Rsum : l'cole, l'intelligence de l'enfant est ... difficults d'insertion de 16 25 ans ... J'avais opt pour une vie de mre au foyer et des ... clarinette avec une assiduit impressionnante ...

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    06-Feb-2018

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    par Isabel Estvez

    Rsum : l'cole, l'intelligence de l'enfant est contrainte de se soumettre desprogrammes absurdes. Tmoignage d'une mre qui a choisi d'viter de pousser ses enfants se conformer un modle.

    Je suis mre de cinq enfants, de 22 7 ans aujourd'hui, et j'ai instruit les quatre ans lamaison jusqu' la rentre 2000. J'ai t membre du conseil d'administration d'une associationde familles pratiquant ou s'intressant l'instruction parentale. J'ai reu chez moi, au cours denombreux sjours, des enfants de ces familles, et j'ai mme organis ou particip desrencontres internationales leur intention. Je me suis intresse plusieurs approchespdagogiques et psychologiques. Je me suis forme pour pratiquer, puis enseigner d'autresparents et travailleurs sociaux, une conception dmocratique de la communication inter-personnelle : la mthode Gordon. J'ai t formatrice dans un GRETA, pour un public de jeunesen difficults d'insertion de 16 25 ans. Enfin, je donne depuis un an et demi des coursparticuliers de franais, maths, anglais, espagnol et histoire-gographie une douzaine d'lvesqui frquentent par ailleurs un tablissement scolaire, jusqu'au niveau de la premire, ou uninstitut mdico-pdagogique.

    Mes expriences dans l'accompagnement des jeunes sont donc varies, et mon parcoursprsente la particularit de n'inclure aucune formation l'enseignement. On peut dire que je suisune enseignante autodidacte ! C'est partir de toutes ces pratiques, qui ont contribu ce que jesuis, en tant que personne et mre, et indirectement ce que sont mes enfants, que j'cris cesrflexions.

    Je tiens prciser que je n'ai qu'un bac littraire, ce qui n'est dj pas mal, mais riend'extraordinaire. J'avais opt pour une vie de mre au foyer et des activits temps partiel, etnous vivions principalement des allocations familiales et d'une pension alimentaire modeste. Onne peut trouver dans notre histoire de privilges ni matriels ni intellectuels ; plutt, beaucoup derflexion et d'engagement, et une grand-mre issue d'un milieu de petits paysans, pousse tudier par des religieuses, devenue enseignante et toujours intresse par les innovations enfaveur de la libert d'apprentissage, du respect du rythme des enfants, etc.

    J'ai choisi d'viter de pousser mes enfants dans des situations o ils seraient compars,et invits se conformer un modle. Ils ont beaucoup jou, se sont ennuys parfois, ontappris au gr de leurs intrts des choses qu'ils n'auraient pas eu le temps de dvelopper cepoint dans un autre contexte. Mes filles anes taient capables, avant l'adolescence, deconcevoir et raliser leurs vtements, leurs sandales. Mon fils an, douze ans, jonglait dansles rues avec quatre torches enflammes. Ma plus jeune fille lisait et crivait avec passion,depuis petite. Enfin, ils ont pu se lancer " dans le monde " leur rythme, voyager, sjournerdans d'autres familles, d'autres milieux, d'autres pays.

    Persuade que le dsir de grandir et d'apprendre tait dj en eux, j'ai constat qu'il nepouvait se manifester pleinement qu' ces deux conditions : un maximum de libert et descurit affective, c'est--dire la certitude d'tre accept et accueilli quoi qu'il arrive. Il est clairque je n'ai pas t en mesure de procurer mes enfants cette qualit de prsence en tous temps,mais je vois que leur disponibilit pour s'investir dans leur vie est en rapport avec ce qu'ils enont reu, et en reoivent aujourd'hui.

    Tous savaient lire, crire et compter, mais aucun ne savait, dix ans, autantd'orthographe que n'en connat aujourd'hui mon plus jeune fils, sept ans. Leur intrt pourcette comptence est venu plus tard, entre le dbut de l'adolescence et de l'ge adulte.

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    Alors que sont-ils devenus ? Sont-ils asociaux, dpendants, immatures ?

    Ma fille ane a travaill la flte traversire, puis l'acrobatie, le trapze et le jonglagedepuis l'ge de quinze ans. Elle enseigne maintenant dans une cole de cirque des groupesd'enfants, adolescents et adultes, cre des spectacles et co-organise des festivals. Elle vit encouple avec un jeune ostopathe. Elle s'est remise l'orthographe et aux maths. Passionne deplantes, elle cre aussi des dcors floraux magnifiques pour des ftes et des crmonies.

    Ma fille cadette a laiss ses tudes avec un niveau de seconde, tudi plusieursinstruments : violon, guitare, basson, saxophone et piano. Aprs une anne dans une cole decirque, elle a pass son Bafa, avec des commentaires trs positifs tant pour les stages thoriquesque pratiques - en particulier pour sa maturit et son sens de l'initiative. Elle a beaucoup voyaget obtenu deux brevets de plonge. Elle prpare un diplme quivalent au bac et projette des'orienter vers une fac de langue, puis l'organisation de voyages.

    Mon fils an est entr en seconde aprs trois annes d'tude rgulire la maison. Il at flicit pour son travail autant que pour son attitude en classe. Il tudie le solfge et laclarinette avec une assiduit impressionnante et des rsultats assortis. Il veut en faire son mtieren tant que musicien et professeur. Il joue aussi de la batterie, et participe des spectacles entant que jongleur et mono cycliste. Aprs son unique anne au lyce, il prpare cette anne unbac scientifique par correspondance.

    Ma plus jeune fille a beaucoup aim le thtre et pratique le violon, la flte traversire etle piano. Elle est entre en troisime au collge aprs quatre annes d'tude quotidienne lamaison. Ses rsultats sont excellents. Ses professeurs se sont dit enthousiasms et stupfaits dela faon dont elle s'est adapte la vie du collge. Toutes les sections lui sont ouvertes :littraires, scientifiques, technologiques ou artistiques. Elle souhaite aussi passer un bac, et ellea choisi de faire une seconde au lyce.

    J'ai t trs mue d'entendre, au cours des runions parents-professeurs, les loges del'ensemble de leurs enseignants. La plupart taient conscients que mes enfants n'taient pasdiffrents des autres, au dpart. De mon ct, je vois que leurs conditions de vie leur ont permisde dvelopper des qualits qui ne survivent que difficilement une ducation " classique ".Autonomie, maturit, crativit, enthousiasme et motivation, facult de s'affirmer sansagressivit, de grer les conflits, curiosit intellectuelle, personnalit voil certaines desqualits qui leur sont reconnues. A tous les enseignants, j'ai indiqu qu'ils taient l'coleparce qu'ils l'avaient choisi.

    Je tiens souligner que nous n'aurions pas pu jouir de cette libert aprs le vote de la loiliberticide du 18 dcembre 1998 sur le contrle de l'instruction. Auparavant, trois inspectionstaient prvues, utiles pour vrifier si les parents taient porteurs d'un vritable projet.Aujourd'hui mes amis sont harcels par les inspecteurs de l'Education Nationale, qui exigent,de la part des parents, des rsultats dont leur administration se montre incapable elle-mme.Certains de ses reprsentants sont alls jusqu' dplorer leur mode de vie quel dommage,des enfants si intelligents, si bien dans leurs baskets ! , au lieu de saluer les qualitsmanifestes par ces enfants non scolariss et l'engagement de leurs parents.

    Quant mon plus jeune fils, il a t enlev et scolaris trois ans par son pre, contremon gr, en prologue un divorce qu'il allait gagner en suggrant, argument particulirementpayant en cette anne 1997, mon appartenance un mouvement sectaire. Aprs deux annes delutte, le juge dut convenir de mes pleines capacits lever un enfant, mais il n'tait plusquestion de changer notre fils de rsidence, de peur de le dstabiliser .

    J'ai relev, dans ses bulletins scolaires, plusieurs observations au sujet de ce qui taitnomm son manque de maturit . Je me suis rfre au dictionnaire et, laissant de ct lesconsidrations botaniques, j'ai retenu deux dfinitions de ce mot :

    - Priode de la vie caractrise par le plein dveloppement physique, affectif et intellectuel.

    - Sret du jugement (gnralement propre l'ge mr) ex : manquer de maturit.

    Si j'essaie d'imaginer ce qui est entendu en parlant de la maturit, forcment trsrelative, d'un tre de 6, puis 7 ans, je vois un enfant qui refuse de se conformer desinjonctions ou des attentes implicites, ou qui affirme des besoins gnralement considrscomme caractrisant des enfants plus jeunes. Je vois une personne qui refuse d'tre

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    raisonnable , c'est--dire de refouler ses motions lorsqu'elles sont dclares inacceptablespar les adultes qui l'entourent. La base de cette apprciation est une comparaison avec unenorme, une moyenne des comportements de l'ensemble des enfants frquents par son auteur.

    Au troisime trimestre, l'institutrice a soulign les progrs de mon petit garon,comme s'ils taient le rsultat de ses prcdentes exhortations. Mais un enfant ne peut crotreque s'il trouve dans son milieu les lments ncessaires la ralisation de son potentiel. C'est laprpondrance reconnue des besoins affectifs et relationnels qui a fond mes choix de vie avecmes enfants.

    En ce qui concerne celui-ci, propos duquel l'institutrice parlait d'allergie l'criture , je pense qu'il tait prt lire, mais pas encore crire. Je dplore d'autant plusqu'il y soit contraint que j'ai pu observer chez de nombreux enfants, avec beaucoup de joie,l'veil de l'intrt pour la calligraphie d'abord, puis pour l'orthographe. Je crains que ce plaisirsoit dsormais compromis pour lui, car l'criture est maintenant associe une douloureuseobligation.

    C'est partir de ces rflexions que je dclarais, ds le premier trimestre, ma prfrencepour un redoublement, plutt que pour un forage . Ce mot peut sembler exagr, mais jesuis en mesure de raliser, par comparaison, la pression laquelle cet enfant se trouve soumis,chez son pre comme l'cole, pour pratiquer l'criture et apprendre l'orthographe. Je ne pensepas que l'on puisse, dans ces conditions, parler d'allergie, ce qui laisse entendre qu'il souffred'une affection dont il convient de le gurir. Cependant, mme si tel tait le cas, que fait-onpour une personne allergique, sinon supprimer l'lment allergne de son environnement, enattendant de la dsensibiliser ? Faudrait-il dsensibiliser mon fils ?

    Je comprends bien qu'en tant qu'institutrice, on ne dispose que d'une marge troite pourrpondre, face aux autorits administratives et acadmiques et face l'ensemble des parents, ce genre de questions : faut-il supprimer l'obligation d'crire, puisque tous les enfants n'ont pasle dsir de le faire au mme ge ? Peut-on les inviter crire autrement, par exemple avec unemachine crire ou un ordinateur, ou enregistrer leurs rponses sur cassettes audio ? Unenfant qui n'est pas oblig d'crire ou de lire 7 ans crira-t-il ou lira-t-il naturellement plustard ? Peut-on dvelopper des qualits comme la crativit, l'autonomie, l'intelligence, lasincrit, la sensibilit soi et autrui, dans un contexte de contrainte ?

    Mais ce qui me semble plus regrettable, c'est que, visiblement, cette enseignante n'aitmme pas l'espace de rflexion pour se poser de telles questions.

    Elle peut reconnatre l'intelligence d'un enfant, son veil, et le taxer d'immaturitlorsqu'il refuse de se soumettre, ou d'allergie lorsqu'il manifeste la violence qui est faite sonrythme de dveloppement, sans jamais ne voir aucun lien entre ces diffrents aspects de sapersonne. Les qualits qui lui sont accordes, au lieu de nourrir une saine confiance dans sacapacit d'autodtermination, sont utilises comme justification pour le contraindre se plieraux exigences du systme, au programme. Or, les programmes changent tout le temps ; ce quidemeure, c'est l'obligation de s'y soumettre. On voit bien alors quelle est la valeur dominantepromue par l'cole, sous couvert d'instruction et de socialisation.

    martinisabel@netcourrier.com

    10/2001 www.regardconscient.netReproduction autorise avec mention de la source

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