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MAINTENIR L'ORDRE CONOMIQUEPolitiques de dsencastrement et de rencastrement de l'conomieVincent Gayon, Benjamin LemoineDe Boeck Suprieur | Politix 2014/1 N 105 | pages 7 35 ISSN 0295-2319ISBN 9782804187545Article disponible en ligne l'adresse :--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------http://www.cairn.info/revue-politix-2014-1-page-7.htm--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------!Pour citer cet article :--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------Vincent Gayon, Benjamin Lemoine, Maintenir l'ordre conomique. Politiques dedsencastrement et de rencastrement de l'conomie , Politix 2014/1 (N 105), p. 7-35.DOI 10.3917/pox.105.0007-------------------------------------------------------------------------------------------------------------------- Distribution lectronique Cairn.info pour De Boeck Suprieur. De Boeck Suprieur. Tous droits rservs pour tous pays.La reproduction ou reprsentation de cet article, notamment par photocopie, n'est autorise que dans les limites desconditions gnrales d'utilisation du site ou, le cas chant, des conditions gnrales de la licence souscrite par votretablissement. Toute autre reproduction ou reprsentation, en tout ou partie, sous quelque forme et de quelque manireque ce soit, est interdite sauf accord pralable et crit de l'diteur, en dehors des cas prvus par la lgislation en vigueur enFrance. 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De Boeck Suprieur Volume 27 - n105/2014, p. 9-35 DOI: 10.3917/pox.105.0009Maintenir lordre conomiquePolitiques de dsencastrement et de rencastrement de lconomieVincent Gayon et Benjamin LemoineRsum La sociologie des politiques conomiques dfendue dans cet article prend pour objet le tra-vail permanent de construction, de naturalisation et de maintien de lordre conomique dploy par une multitude dacteurs et dinstruments techniques. Il sagit douvrir des enqutes sur la faon dont prennent forme les processus de dsencastrement et de rencastrement de lconomie vis--vis des institutions politiques et sociales. Cette piste est suivie en quatre temps. Dabord en soulignant la porte sociogn-tique de luvre de Karl Polanyi et son insistance sur lmancipation dispute et incertaine des pratiques de production et dchange lgard des tutelles traditionnelles. Puis en montrant comment linvention de lconomie en tant que sphre dactivit autonome suscite foule de rsistances et de mondes cono-miques renverss , opposant leurs propres normes aux lois supposes de lconomie. La configuration de laprs Seconde Guerre mondiale est revisite comme un laboratoire exemplaire de rencastrement politico-tatique de lconomie. Le dsencastrement nolibral des marchs financiers lchelle inter-nationale recompose ensuite les comptes de la puissance publique et prive. Ces ordres conomiques balisent simultanment des zones daccs et, rciproquement, de non-droit la discussion publique et politique.Document tlcharg depuis www.cairn.info - Universit de Paris Dauphine - - 193.49.169.59 - 20/05/2016 13h19. De Boeck Suprieur Document tlcharg depuis www.cairn.info - Universit de Paris Dauphine - - 193.49.169.59 - 20/05/2016 13h19. De Boeck Suprieur 10 Maintenir lordre conomiqueBaisse du cot du travail, rtablissement de la comptitivit , redressement de la nation par la rduction des dficits publics et sociaux, paiement des intrts et remboursement de la dette publique aux cranciers privs, ou encore maintien dune cible basse en matire dinflation, constituent autant dobjectifs conomiques durcis, qui dbordent les clivages partisans et simposent comme des ncessits. Il revient aux acteurs sociaux responsables ainsi quaux professionnels de la reprsentation politique courageux de sajuster ces ralits co-nomiques daffronter ces problmes, de relever leurs manches pour satteler aux rformes en faisant montre de pdagogie pour expliquer aux groupes sociaux rcalcitrants les solutions prdfinies par lexpertise co-nomique dominante. Un tel ordre spare nettement le domaine du dia-gnostic macroconomique lgitime et celui des affaires de la dmocratie, de la ngociation sociale et du travail politique. Les problmes conomiques renvoient une ralit exogne , une srie de facteurs incontestables et de donnes contraignantes qui bnficient dune forme dautonomie et simposent deux-mmes la dcision.Le dsencastrement de lconomie organise limpermabilit des affaires et dossiers conomiques en contournant ou contestant la prtention du politique tablir les formes du commun en certains domaines qui devraient res-ter du domaine priv ou individuel 1 . Ce projet, en partie dj ralis, par exemple dans lautonomie dont bnficient les banques centrales vis--vis des Trsors nationaux, trouve des extensions dans les tentatives dinscription dans les traits europens ou les constitutions nationales dune rgle dquilibre des finances publiques, ou mme dans les programmes labors par les organisa-tions internationales visant la mise en place dagences autonomes ddies la gestion compartimente des fonctions rgaliennes dmission de la dette publique, de la fiscalit et du budget.Cet article dfend une sociologie des politiques conomiques capable dou-vrir des enqutes empiriques sur les disciplines, les professions et les dispositifs de gouvernement qui maintiennent lordre conomique, cest--dire consti-tuent lconomie comme ralit autonome et stabilisent les manires dagir sur elle. Cela signifie prendre pour objet la construction de lobjectivit 2 de lordre conomique, en veillant ne pas laisser lanalyse ceinture par les processus russis de sectorisation qui distribuent les rles et les problmatiques lgitimes entre lconomique , le social et le politique . 1. Ce que Michel Foucault avait dsign comme des politiques dconomisation , cf. Linhardt (D.), Muniesa (F.), Tenir lieu de politique. Le paradoxe des politiques dconomisation , Politix, 95 (3), 2011, p. 15.2. Lukcs (G.), Histoire et conscience de classe, Paris, Minuit, 1974 [1922], p. 197.Document tlcharg depuis www.cairn.info - Universit de Paris Dauphine - - 193.49.169.59 - 20/05/2016 13h19. De Boeck Suprieur Document tlcharg depuis www.cairn.info - Universit de Paris Dauphine - - 193.49.169.59 - 20/05/2016 13h19. De Boeck Suprieur Vincent Gayon et Benjamin Lemoine 11105La mise en question des dcoupages prtablis doit commencer ds les pre-miers stades de lenqute : par exemple dans le cas du chmage, interroger le fait que les sociologues sintressent majoritairement au traitement social des ch-meurs, sans plus dgards ou presque pour les dterminants conomiques laisss aux seuls conomistes 3. Cette division acadmique des tches est dail-leurs un enjeu de politique publique part entire et constitue une injonc-tion vhicule par la Commission europenne qui dfinit les programmes de recherche susceptibles dobtenir un financement : dans lun de ses derniers scripts sur la crise europenne , il semble ainsi aller de soi que les politistes et sociologues doivent tudier les ractions individuelles face la crise , les rsistances et les liens entre les effets psychologiques de la crise et les per-ceptions de la solidarit , quand il revient aux conomistes de concevoir le diagnostic sur la situation conomique et financire 4.Lattention porte la gense et la mutation des instruments statistiques, conomtriques ou comptables constitue une voie dentre privilgie dans ltude de la mise en forme de lordre conomique. Des agrgats macroco-nomiques (croissance, inflation, ratio de dette publique par rapport au PIB, etc.) jusquaux nomenclatures de la comptabilit nationale, en passant par la modlisation macroconomique, lanalyse des techniques de quantification et des instruments de politique conomique permet de saisir quoi tiennent les divisions entre lconomique, le social et le politique, conus comme des enti-ts spares sur lesquelles des actions publiques ou prives peuvent ou non se mener. Ce sont des possibilits de gouvernement qui sinventent ou sva-nouissent selon que ces instruments sont discuts dans leur conventions ou selon quils sarriment lordre du fait tabli ou de la ncessit conomique accepter tel quel 5.Lenqute sociohistorique permet danalyser les faons dont sobjective et se stabilise le dcoupage de certains pans du rel qualifis d cono-miques . Nous suivrons cette piste en quatre temps. Dabord en revenant sur le programme polanyien : la fois utopie et programme de gouverne-ment des politiques conomiques, le dsencastrement de lconomie, tel que conceptualis par Karl Polanyi dans La grande transformation, renvoie un processus incertain et disput, mettant aux premiers rles de nouveaux savoirs qui cherchent manciper les pratiques de production et dchange 3. Cf. Gayon (V.), LOCDE au travail. Contribution une sociologie historique de la coopration conomique internationale sur le chmage et lemploi (1970-2010) , thse pour le doctorat de science politique, Uni-versit Paris Dauphine, 2010.4. Commission europenne, European Societies after the Crisis. Europe in a Changing World: Inclusive, Innovative and Reflective Societies , Horizon 2020, 2014-2015 (EURO-3-2014).5. Cf. Bourdieu (P.), Boltanski (L.), La science royale et le fatalisme du probable , Actes de la recherche en sciences sociales, 2-3, 1976 ; Desrosires (A.), Discuter lindiscutable. Raison statistique et espace public , Raisons pratiques, 3, 1992.Document tlcharg depuis www.cairn.info - Universit de Paris Dauphine - - 193.49.169.59 - 20/05/2016 13h19. De Boeck Suprieur Document tlcharg depuis www.cairn.info - Universit de Paris Dauphine - - 193.49.169.59 - 20/05/2016 13h19. De Boeck Suprieur 12 Maintenir lordre conomiquedes tutelles traditionnelles (de nature communale, fodale et religieuse) et participent de la construction des tats europens. Mais linvention de lconomie en tant que sphre dactivit autonome suscite, comme nous le dveloppons ensuite, foule de rsistances et de mondes conomiques ren-verss , opposant leurs propres normes aux lois supposes de lcono-mie, commencer par le social , ses rgles comptables et ses politiques ddies, mais aussi la sphre des finances publiques du royaume ou de la Rpublique. Nous interrogerons alors la configuration de laprs Seconde Guerre mondiale, souvent reprsente comme un temps keynsien des politiques conomiques, courte parenthse dans la longue stabilisation de lordre conomique libral dsencastr. Cette priode constitue un labo-ratoire exemplaire des tensions entre rencastrement politico-tatique de lconomie et dsencastrement nolibral des marchs financiers interna-tionaux qui recompose, avec le soutien des tats, les comptes de la puis-sance publique et prive. Les oscillations entre mise en march dactivits conomiques et sociales (la protection sociale, les mthodes comptables, les finances publiques) ou leur maintien lcart sont mises au centre dune sociologie des politiques conomiques.Sociologie historique des rapports entre l conomique , le social et le politique : retour sur lapproche de Karl PolanyiSi le thme de lencastrement de lconomique dans le social a fait flors ces dernires dcennies en sociologie conomique, il reste que cette reprise du concept de Polanyi a fait aussi subir sa dmarche une transformation substan-tielle. Elle mrite une attention critique pour qui sintresse la mise en ordre de lconomie puisquelle escamote la porte sociogntique et rflexive de lapproche polanyienne, et tout particulirement son insistance sur les savoirs dtat faonnant les ralits conomiques et sociales quils prtendent dcrire.Tous les marchs sont encastrs dans des institutions : contre lconomicismeLusage encore dominant du concept en sociologie conomique doit beau-coup Mark Granovetter et peut se rduire laffirmation suivante : tous les marchs sont encastrs dans des structures de relations sociales et, plus prci-sment, dans des rseaux de relations interpersonnelles 6. Cette position, prise en raction la nouvelle conomie institutionnelle de Douglass North et Oliver Williamson et au-del la thorie noclassique 7, assigne au sociologue 6. Granovetter (M.), Economic Action and Social Structure: The Problem of Embeddedness , American Journal of Sociology, 91 (3), 1985.7. Mais aussi un moindre degr de la sociologie conomique de Talcott Parsons et Neil J. Smelser.Document tlcharg depuis www.cairn.info - Universit de Paris Dauphine - - 193.49.169.59 - 20/05/2016 13h19. De Boeck Suprieur Document tlcharg depuis www.cairn.info - Universit de Paris Dauphine - - 193.49.169.59 - 20/05/2016 13h19. De Boeck Suprieur Vincent Gayon et Benjamin Lemoine 13105la tche de rvler la porte de cet encastrement et fait revoir la baisse les pr-tentions des sciences conomiques rendre compte du fonctionnement rel des marchs. Mme dans les conomies de march contemporaines, lhomo economicus nexiste pas, il reste envers et contre tout, des degrs variables, un homo sociologicus. Tous les marchs sont justiciables dune analyse sociolo-gique. Cette victoire suppose de la sociologie laisse, paradoxalement, ct de ces conomistes un autre vaincu : Polanyi lui-mme et son concept de dsen-castrement.Lapproche granovetterienne reproduit une dmarche atomistique et ouver-tement anhistorique 8 dans labord des marchs : ne sintressant plus quau fonctionnement dun march spcifique (du travail, de limmobilier, etc.) abord en isolat et dont lhistoricit et la contingence ne sont plus lobjet des investigations. Se trouvent relgus dans lanalyse les enjeux politiques et insti-tutionnels qui dterminent une configuration de march un moment donn, de mme que la dimension transformatrice du march sur les ordres sociaux et politiques 9. Ce biais analytique, que lon peut dsigner comme une forme de marketo-centrisme, se rapporte dans le lexique polanyien une forme non questionne de mentalit de march 10 .En tudiant la construction du march de la maison en France dans les annes 1970, Pierre Bourdieu lui aussi a pu identifier cette propension auto-nomiser analytiquement le march et carter en particulier le rle (actif ou non) de ltat ou des collectivits territoriales dans le faonnage de loffre et de la demande de logement. De mme, il invitait apprcier la prsence de ces derniers (y compris fantomatique) jusque dans les interactions de face--face entre un banquier et un acheteur potentiel, cest--dire dpasser une enqute positiviste de type interactionniste, souvent arme de lanalyse de rseaux dans ltude de la transaction marchande 11. Sur ces deux plans, Bourdieu prolonge la perspective de Polanyi qui montre la covolution de ltat et des marchs 8. Finally, I should add that the level of causal analysis adopted in the embeddedness argument is a rather proximate one. I have had little to say about what broad historical or macrostructural circumstances have led systems to display the social-structural characteristics they have, so I make no claims for this analysis to answer large-scale questions about the nature of modern society or the sources of economic and political change (ibid., p. 506).9. Ce quont point notamment : Fligstein (N.), Markets as Politics: A Political-Cultural Approach to Market Institutions , American Sociological Review, 61 (4), 1996 et Krippner (G. R.), The Elusive Market : Embeddedness and the Paradigm of Economic Sociology , Theory and Society, 30 (6), 2002. M. Granovetter reconnut bien plus tard que la rfrence Polanyi avait t introduite larticle in extremis et sans avoir fr-quent de prs son uvre ; cf. Krippner (G.), Granovetter (M.) et al., Polanyi Symposium: a Conversation on Embeddedness , Socio-Economic Review, 2 (1), 2004, p. 114.10. Tendance lourde, sans doute lie lancrage dans les coles de commerce de la nouvelle sociologie co-nomique , identifie aussi dans la sociologie des marchs financiers, cf. Montagne (S.), Ortiz (H.), Socio-logie de lagence financire : enjeux et perspectives , Socits contemporaines, 92 (4), 2013.11. Bourdieu (P.), Un contrat sous contrainte [1990], in Les structures sociales de lconomie, Paris, Seuil, 2000.Document tlcharg depuis www.cairn.info - Universit de Paris Dauphine - - 193.49.169.59 - 20/05/2016 13h19. De Boeck Suprieur Document tlcharg depuis www.cairn.info - Universit de Paris Dauphine - - 193.49.169.59 - 20/05/2016 13h19. De Boeck Suprieur 14 Maintenir lordre conomiquenationaux contre la tendance les penser comme deux entits tanches, lgue par la pense conomique noclassique et que tend reconduire, sans doute malgr elle, les travaux runis un temps sous le label de nouvelle sociologie conomique . Lenqute doit alors suivre les oprations de politiques cono-miques qui fixent la cl de rpartition entre espaces marchands et espaces non marchands 12.La problmatique de lencastrement a du reste une porte dpassant la seule critique du rductionnisme mthodologique noclassique et la dfense dune approche sociologique des marchs. Si, par lenqute historique et eth-nologique comparative, Polanyi sape la naturalisation et luniversalisation de lordre conomique articules aux deux items cls des sciences conomiques orthodoxes (le march et lhomo economicus), il vise aussi plus large : saisir la dynamique dautonomisation dun univers spcifique, autorfrentiel, guid par ses lois propres, fond sur des mobiles dtermins, en prenant aussi pour objet danalyse le rle politique des savoirs conomiques dans cette autono-misation.Toutes les conomies sont bien pour Polanyi encastres, immerges dans des relations sociales, au point que, dans la plupart des socits, on ne nomme pas ces pratiques de production, dchanges et de commerce comme des acti-vits obissant une finalit propre : elles renvoient dautres dimensions, quelles soient religieuses, coutumires, lies la parent, la diplomatie, etc 13. Ce qui intresse Polanyi est de voir comment lconomie ou lconomique se voit compris, construit, dfendu, autonomis, cest--dire dsencastr du reste du monde social. Autrement dit, comment tout un pan de phnomnes du monde social va tre rassembl pour former une entit cohrente lco-nomique et comment enfin cette ralit doit tre sans cesse pure pour nobir qu ses propres lois : cest la figure mergente du march autor-gulateur . Dans une veine constructiviste, Polanyi propose donc une forme de sociogense de la catgorie conomie dans les socits europennes, sans prendre les frontires de lconomie ou du champ conomique comme donnes a priori 14.12. Cette perspective refuse de rduire a priori le domaine du politique la fixation dun cahier des charges morales et dmocratiques au march sans concevoir la possibilit dun arrangement conomique fonctionnant hors march. Michel Callon propose par exemple dinterfrer avec laction marchande [] sans aller jusqu remettre en cause son caractre marchand (Callon (M.), Quest-ce quun agencement marchand ? , in Callon (M.) et al., dir., Sociologie des agencements marchands. Textes choisis, Paris, Presses de lcole des Mines, 2013, p. 433).13. Cf. par exemple le systme de lhonneur kabyle mis en tension par la colonisation franaise, Bourdieu (P.), Algrie 60. Structures conomiques et structures temporelles, Paris, Minuit, 1977.14. Renouant avec le jeune Marx, Georg Lukcs, frquentation familiale, intellectuelle et politique de Pola-nyi Budapest, souleva plus tt ce point-l dans Histoire et conscience de classe, op. cit.Document tlcharg depuis www.cairn.info - Universit de Paris Dauphine - - 193.49.169.59 - 20/05/2016 13h19. De Boeck Suprieur Document tlcharg depuis www.cairn.info - Universit de Paris Dauphine - - 193.49.169.59 - 20/05/2016 13h19. De Boeck Suprieur Vincent Gayon et Benjamin Lemoine 15105Les savoirs conomiques comme techniques de dsencastrement : vers lavnement du march autorgulateur Le dsencastrement de lconomique comme univers obissant ses propres lois est pens comme un projet politique, une utopie sans cesse remise au travail qui trouve avec difficult les voies de sa ralisation et entrane toute une srie deffets collatraux sur les autres sphres dactivit. Polanyi dtaille les voies heurtes de cette autonomisation et met en avant le rle de ltat spcialement dans les cas britannique et franais : Lhis-toire conomique rvle que les marchs nationaux ne sont pas du tout apparus du fait que la sphre conomique smancipait progressivement et spontanment du contrle gouvernemental. Au contraire, le march a t la consquence dune intervention consciente et souvent violente de ltat, qui a impos lorganisation du march la socit pour des fins non co-nomiques 15. En effet, les tats se consolident la faveur de lunification du march national impose aux villes et du contrle de leur ouverture commerciale face aux guildes commerantes intermunicipales. lchelle des tats-nations, les doctrines mercantilistes et libre-changistes donnent tout la fois largumentaire et les objectifs cette construction tatique des marchs nationaux ; telle est dailleurs la vocation assume de lconomie politique qui sinvente alors.Ces savoirs dtat ont largement contribu dlimiter et organiser la ralit conomique et de manire assez diffrente selon les configurations nationales. Dans les conceptions de Franois Quesnay (1694-1774) par exemple, le march reste encore largement plac sous lautorit dun gouvernement suppos omni-potent et omniscient. Et si, selon Polanyi, les Physiocrates ont t les premiers remarquer des rgularits dans les prix de march et les revenus, y compris la rente et les salaires [] ils nont pu, mme thoriquement, [les] faire entrer dans un ensemble, car les redevances fodales taient encore en usage en France et le travail tait souvent demi servile, de sorte quen rgle gnrale, ni la rente ni les salaires ntaient dtermins sur le march 16. Cela fait une grande dif-frence avec la socit anglaise, touche de longue date par le mouvement des enclosures et la marchandisation de la terre dans laquelle Adam Smith (1723-1790) est immerg : Parce quil vivait dans une conomie anglaise dj moins fodale et plus montarise, [A. Smith] alla plus loin [que son matre Quesnay] en intgrant les salaires et la rente dans lensemble des prix, devenant par l le 15. Polanyi (K.), La grande transformation. Aux origines politiques et conomiques de notre temps, Paris, Gal-limard, 1983 [1re publ. am. 1944], p. 321-322.16. Ibid. Pour une exploration des oppositions et des volutions de ce courant, cf. Steiner (P.), Sociologie de la connaissance conomique. Essai sur les rationalisations de la connaissance conomique (1750-1850), Paris, Presses universitaires de France, 1998.Document tlcharg depuis www.cairn.info - Universit de Paris Dauphine - - 193.49.169.59 - 20/05/2016 13h19. De Boeck Suprieur Document tlcharg depuis www.cairn.info - Universit de Paris Dauphine - - 193.49.169.59 - 20/05/2016 13h19. De Boeck Suprieur 16 Maintenir lordre conomiquepremier apercevoir la richesse des nations comme lensemble des manifesta-tions dun systme de march sous-jacent 17. Pour Polanyi, cette situation anglaise indite, qui sera aussi marque par la marchandisation des hommes (salaire) et de la monnaie (gagner de largent avec largent) lchelle nationale et internationale et qui smancipe du fodalisme et du corporatisme, fait natre avec le pauprisme une foule de questionnements : Quelle est la force qui spare les classes de la socit comme si elles taient des espces diffrentes dtres humains ? Et quest-ce qui maintient lquilibre et lordre dans cette collectivit humaine qui ninvoque pas, ne tolre pas lin-tervention du gouvernement politique 18 ? La rponse donne par les acteurs politiques et thoriciens conomiques tels que Edmund Burke (1729-1797), Joseph Townsend (1739-1816), David Ricardo (1772-1823), Thomas Malthus (1766-1834) ou Jeremy Bentham (1748-1832) souvent pour des raisons poli-tiques opposes tient la figure du march autorgulateur . Peru comme une institution qui se coule dans la nature profonde et animale de lhomme (son apptence lchange et au gain), qui assimile lingalit biologique entre les hommes et distribue les mrites ( travers largent), le march autorgula-teur devient linstrument rvolutionnaire de transformation de lordre social et politique. Il contraint aussi bien les gouverns, en les mettant au travail, que les gouvernants en refrnant larbitraire du prince 19. Pour que le march libre ses potentialits en matire de cration de richesses, quil puisse transformer le monde et les subjectivits, travers la rpression de certaines passions imprvi-sibles, il faut uvrer ce quil volue le plus spontanment possible sans entraves religieuses, politiques, etc.Une utopie en marche : toutes les conomies de march ne sont pas des socits de march Le concept de dsencastrement pingle la prtention de lordre cono-mique, ainsi constitu, sriger en nomothte des ordres politiques et sociaux dans lEurope occidentale du XIXe au XXe sicle : Au lieu que lconomie soit encastre dans les relations sociales, ce sont les relations sociales qui sont encastres dans le systme conomique. [] Alors que lhistoire et lethnogra-phie connaissent lexistence de divers types dconomies, dont la plupart com-portent linstitution des marchs, elles nont connaissance daucune conomie antrieure la ntre qui soit, mme approximativement, dirige et rgle par les marchs 20. Le dsencastrement renvoie aussi bien la diffrenciation qu la domination de la sphre conomique par rapport aux ordres sociaux et poli-17. Polanyi (K.), Le sophisme conomiciste [1re publ. am. 1977], Revue du MAUSS, 29 (1), 2007, p. 66.18. Polanyi (K.), La grande transformation, op. cit., p. 160.19. Cf. aussi Hirschman (A. O.), Les passions et les intrts. Justifications politiques du capitalisme avant son apoge, Presses universitaires de France, Paris, 1980 [1re publ. am. 1977].20. Polanyi (K.), La grande transformation, op. cit., p. 88 et p. 72.Document tlcharg depuis www.cairn.info - Universit de Paris Dauphine - - 193.49.169.59 - 20/05/2016 13h19. De Boeck Suprieur Document tlcharg depuis www.cairn.info - Universit de Paris Dauphine - - 193.49.169.59 - 20/05/2016 13h19. De Boeck Suprieur Vincent Gayon et Benjamin Lemoine 17105tiques. Il aboutit pour Polanyi lavnement dun nouveau type de socit, une socit de march , cest--dire une socit domine par la forme march ou place sous sa dpendance. Situation qui ne reprsente quun cas possible des socits conomie de marchs, puisque ces dernires peuvent connatre la forme march, mais en la subordonnant des objectifs politiques et sociaux suprieurs 21.Ds lors, le rcit polanyien a pu tre rsum un dualisme et un fina-lisme ouvrant sur deux tats possibles des rapports entre lconomie et la socit encastr ou dsencastr le long dune progression unidimen-sionnelle et irrversible 22. Polanyi renvoie pourtant des processus, jamais linaires ni dfinitivement aboutis, sectoriellement ventils (la terre, le tra-vail, la monnaie), dont leffet de composition densemble na jamais t voulu par personne, mme sil a t tudi, systmatis et justifi par les thorisa-tions conomiques. Sil insiste sur ces dernires, Polanyi nvoque jamais la thse de Max Weber sur le rle du dogme calviniste dans la formation dun thos professionnel, fait de renoncement, deffort et de mthode et congruent avec le dveloppement du systme conomique capitaliste, et moins encore celle de Werner Sombart sur le rle de la comptabilit dentreprise double entre. Or cette entre comptable renforce son argument sur lobjectiva-tion de la sphre conomique. La comptabilit dentreprise double entre rend tangible, visible et prvisible le rendement du capital et lefficacit co-nomique des actions entreprises. Cette comptabilit fait oublier aussi bien la nature des biens et des produits, que le principe de la satisfaction de la demande, au profit dune seule ide, celle de laccumulation : Le but nest plus de voir des gerbes ou des cargaisons, de la farine ou du coton, mais seulement des valeurs qui sapprcient ou se dprcient 23. Cette compta-bilit dentreprise apparat alors comme une des techniques de ralisation de lconomique dsencastr , nobissant plus qu des finalits propres daccumulation. Sont rendus insparables dans la description de Sombart, lapparition mme du concept de capitalisme et ses modes opratoires.Mais la force de linstrument comptable rside aussi trs largement dans son maniement public. Bruce Carruthers et Wendy Espeland rappellent ainsi quaux XVe et XVIe sicles la comptabilit partie-double a offert aux mar-chands une ressource stratgique pour dfendre leur activit lucrative face aux autorits religieuses et morales : la robustesse et lharmonie arithmtiques du 21. Cf. ses recherches sur les cits antiques grecques runies dans Polanyi (K.), La Subsistance de lhomme. La place de lconomie dans lhistoire et dans la socit, Paris, Flammarion, 2011 [1re publ. am. 1977].22. Formul comme laporie Polanyi dans Marguairaz (D.), Minard (P.), Le march dans son histoire , Revue de synthse, 5e srie (2), 2006, p. 245.23. Sombart (W.), Der moderne Kapitalismus, Munich-Leipzig, Duncker and Humbolt, t. II, 1916, p. 124, cit dans Chiapello (E.), Accounting and the Birth of the Notion of Capitalism , Critical Perspectives on Accounting, 18 (3), 2007, p. 266 (nous traduisons). Cf. aussi Goody (J.), LOrient en Occident, Paris, Seuil, 1999 [1996].Document tlcharg depuis www.cairn.info - Universit de Paris Dauphine - - 193.49.169.59 - 20/05/2016 13h19. De Boeck Suprieur Document tlcharg depuis www.cairn.info - Universit de Paris Dauphine - - 193.49.169.59 - 20/05/2016 13h19. De Boeck Suprieur 18 Maintenir lordre conomiquetableau comptable a pu (se) jouer de ces attentes en exposant publiquement la constante dquilibre entre crdits et dbits 24. Sans sinscrire dans le dbat essentialiste, tlologique et eurocentrique sur les origines du capitalisme , tel que Sombart ou les frres Weber lont formul et assum, lentre par lins-trument comptable pointe dj toute limportance de lappareillage technique pour mettre en ordre lconomie, pour ladosser puis limposer localement dautres logiques daction et institutions, mais aussi pour constituer une fron-tire entre spcialistes de la chose conomique et les profanes mis en position dextriorit.En dveloppant sur le cas de lgypte du XXe sicle un rcit proche de Polanyi, Timothy Mitchell met lui aussi laccent sur lensemble des infras-tructures matrielles dployes par les colonisateurs pour inscrire dans lordre du rel lconomie nationale , pour la performer au sens de Michel Callon : des cartographies, un cadastre qui rassemble des informations sur les propritaires et sur les impts, des statistiques mettant en vidence des relations entre les gens et les terres, donnant corps lide de proprit fon-cire, fixant une population et un march du travail et dlimitant un espace national de calculabilit 25. Linvention des conomies nationales tient au dveloppement dune srie dappareillages techniques et statistiques permet-tant de tracer les contours de lconomie en tant que totalit et den compter les flux 26. Cette totalisation du monde par ltat, cette monopolisation de capital informationnel pour le dire aussi comme Bourdieu rend pensable lconomie nationale, possible sa gestion et son gouvernement, car elle fait merger en mme temps que cette nouvelle ralit un point de vue indit, un point de vue de gnral 27 . Mais cette monopolisation peut galement devoir des institutions intergouvernementales : Fonds montaire interna-tionale, Banque mondiale, Organisation de coopration et de dveloppement conomiques (OCDE), Agences de dveloppement mesurent, totalisent, comparent les conomies nationales 28.24. Carruthers (B. G.), Espeland (W. N.), Accounting for Rationality: Double-Entry Bookkeeping and the Rhetoric of Economic Rationality , American Journal of Sociology, 97 (1), 1991.25. Callon (M.), Lgype et les experts , Grer et comprendre, Les Annales des Mines, 86, 2006, p. 22 ; Mitchell (T.), The Rules of Expert. Egypt, Techno-Politics, Modernity, Berkeley, University of California Press, 2002.26. La sociologie historique de la quantification a pu offrir de solides rsultats en ce domaine : Desro-sires (A.) La politique des grands nombres. Histoire de la raison statistique, Paris, La Dcouverte, 2000 ; Brian (E.), La mesure de ltat. Administrateurs et gomtres au XVIIIe sicle, Paris, Albin Michel, 1994.27. Bourdieu (P.), Sur ltat. Cours au Collge de France, 1989-1992, Paris, Raisons dagir - Seuil, 2012, p. 336-337 ; reprenant le mot de Virginia Woolf : Les ides gnrales sont des ides de gnral. 28. Cf. par exemple Schmelzer (M.), The Hegemony of Growth. The Making and Remaking of the Economic Growth Paradigm and the OEEC/OECD, 1948-1974, thse pour le doctorat dhistoire contemporaine, Uni-versit europenne Viadrina, 2013. Dans le contexte africain, cf. Hibou (B.), Samuel (B.), dir., La macro-conomie par le bas , Politique africaine, 124 (4), 2011.Document tlcharg depuis www.cairn.info - Universit de Paris Dauphine - - 193.49.169.59 - 20/05/2016 13h19. De Boeck Suprieur Document tlcharg depuis www.cairn.info - Universit de Paris Dauphine - - 193.49.169.59 - 20/05/2016 13h19. De Boeck Suprieur Vincent Gayon et Benjamin Lemoine 19105Politiques de rencastrement : linvention du social et des mondes conomiques renverss Dans ce quil nomme double mouvement , Polanyi scrute les rsistances au dsencastrement et les processus locaux et historiquement situs de ren-castrement. Ces processus renvoient des quilibres instables structurs par des rapports de forces entre techniques, savoirs, groupes sociaux, relevant dordres ou de champs dont la diffrenciation est aussi mise en jeu dans ces quilibres. Face la mise en march de la terre, du travail et de la monnaie, se recomposent les ordres sociaux qui les encastraient jusque-l, sinvente le social comme domaine spcifique et se renforcent des univers dveloppant une conomicit spcifique.Techniques dobjectivation du social Quand la marchandisation de lhomme et du travail avance la fin du XVIIIe sicle avec lassouplissement en Angleterre des lois limitant la mobilit des travailleurs et les attachant leur paroisse et leur assistance (le servage paroissial) ce qui fait advenir un march du travail national , simprovise par exemple lchelle communale, Speenhamland en 1795, un systme de secours pour accorder des complments de salaire indexs sur le prix du pain et la taille de la famille si bien quun revenu miminum devait tre assur aux pauvres indpendamment de leurs gains 29. Au fur et mesure des progrs du dsencastrement dans de multiples secteurs de la socit, slve localement une raction dfensive, des contre-mouvements protecteurs , redonnant le primat au groupe, cest--dire une protection sociale [qui] est laccompagne-ment oblig dun march cens autorgulateur 30. Aux tentatives de dsencastrement sopposent sans prmditation des rsis-tances, des forces contraires, inscrivant lhistoire sociale et conomique du XIXe sicle dans cette tension. Loin dtre uniforme et mcanique, l autod-fense prend des formes varies et obit des temporalits spcifiques lies aux configurations institutionnelles nationales et locales. Reconduisant leur manire les rglementations corporatistes, les conventions collectives sous-traient par exemple le salaire la concurrence entre les firmes puisque le contrat salarial cesse dtre exclusivement un contrat de droit priv. La cooprative, la commune, les rserves naturelles mettent elles aussi leur faon la terre hors du march et lincorporent dautres institutions. Dans les annes 1930, cette autoprotection cristallise aussi bien dans les plans quinquennaux en Russie, le lancement du New Deal, la rvolution nationale-socialiste en Allemagne et leffondrement de la Socit des Nations au profit dempires autarciques 31. 29. Polanyi (K.), La grande transformation, op. cit., p. 114 (soulign dans le texte).30. Ibid., p. 265.31. Ibid., p. 46 et p. 323-324.Document tlcharg depuis www.cairn.info - Universit de Paris Dauphine - - 193.49.169.59 - 20/05/2016 13h19. De Boeck Suprieur Document tlcharg depuis www.cairn.info - Universit de Paris Dauphine - - 193.49.169.59 - 20/05/2016 13h19. De Boeck Suprieur 20 Maintenir lordre conomiquePolanyi est attentif la diversit des tentatives de rencastrement ou de resu-bordination de lconomie, mais, simultanment, le mouvement quil dsigne traverse ces particularismes.Les grandeurs conomiques et sociales doivent sanalyser tra-vers les techniques dobjectivation et la mise en forme simultane de lac-tion politique que celles-ci font advenir. Toute une srie de travaux ont pu documenter la consolidation bureaucratique du social (les systmes de protection sociale ) avec les assurances-chmage, maladie, vieillesse et famille. ce titre, le passage du pauvre au chmeur , cest--dire au travailleur rgulier, considr comme temporairement et involontairement sans travail et pouvant revendiquer une indemnisation, ne sest pas fait natu-rellement. Comme Christian Topalov le relve : Entre les crises de ch-mage et les rponses que leur donnent les acteurs et les institutions, une mdiation essentielle intervient : la mise en forme du problme 32. lins-tar de la constitution de groupe socio-professionnel improbable tel que les cadres 33 , la catgorie chmage a t lobjet dun intense travail daf-firmation, de dfinition et de thorisation, souvent dans des moments cri-tiques. Il a fallu la reconnaissance de la dimension collective dune situation individuelle et dune rorganisation des modes de catgorisation de la ralit lies des histoires locales et nationales 34.Sil voque, dans loptique du rencastrement de lordre conomique au XIXe sicle, laction des socialistes utopiques (Owen, Fourier, Proudhon entre autres), Polanyi donne peu de dveloppements sur le rle des rformateurs sociaux ou des sociologues. La sociologie pourrait bien tenir, vis--vis de ces tentatives, le rle analogue celui de lconomie politique pour le dsen-castrement 35. Le couple dopposition entre lconomique et le social , prgnant dans la deuxime moiti du XIXe sicle et plus encore au XXe, tient 32. Topalov (C.), Naissance du chmeur, 1880-1910, Paris, Albin Michel, 1994, p. 9.33. Boltanski (L.), Les cadres. La formation dun groupe social, Paris, Minuit, 1982.34. Salais (R.), Baverez (N.), Reynaud (B.), Linvention du chmage. Histoire et transformations dune catgorie en France des annes 1890 aux annes 1980, Paris, Presses universitaires de France, 1986 ; Zimmermann (B.), La constitution du chmage en Allemagne. Entre professions et territoires, Paris, ditions de la MSH, 2001.35. Particulirement visible dans le cas britannique o la science sociale est toujours tente de ntre quune technique daccompagnement du changement conomique, cf. Rodriguez (J.), Le pauvre et le socio-logue : la construction de la tradition sociologique anglaise 19e-20e sicles, Villeneuve-dAscq, Presses uni-versitaires du Septentrion, 2007. Sur le rle des solidaristes proches de la sociologie durkheimienne, cf. Hatzfeld (H.), Du pauprisme la Scurit sociale, 1850-1940. Essai sur les origines de la Scurit sociale en France, Nancy, Presses universitaires de Nancy, 1989. Si Pareto a sans doute t avec Weber lartisan dune articulation voire dun encastrement de la science conomique dans la sociologie, il nen a pas moins contri-bu aussi installer la distinction entre actions logico-exprimentales propres lconomie et non logico-exprimentales propres la sociologie. Cf. Passeron (J.-Cl), Pareto : lconomie dans la sociolo-gie [1999], in Les classiques des sciences sociales, Chicoutimi, Universit du Qubec, 2004 [en ligne : http://dx.doi.org/doi:10.1522/cla.paj.par].Document tlcharg depuis www.cairn.info - Universit de Paris Dauphine - - 193.49.169.59 - 20/05/2016 13h19. De Boeck Suprieur Document tlcharg depuis www.cairn.info - Universit de Paris Dauphine - - 193.49.169.59 - 20/05/2016 13h19. De Boeck Suprieur Vincent Gayon et Benjamin Lemoine 21105 la consolidation de ces disciplines spcifiques 36, mais aussi lopposition qui traverse les disciplines juridiques entre dun ct, le droit civil et le droit com-mercial, garants de la proprit marchande, et de lautre, le droit social et le droit du travail (appel alors droit ouvrier) garants de la scurit physique et conomique des salaris et de leur famille.Ce clivage tient aussi au rapport de force entre patronats et syndicats, et la stabilisation de leur champ de comptence spcifique : avec pour le cas fran-ais au XXe sicle laffirmation, loi et jurisprudence lappui, de la doctrine du patron seul juge de la bonne gestion de son entreprise dun ct et, de lautre, la consolidation dune sphre sociale gre par les syndicats au sein ou la priphrie de lentreprise avec les Comits dentreprise, la gestion pari-taire de lassurance maladie ou vieillesse, la formation professionnelle, les plans de reclassement, etc 37. Cette partition se manifeste encore travers la division du travail qui sopre au sein des rdactions de presse (avec les rubriques co-nomiques et les rubriques sociales ) et entre les rdactions de presse elles-mmes (avec la spcialisation des titres) 38. Une telle sparation sest rejoue au sein mme des appareils bureaucratiques dtat (ministres de lconomie et des Finances et ministre du Travail et des Affaires sociales) 39 mais aussi dans lespace des organisations internationales 40.conomicit renverse : argent public et mondes culturels cette partition entre lconomique et le social , produite par le dsen-castrement, sen adjoint une seconde, plus ancienne et tout aussi dispute : lopposition entre dpenses prives et dpenses publiques du pape ou du roi, et progressivement entre finances prives et finances publiques 41. Les luttes pour le marquage priv ou public de largent ont pu se jouer trs tt lchelle dune cit-tat comme Florence. Laction rpublicaine mene par Machiavel cherche librer la cit florentine de lemprise des groupes rentiers en luttant contre le mercenariat. Cette autonomisation saccompagne de lin-vention de rgles propres et officielles dans lusage et le contrle des finances 36. Pour une synthse sur les conomistes, cf. Lebaron (F.), La formation des conomistes et lordre symbolique marchand , in Steiner (P.), Vatin (F.), dir., Trait de sociologie conomique, Paris, Presses univer-sitaires de France, 2009.37. Pour le cas franais, cf. Freyssinet (J.), Ngocier lemploi. 50 ans de ngociations interprofessionnelles sur lemploi et la formation, Paris, ditions Liaisons, 2010.38. Cf. par exemple : Lvque (S.), Les journalistes sociaux. Histoire et sociologie dune spcialit, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2000 ; Duval (J.), Critique de la raison journalistique : les transformations de la presse conomique en France, Paris, Seuil, 2004.39. Renard (D.), Un train peut en cacher un autre. La cration du ministre du Travail et de la Prvoyance sociale en 1906 , Revue franaise des affaires sociales, 2 (2), 2001.40. Gayon (V.), Homologie et conductivit internationales. Ltat social aux prises avec lOCDE, lUE et les gouvernements , Critique internationale, 59 (2), 2013.41. Pour un programme de sociologie politique de largent public, cf. Gayon (V.), Lemoine (B.), dir., Argent public , Genses, 80 (3), 2010.Document tlcharg depuis www.cairn.info - Universit de Paris Dauphine - - 193.49.169.59 - 20/05/2016 13h19. De Boeck Suprieur Document tlcharg depuis www.cairn.info - Universit de Paris Dauphine - - 193.49.169.59 - 20/05/2016 13h19. De Boeck Suprieur 22 Maintenir lordre conomiquepubliques, mancipes des pratiques clientlaires antrieures 42. Cette action politique, phmre et restant aujourdhui largement mconnue, entend sous-traire la politique des mains de la minorit de la banque, assurer une forme de socialisation du monopole de domination (condition ncessaire lappari-tion dun rgime dmocratique) 43 ou, si lon prfre, rencastrer lordre fisco-financier dans ce nouvel ordre dmocratique.La publicisation des finances de ltat sest arrime au dveloppement du droit budgtaire et de grands principes des finances publiques (universalit, unit, annualit) qui correspondent la construction dun contrle politique des deniers publics allant de pair avec un projet de socit librale, au sens pr-cis dune libration vis--vis des ordres de lancien rgime et dune rupture avec larbitraire du souverain, et plaant au premier plan le rle du ou des Par-lements 44. Les modalits concrtes de collecte de limpt, quant elles, se dpri-vatisent en smancipant de la forme institutionnelle des fermiers gnraux o de riches intermdiaires taient libres de procder la rcolte des taxes aprs stre chargs davancer la somme totale des prlvements escompts par le roi. Ce nest quau terme dpreuves successives que sa collecte sorganise de faon centralise, impersonnelle et bureaucratique, en dveloppant une conomicit propre ltat 45.Le dsencastrement de lconomie ne se dploie donc pas de manire homo-gne sur toute la ralit conomique et sociale. Il saccompagne aussi dune oppo-sition instituante des mondes de lart et de la culture face la marchandisation du monde. Au XIXe sicle, si lon suit lanalyse de Pierre Bourdieu, le champ littraire constitue son autonomie en renversant laxiomatique de lunivers conomique. son ple le plus pur , il se fonde sur le dsintressement, lindiffrence, la suspicion voire lopposition aux sanctions du march et la reconnaissance offi-cielle, sur lide de lartiste pur de toutes compromissions avec lordre cono-mique bourgeois (le commercial ), peru au moins depuis les romantiques comme sans mystre, sans grandeur, sans noblesse 46. P. Bourdieu lanalyse ainsi comme un monde conomique renvers qui forme un lot lintrieur de locan de lintrt 47 en fondant un nouvel aristocratisme. Les champs de production culturelle forment dsormais, par un effet de renversement produit par le dsencastrement, des exceptions, o la logique 42. Cf. la contribution de Jrmie Barthas ce numro.43. Elias (N.), La dynamique de lOccident, Paris, Calmann-Lvy, 1975 [1939], p. 33.44. Bouvier (M.), Esclassan (M.-C.), Lassale (J.-P.), Finances publiques, Paris, LGDJ, 12e dition, 2013.45. Thret (B.), Rgimes conomiques de lordre politique. Esquisse dune thorie rgulationniste des limites de ltat, Paris, Presses universitaires de France, 1992.46. Sciences de gestion et techniques de management modernes pourront dailleurs plus tard mimer ces vertus autour de la libert dinitiative du salari, de ses capacits cratrices et autonomes.47. Bourdieu (P.), Lconomie des biens symboliques , in Raisons pratiques, Paris, Seuil, 1994, p. 196 et suiv. et Bourdieu (P.), Les rgles de lart. Gense et structure du champ littraire, Paris, Seuil, 1992.Document tlcharg depuis www.cairn.info - Universit de Paris Dauphine - - 193.49.169.59 - 20/05/2016 13h19. De Boeck Suprieur Document tlcharg depuis www.cairn.info - Universit de Paris Dauphine - - 193.49.169.59 - 20/05/2016 13h19. De Boeck Suprieur Vincent Gayon et Benjamin Lemoine 23105de lintrt conomique savre suspendue, dnie dans les cas dautono-mie leve, ou au contraire progressivement intgre mesure de leur perte dautonomie ou de leur submersion par les logiques de march. Mais ils ne sont pas les seuls lots dconomie prcapitaliste qui se perptuent dans lunivers de lconomie constitue comme telle : la famille 48, les partis politiques, lcole, les associations, les coopratives, les glises, les fonda-tions philanthropiques, lhpital ou le sport en sont dautres. En matire de politiques ducatives par exemple, lintroduction rcente en France du dispositif de la mini-entreprise qui a pour but de promouvoir lesprit dentreprise auprs des jeunes collgiens et lycens se voit pour ainsi dire retravaill par lordre scolaire 49. Loin de produire mcaniquement un thos entrepreneurial homogne, le dispositif est en fait immerg ou encastr dans lordre scolaire qui lui imprime sa marque, ses enjeux, ses valeurs, ses contra-dictions : il est contourn par les meilleurs lves et leur famille pris dans la hantise des filires professionnelles ou technologiques, tandis que les plus rebelles ne sont pas slectionns par les enseignants pour y participer. Le projet de dsencastrement de lconomie suscite donc des rsistances et plus encore, en creux de son mancipation, un ensemble dunivers qui se mettent en branle et affirment plus ou moins fortement et durablement leur autono-mie face lui.Lordre conomique en tension : du libralisme rencastr daprs-guerre au dsencastrement nolibralLes substantifs d conomique ou de social ne cachent ou ne rvlent ni substance ni essence 50. Ils renvoient la pluralit et lhistoricit des formes institutionnelles dans lesquelles ces domaines se spcifient et lvo-lution des technologies de gouvernement qui les soutiennent. La production du social , de lconomique et du politique est combine au sein des conomies nationales et la configuration de leur rapport varie histori-quement comme le rappellent diffrents courants institutionnalistes en co-nomie dont lcole de la rgulation qui, en refusant par principe doprer de dichotomie entre lconomie pure dun ct, le social de lautre 51 , a propos un cadre danalyse des interdpendances entre les formes prises, 48. Sur les ajustements au sein de la famille entre ces logiques contradictoires, cf. Zelizer (V. A.), The Purchase of Intimacy, Princeton, Princeton University Press, 2007. Pour une approche qui intgre la stra-tification sociale et les politiques publiques lgitimant le travail domestique et le service la personne, cf. Devetter (F.-X.), Rousseau (S.), Du balai. Essai sur le mnage domicile et le retour de la domesticit, Paris, Raisons dagir, 2011.49. Cf. la contribution de Sabine Rozier ce numro.50. La dfinition substantive de lconomie propose par Polanyi dans Le sophisme conomiciste (art. cit) et quil oppose la dfinition formelle de lconomie du premier Menger puis de Lionel Robbins, peut apparatre ici comme un moment particulier dans la lutte de dfinition de lconomique pour en soli-difier une vision alternative et rencastre.51. Boyer (R.), La Thorie de la rgulation : une analyse critique, Paris, La Dcouverte, 1986, p. 55.Document tlcharg depuis www.cairn.info - Universit de Paris Dauphine - - 193.49.169.59 - 20/05/2016 13h19. De Boeck Suprieur Document tlcharg depuis www.cairn.info - Universit de Paris Dauphine - - 193.49.169.59 - 20/05/2016 13h19. De Boeck Suprieur 24 Maintenir lordre conomiqueune poque donne, par lconomique et les rapports sociaux 52. Les pro-cessus de dsencastrement et de rencastrement de lconomique sont ainsi contraris, segments, travaills dans diffrents secteurs institutionnels et politiques qui sopposent et se recomposent dans ces tensions. Certaines priodes critiques, comme la Seconde Guerre mondiale, ont align les pro-cessus conomiques, politiques et sociaux de plusieurs conomies nationales autour dobjectifs politiques prcis : le rarmement et les programmes de dfense nationale. Ce moment guerrier fait figure de rencastrement massif de lconomie frappant toutes les parties belligrantes. De la priode de la reconstruction jusquaux transformations nolibrales, les conomies natio-nales ont t travailles par des processus de rencastrement et de dsencas-trement dintensit et de nature variables.Compromis fordiste-keynsien et rencastrement politique et comptable de lconomiqueLe gouvernement de lconomie qui se dploie en France la libration assigne des finalits politiques des instruments indits : la planification, le contrle du systme bancaire et des marchs financiers, un systme centralis et public de collecte et de distribution de lpargne dans les circuits conomiques nationaux (le circuit du Trsor ), ainsi que les lunettes de la comptabilit nationale qui observent, contrlent autant quelles constituent cet ensemble. Cet appareillage institutionnel et cognitif permet de cibler les investissements publics et rend les pouvoirs publics capables de dire ce qui est productif ou ce qui ne lest pas. Les formes institutionnelles du capitalisme impulsion tatique qui ont jalonn ces dcennies font une grande place aux techniques calcula-toires ; lconomie marchande et dsencastre na alors plus le monopole du calcul 53. On doit Alain Desrosires une catgorisation historique de ltat qui articule les manires de penser lconomie, les modes de description statistique et les instruments des politiques conomiques 54. Ltat keynsien se caractrise ainsi par un systme dinformation statis-tique renforc autour de la comptabilit nationale, par une conception cyclique de lactivit conomique ainsi que par une mfiance vis--vis du march, tou-jours capable dengendrer des crises conomiques sil est laiss lui-mme. La planification conomique la franaise, la direction de lconomie quelle 52. Chaque mode de rgulation est fond sur la conjonction de cinq formes institutionnelles : le rapport salarial, les formes de la concurrence, le rgime montaire, la configuration des relations tat-conomie et les modalits dinsertion de lconomie dans les relations internationales. (Boyer (R.), Varit du capi-talisme et thorie de la rgulation , LAnne de la rgulation. conomie, institution, pouvoir, 6, 2002-2003).53. La controverse des annes trente sur le calcul socialiste opposa durablement lconomiste polonais Oskar Lange lcole autrichienne de Ludwig von Mises puis Friedrich von Hayek : lide tant de savoir sil est possible de dfinir des mcanismes alternatifs au march dans la fixation des prix.54. Desrosires (A.), Historiciser laction publique : ltat, le march et les statistiques , in Laborier (P.), Trom (D.) (dir.), Historicits de laction publique, Paris, Presses universitaires de France, 2003.Document tlcharg depuis www.cairn.info - Universit de Paris Dauphine - - 193.49.169.59 - 20/05/2016 13h19. De Boeck Suprieur Document tlcharg depuis www.cairn.info - Universit de Paris Dauphine - - 193.49.169.59 - 20/05/2016 13h19. De Boeck Suprieur Vincent Gayon et Benjamin Lemoine 25105permet via des outils de prvision, de modlisation et de comptage organisent des zones franches de calcul hors march et autant d espaces de travail macro 55 rencastrant lconomique dans le social.Dans cette priode de compromis keynsien , de 1945 1976, le social et lconomique sont penss comme complmentaires, sinon ncessaires, lun lautre : la progression de la scurit conomique (par lobjectif de plein emploi) et de la scurit sociale (par la construction du statut de salari et de la famille) assurent une meilleure productivit de la main-duvre et sont bn-fiques lensemble de la socit et la croissance conomique 56. La protection sociale nest pas un simple correctif des logiques marchandes, au contraire, elle les fconde. Plus encore au niveau comptable, dans les annes 1940 et 1950, une poigne de statisticiens de lINSEE, proches de la Revue conomique, se dfi-nissent eux-mmes comme sociologues ou dfenseurs de la socit et, dans leurs calculs et pratiques classificatoires, conoivent le social comme un tout englobant lensemble des diffrentes sphres dactivits, sans distinguer entre leur caractre marchand ou non marchand , ni mme sans faire le dpart entre prestation sociale et salaire 57. Ne pas externaliser le social par rapport l conomique , ne pas rendre visible son cot comme une charge, un parasite pour lconomie ou un sacrifice collectif consenti en dehors des circuits productifs, voil qui renforce la lgitimit de dispositifs de distribution de ressources chappant aux lois du march et rencastre lconomique dans un social holiste.Tout aussi centrale dans cet assemblage est la mesure des prix la consom-mation et, terme, lentit inflation . Lingnierie et les luttes politiques et sociales qui se dveloppent autour de lindice des prix servent lpoque de support des politiques dindexation des salaires orientes vers la relance de la consommation (la demande agrge ), le progrs social et la redistribu-tion (le partage de la valeur ajoute ) 58. Comme entit macro , linfla-tion nest aussi quun maillon dans un chanage macroconomique plus large, prsentant lconomie, depuis la Thorie gnrale de Keynes, comme un circuit boucl, dynamique, instable et jamais lquilibre. La courbe de Phillips (et ses drivs) va jouer ce titre un rle pivot entre la thorisation conomique (no)keynsienne et laction publique, en plaant les dcideurs devant le cruel 55. Desrosires (A.), Quelques commentaires au prisme dune carrire dans la statistique publique , in Vatin (F.), dir., valuer et valoriser. Une sociologie conomique de la mesure, Toulouse, Presses universitaires du Mirail, 2013, p. 300. la suite de Fourquet (F.), Les comptes de la puissance. Histoire de la comptabilit nationale et du plan, Paris, Encres, 1980.56. Hall (P.), Governing the Economy. The Politics of State Intervention in Britain and in France, New York, Oxford University Press, 1986 ; Jobert (B.), Le Social en plan, Paris, ditions ouvrires, 1981.57. Cf. la contribution de Yann Le Lann ce numro.58. Cf. la contribution de Batrice Touchelay ce numro.Document tlcharg depuis www.cairn.info - Universit de Paris Dauphine - - 193.49.169.59 - 20/05/2016 13h19. De Boeck Suprieur Document tlcharg depuis www.cairn.info - Universit de Paris Dauphine - - 193.49.169.59 - 20/05/2016 13h19. De Boeck Suprieur 26 Maintenir lordre conomiquedilemme de linflation ou du chmage 59. Les politiques budgtaires et mon-taires, le financement administr de la dette, le contrle des prix et des salaires, la lgislation sur les syndicats et sur les trusts, sont autant de points dancrage de cette dcision darbitrage entre inflation et emploi, dlgu lautorit poli-tique et elle seule.Ces politiques de relance , dites de stop and go , seront mises en uvre au Royaume-Uni, aux tats-Unis et en France 60 dans les annes 1960 et 1970 et reprsentent aussi des formes de gestion keynsienne de linflation. Si ltat produit sa propre conomie, ses propres modes de calculs et dobjectivation de la ralit conomique via les statistiques, il en est de mme cette poque, sur un mode trs diffrent, au sein des entreprises prives et aussi des monopoles dtats. Par exemple, aprs la nationalisation dEDF en 1946, une petite quipe de polytechniciens soucieuse de reconstruire la France au nom de lintrt gnral et runie autour de lconomiste Maurice Allais singnie aux confins de la politique et du calcul conomique des cots formuler un tarif de llectricit au sein dun monopole public 61. La planification long terme dite concurren-tielle permet dincorporer au sein dune forme institutionnelle prcise le capitalisme tatique et le monopole public dlectricit une reproduction en miniature du march, de ses prix et de sa logique disciplinaire oriente vers le rendement maximal des facteurs . Les dispositifs de march sont mis au ser-vice du dveloppement gographique quilibr du rseau, de lquilibre budg-taire et de la protection de certaines industries nationales.Cohabitent ainsi au sein dun mme moment keynsien , des logiques dobjectivation conomique fort diffrentes selon les lieux. L encore, les processus de dsencastrement et rencastrement oprent de manire topo-graphique et distribue en diffrents secteurs : des inventions techniques localises dans certains cabinets dtudes peuvent stendre ou rester confi-nes durablement, de mme que lexprimentation dans ladministration dinstruments de march peut devenir avec le temps un mode de fonction-nement irrversible et index dautres finalits 62. Rtrospectivement, ces transformations marginales semblent prparer la voie, de faon souterraine, de futurs tournants conomiques de grande ampleur. Une telle approche 59. Ce schme danalyse que lon doit Paul Samuelson et Robert Solow ( Analytical Aspects of Anti-Infla-tion Policy , American Economic Review, 50 (2), 1960) exclut donc la possibilit dune monte conjointe des deux phnomnes ; do le dsarroi en priode de stagflation des keynsiens de la synthse noclassique . Sur linstrument (trahissant Keynes pour les post-keynsiens, et aussi pour une part Alban W. Phillips) puis sa contestation ds le milieu des annes 1960, cf. Gayon (V.), LOCDE au travail, op. cit., p. 80-102.60. Cf. par exemple : Angeletti (T.), Faire la ralit ou sy faire ? La modlisation et les dplacements de la politique conomique au tournant des annes 1970 , Politix, 95 (3), 2011.61. Cf. la contribution de Guillaume Yon ce numro.62. Cf. par exemple Lemoine (B.), Discipliner ltat par la dette. La mise en march et la sectorisation du problme de la dette publique , in Halpern (C.) et al., dir., Linstrumentation de laction publique, Paris, Presses de Sciences Po, 2014.Document tlcharg depuis www.cairn.info - Universit de Paris Dauphine - - 193.49.169.59 - 20/05/2016 13h19. De Boeck Suprieur Document tlcharg depuis www.cairn.info - Universit de Paris Dauphine - - 193.49.169.59 - 20/05/2016 13h19. De Boeck Suprieur Vincent Gayon et Benjamin Lemoine 27105de lordre conomique rhabilite donc le rle de ces niches et montre quune priode dcrite comme une configuration dominante keynsienne (ou plus tard nolibrale) nexclut pas dautres modes de pense et techniques dob-jectivation conomique 63.La mise en ordre internationale de lconomique et du social : du rgime de finance administre au rgime international de finance de marchSi la protection sociale se ralise dans des cadres locaux ou nationaux et contribue encore trs largement socialiser lconomie, le niveau national npuise pas lhistoire du social . On le mesure clairement pour la catgorie chmage qui doit aussi sa construction au mouvement ouvrier internationa-liste et aux organisations internationales, comme lOrganisation internationale du travail (OIT) ou lOCDE. Publi initialement aux tats-Unis en 1944, lan-ne mme de la Dclaration concernant les buts et objectifs de lOIT , dite Dclaration de Philadelphie, qui promouvait la justice sociale comme une des pierres angulaires de lordre juridique international, La grande transformation pointe dj lmergence dun nouvel ordre conomique international dbar-rass de limprialisme montaire ayant cours dans le systme de ltalon-or et dsormais caractris par la collaboration conomique entre des tats et la libert dorganiser son gr la vie nationale 64 . Lordre conomique de Bretton Woods peut sanalyser comme un rencas-trement international du capitalisme libral 65, marqu par un contrle accru des mouvements de capitaux internationaux visant protger les nouvelles mesures de planification nationale (politique industrielle, systmes sociaux), endiguer le pouvoir des financiers (tenus pour responsables de la crise de 1929) et autoriser, par la ngociation multilatrale, des politiques de change et de relance concertes. Dans ce systme de ngociation entre tats, mis au service des objectifs partags du plein emploi et de la croissance des niveaux de vie, la politique a domin la finance comme lavaient voulu ses fondateurs 66 . Mais pour Polanyi la fin de la socit de march ne signifie pas du tout labsence de marchs. Ceux-ci continuent assurer de diffrentes faons la libert du consommateur, indiquer comment se dplace la demande, influer sur le 63. Cf. Gayon (V.), LOCDE au travail, op. cit., p. 47-126 ; Gati (B.), Lrosion discrte de ltat provi-dence dans la France des annes 1960. Retour sur les temporalits dun tournant nolibral , Actes de la recherche en sciences sociales, 201 (1), 2014.64. Polanyi (K.), La grande transformation, op. cit., p. 326.65. Ruggie (J.G.), International Regimes, Transactions, and Change: Embedded Liberalism in the Postwar Economic Order , International Organization, 36 (2), 1982, p. 379-415. Cf. aussi : Helleiner (E.), States and the Reemergence of Global Finance: from Bretton Woods to the 1990s, Ithaca, Cornell University Press, 1996.66. Aglietta (M.), Architecture financire internationale : au-del des institutions de Bretton Woods , conomie internationale, 100 (4), 2004, p. 77-78.Document tlcharg depuis www.cairn.info - Universit de Paris Dauphine - - 193.49.169.59 - 20/05/2016 13h19. De Boeck Suprieur Document tlcharg depuis www.cairn.info - Universit de Paris Dauphine - - 193.49.169.59 - 20/05/2016 13h19. De Boeck Suprieur 28 Maintenir lordre conomiquerevenu du producteur et servir dinstrument de comptabilit, tout en cessant totalement dtre un organe dautorgulation conomique 67. Les dcennies 1970 et 1980 marquent la fin de ce libralisme encastr et lavnement dun rgime de finance de march relativement oppos au rgime de finance administre hrit de la rgulation rooseveltienne et de Bretton Woods. On passe progressivement, comme lcrit Bruno Thret, de rgimes montaires keynsiens de rpression financire (contrle tatique assez troit de la finance et des banques) des rgimes financiers montaristes de rpression montaire (interdiction de plus en plus drastique faite aux tats, dmettre de la monnaie pour accommoder la croissance et la rgula-tion des conflits distributifs) 68. Ces rgimes financiers et montaires saccom-pagnent de formes spcifiques de financement de ltat. Entre 1944 et le milieu des annes 1960 en France, les mcanismes du circuit du Trsor assurent un financement administr de la dpense publique 69 et rendent accessoire et presque inexistante lmission dune dette financire grande chelle la moyenne du ratio de dette / PIB est stable autour de 15% jusquau milieu des annes 1970 70. Le dmantlement progressif de ces instruments hors mar-ch va conduire ltat r-emprunter massivement pour financer ses dficits publics, reconqurir et faonner dans le mme temps un vritable march de lemprunt obligataire international.Du fait des capacits nouvelles de mobilit des capitaux, la coopration conomique internationale mute et passe dsormais par le march. Focalise sur la dsinflation comptitive et le chmage structurel , cette nouvelle forme de coopration organise de fait la mise en concurrence des performances montaires, fiscales, sociales et budgtaires des tats selon un cahier des charges (no)libral 71. Les instruments et objectifs macroconomiques keynsiens se rvlent dmontiss dans des organisations comme lOCDE, la Banque mon-diale ou la Commission europenne, mais aussi dans les champs politiques et 67. Ibid., p. 323-324. Polanyi rappelle que : Les liberts civiques, lentreprise prive et le systme salarial se sont fondus en un modle de vie qui a favoris la libert morale et lindpendance desprit. Ici aussi, les liberts juridiques et la libert relle ont fusionn dans un fonds commun dont on ne peut sparer nette-ment les lments. Certains de ceux-ci saccompagnaient de maux tels que le chmage et les profits des spculateurs ; certains appartenaient aux plus prcieuses traditions de la Renaissance et de la Rforme. Nous devons essayer de conserver notre porte ces hautes valeurs hrites de lconomie de march qui sest effondre. (ibid., p. 327).68. Thret (B.), Du keynsianisme au libertarianisme. La place de la monnaie dans les transformations du savoir conomique autoris , Revue de la rgulation. Capitalisme, institutions, pouvoirs, 10, 2012. Cf. aussi : Gayon (V.), Lemoine (B.), Largent public et les rgimes conomiques de lordre politique : un entretien avec Bruno Thret , Genses, 80 (3), 2010.69. Un mode hirarchique et coercitif dmission de la dette publique (une partie des fonds bancaires est dpose au Trsor et ce montant est gel) est associ un rseau public de collecte de lpargne.70. Cf. Lemoine (B.), Thret (B.), Les assemblages de ltat de finance , communication au congrs de lAFEP, Bordeaux, juillet 2013.71. Gayon (V.), LOCDE au travail, op. cit.Document tlcharg depuis www.cairn.info - Universit de Paris Dauphine - - 193.49.169.59 - 20/05/2016 13h19. De Boeck Suprieur Document tlcharg depuis www.cairn.info - Universit de Paris Dauphine - - 193.49.169.59 - 20/05/2016 13h19. De Boeck Suprieur Vincent Gayon et Benjamin Lemoine 29105bureaucratiques nationaux 72. De mme, lide dune harmonisation juridique par le haut des protections sociales est sacrifie au nom de la mise en compti-tion des systmes juridiques les plus propices aux activits financires. Le projet dharmonisation est remplac dans les faits par celui de convergence par objectifs chiffrs ou dtalonnage des performances (benchmarking, ranking, scoring) des tats et de leur systme socioconomique, avec les indicateurs de protec-tion de lemploi de lOCDE, de rigidit des droits du travail de la Banque mondiale, ou de surveillance des rformes du march du travail de la Com-mission europenne 73. Cette course au moins-disant social et au mieux-disant financier appuye aussi par la jurisprudence de la Cour de justice de lUnion europenne 74 est donc cadence par des institutions excipant de lautorit scientifique et places hors de porte des dispositifs dmocratiques de contrle.L activation des politiques demploi l encore comme projet utopique qui trouve avec difficults les voies de sa ralisation sur le terrain, au guichet 75 se caractrise par le renforcement du contrle des chmeurs quon cherche activer , la rduction du montant et de la dure de leur indemnisation, et un dveloppement gnral de l activit mesure au taux demploi et sans considration pour la qualit des emplois pourvus. Ces dispositifs crent une dynamique de pression la baisse des salaires et des droits sociaux ajuste aux impratifs macroconomiques de comptitivit, de stabilit des prix et de ma-trise des dpenses publiques. Cette problmatisation du chmage autorise passer du modle du droit universel de protection du travailleur (le statut) celle de lincitation, voire de lobligation, individuelle travailler et se former (le contrat dinsertion). La conception individualise du risque du chmage, les dispositifs retenus et les objectifs poursuivis dessinent ainsi au plan program-matique la mutation du Welfare State au Workfare, dit encore Welfare to work ou tat social actif . Le social et la justice de ltat social daprs-guerre se trouvent redfinis par la normativit du march du travail noclassique.Les comptes des puissances publiques et prives : le dsencastrement comptable de lconomiqueDe ltat keynsien ltat nolibral , on passe ainsi de politiques conomiques de surveillance et de pilotage du foss ventuel entre offre et 72. Trs tt dans le cas britannique, cf. Hall (P. A.), Policy Paradigms, Social Learning and the State , Comparative Politics, 25 (3), 1993.73. Salais (R.), Le Viol dEurope : enqute sur la disparition dune ide, Paris, Presses universitaires de France, 2014, p. 345 et suiv. ; Gayon (V.), Le crdit vacillant de lexpert. LOCDE face au chmage dans les annes 1990 et 2000 , Cultures & Conflits, 75 (3), 2009.74. Supiot (A.), Lesprit de Philadelphie. La justice sociale face au march total, Paris, Seuil, 2010.75. Cf. par exemple Lavitry (L.), La morale de lemploi. Les coulisses de ltat social actif, thse pour le docto-rat de sociologie, Universit Aix Marseille, 2013.Document tlcharg depuis www.cairn.info - Universit de Paris Dauphine - - 193.49.169.59 - 20/05/2016 13h19. De Boeck Suprieur Document tlcharg depuis www.cairn.info - Universit de Paris Dauphine - - 193.49.169.59 - 20/05/2016 13h19. De Boeck Suprieur 30 Maintenir lordre conomiquedemande globales via les politiques montaires et budgtaires contracycliques, des politiques organisant les marchs par des systmes dincitations fonds sur des signaux de prix (bonus-malus, march des droits polluer, march de droits sociaux, etc.). Ce sont l de nouveaux espaces de travail macro fonds sur des logiques comportementales calques sur les ractions dun homo economicus face aux signaux de prix. Loin de disparatre du champ des pratiques gouver-nementales, les comptabilits publiques se reconvertissent en centre de calcul spcialis dans la surveillance des finances publiques, en prenant en charge les grandeurs budgtaires qui serviront par exemple qualifier la France aux cri-tres conomiques et budgtaires du trait de Maastricht, et ly maintenir. Ces transformations sont places sous lauspice, et parfois linitiative, dinstituts privs de normalisation comptable et de leurs techniques dvaluation finan-cire lchelle internationale. Lil des investisseurs et la faillibilit comptable des tats et des entits publiquesLes valeurs au double sens de valeurs morales et numriques vhicules par des instituts privs qui dictent de concert les normes comptables relatives au secteur public 76, prennent racine dans un modle britannique et tats-unien, ou dit anglo-saxon de comptabilit 77 et fonctionnent comme lil des investisseurs selon le mot de Bernard Colasse 78. Au nom de la transparence ou de la performance conomique , lalignement silencieux et oprant par petits pas des mtrologies comptables publiques et prives tend tendre le cadre et la rationalit marchande et financire lensemble des entits cono-miques (entreprises ou tats), rognant au passage la spcificit des mthodes de compte dveloppes auparavant pour les structures publiques. Si la rforme des comptes publics ne rencontre que peu dopposition, cest aussi parce que les tats ont majoritairement index leurs modes de financement aux mar-chs mondialiss de capitaux. La Commission europenne a offert en outre un levier de lgitimation politique aux instituts privs de normalisation comptable en leur confiant en 2000 llaboration des normes pour les entreprises euro-pennes cotes en Europe. Les structures traditionnelles de ngociation, de type paritaire et mlant des reprsentants dentreprises, de la profession comptable, des syndicats et de ltat, se voient alors contournes et marginalises 79. Ces amendements ralisent une forme de dsencastrement comptable de lcono-76. LInternational Federation of Accountants (IFAC) et lInternational Accounting Standard Board (IASB) laborent des standards publics, les International Public Sector Accounting Standards (IPSAS).77. Caractris par peu de rglementation par ltat, des informations financires orientes vers les besoins des grandes socits anonymes et une rglementation et volution des principes comptables entre les mains dune profession librale puissante, les auditeurs . Cf. Walton (P.), La comptabilit anglo-saxonne, Paris, La Dcouverte, 2008, p. 6.78. Colasse (B.), Les fondements de la comptabilit, Paris, La Dcouverte, 2005, p. 54.79. Chiapello (.), Medjad (K.), Une privatisation indite de la norme : le cas de la politique comptable europenne , Sociologie du travail, 49 (1), 2007.Document tlcharg depuis www.cairn.info - Universit de Paris Dauphine - - 193.49.169.59 - 20/05/2016 13h19. De Boeck Suprieur Document tlcharg depuis www.cairn.info - Universit de Paris Dauphine - - 193.49.169.59 - 20/05/2016 13h19. De Boeck Suprieur Vincent Gayon et Benjamin Lemoine 31105mique : ltalon de valeur est celui dsign par la sphre marchande et finan-cire, elle-mme allie de nouvelles formes de pouvoir europen.La transformation des mthodes de compte va jusqu produire un grand renversement en faisant de ltat non plus la chose mesurante et planificatrice de lconomie, comme dans la configuration keynsienne, mais bien la chose mesure par les acteurs privs de lconomie (banques, agences de notation, cranciers privs). La transparence promue sur les comptes publics facilite les arbitrages des investisseurs entre dettes publiques de diffrents pays sur les marchs de capitaux. Les nouvelles normes plaident pour la comptabili-sation et le chiffrage dans le compte central des gouvernements des dettes venir et des paiements futurs de ltat (dpenses de retraites vis--vis des fonctionnaires principalement), auparavant cantonnes au hors bilan 80. Cette proposition, qui revient aligner sur un mme plan comptable les dettes financires contractes vis--vis des cranciers privs (et matrialiss par un emprunt, une obligation ou un bon du Trsor) et les engagements futurs de ltat convertis en dette sociale , a pour consquence dtendre le domaine de la dette publique, dalourdir le passif de ltat, de fragiliser sa solvabilit aux yeux des cranciers et, ds lors, de le rendre vulnrable de potentielles attaques spculatives.La prminence dune comptabilit actuarielle propre la temporalit spculative des marchs de capitaux contemporains acclre le rythme denre-gistrement des pertes et revenus futurs (quand bien mme ces derniers restent hypothtiques et fictifs ) pour distribuer plus rapidement et plus massi-vement des rsultats aux managers et aux actionnaires 81 . Dans le cas de la dette publique, cela revient faire de la mesure du remboursement possible des emprunts aux investisseurs, en cas de liquidation ou plus probablement de restructuration de la dette publique, un problme public permanent. Ce mouvement de financiarisation de la comptabilit est dautant plus problma-tique pour les tats quil nest jamais pouss son terme : il exclut la comptabi-lisation des actifs de ltat, ses revenus prsents et futurs escomptables, dont les impts 82. La dpendance des tats vis--vis des marchs de capitaux se traduit aussi dans la nature mme des acteurs qui simposent dans le jeu international de quantification des dettes publiques et de mesure de ltat. La notation des dettes souveraines , largement laisse loligopole de trois agences (Standard 80. Le Lann (Y.) et Lemoine (B.), Les comptes des gnrations. Les valeurs du futur et la transformation de ltat social , Actes de la recherche en sciences sociales, 194 (4), 2012.81. Richard (J.), Les trois stades du capitalisme comptable franais , in Capron (M.) et al., dir., Les normes comptables internationales. Instruments du capitalisme financier, Paris, La Dcouverte, 2005.82. Cf. Biondi (Y.), De Charybde de la comptabilit de caisse en Scylla de la comptabilit patrimoniale , Revue de la rgulation, 3-4 (2), 2008. La problmatique des actifs de ltat quil faudrait mettre en face des passifs pour discuter de faon plus quilibre des comptes publics est porte en France par des instituts no-keynsiens comme lObservatoire franais des conjonctures conomiques (OFCE).Document tlcharg depuis www.cairn.info - Universit de Paris Dauphine - - 193.49.169.59 - 20/05/2016 13h19. De Boeck Suprieur Document tlcharg depuis www.cairn.info - Universit de Paris Dauphine - - 193.49.169.59 - 20/05/2016 13h19. De Boeck Suprieur 32 Maintenir lordre conomiqueand Poors, Moodys et Fitch) constitue une forme daboutissement provisoire de ce processus dencastrement de ltat dans lconomique. Les tats, mais aussi les autres entits publiques telles que les collectivits locales et rgionales, dont les comptabilits sont largement revisites par ces normes financires prives, sont mis en situation de comptition financire et comptable et de crise perma-nente. En cela, elles deviennent rellement faillibles au plan financier.Htronomie des finances publiques : politique austritaire et maintien de lordre conomiqueAu terme de ces refondations comptables, lautonomie de la sphre des finances publiques vis--vis des lites financires prives se trouve mise en cause, y compris dans ses possibilits mmes de financement et de survie. On ne le doit pas tant laffaissement des pouvoirs parlementaires qu la pn-tration au cur de lappareil bureaucratique public de principes financiers de gestion et de contrle manant des marchs de capitaux. Si aujourdhui le contrle public des finances se renforce, cest principalement via une culture de gestion managriale et la multiplication dindicateurs de performance de la dpense publique tels que ports par la Loi organique relative aux lois de finances en 2001 et qui visent une rduction massive de la dpense publique 83. La commande publique et le financement de la dpense publique, y compris la plus rgalienne (dans le domaine de la justice ou des prisons) telle quelle sexerce via les partenariats publics privs (PPP), se privatisent. De mme, le march de lpargne-retraite prive se constitue discrtement, paralllement un dbat public verrouill sur la soutenabilit des rgimes par rpartition 84. Ces processus de privatisation et de marchandisation des finances publiques tendent naturaliser de nouveaux rles politiques en ces matires : au Parle-ment revient ainsi la fonction principale et quasi exclusive de surveiller les niveaux de dpenses publiques en facilitant lajustement budgtaire attendu par lalliance htrogne des ples conomiques et financiers des bureaucraties internationales, publiques et prives. Lun des effets notables de la naturalisa-tion de lordre conomique et financier est davoir enserr dans son cadre un pan de la littrature consacr aux finances publiques 85. La sociologie politique applique aux objets conomiques et financiers a jusqu prsent port sur les 83. Que lon songe aussi au rle de la Cour des comptes, moins rgulateur juridique de la dpense que prescripteur de la rigueur.84. Cf. la contribution de Mickal Ciccotelli ce numro.85. Un exemple flagrant denfermement budgtaire des problmatiques est celui consistant tudier (cdant au sociologisme) les prdispositions sociales des leaders gouvernementaux (de droite comme de gauche) engager plus ou moins de dpenses publiques et donc tre plus ou moins responsables des dficits publics et de la crise des dettes souveraines. Cf. Hayo (B.), Neumeier (F.), Political Leaders Socioeconomic Background and Public Budget Deficits: Evidence from OECD Countries , MAGKS Joint Discussion Paper, 8, 2013.Document tlcharg depuis www.cairn.info - Universit de Paris Dauphine - - 193.49.169.59 - 20/05/2016 13h19. De Boeck Suprieur Document tlcharg depuis www.cairn.info - Universit de Paris Dauphine - - 193.49.169.59 - 20/05/2016 13h19. De Boeck Suprieur Vincent Gayon et Benjamin Lemoine 33105disputes et stratgies dployes par les acteurs administratifs et politiques pour grer la ressource rare : analyse des structures de la ngociation budgtaire 86, disputes autour de la managrialisation des fonctions stratgiques au sein de ltat 87, observation des modalits de comptage des fonctionnaires 88. Ces tudes ont montr comment la comptition bureaucratique pour les positions de pouvoir sintensifie mesure que les capacits daction financires same-nuisent. Mieux, travers cette concurrence, conformment une dynamique lia-sienne, cest une civilisation des murs budgtaires qui opre 89 : la comptition entre agents et structures aux diffrents tages de ladministration produit de lautocontrainte, et pousse lensemble des structures, y compris celles a priori les plus rticentes ou les plus disposes une vision sociale de laction publique se lapproprier, changer, pour durer 90. La sociologie des politiques cono-miques dfendue ici offre une plus grande place ltude de linstallation dun cadre macroconomique (montaire et fisco-financier) contraignant, qui fixe les rles des uns et des autres. Si la contrainte conomique est bien relle et structurante, elle doit sanalyser comme le rsultat de ngociations, de compro-mis, de formes danticipations de la contrainte, de modifications dans les recru-tements de personnel qui constituent et rvlent autant de rapports de force structuraux. En cela, la perspective rompt avec toute forme de constructivisme partiel ou de charcutage ontologique qui ne questionnerait pas la manire dont de telles contraintes telles que le volume de la dette publique , leuro-panisation ou la financiarisation de laction publique sont perues, utilises comme des ressources, ou subies par les acteurs.La sociologie des politiques conomiques prend pour objet le travail perma-nent de construction, de naturalisation la faon dont la contingence initiale des contraintes a t enfouie au terme dpreuves successives et finalement de maintien de lordre conomique dploy par une multitude dacteurs et dinstru-ments techniques ainsi que la faon dont cet ordre balise, dans le mme temps, des zones daccs et, rciproquement, de non-droit la discussion publique et politique. Ltude des formes dobjectivation de lconomique et du social 86. Sin (A.), Lordre budgtaire. Lconomie politique des dpenses de ltat, Paris, Economica, 2006.87. Bezes (P.), Le tournant managrial de ladministration franaise , in Guiraudon (V.), Borraz (O.), dir., Politiques publiques (I). La France dans la gouvernance europenne, Paris, Presses de Sciences Po, 2008.88. Ruiz (E.), Trop de fonctionnaires ? Contribution une histoire de ltat par ses effectifs (France 1850-1950), thse pour le doctorat dhistoire contemporaine, EHESS, 2013.89. Lemoine (B.), Lautodiscipline budgtaire. La mise en uvre de la Loi organique relative aux lois de finances au ministre de lIntrieur , in Djoudlem (M.), et al., dir., Les rformes des finances publiques. Enjeux politiques et gestionnaires, Bruxelles, Bruylant, 2014.90. Gayon (V.), Homologie et conductivit internationales , art. cit ; Pierru (F.), Budgtiser lassu-rance maladie. Heurs et malheurs dun instrument de matrise des dpenses publiques : lenveloppe glo-bale (1976-2010) , in Bezes (P.), Sin (A.), dir., Gouverner (par) les finances publiques, Paris, Presses de Sciences Po, 2011.Document tlcharg depuis www.cairn.info - Universit de Paris Dauphine - - 193.49.169.59 - 20/05/2016 13h19. De Boeck Suprieur Document tlcharg depuis www.cairn.info - Universit de Paris Dauphine - - 193.49.169.59 - 20/05/2016 13h19. De Boeck Suprieur 34 Maintenir lordre conomiquepermet en dfinitive de montrer quoi ces ordres tiennent et comment ils sen-racinent dans la dure, en se rvlant capables de traverser et mme de sendur-cir en des temps de crise , au moment prcis o sactivent des contestations et rsistances multiples.La clbration des anniversaires et le rappel lordre de lhistoire et de ses leons fonctionnent aussi comme des instances de maintien de lordre co-nomique, comme on peut le voir pour le trentime anniversaire du tournant de la rigueur clbrant lentre du logiciel socialiste dans la modernit , ou le cinquantenaire de lOCDE gommant lhritage keynsien de linstitution ou lvacuant comme obsolte. ces occasions resurgissent dans les arnes du dbat public, les verrous de lconomie sous la forme du mur des ralits infranchissable par les professionnels de la politique : mur de largent , fuite internationale des capitaux, fiscalit excessive, tat obse, dpense publique passive , fardeau irrductible de la protection sociale, ou contraintes irr-fragables de la comptitivit internationale.Ces limitations durables du possible se maintiennent travers dune pda-gogie qui ractive et dissmine une vrit conomique 91 , qui nest pas une simple rhtorique puisquelle tient et est soutenue par les infrastructures techniques de lordre conomique instrumentation comptable, modlisation conomique, rglementations. Le passage par la matrialit des ordres cono-miques permet de montrer les tensions entre conjonctures courtes et structures lourdes, remise en cause et mise en ordre. En rouvrant ce qui a t ferm, en enqutant sur les alternatives ensevelies par exemple lhypothse machiav-lienne darmer le peuple contre la finance en prenant au srieux et en suivant les vaincus de lhistoire, en montrant comment les tournants , les chocs externes ou les crises conomiques , ne simposent pas uniquement de lex-trieur, mais sont aussi prpares au sein des institutions par un travail dam-nagement des structures et de mise en crise de lexistant, cest la faon dont un renversement des ordres conomiques est ou non effectivement et matriel-lement possible qui se donne penser.91. Gayon (V.), Lemoine (B.), dir., Pdagogie conomique , Genses, 93 (4), 2013.Document tlcharg depuis www.cairn.info - Universit de Paris Dauphine - - 193.49.169.59 - 20/05/2016 13h19. De Boeck Suprieur Document tlcharg depuis www.cairn.info - Universit de Paris Dauphine - - 193.49.169.59 - 20/05/2016 13h19. De Boeck Suprieur Vincent Gayon et Benjamin Lemoine 35105Vincent Gayon est matre de confrences lUniversit Paris Dauphine, Institut de recherche interdisciplinaire en sciences sociales (IRISSO UMR CNRS 7170). Ses recherches portent sur la sociologie des organisations conomiques internationales, la sociologie des espaces savants et de lcriture bureaucratique. Il a rcemment publi : Jeu critique : la fin des intellec-tuels (1975-1985) , Le Mouvement social, 239 (2), 2012 et Homologie et conductivit internationales. Ltat social aux prises avec lOCDE, lUE et les gouvernements , Cri-tique internationale, 59 (2), 2013.vincent.gayon@dauphine.frBenjamin Lemoine est charg de recherche au CNRS, attach lIRISSO (Universit Paris Dauphine, UMR CNRS 7170). Ses recherches portent sur les transformations contemporaines de ltat laune du pro-blme de la dette publique, de ses cran-ciers privs et de son valuation comptable. Il a rcemment publi Discipliner ltat par la dette. La mise en march et la sectorisa-tion du problme de la dette publique , in Halpern (C.), Lascoumes (P.), Le Gals (P.), dir., Linstrumentation de laction publique. Controverses, rsistances, effets, Paris, Presses de Sciences Po, 2014 et Les dea-lers de la dette souveraine. Politique des transactions entre banques et tat dans la grande distribution des emprunts franais , Socits contemporaines, 93 (1), 2013.benjamin.lemoine@dauphine.frDocument tlcharg depuis www.cairn.info - Universit de Paris Dauphine - - 193.49.169.59 - 20/05/2016 13h19. De Boeck Suprieur Document tlcharg depuis www.cairn.info - Universit de Paris Dauphine - - 193.49.169.59 - 20/05/2016 13h19. De Boeck Suprieur mailto:vincent.gayon@dauphine.frmailto:benjamin.lemoine@dauphine.fr

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