Le "je" et le "nous". Engagement et actions collectives sur le web. Par Romain Badouard.

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    05-Dec-2014

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Article de Romain Badouard // matre de Confrences en Sciences de l'Information et de la Communication // CRTF-Centre de Recherche Texte et Francophonies l'Universit de Cergy-Pontoise // Proposition pour les SMC Research Awards 2013 Proposition pour les SMC Research Awards - Social Media Club - Dcembre 2013

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1. Le je et le nous Engagement et actions collectives sur le web Romain Badouard - Universit de Cergy-Pontoise Proposition pour les SMC Research Awards Dcembre 2013 Note de lauteur Cet article est la version raccourcie (20 000 signes) dun article de 60 000 signes paru dans la revue Rseaux en 2013. Pour consulter et citer : Badouard R. (2013), Les mobilisations de clavier. Le lien hypertexte comme ressource des actions collectives en ligne , Rseaux, 181, p. 87-111. Introduction Ces dernires annes, les mobilisations politiques sur internet ont fait lobjet dune large couverture mdiatique. Aprs le printemps arabe, estampill rvolutions Facebook ou Twitter , aprs la manifestation dune fachosphre sur le web accompagnant une perce de lextrme-droite lors de la prsidentielle de 2012, le fait divers du bijoutier de Nice, et sa page de soutien runissant plus de 1,6 millions de personnes sur Facebook, a fait couler beaucoup dencre. Ces diffrents exemples, tout comme les mouvements sociaux sur lesquels ils reposent, font preuve dune grande htrognit. Dans les mdias cependant, la dimension numrique de ces mobilisations est principalement perue travers la capacit des rseaux sociaux et autres outils des communauts en ligne toucher un grand nombre dinternautes et rendre visible, dans lespace public, un collectif mobilis autour dun enjeu de socit. Ce prisme de la puissance de frappe relgue au second plan une autre caractristique des mobilisations sur internet : la nature des collectifs ainsi forms, cest-dire la manire dont des individus se lient les uns aux autres dans le cadre dune action commune. 1 2. Dans cet article, nous nous proposons de nous intresser aux actions collectives en ligne sous un angle qualitatif , en observant la manire dont se structurent des publics politiques sur internet. Autrement dit, nous nous intressons aux mcanismes par lesquels un intrt partag par un certain nombre dinternautes pour une thmatique particulire se transforme en une activit collective. Pour ce faire, nous adoptons une posture mthodologique qui consiste suivre les liens hypertextes diffuss par les internautes dans le cadre de mobilisations en ligne. En abordant ces actions collectives par le lien, nous cherchons apprhender les formes de la mdiation entre des individus, entre des individus et un collectif, et entre un collectif et une scne daction, afin de caractriser le rle du lien hypertexte dans ces mobilisations. Notre terrain dtude porte sur une consultation mene par la Commission Europenne sur internet en 2009. A la suite du rejet par referendum du projet constitutionnel europen en France et aux Pays-Bas en 2005, la Commission a mis en ligne diffrentes plateformes participatives ayant pour but de permettre des citoyens ordinaires de dbattre denjeux transnationaux et dinteragir avec des dcideurs europens. La Consultation Europenne des Citoyens sinscrit directement dans cette stratgie : elle consistait en la mise en ligne de 28 sites participatifs nationaux, lis une plateforme europenne, o les internautes taient invits dbattre et formuler des recommandations aux dputs en vue des lections lgislatives de 2009. Les recommandations qui recevaient le plus de votes de la part des internautes taient slectionnes pour des dbats en face--face lors dune seconde phase de la consultation. La phase en ligne a ainsi t lobjet dintenses mobilisations, la fois de la part dorganisations militantes et de citoyens ordinaires , qui ont cherch mobiliser des publics dans diffrents espaces du web pour soutenir leurs propositions. Aprs avoir voqu la faon dont la tension entre les dimensions individuelle et collective des mobilisations en ligne a pu tre aborde dans la littrature en sciences sociales, nous dcrirons les diffrentes stratgies de mobilisation reposant sur la diffusion de liens hypertextes, afin de nourrir une rflexion sur la manire dont se structurent des espaces publics stratgiques , et non uniquement thmatiques, sur internet. Les actions collectives en ligne Le corrlat de toute action collective est le partage dun objectif : cest parce que des individus ont un intrt commun, pouvant tre modifi par la porte dune action spcifique, quils sassocient pour la conduire (Cfa, 2007). En cela, les participants partagent un sens du public , cest--dire une conscience de leur co-existence au sein dune mme entit 2 3. (Cfa et Pasquier, 2003). La principale spcificit des actions collectives en ligne a justement trait au fait quelles peuvent tre le fruit dindividus nayant quune conscience trs restreinte de leur appartenance un collectif. Les formes de participation spcifiques au web, comme par exemple le relais dinformations sur les rseaux sociaux, ou lapprobation de messages par un clic, impliquent un engagement individuel aux dpens de la valorisation dune identit de groupe. En ligne, laction collective peut donc rsulter dactions noncoordonnes (Bimber, Flanagin & Stohl, 2005), ou du moins se drouler de faon opportuniste sans ncessiter un sentiment dappartenance a priori (Cardon, 2010). Nous pourrions ainsi parler de collectifs malgr eux pour exprimer lide quen ligne, le sens du public ne prcde pas ncessairement la mobilisation. Comment qualifier ds lors une mobilisation de clavier (Badouard, 2013) ? Avant tout, celle-ci dborde le cadre dactivits militantes : elle concerne autant des citoyens ordinaires que des activistes organiss et prsente des degrs de formalisation trs varis. Elle consiste en une agrgation dactions individuelles dans le cadre dune activit dont lobjectif attendu est souhait par lensemble des internautes qui y prennent part, dans la mesure o il rpond un intrt commun, ou du moins des intrts partags. Si lide dune simple agrgation peut tre considre comme antinomique de cette ide de production dun commun (Cfa, 2007), il nen demeure pas moins que sur le web, cette dimension est primordiale dans la mesure o les internautes sont seuls devant leur cran et mnent une action au nom de . Cette dimension individuelle des actions collectives en ligne a, dans la littrature scientifique, aliment un dbat sur la nature rellement collective de ces actions. Elles ont ainsi pu tre perues comme le symptme dune dliquescence dun nous militant au profit dengagements uniquement personnels (Ollitrault, 1999), ou comme des formes de mobilisations non-militantes ponctuelles (Granjon, 2002). Les mobilisations en ligne seraient ainsi symptomatiques dun engagement distanci (Ion, 1998), la fois flexible, transversal et reposant sur des pratiques peu contraignantes (Castells, 2002). Pour autant, aussi limit soit lengagement, contribuer une action collective ncessite une sensibilisation pralable la thmatique aborde, et implique ainsi pour lindividu qui y prend part une appartenance une communaut dintrt (Boure et Bousquet, 2010). Si le dbat sur le je ou le nous des actions collectives en ligne nest pas tranch, un moyen de le contourner est de sintresser aux modalits de coordination entre ce je et ce nous . Dans leur analyse des collectifs militants mergeant sur le web dans le champ de la sant, Madeleine Akrich et Ccile Madel (2007) distinguent trois types darticulation dindividus des collectifs. Le premier relve dune reconnaissance collective de laction : il en va ainsi, par exemple, lorsquun militant agit titre individuel dans le but de faire 3 4. reconnatre son acte par un mouvement. Le second se traduit par lagrgation dactions individuelles, lorsque des militants agissent isolment mais selon une stratgie collective. Le troisime correspond une structuration en amont, quand les modalits et les formes de laction sont dcides par un groupe constitu a priori. Pour tudier ces dynamiques de coordination dans le cadre de la Consultation Europenne des Citoyens (CEC), nous avons slectionn sur le site franais de la consultation les 10 propositions qui avaient reues le plus de votes de la part des internautes. Nous avons ensuite ralis un traage des adresses URL des pages hbergeant ces propositions, en entrant ces adresses dans des moteurs de recherche ou en ayant recours des services spcialiss 1, afin didentifier les sites qui avaient montr un intrt pour ces recommandations en les pointant via des liens hypertextes. Nous avons galement eu accs aux donnes du Google Analytics de la plateforme consultative, ce qui nous a permis de croiser ces informations aux statistiques des visites des pages hbergeant les recommandations. Enfin, nous avons eu recours des logiciels de cartographie du web, qui nous ont permis de reprsenter graphiquement la faon dont diffrents rseaux de sites sarticulaient au site franais de la CEC. Mobiliser son public : les pratiques top-down Les pratiques de mobilisation que nous avons observes ne sont pas uniquement le fait de collectifs militants organiss, mais sont galement mises en uvre par des amateurs , cest-dire des internautes qui ne sinscrivent pas dans une action coordonne par une organisation. Dans les deux cas cependant, il sagit de conduire un ensemble dinternautes depuis un site spcifique vers la page dune proposition afin que celle-ci recueille un maximum de votes. La diffusion des adresses URL des pages concernes se ralise via diffrents supports : listes de diffusion, rseaux sociaux, groupes en ligne, forums ou sites communautaires. Commenons par les pratiques militantes, travers lexemple de la proposition arrivant en tte des votes sur le site franais de la consultation. Cette proposition, invitant Sortir du nuclaire et () favoriser les vraies nergies davenir , a reu 3829 votes. La proposition en question a t poste sur le site par une certaine Virgulea , dont le profil indique quelle est une femme de 30 ans vivant Lyon et, surtout, quelle est membre du rseau militant Sortir du nuclaire . La proposition du rseau a t poste le samedi 7 mars 2009 15h58. Le samedi 7 et le dimanche 8, elle a t consulte 4 fois, puis 14 fois le lundi. Mais le mardi 10 1 Pour avoir accs la totalit des sites en question, il est ncessaire dutiliser des moteurs spcialiss, comme par exemple Yahoo Site Explorer, ou la commande link : sur Google, qui permettent de comptabiliser les liens inscrits dans des bannires. 4 5. mars, ce sont 4664 visites qua reues la page qui lhbergeait. Pour le mois de mars, la proposition anti-nuclaire est la plus consulte du site. Visites sur la page de la CEC hbergeant la proposition Sortir du nuclaire entre le 1er et le 31 mars 2009 Ladresse URL de la page a t retrouve sur 21 sites, pour la plupart des sites cologistes, certains appartenant des organisations (les Verts de Bretagne ou Bretagne Ecologie par exemple), dautres relevant de blogs personnels (mais traitant principalement de sujets lis la protection de lenvironnement). Lorsquon identifie les articles au sein desquels les liens ont t insrs, on saperoit que lensemble de ces sites ont en fait relay un mme communiqu manant du rseau Sortir du nuclaire , rdig par son directeur P. Brousse. La capture dcran suivante reprsente ce communiqu tel quil a t relay sur le site Brest-ouvert le 10 mars 2009 : 5 6. Paralllement, les statistiques de la page hbergeant la proposition nous indiquent que, sur la priode tudie, 34,1% des visites ont eu pour origine une bote courriel. De la mme faon que les listes de diffusion sont utilises dans le cadre de mobilisations dindividus pour voter des ptitions (Granjon, 2002), on peut en dduire que ce mme communiqu, ou un communiqu similaire, a t transmis par courriel un ensemble dindividus inscrits sur la liste de diffusion de lorganisation, ou sur celles dorganisations amies . Le scnario suivant se dessine : un membre du rseau Sortir du nuclaire rdige le 7 mars une proposition sur le site franais de la consultation. Durant le weekend, le directeur diffuse dans son rseau et des rseaux amis un communiqu invitant leurs membres se rendre sur le site et voter la proposition en leur expliquant la dmarche suivre. Les rseaux amis relaient lappel sur leur site. Par le biais des liens hypertextes ainsi diffuss, les membres sinscrivent sur le site de la consultation et aboutissent la proposition pour la voter. En quelques jours, elle devient la plus populaire et le restera jusqu la fin de la phase en ligne, ce qui la qualifie pour la seconde partie de la consultation. Nous sommes ici face une agrgation dactions individuelles autour dun projet collectif. Les internautes qui y sont engags partagent un intrt pour la question du nuclaire, et ont pour objectif commun la qualification de la proposition du rseau quils soutiennent. La mobilisation, tout comme la conduite de laction, reposent sur la diffusion de liens hypertextes qui doivent permettre aux internautes de se rendre sur le site de la consultation afin de voter la proposition. Cet usage stratgique du lien constitue un procd intgrant un rpertoire daction en ligne. Cette action est structure de faon hirarchique : les dirigeants du rseau sont impliqus et la coordonnent d en haut (via un communiqu sign du directeur), en invitant les sympathisants aller voter. Mobiliser son public : les pratiques bottom-up Dautres pratiques, reposant sur le mme procd, relvent de pratiques moins spcialises, dans la mesure o elles sont le fait de militants ou sympathisants de base . Prenons lexemple de la 4me proposition la plus vote sur le site franais, relative la reconnaissance du Droit de lanimal ne pas tre exploit ni tu . Ladresse URL de la page hbergeant cette proposition a t retrouve sur 10 sites, notamment sur un groupe Facebook concernant la Dfense des droits des animaux . Les groupes Facebook sont structurs comme les pages personnelles, partir dun onglet Mur sur lequel les membres postent des messages et un onglet Information sur lequel les responsables prsentent les raisons dtre du groupe. Mais ces groupes, la diffrence des pages personnelles, disposent dune troisime rubrique, intitule discussion , au sein de laquelle les membres peuvent 6 7. crer et participer des changes de type forum . Une certaine Morgane G. y a cr un fil de discussion intitul Consultation europenne des citoyens : droits de lanimal sur lequel elle a post une liste dadresses URL, menant des propositions relatives la dfense des droits des animaux sur les sites de sept pays de la plateforme CEC. Elle introduit son message par le paragraphe suivant : Toujours dans le cadre de la consultation europenne des citoyens et, tant donn que, des 10 propositions arrivant en tte des suffrages dans chaque pays, 1 seule (la plus pertinente selon leur terme) se verra soumise un vote au niveau europen (selon le choix d'un panel dtermin), j'ai donc pens optimiser les chances que la question du droit de l'animal ne passe pas la trappe, en crant une proposition similaire dans plusieurs pays. Sen suit une liste de sept pays avec chaque fois ladresse laquelle il faut se rendre pour sinscrire, et ladresse laquelle il faut se rendre pour voter. La personne prcise avoir crit les cinq premires propositions et relay deux autres propositions existantes, relatives la protection des droits des animaux. Son message se termine par la phrase suivante : Cette action ne prend que quelques instants, alors n'hsitez pas et votez! Et diffusion maximum demande! . Or, sur la page hbergeant la proposition franaise en question, les statistiques nous indiquent que 38,4% des visites ont effectivement t gnres par Facebook. La mobilisation au sein de ce forum a donc eu un effet relativement important. En comparaison du cas du rseau Sortir du Nuclaire , la pratique de mobilisation est moins formalise : on utilise des groupes prsents sur les rseaux sociaux afin de toucher un public partageant un intrt commun pour un sujet particulier, sans que celui-ci ne fasse pour autant preuve dune appartenance une organisation militante. Laction vient den bas , dun simple membre, et on parie sur le relais de linformation via des rseaux personnels pour que laction devienne rellement collective et prenne de lampleur. Ainsi, le recours aux rseaux sociaux semble mme de mobiliser un public plus gnraliste que thmatique , dans la mesure o la circulation de linformation sur un site comme Facebook, par exemple, repose sur des affinits personnelles et non militantes. Lorsquon demande aux membres dun groupe de relayer une information, ceux-ci vont poster cette information sur leur profil, rendant ainsi linformation visible lensemble de leurs contacts. Or, ces amis ne sont pas (tous) des militants appartenant au groupe dorigine, et des personnes ntant pas sensibilises en premier lieu la cause que dfend le groupe vont tre en contact avec linformation en question. Dans le cas prsent, ces contacts vont se trouver invits aller voter une proposition pour dfendre les droits des animaux, alors quils nauraient peut-tre jamais eu connaissance de cette action dans un autre contexte 7 8. informationnel. Les formes de mobilisation spcifiques aux rseaux sociaux, o chaque membre fait appel son cercle priv de contacts, qui feront leur tour appel leurs propres cercles, semblent favoriser un largissement des publics, dans la mesure o la mobilisation se fonde non pas sur une affinit thmatique/militante, mais sur une affinit personnelle. Si les liens hypertextes constituent les canaux qui permettent de drainer les internautes depuis des sites vers la plateforme de la consultation, tout lenjeu est maintenant de dterminer la signification que les internautes attribuent ces liens lorsquils les cliquent. Cliquer un lien, cest en effet interprter une proposition daction (Jeanneret, 2007). Dans le cas du Rseau Sortir du Nuclaire comme dans celui du message Facebook de Morgane G., lassociation du lien une incitation laction est claire : Cliquez ici pour consulter le texte et pour voter pour lui dans le premier cas, cette action ne prend que quelques instants, alors nhsitez pas et votez ! dans le second. Linternaute qui clique le lien en ayant lu le message se trouve alors dans deux situations : soit il adopte une dmarche exploratoire, et suit le lien sinon par simple curiosit, du moins pour se reprsenter laction qui lui est propose, soit il le suit afin de raliser laction en question. Dans ce cas, il valide sa participation laction collective, en associant son action individuelle un projet partag par plusieurs internautes. Autrement dit, au-del dun canal de communication, le lien hypertexte est un mcanisme agrgateur qui permet lintgration dune volont individuelle une stratgie collective. Espaces et rseaux Les link studies (De Maeyer, 2011), qui pourraient tre dfinies comme lensemble des travaux qui sintressent aux liens hypertextes comme indicateurs ou rvlateurs de dynamiques sociales et politiques sur le web, ont montr comment le web tait structur selon des affinits thmatiques ou idologiques (Benkler, 2006 ; Fouetillou, 2008). Sur le web, les sites sont lis entre eux selon quils partagent un intrt commun pour une thmatique particulire, ou une opinion spcifique sur des enjeux de socit. Les diffrents travaux dans ce domaine ont ainsi pu donner limage dun web homophile (Lev On et Manin, 2006), compos de sphres hermtiques les unes aux autres. A linverse, observer les pratiques de linking dans les actions collectives permet de dcentrer le regard : ici, cest moins ltude dune topologie du web (Jacomy et Ghitalla, 2007 ; Ghitalla, 2008) qui permet de comprendre les formes daction collective, que lanalyse de ces actions qui donne voir un web en train de se structurer. 8 9. Nous avons ainsi cherch cartographier les diffrents sites qui avaient montrer un intrt pour la CEC en la pointant via des liens hypertextes, en ayant recours au Navicrawler (un plug-in Firefox qui permet denregistrer les liens prsents sur une page) et Gephi (un logiciel de visualisation de donnes qui permet de reprsenter graphiquement les liens entre les diffrents sites). La carte suivante reprsente ainsi les territoires thmatiques lis au site franais de la consultation. Dans un souci de visibilit, nous avons enlev du graphe le site de la CEC lui-mme pour observer plus prcisment les liens entre ces diffrents territoires . Cartographie des territoires thmatiques lis la Consultation Europenne des Citoyens Le cercle n1 reprsente les sites euro-centriques, cest--dire lensemble de ceux qui abordent principalement des sujets europens. Ce rseau est dense (les diffrents sites sont trs lis entre eux) et compos dlments htrognes en termes de types de site (on y retrouve aussi bien des mdias spcialiss, que des sites institutionnels ou des blogs personnels). Le cercle n2 reprsente le rseau cologiste, plus disparate et moins dense que le cercle euro-centrique (le vert clair indique les rseaux de dfense des droits des animaux et le vert fonc les sites pouvant tre assimils des mouvements cologistes). Certains sites sont relis au cercle euro-centrique via quelques points dentre, le plus souvent via des blogs de dputs europens cologistes ou dorganisations politises concernes par les politiques europennes en matire denvironnement. Le cercle n3 dsigne des rseaux 9 10. militant en faveur de la lgalisation du cannabis (thmatique que lon retrouve parmi les propositions les plus votes dans diffrents pays), qui linverse des rseaux cologistes sont isols et nentretiennent pas de liens avec le cercle euro-centrique. Le cercle n4 englobe un nombre important de sites pointant vers la CEC mais non relis aux autres rseaux observs. Cette reprsentation graphique tend montrer que les diffrents publics voluent dans des sphres spares (il existe peu de liens entre les diffrentes sphres) et ne se rencontrent quune fois arrivs sur le site de la consultation. Surtout, on constate que la faon dont ces rseaux sarticulent la plateforme est directement lie la stratgie des publics et aux actions quils entendent y mener (ce sont les hypertextes menant vers des propositions spcifiques qui crent le lien entre les rseaux et la plateforme consultative). Cette mthode spcifique de structuration de lespace public de la consultation, ici compris comme lensemble des territoires thmatiques lis la plateforme qui lorganise, correspond un procd que nous avons baptis principe dabordage : des rseaux thmatiques o sactivent des publics (les abordants ), proposent via des liens hypertextes (les grappins) des canaux de circulation vers le site participatif (les abords ) pour y conduire une action de vote de propositions. Via les abordages successifs de diffrents rseaux se construit autour de la plateforme un espace rticulaire et htrogne, qui donne forme lespace public de la consultation. Cest lusage stratgique des liens hypertextes par des publics thmatiques dans le cadre dactions collectives qui constitue le ciment de cet espace. Le principe dabordage met en avant la dimension indterminable, imprvisible, de la constitution de cet espace puisque ce sont les participants eux-mmes qui, successivement, en dessinent la forme. Cette rflexion sur les formes prises par les espaces publics en ligne interroge directement les conceptions normatives de l'espace public europen portes par les dispositifs de la Commission. Dans le cas de projets comme la CEC, cet espace public est clairement considr travers un prisme procdural : il s'agit de runir des citoyens, de les intgrer une dmarche participative structure en tapes, et de canaliser leurs actions et leurs interactions. La Commission idalise un citoyen ordinaire , dtach de ses intrts, qui agirait titre individuel et se fonderait dans une entit collective construite en commun. Les pratiques des internautes donnent voir des modalits trs diffrentes dmergence des publics : ceux-ci se construisent autour d'intrts partags pour des thmatiques spcifiques, par l'agrgation d'actions individuelles au sein dun projet collectif. Les groupes se composent plus quils ne se construisent (Callon, Lascoumes et Barthe, 2001) : les individus sont engags dans une dynamique o se dfinissent simultanment les contours du collectif et les entits qui le constituent. Ce mcanisme se produit travers des modalits de mise en 10 11. relation entre les individus, qui dans le cas tudi ici reposent sur le lien hypertexte comme mcanisme agrgateur. Le dispositif participatif est alors une scne publique qui autorise la manifestation des intrts dans leur diversit et qui permet au collectif de se montrer luimme. Ce faisant, il le fait exister. La plateforme participative performe le collectif, qui nest plus malgr lui , mais sassume en agissant et en se voyant agir. Conclusion Si les actions collectives en ligne font preuve dune grande htrognit, il nen demeure pas moins que lusage stratgique du lien hypertexte en constitue une ressource structurante. Celui-ci intgre les rpertoires daction et intervient la fois lors de la mobilisation dun collectif, la conduite de laction et la structuration dun espace public autour dune scne. Il est un outil de mobilisation dans la mesure o, intgr un message qui dresse le contexte de laction collective, il constitue une offre pour des publics naviguant au sein de territoires thmatiques et partageant un intrt commun pour des sujets particuliers. Dans ce cadre, il est un canal de communication qui permet de faire circuler ces internautes depuis des espaces publics (des sites dorganisations), semi-publics (des groupes sur les rseaux sociaux), ou privs (des botes courriel sur lesquelles parviennent des listes de diffusion), vers la scne daction. Le lien hypertexte constitue galement le mcanisme agrgateur qui structure laction en intgrant des activits individuelles un projet collectif. Cliquer le lien implique une interprtation par linternaute de laction qui est attendue de lui et traduit ainsi une forme dengagement. Lusage du lien est donc minemment stratgique : si les internautes qui diffusent des liens effectuent une proposition daction, ceux qui les suivent valident leur participation cette mme action. Le lien hypertexte va de ce fait structurer un espace public de la consultation, en articulant la plateforme participative diffrents territoires thmatiques. Cette connexion se fait via le principe dabordage que nous avons dcrit, dessinant ainsi un espace public opportuniste (il se construit partir de lopportunit offerte par la scne publique), temporaire (il ne dure que le temps de la consultation), htrogne (il est constitu dune multitude de territoires thmatiques), et dont la forme est rticulaire (il est compos de rseaux de sites), indterminable (il se constitue par abordages successifs et ne peut donc pas tre planifi) et volutive (il se transforme chaque nouvel abordage). 11 12. Le lien hypertexte est donc constitutif des publics en ligne quand il structure les actions collectives dans lesquelles ces publics se composent. Les principales caractristiques de ces actions en ligne touchent la fois aux formes de lengagement (lagrgation par un clic), la rpartition galitaire des ressources (militants professionnels et citoyens ordinaires utilisent des procds similaires pour mobiliser leurs publics) et la pertinence de la dimension thmatique, plutt que gopolitique, des territoires investis. Nous avons dmontr ici que les spcificits du lien hypertexte ny sont pas trangres. Rfrences bibliographiques AKRICH M. et MEADEL C. (2007), De linteraction lengagement : les collectifs lectroniques, nouveaux militants dans le champ de la sant , Herms, n47, p.145-154. BENKLER Y. (2006), The Wealth of Networks: how social production transforms markets and freedom, Yale University Press. BIMBER B., FLANAGIN A. J., et STOHL C. (2005), Reconceptualizing collective action in the contemporary media environment , Communication Theory, n 15, p.365-388. BOURE R., BOUSQUET F. (2010), Enjeux, jeux et usages dune ptition politique. 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