Jos Manuel Losada: Mythe et transcendance

  • Published on
    21-Jun-2015

  • View
    468

  • Download
    3

DESCRIPTION

Larticle aborde la question de la transcendance en mythocritique, la difficult prouve par les existentialismes officiels de la comprendre et, une fois assimile philosophiquement, de la reproduire dans les textes. Elle est bien plutt accepte par dautres approches littraires. Lexemple de Clytemnestre illustre cette hypothse. Dun ct, Les Mouches de Sartre et Le Deuxime Sexe de Simone de Beauvoir, dun autre, Clytemnestre de Marguerite Yourcenar et Apologie pour Clytemnestre de Simone Bertire.

Transcript

  • 1. Mythe et transcendance dans la littrature franaise du XXe sicle Jos Manuel Losada Goya Universit Complutense (Madrid) jlosada@ucm.es http://josemanuellosada.es https://twitter.com/jmlosadagoya Rsum Larticle aborde la question de la transcendance en mythocritique, la difficult prouve par les existentialismes officiels de la comprendre et, une fois assimile philosophiquement, de la reproduire dans les textes. Elle est bien plutt accepte par dautres approches littraires. Lexemple de Clytemnestre illustre cette hypothse. Dun ct, Les Mouches de Sartre et Le Deuxime Sexe de Simone de Beauvoir, dun autre, Clytemnestre de Marguerite Yourcenar et Apologie pour Clytemnestre de Simone Bertire. Notion de transcendance Davantage qu dautres poques, il est aujourdhui extrmement difficile de comprendre la notion de transcendance. Elle est demble nie. En revanche, on accorde limmanence un droit de cit quelle na pas gagner. Or, nul mythe nest sans transcendance, ceux de Clytemnestre et dOreste le montreront dans ces pages travers les quatre exemples choisis : Les Mouches de Sartre, Le Deuxime Sexe de Simone de Beauvoir, Clytemnestre ou le crime de Marguerite Yourcenar et Apologie pour Clytemnestre de Simone Bertire. Toute personne est dispose concder une certaine valeur des actes ou des objets dtermins, mais seule la personne transcendante leur peut accorder une valeur intrinsque autonome1 . Lhomme mythique est transcendant par antonomase : il considre que des actions et des choses dtermines participent, dune certaine faon, une ralit qui les transcende et qui leur confre un sens sacr. Transcende qui monte vers le haut (trans- scando). Ne transcende pas qui reste en-dedans, de faon immanente (immaneo) : aucun des deux nadopte une position statique, propre aux 1 Mircea Eliade, Le Mythe de lternel retour, Paris, Gallimard, Ides , 1969, p. 14.

2. idologies transcendantaliste et immanentiste. Dans les idologies, les viscres lemportent sur la raison. Toute idologie comporte une charge dirrationnel. Tout idologue, toute intelligence dpendant dune idologie rencontre de srieux problmes lorsquil sagit datteindre le sens de la transcendance. Le problmatique de la transcendance ne sachve pas ici. Dans la pense occidentale, on en est arriv lui nier toute intelligibilit. Face Gadamer, qui considre que lart chappe toute explication, Bourdieu soutient son caractre cognoscible et donc, affirme-t-il, non transcendant ; pour ce philosophe, la transcendance nest quune simple illusion. Devant Jaspers, qui se fonde sur lchec de la connaissance de lunivers pour montrer ltre de la transcendance, Camus assure que le caractre inexplicable du monde abolit toute dfense de la transcendance. Mme sils adoptent des perspectives diffrentes, Bourdieu, comme Camus, reprennent lopinion de Spinoza selon laquelle toute dimension transcendantale est purement irrationnelle. Typologie de la transcendance Toutes les faons de monter au-del de transcender se rsument ainsi : 1. Transcendance ontologique : affirme lexistence de ralits qui dpassent les donnes factuelles de lexprience empirique. Elle reste aux marges de la littrature et ne sera pas lobjet de notre tude. 2. Transcendance gnosologique : a) Existentialiste : soutient la rduction limmanence dun tre pour un autre, qui devient ds lors un sujet transcendant. Cette transcendance naffecte pas tant les personnages que les auteurs qui portent la marque de lexistentialisme philosophique. Nous verrons quils maintiennent une relation complexe avec la transcendance. b) Gnosologique proprement dite : affirme la possibilit de connatre des ralits distinctes de notre conscience et de ses reprsentations. Lhomme et la femme mythiques sont profondment, hardiment transcendants : ils acceptent cette transcendance sans ambages. 3. Deux nuances se dgagent de cette typologie : plusieurs textes mythologiques qui font appel aux mythes sont amythiques ou, plus prcisment, antimyhtiques : ils prconisent limposture du mythe. Dans La mort qui fait le trottoir, de Montherlant, le hros dgaine et menace la statue du commandeur. Le carnavalier-chef, aussitt pris de peur, laisse tomber la tte de carton qui le couvrait et rclame la clmence de Don Juan, qui sexclame alors en riant : Ah ! ah ! je savais bien quil ny a pas de spectres. Il ny a pas de fantastique : cest la ralit qui est fantastique2 . Prcisment un personnage mythique, Don Juan, refuse lexistence dtres extraordinaires ou fantastiques. Il sagit dune dmythification en toute rgle. Les combinaisons sont nombreuses. Une classification, lappui dexemples du mythe de Don Juan, en donne une ide : a) Personnages mythiques transcendants qui affirment la transcendance dans des textes mythiques avec une intervention de la transcendance (Don Juan dans El burlador de Sevilla attribu Tirso de Molina). b) Personnages mythiques immanents qui nient la transcendance dans des textes mythiques (Dom Juan dans luvre homonyme de Molire, ou celle de Montherlant mentionne plus haut). c) Personnages mythiques immanents dans des textes de la tradition mythique qui sont, toutefois, dmythifis, cest--dire qui sont devenus immanents (Don Juan, dans luvre homonyme de Lenau)3 . 2 Montherlant, La Mort qui fait le trottoir (Don Juan), acte III, esc. 7, prf. Gabriel Matzneff, Paris, Gallimard, 1972, p. 153-154. 3 La connaissance transcendantale dorigine kantienne reste en marge de cette tude. En supprimant lobjet transcendant peru de la perception (esse est percipi), Berkeley avait rduit la connaissance de la perception pure lexprience inhrente du sujet. Dans le cadre de sa connaissance la chose nexiste pas en elle-mme , mtaphysique et transcendante, seul le sujet pensant existe. Son immatrialisme est repris et rvolutionn par Kant. Pour le philosophe 4. La transcendance gnosologique existentialiste Ces courants de pense, qui approfondissent leur porte idologique au fil des ans, sont naturellement antimythiques. Toutefois, ils se voient obligs de recourir au mythe. Leur faon de le faire est exemplaire pour montrer les nouvelles formes de transcendance contemporaine tout comme lindestructible relation existant entre la transcendance et le mythe. Vitalismes existentialistes et mythe Schopenhauer affirme une vrit priori : le monde est, dun ct, entirement reprsentation, et dun autre, entirement volont. Devant le logicisme de Descartes et le psychologisme de Berkeley, le philosophe Danzig soutient (comme fruit de sa familiarit avec la sagesse hindoue) que la connaissance de la matire nest pas essentiellement indpendante de la perception mentale : lexistence et la perceptibilit tant des termes interchangeables. lidalisme transcendantal de Kant (distinction entre phnomne et chose en elle-mme , cest--dire incapacit connatre les choses par ce quelles sont en elles-mmes), Schopenhauer fait un pas crucial : le phnomne est le monde comme reprsentation et la chose en elle-mme est la volont. Cette philosophie (pense qui se reprsente la vie et volont qui sy attache) nimplique pas en soi une dimension mythique, mais elle la rend possible. En effet, elle rintroduit la vie de faon extraordinaire travers le vitalisme matriel, sous forme biologique ou par la volont, la vie est nouveau prsente, et indpendante de la pense. Limagination mythique fait le reste. Le mythe demande une composante matrielle ; la pense ne peut transcender que ce quon pose devant elle. Le mythe se dveloppe confortablement dans cette tension entre transcendance et immanence. Toute reprsentation de la vie, mme lorsquelle est trompeuse, comme dans la allemand, la chose est rduite une ralit objective , exclusivement dpendante de sa relation avec le sujet : elle nest quobjet de connaissance pour le sujet, et le sujet accde la chose de faon transcendantale . Nous passons du psychologisme lidalisme, et aucun des deux nadmet la pense mythique. La dimension littraire est absente dans tous les cas. 5. philosophie de Schopenhauer, prsuppose une pense qui sloigne de la vie mme, qui la transcende. Tristan und Isolde de Wagner est un reflet une transcendance de la volont, cest-- dire, dune lutte aveugle, destructrice et insatisfaite, sans sens ni objectif, mene par la nature et la vie : le mythe a ici sa place. Nietzsche la bien compris et la appliqu sa vision particulire de lesthtique. Son texte sur lorigine des arts, dans La naissance de la tragdie, fait partie du patrimoine commun. Deux divinits grecques, Apollon et Dionysos, sont les reprsentants vivants et intuitifs des deux mondes artistiques : le premier est le gnie transfigurateur du principe dindividuation, et le deuxime son destructeur. Lantithse entre le dieu de lart plastique et le dieu de lart musical met en vidence que ce dernier nest le reflet daucune apparence, contrairement au premier (lart apollinien est lart des formes), il nest que le reflet immdiat de la volont mme. Devant luniversalit dionysiaque (plaisir effrn conduisant lauto-annihilation), la magie apollinienne (image, concept, doctrine thique, excitation sympathique) provoque une illusion chez lhomme, qui simagine alors capter avec sa pense le nud vital contenu dans les images du monde. Nietzsche avait compris Schopenhauer et Wagner. Ce dernier lui avait fait savoir dans une lettre dans laquelle il lui confiait que sa Naissance de la tragdie tait lunique texte qui sache exprimer en mots ce quil composait en notes. Le hros, Tristan, ailleurs soumis au monde de la chevalerie courtisane (monde rationnel et figuratif, monde de la lumire apollinienne), transcende les voiles de ces apparences vaines, trompeuses, et sabandonne lamour mortifre (monde irrationnel non figuratif, monde de lobscurit dionysiaque). Oppose au vitalisme du monde (force dionysiaque), la force apollinienne trompe Tristan qui, sur son lit de mort, reoit lannonce de larrive dIsolde et simagine lui-mme se rveillant dun rve. Toutefois, tout comme pour le duel (lorsque Tristan bondit poitrine dcouverte sur le tratre Melot), la dception heureuse lenvahit et provoque une extase qui le ramne son seul et unique rve, la mort en union avec sa bien-aime Isolde. Sartre : Les Mouches 6. Dj au XXe sicle, en France, lexistentialisme officiel, dans le sillage de ces vitalismes existentialistes et avec laide de la phnomnologie, introduit un nouveau sens la transcendance. Reprenant la clbre thse de Husserl (toute conscience est conscience de quelque chose), Sartre conclut quil ny a de conscience qui ne soit position dun objet transcendant (ce cendrier vis devient transcendant pour ma conscience). Il faut prendre en compte sa conception dgradante de limagination, tout comme son rejet de toute illusion dimmanence, cette habitude captieuse qui nous fait penser lespace en termes spatiaux, comme si les images taient en notre conscience et les objets des images dans les images mmes. Ceci explique lallergie de Sartre au mythe et la littrature en gnral. La conscience tend ainsi sortir delle-mme, se mettre en relation avec ce quelle nest pas, transcender le phnomne vers lequel elle dirige son attention, substance immanente qui, ce moment-l, cesse dtre en-soi, afin dtre pour-soi. Dans ce processus dannihilation de ltre, la temporalit de la conscience entre en jeu, elle peut alors aller au-del du prsent, cest--dire vers le pass, qui nexiste plus, et vers le futur, qui nest pas encore. La transcendance suppose le fait de sortir de limmanence, de se diriger vers un temps distinct du prsent, pointer vers un objet extrieur ; elle implique, en fin de compte, que la conscience sorte delle-mme : quelle se transcende. Cette gnosologie ne peut sapparenter aux mythes. Toutefois, cette pense est aussi la source dun humanisme et dune thique. Devant lopacit inexplicable du monde, la conscience transcendante (plnitude de ltre sans cause propre et, simultanment, cause de sa propre faon dtre) fait face au rien de manire dialectique. Ltre de la conscience qui transcende le monde capte la contingence de ce monde et se demande : pourquoi y a-t-il des tres, et non pas rien du tout ? Question redondante, puisque, selon Sartre, cest lhomme lui-mme qui fait surgir et stendre le rien dans le monde. En cohrence avec la pense existentialiste, la libert (qui, pour le philosophe, nest pas une facult de lesprit) ne prcde pas lessence de lhomme mais limplique : tre homme quivaut 7. tre libre, et il sagit dune libert qui doit se vivre dans la solitude. Lhomme est seul au monde et dans une situation de conflit : a) il est sans Dieu (lhomme individuel ne ralise pas un concept de lintelligence divine) ; b) il est en lutte contre les autres d au joug de la pnurie, au manque universel de biens (Sartre est un fervent dfenseur de la praxis marxiste). Solitaire et tendu dans le monde, lhomme se trouve condamn vivre sa propre libert devant lautre. Lenfer, cest les Autres. Apparat alors langoisse humaine, cest--dire lhorrible conscience dtre chacun son propre avenir, son propre projet. Dans le cadre de cette perspective, on peut parler de mythe. Non pas parce que Sartre accepte une transcendance surnaturelle, mais bien parce que la sortie ncessaire de la propre immanence pour poser lobjet dans le monde oblige la conscience se rendre compte de sa situation dans le monde : cest la conscience comme pure existence en libert. Cette conviction plonge chaque homme dans sa propre angoisse vitale, quil doit assumer dans un tat de rbellion continue contre labsurde. Langoisse me semble tre le plus grand lien existant entre lexistentialisme phnomnologique sartrien et la mythologie. Pendant la guerre de Troie, Clytemnestre tombe amoureuse dgisthe, qui devient alors le nouveau matre de Mycnes. Ensemble, les deux amants manigancent et excutent lassassinat dAgamemnon, avec qui la reine avait eu quatre enfants : Iphignie, lectre, Chrysothmis et Oreste. Dans la tragdie lectre de Sophocle, Chrysothmis raconte sa sur lectre le rve de Clytemnestre : On dit quil lui a sembl cette nuit que notre pre tant revenu au monde, et ayant saisi le sceptre quil portait autrefois, et qui est prsentement entre les mains dgisthe, il la plant au milieu 8. de son palais, et que ce sceptre a produit sur lheure un rameau qui de son ombre a couvert toute la terre de Mycnes4 . Cest lannonce du retour dOreste ! Le fils, exil pendant son enfance, a grandi et voyag jusquen Tauride, o il a retrouv sa sur Iphignie. Il en revient avec lenvie de venger la mort de son pre Agamemnon. La reine, transie par la vision qui lui est venue en rve le monde transcendant , craint le retour du fils. La conversation quelle entreprend avec sa fille lectre est clairante : CLYTEMNESTRE Et parce que je tai permis de dire tout ce que tu voudrais tu ne me donneras pas le temps de faire en repos mon sacrifice ? LECTRE Faites, achevez votre sacrifice et ne vous plaignez pas que jinterrompe vos prires, je ne vous dirai plus rien. CLYTEMNESTRE, ses femmes Approchez, donnez-moi ces offrandes de toutes sortes de fruits, afin quen les mettant sur cet autel je prie Apollon de me dlivrer des frayeurs dont je suis saisie. [] Roi de Lycie, si les songes que jai eus cette nuit sont heureux, faites quils aient bientt leur accomplissement, et sils sont malheureux dtournez-en leffet sur mes ennemis ; si quelquun me dresse des embches pour me prcipiter de cet tat florissant, ne permettez pas quil russisse, mais au contraire faites que dans une sant parfaite et sans que rien ninterrompe le cours de mes prosprits, jhabite ce palais des Atrides, que je conserve ce sceptre et que je passe une vie tranquille prs de celui avec qui jai partag ma puissance et avec ceux de mes enfants qui ne me donnent aucune marque de haine5 . lectre sest vue rduite lesclavage par la conspiration entre Clytemnestre et gisthe. Son dvouement des labeurs exclusivement matriels entrave toute possibilit de se faire une place au sein de la nouvelle famille. De son ct, Clytemnestre ne cache pas sa responsabilit. Son opposition sa fille lectre exprime le dchirement de linstitution familiale provoqu par ladultre, son conflit avec le dfunt roi, tout comme avec son fils Oreste Clytemnestre assume son adultre et le rgicide, elle reconnat sa peur, quelle espre faire disparatre grce au dieu Apollon. 4 Sophocle, lectre, acte I, sc. 5, Ldipe et lElectre de Sophocles, Paris, Claude Barbin, 1692, p. 297. www.books.google.com 5 Sophocle, lectre, acte II, sc. 1, ouvr. cit, p. 316-317. 9. Dans Les Mouches (1943) nous trouvons la reprise de ce mythe par Sartre. La cit dArgos doit expier le crime commis par gisthe et Clytemnestre : elle est contamine de mouches dont le trouble symbolise le remords qui poursuit tous les habitants, vtus de deuil pour montrer leur accablement. Quinze ans aprs le rgicide, Oreste revient de faon anonyme. Sa sur lectre le prsente sous un faux nom sa mre, qui ne le reconnat pas : ELECTRE, vivement Cest un Corinthien du nom de Philbe. Il voyage. CLYTEMNESTRE Philbe ? Ah ! ELECTRE Vous sembliez craindre un autre nom ? CLYTEMNESTRE Craindre ? Si jai gagn quelque chose me perdre, cest que je ne peux plus rien craindre6 . La distance qui spare le personnage du texte grec du personnage du texte franais est considrable. Il ny a pas, dans ce dernier, de rve rvlateur, ni transcendance traditionnelle. Une simple nouvelle, un visage inconnu, et Clytemnestre se trouble. La fille prend conscience de leffroi de sa mre. Le personnage authentiquement existentialiste, antimythique, cest Oreste. Pendant la crmonie de commmoration de lassassinat dAgamemnon, dsigne pour fter le remords universel (les morts sortent supposment de leurs tombes pour envahir la cit), gisthe djoue la tentative de rbellion entame par lectre. Dans le temple, Oreste tue le roi et la reine, provoque la terreur de sa sur et devient la proie des rynies, divinits nfastes qui perscutent les assassins. Tout comme sa mre, Oreste prouve langoisse de lhomme solitaire, de la femme solitaire. Devant elle, il reprsente lavnement de la libert qui dfie la tyrannie et la religion fondes sur la terreur. En finir avec la terreur nest pas un crime, mais une obligation de lhomme qui lutte pour sa 6 Jean-Paul Sartre, Les Mouches, Paris, Gallimard, Folio , acte I, esc. 5, p. 138. 10. libert7 , mme sil y a un prix payer : le harclement des rynies pour un acte criminel bon. (acte II, sc. 8). Situation dsesprante et angoissante quil ne faut pas ignorer, mais accepter avec toutes ses consquences. Oreste est un homme lucide y engag qui accepte sa profonde responsabilit face au monde et lhumanit. Il ne sagit pas, ici, de transcendance surnaturelle ou divine, laquelle font habituellement rfrence les mythes anciens, mais la seule transcendance que peut admettre lexistentialisme : sortir de limmanence du sujet, entrer dans lobjet (transcender le monde) pour nier la transcendance surnaturelle. Simone de Beauvoir : Le Deuxime Sexe Simone de Beauvoir applique lapproche existentialiste de la transcendance au fminisme. Selon lauteur du Deuxime Sexe (1949), tout sujet dsirant justifier son existence lprouve comme une ncessit indfinie de se transcender, ce qui fait quil puisse se placer lui-mme comme une transcendance travers des projets concrets : il se transcende quand il atteint et dpasse, de faon permanente, un certain nombre de liberts. Sil hsite consciemment, il commet une faute morale, sil est opprim, il se sent frustr ; dans tous les cas, il saline, tombe de la transcendance vers limmanence. Cest ce qui sest traditionnellement pass avec la femme : ce qui dfinit dune manire singulire la situation de la femme, cest que, tant comme tout tre humain, une libert autonome, elle se dcouvre et se choisit dans un monde o les hommes lui imposent de sassumer comme lAutre : on prtend la figer en objet, et la vouer limmanence, puisque sa transcendance sera perptuellement transcende par une autre conscience essentielle et souveraine8 . Cette conscience essentielle et souveraine est celle de lhomme, qui se ralise en projetant sur la conscience de la femme son pouvoir et ses objectifs. Cest seulement ainsi quil peut se raliser lui-mme comme existant (DS, p. 115), saffirmant comme sujet souverain (DS, p. 7 Je suis ma libert , Jean-Paul Sartre, Les Mouches, acte III, sc. 2, ouvr. cit, p. 235. 8 Simone de Beauvoir, Le Deuxime Sexe, Paris, Gallimard, Folio Essais , 1949/1976, t. I, p. 34. Dsormais, les rfrences cet ouvrage seront indiques par le sigle DS. 11. 240), possdant la femme comme une proprit, la soumettant lesclavage. La femme sera toujours lAutre, pour lhomme, elle ne peut exister qualine, moins quil y ait des hommes lattitude compltement morale, qui renoncent tre pour assumer leur existence, qui renoncent toute possession de la femme. Sauf pour ce qui est de certaines exceptions, le cas contraire ne sapplique pas : lhomme possd par la femme, soumis, socialement rduit lesclavage par celle-ci. Lhomme ne peut tre lAutre pour la femme. Puisquelle ne saffirme pas comme sujet (DS, p. 243), dit Beauvoir, la femme na pas cr le mythe viril dans lequel se refltent ses projets ; sans religion, littrature, conomie ni culture propres, la femme ne peut que rver travers les rves de lhomme. Apparemment il ny a pas de place pour les mythes dans le cadre de cette transcendance existentialiste non plus. Toutefois, la ralit est autre. Chaque fois que la transcendance de la femme tombe dans limmanence, son existence se dgrade (du pour soi elle devient en soi , elle passe dune conscience un objet de conscience pens par lhomme). Dans le terrain psychologique, ceci se traduit par une duperie : lhomme trompe la femme, ou bien elle se laisse elle-mme tromper, et sa libert est mystifie. Selon Beauvoir, cest alors que naissent les mythes de la femme. Quelques exemples : a) le mythe de la fminit dvoratrice, de la femme fatale, reflt par la mante religieuse : aprs lovulation, la femelle assassine le mle, prfigurant ainsi le rve fminin de la castration, complexe qui trouve sa source dans le complexe dOedipe (DS, p. 55 et 83). b) le mythe de la femme fconde : dans les socits ancestrales, on considre la femme capable de faire germer fruits et pis dans les champs cultivs, cela explique pourquoi lhomme lui confie les travaux agricoles (DS, p. 121). c) les autres mythes (cest ainsi que les nomme Simone de Beauvoir) complteraient la liste : la mre, la belle-mre, la vierge, la prostitue 12. Selon Simone de Beauvoir, la substitution de la filiation utrine par lagnation (succession lie la consanguinit masculine) est lune des plus grandes rvolutions psychologiques de lhumanit. Elle signifie que la femme est rduite ntre plus que la simple porteuse dun tre humain dont la gnration correspond uniquement lhomme. Voyons les consquences qui en dcoulent. lgal du commentaire sur Les Mouches de Sartre, un autre texte grec nous servira dappui pour comprendre linflexion opre par lexistentialisme de Simone de Beauvoir. Il sagit des Eumnides dEschyle, qui aborde aussi la ligne des Atrides et illustre parfaitement la transition de la filiation utrine vers lagnation : APOLLON Ce nest pas la mre qui engendre celui quon nomme son fils ; elle nest que la nourrice du germe rcent. Cest celui qui agit qui engendre. La mre reoit ce germe, et elle le conserve, sil plat aux dieux. Voici la preuve de mes paroles : on peut tre pre sans quil y ait de mre. La fille de Zeus Olympien men est ici tmoin. Elle na point t nourrie dans les tnbres de la matrice, car aucune desse naurait pu produire un tel enfant. Pour moi, Pallas, et entre autres choses, je grandirai ta ville et ton peuple. Jai envoy ce suppliant dans ta demeure, afin quil te soit dvou en tout temps. Accepte-le pour alli, desse, lui et ses descendants, et que ceux-ci te gardent ternellement leur foi9 ! Cet homme quApollon dfend est prcisment Oreste, qui recourt au dieu lui plaidant justice : il sest limit faire couler le sang de sa mre, assassine de son pre. Apollon proclame que la femme nest que matire, que la raison du mouvement provient du sperme, que le principe de la vie se trouve chez lhomme, et qu lui seul peut tre attribue la postrit. Ainsi, Oreste est fils dAgamemnon, non pas de Clytemnestre, simple porteuse de la source vitale. Lintervention du dieu solaire rorganise lunivers, dont lordre avait t perturb par le chaos fminin provoqu par la reine. Cest ainsi quest sanctionne la relgation de la femme la seule procration et aux tches serviles. Nous assistons la transition dune socit matriarcale vers une socit patriarcale. Le recours au mythe rorganise le monde. 9 Eschyle, Eumnides, d. Leconte de Lisle, Paris, A. Lemerre, 1872, p. 303. http://fr.wikisource.org. 13. Simone de Beauvoir conoit le drame mythique dEschyle comme une invention intresse, une profession de foi (DS, p. 135), semblable au mythe de la femme fatale. Pour atteindre sa transcendance, lhomme (sa volont de pouvoir) rduit la femme la pure immanence. Ainsi rduite ntre que matire, lhomme voit son chemin libre pour dominer le monde, au dtriment des femmes10 . Il ny a pas, ici, de transcendance ontologique, mais plutt gnosologique : la transcendance gnosologique existentialiste est linstrument de la conscience masculine pour dpouiller la conscience fminine de toute transcendance. Comme chez Sartre, le mythe est possible. Plus prcisment deux mythes : 1) Le mythe grec dramatis par Eschyle. 2) Le mythe de la socit patriarcale. Ce second mythe nest pas proprement parler un mythe littraire, mais plutt une supercherie sociale. Simone de Beauvoir se sert du mythe littraire pour expliquer le mythe social. Lauteur fait appel au mythe des Atrides pour montrer la mythification de lhomme dans la socit, pour dnoncer la fausset de limmanence de la femme soumise la transcendance de lhomme. La transcendance gnosologique proprement dite La transcendance prend ses aises dans les textes proprement mythiques, o le sujet constate une ralit indpendante des processus de conscience existentialistes et phnomnologiques. En voici trois caractristiques : 1. lmentaire : la transcendance est un point de dpart, une base prcise pour la construction de la structure textuelle. Cette transcendance se conoit comme naturelle, un fait de base. 10 Il nest pas ncessaire de rappeler que cette philosophie est marque par lidologie marxiste, selon laquelle la vie nest quun simple reflet de la volont de la classe dominante, et ne peut se rsoudre quen une lutte dintrts, en une lutte de classes. 14. 2. Active : la transcendance permet ou empche que les choses se produisent. Mme quand ils agissent travers des causes secondaires, les dieux rclament en dernire instance lautorit de ce qui se passe dans le monde. 3. Universelle : la transcendance est objet de crdibilit pour tous les personnages. Dans les textes que nous soumettrons ltude, le protagoniste donne la transcendance un statut de ralit inconditionne. Nous tudierons cette transcendance dans deux uvres qui revisitent les msaventures des Atrides, leur figure principale tant la tyndaride Clytemnestre. Contrairement aux drames prcdents, la reine se rebelle, ici, contre les accusations dont elle est lobjet. La rhabilitation de la femme dAgamemnon nest pas rcente. LOdysse voque la vertu de lpouse et lIliade les vices de lpoux. Dans lAgamemnon dEschyle Clytemnestre venge, au nom de la justice, le sacrifice de sa fille Iphignie. Avec Euripide et Snque, le conflit entre roi et reine sintriorise : Clytemnestre conoit de la haine envers un mariage impos, de la rancur pour la mort de sa fille Iphignie, et se sent humilie par les multiples infidlits de son mari. Il nest pas surprenant que la littrature contemporaine lait louange pour diverses raisons. Marguerite Yourcenar : Clytemnestre ou le crime Luvre de Marguerite Yourcenar, trangre aux idologies psychanalytique et existentialiste, noue le lien entre mythe et transcendance. La Nouvelle Eurydice (1931) ou Les Songes et les sorts (1938) enqutent diversement sur le mystre. Entre chacune de ces deux uvres brille Feux (1936), sortes de rcits entrecoups daphorismes et de confessions personnelles de lauteur. Chacune de ces uvres se prsente comme un chantillon sur lamour total quun personnage, le plus souvent une femme, conoit pour un homme. Tout amour absolu est essentiellement maladif : il entrane une srie interminable de risques, de mensonges et de 15. renoncements qui provoquent un scandale entre ceux-l mmes qui sy risquent, tout en ntant quune plaisanterie pour ceux qui lui sont trangers. Cet amour est le tmoignage crdible dune dimension suprieure de la vie, bien quil admette de nombreuses difficults : Ce qui semble vident, cest que cette notion de lamour fou, scandaleux parfois, mais imbu nanmoins dune sorte de vertu mystique, ne peut gure subsister quassocie une forme quelconque de foi en la transcendance, ne ft-ce quau sein de la personne humaine, et quune fois priv du support de valeurs mtaphysiques et morales aujourdhui ddaignes, peut-tre parce que nos prdcesseurs ont abus delles, lamour fou cesse vite dtre autre chose quun vain jeu de miroirs ou quune manie triste11 . Malgr lloignement des valeurs traditionnelles, le rfrent de cet amour est rel, ontologique : la transcendance de lamante et de laim. Aux trois caractristiques de base de la transcendance notes plus haut, sadditionnent deux autres aspects qui font partie de la transcendance contemporaine : elle est confuse ( une forme quelconque ) et phmre ( cesse vite dtre autre chose ). Chaque rcit montre lidoltrie que les protagonistes professent pour ltre aim, souvent exalte de teintes divines, mythification qui sobjective souvent en une passion abstraite, beaucoup plus forte que toute passion charnelle ou sentimentale : Phdre reprsente lenvie de lespoir, Antigone celle de la justice, Phdon, de la connaissance Dune faon semblable aux exemples de Sartre et de Simone de Beauvoir, nous revenons aux Atrides, au texte que Marguerite Yourcenar consacre Clytemnestre. Dans Les Mouches, la reine de Mycnes tait obsde par le pouvoir, par sa peur de la perdre. Dans Le Deuxime Sexe, elle rejetait limmanence impose par lhomme. Dans Clytemnestre ou le crime, avant-dernier rcit de Feux, lhrone incarne la passion de la dignit. Clytemnestre exproprie les biens, privilges et attributs appartenant son mari Agamemnon. Comme pouse, Clytemnestre devrait passer au second plan (lectre dEuripide). En tant que mre, 11 Marguerite Yourcenar, Feux, Paris, Gallimard, Limaginaire , 1974, prface, p. 21-22. Dsormais, CC. 16. elle devrait soccuper des enfants que son mari lui laisse avant de partir pour Troie. Bien au contraire, la reine assassine le roi et nglige ses enfants. Ce crime suppose galement une volont virile, une intention de se substituer au roi dans tous les aspects : dans le gouvernement de ltat, le mariage, la procration, la filiation. La modalit mme du crime suppose cela, puisque la tradition grecque ne confiait qu lhomme lexcution dun crime par vengeance sanguinaire. Clytemnestre sest installe sur le trne dAgamemnon, sest appropri le sceptre, la fille de Tyndare a pris possession de la maison des Atrides, elle a reni les enfants que lui a donns Agamemnon et a finalement adopt ceux quelle a conus dEgisthe (Agamemnon dEschyle, lectre de Sophocle, lectre dEuripide). Toutes ces entorses la tradition grecque perptrs par Clytemnestre rapparaissent dans le rcit de Marguerite Yourcenar. Cependant, elles sont ici indiffrentes, sans importance. La reine a assassin, usurp, gouvern et procr. Aucun de ces actes ne lenivre de pouvoir ni de luxure. Lappropriation du trne nimporte pas la reine, pas plus que le fait que ses enfants portent le nom de sa ligne, les Tyndarides, au lieu de celle de son mari, les Atrides. Seule lui intresse la rcupration de sa dignit perdue. Conduite devant les juges (transcription du chur grec), Clytemnestre se dnonce elle-mme : Jai tu cet homme avec un couteau, dans une baignoire, avec laide de mon misrable amant qui ne parvenait mme pas lui tenir les pieds (CC, p. 119). Elle procde ensuite son allgation. Elle a t duque pendant des annes dans le but de se marier avec Agamemnon, pour qui a renonc sa jeunesse et ses rves, elle na mme pas pleur quand sa fille Iphignie fut sacrifie : elle tait follement amoureuse du roi. La guerre de Troie et deux dcennies dattente ont suivi, puis finalement, son adultre avec ladolescent gisthe. Mais son cur aimait toujours son poux, et quand son retour a t annonc, elle se disposait tuer son amant. Tout dun coup, son regard sest arrt devant un miroir : elle avait vieilli et le roi ne verrait en elle qu une espce de cuisinire obse (CC, p. 124). Quand Agamemnon arriva, il tait accompagn de son amante turque (Cassandre), unique objet de ses attentions ; il ne la regarda 17. peine, elle, son pouse !, et ne remarqua mme pas quelle lui avait servi son repas prfr. Elle lui prpara un bain ; sa dcision tait dj prise : je voulais [] lobliger en mourant me regarder en face : je ne le tuais que pour a, pour le forcer se rendre compte que je ntais pas une chose sans importance quon peut laisser tomber, ou cder au premier venu. (CC, p. 127) Vient ensuite la plainte dOreste la police, la prison, le procs, la conviction que bientt, sa tte roulerait de lchafaud vers la place Elle connat davance son destin : attendre ternellement le retour de son mari et laccueillir lorsquil reviendra accompagn de son amante turque Clytemnestre prend librement la dcision de tuer son mari, mme en connaissant les consquences nfastes que ce crime ne manquera pas de lui apporter. Il ny a pas, ici, damour entre la reine et gisthe, il ny a pas mme dambition de pouvoir, ou de supplanter le roi absent. Derrire le contexte de lassassinat, cest son amour fou pour Agamemnon qui ressort. Son miroir lui a toutefois rvl une vieillesse inattendue, et lhrone se sent profondment humilie. Elle ne supporte pas la possibilit de dplaire son mari et, terriblement jalouse, le tue. Avec la mort dAgamemnon meurt aussi la conscience de sa propre indignit. La transcendance lmentaire, active et universelle survient ici avec une force inusite. partir de ce moment, Clytemnestre reoit dans sa cellule les visites insistantes de son mari. Elle avait pens que les morts reposaient en paix, mais elle constate alors sa prsence relle dans le monde des vivants. Rien nest plus transcendant que la vie dun mort. Simone Bertire : Apologie pour Clytemnestre Les uvres de Marguerite Yourcenar et de Simone Bertire tombent fondamentalement daccord : toutes les deux se font autour dune libration de la protagoniste. LApologie pour Clytemnestre (2004) est une contestation, plus absolue encore, de toutes les charges qui sont imputes la reine : elle na pas tu Agamemnon par dsir de luxure ou ambition de pouvoir, pas mme par humiliation ou jalousie. Il sagit dune mre qui venge la mort de sa fille. 18. Clytemnestre possde un caractre minemment rationnel : elle se mfie de la magie et des augures. Devant la superstition des Grecs, qui imputaient contrarits et malheurs lintervention malveillante de forces extrieures12 , elle affirme sa libert et son autonomie. Cette rationalit nest pourtant pas en dsaccord avec la transcendance. Dans lexamen quelle fait des anctres de son mari, elle se souvient de la maldiction envoye par lcuyer Myrtilos Plops et toute sa descendance, elle prcise alors que tout sest pass dans les formes sacramentelles (APC, p. 92), signalant ainsi que les dieux y taient troitement associs. La transcendance se rvle, une fois de plus, lmentaire, universelle et profondment active : Une maldiction, cest dangereux. a vit dune vie autonome. Une fois prononc, a ne se rattrape pas. Cest sournois. a court pas forcment en droite ligne , a ricoche, a rebondit, a somnole parfois et a feint de lcher prise, mais en ralit a couve, pour mieux revenir la charge (APC, p. 92-93). On pourrait penser que cette maldiction tait une dfense du roi des Achens. Si la desse Artmis exigeait le sacrifice de sa fille ane, Agamemnon serait exonr de toute faute. La reine ne sert cependant aucune considration politique, elle ne sert que les exigences dune mre qui reproche un pre de tuer sa fille pour rcuprer une autre femme, la vicieuse Hlne, sous lexcuse dune prtendue cause nationale (APC, p. 150). Elle ne sarrte mme pas devant la dimension religieuse : peu lui importe que la desse exige le sacrifice de sa fille ane (APC, p. 147), comme le rvle le devin Calchas. Trois dimensions de la personne se croisent ainsi : les dimensions politique, religieuse et familiale. Clytemnestre incrimine son mari et dcide de privilgier la premire dimension, de mpriser la seconde et dopter dcidment pour la troisime. Dans ce contexte, Clytemnestre, la femme virile, tue Agamemnon avec laide dgisthe. Elle le fait tout en sachant que les dieux ne permettront pas que son crime reste impuni (APC, p. 230). Cette dcision renforce encore lhumeur de la reine, dispose faire face toutes les consquences de son acte. 12 Simone Bertire, Apologie pour Clytemnestre, Paris, ditions de Fallois, Livre de Poche , 2004, p. 33. Dsormais APC. 19. Toute cette histoire dbouche sur le procs de Clytemnestre et dOreste, assassin vengeur dAgamemnon devant les dieux de lOlympe. La srie de crimes de sang et de vengeances entrans par la maldiction de Myrtilos est substitue par limplantation de la justice selon lapprobation des Olympiens. Cest la leon que la dfunte Mlaena rvle enfin Clytemnestre : Regarde les choses autrement. Dans un tissu armori, tu ne vois dabord quun ct, quune image, celle quon veut timposer, lapparence. Mais si tu le retournes, sur lenvers tu dcouvres comment il est fait. Rflchis. Zeus a permis, encourag mme un matricide, mais un seul, titre exceptionnel, pour fournir un prtexte un bouleversement des rgles juridiques. Il souhaitait soustraire le chtiment des crimes de sang aux familles pour le confier aux tribunaux (APC, p. 305). Nous assistons ici une volution vers une socit plus juste, la substitution du droit ancestral par le droit rationnel. Il est curieux que cette implantation du droit, tel que nous le connaissons dans les socits modernes, ait t une manipulation du dieu suprme. Ironies de la transcendance mythique. Conclusion Ni Sartre ni Simone de Beauvoir sont des crivains intresss par la mythologie. Les Mouches est un drame existentialiste profondment antimythologique : Oreste se dclare un homme sans Dieu. Le Deuxime Sexe ne retient des mythes que sa composante sociale, qui se rvle mystificatrice. Sans un Dieu antrieur lhomme, une nature humaine mythique est difficilement soutenable. Le cas du personnage de Marguerite Yourcenar et de Simone Bertire est nettement inverse. Clytemnestre se dfend et refuse sa culpabilit prcisment parce quelle est convaincue de la ralit transcendante de laccusation. Le dsaccord formel avec lapprobation des dieux devient la plus grande preuve de sa transcendance.

Recommended

View more >