Bardche maurice sparte et les sudistes

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    28-Aug-2014

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  • SPARTE ET LES SUDISTES Il A ETE TIRE DE CET OUVRAGE CENT EXEMPLAIRES SUR PAPIER INGRES DE LANA CONSTITUANT L'DITION ORIGINALE NUMROTS DE 1 A 100 MAURICE BARDCHE SPARTE ET LES SUDISTES PYTHAS Pythas n'tait qu'un armateur de Marseille, il naviguait ses risques et prils travers des mers inconnues, son vaisseau tait quip ses frais : et ce sembla plus tard une merveille, mme aux yeux des Grecs, qu'un des leurs et pu aller si loin avec ses seules ressources, contre vents et mares, haines et lgendes ... Pythas, 1994 ISBN 2-910082-00-8 NOTE DE L'DITEUR La prsente dition inclut le chapitre II, Biographie intellectuelle d'un nationaliste, tel qu'il se prsentait dans l'dition hors commerce publie aux dpens de l'auteur et tire une centaine d'exemplaires, mais qui faisait dfaut dans l'dition courante publie par Les Sept Couleurs en 1969. Avoir des manires bienveillantes et douces pour instruire les hommes, avoir de la compassion peur les insenss qui se rvoltent contre la raison, voil la force virile propre au vent du Sud: c'est elle que
  • s'attachent les sages. Faire sa cuirasse de lames de fer et sa couche de peaux de btes sauvages, contempler sans frmir les approches de la mort, voil la force virile propre au vent du Nord : et c'est elle que, s'attachent les braves . TCHOUANG-YOUNG, Trait de la conduite du sage, par un disciple de Confucius. PROLOGUE C'est peut-tre un grand malheur de ne pas allumer les lampions quand les autres les allument. Je n'ai pas sorti mes drapeaux pour la victoire des dmocraties. Je me sentais en quarantaine : il me semblait que toute une partie de moi-mme avait t vaincue. Je suis rest depuis ce temps un tranger parmi les hommes de mon temps. Le monde qui se construisait sous mes yeux, il me semblait qu'il opprimait ce qui, en moi, me paraissait le plus vivace. Celte rpulsion s'tendait beaucoup de choses. Je dtestais le plastique, la publicit, le chewing-gum. plus tard je m'habituai mal certains ornements en nylon et au chandail qui devint le costume ordinaire des ecclsiastiques. Il ne me venait pas la pense que ces rpugnances pussent tre trangres l'une l'autre. On m'avait impos une religion et je refusais les eaux du baptme : et en mme temps que les eaux du baptme, la gandhoura, le fez, les babouches qu'il fallait dsormais porter. Des milliers d'hommes taient comme moi et regardaient avec suspicion le nouvel uniforme du croyant. C'est qu'en effet, le tournant du XXe sicle avait t marqu par une guerre de religion, cela, nous le savions tous. Mais nous ne savions pas bien ce qu'tait une guerre de religion. Nous croyions, en nous rfrant ce qu'on appelait dans le pass guerre de religion , que l'objectif tait d'extirper l'hrsie, que cela n'allait pas au-del de la destruction des temples et du bcher des pasteurs, rsultats qui furent gnralement supports avec patience. Nous ne savions pas, parce que nous ne faisions rfrence qu' notre propre histoire, que la victoire d'une religion est aussi la victoire d'un Koran et l'instauration d'une certaine optique qui colore toutes choses : non seulement la politique, mais les
  • moeurs, les habitudes, les jugements qu'on porte sur les choses, en un mot, toute la vie. En proclamant le triomphe d'une certaine religion, il a donc fallu dtruire non seulement les structures, mais plus profondment une certaine manire d'tre. Et l'tendue et la porte de ces destructions ont t peu aperues en gnral. Car l'hrsie avait des racines, un certain mode de sensibilit, une certaine prdisposition de l'tre humain qu'il a fallu, en mme temps qu'on dtruisait l'hrsie, changer et expurger. Et c'est un sang nouveau qu'il fallait transvaser dans toute une catgorie d'tres humains, si l'on voulait voir disparatre jamais une certaine morale et, finalement, une certaine conception de la vie. Or, c'est toute une partie de la morale commune qui a t atteinte en mme temps, car les morales hrtiques ne sont pas des fleurs monstrueuses qui naissent de quelque terreau empoisonn, elles ne font que dvelopper par lection certaines branches de la morale commune. Il n'est pas difficile de voir quelles sont les branches de la morale commune, de la morale la plus traditionnelle, qui ont t dlabres et saccages par la condamnation porte sur une certaine dfinition de l'homme. Le devoir de discipline, le respect de la parole donne, le culte de l'nergie et des vertus viriles, le choix des hommes en fonction de leur courage et de leur attitude devant la vie, sont devenus galement vertus et mthodes suspectes parce qu'elles avaient conduit une obissance qu'on jugeait aveugle, une fidlit qui avait t dclare criminelle, un idal humain qu'on regardait comme barbare, et qu'elles risquaient d'tablir une hirarchie qu'on refuse. Et, avec cette morale, c'est toute une famille de l'espce humaine qu'on mettait la porte de la civilisation. Cette exclusion tait d'autant plus singulire que ce temprament avait t jadis non seulement tolr, mais exalt par la Rpublique. Quand j'tais enfant et que j'admirais Lazare Canot, Hoche, Desaix, Klber, et aussi le petit Viala et le tambour Bara, et mme Danton et plus tard Clemenceau, c'est cette espce d'hommes qu'on me recommandait d'admirer. Et plus tard, dans cet autre livre d'images qu'est l'histoire romaine, c'tait Regulus, c'tait Cincinnatus, c'tait Horatius Cocles, hros de cette rpublique exemplaire qui avait nourri tant de gnrations. Toute ma jeunesse de bon lve se rvoltait contre la religion nouvelle. Et mme le petit Jacobin que j'avais t quatorze ans se rveillait en moi, ne comprenant plus pourquoi on
  • dgradait sur le front de l'histoire ces hommes de bronze qu'on m'avait appris aimer. Je ne reconnaissais pas dans le dmocrate de 1945 le bon petit lve de l'cole communale que j'avais t, le boursier que j'avais t, le fils de petit fonctionnaire radical-socialiste que j'avais t, et qu'au fond je n'ai pas cess d'tre. Alors j'avais l'impression que cette nuclation qu'on avait fait subir l'Europe la suite de la guerre, ce n'tait pas l'Europe seule qu'elle avait touche, mais toute la civilisation, l'espce humaine tout entire. De mme qu'en supprimant au coeur de l'Europe l'antique Allemagne, ce tronc germanique partir duquel elle s'tait forme dans le pass, on avait fait subir l'Europe une ablation monstrueuse aprs laquelle elle n'tait plus qu'un cheval aveugle qui s'appuie et se frotte machinalement sur son bat-flanc atlantique, sans force et incertain, ainsi en dracinant dans le monde moral certaines qualits lmentaires, en liminant certains mtaux qui avaient compos jusqu' prsent l'alliage humain que nous connaissons, c'tait toute une sensibilit que nous avions extirpe, toute une image de l'homme, non pas seulement un rgime mais tout un monde qui venait avec, botte de racines qu'on enlve avec la plante. Si bien que nous vivions dans un monde moral d'une certaine faon dcervel. Lhistoire du pass ne dbouchait plus sur l'homme d'aujourd'hui. La culture du pass, l'homme du pass lui-mme sont comme trangers l'homme qu'on nous invite tre. A Nuremberg dtruit par les bombes, on a reconstruit les maisons du XVIe sicle, mais en nous-mmes, c'est le contraire : en nous-mmes on veut construire une ville nouvelle qui nous fasse oublier les maisons d'autrefois. L'acceptons-nous ? En avons-nous mme conscience ? Quand on nous invite accepter le monde moderne, faire en nous-mmes un aggiornamento, une mise jour, comprenons- nous ce qu'on nous propose, dcelons-nous la manuvre qu'on mle subrepticement une indispensable rvision ? Savons-nous quelles rives on nous demande d'abandonner ? Et pour quel dclin ? Les mots mmes nous trompent, les mots surtout. On nous dit : c'est le fascisme qu'il faut abandonner sur les rivages des morts . Ce n'est pas le fascisme seulement que je vois au bout de ma lorgnette. C'est tout un continent que nous abandonnons. Et les mots ne servent qu' dguiser l'exode. Les fumes qui s'lvent des cits de la Plaine nous empchent de voir les collines heureuses que nous quittons jamais. Ce qui importe l'avenir, ce n'est pas la rsurrection d'une doctrine
  • ni d'une certaine forme de l'tat, encore moins d'un caporalisme et d'une police, c'est le retour une certaine dfinition de l'homme et une certaine hirarchie. Dans cette dfinition du l'homme, je place les qualits que j'ai dites, le sentiment de l'honneur, le courage, l'nergie, la loyaut, le respect de la parole donne, le civisme. Et cette hirarchie que je souhaite, c'est celle qui place ces qualits au-dessus de tous les avantages donns par la naissance, la fortune, les alliances, et qui choisit l'lite en considration de ces seules quotits. L'autorit dans l'tat n'est rien d'autre que le respect de ces qualits et de cette hirarchie. Elle peut s'accommoder de beaucoup de tolrance quand ce rgne des meilleurs est tabli. Elle n'exige la perscution de personne ni l'viction de personne. Mais je crois qu'aucune nation, aucune socit ne peuvent durer si les pouvoirs qui se fondent sur d'autres mrites que ceux-l ne sont pas essentiellement prcaires et subalternes. Toute nation est conduite, certes, mais toute nation galement se conduit d'une certaine faon, toute nation a une conduite, noble ou basse, gnreuse ou perfide, comme on dit d'un homme qu'il a une bonne ou une mauvaise conduite. Une de nos erreurs actuelles est d'admettre trop facilement que ces choses-l n'ont aucune importance. Nous nous plaignons chaque jour de l'immoralit et nous ne daignons pas nous apercevoir que nous avons dtruit nous-mmes ou laiss dtruire toute une partie des bases de la morale, qu'on les dtruit encore chaque jour devant nous. Les pousses que nous avons plantes la place des grands chnes abattus sont rabougries et se desschent. Et nous nous plaignons d'avancer dans un dsert. C'est que nous avons reconstruit les ponts, les usines, les villes que les bombes avaient crass, mais non les valeurs morales que la guerre idologique avait dtruites. Dans ce domaine nous sommes encore devant un champ de ruines. Des cloportes hantent ces ruines, on y trouve des vgtations inconnues, on y rencontre des visiteurs tranges. Le vide moral que nous avons cr n'est pas moins menaant pour notre avenir que le vide gographique que nous avons laiss s'installer au cur de l'Europe, mais nous ne le voyons pas. Tout le monde ne s'en plaint pas. Il y a beaucoup de gens qui s'arrangent de ce vide moral auquel ils trouvent des avantages. Ils ne se font peut-tre pas d'illusions sur son avenir, mais ils pensent que cet interrgne durera bien autant qu'eux. Cela leur suffit. Ils redoutent les temps encombrants o le courage fait du bruit, o l'nergie s'exhibe, o la loyaut se transforme en dcorations. Ils ont peu de got pou les
  • machinistes de ce dcor. Ils trouvent un peu chre la prime qu'on leur demande pour leur scurit, le danger ne leur paraissant pas urgent. C'est en effet ainsi qu'on raisonnait en 1939. Mais surtout, les fantmes dont on a peupl leurs cervelles agitent leur sommeil : ils voient des chevaux noirs se dresser dans le ciel. Le courage, l'nergie, la loyaut, leur paraissent de gros mots inquitants. Ce vocabulaire de professeurs de gymnastique dbouche sur Sparte, l'enfant au renard, les soldats de l'an II, Robespierre, les canons qui remplacent le beurre, et Napolon qui finit toujours par percer sous le jacobin Bonaparte. Ces limites de leur cervelle ne sont pas pour rien dans leur dcouragement. Et si tant de gens se laissent faire sans protester l'opration qu'on fait aux matous pour les transformer en chats paisibles, cest en grande partie parce qu'ils ne voient pas trs bien quoi peut leur servir ce qu'on leur enlve : ils pensent mme confusment que cela ne peut servir qu' de vilaines choses. Il n'est pas inutile, peut-tre, d'essayer de les persuader que tout sert dans la vie, y compris les qualits qu'on regardait autrefois comme celles d'un homme. Essayons de les rassurer. Ce n'est pas d'une doctrine qu'ils ont besoin, comme on le rpte trop souvent, mais du sentiment d'une certaine parent. Montrons-leur donc les cercles concentriques qui s'tendent autour de la petite opration qu'on leur propose, autour du petit traitement auquel ils se prtent si volontiers, car il est bnin, bnin comme disait monsieur Purgon. CHAPITRE I SUR LA ROUTE DU PROGRS Pour bien des gens, la disparition des qualits viriles, ou plus exactement leur dvaluation, n'est qu'un accident transitoire, qui n'est ni aussi dsastreux qu'on le dit, ni aussi irrparable, ni aussi complet. Ils attestent les parachutistes qui leur ont fait grand peur et les astronautes qui leur inspirent une grande admiration. Je leur concde bien volontiers que le courage, les tireurs d'lite, et les recordmen n'ont pas tout fait disparu du monde o nous vivons Je ne voudrais toutefois pas qu'ils se laissent prendre ces apparences qui sont fort peu reprsentatives de notre tournure d'esprit. Et je souhaiterais qu'ils voient un peu mieux les consquences de ce qu'ils ont accept. Car, d'abord, ce que laggiornamento de la civilisation nous invite
  • rejeter, c'est toute une partie instinctive, il faudrait presque dire animale de l'homme qui tait, nous ne le comprenons pas assez, une de ses armes contre le machinisme et l'uniformisation. Le courage, l'endurance, l'nergie, l'esprit de sacrifice mme, sont chez l'homme des qualits de bte , du robustes et primitives qualits de mammifres qui le classent parmi les animaux nobles qui survivent par leur force et leur intelligence. Je me demande si la loyaut, mme, si trangre aux animaux, n'est pas une de ces qualits pour ainsi dire biologiques : on nat avec une certaine noblesse dans le sang. Ces qualits tout animales ont fix autrefois le classement des hommes. A l'origine des castes que toutes les grandes civilisations ont tablies, il n'y a rien d'autre que leur existence et leur transmission. Ces qualits n'appartiennent pas exclusivement ce qu'on appelle dans notre histoire la noblesse d'pe . Ce sont aussi les qualits des pionniers, celles des btisseurs de villes, celles des retres et des lgionnaires : et ce sont aussi celles du peuple quand une cause ou une ncessit lui met les armes dans les mains. Il n'y a rien de grand dans l'histoire des hommes qu'on ait fait sans que ces qualits du sang y aient quelque part. Je ne vois que les premiers chrtiens qui les aient refuses, passagers parmi les hommes comme sur une terre trangre, indiffrents tout sauf ce qu'ils diraient devant leur Juge. Cette part instinctive de l'homme, cette part animale de lui-mme, le ramne sans cesse lui et par l elle lui sert de dfense, elle est mme sa terre d'lection la fois contre les dnaturations intellectuelles qu'on cherche lui imposer et aussi contre le gigantisme et les cancers qui naissent de la civilisation industrielle. Elle lui rappelle sa vocation paysanne, sa vocation familiale, sa vocation de dfenseur et de petit souverain de sa maison et de son champ, elle le remet tout moment l'chelle humaine . Et, par ce rapport et ce retour, elle le protge contre l'inondation qui nat priodiquement des passions des hommes, contre le dchanement plantaire de la cupidit ou des idologies. Nous avons tous en nous la barque de No, mais nous n'avons qu'elle. Cest cet appel au plus profond de nous-mmes qui a t bris notre insu en mme temps qu'on dvaluait les qualits par lesquelles il s'exprime. Au contraire, le vainqueur dans la guerre de religion qui s'est droule est le pdantisme progressiste.
  • Il nous impose, pour commencer, une dfinition abstraite et rationnelle de l'tre humain, il en dduit les croyances qui doivent alors logiquement s'imposer tous et crer chez tous les hommes des ractions communes, il dfinit une conscience quipe et guide artificiellement et. pour ainsi dire, industriellement, et enfin, en application de ces croyances, il labore les modes de vie que l'homme doit accepter s'il veut devenir un produit normalis de la socit industrielle, et aussi la mentalit qu'il doit acqurir pour tre parfaitement dpersonnalis et devenir l'homme grgaire dont une civilisation fonctionnelle a besoin. C'est cette refonte totale de notre vie que la plupart des gens n'aperoivent pas, car ils ne voient pas les liens entre ces deux domaines du pdantisme progressiste. L'uniformisation des existences leur parat un effet inluctable de la civilisation industrielle, l'alignement conformiste, un effet transitoire de la propagande. En ralit, ces deux rsultats proviennent de l'application d'un mme mcanisme de l'abrutissement, il s'agit dans les deux cas d'une rationalisation de l'tre humain, qui porte sur la vie extrieure d'une part et sur la vie intrieure d'autre part, et qui a pour objectif le descellement, l'extirpation et la destruction de toute personnalit. * * * L'opration essentielle dans l'extraction de la personnalit est le remplacement de la conscience individuelle, instinctive, par une conscience rationalise, collective. Cette opration tait prpare depuis fort longtemps par les lourdes mains des marxistes, chirurgiens malhabiles. Mais peu de gens se laissaient persuader de remplacer leur conscience individuelle par une conscience de classe qui les faisait marcher au pas de l'oie. Les circonstances de la guerre produisirent cet branlement initial indispensable au lavage de cerveau. On prit appui sur la conscience individuelle pour lui faire condamner la conscience instinctive : et comme personne, dans le brouhaha et l'motion gnrale, ne se rendit compte que la conscience individuelle n'est rien d'autre que la conscience instinctive, on admit avec docilit qu'il ne peut exister, qu'il ne doit exister qu'une conscience rationalise, chappant l'instinct, soumise des dfinitions, premier stade de la conscience collective qu'il s'agissait d'imposer.
  • Grce ce changement, qu'on obtint par des diables fourchus peints sur les murs et une vive reprsentation des flammes de l'enfer, la conscience devint enfin un produit industriel que seuls des laboratoires agrs taient autoriss fabriquer. Elle ne fut plus, enfin, elle ne fut plus mle ces scories irrationnelles qui caractrisaient la conscience d'autrefois. Car, auparavant, elle dcidait de concert avec l'honneur, avec le courage, avec la loyaut, reprsentants de l'animal humain qui est en chacun de nous : ou encore avec le bon sens et avec l'exprience qui ne sont pas purs produits intellectuels, mais traces et pentes laisses en chacun de nous par toute notre vie. Ce sont ces conseillers suspects et obstins qu'il s'agissait d'liminer, ces coups de sang, ces sursauts, ces mouvements de btes gnreuses, qu'on limina chez la plupart, en effet. Car nous avons suivi le joueur de flte et il nous mne travers les dcors qu'il a construits sur notre chemin. Il imite la voix de la conscience et des pnitents l'accompagnent, se flagellent et gmissent sons leur cagoule. Et le chant de la conscience universelle, les vpres de la conscience universelle, s'lvent comme la nue du tabernacle en tte de la procession : leur faux-bourdon emplit le ciel, les haut-parleurs dans les nues le rpercutent comme un requiem dsespr, il s'lve entre les faades comme le chant immense de tous les hommes. Et les psaumes de ce miserere ne nous disent qu'une chose, qui est de tuer en nous la voix qui ne veut pas se taire, de tuer en nous la colre intraitable, de tuer en nous la bte indocile qui refuse le joug et le troupeau : et elle invite respecter les matres . Conscience, instinct non pas divin, mais gnrosit du coeur, fille de la rage, paroles et fumes qui s'lvent du sang, fiert qui sort des naseaux furieux, tu es la source de toute puret et de toute intransigeance, de toi procdent tout courage et toute rvolte. Tu es la petite Antigone qui se lve devant le prince injuste. Tu es la main qui pause les blessures, tu es la soeur bien-aime qui se penche sur le front des morts sacrifis. Tu es la consolatrice et la certitude. Tu es la source frache laquelle vont boire les vaincus. Tu es la douceur et le refuge et tu es aussi la desse qui ne plie pas sous le fouet des hommes. Tu marches devant la mort et sur les genoux, sur tes genoux d'enfant pure, nous cachons notre tte blesse l'heure o s'approche la Moissonneuse sans regard. Conscience, filleule de Dieu, nous droulerons ternellement devant tes pas le tapis qui mne jusqu' nos mes. Et les joueurs de flte n'toufferont jamais ta voix.
  • Cette dposition de la conscience personnelle instinctive au profit de la conscience industrielle est le sceau de l'poque moderne, la marque impose par elle sur le bras des esclaves. Et ce signalement distingue si parfaitement les hommes de notre temps de ceux des autres sicles qu'on le vrifie sous tous les rgimes, qu'ils soient totalitaires ou qu'ils se disent libraux. Cette falsification de la conscience, qui a pour effet de remplir chacun de nous d'un mdicament dos par les experts, a pour but de nous entraner docilement dans un certain nombre d'aventures mtaphysiques qui servent par hasard des intrts particuliers. La plus radicale de ces aventures est l'abdication de tout sentiment personnel devant la conscience de classe qui remet entre les mains de mandataires la direction spirituelle de quelques millions de nos contemporains. Mais la plus significative est sans doute la prdication de l'antiracisme, transcription dans le mode mineur de la mme opration, qui, tout en ayant l'air de respecter notre libre-arbitre et mme en feignant de faite appel notre conscience, a pour objectif de disposer de nos volonts, exactement comme le fait l'Internationale communiste. I1 s'ensuit que l'homme moderne, non seulement est invit ne plus avoir de vilains rflexes, lesquels n'expriment pas autre chose que sa ngligeable personnalit, mais qu'en outre, en tant que fragment et composant de la conscience collective, il est tenu de s'associer des croisades dont il est, au fond de lui-mme, l'adversaire. Car on ne lui demande pas seulement de blmer les Rhodsiens qui ne veulent pas que les Bantous s'installent dans le lit de leur fille, mais on rclame des oprations coercitives, c'est--dire des oprations militaires, auxquelles il peut se trouver participant, pour imposer aux Rhodsiens des lois dont ils ne veulent pas. Et de mme, si l'tat d'Isral est menac dans son existence, on ne sollicite pas seulement son appui moral en faveur de la cause isralienne, mais on peut ventuellement lui imposer de rejoindre un corps expditionnaire ou l'expdier dans une guerre mondiale dans laquelle il risquera sa vie, sa famille, ses biens, pour une cause qui ne l'intresse pas. Cette nuclation des volonts dpasse de beaucoup le fonctionnement normal de la dmocratie. Je conois qu'on me demande de m'incliner devant la majorit quand elle dcide, contrairement mes voeux, le trac d'une roule ou la rpartition des contributions : mais
  • aucune loi n'a donn au plus grand nombre le pouvoir de disposer de mon me. Contraindre la croisade, imposer un credo qu'on rejette et de plus exiger qu'on le soutienne les armes la main et qu'on perscute en son nom, ce n'est pas seulement voler notre libre-arbitre, c'est transformer chacun de nous de force en mercenaire : c'est une alination de la personnalit bien plus grave, bien plus complte, bien plus hypocrite que celle qui a pour origine l'exploitation du proltariat. Tel est le rsultat que nous avons obtenu en acceptant de ne plus faire appel nous-mmes et nous seuls, d'en croire les autres, de recevoir comme doctrine et fondement de nos raisonnements et de nos choix un rationalisme progressiste qui procde par ides gnrales, principes et postulats : abdication l'origine de laquelle il y a la condamnation d'une certaine manire d'tre qui tait notre seule dfense contre l'emprise du pdantisme idologique et la seule protection efficace de notre libert. * * * La profanation de la conscience, la dgradation de la conscience individuelle instinctive en conscience collective nous ont valu des spectacles trop connus pour qu'on s'y attarde. On n'apprend rien personne en montrant dans la conscience collective une picire qui pse avec de faux poids. Il est assez clair que chacun manoeuvre la conscience universelle comme un mortier qui sert bombarder l'adversaire. Et quand sonnent les trompettes du triomphe, nous savons aussi que la conscience universelle devient loquente. tumultueuse, indigne, mais que le grand vent qui la soulve ne sert jamais qu' la coller davantage au char du vainqueur qu'elle enveloppe comme une draperie. Ce qu'il importe d'inspecter avec attention, c'est l'utilisation qu'on fait de la conscience industrielle, dans l'opration qui consiste nous tenir en mains . Nous tenir en mains ne veut pas dire seulement nous prparer aux grandes occasions, encore exceptionnelles, o la dnaturation est totale et o il faut disposer de nous pieds et poings lis. Cette expression signifie aussi que le laminage de l'individu par le procd industriel doit crer chez le particulier un homme nouveau , essentiellement mallable et conditionnable pour les grandes units de production.
  • La conscience qui tait un cri dans nos poitrines est devenue un instrument de travail. Il existe aujourd'hui des porte-parole de la conscience : c'est un titre comme l'agrgation des lettres, accompagn d'un traitement. On recrute par cooptation au lieu de recruter par concours. Et l'on voit aujourd'hui ces professionnels de la conscience qui dnoncent les consciences rivales, celles du camp communiste, et qui les accusent de se rabattre au commandement la manire d'un disque de chemin de fer pour ouvrir ou fermer la voie : mais aucun des vigoureux penseurs qui les fltrissent n'est visit par l'ide qu'il fait de son ct la mme chose au profit d'un autre chef de gare. Porter le label de la conscience universelle est aujourd'hui aussi fructueux dans les grandes dmocraties que d'tre crivain agr et penseur docile dans les pays communistes. Mme les particuliers qui ne sont pas tenus d'occuper une place dans le cortge ont intrt tre actionnaires de la conscience universelle. Le label qui signale qu'on est porteur de parts de la conscience universelle est indispensable l'avancement. On le porte en bandoulire, discret comme un scapulaire, plus souvent large comme une rosette ou une plaque de garde-champtre : toujours utile en ralit et dsignant son propritaire pour des fonctions de gendarmerie. Il faut reconnatre aussi que le travail des porte-parole de la conscience universelle n'est pas toujours une sincure. Il correspond des services rendus. I1 exige l'attention du mdecin et le zle des services aprs-vente. Car il faut que chacun ait une petite part de conscience collective pour devenir un rcepteur efficace. Il faut aussi que cette part de conscience soit en bon tat, filtre, dbarrasse de tous miasmes ou impurets qui pourraient gner son fonctionnement. Cela ne suffit pas encore. Il faut que cette part de conscience soit sensible, qu'elle soit dans notre moteur moral comme une essence indice d'octane lev. Les mass media cultivent cette sensibilit, la poussent la sensiblerie. Les porte- parole de la conscience universelle sont brillants quand ils se sont hisss sur ces trteaux. Ils s'adressent au public avec des trmolos, pareils ces mendiants qui promnent leur chapeau dans les rangs de l'assistance. Car notre bon cur a toujours un rle jouer dans l'affaire. Notre nouvelle conscience n'est donc pas totalement dsincarne, purement intellectuelle. Elle copie fidlement, elle reproduit, comme en laboratoire, le mcanisme de la conscience instinctive. Elle est, comme dans le modle originel, couple avec quelque instinct viscral en nous. Mais cette fois, on vise bas. Ce qu'on cherche mouvoir en nous, ce n'est pas
  • ce qui est noble, gnreux, viril, ce sont au contraire nos nerfs, nos pleurnicheries, notre crdulit, notre niaiserie. Nous sommes tout heureux d'tre si bons, si mus, si touchs aux entrailles que nous ne percevons pas que le flux de ces bons sentiments a fini par donner presque tous les peuples d'Occident une sensibilit et une tournure d'esprit typiquement fminines. Devenus des rceptacles d'une pense trangre, nous sommes la fois ouverts, disponibles, tendres, et en mme temps dviriliss, sans ressort, sans personnalit, et nous nous laissons souiller de toutes les immondices dont il est utile, quelque moment, de nous remplir. On devine ds lors comment le discrdit des qualits instinctives, nobles, fait de nous des instruments passifs de la propagande et, du mme coup, des tres dociles, mallables, qui se prtent galement tout ce qu'on veut entreprendre sur nous sous le prtexte d'amliorer notre sort, celui des autres, la distribution des biens, l'efficacit de la production etc., toutes proccupations qui ont pour objet de nous transformer en units conditionnes de production. On dispose ainsi l'homme devenir tout moment le dpositaire docile des indignations et des colres qu'on voudra infiltrer en lui. Il ronronne doucement comme un moteur dont la circulation d'huile est aise et satisfaisante. Mais en mme temps qu'il est prpar, soigneusement mdicin pour tolrer l'ingestion des idaux progressistes qui seront dsormais sa nourriture, il est aussi par les mmes mthodes assoupli, il est patiemment conditionn, c'est--dire conform un moule qui lui impose la fois des habitudes, une conduite, une vie, un mode d'esclavage utile la production. Ainsi nat tout naturellement et sans autre prparation spciale l'homme grgaire qui est, en effet, l'aboutissement de cette ablation systmatique de la fiert et de la personnalit. Son comportement extrieur est aussi voisin que possible de celui de n'importe quel autre homme de la mme classe dont on a besoin pour les mmes fonctions et, en mme temps, comme les computers dont nous sommes si fiers, il reoit une charge d'informations, des mcanismes, des enchanements d'apitoiement ou d'indignation qui le rendent analogue son semblable et par consquent utilisable dans les mmes circonstances passionnelles aussi bien que dans le mme emploi courant, interchangeable comme le sont les pices exactement moules d'une production en srie.
  • On arrive alors, par ricochet et sans l'avoir dlibrment voulu, un mode mineur de dnaturation, une dnaturation quotidienne pour ainsi dire. En faisant de l'homme, par un lavage de cerveau dulcor, le soldat de quelque religion progressiste, on obtient de surcrot, par sa simple croyance au progrs, par sa foi en la machine, en la production, en l'abondance, qu'il se soumette spontanment et de bonne grce aux rites, navettes et circuits qui lui sont mnags par la socit de production et qui correspondent ce qu'on a dfini comme ses besoins. Ainsi, dans la dnaturation progressiste moderne, l'homme est dpouill d'une faon bien plus subtile, mais non moins complte que dans l'alination purement conomique que dnonait Kart Marx, par laquelle le travailleur tait priv du produit de son travail, et par consquent de son aisance et d'une partie de sa vie : il est subrepticement priv de sa vie qu'on lui transforme en loisirs et distractions prfabriques, par l trangres lui, et, en outre, il est priv de sa personnalit mme qu'on lui soutire, et quon remplace son insu par un produit incolore et inoffensif qu'il prend pour lui-mme. Le prtexte de cette dnaturation est le bien-tre du plus grand nombre. Cette proccupation existe en effet, elle est sincre. Mais elle est insparable d'une disposition qui abhorre secrtement, comme contraire au bien-tre du plus grand nombre justement, toute image de l'homme nerveuse, originale, volontaire, qui pourrait propager la maladie contagieuse du refus de la mdiocrit. Ainsi notre civilisation fait-elle le contraire de toutes les grandes civilisations qui se sont propos comme idal un type humain suprieur et chez lesquelles cette culture d'une plante humaine russie tait mme leur justification essentielle. * * * Ouvrons ici une parenthse. On voit dans la perspective de cette analyse quelles capitulations politiques nous a conduits la substitution d'une passivit fminine la dfinition traditionnelle de l'homme. L'abandon des empires quia accompagn le dmembrement de l'Europe a pour cause essentielle la dmission des conqurants. L'Europe avait perdu l'esprit imprial. Elle ne croyait plus l'homme d'Europe. Elle avait honte de celui qui a un rire de seigneur. Elle n'exportait plus la bravoure et le commandement, marchandises que tous les peuples
  • acceptent comme une borne monnaie, elle les rejetait au contraire. Et elle avait depuis longtemps oubli l'obligation de gnrosit et de justice qui est le tribut que les forts lvent sur eux-mmes. Alors, quel droit les hommes blancs avaient-ils commander et simplement tre l ? Ils plaidaient modestement la prsence bienfaitrice . Cette rponse de bonne soeur fait rire tout le monde, principalement dans les pays qui ont du ptrole et du cuivre. En ralit, la dcolonisation tait inscrite trs clairement dans la philosophie des vainqueurs. Nous avons bien tort de croire que c'est la libert qui a triomph. On a simplement mis la porte un petit vieux en pantoufles qui se contentait de passer la caisse. La dfense contre le marxisme n'est pas plus brillante. Dans l'homme grgaire, si habilement conditionn dans ses dmarches et ses dispositions, les dictatures marxistes reconnaissent avec plaisir un produit humain trs voisin de celui qu'elles obtiennent par l'endoctrinement. Pavlov ne triomphe pas seulement Moscou. Son chien qui bave a sa niche devant toutes les portes, Le boeuf Apis n'tait qu'un triste quadrupde auprs de ce dieu l'empire duquel nous soumettons nos politiques et nos marchs. Le pdantisme progressiste nous amne postuler pour l'homme qui se trouve au plus bas degr de la qualit humaine. En venu de notre philosophie de la personne humaine , nous construisons l'avenir de l'humanit avec des moellons tous semblables et nous prenons pour matire premire la pierre de la plus mauvaise qualit. Nous btissons la socit future comme une maison bon march. Or, la construction collective qui ralise le plus exactement ce projet est videmment la socit communiste dont le matriau est le proltaire indiffrenci. Ds lors comment condamner les marxistes, comment les combattre si l'on se propose le mme objectif qu'eux ? Nos petits porteurs de conscience collective sont comme des enfants qu'on mne la promenade. Ils se laissent mettre leurs beaux habits, ils se laissent circonvenir et tenir par la main, et, quand ils regimbent, il est dj trop tard et on est dans la rue. Ce fcheux accident les amne tre tous plus ou moins, malgr eux, malgr les soupirs et les soubressauts de leur fameuse conscience, des fellow-travellers, comme disent les Amricains, des compagnons de route qu'on entrane et qui rompent, un jour, mais quand on est dj dans le dsert : et ils n'ont plus alors d'autre ressource que de rejoindre leur guide contre-coeur vers la plus proche oasis.
  • L'hmisphre libral se dfend mal contre le communisme parce qu'il a absorb son insu des poisons paralysants qui engourdissent son bras et altrent l'image de la vie qu'il se faisait jadis et qui inspirait son action. Mais il y a pire. Ces choix labors par une conscience-croupion, infirme qui n'entend plus que les gmissements de la sensiblerie, il prtend les imposer tous, il en fait un dogme, il chasse de la cit ceux qui haussent les paules. Nos dmocraties se prtendent bien diffrentes des dictatures communistes. Pourtant, comme elles, elles exigent qu'on soit dans la ligne. Ceux qui s'y refusent ne sont pas envoys en Sibrie, ni mme en prison, mais ils deviennent des citoyens de seconde zone. Les lois lectorales les contournent et les rduisent l'impuissance. Ils font alors partie de minorits ignores et brimes. On ne les empche pas de parler, mais on s'arrange pour qu'on n'entende pas leur voix. On ne les empche pas de vivre, mais on s'arrange pour que leur vie soit inutile. On ne leur ferme ostensiblement aucune porte mais on les conduit. On ne les perscute pas, mais on les ignore. Ils sont des pestifrs invisibles qu'on ctoie silencieusement. Ils ont une toile jaune qu'on ne voit pas et ils la portent pendant toute leur vie. Cette perscution sournoise est d'un bon exemple. L'idal lev que la conscience universelle poursuit brille d'un clat d'autant plus vif que ses ennemis sont plus abattus. Les vrits souhaitables s'tablissent dans les consciences dociles qui ne sont pas impermables au confort. La presse autorise, la radio officielle, et celle qui l'est demi, la tlvision, appareil d'Etat accompagnent l'air qu'on fait chanter aux nations sur des instruments divers dans lesquels les nafs croient discerner des sons diffrents. Chacun marche du mme pas dans son petit cortge, et c'est l l'essentiel. Des oppositions fantmes jouent brillamment leur modeste rle dans cette agrable symphonie. Grce quoi l'opposition vritable s'tiole et avec elle ces sentiments mauvais, ces instincts pervers qui font tache dans la majestueuse uniformit de la pense grgaire. On n'a pas besoin de la Sibrie, on n'a pas besoin de la violence, on se dbarrasse par extinction du type d'homme qu'on ne veut pas. * * * Fermons notre parenthse et revenons notre description du la route du progrs.
  • Et voyons maintenant les gardes champtres destins nous maintenir dans le droit chemin, c'est--dire assurer la puret industrielle de nos sentiments. Nous expliquerons ensuite le processus d'limination appliqu aux dchets qu'on peut constater aprs filtrage, ou, en tous cas, les problmes poss par ceux-ci. La politique, dans nos livres et dans notre vie, ne fait malheureusement plus, comme le disait Stendhal, l'effet d'un coup de pistolet dans un concert . Elle ne brise pas une heureuse harmonie, elle est devenue l'toffe mme de notre existence. Ceux qui croient que cette tondeuse qui passe sur l'humanit, c'est sans importance, que cela ne concerne que des minorits ngligeables, ont tort, car cette minorit, c'est eux-mmes et ce qu'il y a de plus prcieux dans leur vie. Ils se disent qu'on est bien tranquille quand on n'entend plus le hennissement des chevaux impatients, ils ne voient pas que c'est pour eux qu'on avance le brancard. Ils se rveilleront quelque jour marchant au pas autour de la meule : ils y sont dj. Car tout se tient. Ce mors que quelques-uns refusent, c'est pour tous qu'il est prpar. L'vangile selon les technocrates n'est qu'un mode mineur de l'vangile selon Karl Marx. Regardons les astres qui montent au-dessus de nos ttes. Nous ne voulons plus dus hros, nous aurons des Pliades nouvelles : l'intellectuel, gestionnaire de la conscience et le technocrate, gestionnaire de la production, toiles qui brillent dj de tout leur clat dans le firmament sovitique, s'lvent au-dessus de notre horizon. Comme chacun le sait, le technocrate est un spcialiste, et on ne lui demande pas plus de qualits morales minentes qu' un cardiologue ou un oto-rhino. I1 sert comme eux rdiger des ordonnances. Il est expressment invit ne pas avoir de caractre, mais seulement de l'autorit. Il est un technicien des problmes poss par les collectivits anonymes de producteurs-consommateurs et il doit rgler leurs mouvements comme un ingnieur. Il peut avoir des ides, il importe mme qu'il en ait. Mais il abhorre par formation tout ce qui dpasse, tout ce qui ne rentre pas dans les normes, tout ce qui ne s'inscrit pas docilement dans les statistiques. Son arme est la dissuasion, mot feutr, rcemment introduit dans notre vocabulaire, et qui voque trs discrtement le systme de tubulures dans lequel nous sommes pris
  • dsormais de circuler. Ce gestionnaire est hostile toute brutalit, et galement ferm toute supriorit qui n'est pas strictement technique. L'ide que la civilisation doit aboutir une classification des hommes selon leurs reins et leurs coeurs lui parait monstrueuse. Il connat des contribuables, des assujettis, les hommes ne lui apparaissent que sous leur dfinition administrative. Il n'imagine pas qu'ils puissent tre autre chose. Il ne demande jamais quoi servent finalement les ordonnances qu'il prescrit. Il est soumis, non des hommes, mais un systme qu'il s'interdit de juger. Ces qualits dveloppent le sang-froid. Le technocrate est calme et objectif. Il se soucie aussi peu des destructions qu'il accomplit que le menuisier des copeaux que fait tomber sa varlope. Ce n'est pas de la cruaut mentale, c'est simplement absence d'imagination. Cette aristocratie technique est dsincarne, hautement crbrale. Ce sont les grands-prtres de l'ordinateur, messies envoys sur la terre pour prcher l'obissance et la prosprit, et consubstantiels au Pre qui s'appelle Cerveau et qui rgnera sur les hommes, profanant la parole magnifique, pendant des sicles de sicles. Comme l'instinct qui nous pousse imaginer un beau-idal n'est pas pleinement satisfait par cet intressant personnage, la socit industrielle se reconnat dans d'intellectuel, produit plus complet qui bnficie de toutes les contradictions qu'elle runit. Comme le lapin de la fable, cet animal est triste et la crainte le ronge. A la vrit, il est tout la fois emport par un enthousiasme dlirant et, la rflexion, boulevers. Les exploits de l'astronautique, les ordinateurs et la perspective lui tournent la tte, l'homme lui parat avoir dompt l'univers et il en est fier, il lui parait inconcevable qu'on puisse nier la marche en avant de l'humanit. Mais en mme temps la bombe atomique, le napalm, la sous-alimentation, l'analphabtisme, la misre, lui rvlent les ombres redoutables et les contrastes abrupts que la civilisation a engendrs et elles le remplissent d'horreur. Heureusement, un monstre qu'on lui a dsign est l'incarnation du mal, et cette prsence de Satan met un peu d'ordre dans le chaos. Il suffirait, lui ont expliqu ses matres, que l'imprialisme disparaisse et l'humanit progresserait sous les hymnes vers d'aimables et paisibles destines. Il souhaite donc de tout son coeur la dfaite finale de cet imprialisme abominable. Mais en mme temps, il peroit confusment
  • que si l'imprialisme s'croulait tout d'un coup, la marche pesante des lgionnaires insensibles du monde grgaire pitinerait lourdement sa libert personnelle. Ces choses-l donnent rflchir. Le jeune intellectuel moderne est donc comme le croyant qui aspire sincrement au Paradis, mais qui souhaite y entrer le plus tard possible. Au nom de sa condamnation du capitalisme, il accompagne et appuie, mais avec rticence, toutes les campagnes qui ont pour but finalement la destruction de sa propre personnalit. Il souhaite un communisme libral, ce que le communisme ne peut pas tre, et un libralisme socialiste, ce qui est galement une impossibilit. Surpris de cette contradiction, il est triste et indcis. Il mle le blme et l'espoir, pse avec scrupules ses jugements, et cultive jalousement les nuances qui le sparent de ses congnres, car le repos de sa conscience est dans ces nuances mmes. Il blme les chimriques et croit chercher honntement des solutions pratiques la confusion du monde moderne : et il ne voit pas qu'il poursuit lui-mme une chimre. Il n'est enfin qu'un instrument et se laisse promener de sophisme en sophisme par les charlatans de la conscience dont l'air grave lui en impose. C'est un jeune doctrinaire qui ne parviendra jamais tre lui-mme * * * Sur ce monde incertain et purement doctrinal, les fleurs les plus tranges peuvent pousser. Le rationalisme progressiste s'accommode de tout. Il ignore la nature des choses comme il ignore l'instinct. Le progrs pose des dfinitions. Il ne voit pas l'animal et ses lois. Et tout peut sortir des dfinitions. L'lasticit morale du monde moderne est infinie, ses formes d'expression galement. Ce laxisme des doctrinaires fait de notre temps le temps des htrodoxies. L'art s'panouit en formes monstrueuses. Il est au-del de toutes les formes, prcisment parce qu'il est devenu formalisme pur. Il n'exprime plus aucune vision de l'homme. Il n'exprime plus qu'une dfinition de l'art, une pure dfinition du fait de s'exprimer sans rfrence l'homme : pour notre sicle, l'art se rduit tre une forme quelconque capable de susciter un sentiment quelconque. En littrature, le mme mouvement devrait conduire un pur constructionnisme, que les lettristes, le seul mouvement d'avant-garde actuel, ont accept intrpidement. Mais la multiplication des expriences formelles dans
  • lesquelles le commun des fidles se rfugie n'est finalement quun succdan infrieur du lettrisme, une forme adultre et timide d'un expressionnisme inerte qui n'ose pas dire son nom. La morale n'est pas moins tournoyante. En morale sexuelle, en particulier, on a obtenu des rsultats spectaculaires depuis qu'on s'en tient une dfinition rationnelle de l'acte sexuel. Comme pour l'art, on a tabli que l'acte sexuel se rduit tre un contact quelconque capable de susciter une jouissance quelconque. On ne voit donc pas quelles objections on pourrait faire un formalisme sexuel s'exprimant par des expriences , ou dans des directions , la manire de l'art abstrait. La drogue elle-mme n'est plus qu'une matire permettant une certaine forme d'expression de la personnalit. Les limites disparaissent, puisque toute expression de la personnalit est licite en soi : la condamnation qu'on ne peut plus fonder sur la logique de la nature ou de l'instinct et encore moins sur la qualit des actes est facilement prsente comme un prjug qui ne repose sur aucun principe lgitime. Cet univers moral fluide, amorphe, sans frontires, ne trouve une source d'inspiration et une force que dans la haine que lui inspirent la sant et l'nergie. Le fanatisme intellectuel rveille ces tres inertes partags entre l'extase et la terreur. Il est leur drogue, il les retrempe comme les eaux du baptme, il les runit comme une messe, il leur redonne quelque chose d'humain. Ces mmes esprits, si indcis, si retenus dans leur jugement, si tolrants, sont implacables quand il s'agit de leurs adversaires. c'est--dire de la race d'hommes dont ils abhorrent la nature et l'existence mme. Tout le monde mrite l'indulgence, sauf l'tre profondment immoral et dprav qui ne sent pas comme eux. Celui-ci est un asocial, un dment qu'on regrette de voir en libert. Il a chapp la mdication de la conscience collective : on se demande quel traitement on pourrait bien lui appliquer pour dissoudre enfin son irrductibilit. Cet tre irrductible peut avoir une vie prive irrprochable, son caractre certains gards peut tre estimable, il n'en est pas moins un salaud, il est mme le salaud. La haine du salaud est un sentiment obligatoire. Elle fait partie du beau-idal moderne, elle en est la nervure, le tronc rachidien, tout s'ordonne autour d'elle. On a tous les droits, sauf d'tre le salaud. Et l'indulgence, la comprhension dont on est prodigue pour tous les crimes et tous les vices sont absolument proscrits,
  • non pas mme l'gard des actes, mais simplement l'gard de la simple existence du salaud. Le jeune penseur grgaire est gnralement indign par la peine de mort, il souhaite qu'on l'abolisse : sauf en politique o il la trouve trop rarement applique. Le salaud, ds qu'il est dpist, devrait tre abattu ou piqu, sans autre examen, ou tout au moins enferm dans un asile et soumis une triple douche quotidienne. Le salaud est bien entendu celui qui n'accepte pas les consquences du rgne du progrs sur le monde et notamment la royaut de l'homme grgaire, mais qui montre par sa conduire, par une vilaine rflexion, par un simple geste, que le courage, l'nergie et la fiert ne sont pas des sentiments absolument inconnus de lui. Cette haine toute spciale rend parfaitement claire la dtermination d'liminer de la production humaine une certaine fabrication comme disent les industriels, qui ne correspond pas aux normes du march humain qu'on veut tablir. Et nous allons constater une fois de plus que cette dtermination a, certes, un aspect politique qu'on peut regarder comme une squelle de la guerre de religion du XXe sicle, mais qu'elle a aussi des consquences structurelles, pour ainsi dire, qui engagent l'avenir de tous les hommes, quelles que soient leurs opinions politiques . Nous reconnaissons sans difficult dans cet ostracisme intellectuel, le mode mineur du communisme que nous signalions plus haut. Comme la socit librale dans laquelle nous vivons n'est encore qu'un reflet affaibli de la socit communiste, elle se contente provisoirement d'une condamnation morale , d'une quarantaine, au lieu d'envoyer les adversaire, dans des prisons psychiatriques ou des camps de redressement . Mais l'altitude fondamentale est la mme. On constate qu'il y a dsormais des dchets humains inassimilables dans la socit industrielle, impropres la courbure qu'il est indispensable de donner aux hommes dans une socit de consommation et qu'il importe par consquent de rejeter. Et on remarque aussi que cette rduction l'tat de dchet concerne non seulement des hommes mais aussi des valeurs. Il est inutile de nous rpter ici : une fois de plus, c'est toute la dfinition de l'homme lgue par le pass qui est impropre, dans le monde moderne. * * * Le monde moral et le monde matriel ne sont pas spars, comme
  • on le croit, ils se correspondent. Le dirigisme moral qui aboutit l'uniformisation des cervelles et des volonts se reflte sur le plan matriel dans l'uniformisation des vies et des dsirs. Nous en sommes arrivs, sans nous en rendre compte, un rgime o il n'est pas permis de penser incorrectemernt, et o il n'est pas permis non plus de vivre incorrectement. Comme le marxisme, la dmocratie tient qu'il existe une vrit morale parce qu'elle croit comme le marxisme un progrs de l'humanit et par consquent un sens de l'histoire. Quiconque admet ce credo doit en accepter le corollaire : s'il y a un sens de l'histoire, tout ce qui va dans ce sens, penses, jugements, aspirations, est bon, et tout ce qui va dans le sens contraire, rflexes, regrets, rpugnances, est erron. Comme les marxistes, les dmocrates distinguent donc des ides qui sont correctes et d'autres qui tic le sont pas : et aussi des attitudes qui sont correctes et dautres qui ne le sont pas. L'ide et l'attitude deviennent insparables, car l'attitude est l'incarnation de l'ide dans la vie, dans ce que les marxistes appellent la praxis et les dmocrates, moins savants, la conduite. L'alignement sur une pense correcte entrane donc ncessairement la soumission une attitude correcte, laquelle dans la socit de consommation, comprend la bonne volont, l'optimisme, le dsir d'acheter, l'ambition d'tre aujourd'hui semblable son collgue et demain pareil son chef de bureau, la satisfaction d'tre un bon client et un bon citoyen en dpensant son argent au guichet o il est indiqu, dans l'intrt gnral, de le dpenser. Ainsi, la conscience industrielle est complte par une ducation industrielle qui fait de nous, non des citoyens part entire, mais des consommateurs intgralement tlguids Ladministration et les technocrates, moins hypocrites que les acadmiciens, nous appellent honntement des assujettis. On conoit que, dans le monde des assujettis, il ne soit pas question de vertus mais de normes . On n'y supporte pas ce qui surprend et ne rentre pas dans la prospective : la machine lectronique doit pouvoir tout calculer Ce que la machine lectronique ne comprend pas, ce qui ne peut pas s'exprimer par de petits trous sur des cartes, est prcisment ce qu'il faut liminer dans l'intrt gnral. Toutes les existences doivent rentrer dans des catgories connues et analogues qui dbouchent les unes sur les autres. Ce qu'il y a d'irrductiblement personnel est un facteur d'incertitude . L'pure sur laquelle rvent les ingnieurs du monde moderne reprsente une collection de salaris embots selon leur comptence. Point de gardes-
  • chiourme, point de contraintes, de vilaines manires. Une technique de l' orientation et du dgagement maintient chacun dans la voie qui lui est trace - c'est la dissuasion qui incite l'autodiscipline. Outre l'avantage quil y a pouvoir passer ainsi sans difficults de lorange au rouge, c'est--dire de la dmocratie contrle la dmocratie populaire, on conoit qu'il est toujours agrable, en toute espce de rpublique, d'avoir affaire des assujettis. Je ne suis pas sr que les diffrences dont nous faisons grand cas soient autre chose que des permissions d'aller la ville. Les ilotes de tous les pays ont des saloons o ils cassent tout quand on leur donne quartier libre. Nous avons nos illusions comme eux. Nos liberts ne sont que les chanes plus ou moins longues qui nous attachent la niche. * * * Un autre caractre de la civilisation mercantile dans laquelle nous vivons est la primaut de l'conomique : la fois dans notre vie nationale, et aussi dans notre vie professionnelle, et mme dans notre pense. C'est un symptme de l'emprise du marchand sur nous : c'est pour lui qu'on gouverne. Mais c'est aussi une justification dont on se prvaut en faveur du conformisme qui nous est impos. Il n'y a plus de prince au-dessus des contrats pour briser la puissance du riche, atteindre les exploiteurs et les habiles derrire les gabions de la procdure et rtablir la justice dans les contrats lonins. Mais ce n'est pas assez qu'il n'y ait plus de prince : il faut encore que nous tendions le dos de bonne grce pour porter notre charge de briques. La disparition de toute hirarchie suprieure celle de l'argent et, par consquent, de tout pouvoir suprieur celui de l'argent, fait peser de tout leur poids sur nos ttes les ncessits de l'conomie. Celles-ci se dveloppent comme une logique propre qui tend devenir la seule logique de notre monde. Elle tend sur nous ses impratifs auxquels nous sommes en ralit trangers et nous les impose comme les lois de notre propre vie. Nous marchons comme des forats sur les berges du beau fleuve Vendre-Vendre-Vendre le long duquel nous hlons le bateau des prteurs. Les yeux fixs sur la balance des exportations, sur le cadrant de la circulation montaire, les ingnieurs ajustent et gnralement raccourcissent la longe qui nous permet nos propres mouvements. Au-
  • dessus d'eux, point de princes, point de fouets qui tournoient. Ils calculent, pilotent, rpartissent. Ils gardent pour eux quelques rares clous d'or et nous distribuent les billes d'agate que nous appelons nos joies et nos liberts. Et qu'avons-nous faire de vendre ? Pourquoi est-ce notre prosprit, notre fiert et finalement notre vie ? Quel dcret du ciel a dcid que le bonheur des hommes serait inscrit jamais dans les registres des marchands ? Que signifient notre fureur et notre angoisse, sinon autre impuissance dominer notre temps ? Nous crons par notre propagande des besoins insenss et inutiles, puis nous sommes les prisonniers de ces cataractes de cupidit que nous avons dchanes. Nous devenons des forats pour nous assurer le superflu. Et nous perdons notre vie, notre vie brve et unique, courir aprs les fausses images de la vie que nous nous sommes stupidement forges. Nos journaux sont envahis par nos terreurs et par nos plaintes. Des fantmes qu'on appelle la monnaie, le crdit, l'exportation, peuplent nos nuits. Qui nous dira donc un jour qu'ils ne sont rien ? Si nous gardions les pieds sur la terre, nous saurions que l'essentiel est d'tre forts et rsolus. Vendre n'est qu'un accessoire dont on peut toujours s'affranchir en refusant d'acheter. De toutes manires ce n'est rien. La vraie richesse et la vraie force sont ailleurs. Et aussi la vraie libert. * * * Nous ne pouvons pas empcher que le sicle dans lequel nous vivons soit peupl d'usines et de bureaux. Mais il nous appartient de mettre au-dessus de tout les conditions de vie que nous faisons aux hommes. Nous n'arrterons pas le fleuve qui, chaque matin, coule vers les entrepts de viande humaine. Mais nous pouvons le rendre moins morne. Nous pouvons surtout ne pas l'aggraver en ajoutant ou en laissant ajouter l'abrutissement collectif et la dpersonnalisation aux modes de vie que nous impose la production massive. A cet endroit, les bons aptres nous proposent l'organisation des loisirs. Ce vocabulaire est un aveu naf. Car le loisir est affaire de choix et de caprices. Si l'on nous convoque la gamelle, cette rjouissance collec- tive ne vaut pas mieux que le travail. Et la culture aussi ne se distribue pas en sachets et rations, mais se dguste petits coups quand on en a
  • envie. Ces propositions singulires nous dvoilent l'inconsciente cruaut mentale des temps modernes. La dnaturation de la personnalit est considre comme une chose si naturelle qu'on ne trouve pas d'autre solution pour nos maigres joies : on nous dore seulement la pilule. Et encore nen prend-on pas toujours seulement la peine. Les hideux rteliers collectifs dans lesquels on nous entasse pour la nuit tmoignent de peu d'gards. Ils sont fonctionnels, disent les techniciens. Fonctionnel est un mot sublime qui signifie toujours que vous ne comptez pas et que vous pouvez constamment tre remplac par la mme unit humaine propre remplir les mmes fonctions. Mais ce mot sublime indique assez une partie des causes. La cruaut et la laideur du monde moderne ont pour origine le propos bien tabli de fabriquer au plus bas prix possible. Fonctionnel signifie qu'on vous traite comme un objet parmi d'autres, mais aussi que l'objet que vous tes pose des problmes qu'on doit rsoudre par des solutions simples et conomiques. La cupidit, qui vous prive subrepticement de la plus grande partie de votre vie, s'arrange aussi pour rendre coeurante la petite partie dont vous disposez. Nous n'avons mme pas la possibilit de nous consoler avec les pays qui ont dtruit cher eux le capitalisme priv. L'administration tatique est un monstre au coeur aussi sec que le pire conseil d'actionnaires, elle vous rduit encore la portion congrue du fonctionnel, elle en a mme le culte et de plus, elle est brouillonne et strile. L'administration des pays communistes a lev un trs beau monument l'conomie librale qui a autant de sensibilit qu'un usurier, mais qui, du moins, est efficace. * * * I1 y a dans la vie moderne une autre source de cruaut, beaucoup plus raffine et perverse, et drivant, elle aussi du climat du mercantilisme. C'est l'invasion permanente et la cohabitation force de la publicit. L'tat franais ne tolre pas qu'on vende des allumettes. Il s'est aussi rserv la vente des cigares et du tabac. Il nous fournit l'eau, le gaz, l'lectricit et confisque en somme la distribution de tous les produits et services qui naissent de nos besoins : nous sommes, ds notre naissance, une chasse garde. Mais notre esprit, lui, est une garenne o chacun peut
  • poser ses piges. Il est livr comme un terrain vague l'exploitation du plus audacieux. On y plante des tentes, on y lve des baraques, on y mne toutes les parades, c'est la Foire du Trne de notre premier notre dernier jour. Nos lois punissent le gaillard un peu press qui trousse quelque maritorne sur le bord d'un foss, mais le viol des consciences est permis toutes les heures. Ce ne serait rien si c'tait seulement une chienlit. Mais c'est une obsession perptuelle, un empoisonnement savant et continu. Il ne suffit pas de regarder couler le beau fleuve Vendre- Vendre-Vendre, on nous entonne des litres de son eau immonde comme autrefois ceux qui subissaient la question. Cet empoisonnement altre tout : notre jugement, notre volont, le tmoignage de nos sens, il nous impose des idoles, il nous fabrique des vrits, il change notre sang comme si nous subissions une transfusion continuelle. Et, en mme temps, il agit comme une drogue : il nous excite, il nous obsde, il nous laboure et fait germer en nous des dsirs, des ides fixes, plantes trangres qui croissent comme une ivraie, touffent tout en nous et nous imposent leur sale prsence. Et nous ne sommes plus que cette immondice mme qu'ils ont mis en nous, nous ne sommes plus que ces dsirs imbciles, tous parallles et mis en bottes pour former cette belle chose qu'on appelle un chiffre d'affaires. Les vampires bourdonnent autour de nous toute heure, et nous sommes ce bourdonnement mme. Ils font de nous des fous, des pervertis, ils nous soutirent notre sve et notre vie : toutes ces belles choses, rien qu'une petite mensualit, rien qu'une petite signature, et vous emportez, vous emportez. Le souffle ignoble de Shylock sur chacun de nous. Tout est protg, notre champ, notre compte en banque, notre sacro-sainte voiture, mais notre me est une baraque ouverte tous les vents dans laquelle chacun peut camper. Ce que l'glise appelait notre for intrieur, ce domaine rserv dont elle s'interdisait l'accs, dont Dieu seul tait le tmoin et le juge, c'est cela qu'on livre l'encan. Au seul profit du show-boat qui descend le beau fleuve Vendre-Vendre-Vendre, clair comme un tramway et bruyant comme une kermesse. Ce viol des consciences , quand il est fait au profit de la politique, inspire des phrases indignes aux professionnels de la chose littraire . Est-il vraiment plus innocent quand il a pour rsultat notre abrutissement ? N'est-ce pas de toute manire notre personnalit mme qui est dtrempe, essore, strilise, puis remplie d'un produit adapt soit la socit de consommation, soit la socit communiste ? Je me moque bien de la raison que donne l'arracheur de dents charg de
  • l'extraction de mon me. Je vois que je n'ai plus le droit d'tre moi, voil tout. Si je les voyais heureux... Je ne puis crire cette phrase sans rver. Les voyageurs qui reviennent de Chine disent que les jeunes Chinois ont un air heureux. Le lavage de cerveau rend bat. On leur injecte cela aussi. Cela fait partie du traitement. Mais nous ? Cela fait partie du traitement aussi. On vend l'euphorie comme le reste. Et ces hommes que je plains de la vie que le monde moderne leur fait, ils s'en plaignent, certes, pour une part, mais ils contemplent avec une vidente satisfaction ces belles choses qu'on leur a dit d'acheter, et qu'ils ont achetes en effet avec une petite mensualit, une petite signature, la machine laver, la tl , la voiture , pleurant d'un oeil et riant de l'autre et ne sachant pas trs bien si la vie est merveilleuse parce qu'on est vendredi soir ou si elle est un morne esclavage parce qu'on est lundi matin. * * * Si vous aimez les carottes, n'allez pas en Amrique. La carotte y est introuvable sous la forme que le ciel lui a donne. On la trouve congele, en poudre, en pilule. Entre la carotte et vous il y a une demi-douzaine d'industriels. La salade, les endives, le poisson frais, ont aussi compltement disparu, et aussi l'honnte lait qu'on donnait jadis aux petits enfants. Comme elle tait capiteuse l'odeur des piceries d'autrefois ! On plongeait les bras dans les pois casss et les lentilles, le parfum de l'huile de noix rjouissait le coeur. Ces braves nourritures sentaient bon comme une table. Dans les fermes, au-dessus de la chemine, les miches de pain blanches de farine mesuraient le mois commenc. Et le seau qu'on remonte du puits plein d'eau frache et dans lequel on se plonge la tte en riant ! Mais ils sont comme moi, les hommes de notre temps, ils ont des souvenirs. Ils ont des yeux et ils verront, ils ont des narines et ils sentiront. L'animal tressaille en eux ds qu'ils voient la prairie. Ils sont chez eux dans chaque village. Ils se souviennent sous leur licou de leurs courses de poulain. Et les voix qui protestent s'entendent de partout. La plupart des protestataires se contentent toutefois d'illusions. Ils broutent dans leur coin des ersatz d'indpendance et regardent avec admiration quelque hros qui reprsente ce qu'ils voudraient tre. Par exemple, ils passent leurs vacances sous une tente ou dans une caravane
  • et les plus audacieux couchent dans les bois et font du feu entre les pierres. Beaucoup se bornent lire avec enthousiasme la page sportive des journaux, ils pinglent au-dessus de leur lit l'image d'un champion cycliste. Les westerns ou la lecture de Tintin, leur principale nourriture intellectuelle, leur versent un breuvage plus capiteux. Ils trouvent dans ces aventures l'image du juste qu'ils voudraient tre. Comme dans Corneille, le Cid Campeador dcime les Indiens Comanches et pouse la fille du shrif qui l'avait arrt autrefois. L'air est pur, la route est large et les rangers sont de beaux mousquetaires. Engagez-vous dans l'infanterie de marine. Au bout de l'hrosme, on trouve Droulde qui est aussi rassurant que Camus : car un uniforme de sergent de zouaves permet d'tre la fois chevaleresque et conformiste. Qu'il est doux de se faire tuer sans savoir pourquoi ! Cette paix de l'me n'est pas accorde aux esprits plus exigeants qui se nourrissent des films de gangsters. Leurs beaux hros finissent toujours mal. Mais quelles ruades ! Enfin des mles qui nous font le coup de l'homme de bonne volont ! On boit de la rvolte quarante-cinq degrs avec dlices. C'est toujours du cinma. Mais Corneille, est-ce qu'il fait de nous des Regulus ? Notre culture n'est toujours qu'un rve qui nous dessine les images de ce que nous voudrions tre. Nous prenons des figures de matre d'cole pour reprocher nos adolescents leurs instincts pervers. Mais quelle autre image de l'nergie leur donnons-nous ? Ils vivent de contrefaons. Le gangster est la contrefaon du hros. Mais il en est bien d'autres. Ceux qu'ils appellent leurs idoles ne sont souvent que des chevaux qu'ils aiment voir se rouler furieusement sur le sable. Johnny Halliday est une bte et ils se grisent de sa fureur. Ils communient dans sa fureur qui devient collective. Ils cassent tout parce que l'animal se rveille en eux par l'admiration et la contagion. Ils se dfoulent . Autre mot admirable de notre vocabulaire. La bte prisonnire hurle dans sa cage. Ce qu'ils brisent, ce ne sont pas des chaises, mais les barrires dans lesquelles nous les enfermons. Ils touffent. Ils crient qu'ils veulent vivre. Leur jeunesse cume leurs lvres. Nous, gendarmes, les regardons avec rprhension. Et nous feignons de ne pas comprendre que l'emploi qu'ils font de leur jeunesse et de leur animalit est mauvais parce que nous ne leur en proposons aucun qui soit bon. Ils rveraient aussi bien de samoura si nous tions capables de leur en montrer. Ce qu'ils aiment, c'est l'tre indompt et fort qu'ils ne sont pas. Que nous ne voulons pas qu'ils soient.
  • Cette graine de violence qui est en eux, c'est ce qui leur reste de l'hritage des hommes. Doucement, leur disent les prtres, doucement, leur disent les gens srieux, et chacun leur prsente sa muselire. Ils rejettent notre hypocrisie comme ils rejettent nos fables. Et ils sont spars de nous, race trangre, bandes insoumises de jeunes loups, anges noirs de la fureur de vivre sur leurs motos de conqurants. Autrefois, ils sautaient sur le cheval qu'ils trouvaient dans un pr. Aujourd'hui, ils volent une auto pour un soir. C'est le mme geste. Nous nous essoufflons courir aprs eux, gardes champtres poussifs de la morale. C'est sans espoir. Ils ne sont pas immoraux. C'est bien pire. Ils ne veulent pas du monde que nous leur prparons. Ils n'ont pas envie de voguer avec nous sur le beau fleuve Vendre-Vendre-Vendre. Ils ne veulent pas tre les bateliers de la Volga. * * * Les socits issues du pdantisme progressiste, bien qu'elles se rclament de la libert, aspirent donc toutes soumettre et masculer, mais selon des modes et des perspectives qui leur sont propres. Pour les unes, les socits de type collectiviste, cette soumission est fonde sur la contrainte, ladite contrainte tant justifie par le degr de perfection que la justice sociale est cense avoir atteint. Pour les autres, les socits du type libral, cette soumission est cense tre consentie , elle a pour moteur l'intrt personnel, on l'obtient par persuasion et dissuasion, en se rfrant ostensiblement au postulat de la libert individuelle. Aucun des deux grands types de socits modernes, ni la socit collectiviste, ni la socit librale, n'a russi faire natre le mouvement spontan qui correspond vritablement une culture, l'accord que les hommes tablissent d'eux-mmes, sans qu'on les force et sans qu'on les dissuade, entre le monde et leur propre vie. Et comme ce dernier mode d'entente avec les choses est le seul qui engage pleinement toutes les forces, sans en excepter les forces de l'instinct et de l'animalit, les socits modernes ne peuvent se dvelopper qu'en persuadant l'homme d'oublier qu'il est un animal, d'touffer l'animal en lui et, en mme temps, l'instinct, la spontanit, la gnrosit et de n'tre plus qu'un tre rationnel, unit conforme un type parmi d'autres units. Le malaise du monde moderne provient en grande partie de cette soumission qu'il est oblig d'imposer et qu'il ne peut fonder que sur des
  • explications hypocrites. La croissance de la population rend peut-tre cette discipline indispensable. Elle en fait mme le problme capital de l'avenir. Mais en mme temps cette soumission dcolore la vie, lui retire son got naturel : elle fait de notre existence une existence insipide. Et elle serait pourtant notre joie et notre fiert si nous pouvions la revendiquer, si nous trouvions en elle notre accomplissement. L'hypocrisie de la socit librale et l'hypocrisie de la socit marxiste crent finalement un gal malaise et un gal dgot. Parce que la socit librale et la socit marxiste mentent l'une et l'autre et proposent l'une et l'autre un faux idal qui masque tantt la loi implacable du profit et de l'exploitation, tantt la dictature imbcile de la caserne. Et leurs mensonges, leurs fausses positions proviennent de ce que l'une et l'autre ont pris pour fondement de toute la structure l'conomique et non pas l'homme. Elles nous proposent deux esclavages diffrents de l'conomique qui, finalement, en arriveront se ressembler, tous les trusts, d'tat ou de banques, n'tant qu'une seule mcanique au fond. Or, ce qui est important, c'est le destin qu'on fait l'homme. Et dans ce destin il y a quelques lments irrductibles parce qu'ils sont le propre de l'animal humain. Il faut que l'homme ait une famille et qu'il en soit le chef, il faut que l'homme ait une demeure et qu'il la btisse selon son got, il faut que l'homme ait un travail et qu'il aime ce travail, qu'il le fasse avec joie et que le fruit de ce travail lui revienne loyalement. A ces conditions, l'homme vit, il mne sa vie d'homme libre, il n'est pas vol de son existence. Et l'tat n'est l que pour lui assurer les conditions de cette existence qui sont les conditions mmes de la libert. Or, rien de tout cela n'est incompatible avec une civilisation de production : mais tout cela est incompatible avec les ides fausses que nous avons ajoutes la civilisation de production et qui lui ont donn son caractre actuel. L'individualisme qui dtruit la famille, l'galitarisme qui impose tous les mmes conditions de vie, le fonctionnalisme qui rend le travail anonyme et coeurant, sont des circonstances aggravantes que nous avons ajoutes la civilisation industrielle pour en faire la socit dmocratique de consommation . Elles sont nes de notre cervelle et non de la nature des choses. Avec une tournure d'esprit diffrente, avec une autre manire de chercher les solutions, nous aurions pu les viter et produire tout autant dans un paysage diffrent. Le monde moderne est n de nos cerveaux et non de nos machines. Nous avons prfr les principes l'homme et les effets du gigantisme ont t
  • multiplis par les effets de nos principes. Nous avons fabriqu des robots et des imbciles et nous leur disons aujourd'hui : Robots, soyez heureux ! Mais la mayonnaise ne prend pas. Et ceux qui ont conserv le secret du bonheur regardent avec consternation ces longues files de gteux prcoces que nous avons obtenus en cent ans. Si la construction de l'Europe a un sens, c'est principalement condition que l'Europe sache inventer une solution originale au malaise de la socit de consommation, en s'inspirant de son exprience et de ses traditions. Au-del des proccupations purement conomiques du March Commun et des proccupations purement politiques de la naissance d'une troisime force militaire et diplomatique dont les perspectives sont encore lointaines, c'est surtout par l'laboration d'une troisime option morale que l'Europe peut servir l'avenir. C'est essentiellement sur ce plan que les solutions russe et amricaine sont insuffisantes et dpasses. Nous avons besoin d'une troisime image de l'homme et de la vie. Refuser la fois Washington et Moscou, ce n'est pas seulement aujourd'hui un choix politique, c'est surtout un choix moral : c'est refuser les villes amricaines et le camp de concentration communiste. Ces deux formulations du gigantisme industriel ont toutes les apparences de la force, mais en ralit elles vont la drive. L'une et l'autre en sont accepter les yeux ferms les impratifs d'un dveloppement monstrueux. Elles foncent dans la nuit. Elles ont laiss l'inondation se rpandre et elles voguent sur un fleuve dont elles ne voient plus depuis longtemps les bords. La mission de l'Europe est de construire les digues qui canaliseront la socit de consommation. Nous avons besoin d'tablir quelque pouvoir, dfaut de quelque dieu, au-dessus des ingnieurs du monde moderne, au-dessus de l'empire des stocks et des bilans. Cela mme ne suffit pas que nous pensions aux hommes, et les problmes ne sont pas seulement d'accommodation. C'est assurment beaucoup que d'obtenir quelque relche de la pression du monde moderne : mais ce n'est que de l'ordre des soulagements et des remdes. Pour que nous chappions durablement la menace d'esclavage que la boulimie de la production aura toujours tendance rpter, c'est l'ide mme que nous nous faisons de l'homme que nous devons restaurer. Ce n'est pas assez de respecter l'animal humain. Pour qu'il survive aux obsessions continuelles du matrialisme, il faut qu'il trouve en lui-mme quelque inspiration plus profonde que le souci de son propre bien-tre. Il faut dvelopper en lui, il faut cultiver les qualits nobles de l'animal humain. Il faut qu'il les sente
  • comme son attribut essentiel et sa fiert. C'est la meilleure dfense de l'homme non seulement contre les formes directes ou insidieuses du totalitarisme, mais encore contre la pression formidable du matrialisme qui l'assige de toutes parts. Que l'Europe apporte donc aux hommes autre chose que des solutions ingnieuses. Qu'elle soit la terre qui leur porte une fois de plus les paroles qu'ils peuvent comprendre. Qu'ils entendent au moins quelque part une voix qui leur dise : Souvenez-vous de vivre .
  • CHAPITRE II BIOGRAPHIE INTELLECTUELLE D'UN NATIONALISTE Le dialogue qui s'tait institu au XIXe sicle au commencement de la socit industrielle est vieux comme le monde, c'est celui de l'homme et de ses inventions. Il ne suffit pas de dire : je suis la nouvelle loi. Il faut que cette loi soit viable, c'est--dire que l'homme se trouve l'aise avec ce qui lui est essentiel dans les formes de vie nouvelles que le changement des choses lui impose. On n'a rien rsolu quand on ampute l'homme d'une partie de lui-mme. Les rvolutions mme ne sont que des mutations brusques qui acclrent la cadence de l'accommodation. Elles liminent une classe d'hommes pour lesquels l'accommodation est impossible. Mais elles proposent aux autres une accommodation, et non une amputation, car finalement, il y a toujours des moujiks et des familles de moujiks et des villages et des champs de mas, quel que soit le nouveau nom qu'on leur donne. Et celui qui prtend amputer et non construire est vou l'chec. C'est la leon de la rvolution culturelle des Chinois. On peut exalter un aspect particulier de l'animal humain ou de la vie, on peut en faire une proccupation dominante une poque donne, mais c'est tout ce qu'on peut faire : les autres proprits de l'animal humain subsistent, les aspects de la vie qu'on regarde comme secondaires n'en existent pas moins, et finalement un jour ou l'autre il faut leur donner satisfaction eux aussi parce que leur rpression dfinitive est impossible et qu'en cherchant chimriquement la raliser on met en pril l'oeuvre toute entire. Cette accommodation de l'animal humain, d'une part la vie mcanique que lui impose l'industrie, d'autre part aux hirarchies inhabituelles que le capitalisme fait natre avait t le dbat majeur du XIXe et du XXe sicles. La civilisation agricole des sicles prcdents avait enracin des habitudes de vie et une conception de la vie, qui confirmaient un certain mode naturel d'existence et de pense, elle avait abouti aussi une hirarchie naturelle fonde sur la possession de la terre et la dfense de la terre qu'on retrouvait dans tous les pays, dans tous les temps. La civilisation urbaine transforma les habitudes de vie et ouvrit la voie des conceptions nouvelles de la vie, en mme temps la concentration capitaliste fit apparatre des seigneurs inconnus au sicle prcdent et amena la substitution d'une hirarchie nouvelle la
  • hirarchie d'autrefois. Il y avait quelque chose d'artificiel aussi bien dans la vie urbaine que dans la nouvelle hirarchie sociale. Et cette substitution entranait tout un matriel nouveau de reprsentations. Les occupations changeaient, mais aussi les plaisirs, les relations dans la famille, les biens qu'on recherchait, le but qu'on donnait sa propre existence et finalement l'idal qu'on se proposait et les croyances sur lesquelles cet idal tait tabli. Dans ce monde nouveau que les choses autour de nous faisaient natre, qu'allaient devenir le paysan qui est en chacun de nous ? On nous expliquait qu'il tait le vieil homme en nous et qu'il fallait nous dbarrasser du vieil homme, que le progrs, cela consistait mme essentiellement le rejeter. Mais si ce paysan en nous tait l'homme lui- mme, si ce vieil homme tait ce qu'il y avait de plus prcieux en nous ? S'il ne voulait pas mourir, si nous ne voulions pas nous prter ce qu'il meure ? Ce fut le dbat central, le dbat secret, le drame secret. Et au centre de ce dbat, il y avait Balzac, il y avait Stendhal et Nietzsche, il y avait mme Baudelaire et non pas Lamartine, Hugo ou Novalis, autour desquels nos professeurs organisaient le ballet du sicle. Et ce que nous appelons le dbat du XXe sicle, est-ce vraiment autre chose que ces sursauts de l'animal humain dans les conditionnements divers qu'on lui impose ? Pourtant nous tions ns au milieu des hymnes. On tranait le char de la Science au milieu d'une foule gonfle d'espoir. L'merveillement arrondissait toutes les faces. On avait vaincu la peste et la rage, on avait triomph des distances, on avait perc les montagnes, on avait fcond les entrailles de la terre. Le ciel lui-mme s'inclinait. Et la cration, docile, suivait l'homme comme un gros chien. Nos instituteurs conduisaient la chorale de nos certitudes. L'tat donnait des bourses aux garons qui avaient le prix de calcul et il tait sr qu'ils deviendraient Prsident de la Rpublique aprs avoir t Polytechniciens. Nous n'tions pas de petits Rastignac : nous tions trop certains que le mrite suffisait tout. En quel sicle tait-il meilleur d'tre n ? Nous plaignions les enfants qui avaient eu le malheur de natre dans les sicles de tnbres qui ignoraient la cosmographie. Dans le Berry de 1913 nous n'entendions rien d'autre que ce bourdonnement heureux qui venait de l'cole. Quand j'allais Bourges avec mes parents, j'entendais quelquefois parler des ouvriers de la
  • Pyrotechnie . On s'en entretenait voix basse comme de sauvages qui campaient aux portes. Un instituteur nous avait fait apprendre un pome de Sully-Prudhomme, dans lequel le boulanger refusait de cuire le pain. Je le rcitais comme un pome chinois. Mon pre me montrait le snateur Mauger, figure rouge brique avec une grosse moustache blanche, qui tait un socialo et dont La Dpche du Berry parlait avec horreur. Je faisais un dtour pour ne pas passer devant sa maison. L'idal de mon pre tait Gustave Vinadelle, maire de Dun-sur-Auron, qui ressemblait un architecte, faisait rayonner sur le canton les lumires du parti radical- socialiste et tait conseiller gnral de l'arrondissement. Je n'imaginais pas qu'il pt y avoir rien d'autre dans le monde que des paysannes qui portaient leurs poulets au march et rien ne me paraissait plus beau que les clairons du 95e d'Infanterie qu'on entendait s'exercer dans les prs. Depuis cinquante ans, nanmoins, bien des gens apercevaient cet envers du XIXe sicle que Dun-sur-Auron ne souponnait pas. Ils mesuraient la grande ombre que les inventions projettent sur les hommes. Ils voyaient s'lever les vents qui balayeraient sur les routes les noires fermires coiffe blanche qui allaient chaque semaine au march. Ils regardaient avec angoisse ces pluies bienfaisantes que des nuages noirs accompagnaient. Ils devinaient que l'homme risquait d'tre entran par le courant formidable de cette soufflerie construite par lui-mme, qu'il ne peut rien contre la balistique implacable des inventions multiplies par les imaginations qu'elles dchanent. Quand une invention nouvelle apparat, si elle n'est pas terrifiante, l'imagination des hommes l'accueille comme une fiance. Mais ce mouvement d'esprance n'est pas sans effet sur eux-mmes. Les biens nouveaux font natre le besoin de les possder, la possibilit de les fabriquer et de les vendre par immenses quantits donne des ailes la cupidit. Ces sentiments nouveaux avaient cru avec fureur. Ce fut une herbe qui envahit tout. Le capitalisme tait n dans le dsordre de la libert. On n'imaginait pas que la libert de contracter tait en mme temps la libert d'exploiter. Engels dcrivait les bouges dans lesquels avaient vcu Londres les pres de ces ouvriers de la Pyrotechnie dont les figures sombres me faisaient peur. L'affreux snateur Mauger tait simplement un homme qui avait lu plus de livres que l'aimable citoyen Vinadelle. Mais l'erreur de Marx, d'Engels et de l'affreux snateur Mauger tait de parler le mme langage que leurs adversaires : ils demandaient un transfert des bnfices, mais ils acceptaient le monde
  • nouveau, le monde mercantile qui tait n de la production massive des biens nouveaux, ils ne proposaient qu'une rpartition nouvelle de ces biens dans lesquels ils voyaient les pommes d'or du paradis terrestre. Il y a chez les hommes une sorte de pense qui engage l'tre tout entier. A certains moments, nous sentons bien que ce n'est plus le cerveau seul qui dcide, mais quelque chose en nous de plus profond. C'est un mouvement de tout l'tre qui nous dicte un refus ou qui accepte. Cette pense instinctive sommeille chez l'homme. Elle est vgtative, elle est lente, elle se manifeste par le malaise et l'inquitude et il faut du temps pour qu'elle devienne claire : tandis que la pense grgaire qui s'exprime dans les journaux et dans les discours des acadmiciens mne une danse allgre et fait entendre partout ses fltes et ses grelots. Le vrai visage des temps modernes mit longtemps apparatre. Toute une partie de l'Europe ressemblait Dun-sur-Auron. On entendait le marteau du marchal-ferrant en passant dans la rue des Ponts. Le tambour de ville annonait aux carrefours les objets perdus. Et Gustave Vinadelle vantait l'enseignement lac. Matre Mahaut le notaire, qui passait pour avoir un million, savait qu'aux portes de Berlin, Charlottenbourg tait pass en vingt ans de vingt-quatre mille deux-cent quarante mille habitants, que les usines Siemens occupaient plus de treize mille ouvriers, d'autres firmes dix-sept mille, on lui avait parl des villes- champignons de la Ruhr ou de l'Angleterre, il n'ignorait pas que les campagnes se dpeuplaient. Mais matre Mahaut tait notoirement ractionnaire. Gustave Vinadelle avait bien entendu parler des rois de l'acier, des chemins de fer, du corned-beef. C'taient l des personnages fabuleux qu'on ne rencontrait qu'en Amrique. Et le comte de Gourcuff, qui avait un chteau Nrondes et qui se promenait avec des gutres, ne pensait pas autrement que lui. A part les ouvriers de la Pyrotechnie , tout tait parfaitement rassurant et pareil ce qui tait autrefois. Beaucoup de banques taient encore des entreprises familiales, le banquier tait une sorte de notaire. Le protectionnisme maintenait les conomies nationales dans leur aire gographique et freinait la contagion du gigantisme. Ces pnplaines du capitalisme composaient un paysage rassurant. Les hirarchies aristocratiques existaient encore, elles en imposaient : et la richesse des industriels ne leur donnait pas d'autre droit que l'espoir d'tre admis dans cette socit fonde sur autre chose que sur la richesse. Ce paysage trompeur paraissait respecter les proportions et les tagements naturels. C'taient encore d'autres biens que l'argent qui
  • fixaient le classement des hommes. Le comte de Gourcuff ne paraissait pas inquiet de la tournure que prenaient les choses. Il aurait d aller plus souvent Paris. On y sentait mieux les ondes invisibles qui se propageaient et changeaient insensiblement le socle sur lequel dormait Dun-sur-Auron. Les nouvelles couches que Gambetta avait salues aprs la dfaite de 1871 menaient grand bruit dans la reconstruction. Les affairistes et les parvenus du Second Empire affirmaient dj assez clairement le triomphe de l'argent. Mais un rgime bonapartiste, malgr ses tares, plaait ncessairement le capitaine au- dessus du marchand. Cette suprmatie des militaires s'tait effondre Sedan. La Rpublique avait inscrit dans ses institutions : Cedant arma togae . Ce fut pendant longtemps sa vritable devise. C'tait donner le champ libre l'arrogance du parvenu qui ne voyait plus aucune vertu mettre au-dessus de la vertu d'tre riche. Les familles dont toute la fortune tait terrienne et dont toute l'ambition tait de se distinguer au service du pays avaient pris conscience les premires du dclassement dont elles taient menaces par la prpotence des marchands. Le rveil de la pense instinctive se produisit alors dans toute une catgorie sociale. Ces groupes sentirent que leur conception des valeurs tait toute diffrente de celle des nouveaux venus. Ils reconnurent que le dsintressement, la volont de servir, le courage militaire, la fidlit la parole donne, la loyaut, taient les qualits qu'ils mettaient au-dessus de toutes les autres et que ces qualits avaient peu d'emploi dans le monde qui s'organisait sous leurs yeux. Mais en mme temps cette exploration qu'ils faisaient d'eux-mmes en s'opposant aux nouveaux venus, leur rvla qu'ils taient en outre attachs une forme de vie patriarcale, un commandement naturel qui s'exerce dans la famille d'abord, puis de la famille la province, et toujours dans un cadre fix par la nature des choses, un protectorat de l'lite sur le peuple, enfin une politique naturelle qui devait tre la projection dans la structure de l'tat des qualits sur lesquelles ils souhaitaient fonder leur vie. L'affaire Dreyfus fit ressortir vigoureusement cette opposition. Ni la xnophobie ni l'indiscrtion et la maladresse de la communaut juive ne suffisent expliquer la violence des passions. En ralit, l'opinion reconnut la puissance de la civilisation mercantile et l'tendue de son implantation. Les Juifs servirent de bouc missaire. Leur pouvoir et leur insolence illustraient surtout la disparition des castes. On leur reprochait d'tre devenus ce qu'ils taient dans l'tat, bien qu'ils fussent Juifs. Les
  • nationalistes s'indignrent de cette infiltration d'trangers. Ils y virent un danger pour la scurit nationale. Ils dnoncrent l'arme invisible qui campait sur le territoire. Cette analyse tait juste, mais incomplte. Ce que les Juifs avaient le malheur de reprsenter, c'tait le rsultat de la civilisation industrielle brusquement dvoil. Et c'est pourquoi la conclusion de l'affaire Dreyfus fut la fondation de l'Action Franaise, glise qui prchait une Rforme totale. On avait dcouvert tout d'un coup la morale sur laquelle dbouchait la dmocratie. Le marchand, tre cauteleux, servile, que toutes les grandes civilisations avaient tenu l'cart, tait devenu le brahmane de la ntre. On baisait sa robe, on lui offrait la fille. On l'admirait et on le montrait aux petits garons comme le hros qu'il fallait tre. Au-dessus de lui, il n'y avait rien, mais les prtres et les capitaines balayaient le sol devant ses pas. Samuel Bernard ne se promenait plus aux cts du roi, il tait le roi. Voil ce que dcouvrait le rideau brusquement tir. Les mots taient un brouillard derrire lequel cet ordre nouveau apparaissait. La dmocratie ne faisait rien d'autre que de donner l'argent la possibilit de gouverner et la libert d'exploiter : les esclaves de Pharaon partaient chaque matin pour les mines, sans que personne ft capable de s'opposer aux fouets des scribes et la spoliation. Et tous ceux qui regardaient dans leur coeur et qui n'y trouvaient pas la cupidit, on expliquait qu'ils n'taient plus que les serviteurs des nouveaux princes et que leur sang gnreux servirait gagner pour ceux-ci des richesses contre lesquelles rien ne prvaudrait. Tel tait le sens moral, le sens profond, de l'antidreyfusisme et il tait si peu un sentiment de classe que l'opinion populaire fut aussi divise que celle de la bourgeoisie. Tout le monde sentait confusment que ce n'tait pas seulement le Juif qui tait en cause, mais une image qu'on se faisait de l'homme et du mrite. Est-ce que la prosprit est le but suprme pour les hommes et pour les nations ? Est-ce que la gloire suprme est de beaucoup produire, d'taler l'infini des champs de machines crire ou des lgions de moissonneuses-lieuses et de remercier Jahv d'avoir permis que le nom de la firme ft imprim sur leurs flancs par des rgiments d'esclaves ? Est-ce que les lois ne sont plus rien d'autre que les rgles qui protgent les ventaires et qui assurent le remboursement de l'usurier ? Est-ce que nous serons tous condamns marcher en file pour porter les marchandises du riche ou chasss de notre maison si nous ne pouvons pas payer le tribut de Csar ? Ou bien, est-ce
  • que nous sommes encore les matres dans notre maison, distribuant les tches et comptant les setiers, matres de nous-mmes et de nos serviteurs, et non pas scribes ou porteurs dans le troupeau qui pitine sur les dalles des entrepts ? Ainsi se constituaient deux camps, ou plutt deux manires de ragir l'gard du monde moderne. Le plus grand nombre saluait l'abondance, la prosprit, les belles usines qui fabriquaient tant de belles choses, les grands magasins qui les distribuaient, ils baient devant les rois de l'acier et du ptrole, ils rvaient de prendre place parmi les promoteurs de ce monde bienfaisant : destin que la dmocratie leur promettait pourvu qu'ils fussent bien sages et bien obissants. Les jeunes filles la fin des romans, pousaient des ingnieurs qui avaient t de mritants boursiers , dont les parents toutefois taient prsentables . Et l'on n'imaginait pas qu'on pt concevoir une mcanique plus belle que ce gigantesque tamis humain au sortir duquel chacun tait matriellement rcompens. Ceux que le tamis humain relguait avec les pluchures grognaient dans leur coin. Ils se consolaient en rvant au temps o il n'y aurait plus de tamis du tout, plus de promotion d'aucune sorte, o la production s'pandrait chaque matin comme la rose et o tout le monde serait matriellement satisfait. Mais les autres s'inquitaient de ce vent tide qui courbait tous les bls dans le mme sens. Ce monde uniforme leur paraissait contenir quelque vague menace. Ils regrettaient les chnes que le vent n'incline point. Le premier de la classe leur paraissait fade. Ils tranaient dans leur mmoire le souvenir de Duguesclin qui ne rvait que plaies et bosses et celui de Bayard qui n'avait jamais eu le prix de calcul. La plante humaine qu'ils aimaient avait une sve forte et un peu sauvage. Ils pensaient quelque solide camarade de combat qui n'avait pas de place dans les manuels d'instruction civique. On leur montrait le prsident Loubet et c'tait le lieutenant Garnier qu'ils auraient voulu chrir. Finalement, ils avaient acclam un gnral qui portait une barbe blonde et des plumes son chapeau, ersatz nettement insuffisant. La politique avec son bruit de grosse caisse, empche souvent d'entendre une poque. Le nationalisme polarisa ce mcontentement instinctif de toute une partie de la nation. L'Action Franaise inventa une conspiration. La dfense de l'homme tant peu rentable en politique, elle inventa un fer de lance qui tait le danger allemand. Et elle ne s'occupa bientt plus que de son fer de lance.
  • A la vrit, quand ils dfendaient les qualits qui font une nation, c'tait bien l'homme que les nationalistes dfendaient. Quand Maurras parlait de l'Antifrance, cela voulait dire aussi l'Anticulture. Et son rquisitoire courageux et obstin dnonait tout la fois les maux du monde moderne et ceux qui altraient l'nergie franaise. Mais le prsent hypnotisait. Les nationalistes ne reconnurent pas la voix qui parlait en eux. Ils ne surent pas s'adresser tous les hommes. A tous ceux que la mine basse des temps dgotait. Nietzsche secouait tout seul dans son coin les barreaux de sa cage et il jetait l'anathme en dsignant d'autres cieux. Ils ne reconnurent pas Nietzsche, ils l'appelrent un Barbare. Quand ils rvaient d'autres rives, c'tait l'olive et le miel des ptres de Virgile aprs lesquels ils soupiraient. Le cimier de Goetz de Berlichingen les faisait penser aux casques pointe et non la loyaut des barons. En attaquant le militarisme prussien, comment Maurras ne voyait-il pas qu'il brlait sa poudre pour ceux qui rptaient cedant arma togae ? Si le hobereau monocl tait dtestable chez les hussards de la mort , pourquoi fallait-il l'admirer sous l'uniforme du gnral Lyautey ? Or, les voix qui parlent pour elles-mmes ne rencontrent que leur propre cho. Tandis que la pense grgaire s'tendait partout comme une mauvaise herbe, et promettait tous les hommes son bonheur de fer blanc, la pense instinctive se cloisonnait dans ses patries troites. Elle n'inventait que des abris individuels. Elle n'exprimait que le dsespoir des patriotes devant les mcanismes de dgradation de la nation et non la colre de tous les hommes devant l'image dgrade de l'homme qu'on leur proposait. * * * Il faut avouer que la guerre de 1914 fut une gniale diversion. Dj les aventures coloniales avaient employ trs suffisamment un certain contingent d'nergie suspecte. Les amateurs d'nergie virile et de promotion au choix se firent donc massacrer pendant quatre ans en l'honneur de la libert du commerce et des peuples d'Autriche-Hongrie. Jamais les hirarchies naturelles n'avaient t si bien exaltes. On distribua beaucoup de croix d'honneur et un nombre gal de croix de fer. La politique naturelle elle-mme triompha et on put voir s'tablir une Mon-Archie de la guerre : au profit de politiciens qu'on avait prsents comme de notoires fripouilles et des individus tars. Jamais dans
  • l'histoire on n'avait vu autant de braves gens se faire tuer pour ce qu'ils dnonaient comme le plus grand des maux. Et, en effet, les survivants purent contempler leur triomphe. Les conscrits de Dreux taient partis en chantant : Jamais les Prussiens y z'auront Les gars de la Mayenne, Jamais les Prussiens y z'auront Les gars du canton. Or, cette guerre que les conscrits de Dreux croyaient avoir faite pour dfendre leur canton et leur droit d'tre matres chez eux, elle avait servi proclamer un messianisme auquel les gars de la Mayenne taient parfaitement trangers et qui signifiait mme tout le contraire de leur chanson. Les Quatorze Points du Prsident Wilson invitaient les gars de la Mayenne s'occuper de tout autre chose que des affaires du canton. On leur apprenait qu'ils avaient combattu pour le Droit et la Civilisation. Traduit en langage de la Mayenne, cela voulait dire que les hommes seraient dsormais tous gaux, tous frres, que personne ne serait au-dessus des autres, que toutes les nations seraient comme un seul bourg gr par une sorte de conseil municipal, o tout le monde serait chez soi. On ne voyait pas d'inconvnients cela dans la Mayenne, mais qui serait conseiller municipal ? Dans ces nations lamines, toutes pareilles, parmi ces hommes tous semblables, o il n'y aurait aucune diffrence entre les gars de la Mayenne et les gars de Cracovie qui viendraient s'tablir Laval, entre les gars de la Mayenne et les ngres du Bronx qui ouvriraient boutique Dreux, qui commanderait ? Qui commanderait, sinon les riches, les malins, ceux du Bronx, ceux de Cracovie, tout aussi bien que ceux de la Mayenne puisqu'ils taient tous semblables ? Ce n'tait pas absolument pour cela que les gars de la Mayenne taient alls la gare de Dreux le 2 aot 1914. Qui donc avait servi le prsident Wilson ? Quel rve sa paix chimrique reprsentait- elle ? Au profit de qui les nationalistes avaient-ils accept la Mon-Archie de la guerre et le sacrifice des meilleurs d'entre eux ? Les hommes tous semblables, voil le projet qui se cachait derrire tant de phrases creuses. Nos semblables : le mot rdait depuis vingt ans autour des praux d'coles, autour des colonnes de l'mancipateur, journal avanc que mon pre n'aimait pas, la pice fausse qu'on
  • essayait de refiler depuis vingt ans Gustave Vinadelle. Nos semblables, c'tait l'empaquetage, le conditionnement en srie, les units interchangeables d'un bout l'autre de l'univers, fournissant le mme travail la chane consommant les mmes produits, six cents millions de boulons portant la mme tte, et au sommet de cette socit anonyme des hommes, un conseil d'administration. Au bout de nos semblables, il y avait dj le fonctionnel. C'tait le rve de la socit industrielle ralis. Et qui commanderait ? Qui, sinon les plus avancs , les plus pntrs de cette interchangeabilit infinie des hommes, les plus reprsentatifs de cette conqute ? Et comment dsignerait-on ceux qui commanderaient, sinon en faisant connatre aux gars de la Mayenne par les journaux, par la propagande, c'est--dire finalement par l'argent, ceux qui allaient tre dsormais dignes de leur confiance, parce qu'ils incarnaient cette marche en avant vers le laminoir sous la direction de prophtes en veston ? Gustave Vinadelle n'en avait plus pour longtemps tre maire de Dun-sur-Auron. Il tait revenu de la guerre avec un ruban rouge et trois galons de capitaine. Mais il avait perdu la guerre, Gustave Vinadelle. Car il incarnait mal nos semblables qui ne sont pas tous capitaines et dcors, et qui ne sont mme pas tous berrichons. Et on le lui fit bien voir. Trois ans plus tard, un de nos semblables, qui s'appelait Robert Lazurick, tait candidat la mairie de SaintAmand-Montrond. C'tait fini pour Gustave Vinadelle. Une Aurore se levait sa place. Ainsi, le rsultat de la guerre de 1914 tait dj le dracinement des nations. Et la substitution de ceux qui reprsentaient l'anonymat du genre humain ceux qui reprsentaient leurs compatriotes. Pourtant, Gustave Vinadelle aimait bien la Tchcoslovaquie. Il avait lui aussi des frres en idal lac. Mais le messianisme maonnique avait t tourn sur sa gauche. Les Loges avaient cru une puissante exportation de la Dclaration des droits de l'homme : dans tous les pays du monde, celle-ci allait remplacer le catchisme. Les pays allis de l'Europe centrale n'taient-ils pas le gage de cette expansion ? La disparition de l'empire trs catholique d'Autriche-Hongrie tait un symbole. Mais un autre messianisme relayait cette victoire. L'apparition de la maonnerie sur les champs de bataille de l'Europe n'tait que l'apparition d'une avant-garde. On laissait ses hommes au gouvernail en attendant mieux. Et le mieux venait grands pas, entranant le mondialisme dans le sillage du progrs et l'arrogance de l'apatride la suite des hommes d'tat wilsoniens.
  • Paralllement se faisait une autre transformation qui n'tait pas plus bnfique pour Gustave Vinadelle et pour les gars de la Mayenne . La conduite de la guerre mondiale avait appris aux hommes qu'une grande puissance militaire devait tre d'abord une grande puissance industrielle. Dans un rgime dmocratique et libral, une grande puissance industrielle ne pouvait tre constitue que par le concert de secteurs industriels, qui appartenaient bien entendu des groupes industriels et financiers, librement constitus, fonctionnant, croissant, s'enrichissant et annexant, sous la protection du Droit et pour le plus grand bien de la Civilisation. Et la force d'une nation dpendant de la puissance de ces groupes, de leur capacit de production, de leur prpondrance sur le march international, il allait se constituer un pouvoir occulte, incontrlable, d'essence conomique, ct des gouvernements lgaux, si bien que le monde d'aprs-guerre risquait d'tre, non plus un ensemble de nations ayant une infrastructure conomique, mais une combinaison de superstructures conomiques dirigeant la politique des nations. La guerre n'avait servi qu' donner dfinitivement la primaut l'conomique. La force d'une nation ne reposait plus sur le courage et l'honntet de ses habitants, sur leur application au travail, sur leur srieux, sur leurs qualits morales, elle s'exprimait en tonnes de charbon ou d'acier, en barils de ptrole, en kilowatts. Le Samoura devenait un sergent de ville : son mtier tait de s'assurer que les camions circulaient librement. Et Gustave Vinadelle tait un mince personnage au milieu de tout cela. L'conomique n'engendre pas de morale. C'est l'exprience qu'on tira des lendemains de la guerre. La crise morale de l'aprs-guerre peut passer pour un accident : elle prouve seulement l'usure extrme des freins. Mais la pnplaine d'atonie morale qui lui succda n'tait pas moins inquitante. On avait pris l'habitude de regarder la hirarchie de l'argent comme la seule qui existt et mme comme la seule qui ft possible. Il n'y avait donc plus qu'un but dans la vie, qui tait de gagner le plus d'argent qu'on pouvait et le plus vite qu'on pouvait, par n'importe quel moyen. On avait renonc l'image un peu patriarcale des grands rassembleurs de fortune, qu'on avait russi imposer quelque temps, avant 1914. On ne croyait plus Edison. On sentait derrire son fabuleux destin l'appui des banques. On ne croyait plus au boursier mritant, fils d'instituteur sorti premier de Polytechnique et devenu capitaine d'industrie. On tait trop sr de rencontrer dans sa carrire quelque heureux mariage ou quelque profitable servilit. Le self-made man de la fin du sicle faisait sourire. Flix Potin, les poux Cognac, taient
  • devenus de touchantes estampes du pass. Les grandes fortunes d'affaires n'taient plus une aventure de l'nergie et du caractre. Elles se faisaient en achetant les dputs et en soupant avec les ministres. Et il n'y avait rien d'autre que cela. On ne pouvait croire en personne, on ne pouvait se proposer personne comme modle. Tout tait frelat. De temps en temps, on nous consolait comme des enfants avec quelque belle image, la cape rouge de Bournazel, la robe de bure du Pre de Foucauld. Nos dieux taient ceux qui mouraient en plein ciel. Nous adorions Guynemer. Et Lindbergh nous paraissait le dernier des hommes d'autrefois. Mais nous savions que c'taient des leurres. Bournazel se faisait tuer pour qu'on agrandt les concessions de Mokta-El-Hadid, Lindbergh accomplissait un exploit fabuleux et cela servirait finalement la TWA. Ces miroirs alouettes nous rabattaient vers les filets des financiers. Nos vieux matres traaient sans se lasser des signes dans le ciel, ils criaient dans la nuit pour cette nation la drive que les voleurs tiraient vers les marais du Styx. Nous nous indignions avec eux lorsqu'on vacuait Mayence. Nous nous indignions sans comprendre qu'on ne pille que les cadavres. Comment aurait-elle pu tre vivante, cette France qui n'tait plus que la Bourse de Paris ? Nous sentions confusment que le nationalisme ne suffisait plus. C'tait aussi autre chose qui tait en cause. Les zigzag, les drapages, les brusques perces vers l'pret rvolutionnaire de Drieu la Rochelle, d'Ernst von Salomon, de Brasillach, de Thierry Maulnier, n'taient pas des caprices de poulains fougueux. Nous cherchions un air pur, une valle inconnue qui pt nous conduire vers d'autres contres. Tout ce qui, en nous, aspirait la gnrosit, la justice, l'hrosme, tait sans emploi. Parfois, le communisme nous fascinait. Mais il menait une caserne o des esclaves terrifis chantaient. L'Amrique nous envoyait ses rves. Son gigantisme nous rappelait que les hommes possdent la baguette de Mose, mais qu'ils ne savent s'en servir que pour construire d'inutiles palais. Nous nous sentions des trangers non seulement dans notre patrie, mais dans notre sicle et dans la morale de notre temps. Les hymnes montaient autour de nous pour clbrer la grandeur de la science et les bndictions du progrs. Le monde tait doux comme un soir d't pour ceux qui dposaient le harnais des hommes. Qu'elles taient reposantes, nos neuves paulettes ! Pars de nos robes de mandarins, nous entrerions dans l'immense et solennel cortge subalterne, nous marcherions du pas tranquille de la docilit. Notre pitance serait sagement rgle comme celle de tous les hommes par d'insensibles dvaluations,
  • nos plaisirs seraient tarifs et exploits, notre pense serait fabrique, dose, soigneusement empaquete. Et il n'y aurait rien d'autre, absolument rien d'autre. Selon le nombre de nos boutons et la largeur de nos paulettes, notre vie serait consacre l'Urbaine ou la Shell ou l'tat, et nous serions ainsi de bons serviteurs et plus tard de vieux serviteurs , on ne savait pas trs bien de quoi. On pouvait mme tre des hommes si nous en avions vraiment envie. Personne ne nous empchait de mourir pour l'tat, pour la Shell et mme pour l'Urbaine. Au besoin, on nous en fournirait l'occasion. Mais nous ne saurions toujours pas davantage au profit de qui et en vue de quoi. Ce ne fut pas les oiseaux migrateurs de l'automne qui nous surprirent au milieu de nos incertitudes, mais les prophtes d'une religion inconnue. Le succs de Mussolini et les campagnes d'Adolf Hitler furent d'abord pour nous de tonifiants exemples de redressement national. On pouvait donc se dbarrasser de cette dmocratie paralysante qui tait sur nous comme une malaria. Quand on savait leur parler, on trouvait des gens pour choisir l'efficacit, le civisme, l'autorit. Et nous regardions avec merveillement cette mdecine qui redonnait des jarrets aux nations, qui redressait et faisait hennir les juments fltries qu'on croyait destines l'quarrissage. Mais ces mthodes nouvelles n'taient pas seulement pour nous une cole de guerre de la politique. Les mots qu'on employait pour rveiller les peuples taient ceux que nous attendions depuis longtemps pour dlivrer les hommes. Enfin l'exorcisme cessait. La vieille fe qui s'tait assise sur le coffre des mots avait t leve par des bras vigoureux. Et les mots retrouvs nous conduisaient vers un autre versant de l'histoire des hommes, ils nous montraient la terre que nous avions vue en rve, la terre qui avait t ternellement avant nous le jardin des hommes. On a cru que nous avions ador la dictature. Elle n'tait pour nous que la main du chirurgien. Nous n'aimions pas, vrai dire, les bottes que nous entendions la cantonade, et nous avions peu de got pour les policiers. Mais, comment sortir de notre prison si nous refusions de dfoncer la porte ? Au-del commenait le pays o les hommes entendaient leurs pas sur la route. On nous parlait enfin de courage et de loyaut, d'honneur et de fidlit. Les marchands n'taient plus que les lourds hoplites dont le monde moderne ne peut pas se passer. Ils obissaient, ils craignaient pour leurs marchandises entasses dans les souks, comme il est naturel que le marchand craigne. La hirarchie des
  • vieux royaumes s'tendait au-dessus d'eux, les brahmanes, les guerriers, les laboureurs. C'tait cet ordre qui nous plaisait. Nous aimions cette image de l'homme selon sa nature vritable, cet tagement des hommes selon leur espce, pareille la hirarchie que la cration assigne aux animaux. Cela nous paraissait l'ordre. II nous semblait aussi que la justice et la morale taient mieux respectes dans ces royaumes militaires que dans l'empire de l'argent. Nous aimions les promotions napoloniennes qui confiaient des divisions de l'activit nationale des colonels de trente ans. Les soldats de l'An II taient devenus btisseurs d'empires : leurs victoires taient des autoroutes, des usines, des ports. Ils inscrivaient sur leurs drapeaux leurs conqutes sur un monde dont ils n'taient pas les esclaves, mais qui leur appartenait. Les tonneliers devenus marchaux forgeaient une vie nouvelle, c'taient les charges de leurs batailles. Des garons au torse nu les suivaient en chantant, la pelle sur l'paule. Les princes des marchands ne dbarquaient plus comme dans les comptoirs d'un nouvel empire, on ne droulait pas de tapis rouges devant leurs pas : mais on les appelait aux tables des conseils et on coutait leurs dires comme ceux d'estimables techniciens. La publicit, le jazz, les ngres, danses de Saint-Guy du monde moderne, avaient disparu. On retournait la nature, la sant, la joie de vivre. La civilisation cessait de se gratter comme un singe. Avec les hirarchies naturelles, les modes de vie naturels reparaissaient. La joie, les ovations de la jeunesse, son ardeur pour le travail et pour la vie, on les prenait pour les fureurs d'un dlire nationaliste : on se trompait, c'tait le soleil que saluaient les enfants des hommes, le soleil et la vie. Et ils reformaient avec allgresse la vieille phalange des hommes o chacun est heureux prcisment parce qu'il occupe sa place, le cortge des castes, pilier de toutes les sagesses, o chacun est rang selon le sang qu'il porte et selon sa fiert. Cette grande image qui entrana nos coeurs, on en a fait une affiche dlave, lacre, barbouille d'inscriptions et d'ordures. C'tait de bonne guerre, assurment. Quand un peuple est vaincu, on dtruit ses temples, on abat et on souille les statues de ses dieux. Beaucoup de juges objectifs se sont laiss entraner aussi. Ils ont demand compte cette ide de l'homme des excs auxquels on leur avait fait croire qu'elle avait abouti. Mais les mensonges n'ont qu'un temps. Les juges prvaricateurs passent, la mousse et les lianes couvrent les graffiti. Et maintenant, il ne reste plus que la forme d'un temple dans une fort : et les enfants de vingt ans qui la
  • dcouvrent, ils admirent ces piliers immenses que d'autres peuples que les ntres paraissent avoir btis. Et ils nous envient d'avoir connu ces grands espoirs. C'tait ce printemps des hommes, en effet, que nous avions aim. Les enseignes sous lesquelles ces rgimes se prsentaient, n'avaient pas autant d'importance qu'on l'a cru. La nostalgie romaine de Mussolini, les Aryens blonds dtenteurs exclusifs du courage et de la loyaut, tout cela n'tait gure pour nous que de la couleur locale. C'tait le soleil qui nous attirait. En vrit, nous avions choisir entre deux mondes. La rpulsion que nous inspira le Front Populaire nous le confirma. Ce mlange d'anarchie, de haine et d'humanitarisme, tait prcisment ce que nous refusions de toutes nos forces. Tout ce qui paraissait un signe d'aristocratie tait dtest. Nous comprmes alors que nous tions essentiellement convaincus de l'ingalit entre les hommes. Ce que nous prouvions n'tait pas de la rvolte, c'tait plutt une sorte de dgot. Un sang pourri semblait inject nos nations malades. Nous avions l'impression qu'une humanit infrieure s'tait arrog le pouvoir parmi les hommes. Je vois maintenant que ce n'tait pas les ides du Front Populaire que nous refusions, mais son coeur. Nous dtestions cette intrusion dans nos mes par mille canaux qui diffusaient une nourriture abjecte. Les livres, les journaux, l'art, la vie de chaque jour, taient atteints par une espce d'hystrie. Chacun vendait son orvitan dans cette foire pourvu qu'il rpondt quelque forme de pleurnicherie ou de bassesse. Les uns vendaient le ventre, d'autres le sexe, d'autres l'inconscient, ou encore les filles-mres, les prostitues, les dtraqus de toutes sortes. Dans cette cour des miracles, la sant, la gaiet, la force, devenaient des attributs suspects. Il fallait tre un ngre avin ululant dans sa trompette triste, ou encore quelque Juif nvros, hargneux et incompris. Dans un vacarme de fte foraine, et au milieu des flonflons patriotiques, on nous ingurgitait de force la bouillie intellectuelle prpare pour le sicle, celle qui devait aligner toutes les penses sur la pense-type d'un agent-motocycliste ou d'une femme de mnage. Le monde mercantile nous habillait de force de ses guenilles. Insensiblement, les hommes s'engourdissaient sous l'effet de ce poison rpandu en musique, ils devenaient ce qu'on leur disait d'tre. Nous avions l'impression de vivre dans un pays occup, non pas mme par une race trangre, mais par une espce d'homme qui nous tait trangre. La patrie des hommes nous semblait ailleurs que dans notre pays.
  • L'aprs-guerre des nationalistes commena par une erreur purile. Ils se tromprent de cent ans. Ils ne comprirent pas que la manipulation des consciences tait devenue dans le monde moderne une technique aussi parfaite que celle de l'hydraulique ou de l'lectricit. Ils crurent quelque bonapartisme qui se nourrirait de lgendes. Les lgendes furent en effet dverses par wagons entiers sur toutes les radios et dans tous les journaux du monde. Mais ce n'tait pas celles qu'ils attendaient. Ils jourent au demi-solde. On les attendait l. Chaque fois qu'ils se runissaient pour parler du soleil d'Austerlitz, on les montrait du doigt en feignant de voir reparatre une des ttes de l'hydre. Les plus sages se replirent vers des travaux de tapisserie. Les plus fous s'obstinrent avoir raison. Les historiens de l'avenir ne manqueront pas d'admirer leur manque d'imagination qui fut gal leur courage. Ils avaient arrt leur montre en 1945 comme on faisait jadis au chevet des morts. Cette veille strile dura vingt ans. Elle durerait encore si les vnements n'taient pas venus leur secours. Pendant que les nationalistes se livraient leurs distractions folkloriques, les vnements se chargeaient en effet de leur donner raison. La guerre froide montrait le caractre drisoire du parti de la Conscience Universelle. Le rationalisme ne parvenait fonder aucune vrit. Le monde tait divis en deux blocs qui s'insultaient au nom des mmes idaux et s'enfermaient dans deux hypocrisies. Ce constat de faillite montrait l'impuissance de la bonne volont, la vanit de l'optimisme et le caractre minemment prcaire du Droit et des Grands Principes dont chaque camp tirait des conclusions opposes. Ce n'tait l pourtant qu'une satisfaction toute intellectuelle. Car les hommes ne niaient pas l'croulement des Grands Principes, mais ils n'en continuaient pas moins les vnrer, comme des tabernacles respectables dont on ne peut pas croire qu'ils sont vides quand tant de chanoines chantent autour. Mais la dpossession et l'viction de l'homme blanc furent d'un autre pouvoir. Ce n'tait pas l un ballet d'intellectuels. On perut brusquement que ce n'tait pas seulement l'Aryen blond qui avait t vaincu en 1945, mais l'homme blanc, la race blanche toute entire. Et l'on comprit aussi que l'homme blanc avait t vaincu doublement, d'une part parce qu'on niait sa suprmatie et qu'on lui faisait perdre la face, d'autre part parce qu'on condamnait solennellement les qualits qu'il reprsentait et sur lesquelles il avait fond son pouvoir. Cette dfaite de l'homme
  • blanc, dfaite honteuse, retraite, dmission sans combat, ouvrit les yeux. On vit les consquences des Grands Principes, impuissants quand il s'agit de construire, tout-puissants quand il s'agit de ruiner. Et les hommes se mirent rver d'armes qui marcheraient quand on leur dirait de se battre, de gnraux qui dfendraient vraiment ce qu'on leur dirait de dfendre, de ministres qui ne trahiraient pas, de chefs d'tat dont la parole pourrait inspirer confiance. La loyaut et l'nergie devinrent des vertus apprcies. On se mit regarder avec moins d'horreur les commandants d'units qui taient rests leur poste et avec moins de respect les officiers d'tat- major qui avaient trahi leurs camarades au combat. Pendant que les vnements favorisaient ainsi l'obscurantisme, des pripties la fois tristes et bouffonnes faisaient paratre moins tranges quelques unes des ides que les nationalistes avaient soutenues. On les avait traits de fous quand ils avaient demand que le gouvernement gouvernt et qu'il et une direction ferme. C'tait l chimres et anachronismes. La France se rallia pourtant un rgime autoritaire. On avait souri avec piti quand ils prtendaient que l'Europe avait une autre mission que de prendre place parmi les pays aligns. On applaudit pourtant une politique de ptarades qui se rclamait de l'indpendance europenne sans en rechercher les moyens. On rhabilita enfin le nationalisme condition qu'il n'et aucun contenu et, sous cette condition, tout le monde fut partisan de la grandeur de la nation. L'trange carcasse qu'on levait ainsi vers le ciel utilisait bien les cartonnages du nationalisme, mais elle n'avait pas d'me. C'tait l une particularit bien curieuse. Elle faisait les gestes du nationalisme et, pour que la ressemblance ft parfaite, on l'avait mme coiffe d'un kpi. Mais les hommes qui se vantaient de nous conduire vers une autre destine taient tous marqus des tares dont ils prtendaient nous apprendre nous affranchir. On trouvait dans leurs carrires l'indiscipline, la dloyaut, l'asservissement l'tranger, la haine, le meurtre, le mpris de la justice, l'ignorance de toutes les formes de la gnrosit. Enfin, ils taient tout le contraire de ce qu'il aurait fallu qu'ils fussent pour inspirer le respect. Cela ne suffisait pas. Ils avaient systmatiquement perscut la loyaut, le courage, le civisme, chaque fois qu'ils les avaient rencontrs et ils les avaient calomnis et salis. Ainsi, c'tait ce qu'il y avait de plus oppos la pense nationale qui prtendait incarner la pense nationale. Nous assistions chaque jour la reprsentation d'un Guignol qui nous montrait notre caricature. Et le spectacle que notre pays donnait au monde tait
  • tout semblable cet asile du docteur Plume o les fous s'taient dguiss en mdecins aprs avoir enferm leurs infirmiers. Nanmoins, pendant que les nationalistes se dsolaient de leur impuissance, la roue de l'histoire tournait tout doucement pour eux. L'opinion s'habituait regarder comme raisonnables et ralisables quelques unes des ides qu'ils avaient avances. La dmocratie parlementaire n'tait plus la seule forme de gouvernement qu'on pt envisager : on trouvait mme qu'elle tait une formule dpasse. On regardait comme souhaitable que l'Europe ne restt pas ternellement dans le sillage de la politique amricaine. II ne manquait plus que de s'aviser qu'on devait fonder cet avenir sur des raisons plus solides que la mauvaise humeur et la vanit blesse. Et le nationalisme cessa d'tre regard comme une sorte de maladie mentale. Il tait une option qu'on pouvait opposer d'autres options. Mais, en mme temps, on comprenait aussi que ces objectifs n'taient rien s'ils n'taient pas la consquence d'un certain choix fondamental. Les mots ne sont rien quand ils ne sont pas la moisson d'une semence. Les belles choses appeles solutions ne sont que des tours de gobelets si elles ne reposent pas sur une politique. Quand le lieutenant Ptard dfilait la tte de la compagnie de pompiers de Dun-sur-Auron, il ne faisait croire personne qu'il commandait un rgiment de cuirassiers. Or, c'est une telle illusion que notre politique cultive depuis dix ans dans ses dfils. Il serait souhaitable qu'un nationaliste ne ft pas seulement aujourd'hui un homme qui se spcialise dans l'illusionnisme ou dans le bricolage. Il faut en finir avec la petite mcanique. Les options politiques les plus importantes ne sont elles-mmes qu'affaires de circonstances, car elles dpendent de facteurs transitoires. Mais savoir ce que nous sommes, l'tre, n'est pas transitoire. C'est l ce qui demeure et c'est l ce qui commande. Ce qu'on appelle la politique n'est qu'une dpendance, une consquence de l'ide que nous nous faisons de ce qui est juste et de ce qui est sain. On nous a dit politique d'abord . C'est une priorit lgitime, en effet, c'est une priorit ncessaire. Mais celui qui dit politique d'abord est pareil celui qui dit arme d'abord . Finalement une arme, si moderne qu'elle soit, ne fait rien d'autre qu'incarner la force de la nation. Ainsi la politique. Si sage, si prudente qu'elle soit, elle n'est rien d'autre que la lecture d'elle mme que fait une nation. Elle n'est
  • bonne, elle n'est grande, que si ceux qui la font sentent d'abord ce qui est conforme la nature et la vie, s'ils le sentent profondment en eux-- mmes. Les grands conducteurs de peuples ont tous t des pasteurs au fond. Il y a quelque chose de vtrinaire en eux. Leur facult la plus prcieuse est leur facult d'incarner leur peuple, c'est--dire le sentiment instinctif qu'ils portent en eux de ce qui est conforme la nature, la croissance et au dveloppement harmonieux de la vie. Cette divination comporte aussi le sentiment de ce qui est possible et de ce qui ne l'est pas : Napolon, Hitler, Mussolini chouent par une mconnaissance des proportions, ils n'aperoivent pas les limites du possible. Mais les vieux sages coutent la voix de notre mre, la terre. Le sorcier doit avoir l'oreille juste. Il peroit les forces bnfiques, il les voque, il les laisse agir : car il sait que leur accord assure la sant et, par surcrot, la puissance. Soyons donc dans notre temps, ceux qui reprsentent la sant, ceux qui ne veulent pas perdre contact avec les proportions et la nature des choses. C'est l notre fonction, c'est notre poste de combat. Contre l'imposture, soyons les ambassadeurs de la vrit. Contre le machiavlisme, soyons les champions de la loyaut. Contre les fripouilles, soyons du ct des honntes gens. Contre la publicit, soyons les dfenseurs de l'honntet. Contre le bourrage de crne, proclamons les droits du bon sens. Soyons les partisans de la propret. Refusons d'tre les esclaves de Pharaon et revendiquons la libert et la vie. Repoussons les marchands et prfrons les hommes. Notre mission la plus profonde et la plus fconde est d'opposer une autre conception de l'homme celle qui est issue des idologies. La politique de l'opposition n'est rien d'autre que la dduction qu'on peut tirer pour chaque circonstance de cette conception diffrente des choses. * * * Il y a vingt ans, au moment o j'exprimais sur le procs de Nuremberg quelques rflexions qui me semblent aujourd'hui assez banales et qui, pourtant, suscitrent la colre officielle, j'avais l'impression que je jugeais les choses avec une autre mesure que mes contemporains, que je ne voyais pas la mme image de l'univers, mais une image en quelque sorte ngative, dans laquelle ce qu'ils appelaient le bien m'apparaissait comme le mal, et qui me montrait inversement des qualits
  • dans ce qui paraissait horrible aux autres. Cette particularit me parut, tout d'abord, devoir tre provisoire : j'tais spcialement allergique aux vrits qu'on voulait entonner de force l'opinion, voil tout. Les annes passrent et mon obstination ne diminua pas. Ma montre n'tait pas arrte en 1945, elle marchait, mes rflexes fonctionnaient, j'avais des ractions aux vnements. Mais toutes ces ractions taient provoques par un refus fondamental d'avaler la mdecine que les vainqueurs proposaient. Mon enttement n'tait pas celui d'une mule. Les mots avoir tort, avoir raison, dont on s'tait beaucoup servi entre 1945 et 1950, me paraissaient des expressions uses et de peu d'intrt. C'tait quelque chose de plus profond qu'avoir tort ou raison qui inspirait mes jugements. Quelques uns expliquaient cette anomalie par un traumatisme . Cette explication aurait t bonne si j'avais t seul avoir ces rflexes singuliers ou si je ne les avais eus que sur des vnements en relation avec ce traumatisme originel. Mais ce n'tait pas cela. Mon horreur de la publicit, de la tlvision, des drugstores et de la psychanalyse, ma tristesse devant les joies du week-end, mon dgot devant la camelote fabrique en srie, mon loignement pour la banlieue et mon aversion l'gard des femmes conseillres municipales, assistantes sociales ou dermatologues, n'taient pas suffisamment expliqus ainsi. Ce dernier point me parut suspect. Pour m'en claircir, je m'interrogeai sur mes dispositions l'gard des femmes. Je les trouvai bonnes et j'appris mme que les femmes avaient t nergiques, actives, courageuses, autoritaires, et que je n'en tais pas indign. Je reconnus que mon allergie certaines formes du monde moderne tait trs antrieure aux vnements par lesquels quelques uns croyaient que ma vie avait t dfinitivement marque (conviction qu'il m'tait arriv d'abord de partager) et qu'elle s'tendait des expressions de l'esprit contemporain que j'aurais pu considrer comme indiffrentes ou secondaires. D'autre part, je n'tais pas seul dans ce cas. J'avais dj remarqu que ma manire de penser concidait avec celle d'un certain nombre de mes contemporains et refltait celle-ci assez exactement. Ces esprits si voisins du mien taient en petit nombre : mais on les trouvait dans des gnrations trs diffrentes, ce qui excluait toute dfinition historique. Ils prouvaient les mmes rpulsions, ils taient irrits par ce que les autres acceptaient sans difficult et s'enthousiasmaient pour des choses qui laissaient les autres parfaitement froids, enfin leur lecture des
  • vnements et de la vie taient comme la mienne, une lecture en ngatif, mais ils n'en avaient pas conscience, ils ne liaient pas ces rpulsions en apparence diffrentes et trangres les unes aux autres. Des crivains me firent comprendre que cette lecture des choses n'tait ni aberrante ni exceptionnelle. Je dcouvris chez Balzac et chez Stendhal des sentiments qui taient semblables aux miens. Je compris que ce qui m'attirait vers eux, c'tait cette sympathie dans l'aversion et le refus. Ils avaient vu ses dbuts cette socit bourgeoise et mercantile dont nous voyons, nous, l'panouissement. Bien que leurs tempraments fussent diffrents et leurs ides politiques opposes, ils l'avaient juge tous les deux comme je la jugeais. Ils avaient, eux aussi, tabli un diagnostic sur mille signes en apparence indiffrents, qu'ils trouvaient ridicules ou affligeants comme signes secondaires de la mdiocrit. La politique n'tait donc pas l'origine de mes dgots. Elle n'avait t qu'un verre grossissant qui m'avait permis de voir et de comprendre. Ce que je voyais et comprenais, ce que j'aimais ou dtestais, ce qui me permettait de me dcider presque instantanment, non seulement en prsence d'une situation mais en prsence d'un acte ou d'un mot, je sentais bien que ce n'tait pas une politique, mais toute une conception de l'homme. Je lis toute chose travers une grille laquelle je ne sais quel nom donner. Celui de nationalisme, dont je me sers par habitude, ne me satisfait gure. Nietzsche, dont les grands clairs fous clairent parfois les mmes parages que ma lanterne, est-il ce qu'on appelle un nationaliste ? Les nations sont seulement un des cadres les plus efficaces qu'on puisse opposer la dgradation qui transpire de notre sicle. Mais c'est cette dgradation mme qui est l'ennemi. Et, parmi les hommes, ceux qui la cultivent et qui la tournent leur profit. Ces singes qui montrent leurs lanternes magiques, ce sont aussi des marchands de poison. Le sicle se tord dans la colique que lui cause son bouillon industriel. Mais il se drogue aussi de ses utopies, de ses espoirs paresseux et mdiocres, de ses jalousies envieuses, de sa lchet devant la vie. Le monde moderne a besoin d'une cure de dsintoxication. Ceux qui la lui proposent servent assurment leur propre nation, puisqu'ils s'adressent d'abord elle, mais ils vont aussi au secours de tous les hommes. Il n'y a rien de plus international aujourd'hui que cette protestation contre le monde moderne qu'on appelle si bizarrement nationalisme . Jacques Maritain avait intitul un de ses livres L'Anti-Moderne. Cette tiquette ne me convient pas davantage. Car le paysage du grand
  • fleuve Vendre-Vendre-Vendre ne me parat pas prcisment moderne , il me fait l'effet, au contraire, d'un dcor vieillot. Ces techniciens sont fiers de leur rglage de l'conomie. Ils ngocient de beaux virages et dosent leur acclration ou leur ralentissement. L'autosatisfaction de ces fins conducteurs est si complte qu'ils ont oubli qu'ils n'ont invent qu'un tableau de bord. Leur rgle d'or du profit et de l'expansion leur a fait dvelopper exclusivement les secteurs qui commandaient le profit et l'expansion. Et ils dcouvrent aujourd'hui avec effarement les dserts qu'ils ont crs, qui ne seraient pas des dserts s'ils avaient pens aux hommes au lieu de penser au mouvement des capitaux. Leur machinerie a l'air nickele, parfaite, silencieuse, mais en ralit elle dessche et elle tue parce qu'elle est goste. Et par sa dfinition mme, par son essence qui est d'tre utilitaire et tentaculaire, par son manque de souplesse et de gnrosit, elle est la machine la moins adapte pour rsoudre les problmes infiniment divers du monde moderne. Son chec n'est pas moins complet avec les pays sous-dvelopps et pour les mmes raisons. Elle a exploit ces pays incultes sans leur donner aucune structure en change de ce qu'elle leur prenait, elle leur a confr ensuite par idologie une indpendance ruineuse pour des pays sans quipement, et pour finir elle leur distribue des milliards en vertu d'un systme, comme ces mdecins des camps qui distribuaient indistinctement du Ganidan tous les malades. Si le respect des hommes et des peuples les avait guids, et non des phrases creuses ou des arrire- penses cupides, ils auraient trouv pour ces nations mdivales ou infantiles la mdication qui permettait chacune d'elles d'accder progressivement et selon ses forces l'tat adulte. Le marasme et la misre des pays sous-dvelopps a essentiellement pour origine nos ides fausses et notre mercantilisme, ils illustrent l'impuissance et la sclrose de ce monde fonctionnel dont nous sommes si purilement fiers. I1 n'y a pas d'acte d'accusation plus accablant contre l'conomie moderne que la description de l'effroyable misre qu'elle tolre : il n'y a pas de rsultat qui prouve plus clairement qu'elle n'est pas, comme on le croit, un mcanisme moderne , mais en raison de son inspiration mme, un systme impuissant, us et dpass. Quant aux communistes, ils n'ont rien envier, dans ce domaine, nos technocrates, ils ont t aussi incapables qu'eux, et mme, comme d'habitude, un peu plus. On trouvera bien trange dans deux cents ans une civilisation qui s'occupe d'envoyer des cerfs-volants dans la lune et qui ne russit pas nourrir l'humanit.
  • Devant les rsultats obtenus par cette mcanique aussi poussive qu'elle est prtentieuse, c'est peut-tre une ide neuve que de demander qu'on traite les hommes autrement que des petits pois. Je me dis parfois que cette proposition est tellement simple et tellement vidente que beaucoup d'hommes devraient tre de mon avis. Ce n'est pas ce que semble indiquer pourtant le petit nombre de mes lecteurs habituels. D'autres fois, je me demande si je ne suis pas comme un maraudeur tristement assis sur le toit d'un train et tournant le dos la locomotive. Faut-il que je me convertisse au tierc, la tl , que j'essaie de m'amuser dans les botes de nuit et que je pense toute la semaine au gueuleton que je ferai le dimanche 110 kilomtres de Paris ? Ou que je rve avec dlices au bonheur qui sera celui de l'espce humaine, quand les hommes ne travailleront plus que cinq heures par jour et consacreront le reste du temps jouer au baby-foot , aller au cinma ou frquenter les Maisons de la Culture inaugures par Andr Malraux ? Je ne me sens gure capable de toutes ces belles choses. La dernire fois que j'y suis all, on avait l'air de s'ennuyer Dun-sur-Auron. Les gens ne passaient plus les soires d't sur des chaises devant leurs portes. Les enfants ne jouaient plus, comme je jouais jadis, avec le sable qui s'tait accumul dans les caniveaux. Les garons et les filles ne se promenaient plus en bande bicyclette. Et l'on sentait bien que le beffroi tait inutile, puisque personne n'y monterait plus pour guetter sur la route qui poudroie les beaux-frres de Barbe-Bleue ! Anne, ma soeur Anne, qu'il tait cruel, mais qu'il tait doux, le temps de Barbe-Bleue ! Est-ce qu'il y a des formes du bonheur, est-ce qu'il y a des recettes de la vie qui sont perdues jamais ?
  • CHAPITRE III SPARTE Rapprendre aux hommes le got et le respect des qualits d'homme, ramener la vie et les mes vers le cours naturel des choses, voil les deux maximes qui devraient guider ceux qui pensent que l'homme peut encore mettre le mors au cheval emball que nous appelons notre civilisation . Ce que j'appelle Sparte, c'est la patrie o les hommes sont considrs en raison de leurs qualits viriles qui sont mises au-dessus de toutes les autres. Ce que j'appelle les Sudistes, ce sont les hommes qui s'efforcent de vivre selon la nature des choses qu'ils ne prtendent corriger qu'en y ajoutant de la politesse et de la gnrosit. En chacun de nous se trouve quelque aspiration qui nous entrane tantt vers Sparte, tantt vers les Sudistes. La plupart du temps, ce sont les circonstances qui nous amnent soutenir une conception spartiate, tout en regrettant qu'elle ne fasse pas plus de concessions aux Sudistes, ou, inversement, nous rallier quelque perspective sudiste, tout en souhaitant qu'elle garde quelque chose de Sparte. Ces intermittences expliquent peut-tre les contradictions de ce qu'on appelle arbitrairement la Droite qui prsente toutes les nuances de ces deux attitudes. Ces deux positions ne sont pourtant pas inconciliables. Elles concident ou se marient si facilement en chacun de nous parce qu'elles sont l'une et l'autre naturelles , le respect des qualits d'homme tant aussi conforme la loi naturelle que la conformation au cours naturel des choses . Mais l'une et l'autre de ces attitudes comportent des risques en change de leurs avantages : Sparte risque d'tre inhabitable, les Sudistes risquent de s'endormir, les Spartiates peuvent finir en gendarmes, le Sudisme peut dboucher sur l'gosme et l'insolence. Ce que nous avons nous demander, c'est ce qu'on peut conserver de sudiste Sparte ou ce qu'on doit garder de Sparte pour empcher les Sudistes d'tre uniquement des hommes du monde. * * * I1 ne faut pas se fier aveuglment aux livres d'images. Sparte n'est pas une ville o l'on n'entend que des bruits de bottes et o aucun passant ne sourit.
  • Le prcepte du courage tait clair et rsolvait toutes les difficults. Le courage donnait accs l'aristocratie et l'on tait exclu de l'aristocratie si l'on manquait de courage. La caste des guerriers gouvernait la cit, nulle autre voix n'avait le droit de se faire entendre. Cette caste portait seule le fardeau de la dfense du pays et elle le portait toute sa vie. Mais, les autres, protgs par son service, ne se sentaient pas des trangers. Car le courage tait rcompens chez eux et s'ils avaient montr les qualits du soldat, ils partageaient les privilges des soldats. Les ilotes eux- mmes, s'ils s'taient distingus par une action mritoire, avaient le droit de participer au combat. Ceux qui s'taient battus auprs des clbres phalanges n'taient plus jamais des esclaves, ils devenaient des hommes libres et ils taient honors. On affirme aussi que des trangers pouvaient recevoir le titre de Spartiate s'ils acceptaient de vivre selon la rgle que les Spartiates s'taient impose. Et, inversement, les jeunes garons de la caste guerrire qui montraient de la lchet au combat ou ne se soumettaient pas la discipline de la Cit taient dgrads et exclus de la vie publique. L'ducation n'avait pas d'autre but que d'exalter le courage et l'nergie. Les garons vivaient entre eux le plus tt possible, dans des troupes analogues celles des balilas de l'Italie fasciste ou des Hitlerjugend, dont ils faisaient partie ds l'ge de sept ans. A douze ans commenait leur dressage viril. Vie collective, cheveux coups courts, lit de jonc qu'on avait dress soi-mme, pieds nus pour marcher et courir, tuniques sans autre linge, corps nu aux exercices du stade. Ensuite, ils vivaient en soldats jusqu' trente ans, prsents chaque jour au mess o ils mangent, assis de longues tables, leur fameux brouet, n'ayant point de vie prive, ne voyant leurs femmes qu'en secret. Mais cette communaut de jeunes hommes ne dure que jusqu' trente ans. Ensuite le Spartiate vit chez lui, il passe sa vie d'homme chez lui, il grossit. Finalement il y a de vieux Spartiates, des Spartiates obses, des Spartiates quinquagnaires qui se conduisent en bons pres de famille comme on dit dans les baux locatifs, et qui, depuis bien longtemps, ne cachent aucun renard sous leur tunique. Seulement ils ont une autre ide que nous sur la valeur des hommes. Ce culte du courage et de la virilit, on le rprouve souvent en l'accusant de duret et de scheresse. C'est une interprtation de moralistes que la vie prive Sparte ne confirme pas en tous points. Il y a sous la rudesse de Sparte une sorte de bonhomie allemande qui suggre
  • que les choses ne sont pas si simples. Plutarque dcrit Agsilas jouant au cheval avec ses enfants, comme on le rapporte aussi de notre bon roi Henri IV ; Antalcidas envoie sa famille se rfugier Cythre parce qu'il craint une invasion ; l'assemble des Spartiates pleure d'attendrissement en entendant rciter un choeur d'lectre et ils sortent peine de leur guerre avec Athnes ; les Spartiates avaient aussi un got inn et un sens assez vif de la musique, ce qui tonnait leurs contemporains. Quant leur orgueil de caste, que faut-il en penser, quand on nous dit que les jeunes Spartiates avaient tous des frres de lait choisis parmi les ilotes et que ceux-ci recevaient la mme ducation qu'eux, prenaient place auprs d'eux dans les repas collectifs, portaient les armes auprs d'eux dans les combats et partageaient leurs privilges ? Quelle dmocratie a accord cette galit relle des fils de mtayers ? Les ilotes et les priques vcurent deux cents ans sous le joug de Sparte et il n'y eut des mutineries que dans des circonstances tout fait exceptionnelles et pour des causes trangres au rgime lui-mme. Il est difficile de croire qu'ils vcurent pendant tout ce temps dans une humiliation continuelle et insupportable. L'image que nous nous faisons de Sparte est donc souvent une image toute littraire : nous rduisons Sparte arbitrairement une exprience de laboratoire . Nous en faisons un tat dans lequel l'nergie a rgn seule et il n'existe pas d'tat dans lequel l'nergie rgne seule. Ce qui dfinit Sparte, ce n'est pas la caserne, comme on le croit trop souvent, mais le mpris des faux biens. Sparte n'est pas seulement l'enfant avec le renard. L'nergie n'est qu'une consquence, elle n'est qu'un signe de Sparte. Avant tout, Sparte est une certaine ide du monde et une certaine ide de l'homme. C'est pour cela qu'elle fait peur. Sparte croit que finalement, c'est l'pe qui dcide. Qu'on ne peut chapper son verdict. Que le nombre des vaisseaux et les marbres des portiques, que les palais et les soieries et les somptueuses litires, que le prestige et l'clat ne sont que des girandoles, des marottes de cristal, des lampions qu'une tempte peut teindre et briser tout coup : qu'il faut tre prt pour cette tempte. Qu'on n'a point de libert sans cela et que les cits qui oublient que la libert se dfend chaque instant, qu'elle se gagne chaque instant, sont dj, sans le savoir, des cits esclaves. Le culte de l'nergie, du courage, de la force, ne sont que des consquences de cette conception de la cit. Cette conception attriste les sages du monde moderne, elle leur
  • parat un reste de barbarie et surtout un tmoignage d'ignorance. Or, ce sont eux qui nous montrent, par la contre-preuve qu'ils nous proposent, par le monde qu'ils nous proposent la place de Sparte, quelle est la fonction des qualits spartiates dans une civilisation. Sparte ne prsente qu'un garde--vous, le cou raide des nations indomptables : eux, nous donnent des images suggestives des nations enfin domptes. Ces sages du monde moderne lvent les yeux au ciel et soupirent que cette notion primaire de la puissance est depuis longtemps dpasse. La force d'une nation n'est plus dans le courage de ses soldats, disent-ils d'une voix pateline. Que feront vos hros contre la bombe atomique ? Nous n'avons rien faire des lgions de Csar. Une nation compte aujourd'hui par le volume de sa production industrielle, par son influence et ses positions conomiques l'tranger, par le prestige de sa culture et de ce qu'elle reprsente aux yeux des autres. Sa richesse, son travail, sa paix intrieure, son exprience politique, sa position dans le monde, en un mot, sont beaucoup plus importants pour sa grandeur et mme pour sa scurit que les divisions prcaires qu'elle peut placer ses frontires. Ne prenez donc les vertus militaires que pour ce qu'elles sont aujourd'hui : un facteur estimable, mais secondaire, dans un ensemble qui a besoin de beaucoup d'autres vertus. Intgrez l'arme dans la nation, sa place. Envoyez nos jeunes officiers l'Universit, dposez cet uniforme archaque et surtout cet uniforme moral, cet habit de prtre que vous appelez les vertus militaires. Que le soldat ne soit plus qu'un technicien dans une nation de techniciens, une sorte d'lectricien ou de garagiste spcialis, qui n'a pas plus besoin d'avoir une me militaire que les capitaines au long cours n'ont besoin d'une me maritime et les cheminots d'une me ferroviaire . La peur des centurions gare un peu ces sages. Tout le monde pense, comme eux, que l'infanterie n'est plus la reine des batailles, et que la dfense de la cit repose sur la cit tout entire. Mais cette constatation a donn lieu justement deux solutions contradictoires. Les uns pensent qu'il n'y a plus besoin d'arme, mais de techniciens de la dfense. Les autres pensent que l'arme a des responsabilits plus vastes et qu'elle ne peut assurer la scurit de la nation qu'en intervenant dans les autres domaines de la vie nationale. Devenez des civils comme tout le monde disent les premiers. Faites de tout le monde des soldats , rpond Sparte. L'ide qu'on se fait de la puissance est au centre de ce dialogue de sourds. La position dans le monde d'une nation n'a pas plus d'importance
  • pour sa dfense qu'un miroir alouettes, dclare Sparte : cela fait partie de la verroterie moderne. On respecte les forts. Il n'y a pas de gendarmes internationaux pour eux. Le juge baisse la tte devant les tanks de Budapest. Soyez forts, apprenez vous suffire vous-mmes et la galerie vitera de se mler de vos affaires. Les idologues rpondent par des gmissements douloureux. Ils expliquent que nous ne sommes plus au temps de Louis XIV, que les nations ont dpos une part de leur souverainet, qu'elles se sont engages se conformer une morale, qu'elles ont accept de se soumettre des lois, Et qu'il est aux enfers des chaudires bouillantes..., enfin qu'on s'expose de graves difficults, conomiques et mme militaires, si l'on ne marche pas dans les clous. Qu' la vrit, ces sanctions ne sauraient tre appliques aux deux ou trois grandes nations qui dominent le monde, qu'on le reconnat, qu'on le dplore, mais qu'elles peuvent fort bien s'abattre comme des trivires sur le dos de tout ce qui n'est pas une grande nation . Confessons que ce distinguo fait mauvais effet. Sparte y voit le collier qui attache le chien. Mme sans cela, le dialogue de Sparte et des idologues serait sans issue. L'idologue transplante la cit dans un monde moral d'o la force est bannie. Les cits souveraines, il les soumet un juge, les cits, ncessairement militaires si elles sont souveraines, il en fait des tats sans pe, des organismes civils qui vivent sous la protection des tribunaux et des gendarmes. Qui n'ont pas plus le droit de se faire justice eux-mmes et par consquent de se dfendre eux-mmes que n'en a un particulier. Pourquoi des armes finalement ? Ce sont les vestiges du pass qu'on rencontre invitablement dans une priode de transition, mais elles disparatront et ne seront plus bientt, aussi tt que possible, que des corps de gendarmerie, des bataillons asserments au tribunal de l'Humanit, espces d'huissiers casqus chargs de faire excuter par la contrainte ce qu'il aura plu l'Humanit d'ordonner. Alors l'idologie rgnera. Un Haut Tribunal, un respectable aropage rendront la justice et diront la loi : avec les exceptions que nous avons dites, natu- rellement. Et les Spartiates, enfin, ils seront contraints d'obir, ils seront rduits en esclavage, leur conscience mme enfin sera aline, elle leur sera arrache, elle sera dmantele comme une ville prise et habite par d'autres ides, et leur courage, leur nergie, leurs vertus dont ils sont si fiers deviendront manifestement inutiles, ils feront la queue comme les autres, derrire le ngre, s'il vous plat, ils iront au travail comme les autres le matin huit heures, ils auront leurs quarante heures comme les
  • autres et leurs trois semaines de congs pays, ils iront aux urnes comme les autres, fini les chevaux de luxe, tous pareils et tous rduqus, tous courbant l'chine, enfin mats, enfin enchans, rduite la race altire, rduite au destin des autres races. Tel est le contraire de Sparte. Telle est l'image que l'idologue se fait d'un monde fond sur le Droit. La contrainte y est sournoise, insensible, fonde sur le sentiment du plus grand nombre et si certaines manires de penser disparaissent - avec ceux qui y sont attachs - c'est simplement parce qu'elles ne correspondent plus l'volution de l'humanit. Sparte, au contraire, repose sur un univers moral diffrent et, en dfinitive, sur une autre conception de la libert. La cit est un monde clos, dfini, l'tranger est l'tranger. Le commerce n'est qu'un change : il ne commande pas la grandeur. Si les exportations baissent, on achte moins l'tranger, et on mange ce que Sparte produit, voil tout. La production est utile si elle donne la force la cit : priorit l'industrie lourde. Les autres productions, celles qui n'apportent que du bien-tre sont accessoires. Le bien-tre est la prime du vainqueur. D'ailleurs, tout ce qui est conomique est accessoire : c'est un train des quipages, des voitures-forges qui suivent l'arme. Mme lorsqu'elles deviennent d'normes complexes ouraliens, leur rle est toujours d'accompagner et de fournir. Les cuves d'acier, les gigantesques laminoirs, les cyclotrons mystrieux comme des sanctuaires, n'ont pour objet que la puissance. Les forts trouvent toujours ensuite des marmitons pour mitonner le dner. Or, prcisment, parce que la notion mme de puissance est devenue infiniment plus complexe dans le monde moderne qu'elle ne l'tait dans le pass, la cit ne peut tre prserve, c'est--dire elle ne peut tre libre de vivre selon ses lois, que si un pouvoir fort coordonne et dirige ces divers lments de la puissance. La discussion entre Sparte et l'idologue repose donc, en fait, sur deux dfinitions diffrentes de la libert. L'idologue comprend la libert comme le rdacteur de la Dclaration des Droits de l'Homme. Elle est pour lui le droit individuel de faire tout ce qui ne nuit pas autrui. La cit n'est finalement que l'addition de ces liberts individuelles, la vie de la cit n'est pas autre chose que la rsultante des activits individuelles, et au-del de la cit, il existe une rsultante encore plus imposante qui est celle de toutes les opinions et de toutes les forces individuelles constituant l'Humanit. Et si cette libert finit par tre anarchique, si ces forces s'annulent et se combinent en un conglomrat tournoyant, cela n'a
  • pas d'importance, car ce qui compte seulement, c'est l'exercice de cette libert individuelle, elle est le souverain bien, elle est le confort moderne, elle est la drogue dont on ne peut se passer, mme au risque d'en mourir. On en meurt en effet. La libert ronge la cit comme un poison, la dissout, la dcompose et finalement elle dtruit la libert mme. Alors, tout l'effort politique de l'idologue consiste masquer cette rosion de la libert individuelle par le principe mme de la libert, c'est--dire inventer les canalisations et les tubulures qui permettent la machinerie librale d'avoir encore une apparence de fonctionnement et en mme temps mnager les soupapes et les trompe l'oeil qui dissimulent la consomption et l'puisement de la libert individuelle dans les pays o l'idologie de la libert a triomph. Sparte a une autre dfinition de la libert. A Sparte, le mot de libert a un sens collectif : c'est le droit de choisir soi-mme sa loi. C'est donc la cit qui est libre, cela seul importe : l'individu renonce volontairement une part de sa libert individuelle pour assurer la scurit et l'avenir de sa libert. La puissance de l'tat est la seule garantie de l'individu d'tre libre et surtout d'tre lui-mme. tre soi- mme, vivre selon son propre instinct et sa propre voie, c'est tout aussi important que d'tre libre : et peut-tre, au fond, tre libre, ce n'est pas autre chose que cela. La libert que nous propose l'idologie n'est pas elle-mme sans restrictions et la vie que nous offre Sparte n'est pas non plus dpourvue de libert. II arrive que l'idologie, par fureur de dfendre la libert, supprime les droits les plus lmentaires et, inversement, Sparte est parfois bonne fille. Mais ce n'est pas de la mme espce de libert qu'il s'agit. Quand l'idologie restreint les liberts, elle ne devient pas Sparte : et Sparte, dans la kermesse de ses banquets, ne ressemble pas non plus la cit des idologues. Quand Sparte et la cit des idologues font manoeuvrer en sens inverse la pompe qui admet ou qui refoule la libert, elles ne finissent pas par se ressembler, parce que ce n'est pas le mme fluide qu'elles font varier, ce n'est pas le mme homme sur lequel on agit. L'homme libre des idologues est un tre abstrait, sa libert n'est pas autre chose qu'une kyrielle de droits : il avance vers la mort, muni de toutes les autorisations qu'on puisse avoir, et pourtant il est triste parce qu'il a l'impression qu'il n'a pas vcu. Et l'homme de Sparte, mme s'il a eu beaucoup moins de droits, il a eu l'impression que sa vie tait utile, que sa
  • vie brve et unique ne lui a pas t drobe mais qu'elle prolonge un lan qu'il sent en lui et qu'elle tend obscurment quelque avenir qui lui donne un sens. L encore, c'est la contre-preuve de Sparte qui nous instruit. L'inanit de la libert que distribue le libralisme et l'imposture laquelle elle aboutit, nous enseignent le prix et surtout la signification de cette conception diffrente de la libert, la libert de la cit. Les penseurs du monde moderne s'aperoivent aujourd'hui que nos vies sont des noix creuses. Le dsespoir de Sartre et de Bernard Buffet traduit cette dtresse de l'Occident. Mais qui a le courage de dire pourquoi ? Personne. Le regrett Merleau-Ponty a pens pendant vingt ans pour entourer d'un nuage de fume cette vrit premire : la libert est le miroir alouettes dont les riches et les fripouilles se servent pour rabattre leur gibier. Il est vrai qu'il tait au Collge de France, pay pour ne rien voir ou, du moins, pour ne rien dire. Je ne croirai un rgime que lorsqu'il dira quelques barons de finances, en refermant sur eux les portes de la Sant : Vous avez des milliards, ce n'est pas naturel : vos milliards expliquent les noix creuses dont se nourrissent les autres. Le dogme de la libert a cr des tats dans l'tat. Ces domaines privilgis ne seront dtruits qu'avec la conception aberrante de la libert qui entretient leur puissance. Sparte est l'arbitraire. Car rien ne doit prvaloir contre l'intrt de la cit. Les riches, quels qu'ils soient, lorsqu'ils sont trop riches, sont les ennemis de la nation. Les fripouilles aussi, car ils sont comme le petit poisson appel rmora qui sert de rabatteur au requin. C'est le sens symbolique du brouet. Personnellement, je ne tiens pas cette soupe concentrationnaire et je ne pense pas qu'elle puisse tre un programme pour personne, except pour Mao-Ts-Toung qui ne peut pas nourrir ses Chinois autrement. Mais le brouet illustre, en ralit, la haine des riches. Il n'y a pas de riches Sparte. Car le soldat est le contraire du riche : le soldat, selon Sparte, est un moine militaire. Devenu baron de l'Empire, il cesse d'tre soldat : il a quelque chose conserver, donc il trahit. Le vrai soldat est pauvre et se bat pour une ide. Si Lonidas avait eu un majorat, il aurait envoy un parlementaire. * * * Il y a donc un contenu politique instinctif dans Sparte qui est li
  • la hirarchie qu'on proclame. Il y a un socialisme de Sparte, que Sparte affirme en dressant ses faisceaux. Mais la vertu spartiate est de l'ordre de l'attitude et le socialisme est de l'ordre de la praxis. Pendant qu'on se complat dans l'attitude, pendant qu'on s'admire en Spartiate, il peut arriver qu'on oublie la praxis. Ainsi, Sparte peut se trouver en contradiction avec Sparte : quand le moine soldat qu'elle suscite dcouvre que, derrire lui, les faux biens croissent comme une ivraie. Le Spartiate est tellement heureux de se battre, il est tellement occup de son hrosme qu'on peut mme faire de cet hrosme un leurre auquel il se laisse prendre. Il peut arriver qu'un peuple tout entier soit provisoirement invit mettre les qualits militaires avant toutes les autres, mais que cette mobilisation de l'lite n'ait pas d'autre but que de faire triompher un ordre qui postule et impose la disparition future de toutes les lites et l'alignement de tous les hommes sur les plus mdiocres et les plus bas d'entre eux. Le hros ne sert, ce moment l, qu' faire rgner le Commissaire : derrire lui s'avancent les aides du bourreau. Ainsi le brouet n'est pas tout, il n'est qu'un signe du mpris des faux biens. L'accord entre l'attitude que le Spartiate choisit et la cit que le Spartiate dfend doit reposer sur la mme vision de l'homme et sur la mme hirarchie : Sparte ne doit dfendre que Sparte. C'est ce qui ne se produit pas toujours. S'il est facile de dceler les situations extrmes dans lesquelles l'hrosme ne sert qu' tablir la dictature du balayeur ou celle du policier, il est plus dlicat de dmler le dgrad subtil de toutes les escroqueries auxquelles le moine-soldat est expos. C'est un vritable arc-en-ciel. Pendant que la phalange entonne le chant du combat, quelle pense corrompt les coeurs, qui se glisse auprs des phores dans la salle du scrutin ? Quels -peu-prs, mme dans les rgimes qu'on voit proclamer la hirarchie de Sparte, plus forte raison dans ceux qui ne la professent qu'avec le ferme dessein de l'oublier ! Cet accord entre la devise que le Spartiate inscrit sur son ceinturon et la cit pour laquelle il meurt, comme il est rare, comme il est prcaire ! Est-ce que finalement nos drapeaux ne claquent qu'aux faades des gendarmeries ? On se bat, c'est clair : en un sens, c'est mme reposant. Comme on a la tte au frais sous le heaume ! Quelle paix profonde que celle du
  • guerrier s'il veut bien ne penser qu' lui ! La tragdie commence quand le soldat prtend sortir de la servitude laquelle il s'est vou volontairement. Il regarde vers la cit dont il protge les tours et il ne la reconnat plus. Et parfois, il lui arrive de se dire que la forme de cette ville importe peu. Lui, ne se rpond que de son propre coeur. S'il a t le soldat qu'il s'tait promis d'tre, qu'il avait promis d'tre, est-ce que ce n'est pas tout ce qu'il se doit ? Que les autres se dbrouillent, ce n'est pas son mtier de sarcler le chiendent. Cette indiffrence est le premier risque de Sparte. Car Sparte dfinit une hirarchie et non une politique. En dehors de la rfrence subjective au hros, Sparte n'a pas de credo. De sa libert, elle peut faire ce qu'elle veut. Aristote, qui n'aimait pas les Spartiates et qui s'indignait que l'horaire des belles lettres ft sacrifi dans leur enseignement, leur reprochait de ne pas avoir en vue ce qui est juste et honorable . Cette objection me parat spcieuse, puisque justement les Spartiates aspiraient une exigence sur soi qui va bien au-del du juste et de l'honorable. Elle contient nanmoins une part de vrit : elle constate que les Spartiates ne se battent pas pour une morale objective, mais pour une morale subjective. Et c'est justement cette part de subjectivit qui alimente constamment leurs interrogations et leurs dceptions. Ils n'ont point de mesure pour jauger les cits, ils n'en ont que pour jauger les hommes. Et ils cdent souvent la tentation de l'indiffrence, pourvu que les officiels se mettent au garde--vous quand les clairons sonnent au champ . Nos soldats-moines oublient alors qu'ils portent l'tendard de la foi. Ou plutt, ils ne savent pas, ils ne savent plus quoi ils se sont engags en portant l'tendard de la foi. Car il ne suffit pas que l'tendard flotte aux portes de la ville. Les Spartiates de tous les pays se contentent un peu trop de leur propre hrosme. Il arrive alors que les soldats se ressemblent tous, quel que soit leur drapeau, plus fidles au fond leur mtier de soldat qu' la guerre du Droit ou la guerre du peuple. Il a fallu prs de vingt ans la plupart de nos contemporains pour dcouvrir qu'il y avait moins de distance d'un combattant de la Rsistance un combattant du fascisme que d'un combattant de la Rsistance un profiteur de la Rsistance. Quelle paix entre eux quand les hros se reconnaissent et quel commun mpris pour l'arrire !
  • Les hommes se reconnaissent moins leurs ides qu' leur attitude devant la vie. Ceux qui servent une ide s'aperoivent plus ou moins vite de la dgradation de leur idal lorsqu'on l'applique aux faits. Ils se rfugient dans un acte de foi qui bien souvent ne s'exprime pas autrement que par la confiance en certains guides. Mais cet acte de foi donne un sens leur vie. Le royaume du Christ qu'ils n'ont pu tablir sur la terre, ils le trouvent en eux. C'est leur vie, telle qu'ils lont vue eux-mmes, qui est leur justification. Ils ont obi leurs propres rgles d'honneur : ils ont t prsents leur poste, fidles leurs camarades, loyaux ceux dont ils ont accept le commandement. Ils ont pris les coups sans broncher et ils ont gard le mpris de ceux qui veulent trafiquer et le respect de ceux qui veulent servir. Cette conscience d'avoir agi en hommes est finalement plus importante pour eux que les imperfections de la cit qu'ils ont servie. Si les murs de la cit s'croulent, que les docteurs montrent, s'ils veulent, qu'elle cachait des gouts et des prisons, comme toutes les cits des hommes, et que des hiboux ont nich dans ses murs. Qu'est-ce que cela change leur sacrifice, qu'est-ce que cela change leur vie ? Celui qui a t un hros pour une cause injuste, il a t quand mme un hros. Vous tes celui que la foule voit en vous , crient l'homme de Sparte les docteurs du marxisme. Je suis celui que je vois en moi, rpond le soldat, et je ne reconnais pas le peuple pour mon juge . L'amoralisme de Sparte va plus loin qu'on ne l'imagine : prcisment parce qu'il repose sur des rfrences qui sont propres Sparte et qui entranent un refus, ou du moins, un profond mpris des morales traditionnelles. Ceux qui se font un code de l'honneur n'admettent rien d'autre que ce code. La qualification juridique des actes compte peu pour eux, le jugement de ceux qui ne sont pas leurs pairs compte pour rien. De l ces transferts qui troublent les imbciles et que leurs consciences vitent de remarquer. Il faut bien avouer finalement qu'il y a peu de diffrence entre un tueur et un hros. L'audace, le sang- froid, le got de la bataille, qui produisent dans la vie civile ce qu'on appelle des mauvais sujets sont des qualits trs apprcies lorsqu'il s'agit de dcouvrir des dfenseurs de la patrie. Cette remarque alimente, tort, un antimilitarisme courte vue. Car ceux qui blment ces proprits du soldat, les exaltent chez le rvolutionnaire. C'est notre hypocrisie qu'il faut accuser. Nous sentons que l'nergie est indispensable, mais nous ne voulons la voir que dans notre boutique.
  • Chez ceux d'en face, elle est rage de soudards. Nos lois confessent leur impudeur lorsqu'elles excusent les crimes commis au profit de la rsistance . Nous ne croyons mme pas aux crimes, nous ne croyons qu' notre intrt. Sparte est plus franche. Elle gifle cette Justice qu'on trouve toujours dans le lit du vainqueur. Elle ne reconnat ni la Justice ni la Loi, idoles des faux-prtres, mais seulement les qualits de l'homme et le respect d'un certain code. Le nom qu'on donne aux actes, pourquoi aurait- il de l'importance, puisque c'est la roulette du succs qui fait les crimes et les exploits ? * * * Cette indiffrence au contenu politique entrane un autre risque, le triomphalisme aprs la victoire. Le Spartiate est tellement sr que la vertu a triomph avec lui que tout le reste est sans importance : c'est affaire de pkins. C'est ce que nous enseignent l'histoire de Rome et quelques autres. Rome est spartiate ses dbuts par son nergie, ses qualits militaires, son pret, l'galit de tous au combat. Elle a la force paysanne d'un canton suisse. Rien ne dcourage ces soldats-laboureurs, fiers de leurs ftes cantonales, de la propret de leurs dgots et de leurs lections paroissiales. Cincinnatus ressemble un vigneron du Valais. Et pour finir, quoi aboutit Rome ? A une rpublique des doges dont toute la sagesse consiste obtenir de ses paysans-militaires qu'ils supportent le pouvoir de leurs messieurs . Ce gouvernement conservateur avait quelque chose de venden dans l'attachement des familles du peuple aux familles des messieurs qui fit sa dure et sa force. Mais l'galit de Sparte, la fraternit du combat, l'ivresse du devoir et du sacrifice ? Fabricius tait dsintress et mangeait des carottes. Mais Poincar aussi. Prendrons-nous Poincar pour un hros de Sparte ? Regulus est mort au poteau de torture pour que des gentlemen comme Scipion (pour ne pas parler des gentlemen comme Verrs) gouvernent du fond de leurs palais des peuples que l'on invitait au cirque. tait-ce cela qu'avait voulu Sparte ? De l'autre ct du monde, dans des terres o le nom de Sparte n'a jamais t entendu, les Aztques nous donnent un exemple aussi instructif bien qu'il soit assez diffrent. Les jeunes Aztques sont levs comme
  • Lacdmone. Un garon, ds sa naissance, est vou au dieu de la guerre. On apporte un bouclier et des flches au moment de l'accouchement. La seule cole qu'il connaisse a pour but de faire des guerriers. Et il rve au jour o il ramnera pour la premire fois un prisonnier ennemi : on coupe alors la mche qui le dsigne comme aspirant et il aura le droit de marcher parmi les hommes. S'il est heureux au combat, il deviendra ensuite chevalier, les honneurs de la cit lui seront accessibles, et s'il compte parmi les hros, il entrera dans un des deux ordres de l'empire, il sera aigle ou jaguar et il sera rcompens par les plus hautes charges de l'tat. Ces espoirs sont permis tous, aux fils des plus pauvres plbiens, s'ils sont braves, comme aux hritiers des plus grandes familles, qui retombent, au contraire, s'ils dmritent, dans les rangs du peuple. La mort au combat n'est mme pour les Aztques qu'une sorte de couron- nement de leur carrire administrative : un guerrier qui meurt la bataille devient compagnon de l'Aigle , situation trs suprieure tous les honneurs terrestres que peut dcerner le souverain. La primaut du soldat se retrouve partout chez les Aztques comme Sparte. Les marchands s'y enrichissent honteusement et en cachette. Leurs enfants ne peuvent se marier qu'entre eux : tandis que, dans le cortge du triomphe, le soldat marche ct de l'Empereur, n'ayant que ses lauriers et sa charrue. Mais cet cho lointain de Sparte s'raille son tour, car les paulettes apparaissent bientt. Les chevaliers du Jaguar ou de l'Aigle reoivent des majorats comme les marchaux de l'Empire. Ils sont fils de tonneliers comme Ney, mais aussi princes de la Moskowa. La richesse n'est rien, mais le courage confre quand mme, de surcrot, la richesse : et place en mme temps une immense distance sociale entre le hros et le commun des hommes. A Sparte, tout est rigueur, on a la fiert d'appartenir un ordre, c'est tout, un ordre intransigeant qui exige, qui ne distribue pas. La mort mme n'est pas camoufle de promesses, elle n'est pas assortie de primes, elle ne donne pas droit des houris ni une ternit de dfils en compagnie de l'Aigle trs glorieux. Le Spartiate est seul en face de son devoir et de sa conscience. Pas de mausole aux Thermopyles. Mais les Aztques, les glorieux Aztques, finissent comme sous l'Empire, par des revues et des marchaux. Sous cette forme, l'image de Sparte porte sur l'histoire de grandes ombres questres. L'Islam est fond tout entier sur cette rcompense des braves. Et Napolon, si profondment marqu par sa campagne d'Egypte, invente ces soldats de fortune qui sont des mirs d'Occident beaucoup
  • plus que des princes. Bernal Diaz, compagnon de Cortez, nous montre les habitants d'un village du Mexique glacs de respect et de crainte l'arrive de trois envoys de l'Empereur en inspection : dans ce village, soudain obsquieux et docile, on croit voir s'avancer trois gnraux SS, graves, immobiles, tout puissants. Le danger apparat tout de suite. Le pillage n'est pas loin ni le mpris du militaire pour le pkin, les degrs dpendent de la qualit de l'tre auquel on dlgue cette toute-puissance, mais ils ne dpendent plus que d'elle. Saladin est le modle des chevaliers de son temps, on parle de lui comme nous parlons de Bayard, Desaix est une sorte d'archange de la cavalerie, Rommel le lion du dsert : mais Massna commande dans le secteur voisin, les sultans finissent par Ibrahim qui est fou, et Himmler est la contrepartie de Rommel. Quels animaux ignobles, quels plats jean-foutre, s'crie Stendhal qui les admirait, ont t ces hros des bulletins de Napolon . Et, dans les revers, la bassesse, la lchet morale, la trahison, les ralliements. L'tat militaire qui n'est que cela est toujours menac par la brutalit soldatesque, c'est le second risque qu'on court Sparte quand l'esprit des moines-soldats ne commande plus la conduite de tous. * * * Il y en a un troisime qu'on ne peut pas ignorer non plus. L, c'est la Rvolution franaise qui nous donne un avertissement. La Montagne, c'est l'nergie dans le pouvoir, l'nergie et le dsintressement. Sparte est partout, dans les dclarations, dans le vocabulaire, dans les journaux. Sparte est mme dans les lois et dans la conduite des principaux : dans la loi du maximum, dans la passion de l'galit, incarne par Robespierre qui prend pension chez un bniste, par l'austre Saint-Just, par les gnraux de vingt-cinq ans, par les soldats de l'an II. Mais ce feu d'artifice de logomachie spartiate, qu'est-ce qu'il recouvre, sinon le dsordre et, bien pires que le dsordre, les principes les plus contraires la hirarchie que Sparte proclame ? Sparte n'est plus qu'un manteau de pourpre qu'on jette sur le coffret de Pandore. Je me suis souvent demand ce qu'aurait t l'Europe d'Hitler. J'en vois les immenses avantages politiques et je reste convaincu que la dfaite de l'Allemagne a t une des catastrophes de l'histoire europenne. Mais la vie que nous aurions eue ? liminer les puissances occultes, briser la servilit universelle devant l'or et la publicit, c'est un pralable
  • important toute sant nationale, mais ce n'est qu'un pralable. Si un autre pharaon succde au pharaon qu'on vient d'abattre, si la servilit au parti, au dogme, la ligne , remplace la servilit qu'on a refuse ? Sur le point de dpart du racisme, tout est construire. Mais sur le socialisme national lui-mme, que d'quivoques sont dissiper ! Le socialisme, pour qui, pour quoi ? C'est beaucoup de se dire qu'on ne travaille pas pour quelque matre insolent et insensible, mais le mur granitique des technocrates, la caserne monstrueuse de la Prosprit, est-ce que cela vaut mieux ? Quelle Amrique totalitaire, quelle Rhnanie l'chelle europenne nous attendaient, quelles monstrueuses joies collectives, quelles croisires caporalises ? La cathdrale de lumire, les forts de drapeaux qui s'inclinent, les chants, les nuits du solstice, ce sont les ftes des pionniers et des conqurants, elles grisent comme des veilles d'armes, elles sont le pan qu'on entonne en marchant au combat : que seraient-elles devenues plus tard, prsides par des prfets ? Il est plus difficile d'administrer une ide que de la mener la victoire. Le national-socialisme, nous ne l'avons connu que dans la lutte, portant ses torches l'assaut, comme les vainqueurs de Troie. Mais cette face de l'ange exterminateur que nous avons vue se lever dans les reflets de l'incendie, quelle aurait-elle t aprs les chars du triomphe, change en visage de juge et de procurateur ? Le courage, le dsintressement, la volont de servir, qui nous garantit qu'ils n'auraient pas t remplacs par de sonores claquements de talons ? Tout rgime autoritaire engendre un stalinisme. Il ne suffit pas d'tre un dur , il faut garder l'esprit constamment les raisons pour lesquelles on l'est. II faut les garder contre soi-mme et contre le formalisme autoritaire que dveloppe l'exercice de l'autorit. Et il ne faut pas oublier non plus qu'au-del de toute doctrine, les Juges et les Rois d'un peuple ont le devoir humble et difficile d'essayer de faire que les hommes soient heureux. Cette pense nave est fort indigne d'un doctrinaire. Mais j'y tiens. Est-il sr que nous aurions t heureux si l'Allemagne d'Hitler avait triomph ? Forts, nous l'aurions t, protgs, assurment mieux que nous ne le sommes, et aussi plus sains, dbarrasss, au moins de quelques poisons irrespirables. Heureux, je ne sais pas. Et peut-tre ce triomphe et-il ressembl celui de Napolon, que Stendhal regrettait si fort et sous le rgime duquel il n'aurait pu supporter de vivre. La paix du sacrifice et la paix de la rgle, ce n'est pas avec cela
  • qu'on gouverne. Moines guerriers, beaux fanatiques, comme il est lourd soulever le monde dont vous portez l'image en vous ! Tous les camps ont leurs hros et tous les hros ont leur dsespoir. Ils dtournent la tte devant leur triomphe, car les ides ne s'incarnent pas parmi les hommes. C'est le plus lourd, c'est le plus grossier, c'est les semelles de plomb que portent toutes les ides qui laissent leur empreinte sur le sol : mais ce qu'elles avaient de beau, ce qu'elles avaient de gnreux, cette transformation des mes qu'on en attendait, cette greffe d'un coeur nouveau sur le vieux coeur goste et lche des hommes cela, c'est toujours rat. On quipe, on quipe, on s'tourdit fabriquer des casseroles et des frigidaires, on se grise d'industrie lourde, toujours les semelles de plomb de la facilit. Et les mornes plaines du pays sans espoir s'tendent toujours devant nous. Cet enthousiasme de pionnier fait illusion quelque temps. Les peuples connaissent alors cette joie pleine et profonde des enfants qui construisent un jouet. Mais aprs ? Nous sommes ainsi avertis que Sparte n'est qu'une forme, une attitude devant la vie. Mais cette forme mme, cette forme seule, a une grandeur, et tout le prix de Sparte est l. Ce que nous donne d'emble la dfinition spartiate de l'homme, c'est le refus de toutes les formes de la mdiocrit, y compris de celle qui accompagne invitablement le succs, c'est l'affirmation, la seule qu'on puisse faire, de l'galit parce que cette affirmation est fonde sur l'preuve et reconnat l'ingalit des hommes devant celle-ci ; c'est le mpris de la mort et de toutes les formes de l'intimidation et par l la vritable libert. Et mme si cet esprit de Sparte est difficile maintenir dans les faits, si cette mystique, comme disait Pguy, risque toujours de se dgrader en politique, il reste cette image qu'on s'est faite de l'homme et qui est un guide. C'est cette image que Sparte enseigne et proclame. Et c'est pourquoi un trait essentiel de Sparte, une marque laquelle on reconnat Sparte, ce sont ces jeunes garons parmi leurs pairs, faisant l'preuve d'eux-mmes et apprenant leur mtier d'hommes. L o il n'y a pas d'organisation vivante, spontane, d'adhsion spontane de la jeunesse, ne cherchez pas Sparte. L'pe royale a t vole dans la salle du trne par quelque porteur d'paulettes. Sparte existe seulement l o une mystique existe. Que ce bilan nous console donc des dangers dont Sparte porte le germe. C'est beaucoup qu'elle dresse devant nous une image de l'homme que nous puissions contempler sans dgot. Cette image ambitieuse de l'homme, cet idal toujours menac, sachons qu'ils ne sont peut-tre
  • qu'une pense en nous, mais une des plus honorables que l'homme puisse concevoir : sachons aussi qu'elle ne peut pas convenir tous les hommes et encore qu'elle ne suffit pas abattre toutes les difficults, qu'elle ne contient pas non plus elle seule une dfinition de l'homme qui puisse rpondre toutes les interrogations de l'homme moderne. Mais, cette image qu'on nous invite condamner et maudire, refusons de nous en sparer parce qu'elle contient quelque chose qui nous est essentiel. Si le guerrier est seulement une incarnation, en revanche les valeurs qu'il reprsente ou qu'il est du moins cens reprsenter, le sentiment de l'honneur, la loyaut, le respect de la parole donne, les contraintes de la servitude accepte, ne sont pas des valeurs de circonstance comme elles le deviennent pendant les guerres, ni des valeurs qu'on puisse subordonner d'autres par quelque prdominance absolue d'un systme civil ou spirituel. Une humanit sans hrosme n'est pas seulement une humanit mutile, une terre sans sel, une espce qui abdique. Il faut affirmer aussi qu'une nation prive du sentiment de l'honneur, destitue de toute loyaut, ignorant le prix du serment, trangre toutes les formes viriles de la grandeur, ne prsente plus qu'une image falsifie et abtardie de l'homme, quelles que soient les vertus qu'elle inscrit sur sa soutane. Sparte, qui n'est qu'une forme dans l'action, vulnrable comme toutes les formes, est donc aussi l'ombre d'un dieu. Que des hommes n'imaginent pas leur vie autrement que sous cette ombre, c'est un sentiment qui n'a rien de bas et qui n'a rien non plus d'arrogant. Qu'on leur rappelle seulement et qu'ils gardent dans leur esprit que l'hrosme doit tre au service de tous les hommes, qu'il n'est que l'image la plus dpouille, la plus sobre, d'une conception intransigeante de l'homme, mais qu'il doit faire une place tous les autres hommes et principalement ceux qui sont en grand nombre et qui ne sont pas des hros. Le hros est l pour tre un modle et non une loi. Comme le saint dans le christianisme. Et, de mme que le christianisme n'exige pas de tous les chrtiens qu'ils soient des saints, ainsi eux Spartiates ne doivent pas exiger de tous les hommes qu'ils soient comme eux : mais seulement maintenir vivante une ide de l'homme o le hros a sa juste place mais les autres hommes aussi. C'est rendre service aux hommes, j'en suis convaincu, que de leur rappeler une telle image trop mconnue par notre temps. L'homme est autre chose que le triste insecte appel travailleur , semblable au fourmilier qui se demande si son groin a t suffisamment rcompens
  • par les fourmis qu'il a avales. Il y a d'autres sujets de mditation pour lui que la proprit des instruments de production et la circulation des marchandises. L'galit qu'il cherche, il la porte en lui s'il veut la mesurer en ce qui compte et prime, s'il veut imposer la priorit de cela seulement qui compte et prime. L'pe coupe tous les liens : il n'y a pas de sac d'or qui l'emporte dans la balance o Brennus a jet la sienne. Le vrai socialisme, c'est la loi du soldat. Combattre la puissance de l'argent, c'est remplacer la puissance de l'argent. Quand les qualits d'homme seront notre rfrence et notre guide, notre vie ne sera plus une botte de foin que n'importe quelle fourche peut lancer sur la meule. Chacun de nous rpondra lui-mme de ce qu'il aura t. Ceux qui ne veulent pas vivre, nous ne pouvons pas les forcer regarder le soleil en face. Mais les autres, qu'ils puissent se dire qu'ils ont t des hommes.
  • CHAPITRE IV LES SUDISTES Le nom de Sparte voque un certain rgime politique ; l'pithte de sudiste n'voque rien de plus qu'une image : on voit une certaine manire de vivre. Cette rfrence mme est vague. Quelle manire de vivre ? Les haciendas ou la Nouvelle-Orlans ? Et pourquoi prcisment la Louisiane et la Nouvelle-Orlans ? Est-ce que les esclaves noirs sont indispensables et les promenades cheval ou la cueillette du coton ? Et s'ils sont, non pas indispensables, mais seulement sympathiques, en harmonie avec une certaine manire de vivre , quelle est la signification de cet environnement non ncessaire, mais agrable, qu'est- ce que nous apprend sur nous cet album de famille que nous feuilletons avec plaisir ? Et quelles autres photos dans quelque autre album voisin, quel oncle notaire, quel vieil homme orn des mmes favoris que l'empereur Franois-Joseph, quelle partie de campagne sur les prs d'une mtairie nous meuvent et pourquoi ? Ce ne sont que des questions, et voici la premire rponse, qui rpond ct. Les Sudistes, c'est ce qui a t vaincu par les Yankees. On est Sudiste, d'abord parce qu'on n'est pas Yankee. Le dcor, c'est peut-tre seulement un habillage, on ne sait pas, nous aurons nous le demander. Mais, d'abord, tre Sudiste, c'est percevoir, c'est ressentir qu'une des plus grandes catastrophes des temps modernes fut la prise d'Atlanta. Cette phrase trange ne me fait pas sourire. Je m'tonne toujours au contraire de la rsonance qu'elle conserve en moi. La dfaite de Sedan n'est pas autre chose pour moi qu'un vnement de l'histoire, triste, mais comme un autre, incolore, historique ; la dfaite de Waterloo, je ne parviens pas me persuader qu'elle ait chang le destin du monde ; l'croulement de l'Allemagne mme m'apparat comme une injustice, une mauvaise action de Dieu, mais, contre toute apparence et mme contre tout bon sens, je ne le crois pas sans appel. Tandis que la prise d'Atlanta, c'est pour moi l'vnement irrparable, l'aiguillage fatal de l'Histoire, c'est la victoire des Barbares. Le monde est en deuil depuis ce jour. Alaric s'emparant de Rome, les Turcs s'lanant au sac de Byzance me paraissent des signes seulement, un autre temps qui commence, non pas une nuit : des mirs descendent le Danube, des chefs aux cheveux longs se dguisent en consuls, c'est seulement une vgtation trange qui
  • s'installe en Aquitaine et en Bourgogne, et ces fleurs monstrueuses ne me font pas peur, il se passe autre chose, voil tout. Mais aprs les Yankees, il ne repousse rien. C'est fini, c'est le versant glac de l'histoire des hommes qui l'emporte. L'norme Amrique sera leur proie et aussi leur cration. Et tous les hommes sentiront sur leur nuque le souffle froid de l'inhumain. Qu'on ne s'y mprenne pas. Je ne dteste pas l'Amrique. Car les Yankees ne reprsentent pas l'Amrique. C'tait une guerre de religions. La victoire des Yankees est la victoire d'une certaine morale et avec elle d'une certaine conception de l'homme et de la vie. C'est le rationalisme qui triomphe et, avec lui, les grands principes qu'on proclame et qu'on n'applique pas, et, aprs eux, c'est le dollar dont le culte s'installe et, avec le dollar, les aciries et au-del des aciries, le fonctionnalisme, et, l'horizon de tout cela, la socit de consommation, la publicit, le conformisme, la monotonie, et les longues, les immenses plaines de l'ennui et de l'absurdit. Comme on voit, ce n'est pas l'Amrique : car aucun peuple ne dveloppe de lui-mme ces toxines qui sont des produits de la chimie mentale et non de la chimie biologique. C'est mme parler inexactement que de dire que ces poisons sont ceux du monde moderne. Cette expression vague ne signifie rien. Les charlatans qui vendent des maldictions contre le monde moderne soufflent des bulles de savon. Les fours Martin et les cuves titane ne sont pas des installations qu'on peut crer dans le fond du jardin et on ne montera jamais des autos sur la table de la salle manger, comme les petits garons y montent la grue de leur Meccano . Le travail collectif n'est ni une maldiction ni un enfer, c'est simplement une certaine manire de travailler. Et la tristesse du monde moderne ne vient pas du monde moderne lui-mme, mais des gaz idologiques qu'on mle ce mtal en fusion et qui en font un alliage infect. Et l, nous retrouvons nos Yankees et leur univers tir au cordeau, leur frocit idologique, leur contrainte des consciences avec appui de gendarmes, leur hypocrisie, leur passion de l'alignement, lesquelles seules, et non pas quelque fatalit ne de l'usine ou de l'ordinateur, nous dirigent vers un genre de flicit dont la vie en Union Sovitique nous donne par avance quelque ide. Etre sudiste, c'est donc d'abord refuser d'tre model par une idologie, c'est refuser d'tre comme la pte gaufre qui n'aura jamais d'autre forme et par consquent jamais d'autre existence que la forme que lui impose le gaufrier.
  • Dans les images des sudistes, chacun est libre de retenir celles qu'il aime. Il y a mme des chos de la catastrophe sudiste dans notre propre histoire par lesquels nous percevons mieux certains appels. Ils n'veillent pas en nous les mmes rsonances, ce sont des volcans teints. On voit seulement les coules de lave, mais on comprend qu'elles ont fig certain moment le paysage de l'histoire et qu'on a suivi longtemps, sans en savoir l'origine, les valles qu'elles avaient creuses. Car, trois fois, les sudistes ont t vaincus au cours de notre histoire et, trois fois, il fallut des sicles pour faire disparatre les cicatrices que leur dfaite avait laisses. La Croisade des Albigeois, la querelle des Guelfes et des Gibelins, la clbre querelle des Images Byzance reproduisent en des temps diffrents la mme tragdie. Ce fut la victoire des principes, le laminoir des idologies crasa quelque chose de vivant, les Yankees portaient alors des robes de moines. Mais les hros dont le souvenir est rest dans ces paysages foudroys ajoutent l'image sudiste des traits imprvus. Les Cathares avaient invent le bonheur de vivre dans leur glorieuse Aquitaine. Mais les purs veillaient sur la cit heureuse. C'est un change difficile comprendre pour nous : on dirait une continuelle rdemption. Ces purs nous enseignent la fonction de l'lite : elle guide et se sacrifie. Il fallut cinquante ans et trois armes pour rduire leurs forteresses. On voit encore dans les Pyrnes les burgs inaccessibles dans lesquels ils s'enfermrent. Plusieurs revinrent quand le sige tait dj sans espoir pour tre prsents ct de leurs frres au jour du supplice. La Sainte Inquisition apparut derrire les bliers des vainqueurs et elle fut charge d'extirper le mal parmi les survivants. Les Gibelins (c'taient les partisans des Weibelingen, nom de la dynastie de Hohenstaufen) portrent la grande et magnifique pense du Saint-Empire. Les empereurs Hohenstaufen incarnrent le monde fodal contre les papes qui voulaient imposer leur pouvoir l'Europe par le quadrillage idologique. L'esprit fodal unissait comme une norme masse biologique, vgtale, la paysannerie allemande, la bourgeoisie des villes et les barons de Souabe et de Franconie. Des figures de lgende incarnent aujourd'hui encore cette solidarit fodale qui fut ressentie cette poque avec tant de force. Le souvenir de Frdric Barberousse,
  • celui du petit prince Conradin que Charles d'Anjou fit dcapiter en prsence de vingt mille habitants de Naples, aprs avoir invent le premier tribunal militaire international , avaient encore, il y a trente ans, l'trange pouvoir de remuer la sensibilit allemande. C'est que les Gibelins avaient port une ide ternelle : celle de la fidlit. Cette structure naturelle de l'allgeance et du pouvoir est celle qui inspira Dante, leur pote. Le dernier des Gibelins fut Gaetz de Berli- chingen qui renouvela, trois sicles plus tard, la tte des paysans rvolts, l'image de l'alliance fodale gibeline, de la fodalit vivante contre les princes, qui taient les hritiers de la fodalit dcadente, devenue un pouvoir individualiste et usuraire. Ainsi, de la seconde projection des Sudistes dans l'histoire, nous retirons une image du hros sensiblement diffrente de celle de l'illumin qu'on rencontre dans l'histoire des Cathares, mais, en revanche, l'image d'une puration semblable celle qui dcima les Cathares. Et c'est une troisime ide de l'lite que nous suggre la querelle des Images. L'empire byzantin se dcomposait sous l'action des moines. Le quadrillage monastique se substituait partout l'autorit impriale, les hrsies taient devenues des tendances qui s'affrontaient au prsidium : dans son Kremlin de Byzance, l'empereur d'Orient, anctre du tsar, n'est dj plus qu'un prisonnier du parti . Les Images taient les saintes icnes par lesquelles les moines tablissaient leur pouvoir. L'arme, les hauts fonctionnaires, l'entourage de l'empereur voulaient se dbarrasser de la dictature des moines, et crer un tat moderne. Une sainte femme, la bienheureuse Irne, impratrice douairire, aidait sourdement les moines, de ses prires qui touchaient Dieu, et de son pouvoir qui tait grand. L'empereur, son fils, s'appuyait sur les jeunes colonels de ses rgiments de cavalerie. Il tait beau, il avait vingt ans, le peuple l'adorait. Le rcit des fautes qu'on lui fit faire, sournoisement, obstinment, est une page tonnante d'histoire ecclsiastique : on lui reprsenta que les jeunes colonels qui rvent de rformer l'tat sont des compagnons bien dangereux pour un empereur, on lui persuada d'en faire disparatre quelques-uns, on fit le vide autour de lui, on le calomnia auprs du peuple en le dcrivant comme un impie qui prfrait les rapports des prfets la multiplication des miracles. Des rgiments lui restaient pourtant fidles. On l'envoya en expdition avec eux sur quelque frontire, puis on le rappela brusquement pour une ncessit urgente : la police des moines l'enferma dans une salle du palais o l'impratrice, sa
  • mre, lui fit crever les yeux. Le hros , dans cet exemple, est d'un style trs moderne. Ces gardes blancs ne sont pas hants par un rve mystique, ils sont ralistes, ce sont presque les technocrates de leur temps. Ces trois images des Sudistes que notre sentiment rapproche, bien que l'histoire n'tablisse aucun rapport entre elles, nous expliquent le disparate et la confusion de certaines notions modernes. Dans ces trois exemples, le trait commun est l'existence d'une lite qui lutte contre une idologie. Mais cette lite couvre chaque fois d'une faon diffrente l'ordre qu'elle protge, elle sert, c'est sa fonction, mais de manire diverse. La fidlit, qui est son principe, produit une plante humaine , comme disait Stendhal, diffrente selon l'environnement et selon la pense que lui donne son hliotropisme . Celle des parfaits cathares est un engagement l'gard de leur peuple. Ils sont les pasteurs de leur peuple et aussi sa milice. Il y a quelque chose des chevaliers teutoniques en eux. Celle de la chevalerie est organique, si l'on peut dire : c'est l'ordre social tout entier qui repose sur l'allgeance et, en change, sur le devoir de protection, ou n'en conoit aucun autre, et les Gibelins ont la conviction que l'ordre, qu'on pourrait appeler dmocratique pour leur sicle, que la Papaut voulait imposer, est un ordre contre nature. Et la fidlit des colonels Byzance est une fidlit personnelle : l'empereur rformateur n'est pas le chef de la fodalit, le roi d'Allemagne comme Frdric Barberousse, il est dj un dictateur moderne auquel on prte serment pour le salut de l'tat. Ces trois ordres de la fidlit ne correspondent pas seulement des conjonctures de l'histoire, dont on peut retrouver les lments et les ractions typiques en d'autres temps, ils correspondent aussi trois tem- praments. Dans l'ordre de la gnrosit qui est le sacrement de l'lite, ils sont non pas trois degrs, mais trois branches de cette ordination, qui conduit au fond trois types d'enracinement. Le plus profond et le plus instinctif est celui qui repose sur un certain sentiment naturel de l'ordre et de l'honneur : c'est pourquoi la querelle des Guelfes et des Gibelins a dur si longtemps en Europe, c'est pourquoi elle a eu un retentissement si durable et des consquences si graves. L'engagement des parfaits est de nature mystique. Il est plus absolu, il exige le sacrifice total, il aspire au martyre. Aussi est-ce un type de dvouement, au sens romain du mot, qu'on ne voit apparatre que rarement. Et cette ferveur mystique explique l'acharnement de la lutte, l'opinitret d'une rsistance dsespre, le
  • dnouement dramatique. Et le troisime est le plus ardent, il est prompt, dcid, il engage des tempraments enthousiastes, il est efficace par le point d'appui qu'il prend sur son temps, mais il est fragile parce qu'il est une fidlit personnelle qui risque de ne pas rsister au temps : aussi les Cathares durent cent ans, les Gibelins durent trois cents ans, mais les colonels rformateurs ne durent pas plus d'une gnration. Ces trois vocations de la fidlit dbouchent sur trois modes d'application, et mme sur trois conceptions de l'action, dont la parent profonde est sentie par la plupart, mais dont les disparates dconcertent, car elles peuvent conduire des positions en apparence diffrentes. Les chevaleries noires qui consacrent toutes leurs forces la dfense d'un ordre qui leur parat raliser leurs conceptions les plus exigeantes, qui leur parat tre le seul ordre et la seule hirarchie selon lesquels les hommes puissent vivre avec quelque dignit, sont les descendants des parfaits, et leurs anctres lointains sont les brahmanes de l'Inde dont la vie asctique tait un exemple et en mme temps une protection, car la prsence du sage protge contre le dsordre par le respect qu'elle inspire. Les Chouans, les Carlistes, les Cavaliers fidles aux Stuarts contre les Ttes Rondes de Cromwell, les Blancs qui partout sous vingt noms mouvants ont dfendu l'ancien serment contre les soldats du Parlement ou des Corts, sont les fils des Gibelins : et leurs anctres sont les Francs de Germanie qui n'acceptaient pour chef que celui que les guerriers avaient hiss sur un bouclier. Et les soldats de fortune, les officiers de Bonaparte au 18 brumaire, les colonels qui s'emparent du pouvoir avec un rgiment de chars trois heures du matin, les lgionnaires de Pannonie qui proclamrent Claude et Aurlien sont les sauveurs d'empires que la pourriture de Byzance suscite de sicle en sicle. Atlanta, c'tait seulement le pass, c'tait seulement le bonheur de vivre. L'hacienda dont la porte s'ouvre devant le landau qui conduit Scarlett au bal, qu'a-t-elle de commun avec le champ des Cramats o fut lev le bcher des pasteurs cathares, avec l'chafaud qu'on dressa Naples pour le jeune prince Conradin, avec la salle du srail o la bienheureuse Irne fit supplicier son fils empereur ? Pourquoi ces images du pass, si fortes, si dramatiques, s'incarnent-elles pour moi en se refltant sur un relais si diffrent, presque puril, sur le dolman gris que portaient les volontaires du Sud, les soldats du gnral Lee ? Cela n'a pas de logique apparente, et pourtant je sais que mon sentiment ne me trompe pas. Ce que voulaient les Cathares, et les Gibelins, et les compagnons du
  • jeune empereur, c'tait le droit de vivre leur guise et d'tre heureux selon leur propre loi. Ce qu'ils repoussaient tous, c'tait la contrainte qu'un systme, une idologie, prtendaient leur imposer et qu'aprs leur dfaite, une mme puration, une mme politique d'assimilation leur imposa en effet. Et, comme je ne comprends pas bien, cause de la distance des sicles, la forme de bonheur que les Cathares, les Gibelins, les Byzantins ont perdue, tandis que je comprends bien et sens fortement la forme de bonheur que les Sudistes dfendaient et que nous avons perdue en mme temps qu'eux, c'est leur souvenir qui m'meut et c'est leur nom que j'ai pris pour symbole. Je dsigne donc sous le nom de sudistes tous ceux qui, quelque moment, ont ressenti une contradiction profonde entre le mode de vie et de dtermination qu'une idologie prtendait leur imposer et leur temp- rament, leur instinct, leur attachement une certaine manire d'tre qu'ils estimaient conforme la nature des choses : les gardes blancs qui ne capitulent pas devant le sens de l'histoire, qui ne croient pas un sens de l'histoire. Les diffrentes versions historiques du sudisme sont fondes sur l'acceptation de l'ingalit parmi les hommes et mme sur le respect des castes qui ont pour fonction de l'affirmer. Mais cette ingalit est si peu ressentie comme une injustice que ce sont ceux-l mmes qui devraient s'en plaindre qui constituent les troupes des sudistes et repoussent les idologies qui leur apportent les bienfaits de l'galit. Chacun trouvera des exemples son gr, ils ne manquent pas : ceux de la guerre de Scession ne sont pas les moins singuliers. C'est que l'ingalit, l'existence des castes, et surtout les privilges, les fameux privilges, sont des lments de paix et de solidarit, des principes de stabilit et de rciprocit, les canaux d'une circulation continuelle des devoirs, du respect, de l'affection, du dvouement, les noeuds mmes et embranchements selon lesquels se ramifie le vieux chne de la fidlit. Nous calomnions avec lgret des civilisations entires, quand nous nous dchargeons sur les mots vagues et altiers d'obscurantisme et d'oppression du devoir de comprendre comment des relations qui nous sont devenues trangres ont pu durer pendant des sicles. On peut tromper des paysans souabes et des Bretons qui n'coutaient que leurs curs, on peut abuser le bon ngre qui ne se
  • trouvait pas si malheureux dans sa plantation. Mais qui croira que des monarchies, qui ont dur dix fois plus longtemps que nos meilleures rpubliques, furent, pendant tout ce temps, des rgimes insupportables qui ne se maintenaient que par leur gendarmerie ? Il y a une dcadence des sudismes : nous le dirons, nous ne manquerons pas de le dire, c'est utile pour tout le monde. Mais il faut commencer par voir ce qu'il y a de sagesse, de gnrosit relle, de justice profonde et de consentement gnral dans les socits qui se construisirent d'elles-mmes, sans principes et sans tables de la loi, et qui se dvelopprent d'une croissance presque vgtale sur le terreau de la nature humaine, qui n'est ni aussi vritablement mauvais qu'on le dit, ni aussi profondment bon qu'on veut souvent nous le faire croire. Les formes naturelles de la vie, quand on les aperoit travers l'histoire, nous font considrer mme avec tristesse et honte les rapports humains que nous leur avons substitus. Sauf en quelques temps cruels et en quelques rares rencontres, les hommes ont ignor autrefois les rapports de force et d'gosme, l'institution de mercantile indiffrence que notre poque a tablis entre ceux qui dtiennent l'argent et ceux qui en ont besoin. La clientle , structure qui n'est pas seulement romaine, comme on le croit en gnral, mais qui fut peu prs universelle, l'appartenance, la vassalit, taient des relations humaines fondes sur la courtoisie, la reconnaissance, la fidlit. Mme des mots qu'on nous apprend maudire, ceux de domesticit, d'esclavage, ont t chargs en leur temps d'affection, de pit filiale, de respect. Il n'y avait pas, comme nous le disons btement, des humbles et des puissants : mais c'tait comme les divers degrs d'une parent. Le service d'une vie entire, celui de plusieurs gnrations, craient spontanment ces droits que nous rclamons en vain de nos lgislations impuissantes, droits qu'on n'avait pas besoin de revendiquer , qu'il tait mme superflu de rappeler, car il et t dshonorant aux matres de les oublier : et mme il tait impossible de les oublier, tellement ils taient naturels, inscrits dans la vie de chaque jour, accepts par les plus favoriss comme une chose aussi simple que la politesse, comme le signe mme, marqu sur eux, de leur propre supriorit. Les liens qui s'tablissaient alors et que nous avons peine imaginer taient ceux d'une famille ou d'une tribu. L'ingalit, la gnreuse ingalit, n'tait mme pas perue, tellement chacun se sentait sa place, gal par sa souverainet et sa plnitude dans cette place mme,
  • la sienne, la souverainet et la puissance dont le matre tait investi : ne songeant pas plus l'ingalit qu'un fils ne pense l'ingalit qu'il y a entre lui et son pre, tous membres de la famille, non pas mme adopts , mais membres par fondation, appartenant aux Scipion, aux Montmorency, au ranch ; ns sur cette terre et sous ce drapeau, en portant non pas la livre, mais l'uniforme, sujets du chef de la maison, mais comme un baron tait sujet du roi. Et tous avaient des privilges qui n'taient pas, comme on nous l'a appris, d'arrogantes prrogatives, mais des dons et faveurs que le matre avait accords, qui distinguaient et rcompensaient et qui taient, comme leur nom l'indique assez, non pas des exactions des grands, mais des privauts spciales, par lesquelles on tait remerci de l'affection et de la fidlit ou confirm dans un usage et parfois une usurpation, mais qui en taient d'autant plus chers aux faibles, aux manants , qui en furent, on ne le dit pas assez, les plus frquents bnficiaires. Quelle douceur, quelle humanit dans ces liens qui unirent parfois, comme les branches mles d'un hallier, des tiges entires pendant des gnrations ! On retrouve encore dans les tombes du IIIe sicle des esclaves couchs aux pieds de leurs matres, les serviteurs en Chine portaient le nom de la famille qu'ils servaient, leurs enfants mangeaient la mme table que les enfants des matres, et n'importe quel hobereau de France ou d'Allemagne se regardait comme personnellement insult par quelque injustice l'gard de ses gens ou des paysans de sa terre. Ce n'est pas seulement la monarchie, c'est, en vrit, la socit d'autrefois toute entire qui tait fonde sur l'honneur : l'honneur de servir et d'tre fidle pour les uns, l'honneur de protger et parfois de payer de sa vie pour les autres. Ce fut le vrai pacte entre les hommes, et on ne demandait pas autre chose que d'tre loyal et humain. Et certes, il y eut de mauvais matres, il y a toujours de mauvais matres : mais ils savaient qu'ils taient mchants, ils ne s'inclinaient pas, la conscience bien tranquille, devant la loi de l'offre et de la demande , ils savaient qu'ils taient indignes de leur titre et de leur sang, ils ne s'abritaient pas derrire le rglement intrieur ou le contrat collectif du secteur professionnel. C'taient des relations d'homme homme, dans lesquelles chacun tait responsable, dans lesquelles chacun, mme serf, tait un homme. La vritable nationalit fut longtemps cette allgeance qui rattachait une famille, une comt, comme on disait, ou quelque autre rseau de suzerainet. Elle tait rendue sensible par des coutumes, des
  • privilges, des manires d'tre propres ces groupes qui taient encore (ils en ont gard le nom en cosse) des espces de clans. Nos nationalits modernes, dans ce qu'elles ont de plus solide, se rapportent encore une certaine manire de vivre, que nous retrouvons dans nos lgislations, filles des coutumes, et dans nos prjugs, reflets des anciens privilges. Comme dans la chanson, nous sommes encore les gars de la Mayenne , les gars du canton . Je me sens Franais par une certaine manire de me sentir bien en France, et non pas cause de la Dclaration des Droits de l'Homme. Ce confort qui repose sur une conformit du jugement, des manires, des habitudes, et qu'on retrouve dans la conduite, dans le manger, dans le parler mme, quand je ne le perois plus, je ne me sens plus en France. II y a ainsi des provinces qui me sont aussi indiffrentes que le Luxembourg ou la Wallonie et pour lesquelles je me garderais bien de me battre. L'enracinement vertical des hommes est le principe de tout accord et de tout quilibre. Toutes les formes de solidarit sont possibles entre des hommes qui sentent leur parent. Et, au contraire, toutes les solidarits qu'on invente et qu'on fonde sur quelque dcoupage horizontal en tranches ou catgories sont invitablement prcaires. N'importe quel grand vent enlve ces tuiles qu'on a alignes. Le systme des castes que presque toutes les grandes civilisations ont tabli est, de la mme manire, un produit naturel. Il est la consquence de toute structure verticale, car celle-ci rassemble, dans l'unit de la ligne ou de la clientle, des hommes que leur culture, leur manire et leurs penses sparent. La division en castes n'est pas un acte d'hostilit, c'est simplement une constatation. Et cette constatation est si vidente que notre socit actuelle est encore divise en castes, parce que cet arrangement est spontan. Les castes n'ont aucun rapport avec nos classes sociales , car elles n'ont pas de dfinition conomique. Elles se constituent en raison de la culture, des gots, des manires, d'une certaine tenue morale. Les occupations mme ne sont qu'un signe : elles entranent l'estime ou l'excluent pour des raisons morales. Les castes sont comme des noeuds qui se forment sur un arbre. Elles peuvent tre trs nombreuses, car, tous les tages sociaux, les hommes sont galement jaloux de leur privilge de culture et de leur droit de choisir leurs gaux, ils veulent tre entre eux : on oublie trop qu'un balayeur ne se plat pas plus en compagnie d'un colonel qu'un colonel en compagnie d'un balayeur. Ce sont les socits dcadentes qui inventent la morgue. Au contraire, les castes, dans une socit hirarchique, crent l'obligation de la gnrosit, elles imposent la dignit dans la conduite, la fiert dans la
  • morale, elles font du service un devoir. Ce classement, au lieu d'tre strile comme celui de l'argent, fait porter chacun le poids crasant de la supriorit. Ils ont des perons d'or, mais il y a toujours un moment o il faut les payer. Notre socit goste et sche a invent un brevet de respectabilit sa mesure : on ne doit rien personne quand on ne doit pas un sou. Cette morale d'picier est parfois transgresse : c'est qu'il se rencontre de temps en temps des millionnaires qui ne sont pas fchs par vanit ou par gnrosit vritable de se conduire comme ceux qui taient revtus autrefois d'une dignit taient tous tenus de le faire. Le peuple sent trs bien, et pratique cet orgueil auquel on prtend faussement qu'il est tranger. Il n'est personne qui ne soit aussi pointilleux sur les obligations de la gnrosit que ceux qui sont le moins propres les soutenir. C'est que chacun, en tout rang, tient aux devoirs de sa caste qu'il regarde comme une part de sa dignit. Un ouvrier ne cotise qu' regret pour affirmer sa solidarit de classe, il sent qu'elle est factice : mais il est exact faire les cadeaux qui sont dus et exiger le pas dans l'escalier. Il prouve ainsi qu'il a conserv sur la dignit et sur les devoirs le mme sentiment que les courtisans que dcrit Saint-Simon. En tout tat, on tient faire ce qu'on se doit soi-mme et on est bien aise, ainsi, d'tre prince pour quelqu'un. Il est difiant de constater la vitalit des structures naturelles et comme elles rsistent au pic des lgislateurs. La fureur avec laquelle on applique les principes est une fureur impuissante. Les castes existent et se perptuent sous nos yeux dans un rgime qui les rprouve depuis cent ans. Les communistes ont essay de dtruire la famille : ils ont t finalement obligs de la reconnatre et de l'encourager. Les Amricains veulent imposer l'intgration des races : il se constitue sous leurs yeux des ghettos et des secteurs noirs et leur contrainte ne russit qu' tablir les conditions matrielles de la sgrgation. Tout ce que peuvent faire les idologies, c'est de rpandre des ides utopiques qui engendrent l'amertume et l'envie. Elles traversent ainsi le travail rparateur que la nature poursuit obstinment : elles dtruisent les chairs neuves qui se reforment, elles avivent les plaies, sans apporter l'espoir mme de la gurison. * * *
  • Il y a une morale des sudistes. Elle a deux traits qu'on retrouve en d'autres morales. D'abord, elle est ingalement observe, et ensuite elle n'est pas rationnelle. Ces deux particularits s'expliquent par son caractre mme. Elle est un ensemble d'impulsions, et non une doctrine. Si elle a une unit, cette unit est biologique. Cette morale est seulement une attitude, une certaine manire de pousser droit, comme pour une plante. C'est pourtant les mots de Sparte qu'on retrouve quand on veut dcrire le fond de cette morale sudiste : rectitude, courage, loyaut. Mais ces mots n'ont pas tout fait la mme rsonance chez les Sudistes. Ils ne dfinissent pas totalement le bien, hors duquel il n'y a point d'autre vertu : ils dcrivent plutt une disposition qui respecte, comme allant de soi, les vertus dont Sparte fait un uniforme, que les Sudistes font dboucher sur d'autres applications, qu'ils fertilisent pour ainsi dire. Car, chez eux, elles colorent toute la vie, elles se ramifient en inclinations bienveillantes, elles ne constituent pas un trophe dans lequel les armes se combinent et se croisent, mais un arbre dont les branches se rapportent toutes au mme tronc. La rectitude, par exemple, n'est pas seulement la droiture, elle consiste aussi avoir ce que nous appelons du caractre, elle doit dfinir toute une vie : finalement, c'est tre fidle soi-mme et la morale de caste. Le courage n'est pas une vertu de fier--bras. Sous sa forme la plus haute, il comporte le sang-froid, la patience, la souffrance, l'preuve. Les Japonais avaient un mot pour le courage irrflchi qui va chercher la mort fatalement : c'tait, disaient-ils, une mort de chien . Et la loyaut, enfin, est ce qu'on doit aux autres, et ces autres tout particulirement que sont l'tranger et l'ennemi : c'est une attitude dans le combat. Les vertus du soldat ont donc toutes chez les Sudistes un complment ou plutt un prolongement qui leur donne leur entire signification. A la rectitude correspond la modration qui est l'quilibre d'un grand caractre, et, dans les manires, la politesse qui implique le contrle de soi, la modestie et les gards dus aux autres. Au courage correspond la bont du fort et notamment la gnrosit envers l'ennemi vaincu. Le soldat n'a pas de haine pour un ennemi vaincu, il traite avec honneur un homme de coeur quia t malheureux et qui reste un de ses pairs. Kensin, le samoura, pleure lorsqu'il apprend la mort de Shingen, son ennemi, aprs quatorze ans de guerre. Et le vainqueur de Brda ouvre les bras au gouverneur qui a le dsespoir de lui rendre son pe. Car
  • l'pe unit ceux qui combattent loyalement. Enfin, la loyaut correspond l'estime pour ceux qui refusent le mensonge et l'quivoque, l'galit qui leur est consentie et, en contrepartie, la sparation qui relgue ceux qui refusent cette rigueur, ceux que leur mtier invite l'obsquiosit ou la flagornerie, l'artifice ou la fraude. Le marchand est exclu par cette morale de l'intransigeance : non pour ses richesses, mais pour l'origine servile de ses richesses. Et la pauvret est regarde comme indiffrente et mme comme naturelle ceux qui n'acceptent pas de composer. Tel est le fond de la morale sudiste qui n'est rien de plus que la rsonance sur toute la vie de la morale virile quand les religions et la mtaphysique ne l'altrent pas. Les livres nous apprennent que les trois colonnes du Bushido s'appellent Chi, Jiu, Yu, Sagesse, Bont, Courage. Ce sont les attributs de l'homme quand il est matre de lui-mme. Cette morale, on le voit, n'affecte pas l'effort, le raidissement, elle ne laisse rien paratre de cette armure stocienne que le Spartiate juge indigne de dposer. Elle est plutt une disposition intrieure, qui s'panouit tout naturellement parce qu'elle exprime un enracinement. Elle est comme l'irradiation sur tout l'tre que donne une certitude, non pas une certitude acquise, une certitude apprise, mais une certitude qu'on a dans le sang, qu'on sait d'instinct. On est ainsi parce que les rapports rels de la fidlit impliquent ces consquences. Car la fidlit ne repose pas seulement sur une parole qui n'engage pas moins d'un ct que de l'autre et selon laquelle l'un doit la protection, l'autre le service : ce n'est l qu'un rsultat politique, balistique pour ainsi dire de serment de fidlit. La signification relle de la fidlit est au-del : elle est dans la solidarit, dans la fraternit profonde que ce parrainage affirme. Ce n'est pas une loi d'amour comme dans le christianisme, c'est une affiliation. Au contraire d'une dclaration universelle adresse tous les hommes, la fidlit suppose un choix parmi les hommes. On se dfinit soi-mme en s'engageant, parce que s'engager, c'est s'identifier. Et cette affirmation qu'on fait de soi, ce baptme qu'on reoit parmi les hommes, engage pour la vie : on s'avance et l'on dit son nom. Et ce nom dclare ce qu'on est, proclame les frres, spare les trangers. On est quelque part sur une tige, sr de soi, ferme dans son devoir, ayant la fois une conscience et une sve, qui sont une seule voix. La fidlit, c'est la conscience du sang. On est ce qu'on est, certitude qui donne le calme, le srieux, l'esprit de justice. C'est le seul baptme que puissent donner les hommes lorsqu'ils ne vous imposent pas sur le front le signe d'un Dieu.
  • Je ne sais ce que vaut ce baptme l'heure de la mort. On est comme le loup : on meurt pour les siens. Ce n'est rien d'autre assurment que de sentir fortement la vie. Les morales que les hommes honorent n'y trouvent pas toujours leur compte. Mais qu'est-ce que les religions nous offrent sinon le pari de Pascal ? Le retre qui meurt en criant Confession ! que serre-t-il d'autre sur sa poitrine qu'un gri-gri ? Celui qui meurt consol par la pense d'avoir servi tous les hommes m'embarrasserait davantage. Mais les religions considrent gnralement avec mfiance cette profession de foi : ce n'est pas cela qu'elles veulent en dfinitive. Et servir tous les hommes, c'est souvent en favoriser sournoisement quelques-uns, qui nous prparent une camisole... On n'est jamais assur parfaitement de ne pas tre dupe. La fidlit ne met pas l'abri de cela. Il y a des branches mortes sur les plus beaux chnes. Nous ne pouvons rien contre l'injustice de la nature : elle nous laisse seuls. Mais nous pouvons rpondre de nous-mmes nous-mmes. C'est beaucoup de rcuser les juges et de n'accepter que le jugement qu'on porte sur soi. * * * Cette morale est si instinctive qu'elle s'est impose peu prs la mme poque des races d'hommes qui s'ignoraient et dans des continents qui ne pouvaient communiquer. Cette description de l'esprit chevaleresque, elle est tire, comme on peut le voir, des codes qui furent tablis au XIIIe sicle pour les Samouras. Je ne comprends pas trop comment on peut croire, dans ces conditions, qu'elle fut en Europe une manation du christianisme. La volont de faire son salut prfrablement toute chose et d'y appliquer exclusivement sa pense a peu de place dans cette morale du sicle. L'humilit, l'amour du prochain plac avant tout et avant l'honneur mme, le refus de la violence, sont aussi peu compatibles avec ces certitudes qu'un autre devoir inspire. L'annexion de l'esprit chevaleresque par le christianisme me parat tre, en ralit, un exemple parfaitement russi d'aggiornamento : l'glise y mit l'esprit d'accommodement que les Jsuites recommandaient plus tard dans la politique des crmonies chinoises , elle se contenta de gnuflexions. Cette morale, qui est fort peu chrtienne et qui n'est pas spcifiquement occidentale, est surtout une morale de la conscience, une morale instinctive de la dignit et de la supriorit : on la retrouve partout o il y a une ingalit qui engendre une fraternit. Elle rpond la question : comment se conduit un seigneur ?
  • Il ne faut pas s'tonner alors que cette morale ait survcu aux seigneurs, comme celle de Sparte avait survcu au prestige du soldat. Elles sont l'une et l'autre une disposition de coeur que les transformations de la socit n'arrivent pas effacer. Les monarchies avaient dj empli d'une autre cire les alvoles de la fodalit, mais les alvoles existaient toujours, elles formaient le gteau d'o le miel dbordait : ainsi la morale militaire restait l'armature sur laquelle un personnage nouveau, le gentilhomme, faisait reposer des manires qui paraissaient trs loignes de l'esprit fodal, mais qui se rapportaient au mme code. Les inondations, les raz-de-mare de l'histoire passaient sur ce terrain humain sans en dtruire de relief : les falaises et les crtes tombaient, mais, aprs ces boulements, le vieil ordre des valeurs maintenait au coeur des hommes ses collines et ses tagements. Et l'on vit ensuite que les idologies ne parvenaient pas changer le cur des hommes. Par mille canaux invisibles circulait dans l'tat dmocratique une pense qui n'tait pas du tout dmocratique. Le gentilhomme tait devenu un survivant d'un autre ge, on le reconnaissait lillet qu'il portait la boutonnire, aussi trange que les bouffettes qu'on mettait aux oreilles des chevaux, le militaire tait regard par les esprits avancs comme un personnage de comdie et l'on se moquait de sa culotte de peau , mais la loyaut, le respect de la parole donne, le courage, la fidlit, continuaient l'emporter sur les qualits syndicales et sur les services rendus la municipalit. Les cours de rcration taient d'un pernicieux exemple. Les coliers de douze ans s'obstinaient mpriser les mouchards, les poltrons et les garons qui ne savaient pas dnicher les pies. Ces sentiments rtrogrades taient incurables chez les galopins auxquels le gouvernement s'obstinait accorder des bourses d'internat. La morale laque elle-mme rpandait imprudemment des principes ambigus. Sous le nom de civisme, elle ressuscitait la loyaut, au nom de la dmocratie, elle faisait appel la fidlit, et, pour dfendre la libert, elle se repliait sur le courage en faisant un devoir de l'insurrection. Son imagerie n'tait pas moins regrettable, encombre de soldats de l'an II, de gnraux emplums, d'orateurs incendiaires, de conventionnels intrpides qui dfiaient l'Europe des rois. Le redoutable Tite-Live prenait la relve dans les lyces de l'hroque petit Viala. Nous marchions entours de hros. Je rvais dix ans sur mon livre d'histoire ouvert la page o le sergent Bobillot succombait sous les coupe-coupe des Pavillons Noirs. Condamns tous les dimanches dans les discours des conseillers
  • d'arrondissement, les Spartiates et les Sudistes triomphaient les autres jours de la semaine dans les maximes que l'instituteur crivait le matin au tableau noir. Mme dsarms, mme sans champion, Spartiates et Sudistes sont dans nos curs, ils n'ont jamais fini de livrer leur bataille. On les croit morts quand la bannire de Jackson flotte sur Atlanta. Mais ils rapparaissent sur des chars, en battle-dress dans la boue, sous la tenue lopard , toujours fidles leurs dieux d'autrefois, incorrigibles, indestructibles au milieu des hommes, surgissant comme des fantmes dans les cits d'o l'on croyait pourtant les avoir bannis jamais. * * * Il y a dans la morale sudiste quelque chose qui spare. Non seulement elle est trangre ce qui est rationnel, non seulement elle limine tout ce qui est mercantile, mais elle est allergique, elle se retranche, elle est rtractile devant tout ce qui est bas. Et le plus grand nombre des hommes est naturellement bas. Ils sont bas par leurs cris, par leur envie, par leurs prtentions, par leur sentimentalit et leurs pleurnicheries, ils sont bas par tout ce qui les proccupe et qui les fait haleter de dsir comme des chiens devant leur pte, par leur avidit, leur jobardise, leur mdiocrit, leur insondable sottise et leur insondable peur. La morale sudiste a cette particularit : le refus pour ceux qui portent la morale sudiste d'tre confondus avec ceux qui ne la portent pas. Le sacrifice, ils veulent bien, les Sudistes. C'est leur mtier, c'est le pacte, ils sont l pour cela. Le bonheur du peuple, bien sr : qui est-ce qui ne veut pas le bonheur du peuple ? Mais cette dfinition exigeante qu'ils se donnent d'eux-mmes, ils savent que la masse ne l'acceptera pas pour elle. Car, le peuple de seigneurs, o est-il parmi les hommes ? Parfois, on croit le rencontrer, mais l'illusion aussitt se dissipe. Comme ils sont phmres ces peuples de bronze couls comme un seul canon par la joie d'une fidlit ? On entend tonner quelques mois l'me des vieilles guerres, puis les machines crasent et broient cet acier qu'on croyait pur. Et ces peuples qui avaient port l'honneur des hommes, on les voit dfiler plus tard, non pas chargs de chanes et accusant le ciel injuste, mais brandissant des petits drapeaux qui sont ceux de leurs vainqueurs. Ceux qui les ont conduits, ceux qui se sont sacrifis ne laissent point de postrit parmi eux. Ils ont accompli un instant leur mission de fiers
  • vassaux, ils ont port la lumire antique, et tout retombe dans l'obscurit aprs eux. Il n'y a plus de peuple lu, il n'y a plus de peuple de seigneurs : il n'y a que des buveurs de bire et d'honntes petits Japs que l'ombre de quelque dieu a tir un moment de la mdiocrit des hommes et qui s'empressent d'y retomber. Avec soulagement. La morale sudiste dbouche donc sur une politique oligarchique. Il y a dans tous les peuples des porteurs de ces qualits naturelles que les grandes civilisations ont places en tte de toutes les valeurs. C'est ce type d'hommes et lui seul que revient la mission de guider les peuples et de choisir pour eux. J'ai longtemps cru que les Ordenburgs des SS devaient enfermer dans leurs murs de jeunes garons intransigeants et altiers auxquels on apprendrait le mtier de hros. Je les voyais durs pour eux-mmes et aspirant au sacrifice, implacables et pauvres, milice de l'ordre et de la foi, jeunes Saint-Just. Je rvais d'une race de prtres, chevaliers de quelque Ordre Teutonique invisible qui monteraient ternellement la garde aux frontires de la puret. C'tait une image de Sparte. Et cette image de Sparte, il est ncessaire qu'elle subsiste. Non pas seulement parce qu'elle est indispensable pour la victoire : mais plus profondment, plus durablement, parce qu'il faut que, dans toute civilisation, des hommes poussent jusqu' sa limite le gnie mme de cette civilisation, le principe duquel elle tire sa vigueur. Il n'y a pas de civilisation sans brahmane. Mais dans la transcription sudiste, ce qui importe est plus simple et plus facilement ralisable. Il suffit que la classe dirigeante dans l'tat soit pntre de cette morale de la loyaut, du courage et du dsintressement et que sa vie prive en donne constamment l'exemple. On peut se passer des formes prussiennes de dressage et de recrutement : elles ne sont pas indispensables non plus dans le gouvernement des hommes. Ce qui importe, c'est que cette lite existe, qu'elle incarne l'honntet et l'honneur et qu'elle en montre l'image tout moment. Cette exigence pour soi ne justifie pas seulement les pouvoirs que l'oligarchie revendique, elle donne un modle qui en impose la nation tout entire, elle cre un esprit dont toutes les castes s'imprgnent. Les Japonais n'ont pas procd autrement pour former un peuple qui donna si longtemps de grands exemples de discipline et de courage. Le peuple n'tait pas tenu aux obligations svres que respectaient les familles qui
  • vivaient selon la tradition. Mais l'admiration que lui inspirait cette conduite, qu'il trouvait la fois dans les lgendes dont il tait nourri et chez les hommes qui dirigeaient le pays, persuadait les plus humbles qu'il existait une manire honorable, comme ils disaient, de se conduire qui provoquait le respect et l'estime : et qu'on pouvait, en effet, obtenir, en la pratiquant, cette rcompense du respect et de l'estime, certitude qui institue, plus srement que les lois, une vritable galit parmi les hommes. Cette manire de voir n'est pas si japonaise qu'on le croit. A peu de distance de notre temps, c'est ce mme dsir de mriter le respect et l'estime qui faisait ramper, dans les boyaux de Verdun et de la Somme, des paysans assez peu hroques au cours de leur vie quotidienne, mais qui, en ce temps-l, valurent bien les soldats du Mikado. Cette volont de mriter l'estime et le respect, elle est donc toujours vivante parmi les hommes, et c'est mme assurment cette aspiration qui attachait la rpublique les instituteurs que j'ai tant aims quand j'tais enfant. Mais elle a t constamment bafoue par une lite que l'argent seul recrutait, que l'argent seul intresse, qui est le contraire d'une lite parce qu'elle ne vit que d'gosme et de penses basses et le contraire d'une aristocratie parce qu'elle mprise. J'aurais aim tre rpublicain. Mais rpublicain comme l'tait mon pre, comme l'taient beaucoup de braves gens, estimables et honntes, que j'ai connus auprs de lui. J'aurais aim tre rpublicain parce que j'aime l'honntet. Par niaiserie, en somme : au moins par navet. Et je souhaite un rgime autoritaire, et mme un rgime oligarchique, prcisment parce que j'ai quelques traits en moi d'un rpublicain . Parce que c'est le seul moyen de restaurer le rgne de l'honntet. Parce que j'aime les hommes, aussi, et que je suis sans illusion sur eux. Parce que j'aime le peuple, au fond, et que je suis triste qu'on l'abrutisse et qu'on se moque de lui. Parce que je suis du ct des Chouans par got de servir et d'aimer et du ct des messieurs , par ce que j'exige de moi. Parce que j'ai cru aux hros de Corneille, la charrue de Cincinnatus, aux douze enfants de Cornlie, la vertu des Scipion, tous ces contes de fes auxquels croient les Sudistes, et qu'un gouvernement vritablement dmocratique devrait remplacer, comme on fait en Chine, par la lecture du catchisme de Mao. C'est l de la morale civique, de l'instruction civique, comme on dit
  • dans les livres de classe. Mais les Sudistes ont encore un art de vivre que je n'oserais certes appeler une morale, mais dont je demande la permission de parler en quelques pages, que le lecteur sautera s'il trouve ce sujet sans intrt. J'aurais t, pour beaucoup de raisons, un trs mauvais lve de l'cole des cadres d'Uriage. Et pourtant, j'ai de la sympathie pour ce Dunoyer de Segonzac qui la commandait, s'il tait tel que le dcrit un bel article que Jean-Marie Domenach, avec qui je me croyais peu d'ides communes, crivit au moment de sa mort. Il voulait refaire des hommes , dit son pangyriste : voil une ide que j'approuve. Il pensait que l'aristocratie s'ordonne aux valeurs : c'est du pathos, mais c'est tout fait mon sentiment. Il croyait au proslytisme des vertus : c'est, dans un langage beaucoup plus noble que le mien, ce que je viens de dclarer. Cette rencontre m'inquite. Il ne me parat pas vident que je sauterais au cou de Jean-Marie Domenach si je le rencontrais, en constatant mon parfait accord avec lui. Il doit manquer quelques traits l'image de mon Sudiste. J'en vois un d'abord dans le portrait que fait Jean-Marie Domenach. Il savait, dit-il, tre le chef sans tre important . Voil qui me convient et qui me parat prcieux. Plus que les alliages uniques et les contradictions toniques que l'minent scholiaste signale en son hros. L'humour me parat, en effet, une qualit indispensable au Sudiste, bien qu'il ne figure pas parmi les vertus du parfait Samoura. C'est mme par l'humour qu'on est vraiment Sudiste. Cela corrige les claquements de talon, les certitudes dans les convictions, l'agressivit sans nuances, rhumatismes qui menacent toujours les combattants de premire ligne. Cette disposition prvient les faux mouvements, mme en politique. Que de fautes lourdes auraient vit les grands rgimes d'autorit du XXe sicle si leurs proconsuls s'taient quelquefois moqus de leur propre majest. Les chefs que j'aime, je les aime rbls et se souvenant de cette parole de Montaigne que sur les plus hauts trnes du monde, les rois ne sont encore assis que sur leur cul . Cet humour est encore un moyen de dfense. Il protge le Sudiste contre les empitements des idologies, contre les vexations des gens en place, contre les malheurs qui ne viennent que de la vanit. C'est un palladium universel contre tous les produits de la sottise. Il permet mme de passer indemne travers les preuves de la perscution, du moins
  • celles qui ne dpassent pas le calibre usuel. Cette gaiet des Sudistes les rend presque invulnrables, quand elle repose sur une juste apprciation des biens vritables, direction de l'imagination dans laquelle on retrouve leur fond stoque. Non seulement ils ne font pas les importants, mais ils n'admettent pas qu'on le soit. C'est une insolence contre laquelle il n'y a pas grand-chose faire et qui dcontenance les cuistres. Les nuances de l'humour sudiste sont nombreuses et elles sont toutes recommandables. On trouve assurment de grands profits de l'humour sur soi : il met l'abri des airs de tte, des profils avantageux, et il a le privilge de conserver la fraicheur du teint. On s'en trouvera bien en cas de succs : il arrte, ou, du moins, suspend la dcrpitude provoque par les louanges. Employ plus gnralement comme antispasmodique ou fortifiant, l'humour sur toute chose donne de bons rsultats. Il a t utilis avec bonheur en littrature o la seule apparition de Roger Nimier et d'Antoine Blondin, de Marcel Aym ou de Jean Anouilh, a suffi pour donner des tons verdtres et une odeur de moisi aux objets idologiques exposs dans la vitrine de la brocante littraire. Nous autres, Gibelins, nous sommes tous en ce temps-ci des singes en hiver : l'humour est le rayon de soleil sous lequel nous nous tirons. La littrature sudiste nous a enseign les bienfaits de la sgrgation intellectuelle. Stendhal avait dj trs bien dit cela. Dans le grand-duch de Parme, il suffit d'tre Fabrice del Dongo et d'avoir la chance de trouver quelques amis qui parlent votre langue : on se prserve ainsi du contact des imbciles et l'on chappe mme une partie de leurs traquenards. Ghetto ou palais, c'est tout un. C'est toujours le vivier o l'on a le plus de chances d'attraper le bonheur. Le Sudiste se moque, comme dans la chanson, des grands sentiments et des grands principes. Le refus n'est pas un mol oreiller comme le doute, j'aimerais mieux aimer et servir : mais c'est une pierre sur laquelle on peut poser sa tte pour dormir. Et se faire une sorte de bonheur avec cela. Stendhal s'est amus montrer que notre imagination peut fabriquer du bonheur entre les quatre murs d'une prison. Cet enseignement n'est pas toujours confirm par la ralit : Stendhal admettait lui-mme qu'il fallait des circonstances particulires. Les Sudistes pratiquent volontiers la rclusion du bonheur. C'est une consquence de cette sgrgation qui est leur loi. Mais cette prfrence nous indique encore autre chose. Le bonheur s'improvise et c'est un feu
  • qui se contente de peu de bois. La qualit des tres est une des conditions essentielles du bonheur : elle n'est pas la seule condition, mais elle est une matire sur laquelle on construit bien. La richesse n'importe pas autant qu'on le dit, ni la russite. L'enclos par lequel on se protge, les grands vents peuvent le renverser. Mais quand la tempte n'emporte pas tout, il suffit qu'il nous dfende contre les penses et les sentiments qui portent la peste. Notre imagination est la reine des batailles. Elle peut arranger tous les intrieurs et n'a pas besoin de plaques d'or pour cela, elle fabrique de l'or. Cette alchimie va mme plus loin, elle a le pouvoir de mpriser l'or des autres. C'est un des secrets de la sant que d'effacer pour soi ceux qui ne valent pas la peine qu'on se souvienne d'eux. Le Sudisme peut conduire une sgrgation, mais pas ncessairement : cela dpend des circonstances. Vivre conformment aux belles et solides lois de la vie, c'est s'panouir. Car la vie n'est ni absurde, ni morne, ni coeurante, comme on a voulu nous le faire croire, elle ne provoque pas la nause. Elle n'est pas un enfer au milieu des fantmes des autres , ni un incomprhensible chtiment : elle est loyale, dure et saine, aveugle comme les plantes qui poussent, mais d'abord comme elles radieuse, et non pas chtiment, mais peut-tre mme rcompense dont nous sommes libres d'user ou de msuser, que les ides seules empoisonnent, car les ides engendrent la souffrance, la sottise, la haine, et ce sont les seuls fantmes. Les Sudistes ne sont pas enferms dans un caveau sans fentres en face d'un bronze de Barbedienne : ils se promnent librement dans les vergers de l'abbaye de Thlme. Aux conditions toutefois que Rabelais avait dites : n'y recevoir que ceux qui ont par nature un instinct et aguillon qui tousjours les poulse faictz vertueux et retire de vice, lequel ilz nommaient honneur . Il n'y a pas d'autre sgrgation, mais il y a celle-l. On n'est pas admis ou exclu de l'abbaye de Thlme, on n'entre pas chez les Sudistes comme dans un club : on se place de soi-mme parmi ceux qui sentent en eux cette disposition gnreuse et douce ou parmi ceux qui maudissent les hommes et la vie. Et cette prdestination donne d'emble l'accord avec la vie et avec les choses et elle triomphe tout naturellement des poisons : mais on ne peut rien pour ceux qui ne portent pas ce signe et qui prfrent s'empoisonner en respirant les vapeurs dltres des idologies. C'est une sottise de croire que cette sgrgation est sociale. Ce don d'amiti pour les tres et pour les choses, il peut tre dvolu tous les hommes. La vraie bont et la vraie culture sont une tournure d'esprit, une
  • reconnaissance tacite d'une certaine grille de jugement, en un mot, un instinct commun. Pour exprimer ce son de l'me, les plus ignorants ont un diapason aussi sr que les plus savants. Trs souvent des hommes du peuple, des artisans et des paysans encore plus, ont ce sentiment immdiat, cette apprhension intuitive de ce qui est juste et sain, qui est diffrent de ce qu'on appelle la morale, et mme parfois la bafoue, et qui, d'autre part, admet trs bien tout un bagage de prjugs, de faux jugements hrits des habitudes sociales, qui n'altrent pas finalement la rectitude essentielle des ractions. Et par l on vrifie qu'ils appartiennent vritablement une certaine race aristocratique ou plutt une varit saine et vigoureuse de la plante humaine, alors que beaucoup de membres de ce qu'on appelle socialement l'aristocratie ne sont plus que des plantes rabougries, tioles par les poisons intellectuels de toutes sortes, minables, et, en dpit de leur culture et de leurs bonnes manires, pitoyables. Cette communion des Sudistes engendre entre eux une sorte d'amiti instinctive, comme un langage secret. Elle a ses mots de passe, ses prfrences, ses sonneries qui n'appellent que les initis. Cette rsonance perue par tous, cre entre les Sudistes une fraternit imm- diate. Mme dans les preuves, mme dans les moments de dcouragement, les Sudistes vivent et se soutiennent de leur sparation mme. Cette dvolution donne un sens leur vie. Ce qu'ils sentent, ce qu'ils font n'est jamais inutile l'intrieur du monde sudiste. Car Atlanta peut tre rase : il reste la communaut des coeurs, le mme refus, la mme me, cette fraternit non crite, non proclame, non dogmatique, mais grave en chacun de nous par cela seulement que nous sentons ce que nous sommes. Et ainsi le bonheur sudiste n'est pas seulement un refuge, mais il est un milieu dans lequel notre sensibilit se dveloppe et se fortifie, et il dessine aussi des perspectives, il trace un horizon, qui n'est pas une illusion et un rve, mais qui projette dans l'avenir la conviction profonde, biologique, des Sudistes, qu'une certaine race d'hommes ne peut disparatre sans que le plan de la nature soit mis en question tout entier. Ces signes auxquels les Sudistes se reconnaissent, ils ne les aident pas seulement tre forts et sentir comme une prsence auprs d'eux cette solidarit qui nat de leur particularisme mme. Dans la vie prive de chacun, cette amiti qui nat spontanment entre eux, que les circonstances et les affinits favorisent parfois jusqu' en faire un terreau
  • profond et riche dans lequel nos racines puisent les sucs prcieux de l'affection et du bonheur, je ne sais si elles protgent de la souffrance et de la mort devant lesquelles l'homme est toujours seul finalement : peut- tre, se combinant avec l'ide que les Sudistes se font de la vie, peuvent- elles nous aider accepter la souffrance, la vieillesse, la mort, comme quelque chose de naturel, que notre destine d'homme nous invite considrer avec courage, et que l'affection et la confiance en ceux que nous aimons nous aident affronter. Je voulais dire que, en somme, dans une certaine mesure, l'amiti, qu'elle soit l'amiti des hommes ou l'amiti de quelques-uns qu'on a choisis parmi eux, est un sentiment spcifiquement sudiste. Le bonheur dans lequel se rfugient les Sudistes n'est pas ncessairement moral. J'ai dj dit, je crois, que les Sudistes avaient leur propre code. Je pense l-dessus comme mon cher Stendhal qui prte une conduite peu convenable monsignore Del Dongo, futur prlat. Il arrive mme que l'opposition de certains Sudistes aux pharisiens installs aux places les amne commettre des actions peu lgales. Il ne faut pas beaucoup de discours, je pense, pour faire comprendre qu'on peut se rendre coupable de telles actions sans droger la loi qu'on s'est faite pour soi-mme. Je veux seulement dire que les Sudistes ne rendent raison qu'aux Sudistes. Cette rgle est sans exceptions. Ces considrations nous ont un peu cart de ce militaire rbl qu'un exgte catholique nous proposait pour modle. Dans une note biographique qui accompagnait cet article, un rdacteur anonyme prcisait que le gnral Dunoyer de Segonzac avait eu dix enfants. Son pangyriste avait oubli ce trait, par lequel on peut voir que son hros avait obi aux injonctions de la nature. C'est encore un trait sudiste d'accueillir avec une honnte joie les prsents qui nous sont faits par la nature, bien qu'il ne soit pas indispensable, pour tre Sudiste, d'tre pre de dix enfants. De tous les efforts qui ont t faits pour dnaturer le cours naturel de la vie, les plus mritoires sont assurment ceux qui nous persuadent de n'avoir ni femme ni enfants. Ce conseil austre a t donn par des docteurs aussi diffrents que Lnine, Gide et Montherlant, et il est peu d'crivains notables de notre temps qui ne le reprennent leur compte. Lnine professait cette doctrine par systme et Montherlant, plus raison- nablement, par respect de la dignit de mle. Gide s'tait dress un
  • Moloch de carton-pte contre lequel il se battit toute sa vie la manire de Don Quichotte contre ses moulins. Il lui avait manqu d'tre interne au lyce de Chteauroux. Lnine, s'il avait vcu, aurait eu la surprise de voir son rgime instituer des allocations familiales. Montherlant, qui est un admirable crivain sudiste, ne voit en cette occasion que l'humiliation du mle dans le mariage, il oublie la fiert du buffle la tte de son troupeau, il aurait d se faire musulman. Si l'on suivait ces docteurs, nous deviendrions des animaux ponte annuelle et nous enfouirions nos oeufs dans le sable chaud. Aprs quoi, nous jouirions de la complte autodtermination qui est injustement le privilge des tortues. Je crois que le Sudiste, au contraire, aime son destin d'animal et ne s'y drobe pas. C'est sa fiert, c'est son signe. Toutes les btes chassent pour leurs petits, toutes les btes attaquent le chasseur quand il s'approche de la tanire de leurs petits, et les btes crient comme nous quand elles les ont perdus. C'est la taille de cette tanire que les hommes ont construit leurs maisons ou leurs cits. Ce sont des troupeaux de fils et de petits-fils qui furent les premires tribus. Et, en effet, on laisse du poil dans les halliers, et les vieux mles sont pels la fin et mme quelquefois abattus par les jeunes. Cela prouve seulement qu'un jour nos genoux molliront. Mais en attendant que notre carcasse pue et blanchisse quelque part, c'est nous-mmes qui devons tre la mesure de toutes choses au monde, et les choses qui dpendent des hommes, qu'elles se comptent en notre nom par des pas et des coudes. Les ponts et les gratte-ciel de nos ingnieurs, je veux bien les admirer, condition qu'ils ne fassent pas de nous des fourmis se suivant en file par milliards sur la poussire de quelque dsert. Au bout du familles, je vous hais , il n'y a que cette poussire pendant des sicles de sicles. La libert, pour quoi ? La libert, pour qui ? Le trou solitaire qu'on nous offre ne vaut pas mieux qu'un caveau. Que l'homme soit la mesure des choses n'est qu'une maxime d'architecte. Mais pour les Sudistes, elle est une dfinition de la vie. Ce sont nos sentiments mmes qui doivent tre ordonns selon cet instinct de dvouement et selon cette mme mesure. Les spculations d'esthtes ne sont que des variantes de l'gosme : les actes d'amour qui s'adressent toute l'humanit ne sont que des faons de se drober nos tches prochaines. Tout cela, c'est de la fuite en avant. Que nos sentiments soient simples et ils resteront humains. Le lierre des penses utopiques tapisse nos cervelles et il s'oppose au mouvement de notre propre sve. Penser chaque jour valoir davantage de dollars ou construire la socit
  • socialiste en suivant les cours du soir du parti, c'est le mme lavage de cerveaux, c'est en nous le mme vide qui laisse la mme dception et le mme dsespoir. Les architectes font de nous des fourmis dans leurs villes : mais il y a des architectes de l'me, plus redoutables encore, qui font de nous des fourmis moralement. C'est notre me qu'il dtournent et canalisent, qu'ils dnaturent. Et ces penses trangres nous empchent d'abord d'tre nous-mmes, mais finalement elles nous empchent de vivre. Les Sudistes reprsentent cette part de l'espce humaine qui veut vivre. Simplement vivre, respirer. Respirer quelque chose qui ne soit pas frelat, fabriqu, un air propre, tel qu'il tait au commencement du monde. L'affection des enfants au pre est sudiste, la douceur du commandement est sudiste, et aussi la confiance, le respect. La vieille civilisation chinoise tait sudiste. Le plus grand philosophe sudiste fut Confucius qui croyait l'ordre immuable de toutes choses. Les rites sont sudistes, ils sont les formes consacres de la sagesse naturelle. Mahomet tait sudiste, lui aussi, dans un langage plus rude, qui sentait le cheval et le cuir des harnais. Une fois de plus, nous le constatons, l'esprit sudiste ne s'est pas dvelopp seulement dans l'Europe Occidentale. Les Sudistes sont une espce d'hommes qu'on retrouve dans toutes les races et travers tous les continents. L'amour est sudiste : il est la forme de sgrgation la plus impertinente. L'rotisme est, au contraire, un produit des systmes et de la falsification. Les femmes nergiques sont un produit sudiste. La nature a voulu que les femelles fussent vigoureuses : elles sont naturellement patientes et rsistantes et portent volontiers des colis sur la tte. La mauviette, la femme qui a des vapeurs, la poor little flower , sont des varits tioles cres par la civilisation urbaine. Les femmes peuvent conduire des tracteurs, dcharger des bateaux, guider des trains de bois, et elles tirent au fusil aussi bien que n'importe qui, lorsqu'elle sont protges par un sac de terre. Plusieurs expriences concluantes ont prouv que ces exercices n'empchent pas l'affection, bien qu'ils soient peu recommands pendant les priodes de maternit. Les Sudistes aiment que les femmes soient vraiment femmes et que les hommes soient vraiment hommes. Mais ils se passent en ces matires des conseils de la publicit.
  • La longueur des jupes et le port des fuseaux sont regards comme peu importants par les Sudistes. * * * Ai-je dit tout ce qu'il fallait dire sur les Sudistes ? Je n'en sais rien, je crains qu'il ne manque beaucoup de traits qu'un nomenclateur plus exact aurait recueillis. J'ai voulu seulement donner une certaine image des hommes vers qui me porte ma sympathie. Les Spartiates et les Sudistes qui paraissent diffrents se ressemblent en plusieurs points. Les uns et les autres sont fidles un certain ordre de la cit, selon lequel l'essentiel n'est pas d'amasser, mais d'tre libres, non de vendre, mais d'tre soi ; pour eux, les hommes ont plus d'importance que l'conomie et, parmi les hommes, la gnrosit et la qualit du coeur fixent les rangs ; ils adoptent instinctivement une dfinition biologique de l'homme, ils croient qu'il existe des lois fondamentales du dveloppement de l'espce qu'on ne peut transgresser impunment, que le respect de cette loi naturelle est le principe du bonheur et de la sant, que la richesse et la profusion sont des faux biens. Cette manire de sentir explique peut-tre l'opposition de la droite et de la gauche, qui a peu de sens en politique, mais qui met en lumire l'antinomie de deux tempraments, source de conflits et de haines bien plus que les rformes mises en discussion. Les hommes de gauche ont une dfinition rationnelle et abstraite de l'homme et ils veulent ranger de force les hommes dans les rayonnages qu'ils ont prpars. Cette fureur de rendre les hommes heureux et parfaits selon leurs principes dtruit leurs intentions les plus louables. Ils aiment sincrement la libert, mais ils sacrifient la libert l'galit. Leur amour de l'galit les oblige contraindre, ils construisent une caserne pour l'imposer. Et comme il faut encore que les hommes soient frres l'intrieur de cette caserne, ils leur extirpent leur conscience pour leur transfuser de force cette fraternit. Les hommes de droite n'ont pas de systme, ils ne construisent pas la cit avec la rgle et le compas. Ils prennent les hommes comme ils les trouvent, l'endroit o ils ont pouss, en bottes ingales que la nature a formes et qu'il ne faut ni dfaire ni pressurer : ils respectent la croissance naturelle des choses. Elle leur parat injuste parfois, mais ils pensent qu'il n'est pas impossible de rparer ce mal. Car ils croient qu'il existe partout une
  • noblesse parmi les hommes, appelant ainsi des hommes qui ont en leur coeur un certain instinct qui les pousse la justice et la gnrosit. Ils ont confiance en ces hommes, et ils pensent que la politique consiste identifier cette lite et lui confier la fonction de diriger les autres hommes. Leur but est de vivre selon les moules et dimensions que la nature a prpars pour les hommes et particulirement pour chaque peuple, et dans lesquels chacun peut trouver sa place, si l'on ordonne avec bienveillance, bon sens et loyaut. On est Spartiates ou on est Sudistes, selon les temps et les circonstances. Sparte est un style que l'tat d'urgence impose une gnration. Les Sudistes sont des leveurs. Il y a quelque chose du patriarche en eux. Mme dans leurs dvouements, ils ne se lvent que pour sauver. Les Spartiates sont des chirurgiens. Ils savent qu'on ne peut plus attendre. Mais, ne l'oublions pas, le Spartiate et le Sudiste sont en nous deux personnages diffrents, peut-tre mme deux personnages opposs. Ce n'est pas assez de dire que le Spartiate est en nous l'homme des crises, l'homme de l'nergie, ventuellement l'homme de la duret, celui qui protge n'importe quel prix le droit de se dterminer librement, en somme le droit d'tre Sudiste, tandis que le Sudiste est l'homme de la grance, de l'implantation, du tassement et pousse de toutes choses en une vgtation, de la tolrance, celui qui n'exige rien, mais qui donne, celui qui s'excuse d'avoir t Spartiate. Ce n'est mme pas assez de dire que le Spartiate est celui qui protge durement la libert, qui impose durement la libert, le Montagnard, en somme, tandis que le Sudiste qui est en nous symbolise l'aspiration de tous les hommes vers la libert, la diffrence est plus profonde encore. Car le Spartiate est sr de lui et le Sudiste ne l'est pas et ne peut pas l'tre. Et au nom de sa certitude, le Spartiate peut devenir un idologue, il risque d'oublier que l'exigence est pour lui et n'est que pour lui. La devise sur son ceinturon lui parat tellement belle qu'il veut qu'elle soit inscrite sur le ventre de tous. Au moment o le Spartiate, oubliant que la phalange n'est que quelques-uns, veut que tout le peuple soit la phalange, ce moment-l, il devient non seulement diffrent des Sudistes, mais il est mme l'ennemi des Sudistes, il est, au profit de quelque dieu des combats et des nues, cet idologue qui prtend forcer la nature et qui n'apporte aux hommes que les malheurs que les chimres entranent aprs elles.
  • Que le Spartiate en nous rponde donc l'heure du pril, et mme qu'il veille toujours en chacun de nous, qu'il soit prt, comme dit le vieux sage de Chine dont je citais les paroles au commencement de ce livre, faire sa cuirasse de lames de fer et sa couche de peaux de btes sauvages , mais qu'il sache qu'il n'est l que pour protger le Sudiste en nous, pour lui permettre d'tre. Car finalement, ce qui importe, c'est que pousse librement la plante appele homme et qu'elle ne soit pas trop rabougrie et chtive si c'est possible.
  • CHAPITRE V AU ROYAUME D'UTOPIE Le meilleur des tats serait celui dont Sparte fournirait l'armure et les Sudistes la pense. Il raliserait ainsi l'tat idal que voulait instituer Richelieu, un gant de fer sur une main de velours et qu'il ne ralisa gure, car on ne sentit jamais que le gant de fer. Personne ne peut s'assurer qu'il serait plus heureux. Il n'est pas d'homme d'tat sans doute qui ne se persuade qu'il veut le bonheur de son peuple : mais, presque toujours, il n'a le temps que de broyer sous son gant de fer. C'est pourtant la main de velours qui importe : car elle reprsente la fin qu'on veut atteindre, comme Sparte n'est qu'un moyen pour restituer la libert et l'harmonie que les Sudistes se proposent. Ce royaume d'Utopie qui combinerait les vertus de Sparte et les aspirations des Sudistes, on n'en peut dcrire l'image idale en construisant une de ces villes que les peintres du XVe sicle ont reprsentes au fond de leurs tableaux et qui rassemblent derrire les murs d'une seule cit toutes les coupoles et toutes les tours qui taient clbres dans la chrtient, auxquelles le peintre ajoutait encore celles qui naissaient de son imagination. Car nous btissons sur quelque chose qui existe. Ni les Spartiates ni les Sudistes ne se proposent de raser nos villes et d'en lever de diffrentes sur le dsert qu'ils auraient cr. Mais un esprit nouveau peut souffler sur le monde dans lequel nous vivons et le transformer. C'est d'une hygine des cerveaux et d'une redistribution des pouvoirs dont nous avons besoin. Pourquoi ceindre la peau de bte des prophtes et invoquer les cataclysmes ? Il nous faut simplement un plan d'urbanisme et de l'air pur. Ce qui caractrise la physionomie du monde moderne, c'est que deux idologies diffrentes et en apparence opposes ont entran, par le dveloppement hypertrophique de leurs structures, la mme limination de tout mode de vie individualiste et de toute vritable libert. Avec des mthodes et des instruments d'appellation contraires, elles en arrivent toutes les deux faire peser sur les hommes une pression dont l'intensit seule et le degr pour ainsi dire diffrent, mais dont le but, les moyens et les points d'appui se rpondent. Toute rvolution du XXe sicle doit donc tre dirige contre l'un et
  • l'autre de ces deux systmes parallles. Et la description mme des maux indique les points sur lesquels il faut chercher des remdes. Le but est de redonner chacun une vritable libert et une vritable personnalit. Le moyen est de dtruire les appareils d'endoctrinement ou de conditionnement. La mthode est de changer les mcanismes conomiques et politiques qui servent de point d'appui la dnaturation de l'homme, c'est--dire de contrler l'emprise excessive de l'conomie sur notre vie et d'conduire les minorits dirigeantes qui la reprsentent. De mme que, dans les pays communistes, le premier objectif est la destruction de la dictature du parti, minorit qui dcide de toutes choses, ainsi, dans les pays ploutocratiques, le premier objectif est la destruction de la toute-puissance de la minorit ploutocratique qui dtient la direction relle des affaires. Mais aussi, il importe de comprendre que, de mme que tous les membres du parti, dans un pays communiste, ne sont pas invitablement des fanatiques conscients de l'oeuvre laquelle ils sont associs, ainsi, dans un pays ploutocratique, les dirigeants conomiques et leurs collaborateurs sont souvent des hommes qui ont des ides raisonnables et un dsir sincre de justice et qui sont seulement entrans et souvent contraints par les ncessits de la concurrence participer une politique et une conomie qu'ils n'approuvent pas. Ce sont donc les mcanismes contraignants qu'il faut reprer d'abord dans une ploutocratie. Et c'est ensuite seulement qu'il faut s'en prendre aux hommes, en distinguant soigneusement ceux qui ne pouvaient agir autrement dans le type de socit dans lequel ils ont eu prendre des responsabilits et ceux qui se sont placs d'eux-mmes et hystriquement la tte de la rue vers le mercantilisme, le profit et la cupidit. Or, nous devons percevoir clairement ce principe, fort impopulaire dans tous les pays occidentaux : le libralisme conomique, c'est--dire l'acceptation des lois de la concurrence sur le march mondial, est l'origine de la plupart des maux de la civilisation moderne. On ne peut crer une civilisation europenne sans qu'il y ait d'abord un march ferm europen . La fermeture la plus stricte des frontires de l'Europe devant les produits, les affairistes et les ides de l'tranger est la base indispensable de toute construction de l'avenir. Si nous nous y refusons, l'Europe, quoi qu'on dise, quoi qu'on fasse, n'a pas d'autre destine que d'tre un tat satellite de l'Amrique, et, si l'Amrique nous abandonne un jour, un tat satellite de la Russie sovitique.
  • Au contraire, le protectionnisme europen est la condition primordiale de tout changement dans nos structures, dans nos mthodes, dans notre mentalit. Si nous voulons nous dbarrasser des maux du gigantisme et de la hantise de la monnaie et des prix, il faut d'abord se dbarrasser de la hantise de vendre, de vendre tout prix, de vendre sous peine de mort, moins cher que l'Amricain, moins cher que l'Anglais, moins cher que l'Allemand, moins cher que le Japonais. On ne peut rien remettre l'chelle humaine, sans disposer d'abord d'un terrain l'chelle humaine. On ne peut rien reconstruire sous la pression de la crise, de la catastrophe, de la mvente. Il faut regarder autre chose dans la vie que le bilan mensuel des exportations. Ce qui ne veut pas dire qu'il ne faut pas exporter ni importer. Mais c'est l'tat qu'il appartient, en fonction des objectifs suprieurs qu'il s'est fixs, d'admettre des trocs avec l'tranger qui se substituent l'anarchie fructueuse de l'import-export. Ce systme est si peu chimrique qu'il a t employ avec succs par l'Allemagne d'avant-guerre, sous la direction du seul conomiste de gnie que l'Europe ait connu depuis cinquante ans. C'est seulement aprs avoir assur par cette mesure les conditions mmes de toute rvolution structurelle en Europe qu'on pourra s'attaquer aux autres problmes qui sont, soit de structure, soit de personnes. Ces problmes sont si urgents que le gouvernement franais s'est dcid en rechercher la solution sous le nom singulier de participation : vocabulaire qui avoue que, dans les dmocraties modernes, le peuple ne participait pas la conduite des affaires. Le bavardage auquel on se livre de tous cts autour de ce synonyme moderne du terme de dmocratie empche la plupart des gens d'avoir des ides claires sur ce sujet. Or l'apparition de ce mot constate en fait l'chec des mcanismes de la dmocratie politique dans les tats modernes soumis la primaut de l'conomique : ce qu'on propose sous le nom de participation, c'est donc, en ralit, le remplacement des courroies de transmission uses et flasques de la dmocratie par un nouveau systme d'association de la base aux dcisions conomiques qui conditionnent en fait son existence. Ce transfert du politique l'conomique et de l'lectorat au syndicalisme est une opration vaste et ambitieuse. Elle exige des rflexions qui n'ont pas toutes t faites, en particulier la constatation que le pouvoir dans les tats modernes est en grande partie de nature conomique et non plus de nature politique, et elle entrane par consquent une acceptation ou un refus de cette volution fondamentale.
  • Elle exige, en outre, une condition pralable dont personne ne parat se soucier : la transformation du syndicalisme actuel, politis, carririste, malhonnte en de nombreux cas, priv de reprsentativit presque toujours, en un syndicalisme apolitique, reprsentatif, probe, contrl, qu'on ne peut obtenir que par une participation gnrale aux lections syndicales et par une constatation honnte des rsultats. Elle exige encore qu'on renonce appliquer la mme lgislation des objets d'une taille et d'un caractre diffrents, et qu'on se rsigne enfin inventer, comme les jardiniers, des traitements diffrents pour des produits de nature diffrente et ne pas se servir du mme outillage pour les carrs de fraisiers et pour les forts. Sous ces diverses conditions, le transfert de la dmocratie la participation nous rapproche en effet d'un mcanisme l'chelle humaine et conforme la nature des choses. Car l'homme n'est pas un citoyen , c'est l une notion abstraite, chimrique et ridicule, mais tout homme a un mtier et, par consquent, des intrts professionnels et une certaine connaissance de ce qu'on appelait autrefois sa partie . L'association troite et loyale d'une reprsentation syndicale honnte aux problmes et aux dcisions d'une branche professionnelle est une des conditions du fonctionnement juste et sain d'un organisme de production. La collaboration, dans un mme secteur, entre les reprsentants des patrons, ceux des cadres et ceux des employs et ouvriers n'est rien d'autre que la rsurrection des anciennes structures corporatives qui taient des structures naturelles et spontanes. Cette collaboration peut tre reconnue officiellement et l'organisme correspondant devrait tre ds lors constitu en chelon de dcision et pourvu d'un pouvoir de rglementation et de lgislation dans son secteur. Le danger est la formation d'une couche de technocrates des syndicats dcidant de concert avec les technocrates du patronat sur des rbus inintelligibles pour la base. Mais cette difficult ne se produit qu'au moment o de puissantes units conomiques interviennent dans le dbat : et il appartient alors l'tat, comme nous allons l'expliquer, d'imposer son arbitrage et, par consquent, sa volont, qui est de nature politique, chaque fois que les mastodontes de l'conomie menacent d'annexer leur profit, par l'intermdiaire des technocrates, un secteur professionnel tout entier. La participation la gestion de l'entreprise elle-mme soulve des problmes qu'on ne peut rsoudre que par un recours l'ordre naturel qui doit tre notre guide en toutes choses. Toute entreprise doit tre dirige,
  • elle est un organisme qui ne peut se passer d'un cerveau et qui ne peut ignorer non plus les lois de son dveloppement. Aucun esprit raisonnable ne peut donc accepter que la direction d'une entreprise chappe au chef qui en est responsable. Lui seul est apte faire les choix qui commandent l'avenir, agrandir et risquer, conduire selon son exprience et son instinct. L'initiative individuelle, loin d'tre freine et strilise par une fiscalit tatillonne et paralysante, devrait tre, au contraire, encourage et rcompense : elle est la sve de toute prosprit, elle est le sang le plus prcieux qui puisse irriguer l'organisme conomique et elle doit tre, ce titre, protge comme l'lment le plus sain et le plus fcond de la production. Le personnel ne peut donc tre associ aux dcisions majeures de gestion qui sont la prrogative de la direction. Mais dans les entreprises dont la taille le permet, tous ceux qui ont donn leur travail, leur temps, leurs efforts pour construire une affaire avec le promoteur doivent tre associs la fois l'administration de la firme dont ils font partie et sa prosprit. Ces prtentions sont si peu rvolutionnaires qu'elles ont t ralises spontanment en beaucoup de cas. Il est tout naturel que le personnel soit associ l'administration, ds que la notion gratuite et arbitraire de lutte des classes cesse d'inspirer l'action des uns et des autres. Il est tout aussi naturel que ceux qui participent la production participent aussi aux rsultats de la production : mais ils doivent accepter alors les ingalits de la production et des rsultats comme les capitalistes les acceptent eux-mmes. L'attribution d'actions tous les collaborateurs de l'entreprise, telle qu'elle est pratique chez Chrysler par exemple, et dans un certain nombre de firmes franaises, permet de faire partager tous les profits et, comme il est juste, les pertes, et mme, au titre d'actionnaires, les diffrents groupes de l'entreprise peuvent tre reprsents dans les conseils o est labore la gestion. Ce sont l des solutions simples, banales, mais qu'on ne peut gure outrepasser sans tomber dans la pure rverie. Il n'en est pas de mme des entreprises gigantesques et apatrides qu'on appelle des trusts. Bien que, sous la pression des circonstances, quelques mesures, rarement appliques, aient t prises dans certains pays pour limiter la puissance des trusts, en fait, on constate sur ce point une lacune et mme une inadaptation de notre systme lgislatif. Un des traits de la lgislation moderne, particulirement sensible en France, est son universalit rigide et son caractre strictement qualitatif. Par l, notre lgislation n'est pas adapte au monde moderne : elle est dsarme contre
  • les formes gigantesques de production, parce qu'elle refuse trop souvent de les distinguer des autres et de leur appliquer une surveillance et des sanctions correspondant leur caractre. Les trusts qui monopolisent et commandent certains secteurs de la production devraient tre soumis un code et mme une juridiction spciale, d'une part parce qu'ils sont redoutables en raison de leur puissance, d'autre part parce qu'ils empitent sur des domaines de gestion de la nation et de l'tat. De mme que les grands fodaux, que les gouverneurs de province et les commandants d'armes dpendaient directement du roi et rendaient compte devant des cours spciales, les mastodontes conomiques du monde moderne, souvent tlcommands de l'tranger, doivent rendre compte directement au pouvoir et leurs abus de puissance doivent pouvoir tre rprims par des juridictions d'exception, promptes et fermes, qui correspondent leur position galement exceptionnelle dans la vie et l'conomie de la nation. Le pouvoir conomique n'est pas sparable du pouvoir politique : dans le monde moderne, il empite sur lui. Or, le pouvoir, dans un tat moderne, ne peut accepter que des quartiers entiers de la puissance lui chappent et soient manipuls par des tats-majors trangers ou dpendant de l'tranger. Tout trust, toute puissance conomique gigantesque, en tant qu'elles agissent sur le territoire, devraient donc tre regards comme oprant leur profit, dans un secteur particulier, une distraction du pouvoir et de la richesse nationale. Il est possible qu'il soit avantageux de les tolrer : mais ils ne peuvent tre que tolrs. En tant qu'empitements sur le pouvoir, ils devraient tre essentiellement prcaires et provisoires Au-dessus d'eux s'tend le bras sculier et rien ne doit les protger contre les mesures, quelles qu'elles soient, que peut prendre le droit sculier, sinon un contrat librement dbattu, toujours rvocable et qui ne peut avoir comme caractre que celui d'une location de puissance puissance. Tout trust n'existe ou, du moins, ne devrait exister qu'en vertu d'un bail. Un tat vritable ne doit rien abdiquer de son autorit naturelle sur les organismes exploitants que la commodit ou l'intrt des deux parties peut rendre acceptables. La mme distinction juridique devrait s'appliquer aux entreprises productrices et celles qui ont un caractre purement spculatif. L'ordre naturel des choses a constamment amen les souverains d'autrefois traiter diversement les entreprises cratrices de richesses et d'emplois et la
  • manipulation usuraire des capitaux. Les premires taient soigneusement protges, la seconde tait regarde avec suspicion. Il est fcheux que nous ayons laiss tomber cette distinction en dsutude : et mme qu'un des caractres de l'conomie moderne soit qu' partir d'une certaine taille des entreprises, il est difficile de discerner leur activit productrice et bnfique de leur activit mercantile et abusive. Une lgislation et une juridiction spciales devraient donc exister galement pour toutes les activits relevant de l'usure, de la spculation, et des modes divers d'enrichissement fonds sur le transfert des marchandises et des biens. Cette lgislation et cette juridiction, contrairement nos habitudes, ne devraient pas seulement tablir la qualification de certaines oprations et la sanctionner, elles devraient essentiellement se proccuper de la taille des oprations ainsi faites et qualifier diffremment selon cette taille. Il est vexatoire de perscuter un malheureux qui a vendu avec bnfice un terrain que son grand-pre avait achet. En revanche, il est lgitime de frapper de lourdes peines les spculateurs professionnels qui amassent d'immenses fortunes en oprant sur des zones rserves aprs s'tre assur la complicit des hauts fonctionnaires et des ministres. Nos lois devraient considrer ces deux actions, identiques dans leur principe, comme diffrentes en fait : car l'une n'est qu'un acte individuel qui n'importe pas l'tat et ne trouble pas l'ordre naturel, tandis que l'autre est une activit habituelle, abusive et mercantile qui n'est qu'une forme dguise du vol aux dpens de la collectivit. Les modifications qu'on peut apporter au fonctionnement de l'conomie capitaliste n'ont pas pour rsultat de poursuivre une galit qui n'est pas dans la nature des choses, et qui n'a pu tre ralise nulle part, mme dans les rgimes communistes. Elles devraient avoir seulement pour objet de rtablir l'autorit de l'tat. En recherchant le renversement des rapports actuels entre le politique et l'conomique, on rtablira la primaut naturelle du politique sur l'conomique. Et par consquent, on acclimatera dans les esprits cette ide qui a peu peu disparu parmi nous qu'il y a des forces plus importantes que les forces conomiques, des impratifs plus importants que les impratifs conomiques, que l'argent ne doit donner qu'un pouvoir limit dans des secteurs limits, et qu'il est au-dessus de l'conomique et de toutes les puissances d'argent , une puissance de l'pe qui, dans tout tat ordonn, doit avoir le dernier mot. Notre lgislation, nos juridictions, nos organismes de surveillance,
  • sont des instruments archaques qui ne tiennent pas compte de la mtamorphose continuelle des abus, des empitements et des prvarications. L'immense dveloppement de la concussion, plaque tour- nante de toutes les grandes oprations spculatives, la puissance illgitime acquise aux dpens de l'tat par certains particuliers, ne rencontrent aucun systme de rpression cohrent et nergique. Dans un tat ayant reconnu le transfert du pouvoir du politique l'conomique et mesurant le danger de ce transfert, un organisme important du gouvernement devrait tre une police financire, prompte, nergique, assez profondment doctrinaire pour tre incorruptible, quipe pour rprimer avec vigueur les formes suprieures et mondaines du vol et de l'escroquerie. Contrairement nos polyvalents qui s'acharnent sur des merciers, cette police ne devrait avoir le droit d'intervention qu' partir d'un chiffre lev de manipulations. Mais, en revanche, elle devrait aboutir des juridictions d'exception, aussi rigoureuses qu'elle mme, cours martiales du pouvoir civil charges de rappeler constamment aux puissances d'argent apatrides qu'il existe au-dessus d'elles une puissance de l'tat. Je ne me dissimule pas le caractre utopique d'une telle prtention. Il faudrait d'abord que les ministres ne participent pas, directement ou par leurs familles ou leurs hommes de paille, aux oprations qu'il s'agit de poursuivre. Pour que ce dernier rsultat soit atteint, il faudrait une vritable rvolution dans la politique, dans les moeurs et dans le choix des personnes. Ce changement est possible sous un prince : les chambres ardentes de la royaut n'taient pas autre chose que ce lessivage priodique par l'arbitraire et l'nergie. Mais dans un rgime o le pouvoir politique est dilu, et, en dpit des apparences, inconstant, ce changement de personnes et d'esprit est effectivement une rvolution. Car toute l'ivraie est enchevtre. Dans un systme de ploutocratie apatride, on ne peut pas toucher aux riches sans toucher aussi aux puissants. Il est vain d'en appeler aux uns contre les autres. Si l'on veut que la richesse spculative, acquise sans justification, soit une prsomption de culpabilit, c'est tout le terreau social de ce qu'on appelle la grande bourgeoisie qu'il faut dtruire : et puisqu'un prince ne peut le faire, c'est des vnements qu'il faut s'aider pour remplacer cette lite frauduleuse et usurpatrice par une lite entirement nouvelle. Cette autorit de l'tat est une garantie pour tous bien plus solide qu'un chimrique socialisme. L'autorit de l'tat est le socle de toute
  • justice, mais elle n'est pas cette justice mme. Cette main au bout du sceptre, par laquelle on l'a symbolise, n'exprime qu'une intention. Je ne crois pas que les hommes puissent prtendre rien de plus, puisque l'exprience la plus radicale du socialisme galitaire n'a pu assurer ni le rgne de la justice, ni celui de l'galit. Au moins, en domptant ou en imposant notre allure au monstre qui chez nous secrte les formes dcentes de l'esclavage, pouvons-nous concevoir l'espoir de ramener l'chelle humaine les conditions de la production, soit en favorisant les entreprises qui par leur nature mme respectent cette proportion, soit en contraignant les autres se soumettre aux mesures que le pouvoir estimera appropries ce rsultat. Ce qu'on appelle les petites et moyennes entreprises , au lieu de les brimer, de les dcourager, de les accabler, avec l'intention secrte de les faire disparatre, il faudrait, au contraire, les protger, les dlester et leur permettre de se dvelopper librement. Car elles sont, la fois, des entreprises capables de participer efficacement, sous certaines conditions, la production en grandes sries, et, par leur taille, des ensembles dans lesquels se trouvent runies des conditions de travail qui permettent chacun de s'intresser, et non seulement d'tre intress, au travail qu'il accomplit chaque jour : c'est--dire de se sentir chez lui dans l'entreprise laquelle il donne son temps, d'en connatre les rouages, les dirigeants, les difficults et les avantages, et de participer comme on dit, non seulement comme partie prenante, mais de coeur et d'apparentement, et comme si l'entreprise tait son village et son canton, de ne plus se laisser prendre son existence, sans savoir pourquoi, sans savoir comment, mais d'avoir le sentiment d'avoir appartenu une communaut, de s'y tre trouv raisonnablement heureux, d'y avoir t honntement trait, d'avoir en somme dans son travail une sorte de patrie et presque de refuge, un milieu qui lui est familier et auquel il se sent adapt. La vie conomique qui est ainsi dcrite est le contraire mme de l'effort continu que dcrivent Jean-Jacques Servan-Schreiber et les techniciens dont il s'inspire, laquelle vise voir toujours plus grand, exporter toujours davantage, baisser de quelques centimes le prix de revient final, pour battre les autres, tre mieux plac qu'eux, enfin vendre, vendre, vendre , vendre ou mourir, vendre ou tre asphyxi. Elle est le contraire galement d'une conception mercantile de l'Europe qui ne veut raliser l'union entre les nations que pour amricaniser l'Europe, rivaliser avec l'Amrique sur son propre terrain, et la devancer
  • en somme par le gigantisme et l'ternelle comptition, c'est--dire en dfinitive sur une route au bout de laquelle on n'aperoit que des crises dues cette concurrence mort, et, au-del de ces crises ou dans ces crises mme, la catastrophe et l'anarchie. Mais on oublie ou l'on feint de ne pas voir que l'unit conomique et politique de l'Europe peut se traduire par une ambition beaucoup plus fconde que celle de participer, difficilement, on nous en avertit, une course insense. Une Europe appuye sur une partie des pays africains, et spcialement sur les pays arabes, possde une conomie qui se suffit elle-mme. Elle est donc libre de rgler sa propre production, d'tablir un quilibre entre ses prix et ses salaires, elle est libre de ne pas exporter, elle est libre de ne pas participer au jeu mortel et vain de la concurrence mondiale. Il est faux que cette dcision la condamne une conomie rtrograde et paresseuse. Le gigantisme n'est pas indispensable pour maintenir des prix justes et assurer une production abondante. Les recherches scientifiques qui sont l'origine du progrs technique, un tat matre de l'conomie est mieux plac pour les financer et les diriger qu'une concurrence anarchique. Les tats autoritaires nous en ont fourni la preuve dans le pass. Pour la mme raison, une conomie planifie et dirige par l'tat rgle plus prcisment le nombre des techniciens qui sont ncessaires pour l'application des inventions. Une direction autoritaire quipera une nation moderne et maintiendra son avance technique en faisant respecter ses hirarchies et ses plans, plus srement qu'en exhortant des particuliers qui ne suivent que leur intrt. Les entreprises europennes sont handicapes actuellement par la masse des brevets que dtient l'industrie amricaine. Mais cette exclusivit des brevets peut tre remise en question par un effort de recherche scientifique auquel les cadres suprieurs europens sont particulirement aptes. Elle est de plus, en beaucoup de matires, une affaire de conventions. Rien n'est plus confus et suspect que notre lgislation actuelle des brevets. Rien n'est plus arbitraire aussi, puisque cette forme spciale de proprit est ignore en cas de guerre et qu'elle est soumise un pillage exhaustif en cas de dfaite. Un tat dcid dfendre son indpendance conomique a certainement d'excellentes raisons de ne pas supporter passivement des rgles tablies son seul profit par le capitalisme international. Il y a donc toute une conomie nouvelle tirer de la perspective
  • europenne. Mais cette conomie est insparable d'une ide de la civilisation. Accepter, comme le font Servan-Schreiber et beaucoup d'autres, que l'Europe n'accde au rang de puissance mondiale que pour imiter ce que font les tats-Unis, c'est ignorer le problme et refuser mme de le poser, c'est fermer les yeux sur l'horizon de l'avenir pour ne regarder que les routes du pass, c'est dposer les armes sans avoir mme song combattre. Le gigantisme engendre souvent une anarchie, une complexit, et finalement des pertes d'nergie, dont on n'imagine l'tendue et la gravit que lorsqu'on a pu en tudier quelques exemples. L'conomie librale et la conqute frntique des marchs ne reprsentent pas, comme on le croit, l'avenir, l'expansion et la prosprit indfinie : elles se rfrent une vision de l'conomie habituelle et paresseuse, une conception de la production anarchique, rtrograde sous les apparences du progrs et, de l'aveu mme de ses partisans, aujourd'hui dpasse, puisque, dans tous leurs projets d'avenir, ils injectent cette conomie librale, pour qu'elle survive, des doses massives d'un dirigisme inluctable, et d'un protectionnisme ranimateur. L'indpendance de l'Europe est un mot qui n'a de sens que si cette indpendance est conomique, aussi bien que politique. Qu'est-ce qu'une indpendance conomique, si nous nous refusons dire : Nous n'avons pas la mme ide que vous de l'conomie mondiale, nous n'avons pas la mme ide que vous du bonheur de l'homme et de son avenir, nous n'avons pas la mme ide du progrs, ni la mme ide de la justice, et nous agissons conformment notre ide ? La vritable mission de l'Europe, sachons nous en convaincre n'est pas seulement d'tre une troisime force, c'est aussi, c'est surtout, d'tre une troisime civilisation. Et mme, il n'y a pas de troisime force vritable, si cette troisime force n'est pas porteuse d'une troisime vision du monde, comme les deux blocs opposs sont porteurs d'une vision oppose de l'avenir qui est un lment de leur puissance aussi important et aussi fcond, plus important et plus fcond mme, que leur russite matrielle. Or, toute civilisation a besoin d'un berceau. Toutes les civilisations se sont d'abord dfinies et affermies sur une aire gographique limite, et c'est les rsultats qu'elles ont obtenus sur ce champ d'exprience circonscrit qui a fait leur prestige, leur influence et finalement qui les a imposes. Si la vieille Europe peut encore dgager une ide neuve de l'avenir, elle ne peut faire autrement que d'affirmer cette ide, la raliser et la mettre en lumire sur son sol mme et par ses
  • propres moyens. Qu'elle le veuille ou non, elle se repliera sur elle-mme pour tre elle-mme. Si elle s'y refuse, si elle renonce porter et reprsenter une ide de l'homme qui lui soit propre, son histoire et non plus seulement l'histoire de nos propres pays, est termine : elle ne sera plus qu'une pninsule ou une tte de pont. * * * La base de notre vie tant ainsi transforme par la mise au second plan de l'conomique et la primaut du politique sur l'conomique, il importe de ne pas laisser subsister les pdoncules monstrueux, la vgtation envahissante et insense que la croissance anarchique de l'conomique a engendrs et qui sont aujourd'hui comme les tentacules par lesquels l'conomique tend partout sa puissance. L'ensemble des mass media, publicit et presse, est une sorte de gigantesque fort vierge du mensonge et de l'imposture qui tend ses lianes inextricables au- dessus de l'humanit tout entire et qui nous empche de recevoir la plus petite parcelle de vrai soleil et de vraie lumire. Nous vivons sous cette lumire artificielle, nous nous en nourrissons, elle nous entoure de toutes parts comme si nous tions les habitants d'une ville souterraine. Les mass media nous conditionnent, ils font de nous des esclaves, ils nous fabriquent des dsirs, ils nous imposent des dcors, ils nous transforment de force en clients ou en proslytes, ils entonnent dans des millions et des millions de bouches l'eau ftide du grand fleuve Vendre-Vendre-Vendre. Ils nous volent notre vie et notre me, mme quand ils feignent de respecter notre libert. Ils sont, sous toutes leurs formes, un des agents les plus efficaces de la dnaturation de l'homme. Il ne peut tre question de supprimer du jour au lendemain la publicit. Nous sommes trop englus dans les lianes et la vase de la civilisation industrielle pour esprer en sortir tout d'un coup, nus et joyeux dans la lumire : mme une rvolution brutale mettrait des annes accomplir ce dcapage. Mais nous pouvons progressivement imposer des limites et des normes cette prolifration anarchique et nous dbarrasser d'une partie au moins de sa nocivit. Le principe duquel il faudrait partir pour imaginer des solutions est une vrit aujourd'hui profondment mconnue et dont la proclamation est pourtant profondment ncessaire : la cervelle et la volont d'une
  • population, les millions de cervelles et les millions de volonts des hommes qui composent une population, ne sont pas plus que la rue et la terre une proprit banale sur laquelle n'importe qui peut s'installer, un des devoirs troits de l'tat est de les protger et de leur maintenir leur caractre de proprit prive. Ce principe est valable l'gard de toute mthode de dbarquement et d'intrusion, qu'elle soit propagande ou publicit. Il s'agit toujours d'une usurpation : et cette usurpation n'est pas seulement un abus, elle peut tre un danger grave la fois pour l'individu et pour l'tat. Toute forme de dbarquement et d'intrusion dans les consciences doit donc tre l'objet, premirement d'une autorisation, quand on s'est assur qu'elle n'a pas de caractre nocif, deuximement d'une redevance, car elle est l'utilisation d'un terrain. Car il n'est pas plus normal de se servir des consciences pour y dposer des oeufs que de la rue pour y garer sa voiture ou d'un champ pour y construire un hangar. C'est l'envers de la libert d'expression. Nous admettons sans difficults que la libert individuelle a pour limite la ligne partir de laquelle elle empite sur la libert d'autrui. La libert d'expression, de propagande et de publicit a les mmes bornes. Mais ces bornes sont plus difficiles dterminer parce qu'elles sont moins visibles. Or, autoriser la publicit, c'est en dterminer le tonnage, le dbit et l'application, afin de protger le public contre lui-mme. Le premier rsultat atteindre, c'est de diminuer, puis de faire disparatre le caractre obsessionnel de la publicit, c'est--dire d'obtenir, contrairement ce que rvent tous les publicitaires, que le public soit libre de ne pas voir la publicit. Car c'est le premier droit qu'on peut rclamer pour l'homme de la rue, pour lui restituer un peu de sa libert originelle. S'il dsire tre atteint par la publicit, qu'il ouvre sa porte mais s'il ne le dsire pas, qu'il ait la possibilit de la tenir ferme. Un autre rsultat rechercher, c'est de protger le public contre les diverses incitations la futilit, qui finalement ne sont que des formes discrtes du vol la tire . Si l'on peut regarder comme utile de prsenter honntement l'acheteur les caractristiques d'un frigidaire ou d'une camionnette, il est assurment plus spculatif d'occuper son attention par les mrites d'un soutien-gorge ou d'une marque de caramels. Enfin, la qualit mme de la publicit, sa probit , si l'on a le droit d'employer ce terme pour une activit essen- tiellement fallacieuse, sont des exigences si videntes que les professionnels de la publicit y ont pens eux-mmes et ont organis des
  • bureaux de vrification afin d'viter les plaintes des victimes. Ces diverses mesures lmentaires, pralables, pour ainsi dire, sont simples, elles sont seulement de discipline : mais elles sont si tendues et en mme temps si urgentes qu'il est peu vraisemblable qu'elles puissent tre ralises sans un contrle peu prs complet de l'tat sur toutes les activits publicitaires. Quant la redevance qu'on est en droit d'exiger pour l'utilisation du domaine le plus fructueux, d'un rapport incommensurablement plus grand que la rue dont les automobilistes abusent ou les terrains que la loi protge, c'est videmment un des plus remarquables scandales de notre temps que la quasi-immunit fiscale de la publicit. Cet usage qui se dfinit, en ralit, comme une location, est totalement ignor en tant que tel. Car on loue en publicit les emplacements, alors qu'on devrait louer l'usage qu'on fait du public, le droit de l'importuner. Les timides taxes qui effleurent la publicit l'atteignent comme une prestation de service . C'est un trange abus de mots : l'activit publicitaire est une de celles qui se dfinissent le plus clairement non comme un service, mais comme une usurpation. Ces taxes de fonctionnement devraient s'ajouter, en ralit, un prix d'entre sur le champ de courses du public, la location des consciences qui est l'acte originel grce auquel la publicit existe. Ce sont des centaines de milliards qui chappent abusivement l'tat : la seule institution d'une base juridique de l'activit publicitaire permettrait probablement un allgement substantiel sur tous les autres secteurs fiscaux. Ce ne sont l, rptons-le, que des mesures de dbut, et telles qu'on peut les concevoir raisonnablement avec la pense d'viter un traumatisme de l'conomie. L'objectif n'est pas seulement de diminuer le caractre obsessionnel de la publicit, c'est de la faire disparatre totalement : il faut rduire la publicit n'tre plus que la prsentation sobre et loyale des produits qui existent ou qui apparaissent sur le march. Elle ne devrait tre qu'une exposition permanente qui ne drange personne, qu'on visite ou qu'on ne visite pas. Elle ne doit pas tre l'instrument de la vente, car c'est la qualit qui doit dterminer la vente : et chacun de nous devrait se sentir insult par l'affirmation partout rpte que c'est le chiffre du budget publicitaire qui dtermine la promotion des ventes. Car c'est notre choix que ce privilge devrait tre laiss et le succs commercial, dans une socit saine, ne devrait pas tre autre chose que la rcompense de l'honntet du fabricant et de la supriorit de ses
  • produits. La puissance illgitime que confre la gestion des budgets de publicit est un autre sujet de proccupation, mais secondaire. Les propritaires des quotidiens et des grands hebdomadaires ont os affirmer, propos de l'introduction de la publicit la tlvision, qu'aucun organe de presse ne pouvait survivre, si on lui supprimait, ou seulement si l'on rduisait, sa publicit. Cet aveu sans dtours revient reconnatre qu'aucun organe de presse ne peut tre indiffrent l'opinion des importants distributeurs qui ont le pouvoir de rduire ou de tarir ses ressources publicitaires. C'est un exemple de plus de ces liberts qui rongent et amenuisent les autres liberts. Un pouvoir illgal, incontrl, ne reprsentant rien d'autre que la puissance et l'insolence de l'argent, a donc le privilge de peser sur l'orientation de la grande presse, d'dulcorer ses commentaires et mme sa prsentation des nouvelles, d'imposer le silence sur certains sujets, d'interrompre ou d'interdire certaines campagnes, de favoriser certaines carrires ou rputations ou d'en entraver d'autres. Ces faits sont bien connus dans les milieux qui sont instruits du mcanisme rel de l'information. Il importe que le public les connaisse galement et qu'il se persuade qu' l'heure actuelle, dans tous les pays d'Europe, en raison de la dpendance des journaux l'gard de la publicit, entre autres causes, la libert de la presse est souvent un leurre. Ce contrle illgal et, pour ainsi dire, cette annexion de la presse par la publicit ne sont, je le rpte, qu'un effet secondaire, un dtail dans le tableau clinique de la distorsion continuelle et systmatique que la publicit fait subir tout notre systme de valeurs. La publicit cre des besoins, mais ces besoins sont, pour beaucoup de gens, de ceux qu'on ne peut pas satisfaire, et en mme temps ils sont factices. Elle fait passer devant leurs yeux le spectacle scintillant d'une vie fausse, d'une fausse richesse, d'un faux bonheur, mais auquel ils se sentent frustrs de ne pas participer. Elle les fait haleter comme des chiens. Elle peint sur un cran perptuel la pte des riches, mais ce n'est qu'un cran, une image, il est interdit de toucher la pte des riches. Et cette pte succulente, toute juteuse, elle est tellement belle, elle est tellement dsirable qu'ils donneraient leur vie pour l'avoir, oubliant que le vrai bonheur n'est pas cette pte, mais quelque chose d'infiniment plus simple, dont la publicit ne leur parle jamais parce que ce n'est pas son intrt et qu'elle cherche mme effacer de leurs mes parce qu'alors ils ne seraient pas de bons clients : ils ne seraient mme pas des clients du tout.
  • Ainsi elle provoque et elle exacerbe une fivre, qui n'tait pas en nous, qui n'est pas nous, qui est seulement une maladie inocule : mais le rsultat de cette maladie, c'est la conviction qu'il est ncessaire d'avoir de l'argent, que rien n'est au-dessus de l'argent qui donne toutes ces belles choses, qui ouvre ce paradis terrestre accessible sur la terre mme, et que, par consquent, l'argent est le dieu, le seul dieu, ce veau d'or auquel on levait autrefois des autels ; que la hirarchie des valeurs et des hommes, est alors celle que ce culte tablit ; qu'au sommet de la pyramide des hommes, il y a les prtres du veau d'or, et ensuite, ceux qui s'en approchent plus ou moins, qui en sont les lvites et les serviteurs, et qui ont part, ce titre, ce paradis terrestre que la publicit nous fait miroiter chaque instant ; et que, par consquent, les plus beaux des hommes sont ceux qui s'enrichissent, donc ceux qui vendent : et ainsi le rsultat de la publicit, c'est qu'elle est le vhicule le plus puissant de cette ide fausse, destructrice de toute civilisation, que le demi-dieu auquel il faut se comparer et qui est digne de toute notre admiration est le riche, et que le hros auquel il faut essayer de ressembler est le vendeur, le grand crack qui sait faire du chiffre, qui place le complet, qui place la voiture, qui place le rfrigrateur, et qui est prcisment, en ralit, par son attitude, par ses proccupations, par son idal, par toute son me, ce qu'il y a de plus abject dans l'chelle humaine. Une civilisation se caractrisant essentiellement par une certaine optique collective des vnements et par une hirarchie des valeurs et des hommes acceptes par tous, il ne peut exister de troisime civilisation propre l'Europe, oppose la fois la civilisation collectiviste et la civilisation ploutocratique, sans que l'tat se rende matre de tous les canaux et moyens de la publicit, puisqu'il commandent l'optique et les hirarchies de l'actuelle socit de consommation . Ce contrle ne peut tre exerc qu' travers des instruments crs cet effet. La publicit devrait tre nationalise , c'est--dire recueillie, gre, dirige et distribue par une rgie autonome , bien plus ncessaire que celle des tabacs et des allumettes. Cette solution n'entranerait pas la disparition des firmes de publicit ou des dpartements de publicit auxquels il resterait pour tche d'tudier par des sondages et des enqutes les besoins rels du public et de collaborer avec la rgie nationale par un apport technique, dont l'objet serait de garder la publicit une ncessaire efficacit conomique sans en faire un flau moderne.
  • * * * Les autres appareils d'endoctrinement et de conditionnement sont beaucoup plus faciles atteindre, car ils sont dj en partie sous le contrle de l'tat qui n'a, en ce domaine, qu' se rformer lui-mme. II faut remarquer, cet endroit, que, depuis 1945, dans tous les pays d'Europe, l'information est place sous un semi-contrle de l'tat, soit par le moyen des participations de l'tat dans les chanes de radio et de tlvision, parfois mme constitues en offices placs sous sa gestion directe, soit par la remise des grands journaux en 1945 des groupes ou des personnalits qui avaient particip la rsistance , et desquels on pouvait tre assur qu'ils ne manqueraient pas de prsenter les vnements sous un certain clairage. La libert de l'information est donc, en grande partie, une illusion, puisque les principes et l'clairage historique adopts en 1945 par les puissances victorieuses taient considrs comme intangibles et ne pouvaient tre remis en question. Cette illusion a pu durer nanmoins pour quelques-uns, et mme elle peut durer encore, du fait que la presse communiste, partie prenante de la distribution de 1945, a soutenu des thses opposes celles que soutenait la presse qui ne voyait de salut que dans l'alignement sur la politique amricaine. Le public, voyant des querelles, crut voir une diffrence. Il ne s'aperut pas que ces querelles laissaient intacts certains dogmes sur lesquels tout le monde se trouvait d'accord et qu'elles n'avaient pas plus d'importance, par consquent, que celle des hrsies l'intrieur d'une mme religion. Les divers organes de l'information, presse, radio, tlvision, sont donc galement inutilisables dans la crise de la socit de consommation : les uns parce qu'ils ne sont que l'cho des thses gouvernementales, les autres parce qu'ils n'ont jamais mis en question la fois les deux versions opposes de la socit de consommation, sa prsentation ploutocratique et sa prsentation collectiviste mais qu'ils ont refus d'aller au fond du dbat et mme d'en laisser poser publiquement les bases, puisqu'ils s'interdisent de mettre en cause un certain nombre d'options sur lesquelles ces deux versions de la socits de consommation sont tablies. La presse librale dans les pays d'Europe occidentale n'a donc pas moins chou dans sa mission d'information et dans son devoir de probit intellectuelle que la presse dirige des pays collectivistes. Ces deux
  • outillages opposs de l'information et de la rflexion n'ont russi tre, dans un camp comme dans l'autre, que des instruments du conditionnement et de l'endoctrinement, deux degrs d'une mme chose. Nous devons donc chercher, dans un tat nouveau qui aurait parmi ses objectifs la libert et l'honntet de l'information, des mthodes tout fait diffrentes. La mesure qui consisterait transfrer d'autres groupes et d'autres hommes, intellectuellement moins obrs, les pouvoirs et les responsabilits de l'information, me parait insuffisante. Car ces hommes ont leurs prjugs, eux aussi, quoi qu'ils en disent, ces groupes auront leurs intrts et bientt leurs compres, et la probit qu'on aura fait d'abord claquer comme un drapeau, il est craindre qu'on ne prenne quelque jour des accommodements avec elle. Il faut donc essayer de trouver un transfert plus durable et un terrain plus solide. Nous reprendrons cet endroit le principe qui nous a guids plus haut dans l'analyse de la publicit. Les consciences ne sont pas un terrain en friche sur lequel n'importe qui ait le droit d'installer sa baraque au nom de la libert d'expression. II y a des marchands de poison et il y a des marchands d'orvitan qui sont indsirables : qu'ils montent sur quelque chaise Hyde Park, c'est leur droit dans un tat libre, mais qu'ils disposent d'une voix qui porte sur des millions et des millions d'oreilles, ce n'est pas l'exercice d'un droit, c'est l'exercice d'une puissance : et il appartient l'tat de dcider s'il tolre l'existence de telles puissances qui suscitent un jour des tats dans l'tat. Crer un journal, disposer d'une station de radio ou de tlvision qui touchent des millions d'auditeurs, ce n'est pas exercer une libert individuelle qui appartient chacun et qu'il est injuste de refuser, c'est partager avec l'tat une part de la conduite du pays, c'est s'arroger une reprsentation de l'opinion sur laquelle on a le droit d'exiger des titres. Aussi l'tat, qui se rserve le choix de ses prfets, de ses juges et de ses commissaires de police, a-t-il le droit de ne pas confier n'importe qui une tche beaucoup plus importante que l'administration d'un dpartement ou la surveillance des dlinquants. Il a le droit, en particulier, de ne pas permettre que ce choix lui soit impos par un particulier assez riche pour devenir propritaire d'un journal ou d'une station de radio, aprs avoir vendu beaucoup de cotonnades. Et il a le droit galement d'exiger que les enqutes ou les commentaires qui
  • orienteront le jugement de toute une partie de la population soient regards autrement que comme d'intressantes prbendes attribues la faveur ou la servilit. On trouve trs naturel que l'tat choisisse sur titres les hommes auxquels il confiera la grave mission d'instruire et, si possible, de former, on ne lui a jamais contest cette prrogative, on prtend mme que personne d'autre ne soit autoris instruire que ceux qu'il aura dsigns : l'information que le public reoit chaque jour n'est pas un souci moins important pour l'tat que l'instruction que chacun a reue dans sa jeunesse, elle est mme en ralit la suite de cette instruction premire, elle est une instruction que les vnements eux- mmes se chargent de donner. Le statut qui rgle la slection des universitaires devrait donc rgler galement la slection des journalistes, leur carrire et leur indpendance devraient tre assures comme le sont en principe la carrire et l'indpendance des professeurs : et nous devrions nous habituer l'ide que l'enseignement qu'on dgage pour les hommes ne demande pas moins de soins que les leons qu'on serine aux marmots. Ce sont seulement nos prjugs et nos habitudes qui nous prviennent contre cette solution. En ralit, un directeur de journal nomm par le gouvernement ne sera assurment pas plus servile l'gard du pouvoir qu'un directeur choisi par un propritaire ne l'est l'gard de celui-ci et de ses intrts. Si l'on s'en rapporte l'exemple des universitaires, nous sommes mme en droit de nous attendre des marques d'indpendance que notre presse actuelle est loin de nous donner. Si l'on tient ce que les journaux correspondent des tendances de l'opinion, on peut mme prsumer qu'un directeur nomm pour reflter par ses jugements les ractions d'une certaine tendance, sera plus libre l'gard des groupes qu'il reprsenterait que ne peut l'tre actuellement un directeur rvocable tout moment par son parti. Enfin, on peut imaginer dans ce systme un secteur de la presse libre qui jouerait le mme rle que l'enseignement libre et dont la concurrence contraindrait l'objectivit et la probit les journaux rdigs par des mandarins officiels. En tous cas, nous n'avons pas grand-chose perdre. Nos journaux et notre radio nous donnent un tel exemple d'hypocrisie et d'omission, ils sont si respectueux et si obissants, non pas tellement devant le gouvernement, cible traditionnelle, que devant les vritables puissances en place que toute la presse feint d'ignorer, qu'il ne sera pas difficile de raliser, dfaut d'une presse parfaitement honnte, au moins une presse moins plate et moins timore que celle que nous lisons.
  • Du reste, n'imaginons pas de chimres. Il n'existe pas, il ne peut pas exister de presse rigoureusement objective. Toutes les gnrations ont leurs prjugs, tous les gouvernements ont leurs intrts. Toute civilisation choisit, donc elle prfre. Le but est de s'adresser aux hommes comme des hommes au lieu d'en faire des badauds ou des niais. Il s'agit d'viter que la presse ne soit le moulin d'une certaine propagande, ou, comme son nom semble l'y prdisposer, la machine hydraulique qui a pour objet de nous donner tous une certaine forme semblable. Mais, naturellement, ce dgagement mme, cette cure de plein air et de bon sens, cette restitution chacun d'une vritable libert, c'est encore une orientation. Nous sommes tous des drogus, nous suivons le joueur de flte. Pour que nous cessions de suivre le troupeau, il faut qu'une autre corne soit entendue dans la brume, il faut que quelqu'un d'autre nous appelle dans une autre direction. Une presse libre, c'est d'abord une presse qui nous appelle la libert : ce n'est pas, ce ne peut pas tre une mosaque de nouvelles, un dchargement chaque matin de nouvelles qu'on nous livre comme la fourniture quotidienne de l'picier. Et, bien entendu, comme en bien d'autres domaines, c'est l'honntet du rgime, c'est son respect des hommes et de leur libert qui est notre seule garantie : qui est mme notre seule dfense contre le conditionnement . * * * Ce qu'il faut changer enfin, c'est la minorit dirigeante qui incarne la ploutocratie et dont le pouvoir a jusqu'ici survcu tous les changements des hommes en place. Tant que cette minorit dirigeante, essentiellement mercantile et usurire, n'aura pas abdiqu, aucun rgime de propret, aucune politique constructive ne seront possibles. Un problme politique capital de notre temps est donc de susciter et d'imposer une nouvelle lite. La slection de cette lite de remplacement est, d'ordinaire, assure par l'vnement. C'est le renversement des hommes en place qui, dsignant des vainqueurs, assure ainsi la relve. II peut arriver que cette dsignation des vainqueurs soit injuste, parce qu'elle ne repose pas sur le mrite et la valeur : c'est ce qui se produit quand le roi revient dans les fourgons de l'tranger , quand les rsistants s'installent sur les pas des Amricains, quand un gouvernement de collaborateurs est agr
  • par une arme d'occupation, qu'elle soit nationale-socialiste ou communiste. Dans ces cas on ne dgage pas une lite, mme si les hommes choisis sont personnellement estimables et minents, on tablit seulement une liste de bnficiaires : mme si ces bnficiaires ont les meilleures intentions du monde, ils n'instaureront jamais vritablement un esprit nouveau, car il leur manque l'nergie acquise au combat, la vrit forge travers les preuves, l'obstination, le gnie crateur des jeunes religions. Une lite authentique ne peut natre que de l'adversit qu'il a fallu traverser, de l'endurance, de l'hrosme qu'il a fallu possder pour vaincre. Et c'est pourquoi la victoire sacre. Mais la victoire qui appartenait jadis aux gros bataillons, appartient aujourd'hui l'armement le plus meurtrier. C'est pourquoi il arrive qu'elle soit strile. La victoire qui n'est due qu' une supriorit du matriel (ou mieux encore, la possession exclusive de ce matriel) ne vaut pas mieux que les restaurations dues au tsar ou au prsident Roosevelt. C'est ce qui rendra toujours quivoques les juntes de jeunes colonels. Il faut en conclure que la victoire sacre, assurment, mais que de nos jours la victoire ressemble de plus en plus la justice et qu'il lui arrive bien souvent d'tre boiteuse et de porter un bandeau. Pour qu'une lite se dgage vritablement, il faut donc qu'il y ait une lutte. Cette lutte doit tre assez gale pour que l'issue n'en soit pas prvisible d'abord, assez longue pour qu'elle exige de lourds sacrifices, assez pre pour qu'elle engage de gros tonnages d'nergie, assez dramatique pour qu'elle soit une occasion d'hrosme : et il faut encore que cette lutte ait un sens parfaitement clair et qu'on sache, non seulement quoi on veut chapper tout prix, mais aussi ce qu'on veut tablir. Cette dramatisation de la politique ne peut se produire qu' une poque de pril pressant ou, dfaut, quand il est parfaitement clair aux yeux de quelques-uns que l'apathie du plus grand nombre nous conduit un abme qu'ils n'aperoivent pas. Ce dernier cas est celui qui correspond notre situation actuelle. L'action politique est donc, notre poque, l'unique moyen de recruter une lite. Il peut arriver que l'arme participe involontairement ce recrutement : on voit ce rsultat lorsqu'elle est engage dans des oprations auxquelles l'opinion donne un sens politique et qu'elle se politise ainsi malgr elle. A ce moment, l'arme devient une sorte d'aile marchante d'une certaine pense politique, quelques-uns prfrent mme
  • cette lgion plus expose l'action plus obscure du militant politique. Mais il ne s'agit, en somme, que d'un cas particulier : c'est bien toujours l'action politique qui est, dans ce cas, le moteur de la vocation, car elle rvle le sens de l'action collective laquelle on participe, elle claire les vnements, elle polarise. Qu'elle ait pour matire la discipline qu'on exige des militants, les sacrifices qu'on leur rclame, la patience qu'on leur impose, la volont qu'on cultive chez eux, le dsintressement qui est le signe auquel ils se reconnaissent tous, ou qu'elle dveloppe le courage physique, le mpris du danger, l'endurance, l'nergie, qui sont plus proprement des qualits de soldat, l'action politique est le principal mode de slection du monde moderne, parce qu'elle est le meilleur terrain sur lequel on puisse fonder une ducation. L'cole et la religion, pour des raisons tout fait diffrentes, produisent des varits de lapin de choux. L'colier modle et le catholique modle se rejoignent plus d'une fois dans le crtin modle. Il importe peu, aprs cela, que l'un fleurisse l'autel de Saint Antoine et l'autre celui de Voltaire. Le non-conformisme et les qualits viriles, que la socit moderne abhorre, ne sont plus encourags que dans les groupes qui rejettent l'esprit de la socit de consommation. Et il importe peu que ces groupes soient dits de droite ou de gauche. Sous des drapeaux opposs, ils fabriquent le mme homme : leurs militants qui se combattent ont certainement plus d'affinit entre eux qu'avec les allis que la politique leur donne. Quelle forme doit avoir un groupement politique pour raliser sa mission d'ducation et servir d'instrument de slection ? Il est vident que le rassemblement de bonnes volonts et de navets diverses auquel on donne habituellement le nom de parti politique n'est pas adapt ces deux objectifs. Pour former des hommes, un groupe politique doit porter une ide, combattre, exiger. Des partis croient assurment tre conformes ce programme : c'est parce qu'ils ne donnent pas aux mots le sens que je leur donne. Porter une ide, c'est possder une certaine ide de l'homme, de la socit, de la morale, qui inspire la fois la conduite qu'on adopte et les jugements qu'on porte sur les hommes et les vnements. Tous les partis croient effectivement porter une ide. Mais comme l'ide qu'ils portent, c'est--dire leur notion de l'homme, de la socit, de la morale, ne gne nullement le fonctionnement de la socit de consommation, mais au contraire l'accepte et le favorise, et, par consquent, accepte et favorise du mme coup notre conditionnement et notre dnaturation, il faut ajouter
  • quelque chose notre dfinition. Un groupe politique n'est un instrument d'ducation que s'il rejette par un refus radical la socit dans laquelle il vit, c'est--dire si l'ide dont il est porteur prtend substituer son humanisme et sa morale au faux humanisme et la fausse morale qui sont ceux du sicle. Un tel groupe politique doit avoir quelque chose d'une religion : il lit le prsent et l'avenir des hommes travers une grille qui n'appartient qu' lui. Il affirme, comme les religions, que cette lecture est la seule vrit. Il souhaite la disparition ou la soumission des autres croyances. A ce prix seulement, il apporte une ide claire de la vie et du devoir, un instrument intellectuel qui permet de juger tout instant les vnements. Il est l'cole de formation intellectuelle la plus complte parce qu'il enseigne une doctrine. Et il a des chances de s'imposer si, un moment donn, les religions concurrentes vacillent et doutent, ce qu'on voit leur empressement, gnralement vain, s'adapter et se mettre jour . Une telle formation politique n'a videmment rien de commun avec les anciens partis politiques qui sont tous proccups par le niveau des effectifs et de l'efficacit lectorale, et qui, en consquence, essaient toujours de raliser des amalgames contre nature et se bornent de vagues professions de foi. La valeur ducative de ceux-ci est videmment nulle. En revanche, les deux organisations auxquelles peut faire penser notre dfinition, les partis communistes et le parti national-socialiste, nous apprennent nous dfier des ravages que peut faire la destination lectorale de ces rassemblements, qui, en dpit de leur rigidit doctrinale, demeurent par cette proccupation des partis politiques comme les autres. Car leurs rangs tant largement ouverts tous ceux qui sont disposs cotiser, applaudir et voter, ils ont bientt la lourdeur et l'inconsistance de toutes les organisations de masse : et ils sont exposs, comme les autres partis, au vieillissement, la sclrose, au rabchage. Si le parti est une forme btarde et dgradante de l'action, par quel type d'organisation peut-on le remplacer ? Les nationaux-socialistes avaient eu une intuition juste et fconde lorsqu'ils voulurent extraire du parti lui-mme une sorte de quintessence, une lite charge d'incarner l'ide et de soutenir les luttes les plus dures. Cette ide fut gche parce qu'on ne resta pas fidle l'intention initiale. Nanmoins, quoi qu'on pense des SS, on ne peut gure nier que la
  • formation rigoureuse des Ordensburgs, l'affectation spciale, au dbut tout au moins, des missions difficiles dans le combat politique, la vocation qu'on exigeait de ceux qui recevaient cette sorte de sacrement du rgime, taient par eux-mmes les lments d'une solide armature humaine, dont on peut regarder l'orientation comme contestable, mais qui n'en a pas moins une valeur certaine de formation. Que fit d'autre, aprs tout, Ignace de Loyola, dans une autre direction et pour un autre service ? C'est donc ce noviciat, fond sur la slection, celle de la foi et celle du combat, qui seul forge les volonts dont toute oeuvre de rnovation a besoin. Ce sont les circonstances elles-mmes, c'est--dire les ncessits de la dfense contre le communisme qui furent l'origine de ce corps d'lite de l'action politique. Le mme danger peut reparatre : pour des esprits rsolus, il ne doit pas entraner le dcouragement et la peur, mais le dsir de rsister. C'est le terrorisme par lequel on prtend contraindre qui fera natre lui-mme les ractions salutaires. Les priodes de crise peuvent pouvanter les modrs dont toute la politique consiste s'en remettre aux gendarmes : elles sont une bonne cole pour ceux qui connaissent le prix de la rigueur et de l'intransigeance et qui savent qu'on ne fonde que sur ces vertus. Mais cet exemple est aussi un texte de mditation. Ce qui manque au SS, c'est l'amour ; ce qui a perdu le SS c'est le nombre. Ce sont les deux pes qui bornent la lice. Aucune lite n'est vivante, aucune lite n'est durable si elle franchit ces bornes sacres, ces bornes invisibles hors desquelles elle cesse d'tre ce qu'elle est. Partout, dans l'action, on retrouve la porte troite . Une lite n'existe, elle ne peut se prtendre lite que par la gnrosit. C'est pour elle l'onction du baptme. On peut tre un Spartiate quand on n'a pas reu cette huile sur le front, mais on n'est qu'un Spartiate. Sauver la cit, c'est ncessaire, c'est indispensable, c'est le commencement de tout : mais ce n'est que le commencement. Celui qui est fort et qui veut l'tre et qui est fier de l'tre, il sauve la cit pour tout le monde : et notamment pour les ilotes, et pour les faibles et pour les goitreux et les infirmes, et pour ceux-l mme qui crachent sur le fort lorsqu'il passe. Il doit protection et justice : mais il doit savoir que protection est un mot qui n'a pas de sens, quand justice ne l'accompagne pas. Il doit plus que protection et justice : il doit protection et amour, car protection est un mot qui n'a pas tout son sens, quand amour ne
  • l'accompagne pas. Et il le doit tout le monde, il n'y a pas d'exception. A ses ennemis aussi, aux ennemis de la cit aussi. Sans illusions. Car il doit savoir, de plus, le fort, et cela fait partie de son mtier, que les hommes sont en gnral profondment mchants, profondment stupides, profondment ingrats. Et qu'on leur doit justice et amour malgr tout cela, en sachant tout cela : et qu'on doit assurer leur bonheur, s'il se peut, malgr eux, connaissant leur sottise et leur ingratitude, sans les consulter et parfois mme en les contraignant. Que parfois on meurt dans cette tche, et, souvent, couvert de boue et de crachats. Qu'il en a toujours t ainsi. Et que cela ne doit pas tonner ni arrter. Car celui qui se croit orgueilleusement et qui est d'une nature meilleure et plus gnreuse que les autres hommes, il faut qu'il sache que c'est cela son mtier d'homme. Et qu'il ne portera point de brandebourgs et d'paulettes, mais cette tunique du devoir de gnrosit et d'amour, du devoir sans illusions, du devoir sans remerciement. Et ceux-l qui disent : Nous sommes prts faire ces choses , nous pouvons essayer de reconstruire nos nations avec eux. Voil ce qui manqua aux SS qui furent les soldats de Sparte, mais ne regardant que leurs tours. Il est vrai que la gnrosit est un devoir souvent difficile remplir pendant le combat : car ceux qui minent les tours et qui frappent dans le dos, il faut bien les empcher de nuire. La gnrosit suppose la loyaut de l'adversaire. C'est--dire qu'elle suppose que nous avons dj atteint le but que nous nous proposons. Dans un monde o la loyaut a disparu, o l'adversaire est sans visage, perfide, souterrain, cach, comment tre gnreux ? Et avec qui ? Avec qui ? On est gnreux avec quelqu'un qu'on voit, pas avec l'ombre, pas avec la nuit. L'lite doit tre indiffrente au nombre : elle est le contraire du nombre. Cette tentation existe pourtant. La dmocratie faisant appel aux gros bataillons, on croit toujours qu'il faut leur opposer les mmes effectifs. Et l'on accepte ainsi le terrain de l'adversaire au lieu de lui imposer son propre terrain. Mais on corrompt la notion mme d'lite en lui imposant la loi du nombre. On n'est plus rien, on n'affirme plus rien quand on accepte de compter les mains au lieu de mesurer la vigueur des mes. C'est, de plus, une erreur sur le mcanisme de notre temps, que la ralit rfute sous nos yeux : les dmocraties ploutocratiques sont conduites, en fait, par un petit nombre d'habiles et les dmocraties communistes par une bureaucratie. La prise du pouvoir n'exige pas non plus une mobilisation : il suffit parfois de complicits, d'autres fois de la
  • surprise. L'ide fixe du nombre est donc une optique fausse, celle de l'adversaire, qu'une oligarchie n'a aucune raison de se laisser imposer. Mais alors, comment l'lite prendra-t-elle le pouvoir ? Ou quelles relations aura-t-elle avec le pouvoir ? C'est peut-tre une ide fausse ou une paresse d'esprit qui nous amne penser que le Mouvement que constitue l'lite doit ncessairement exercer le pouvoir. Ce n'est pas certain du tout. Le Mouvement qui reprsente l'lite incarne seulement l'esprit qui inspire le pouvoir. Il peut tre puissant par l'infiltration, l'influence, le prestige : et mme, ces mots du vocabulaire de la politique et de l'intrigue me paraissant grossiers et inexacts, il vaudrait mieux dire qu'il est une force, un lment capital de la vie politique, par sa mystique, par son exemple, par sa sincrit. Il est donc inutile de songer quelque franc-maonnerie , oppose par ses principes celle qui existe, mais agissant par les mmes mthodes. Ceux qui ont t sduits par cette ide ne s'aperoivent pas qu'ils acceptent une fois de plus, des mains de l'adversaire, une mdiocrit qui est le contraire de ce qu'ils doivent apporter. Il faut, en ralit, qu'un Mouvement rnovateur agisse la manire des religions, qui sont prsentes par leurs prtres, par leurs vertus, par leur idal, par la leon qu'elles donnent chaque instant. Et la lumire, l'air pur qu'une lite peut rpandre ainsi, il suffit qu'ils soient accepts et reconnus pour qu'ils deviennent efficaces. En somme, l'lite a pour fonction d'instaurer une religion d'tat et de l'incarner. Elle peut tre ct du pouvoir, il est mme prfrable sans doute qu'elle soit ct du pouvoir. Ce qui importe, c'est que le pouvoir soit entre les mains de quelques-uns qui lui soient acquis. C'est sur ce point, toutefois, qu'il faut des srets. Ce Mouvement porteur de l'ide, il est indispensable que son inviolabilit soit assure et sa puissance visible. Ici, nous entrons dans l'exorbitant. Et pourtant, il est certain que tout corps d'lite tend devenir une personne morale intouchable, c'est-- dire chapper la juridiction de l'ordinaire et se faire confrer (ou simplement consentir), comme la noblesse d'autrefois, une immunit de corps et un privilge de juridiction. Il ne prvaut qu' cette condition. Et il faut encore qu'il contrle certains organes vitaux du pouvoir et qu'il dlgue en quelque sorte ces postes importants. Il n'est donc pas ncessaire qu'il soit install au pouvoir, mais il est ncessaire qu'il
  • contrle le pouvoir, devenant ainsi la fois sa sauvegarde en temps de crise, son inspiration en rgime de croisire, et aussi la garantie permanente, incorruptible d'une certaine tenue morale. C'est cette condition seulement qu'un Mouvement sera un pouvoir et non un groupement de mercenaires. Car, il doit tre auprs du pouvoir comme une arme, mais comme une arme civique : la disposition du pouvoir comme la noblesse tait jadis la disposition du prince, mais ayant ses pouvoirs propres comme la noblesse avait jadis les assembles d'tats, tenant, en somme, un rle analogue celui de l'arme dans certains pays, naturellement destin en outre tre en symbiose avec elle, car l'arme est le bras et le Mouvement est le coeur. Auprs d'un pouvoir loyal et qui aurait compris la grandeur de sa mission, un tel Mouvement, personnification et instrument de l'lite, devrait tre la fois l'inspirateur et l'interprte du pouvoir, lui fournir son dynamisme et sa foi et donner en mme temps l'image vivante et partout prsente d'un certain style de la vie : raliser, en somme, le rve que Jos-Antonio avait fait pour la Phalange. Quant la prise du pouvoir elle-mme, les conditions en ont profondment chang. Nous ne sommes plus au temps o Maurras pouvait se demander si le coup de force est possible . L'histoire a rpondu. Le coup de force n'est plus possible. Mais, en revanche, il est dans nos institutions, il est dans la pratique nouvelle de la politique. Aujourd'hui, on ne prend pas le pouvoir, on l'escamote. Mais il faut payer l'escamotage, il faut lui assurer un lendemain. Et c'est l o une lite dcide et portant une ide nouvelle, une ide honnte et forte, a une chance. Car le vritable objectif est moins la conqute du pouvoir que la conqute des hommes au pouvoir. Il faut leur tre indispensable d'abord, il faut leur tre une justification ensuite. II sera donc toujours bnfique pour une lite que les conditions rendent dramatiques cet escamotage du pouvoir ou du moins, le maintien au pouvoir. Non seulement, parce que son nergie, son caractre spartiate, sa discipline, sa cohsion feront d'elle ce moment, un instrument prcieux : mais parce que, ces hommes qui n'auront rien d'autre que cette pauvre chose, le pouvoir, elle peut apporter une pense, une foi, une chair jeune et ferme que le pouvoir ne donne pas et qui est la seule garantie de la dure. Bien sr, on peut tre dupes. C'est un risque, il faut le savoir. Mais aprs tout; malgr ce risque, n'est-ce pas la seule chance raliste qui soit offerte aux hommes qui ont quelque volont ? Finalement, on ne sauvera
  • l'Occident que par une double restauration, celle de l'autorit de l'tat et celle de la morale. Pourquoi cette restauration indispensable se ferait-elle ncessairement contre les hommes qui la proposent et qui l'incarnent ?
  • TABLE Prologue 11 Chapitre I. Sur la route du progrs 19 Chapitre II. Biographie intellectuelle d'un nationaliste 61 Chapitre III. Sparte 99 Chapitre IV. Les Sudistes 129 Chapitre V. Au royaume d'Utopie 175
  • Si ce livre vous a intress, si vous dsirez tre tenu inform de nos futures publications, si vous souhaitez que nous envoyions une publicit vos amis, veuillez nous crire DITIONS PYTHAS BP 2 76540. SASSETOT LE-MAUCONDUIT
  • ACHEV D'IMPRIMER SUR LES PRESSES DE L'IMPRIMERIE DALEX MONTROUGE DPOT LGAL: JUILLET 1994 NUMRO D'DITEUR : 00 1