Quelle pistmologie historique? Kuhn, Feyerabend, Hacking et lecole bachelardienne

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Pendant un demi-sicle, la mthode approprie en philosophie des sciences dans la tradition continentale tait ltude historique ; dans la tradition anglosaxonne, lanalyse logique. Ce clivage au sein du discours philosophique sest grandement estomp de nos jours. Dune part, Kuhn a dfendu la pertinence philosophique de lhistoire des sciences. Dautre part, Vuillemin et Gilles-Gaston Granger ont promu ltude de la philosophie analytique et lemploi de ses techniques logiques. Le rapprochement des deux traditions a pris encore une nouvelle tournure dans les derniers textes de Feyerabend et dans les travaux de Ian Hacking. Celui-ci associe dlibrment les instruments historiques de lcole franaise avec les procds logiques de lcole nordamricaine.Quelle est la signification de ce rapprochement ? Quels problmes fait-il surgir ? Quelles directions de recherche ouvre-t-il ? Telles sont les questions que nous aborderons par le biais dune tude compare de certains dveloppements rcents de la philosophie des sciences en France et en Amrique du Nord.

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Quelle pistmologie historique ? Kuhn, Feyerabend, Hacking et lcole bachelardienneRSUM. Pendant un demi-sicle, la mthode approprie en philosophie des sciences dans la tradition continentale tait ltude historique ; dans la tradition anglosaxonne, lanalyse logique. Ce clivage au sein du discours philosophique sest grandement estomp de nos jours. Dune part, Kuhn a dfendu la pertinence philosophique de lhistoire des sciences. Dautre part, Vuillemin et Gilles-Gaston Granger ont promu ltude de la philosophie analytique et lemploi de ses techniques logiques. Le rapprochement des deux traditions a pris encore une nouvelle tournure dans les derniers textes de Feyerabend et dans les travaux de Ian Hacking. Celui-ci associe dlibrment les instruments historiques de lcole franaise avec les procds logiques de lcole nordamricaine. Quelle est la signification de ce rapprochement ? Quels problmes fait-il surgir ? Quelles directions de recherche ouvre-t-il ? Telles sont les questions que nous aborderons par le biais dune tude compare de certains dveloppements rcents de la philosophie des sciences en France et en Amrique du Nord. ABSTRACT. For over half a century the continental tradition favored a historical method in philosophy of science, while the Anglo-American tradition promoted a logical method. In recent years this contrast has tended to lessen. On the one hand, there has been a growing interest since the 1970s in France for the analytic tradition, due to the pioneering studies of Vuillemin and Gilles-Gaston Granger. On the other hand, Kuhn has brought out the philosophical relevance of history of science. This tendency takes a new turn in Feyerabends final texts as well as in the works of Ian Hacking. The latter deliberately combines the historical instruments of the French school with the logical techniques of the North-American school. How to understand this evolution ? What directions of research does it open up ? I address these questions by way of a comparative study of some recent developments in philosophy of science both in France and North America.

I N T RO D U C T I O N

Il pourrait sembler quune parenthse se referme aujourdhui, celle dune si longue sparation entre deux pratiques philosophiques. Pendant un demi-sicle, la mthode approprie en philosophie des sciences de ce ct-ci de lAtlantiqueRevue de Mtaphysique et de Morale, No 1/2006

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et de la Manche tait ltude historique ; de lautre ct, lanalyse logique. Cette situation sest mise en place aprs la Premire Guerre mondiale. Bachelard et Koyr rejetaient alors nettement le positivisme, qui avait longtemps domin la pense franaise. Ils affichaient une attitude raliste et se ralliaient au rationalisme. Au mme moment, les membres du cercle de Vienne se rclamaient du positivisme, qui tait apparu tardivement en Autriche, et adhraient lempirisme. Ils allaient exercer une influence dcisive sur la philosophie anglosaxonne. Le contraste ne pouvait tre plus grand : dune part, on employait les instruments de lhistoire ; de lautre, on se servait des techniques de la logique. La consquence fut deux traditions trangres lune lautre. Ce clivage au sein du discours philosophique sest grandement estomp de nos jours. Cest cette situation nouvelle que je voudrais interroger. Quelle est la nature de cette volution ? Quelle est la signification de ce rapprochement ? Dune part, Kuhn et ceux qui lont suivi ont rhabilit le contexte de dcouverte ; ils ont approfondi les mthodes historiques. Dautre part, Vuillemin et GillesGaston Granger ont promu ltude de la philosophie analytique ; ils ont appliqu aux problmes philosophiques des techniques logiques. Nous voyons surgir maintenant des recherches qui associent histoire et logique. On peut faire tat dun programme de recherche sur lequel travaillent de nombreux chercheurs en France comme ltranger, qui consiste explorer les origines du positivisme logique et les sources de la philosophie analytique. Quest-ce sinon une mise en perspective historique du projet de la construction logique du monde ? Il est mme des auteurs qui conjuguent dlibrment les deux traditions. Ainsi Ian Hacking se rclame-t-il aussi bien de lorientation historique de Foucault que de la perspective logique de Wittgenstein et dAustin 1. Ces dveloppements nous obligent rflchir derechef sur notre conception de lhistoire. Quel usage faire de la mthode historique en philosophie ? Comment articuler philosophie des sciences et histoire des sciences ? Dans les travaux actuels, je perois deux tendances qui me semblent caractriser cette nouvelle approche : lhistoricit et la rflexivit. En effet, lvolution de lpistmologie a conduit donner lhistoire plus de substance. Lexplication historique se distingue fondamentalement de la reconstruction logique : lhistoire devient dialectique. On note galement cette exigence dexpliciter la situation partir de laquelle ltude est mene. Le philosophe historien opre un retour sur les conditions de possibilit de son propre discours.

1. Ian HACKING, Historical Ontology, Cambridge, MA, Harvard University Press, 2002, p. 70-71.

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K U H N E T BAC H E L A R D : U N M A L E N T E N D U

Essayons de dgager certaines lignes dvolution de la philosophie des sciences en Amrique du Nord et en France. On sait que les difficults rencontres par le positivisme logique ont conduit Kuhn et dautres, dans les annes soixante, remettre en cause lattention exclusive porte au contexte de justification. Le post-positivisme prend acte de lchec du positivisme logique. Cette raction part de la conviction que le positivisme fournit un cadre trop troit pour rendre justice lentreprise scientifique. Il faut largir le champ dinvestigation pour y inclure des lments historiques. Le post-positivisme opte donc pour ltude de la science dans son processus dlaboration. Ses adeptes insistent sur le fait que la philosophie des sciences doit sappuyer sur lhistoire des sciences. On commenait alors recourir cette mthode historique que les pistmologues franais navaient cess de pratiquer depuis Comte. Un rapprochement devenait possible avec lcole franaise, laquelle avait tourn le dos lanalyse logique 2. Lun des apports du post-positivisme est lide dune unit de signification plus large que la thorie en tant que systme axiomatique, le paradigme dans la terminologie de Kuhn. Seule cette structure tendue et relativement stable permet de comprendre le changement scientifique. Le paradigme comprend non seulement des lois mais galement des mthodes et des valeurs. On se rapproche de cette pluralit de facettes que Bachelard percevait dans lactivit scientifique. La notion de paradigme entrane une priodisation : la science prend, au cours du temps, diffrentes formes, autant de visions du monde. Il est difficile de ne pas voir une analogie avec les types desprits ou les pistms. Or la notion de paradigme est intimement lie une certaine conception du changement scientifique. Tous les tenants du post-positivisme acceptent, dune manire ou dune autre, lide dun dveloppement discontinu de la science. Ils rejettent le continuisme des positivistes logiques, tout comme Bachelard et Koyr rejetaient celui de leurs prdcesseurs. En mme temps, Kuhn et ceux qui appartiennent au mme mouvement de pense explorent historiquement la possibilit de remanier les noncs dobservation servant contrler les hypothses scientifiques. Ces noncs, selon les post-positivistes, ne sexpliquent pas seulement par ltat de dveloppement de nos connaissances ; ils dpendent2. On peut consulter les bilans critiques du post-positivisme tablis par Laudan et ses collaborateurs : Larry LAUDAN et al., Scientific change : philosophical models and historical research , Synthese, 69, 1986, p. 141-223 ; Arthur DONOVAN et al., Scrutinizing Science, Dordrecht, Kluwer, 1988. Ainsi que Frederick SUPPE (dir.), The Structure of Scientific Theory, Urbana, University of Illinois Press, 1977, et Understanding scientific theories : an assessment of developments, 19691998 , Philosophy of Science, 67, 2000, p. 102-115.

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fondamentalement du paradigme. Lors dune rvolution scientifique, mme les noncs proches de lobservation peuvent changer brusquement de sens ; par l, les post-positivistes remettent en cause le positivisme logique ; ils dpassent galement Popper 3. Les rvolutions scientifiques saccompagnent de commutations perceptives. On retrouve le double aspect, gnral et local, de la rupture pistmologique de Bachelard. Ainsi est mis en place un discontinuisme radical, qui est la fois gnosologique et historique. On aurait pu sattendre un ralliement des auteurs amricains et franais sous la bannire dune philosophie des sciences fonde sur lhistoire des sciences. Il nen fut rien. Les recherches menes dans deux traditions aussi diffrentes ne pouvaient se rejoindre aisment. La rception de luvre de Kuhn sur le continent europen ne pouvait avoir la mme signification : ici, la perspective historique navait jamais t abandonne. Certes, lauteur mettait profit cette diffrence ; il puisait des arguments en faveur de son approche chez des auteurs continentaux peu tudis outre-Atlantique. Il pouvait sappuyer sur tout un courant dhistoire philosophique des sciences. Kuhn montrait le lien qui peut tre tabli avec des thmes de la philosophie amricaine abords jusqualors par des mthodes analytiques. Le mrite lui revient davoir lanc un appel en faveur dun rapprochement des traditions anglo-saxonne et continentale 4. Il nen reste pas moins que Kuhn na fait que quelques pas timides dans cette direction. Il cite sporadiquement les auteurs continentaux ; ses rfrences sont subordonnes la tche quil poursuit de construire une doctrine du changement scientifique. Parfois ses lectures paraissent mme superficielles. De plus, Kuhn montre une prfrence pour les auteurs de la gnration antrieure : si Meyerson, Brunschvicg et Metzger sont cits, Canguilhem et Foucault sont passs sous silence. Il faut rappeler que les travaux de Kuhn et des autres membres de lcole amricaine ont rencontr tout dabord une certaine rsistance en France. Ainsi Canguilhem met-il un jugement svre lgard de Kuhn : celui-ci pencherait vers laristotlisme, perceptible dans la combinaison de la logique et de lempirisme par le cercle de Vienne, dont il ne se serait pas affranchi. La tradition franaise, en revanche, tendrait vers un mathmatisme militant, autant dire un platonisme revu la lumire des progrs scientifiques 5. Ainsi que lindique le nom de post-positivisme, lunit de la doctrine vient principalement de la cri3. Voir Thomas KUHN, The Structure of Scientific Revolutions, University of Chicago Press, 1962, p. 167-168, 175 ; trad. fr. L. Meyer, La Structure des rvolutions scientifiques, Paris, Flammarion, 1983. Cf. Anastasios BRENNER, Les Origines franaises de la philosophie des sciences, Paris, PUF, 2003, chap. VII. 4. KUHN, The Essential Tension, University of Chicago Press, 1977, p. 9, 11, 108 ; trad. fr. M. Biezunski et al., Paris, Gallimard, 1990. Cf. KUHN, The Road Since Structure, J. Conant et J. Haugeland d., Chicago University Press, 2000, p. 14, note 2. 5. Voir Georges CANGUILHEM, Idologie et rationalit, Paris, Vrin, 1977, p. 26. Cf. p. 22-23.

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tique du positivisme logique. On na pas vritablement tenu compte de lapprofondissement de lpistmologie historique opre par Bachelard et ses successeurs. Comme le remarque Hacking, les thses de Kuhn pouvaient paratre du dj-vu dans le contexte de la pense franaise 6. Il y a ici, semble-t-il, une incomprhension entre lcole kuhnienne et lcole bachelardienne.

V E R S U N R A P P RO C H E M E N T

Le post-positivisme a considrablement volu depuis la publication par Kuhn de La Structure des rvolutions scientifiques en 1962. Si nous examinons la situation quelque trente ans aprs la naissance de ce mouvement, nous notons un affinement de la mthode historique. Dans un article de 1986, Scientific change , suivi dun livre, Scrutinizing Science, Larry Laudan et ses collaborateurs posent la question du rle philosophique de lhistoire des sciences. Cest le statut de lcole post-positiviste, reprsente par Kuhn, qui est en jeu. Ainsi que le note Laudan : Les thories de la science qui ont t proposes ne remplissent ni de prs ni de loin les conditions de contrle dont leurs auteurs font si grand cas en science 7. Il manque lquivalent dune mthode exprimentale pour contrler les thories du changement scientifique, un laboratoire pistmologique. Ce nest pas parce que lhistoire a fourni au point de dpart quelques intuitions philosophiques que nous ne sommes pas en droit dexiger une comparaison rigoureuse avec les donnes historiques, afin dprouver la conception globale qui a t labore. De mme, si une thorie scientifique a pu tre suggre par quelques faits, on doit encore passer au crible ses consquences. Les partisans du post-positivisme sont daccord pour attribuer un rle essentiel lhistoire des sciences ; on nest pas encore parvenu dfinir exactement ce rle. En rponse, Laudan formule le projet dlaborer un vocabulaire commun. dfaut de pouvoir examiner toutes les thories proposes, on choisira les principales, en dgageant leurs thses caractristiques. Ces thses seront compares et values la lumire dvnements historiques choisis. Lhistoire nest plus voque titre de simple justification ; elle devient un vritable tribunal. On aboutit un bilan critique tout fait remarquable. Cependant, cette problmatique nest pas entirement nouvelle : elle se trouve dj chez Dijksterhuis et dans la tradition franaise. Cet effort soriente vers ltude de cas, vers une micro-histoire. Mais en envisageant lhistoire en tant que laboratoire de lpis6. HACKING, op. cit., p. 93. Cf. p. 91-92. 7. LAUDAN, op. cit., p. 142 ; je traduis.

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tmologie, il trahit un reste de positivisme 8. On cherche calquer lpistmologie sur la science. Par l, on accorde lhistoire un rle purement externe. Plus novateurs me paraissent les derniers textes de Feyerabend. Ils signalent peut-tre la fin du post-positivisme et le dbut dune nouvelle approche. Quoi quil en soit, dans un article de 1989, Realism and the historicity of knowledge , qui fournit lun des thmes de son ouvrage posthume Conquest of Abundance, Feyerabend pose avec nettet le problme de lhistoire : Comment des enseignements qui sont le rsultat de changements historiques particuliers peuvent-ils avoir pour objet des faits et des lois qui sont indpendants de lhistoire 9 ? En dautres termes, comment nos connaissances peuvent-elles transcender le contexte historique dans lequel elles prennent naissance ? Feyerabend dveloppe ici des thmes soulevs dans son Adieu la raison 10. Cest une manire daborder la question de lobjectivit : pouvons-nous formuler, dans la situation contingente qui est la ntre, des connaissances qui soient valables universellement ? Feyerabend dgage deux prsuppositions, dont il sagit dexaminer la compatibilit : Les thories, les faits et les procds qui constituent la connaissance dune poque donne sont le rsultat de dveloppements historiques la fois spcifiques et hautement originaux ; Ce qui a t trouv dune manire originale et culturellement dpendante existe indpendamment des circonstances de sa dcouverte 11. premire vue, ces prsuppositions paraissent videntes. Il est clair quune dcouverte surgit dans un contexte quon peut caractriser historiquement. Nous pouvons galement affirmer que nos connaissances se dtachent de leur contexte dorigine, pour revtir une existence indpendante. Or la conjonction de ces deux prsuppositions conduit des difficults. Le critre de sparabilit, ou separability assumption, permet non seulement dattribuer une ralit aux entits de la science, mais conduit confrer une existence tout ce qui a t dcouvert : en ce sens, on devrait dire que les dieux de lOlympe existent, tout comme les atomes. Afin dviter cette consquence indsirable, il faudrait restreindre le critre en question des croyances raisonnables. Mais, selon Feyerabend, ce genre de restriction soulve des problmes :8. Voir ibid., p. 146. Pour un examen de cette tentative, voir BRENNER, Duhem face au postpositivisme , Revue internationale de philosophie, 46, 1992, p. 390-404. lvidence, Hacking ne suit pas la mme voie que Laudan : The Social Construction of What ?, Cambridge, MA, Harvard University Press, p. 197-198 ; trad. fr., Entre science et ralit : la construction sociale de quoi ?, Paris, d. de la Dcouverte, 2001. 9. Paul FEYERABEND, Realism and the historicity of knowledge , Journal of Philosophy, 86, 1989, 393-406, p. 393 ; je traduis. Article repris dans Conquest of Abundance, B. Terpstra d., University of Chicago Press, 1999. 10. FEYERABEND, Farewell to Reason, Londres, Verso, 1987 ; trad. fr. B. Jurdant, Adieu la raison, Paris, d. du Seuil, 1989. 11. FEYERABEND, Realism and the historicity of knowledge , p. 393-394.

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devons-nous admettre que les choses se rglent sur nos critres de rationalit ? Le ralisme risque alors de se transformer en idalisme ; il est de plus difficile dtablir de manire absolue ce qui constitue des croyances raisonnables. Feyerabend fait remarquer que nous devons conclure que lautorit dun domaine, comme sa forme, est le rsultat de dveloppements historiques originaux 12 . lissue de cette analyse, la premire thse concernant le caractre historique de nos connaissances en sort renforce. La tche du philosophe est de bien dgager la nature et les moments de lvolution historique. En revanche, la seconde thse, qui affirme lindpendance de nos croyances rationnelles par rapport leur origine, doit tre limite ; elle nest pas toujours applicable. Si certains concepts ou thories peuvent survivre au contexte qui les a vus natre, si certains objets ou rsultats peuvent tre transposs dans dautres environnements, cela ne signifie pas que ces choses existent indpendamment de tout cadre conceptuel. Ainsi que lcrit Feyerabend : Les atomes existent moyennant le cadre conceptuel qui les projette 13. Comment reprsenter cette position philosophique ? Le monde est une matire quon informe ; cette matire oppose une rsistance, mais peut revtir diverses formes. Le ralisme en sort attnu. Nous ne pouvons pas chapper nous-mmes, transcender absolument notre situation, afin de comparer notre thorie du monde avec le monde tel quil est. Ou dans la formulation de Feyerabend : Nous ne pouvons pas expliquer comment lapproche que nous avons choisie se rapporte au monde et pourquoi elle russit par rapport au monde. Sinon nous connatrions les rsultats de toutes les approches possibles ou, ce qui revient au mme, nous connatrions lhistoire du monde avant que le monde ne parvienne sa fin 14. En dautres termes, lpistmologue doit avoir prsente lesprit lirrductible historicit de nos connaissances. Feyerabend sefforce de dpasser lambivalence dont on la accus : il cherche dvelopper un ralisme historique, qui nest pas sans affinit avec lontologie historique propose par Foucault et par Hacking 15. La pense franaise, qui avait longtemps manifest de la mfiance pour les projets philosophiques fonds sur la logique, a fini par sy intresser. Lintroduction de la philosophie analytique en France remonte aux annes soixante. Que lon pense aux travaux pionniers de Vuillemin et de Granger 16. Ces travaux12. Ibid., p. 399 ; je traduis. 13. Ibid., p. 402 ; je traduis. 14. Ibid., p. 406 ; je traduis. 15. Sur lattitude de Hacking lgard de Feyerabend, voir Paul Feyerabend, humanist , Common Knowledge, 3, 1994, p. 23-28. Cf. Historical Ontology, p. 163, 167, 176. 16. Jules VUILLEMIN, La Premire Philosophie de Russell, Paris, Armand Colin, 1968 ; cf. Ma vie en bref , dans Gordon BRITTAN, Causality, Method and Modality : Essays in Honor of Jules Vuillemin, Dordrecht, Kluwer, 1991. Gilles-Gaston GRANGER, Ludwig Wittgenstein, Paris, Seghers,

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ont ouvert la voie un cercle de chercheurs qui na cess de slargir. Il reste savoir quelles conclusions tirer de ces recherches. Rappelons que Vuillemin a suivi lenseignement de Bachelard et de Cavaills. Ses premiers travaux sont consacrs Kant, et il a t associ lcole dhistoire de la philosophie runie autour de Gueroult. Il aborde la philosophie analytique partir de cette exprience. Quant Granger, il sest assign explicitement la tche de renouer les fils dune tradition philosophique qui stait spare en deux courants antagonistes au dbut du XXe sicle. Daucuns ont t tents de renoncer Bachelard au profit du dialogue retrouv avec la philosophie anglo-saxonne. Mais un tel renoncement ne parat pas opportun. On peut noter un assouplissement de la tradition analytique, et ceux qui veulent dfendre une pistmologie historique peuvent puiser des arguments positifs aussi bien chez Bachelard que chez Kuhn. De plus, il serait paradoxal quon cesst de lire Bachelard dans son propre pays au moment mme o il commence faire lobjet dune tude approfondie ltranger 17. Car, indniablement, lintrt port Bachelard et son cole sest accentu tout rcemment outre-Atlantique.

H AC K I N G E T L H I S TO I R E D E L A P H I L O S O P H I E D E S S C I E N C E S

Portons maintenant notre attention sur Ian Hacking, dont le dernier livre, Historical Ontology, semble particulirement intressant pour notre propos. Voici un penseur form dans la tradition analytique, qui fait un emprunt exprs lcole franaise. Lexpression dontologie historique renvoie Foucault. Hacking ladopte pour caractriser ce vers quoi tendent ses recherches 18. Si Foucault reste sa principale source dinspiration dans la philosophie franaise, Hacking nignore pas ceux qui le prcdent, Bachelard et Canguilhem. Ses considrations sur lexprimentation scientifique ont t confortes par les analyses bachelardiennes. Et il fait sien le rationalisme appliqu et le matrialisme technique. Telle est lune des significations de la rupture pistmologique : linstrument introduit une discontinuit profonde ; de nouveaux phnomnes sont crs. Mais ce genre de cration a la particularit de persister ; do le ralisme exprimental ou ralisme dialectique que Hacking met en avant 19. Il peut dnoncer lidalisme1969 ; cf. Jolle PROUST et lisabeth SCHWARTZ (dir.), La Connaissance philosophique : essais sur luvre de Gilles-Gaston Granger, Paris, PUF, 1995. Signalons aussi Jacques BOUVERESSE, La Parole malheureuse, Paris, d. de Minuit, 1971. 17. Sur la rception de la pense bachelardienne ltranger, voir Jean GAYON et Jean-Jacques WUNENBURGER (dir.), Bachelard dans le monde, Paris, PUF, 2000. 18. Hacking reconnat avoir subi linfluence de Foucault ds 1975, op. cit., p. 73. Cf. p. 2-5, 52. 19. Ibid., p. 44. Sur la dialectique bachelardienne, se reporter Georges CANGUILHEM, tudes

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de tout un pan de la philosophie anglophone, cest--dire la proccupation dominante pour la thorie, donnant implicitement raison Canguilhem dans sa critique de Kuhn. Pour les auteurs anglophones, Bachelard a t une dcouverte tardive. Lexpression pistmologie historique a d tre invente une seconde fois pour quon revienne sur sa premire occurrence cinquante ans auparavant. Elle sert maintenant caractriser toute une srie de travaux visant mettre en perspective historique les concepts constitutifs ou architectoniques de notre discours sur la connaissance. Hacking se plat souligner le dcalage entre lpistmologie amricaine et lpistmologie franaise 20. Il a fallu refaire le cheminement, retrouver les rsultats, ce qui explique que ladoption dune mthode historique de part et dautre nait pas entran demble une confluence des deux traditions. Lexprience des tentatives antrieures permet de perfectionner une mthode : Canguilhem et Foucault ont fait un usage un peu diffrent de lhistoire par rapport Bachelard, un usage plus large et plus systmatique. Lpistmologie franaise a franchi une nouvelle tape, elle est devenue archologie du savoir. Ainsi que le note Hacking, il sagit dun changement dorientation : Bachelard sintressait la science rvolutionnaire ou extraordinaire, tandis que Foucault, tout comme Kuhn, sest pench sur la science normale. Cest la formulation de Foucault que Hacking retient : on effectue une tude de la trajectoire des concepts ; on pratique une distanciation ou ascension smantique pour parvenir une mta-pistmologie 21. Cette technique peut mme tre applique luvre de Bachelard elle-mme, son rle dans la transformation de la pense pistmologique : L o Bachelard souligne que les considrations historiques sont essentielles pour lexercice de lpistmologie (epistemology), le partisan dune mta-pistmologie historique tudie la trajectoire des objets qui jouent un rle dans une rflexion sur la connaissance et la croyance. (Ce qui pourrait inclure un examen du propre rle de Bachelard dans la transformation de la pense pistmologique.) La mta-pistmologie historique, ainsi entendue, tombe sous le concept gnralis dontologie historique que je suis en train de dvelopper 22. Mais cette appropriation de la tradition ne signifie pas pour Hacking un renoncement sa formation initiale. Dj sa lecture de Foucault suggre-t-elledhistoire et de philosophie des sciences, Paris, PUF, 1968, p. 196-197, 206. Ainsi qu Franois DAGOGNET, Gaston Bachelard, Paris, PUF, 1965 et Dominique LECOURT, Lpistmologie historique de Gaston Bachelard, Paris, Vrin, 1969 et 2002. 20. HACKING, op. cit., p. 44. 21. Voir ibid., p. 17, 23, 95, 98. Cf. Michel FOUCAULT, LArchologie du savoir, Paris, Gallimard, 1969, p. 11. 22. HACKING, op. cit., p. 9 ; je traduis.

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une approche indite, qui a pour effet de lancrer plus nettement dans le cadre de la philosophie des sciences. En effet, on pouvait craindre une drive des rflexions pistmologiques vers la sphre politique, une absorption de la philosophie des sciences dans la philosophie politique. Hacking estime que des raisons internes expliquent lvolution de la pense pistmologique ; on sort de la fascination du discours, pour repenser la nature de lhomme en tant que sujet. La notion de pouvoir doit tre entendue en un sens large, comprenant non seulement le pouvoir de rpression mais galement le pouvoir de constitution. Il y a une interaction entre les catgories cres par nous et les objets ou sujets subsums sous elles. Enfin, il faut donner un sens concret la tentative de rapporter les discours leurs situations historiques. Et Hacking de nous proposer une analyse prcise des lieux de production des sciences exprimentales, des laboratoires et des centres de recherche 23. De plus, il nous montre quon peut parfaitement retrouver par l certaines des proccupations qui animent la philosophie analytique. Hacking attire notre attention sur la diversit des courants qui constituent cette tradition. Certains de ces courants se prtent bien une alliance avec lorientation historique de lcole franaise, cest peut-tre davantage le cas de la tradition proprement analytique que du positivisme logique ou du pragmatisme 24. Lontologie historique est une manire de prolonger lanalyse : on rapporte chronologiquement les usages conceptuels leurs sites dnonciation. Loption historique peut servir galement llimination ou au dpassement des problmes qui nous hantent aujourdhui. On aboutit au programme que lauteur prsente en ces termes : Lontologie historique concerne les manires dont les possibilits de choix et dtre surgissent dans lhistoire. Elle ne doit pas tre pratique au moyen dabstractions grandioses, mais au moyen de formulations explicites travers lesquelles nous pouvons nous constituer nous-mmes, formations dont les trajectoires peuvent tre traces aussi clairement que celles des traumatismes ou du dveloppement de lenfant ; ou, de manire plus loigne, dont les trajectoires peuvent tre dcrites plus obscurment au moyen de concepts dorganisation plus larges tels que lobjectivit ou encore les faits eux-mmes 25. Nous avons dj voqu lmergence dun programme de recherche sur lhistoire de la philosophie des sciences. Y participent des chercheurs provenant aussi bien de la tradition continentale que de la tradition anglo-amricaine. Sans doute, la direction la plus frappante est ltude des origines du cercle de Vienne. Parmi les rsultats notables : le nokantisme dun Carnap ou dun Schlick, la23. Voir ibid., p. 80, 115. 24. Voir ibid., p. 24, 70-71. 25. Ibid., p. 23.

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ligne de Bolzano et le rapport avec la phnomnologie 26. On peut largir aux divers courants dans ce domaine, afin de dvelopper une histoire gnrale du discours pistmologique. En dautres termes, nous pouvons revendiquer la rflexivit de la discipline. Ce qui est remarquable, cest que, partant de motivations diffrentes, on ait pu se rejoindre. Dune part, Kuhn et ceux qui lont suivi rclament un rle pour lhistoire ; ils ont dvelopp une critique du positivisme logique. Do lide de tourner la mthode historique vers le discours pistmologique lui-mme. Enfin, les difficults rencontres par ce mouvement ont conduit procder une rvaluation de la philosophie du cercle de Vienne. Dautre part, en France, on a voulu intgrer les rsultats obtenus par ces recherches dans le cadre dune tradition historique existante. Sans doute a jou ici larticulation entre philosophie des sciences et histoire de la philosophie. Cependant, une tude historique ne peut nous fournir des intuitions profondes sur notre faon de formuler les problmes aujourdhui que si elle est suffisamment approfondie. Or il existe des zones dombre que nous devons clairer : nous avons vu que Kuhn prtend avoir bnfici davantage de la lecture des auteurs continentaux que de celle de ses compatriotes acquis la mthode analytique 27. Sil y a une part de polmique dans cette remarque, il reste nanmoins prciser la connexion que Kuhn suggre entre sa doctrine et ces auteurs. Dautre part, on pourrait approfondir ce tmoignage de Vuillemin au sujet de ses rapports avec les philosophes de la tradition analytique : Chemin faisant, une diffrence est apparue cependant entre la majorit des analystes anglosaxons et moi-mme. Il y avait ceux qui, exclusivement soucieux de traquer les erreurs grammaticales dans les discours des philosophes, oubliaient lexistence de langages scientifiques. Mais mme ceux qui appliquaient ces langages la mthode de reconstruction rationnelle leur imposaient le plus souvent leurs propres principes. Je rsistais cette violence faite lhistoire, faisant confiance aux sciences telles quelles sont et non pas telles quelles devraient tre. De surcrot, il est prsomptueux de ngliger la tradition philosophique 28.

26. Parmi les travaux rcents, on peut signaler Alan RICHARDSON, Carnaps Construction of the World, Cambridge University Press, 1998 ; Friedrich STADLER, The Vienna Circle, Vienne, Springer, 2001 ; Jean-Pierre COMETTI et Kevin MULLIGAN, La Philosophie autrichienne de Bolzano Musil, Paris, Vrin, 2001. 27. Voir KUHN, The Essential Tension, p. 44. Cf. KUHN, The Road Since Structure, p. 284-285. 28. VUILLEMIN, Ma vie en bref , p. 4 ; je traduis. Au sujet de la redcouverte par Quine de la thse de Duhem, on lira VUILLEMIN, On Duhems and Quines theses , Grazer philosophische Studien, 9, 1979, p. 69-96.

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Anastasios Brenner

CONCLUSION

Le cas de Hacking nous montre quon peut trs bien associer les instruments historiques de lcole franaise avec les techniques logiques de lcole amricaine. Associer ne veut pas dire concilier : logique et histoire sont par nature diffrentes, je serais tent de dire que ce sont deux ples extrmes de notre systme de connaissance. Mais elles interviennent partout lintrieur de ce systme. Ainsi la physique est-elle charge dhistoire ; seulement cette dimension sen est dtache pour former une discipline part entire. Dans les sciences humaines, en revanche, une telle sparation na pas t opre, et il nest pas sr quelle puisse ltre. Lassociation des deux traditions que nous propose Hacking me semble fconde condition que soient pleinement assures ces deux exigences : lhistoricit et la rflexivit. Il parat essentiel de parvenir une conceptualisation adquate de lhistoire. On peut remettre en cause certaines ides simplificatrices. Lhistoire ne se laisse pas puiser dans une reconstruction rationnelle. Nous ne devons pas nous contenter dune opposition commode entre contexte de dcouverte et contexte de justification. Enfin, lhistoire nest pas simplement le laboratoire de lpistmologie. Par la mme occasion, certaines notions ont t mises mal : lunit des sciences sous lgide de la logique, ou lunicit de lexplication aussi bien pour les sciences de la nature que pour les sciences de lhomme. Il faut admettre une interaction complexe entre le progrs scientifique et les conceptions pistmologiques. La philosophie doit intgrer une conscience historique aigu. Il reste des difficults : Hacking propose de conjuguer des recherches menes dans diffrentes coles, pour dvelopper une histoire des styles de raisonnement. Or Geoffrey Lloyd est venu souligner les divergences entre lcole anglo-saxonne et lcole franaise en matire dhistoire des sciences 29. Lcole franaise met au centre de sa dmarche la notion de mentalit ou ses quivalents, tat, esprit, pistm. Selon Lloyd, cette notion prsente des difficults : soit une poque manifeste une seule mentalit alors le terme revt un sens singulirement vague et gnral , soit plusieurs mentalits peuvent coexister alors le terme nest plus caractristique dune poque. En substituant la notion de mentalit celle de styles de raisonnement, Lloyd prtend disposer dun instrument de description la fois plus prcis et plus souple. Il sappuie, pour dvelopper sa mthode historique, sur les rsultats de la philosophie analytique, citant Witt29. Geoffrey LLOYD, Demystifying Mentalities, Cambridge University Press, 1990 ; trad. fr. F. Regnot, Pour en finir avec les mentalits, Paris, d. de la Dcouverte, 1994. Cf. HACKING, op. cit., p. 178, 198.

Quelle pistmologie historique ?

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genstein, Quine et Davidson. On constate que le rapprochement des traditions requiert une exploration attentive des prsupposs et des implications des diffrentes pratiques. Ce qui mamne la rflexivit : la ncessit de mener de pair lenqute historique et la prise en compte de la situation partir de laquelle lanalyse est conduite. titre dexemple, nous pourrions dvelopper la mise en perspective historique de Bachelard que Hacking suggre. Une telle tude rvlerait sans doute la dette envers Comte, qui insiste sur la ncessit de fonder la philosophie des sciences sur lhistoire des sciences. Cest ce qui a longtemps distingu la tradition franaise de la tradition amricaine. Hacking souligne judicieusement la diffrence entre le positivisme de Comte et celui du cercle de Vienne. Il convient galement, pour comprendre la position de Bachelard, de faire tat dune certaine attitude lgard de la logique, qui se met en place la fin du XIXe sicle. En conjuguant hardiment nominalisme dynamique et ralisme dialectique, Hacking permet de mieux comprendre aussi les rapports que Bachelard entretenait avec ses prdcesseurs immdiats 30. Le ralisme de Bachelard ne sopposait pas directement lidalisme, mais, plus classiquement, au nominalisme. Do lincomprhension de certains commentateurs amricains : la position de Bachelard ne correspond pas ce quon entend habituellement par ralisme scientifique. Bachelard ragissait au dbat entre nominalisme et ralisme, qui secouait la philosophie franaise au tournant des XIXe et XXe sicles. Il oprait certes un retournement en faveur du ralisme, mais non sans emprunter des lments ses prdcesseurs. Signalons chez Le Roy le choix dune philosophie de laction, laffirmation dune rsistance des choses nos catgories et la conception de linstrument en tant que thorie matrialise. Il ne sagit pas ici de rabattre loriginalit de Bachelard, mais de prconiser une histoire de lpistmologie franaise qui explicite pleinement le contexte dlaboration des doctrines et la nature de leurs filiations complexes. Anastasios BRENNER Universit Paul-Valry, Dpartement de Philosophie

30. Ibid., p. 2, 42, 63.

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