodologique. Cette option s'oppose fermement au sociologisme, doctrine selon laquelle l'agent social n'aurait qu'une autonomie apparente et peut tre trait par le sociologue comme un tre passif, et au holisme, point de vue selon lequel les structures seraient premires par rap- port aux individus et explicatives par rapport eux (Boudon, 1979, p. 38-39). Selon lui, ces conceptions ont le tort de considrer que l'homme est le jouet de forces sociales qui le dpassent et l'habitent. Sa propre position ontologique est compltement diff- rente puisqu'il juge que l'homme est avant tout un tre rflexif muni de capacits qui lui permettent de rsoudre rationnellement les problmes que lui posent son environnement, aussi bien naturel que social2. Du coup, sa sociologie est condamne respecter une forme de modestie : elle doit abandonner l'ambition de mettre au jour les lois sous-jacentes la nature des processus sociaux puisque ces derniers ne sont rien d'autre que les rsultats compliqus d'actions menes par les tres humains. Autrement dit, les phno- 1. A vrai dire, l'appellation de sociologie cognitive propose par Boudon a dj t utilise, dans un sens fort diffrent, par Aaron Cicourel (1972). 2. Il est ainsi proche de Popper (1957). This content downloaded from 194.29.185.147 on Mon, 9 Jun 2014 17:50:38 PMAll use subject to JSTOR Terms and Conditionshttp://www.jstor.org/page/info/about/policies/terms.jspLa sociologie cognitive 391 mnes sociaux ne constituent pas des ralits sui generis ; ils sont les rsultats non intentionnels d'ensembles complexes d'actions inten- tionnelles (Boudon, 1979, p. 45). Pour comprendre un phnomne comme les banqueroutes du dbut des annes trente, par exemple, il convient de s'attacher aux comportements des individus pris dans cette situation. Ainsi, une rumeur annonant une chute future des cours conduit les individus vendre leurs actions. Mais comme chacun fait le mme raisonnement, les cours chutent effectivement, entranant des ventes de plus en plus massives, ce qui condamne effectivement les banques la faillite, faute de liquidits. Un phno- mne macroscopique s'explique ainsi comme tant l'effet - qui dans ce cas peut tre qualifi de pervers - d'un grand nombre de com- portements individuels. La modestie pistmologique de Boudon est galement percep- tible dans ses remarques d'ordre cumnique . Ainsi, il admet que des explications irrationalistes ou utilitaristes peuvent tre donnes dans certains cas1. Mais il convient son avis de n'y recourir qu'en dernier lieu ; la tche du sociologue ne doit ainsi pas tre confondue avec celle du psychiatre. Mais elle difiere galement de celle de l'conomiste partisan de la thorie du choix rationnel2. Cette der- nire suppose que l'individu effectue un choix parmi un ensemble faisable d'actions ou de comportements qui seraient sa disposi- tion . Chacun de ces comportements donne lieu une certaine chane de consquences, suppose connue par l'agent. Celui-ci pos- sde galement une certaine structure de prfrences qui lui permet d'ordonner ces diffrentes consquences. Le principe de la thorie est alors le suivant : l'agent choisit l'action dont les consquences sont, de son point de vue, meilleures que celles qui dcouleraient de toute autre action faisable (Elster, 1983, p. 7-8). Mais de nombreuses actions chappent ce cadre explicatif, et, selon Boudon, le socio- logue se doit de rendre compte des phnomnes que les conomistes ne parviennent pas faire entrer dans leur champ d'tudes, sans pour autant recourir d'emble des explications irrationnalistes. Il sou- ligne alors l'apport de Max Weber, qui considrait justement que la sociologie est une science qui se propose de comprendre par inter- prtation l'activit sociale et par l d'expliquer causalement son droulement et ses effets (Weber, 1956, p. 28). Mais, prcisait-il, les intentions qui sont la source des comportements ne se rduisent pas des rapports instrumentaux de moyens fins (Zweckrationalitt) ; 1. Par exemple Boudon (1995, p. 547). 2. Boudon s'applique se distancier d'un conomisme qui ne verrait dans le comportement des acteurs qu'une maximisation de ses intrts en fonction de pr- frences (cf. Van Parijs, 1990, p. 45-74). This content downloaded from 194.29.185.147 on Mon, 9 Jun 2014 17:50:38 PMAll use subject to JSTOR Terms and Conditionshttp://www.jstor.org/page/info/about/policies/terms.jsp392 Fabrice Clment un comportement peut galement tre rationnel s'il est adapt non des fins mais des valeurs (Wertrationalitt). En mettant au cur de ses analyses la notion de rationalit axiologique, Boudon vise ainsi prolonger l'uvre de Weber. Par ailleurs, influenc par les travaux de Herbert Simon, il insiste galement sur le fait que les situations sociales peuvent exercer sur les individus des contraintes qui limitent la mise en uvre de leurs facults rationnelles ; la rationalit toute- puissante de Y homo conomicus, il substitue donc la rationalit limite de Y homo sociologicus. Pour Boudon, l'objectif du sociologue consiste alors se distin- guer des explications du sens commun en mettant au jour la ratio- nalit de comportements qui paraissent dpourvus de rationalit aux yeux de M. Tout-le-Monde. La tendance des paysans indiens engendrer de nombreux enfants, par exemple, peut nous paratre irrationnelle dans un premier temps, tant le nombre de bouches nourrir pse sur la situation dj prcaire des familles. Pourtant, ce comportement cesse d'tre irrationnel une fois situ dans son contexte social : en l'absence de systme de scurit sociale, les enfants sont en effet une source de scurit pour leurs vieux jours. Ainsi, si l'on se dpart de son regard d'Occidental, on s'aperoit que les paysans ont de trs bonnes raisons d'agir comme ils le font, mme si l'effet cumul de leurs comportements aboutit des consquences globales catastrophiques. Pour Boudon, les plus grands sociologues, du moins dans leur pratique, se sont ainsi employs rduire les phnomnes macroscopiques en explicitant les raisons qui ont guid le comportement des acteurs dans telle ou telle situation his- toriquement donne1. C'est pourquoi certaines de leurs analyses restent son avis aujourd'hui encore valides : en se penchant vers les raisons motivant les actions humaines, ils touchaient un fonds commun universel dont ils ont remarquablement dcrit des mises en uvre particulires. Boudon, en fidle partisan de l'individualisme mthodologique, s'est ainsi employ durant de nombreuses annes saisir les raisons des comportements l'origine de divers phnomnes sociaux2. Ce n'est que vers la fin des annes quatre-vingt qu'il semble s'tre aperu que sa thorie comportait une srieuse limite. Si, en effet, les comportements des individus reposent sur leurs raisons d'agir, ces 1. Boudon a montr plusieurs reprises que les pres de la sociologie, comme Tocqueville et Weber, et mme Marx et Durkheim, auraient eux aussi, dans des analyses restes pertinentes, appliqu les prceptes de l'individualisme mthodologique. . . 2. Parmi ses ouvrages, citons L'ingalit des chances, la mobilit sociale dans les socits industrielles, Paris, Colin, 1973 ; Effets pervers et ordre social, Paris, PUF, 1977 ; La place du dsordre. Critique des thories du changement social, Paris, PUF, 1983. This content downloaded from 194.29.185.147 on Mon, 9 Jun 2014 17:50:38 PMAll use subject to JSTOR Terms and Conditionshttp://www.jstor.org/page/info/about/policies/terms.jspLa sociologie cognitive 393 dernires reposent leur tour sur des croyances et ce sont celles-ci qui semblent dterminer le type d'action qui va tre entrepris. L'individualisme mthodologique suspendait pour ainsi dire son analyse en cours de route, et, dans ses travaux plus rcents, Boudon tend dsormais intgrer la notion de croyance. C'est l'une des raisons pour lesquelles il prfre dsormais appeler sa discipline sociologie cognitive . Du coup, sa sociologie, de modeste, devient ambitieuse. En effet, le programme de Boudon s'avre ds lors aussi radical que le programme fort tel qu'il est pratiqu dans la sociologie des sciences, mais en en inversant compltement les prmisses : ce ne sont pas les uvres les plus rationnelles de l'esprit humain qui sont analyser comme n'importe quelle production culturelle exo- tique, ce sont les productions les plus exotiques de l'esprit humain qui doivent tre apprhendes de la mme manire que ses pro- ductions les plus rationnelles. Autrement dit, si l'acteur social admet des reprsentations qui, dans bien des cas, peuvent sembler absurdes, c'est parce que celles-ci ont un sens pour lui, qu'elles lui paraissent vraies. Et la tche du sociologue rside prcisment dans la mise au jour des bonnes raisons qui ont prsid l'adhsion aux croyances qui semblent, du moins dans un premier temps, irration- nelles aux yeux d'un observateur extrieur. Ce n'est qu'en tout dernier lieu qu'il s'autorisera recourir des forces irrationnelles pour rendre compte de croyances dcidment trop insenses. Dira- t-on par exemple que la croyance la tlpathie ou l'existence d'tres extraterrestres est irrationnelle ? A vrai dire, recourir une explication de ce type contredirait, selon Boudon, les statistiques qui montrent que de telles croyances sont davantage entretenues par les gens instruits. En effet, ceux qui ont t familiariss durant leurs tudes l'histoire des sciences ont appris que de nombreux phnomnes ont, avant d'tre accepts par la communaut scienti- fique, longtemps t considrs comme sans fondements (Boudon, 1990, p. 398). Ainsi, ce serait la confiance - rationnellement lgi- time - dans la vertu du doute mthodique qui conduirait para- doxalement un surcrot de crdulit... IL - Pour juger de la pertinence accorder la sociologie cognitive, il convient de s'intresser la manire dont Boudon aborde l'tude des croyances puisque ce sont ces dernires qui l'ont conduit rebaptiser sa mthode d'analyse. Le but de cette seconde partie sera donc de mettre au jour les concepts et les postulats qui le guident dans sa dmarche dite cognitive . Dans un premier temps, rappelons ce qui constitue selon lui le but des sciences sociales : tendre la comprhension des comportements This content downloaded from 194.29.185.147 on Mon, 9 Jun 2014 17:50:38 PMAll use subject to JSTOR Terms and Conditionshttp://www.jstor.org/page/info/about/policies/terms.jsp394 Fabrice Clment inexpliqus en substituant aux explications irrationnelles des explica- tions par les bonnes raisons (Boudon, 1990, p. 378). La rationalit pleinement objective, celle qui est mise en uvre par l'acteur lors- qu'il utilise les moyens objectivement les meilleurs pour parvenir un objectif, n'entre pas proprement parler dans le champ disciplinaire du sociologue1. Mais cela n'implique pas, selon Boudon, qu'il faille recourir des causes irrationnelles pour rendre compte de la forma- tion des croyances. Au contraire, le paradigme rationaliste, en per- mettant au sociologue de fournir des explications suprieures celles, volontiers irrationalistes, du sens commun, lui fournit par la mme occasion une de ses principales sources de lgitimit (Boudon, 1992, p. 522). Sans remettre en cause ce postulat mthodologique, pourtant questionnable, nous nous bornerons ici nous demander si un modle rationaliste de ce type permet d'expliciter de manire satisfai- sante la formation ainsi que la dynamique des croyances. Pour Boudon, l'origine des croyances en des ides douteuses, fra- giles ou fausses est la suivante : l'acteur social est confront des situations dont la complexit dpasse largement les capacits de son entendement. Pour y faire face malgr tout, il utilise des stratgies cognitives qui peuvent l'entraner accepter des ides fort discuta- bles (Boudon, 1992, p. 515). Pour rendre compte de ces stratgies, Boudon s'inspire de Simmel, qui avait dtect la prsence, dans toute argumentation, de cadres implicites constitus par des systmes de propositions qui vont de soi et qui affectent les conclusions des rai- sonnements, et par consquent le contenu des croyances. Dans ses dernires contributions, Boudon insiste sur l'importance de ces cadres implicites, qu'il nomme, toujours dans la ligne de Simmel, des a priori. Ces derniers jouent d'aprs lui un rle tout fait fondamental dans les processus d'adhsion puisqu'ils affectent le raisonnement de la mme manire que les cadres perceptifs influencent la perception (Boudon, 1990, p. 14). Nous mettons par exemple spontanment en uvre une epistemologie ordinaire implicite constitue par un ensemble de propositions et de principes qui tirent leur force et leur solidit du fait qu'ils nous apportent une aide indispensable dans la vie courante (Boudon, 1990, p. 231). Un de ces principes que nous appliquons sans nous en rendre compte est le suivant : Tout a une cause. Vrai dans de trs nombreux cas, un tel raccourci cognitif peut nous induire inventer une cause l o il n'y en a pas. Boudon donne l'exemple de la rpartition statistique des postes universitaires aux Etats-Unis en fonction de la religion, qui pourrait facilement entraner la croyance en une relation de causalit entre culture et 1. La sociologie tant historiquement et institutionnellement dfinie comme une science des restes (cf. Berthoud, 1989). This content downloaded from 194.29.185.147 on Mon, 9 Jun 2014 17:50:38 PMAll use subject to JSTOR Terms and Conditionshttp://www.jstor.org/page/info/about/policies/terms.jspLa sociologie cognitive 395 spcialisation professionnelle ; en fait, une analyse plus fine montre qu'il ne s'agit que d'une variation contingente des structures d'opportunits des diffrents groupes culturels au cours du temps (Boudon, 1990, p. 269). Boudon cite galement d'autres principes, comme celui qui veut que la vrit soit unique (alors qu'il peut arri- ver que diffrentes explications d'un mme phnomne puissent tre considres comme vraies), ou Y a priori selon lequel le sens des mots est unique (alors qu'il existe des termes polythtiques). D'autres con- clusions distordues relvent de l'application de principes logiques valables dans d'autres conditions que celles du raisonnement en question, notamment dans l'utilisation abusive de l'induction ou le recours des schmas probabilistes simplifis (Boudon, 1990, p. 73- 79). Enfin, des croyances douteuses peuvent galement faire l'objet d'une adhsion cause de la situation spcifique dans laquelle se trouve l'acteur social. C'est le cas notamment de Y effet de situa- tion , distorsion dans la perception de l'information due au fait que l'accs aux informations est forcment li un point de vue partiel, ainsi que de 1' effet de communication , dont l'influence repose sur l'ingale distribution des informations dans la socit1. Finalement, en tentant de montrer qu' chaque fois l'adhsion des croyances douteuses ou errones repose sur la mise en uvre d'un cadre cognitif dont le caractre approximatif ne peut rendre compte de toutes les caractristiques de la situation, l'analyse des croyances propose par Boudon met enjeu une approche analogue celle qui lui permettait de rendre compte des actions individuelles. On se sou- vient en effet que pour lui les donnes sociologiques macroscopiques ne sont rien d'autre que les traces laisses par une myriade de compor- tements individuels (Boudon, 1986, p. 16). Si les rsultats globaux de nos actes nous dpassent si souvent, c'est parce que les raisonnements individuels qui prsident nos actions entranent des rsultats collec- tifs qui ne pouvaient tre prvus : ce sont les fameux effets per- vers 2. L'explication des croyances relve d'un type d'explication similaire : les individus raisonnent bien la plupart du temps mais les stratgies cognitives qu'ils utilisent pour grer la complexit du monde ambiant peuvent parfois dboucher sur les conclusions erro- nes. Autrement dit, la rationalit dite subjective , produit normal de la discordance entre la complexit de la situation et la limitation des capacits cognitives, est galement sujette des effets pervers. III. - En dfendant une approche rationaliste des croyances, Boudon confirme son inscription au sein d'un paradigme cono- 1. Boudon s'est attach dcrire ces effets dans son ouvrage consacr l'idologie (Boudon, 1986). 2. Cf. Effets pervers et ordre social, Pans, PUF, 1977. This content downloaded from 194.29.185.147 on Mon, 9 Jun 2014 17:50:38 PMAll use subject to JSTOR Terms and Conditionshttp://www.jstor.org/page/info/about/policies/terms.jsp396 Fabrice Clment miste revisit qui a l'avantage de pouvoir donner lieu un certain nombre de modlisations. Mais, mme si sa lgitimation se veut purement mthodologique, la sociologie cognitive est sous-tendue par une certaine vision de l'homme. Dans les lignes qui suivent, nous voulons montrer (1) que son epistemologie est indissociable- ment lie une certaine ontologie et que (2) cette ontologie peut tre remise en question en s'appuyant sur les travaux contemporains mens au sein des sciences cognitives. Relevons tout d'abord que l'approche de Boudon s'appuie sur une sorte de credo : il refuse l'ide selon laquelle l'acteur social ne matriserait son comportement que de manire imparfaite et qu'il serait m par des forces chappant son contrle (Boudon, 1992, p. 42). Ainsi, dans le cas des croyances, il refuse l'asymtrie propre l'ide selon laquelle l'adhsion aux ides vraies devrait tre explique de manire tlologique, alors que c'est la causalit qu'il faudrait se rfrer pour rendre compte de l'adhsion des ides fausses. Pour lui, toute croyance doit tre explique de manire tlologique, c'est--dire en recourant au pourquoi ? , au sens qu'elle a pour l'acteur (Boudon, 1990, p. 304). Ces bon- nes raisons qui font qu'il adhre telle ou telle croyance, l'acteur les donnerait d'ailleurs lui-mme, pour peu qu'on le lui demande et qu'il ait le temps d'y rflchir (Boudon, 1986, p. 27). A notre avis, cette conception est fort critiquable. Elle prsuppose tout d'abord une forme de transparence de l'esprit qui rendrait l'individu capable de consulter volont le contenu de ses tats mentaux afin d'en rendre compte1. De plus, elle fait aussi peu de cas de l'inconscient cognitif que de l'inconscient affectif, sur les- quels on reviendra plus loin. Enfin, en disant que le travail du sociologue revient donner les (bonnes) raisons que l'individu a de croire ceci ou cela, on s'expose une autre critique issue notamment des recherches de Jean Piaget. Si l'individu peut certes fournir des bonnes raisons pour rendre compte de ses actions, a n'implique en aucune manire qu'elles constituent de bonnes explications de sa conduite ; cela reviendrait considrer que l'individu est guid par son propre verbiage 2 (Mssinger, 1996, 1. Pour une critique subtile d'obdience anti-individualiste de l'ide que les individus disposeraient d'un accs priv leurs tats mentaux internes prexistants, cf. Laurence Kaufmann (1999). 2. Weber en tait lui aussi conscient : Des motifs invoqus et des "refoule- ments" (ce qui veut dire d'abord des motifs non avous) dissimulent trop souvent l'agent mme l'ensemble rel dans lequel s'accomplit son activit, tel point que les tmoignages, mme les plus sincres subjectivement, n'ont qu'une valeur relative (Weber, 1956, p. 36). Voil qui tranche avec l'opinion de Boudon sur la valeur des affirmations d'autrui : Ils l'affirment ; il n'y a pas de raisons de ne pas les croire (Boudon, 1988, p. 146). This content downloaded from 194.29.185.147 on Mon, 9 Jun 2014 17:50:38 PMAll use subject to JSTOR Terms and Conditionshttp://www.jstor.org/page/info/about/policies/terms.jspLa sociologie cognitive 397 p. 84-85). Par ailleurs, Boudon admet lui-mme qu'il est fort diffi- cile de prciser quoi renvoie la rationalit de l'acteur. S 'abritant derrire Wittgenstein, il fait de ce concept un terme polythtique pour lequel on ne peut que faire confiance la langue (Bou- don, 1995, p. 540). Est alors rationnel tout comportement dont on peut fournir une explication de la forme : X avait de bonnes rai- sons de faire Y car... , sans risquer la protestation et sans avoir soi-mme le sentiment d'mettre un nonc incongru (Boudon, 1992, p. 35). Sa dfinition prsente ainsi tous les critres de la tautologie... Mais part ces critiques, dj assez svres, il nous semble plus fondamentalement que le modle de l'esprit humain qui sous-tend le paradigme dfendu par Boudon n'est pas soutenable. En effet, la volont de sauver tout prix un paradigme rationaliste le conduit attribuer aux raisonnements une centralit qui ne correspond vrai- semblablement pas l'importance qu'ils ont au sein du systme cognitif. Cette conception dcoule de son credo, qui refuse de prter vie des forces psychiques chappant au contrle de l'individu. Du coup, il est systmatiquement possible pour l'individu de retrouver les raisons qui font qu'il adhre telle ou telle croyance. Selon Bou- don, la phnomnologie la plus incontestable nous apprend que nous pouvons souvent retrouver ces raisons pourtant invisibles (Boudon, 1995, p. 27). Le problme est qu'une telle phnomno- logie ne rsiste pas aux expriences menes dans le cadre de la psy- chologie sociale. Bem, parmi les premiers, a montr que nous avons tendance nous attribuer des tats mentaux d'une manire qui ne diffre pas radicalement de celle que nous utilisons pour dcrire autrui : nous rflchissons aux comportements qui ont t les ntres et nous recherchons un motif plausible qui pourrait les expliquer (Bem, 1972). Les recherches ultrieures ont mis en vidence les nombreux biais qui sous-tendent de telles auto-attributions (Fiske et Taylor, 1991, p. 67-91). Nisbett et Ross ont par exemple montr dans une exprience fameuse que les consommatrices donnaient toujours de trs bonnes raisons leur choix ; si elles avaient choisi ces bas, c'est parce qu'ils leur paraissaient plus solides ou attrayants. En fait, tous les bas taient rigoureusement semblables et la majorit des femmes prenaient ceux de droite simplement parce qu'elles taient droitires ( effet de position ) (Nisbett et Ross, 1980, p. 207). Bref, il est trs loin d'tre vident que nous ayons naturelle- ment accs aux raisons qui ont effectivement guid nos choix ou nos adhsions. Une autre difficult concerne le modle de l'esprit humain que laisse suggrer le paradigme dfendu par la sociologie cognitive. En effet, toujours pour viter de devoir recourir des forces qui agi- This content downloaded from 194.29.185.147 on Mon, 9 Jun 2014 17:50:38 PMAll use subject to JSTOR Terms and Conditionshttp://www.jstor.org/page/info/about/policies/terms.jsp398 Fabrice Clment raient dans le dos des agents, Boudon s'inspire de Simmel pour dcrire la manire dont se forment les croyances. Ainsi, de la mme manire que les acteurs sociaux disposaient d'une distance par rap- port leurs rles (Boudon, 1979, p. 21), de mme les croyants ne sont pas amens croire par des mcanismes qui les dpassent. Non, F acteur se dcide partir d'un ou plusieurs principes lui paraissant adapts au problme pos (Boudon, 1992, p. 40). Ces principes, Boudon les dfinit comme des systmes de propositions qui servent de cadre aux raisonnements et qui influencent donc considrable- ment ces derniers (Boudon, 1990, p. 14). Mais ces a priori, comme il les appelle galement, sont si souvent utiliss qu'une forme d'accoutumance s'installe, tel point que ces principes passent ina- perus (Boudon, 1990, p. 110). Autrement dit, le processus de socialisation permet aux individus d'intrioriser un certain nombre de savoirs et de reprsentations (Boudon, 1986, p. 129). Ceux-ci sont alors utiliss inconsciemment ou, comme il le prcise pour vi- ter tout amalgame avec la thorie psychanalytique, sont vcus par le sujet sous un mode mtaconscient (Boudon, 1995, p. 26). Mal- heureusement, mme si l'on nous promet des claircissements sur ce quoi pourrait bien renvoyer cette mtaconscience, le lecteur reste sur sa faim, se demandant comment un sujet rationnel souve- rain se dbrouille pour utiliser des principes qui, selon toute vraisemblance, oprent sans qu'il n'y prenne garde... A notre avis, ces conclusions pour le moins paradoxales peu- vent tre vites si l'on se garde d'accorder aux processus ration- nels un rle aussi essentiel et central au sein du systme cognitif. Boudon, en attribuant un rle central aux raisons, est contraint de soutenir un modle que l'on pourrait qualifier de cartsien : l'acteur prend ses dispositions en vue de raliser ses fins en faisant transiter les informations dont il a besoin par un lieu central o elles sont traites par des dispositifs rationnels1. Autrement dit, la raison est pour ainsi dire bonne tout faire ; c'est elle qu'il revient de grer, par la mise en uvre de procdures logiques uni- verselles plus ou moins bien matrises, tous les problmes qui se posent un individu plong dans un univers au demeurant fort complexe. Or cette conception, qui prsuppose l'existence d'un dispositif central mettant en uvre des procdures non spcifiques de traitement de l'information, est aujourd'hui fortement remise en cause, tout particulirement par les tenants d'une discipline relativement rcente, la psychologie evolutionniste. Cosmides et 1 . Pour une critique approfondie du thtre de l'esprit cartsien , cf. Den- nett (1991). This content downloaded from 194.29.185.147 on Mon, 9 Jun 2014 17:50:38 PMAll use subject to JSTOR Terms and Conditionshttp://www.jstor.org/page/info/about/policies/terms.jspLa sociologie cognitive 399 Tooby donnent ainsi de trs bons arguments en faveur de l'existence, au sein de l'esprit, de mcanismes spcialiss dans le traitement de certains types d'informations. Trs schmatiquement, les problmes qui se posent l'organisme humain font intervenir tellement de variables qu'une architecture cognitive indpendante du contenu mettrait beaucoup trop de temps explorer toutes les possibilits d'action ouvertes par la situation1 (Tooby et Cosmides, 1992, p. 102-106 ; Cosmides et Tooby, 1994, p. 89-94). Par ail- leurs, la vitesse avec laquelle les enfants apprennent le monde dpasse largement les possibilits d'un mcanisme gnral de traite- ment de l'information2. L'hypothse la plus plausible est alors de considrer que l'esprit s'est form progressivement au cours du temps par une sorte de bricolage qui a retenu des mcanismes de traitement de l'information spcifiques (aussi appels modu- les ) slectionns en vertu de leur capacit prendre en charge un type de problme donn. L'esprit, bien loin de constituer un sys- tme central parfaitement hirarchis et domin par des procdures rationnelles, ressemblerait ainsi davantage un assemblage htro- clite qui ferait hurler un ingnieur un tant soit peu mticuleux3 (Sperber, 1996, chap. 6 ; Clark, 1989). Dans une telle perspective, les processus rationnels rflexifs correspondent au fin du fin de l'volution du systme cognitif : ils apportent en effet une plus grande flexibilit, sensitivit et crativit, en intgrant les connais- sances issues de modules diffrents. Mme si les explications por- tant sur l'apparition de la conscience et de la rflexivit sont encore hypothtiques, on peut toutefois affirmer que le langage y joue un rle central, permettant notamment de sophistiquer consi- dralement les rouages de la machine anticipation que cons- titue le cerveau (Dennett, 1996). Mais le caractre plus rcent, phylogntiquement parlant, de ces dispositifs ne leur assure en aucune manire la place d'instance centrale situe au sommet d'une pyramide d'o ils manipuleraient l'ensemble des modules spcialiss. Il ne s'agit que de l'un des trucs dcouverts par l'volution pour favoriser la survie et la reproduction d'organismes complexes, et il n'y a pas lieu de leur attribuer une place dme- sure : les raisonnements ne jouent un rle dterminant que pour 1. Notons que les spcialistes de l'intelligence artificielle s'taient dj trouvs confronts ce type de difficults lorsqu'ils tentrent d'implmenter des systmes de rsolution de problmes dans une machine : il le baptisrent le problme du cadre . Cf. par exemple Searle (1992). 2. Chomsky et Pinker 1 ont notamment montre dans le cas du langage. Pour une perspective sur l'apprentissage en gnral, cf. Atran et Sperber (1991). 3. Pour une passionnante archologie des diffrentes intelligences qui cons- tituent l'esprit humain, cf. Mithen (1996). This content downloaded from 194.29.185.147 on Mon, 9 Jun 2014 17:50:38 PMAll use subject to JSTOR Terms and Conditionshttp://www.jstor.org/page/info/about/policies/terms.jsp400 Fabrice Clment une partie des comportements humains (Sperber, 1997, p. 7). D'ailleurs, la raison seule, dconnecte par exemple des processus motionnels, se trouve singulirement dpourvue face des pro- blmes pourtant relativement simples, comme Ta bien montr Damasio (1994). Ds lors, centrer tout un paradigme sur la seule raison ne peut que limiter considrablement sa porte heuristique. IV. - Les arguments qui prcdent nous encouragent revenir sur le phnomne de la croyance, ainsi que sur les mcanismes qui prsident la formation des croyances. De son ct, Boudon est fort peu prcis sur ce qu'il entend par croyance . La seule vri- table dfinition que nous avons pu trouver chez lui de ce terme est la suivante : Adhsion des ides douteuses, fragiles ou fausses (Boudon, 1990, p. 15). Mais un autre moment, il en suggre une dfinition nettement moins pjorative puisqu'il affirme que les actions humaines en gnral reposent sur des croyances (Boudon, 1990, p. 405). Ailleurs encore, il devient pistmologiquement trs libral , puisque, alors qu'il parle de croyances mcaniquement acquises , il cite en exemple la croyance selon laquelle le mot chaise renvoie l'objet chaise ! A vrai dire, toutes ces imprcisions sont assez peu tonnantes tant la notion de croyance a tendance recouvrir des phnomnes divers dans le langage courant. Pour y remdier, on peut tenter une forme de mise en ordre conceptuel . Tout d'abord, si l'on s'accorde sur une dfinition minimale qui identifie la croyance un tat informationnel, cod dans le cerveau, sur lequel nous nous appuyons pour engendrer des actions et des penses, et qui peut faire l'objet de rvision, il convient de distinguer diffrents types de croyance . A un niveau fondamental, des dispositifs modulaires slectionns au cours de l'volution nous fournissent quotidienne- ment une masse d'informations indispensables notre survie. Ces modules prennent par exemple en charge une grande partie des donnes issues de notre environnement physique ( physique nave ), naturel ( biologie nave ) et interindividuel ( psycho- logie nave )*. Le traitement rserv ce type de reprsentations relve, dans une trs large mesure, de ce que l'on appelle 1' in- conscient cognitif , c'est--dire de processus qui oprent hors du champ de conscience du sujet. De ce fait, il serait plus juste de par- ler leur sujet d'attentes spontanes plutt que de croyances pro- prement dites, rservant ainsi l'usage du concept de croyance aux 1 . Pour une introduction ces diffrents types de domaines premiers , cf. L. A. Hirschfeld et S. A. Gelman, Mapping the Mind. Domain Specificity in Cogni- tion and Culture, Cambridge, Cambridge University Press, 1994. This content downloaded from 194.29.185.147 on Mon, 9 Jun 2014 17:50:38 PMAll use subject to JSTOR Terms and Conditionshttp://www.jstor.org/page/info/about/policies/terms.jspLa sociologie cognitive 401 reprsentations pouvant donner lieu une rvision consciente. A un deuxime niveau, on peut situer les croyances socialement hri- tes que le sujet reprend son propre compte sans mme y prendre garde. Ce type de reprsentations a t dsign de diffrentes manires dans la littrature : schmas, reprsentations sociales, st- rotypes. D'une certaine manire, elles jouent le rle de raccour- cis cognitifs qui permettent un gain de temps et d'nergie dans l'laboration de rponses cognitives et comportementales. Moins profondment ancrs que les attentes intuitives, ces strotypes peu- vent parfois faire l'objet d'une rlaboration consciente, notamment lors des chocs culturels o ce qui allait de soi pour les uns et les autres est soudainement pris en dfaut. Enfin, il convient de parler des croyances proprement dites, c'est--dire des elaborations cons- cientes de reprsentations censes contenir, avec un degr de certi- tude variable, des informations fiables sur le monde. Leur constitu- tion repose sur trois grands mcanismes : la perception, qui nous met en contact avec l'environnement ; les inferences, qui nous permettent de produire de nouvelles croyances partir de celles qui sont dj en notre possession ; et la communication, par laquelle nous pouvons profiter du travail cognitif d'autrui (Sperber, 1990, p. 35). Parmi les croyances qui nous sont communiques, certaines ne peuvent tre que trs partiellement comprises mais, parce qu'elles sont trans- mises par une personne ou une institution empreinte d'autorit, elles seront nanmoins enregistres par le sujet. Elles pourront ainsi tre utilises dans l'laboration de certaines croyances ou comporte- ments futurs, malgr leur caractre semi-propositionnel ' Une fois ces diffrents types de reprsentation considrs, les croyances pleinement reflexives, qui ne sont acceptes qu'aprs que l'individu a soigneusement soupes et critiqu leur contenu, semblent assez minoritaires. Si l'on admet cette conception stratifie du phnomne de la croyance, il devient vident que les mcanismes qui prsident leur formation ne peuvent tre ramens unilatralement des procdu- res reflexives reposant sur des bonnes raisons . a peut tre le cas, notamment dans le cas des croyances reflexives qui rsultent en effet de tels dispositifs. Par contre, une exploitation des attentes intui- tives n'a pas recourir au raisonnement et devra se concentrer sur d'autres types de mcanismes cognitifs. Dans le cas des schmas socialement hrits ou des croyances semi-propositionnelles, le fon- 1. Pour dsigner les reprsentations trs partiellement comprises mais nan- moins maintenues dans le systme cognitif, Sperber parle aussi bien de reprsenta- tions semi-propositionnelles que de propositions entre guillemets ; par exemple, e = me2 , ou l'inconscient est structur comme un langage . Cf. par exemple Sperber (1982). This content downloaded from 194.29.185.147 on Mon, 9 Jun 2014 17:50:38 PMAll use subject to JSTOR Terms and Conditionshttp://www.jstor.org/page/info/about/policies/terms.jsp402 Fabrice Clment dement de la transmission des croyances repose principalement sur l'autorit, et c'est essentiellement sur celle-ci qu'il faudra s'appuyer pour rendre compte des nombreux phnomnes qui intressent les sciences sociales, notamment l'tude des reprsentations sociales. Enfin, lorsque cette perspective stratifie de la notion de croyance est combine avec la vision modulariste de l'esprit dfendue plus haut, on s'aperoit que les diffrents types de croyances peuvent s'imbriquer et se renforcer mutuellement ; ils peuvent galement se combiner d'autres mcanismes adaptatifs, en particulier les dispo- sitifs qui mettent en uvre les phnomnes motionnels. Le para- digme vers lequel tend le modle que nous proposons risque donc d'tre relativement complexe mais il a l'avantage de prsenter une vue plus raliste des diffrents modes de formation des croyances. Si notre analyse de la sociologie cognitive est pertinente, il faut alors en conclure que sa porte est limite : en s'attachant aux bonnes raisons que les acteurs sociaux ont de croire des ides dou- teuses, fragiles ou fausses, la sociologie cognitive ne peut rendre compte que des croyances dont la gense a t guide par des pro- cdures rationnelles, mme au sens large du terme, laissant ainsi dans l'ombre tout un univers de croyances qui obissent des cau- salits d'un ordre diffrent. Il ne s'ensuit pas que les analyses propo- ses par Raymond Boudon ne soient pas utiles dans de nombreuses situations, comme il le dmontre d'ailleurs avec talent. Mais le sociologue, s'il dcide de recourir aux tats mentaux des acteurs sociaux pour expliquer des phnomnes collectifs, ne peut notre avis se contenter d'un modle aussi fruste de l'esprit humain et doit tenir compte des processus infra-intentionnels. Remarquons d'ailleurs que rien ne l'oblige a priori se focaliser sur les processus cognitifs censs tre la source des comportements individuels ; on peut en effet trs bien imaginer une sociologie tout occupe dcrire les rgularits qui transcendent les particularits individuelles1. En revanche, le sociologue qui veut s'appuyer sur l'individu pour rendre compte des phnomnes sociaux peut diffi- cilement se passer d'une discipline la fois proche et distante : la psychologie. CREA , rue Descartes 75005 Pans 1. Vincent Descombes s'est occup dfinir les bases philosophiques d'une approche de ce type (Descombes, 1996, 1997). Pour une analyse critique de sa pro- position, cf. Clment (1997). This content downloaded from 194.29.185.147 on Mon, 9 Jun 2014 17:50:38 PMAll use subject to JSTOR Terms and Conditionshttp://www.jstor.org/page/info/about/policies/terms.jspLa sociologie cognitive 403 BIBLIOGRAPHIE Atran Scott et Dan Sperber, Learning without teaching : Its place in culture, in L. Tolchinsky Landsmann (ed.), Culture, Schooling, and Development, Nor- wood, Ablex Publishing Corporation, 1991. Bern D. J., Self-perception theory, in L. Berkowitz (ed.), Advances in experimen- tal sodai psychology, vol. 6, New York, Academic Press, 1972. Berthoud Grald, Le principe d'utilit et les restes. De la division des taches entre l'conomie politique et la sociologie, in La revue du MAUSS, n 6, 1989. Boudon Raymond, La loique du social Paris, Hachette, 1979. Boudon Raymond, L'idologie ou V origine des ides reues, Paris, Fayard, 1992 (lre d., 1986). Boudon Raymond, Rationalit et thorie de l'action sociale, in E. Guibert- Sledziewski et J.-L. 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[389]p. 390p. 391p. 392p. 393p. 394p. 395p. 396p. 397p. 398p. 399p. 400p. 401p. 402p. 403p. 404Issue Table of ContentsCahiers Internationaux de Sociologie, NOUVELLE SRIE, Vol. 107, LES MTAMORPHOSES DE LA SOCIOLOGIE ALLEMANDE (Juillet-Dcembre 1999), pp. 261-463Front MatterAVANT-PROPOS [pp. 261-261]LES MTAMORPHOSES DE LA SOCIOLOGIE ALLEMANDE APRS 1945 [pp. 263-288]LA SOCIOLOGIE ALLEMANDE ET LE FASCISME. HISTOIRE SANGLANTE DE LA RAISON INSTRUMENTALE ET DE L'EXPERTISE SOCIOLOGIQUE [pp. 289-312]SOCIOLOGIE CRITIQUE ET THIQUE DE LA DISCUSSION CHEZ HABERMAS : VERS UN RQUILIBRAGE ? [pp. 313-326]CLAUS OFFE : UNE SOCIOLOGIE DE LA CITOYENNET ? [pp. 327-353]LA SOCIT DE NIKLAS LUHMANN [pp. 355-367]LA SOCIOLOGIE DU POUVOIR CHEZ IBN KHALDOUN : UNE LECTURE WEBRIENNE [pp. 369-388]LA SOCIOLOGIE COGNITIVE : UNE BIEN TRANGE CROYANCE [pp. 389-404]ERVING GOFFMAN ET LA VIE SOCIALE L'PREUVE DU TEMPS [pp. 405-428]LES TRANSFORMATIONS DU POUVOIR POLITIQUE AU MEXIQUE [pp. 429-455]COMPTES RENDUSReview: untitled [pp. 457-458]Review: untitled [pp. 458-459]LIVRES REUS [pp. 461-463]Back Matter

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